• X comme Xian

    Dès le premier soir, Muanza fit la connaissance de quelques autres candidats réfugiés.

    Le premier à venir vers lui fut Atuahene, un Ghanéen qui passait son temps à regarder des films érotiques. Il lui offrit un fruit inconnu de lui, mais que Muanza trouva délicieux. « La faim est la meilleure des sauces », comme disait sa mère.

    Puis il y avait Tamerlan, un Tchétchène au regard de dément. Il avait l’obsession du feu ; un jour, dans un moment d’égarement, il périrait dans l’incendie de sa chambre. On ne saurait jamais s'il s'agissait d'un accident ou d'un suicide.

    Plus loin dans le couloir logeait Kendu, l’Ougandais toujours vêtu de son survêtement rouge fulgurant qui passait ses soirées à danser dans la corniche, en dépit de tout bon sens : on avait le vertige à sa place en le voyant se contorsionner alors que lui semblait éprouver du plaisir à se pencher au bord du toit comme au-dessus d’un gouffre.

    Chacun en ce lieu paraissait avoir sa folie, ou même la cultiver comme Xian, une toute jeune Chinoise qui ne quittait pas son enfant une seule seconde, et vivait avec lui une relation fusionnelle si peu propice à son épanouissement – tant il est vrai que le chemin vers le permis de séjour constituait un véritable calvaire.

    Muanza s’en apercevrait assez tôt.

     

    fiction,désir d'histoires

    Désir d'histoires fait la pause pour les vacances
    mais j'ai continué avec les mots d'Asphodèle
    http://leslecturesdasphodele.wordpress.com

    obsession – fruit – calvaire – égarement – film – érotique – feu – intense – gouffre – fusionnel – folie – rouge – vertige – fulgurant (fulgurance n’est pas dans mon Robert Langue tirée) – danser – délicieux – dément (dans le sens de fou, aliéné)


  • W comme wagon de train

    Un vieux monsieur à l'accent courtraisien est assis àcôté d'une jeune beauté espagnole. Son espagnol aussi a l'accent courtraisien, mais elle semble le comprendre Clin d'œil

    Un homme cuve ce qu'il a bu la veille.

    Un grincheux crie: "Deur toedoen!" (Fermer la porte!) chaque fois que quelqu'un pénètre dans le wagon.

    Le contrôleur passe. Il a exactement la largeur de la porte. Il ne la referme pas et cette fois le grincheux se tait.

    Deux ados utilisent la moitié d'un bloc de cours pour se fabriquer un jeu de cartes. Ils passent plus de temps au découpage et au coloriage qu'ils n'en auront pour jouer.

    Deux étudiants papotent. Lui est futur médecin, elle future économiste. C'est le futur médecin qui a la parole: il discourt une heure entière sur les cancers, leurs causes, leurs diagnostics, les chances de survie. Je me demande si c'est avec ce genre de sujet de conversation qu'on séduit les filles de nos jours...

    Finalement, la fille réussit à placer un petit mot à propos de son semestre Erasmus.

    - Oh! s'exclame le futur médecin, Erasmus doe je voor de leute! (Erasmus, c'est uniquement pour le fun)

  • V comme vertalen

    Woninglooze

    Sans abri

     
    Alleen in mijn gedichten kan ik wonen,
     
    Nooit vond ik ergens anders onderdak;
     
    Voor de' eigen haard gevoelde ik nooit een zwak,
     
    Een tent werd door den stormwind meegenomen.
     
    Je ne peux habiter que dans ma poésie
    Jamais ailleurs je n'ai trouvé d'abri
    Jamais je n'éprouvai le besoin d'un foyer
    Une tente fut emportée par la tempête
     
     
    Alleen in mijn gedichten kan ik wonen.
     
    Zoolang ik weet dat ik in wildernis,
     
    In steppen, stad en woud dat onderkomen
     
    Kan vinden, deert mij geen bekommernis.
     
    Je ne peux habiter que dans ma poésie.
    Si je sais que dans la nature sauvage,
    Les steppes, la ville, la forêt je trouverai
    Ce havre, nul souci ne me fais.
     
     
    Het zal lang duren, maar de tijd zal komen
     
    Dat voor den nacht mij de oude kracht ontbreekt
     
    En tevergeefs om zachte woorden smeekt,
     
    Waarmee 'k weleer kon bouwen, en de aarde
     
    Mij bergen moet en ik mij neerbuig naar de
     
    Plek waar mijn graf in 't donker openbreekt.
     
    ça durera longtemps, mais l'heure viendra
    où avant la nuit la force me manquera
    et en vain j'implorerai les douces paroles
    avec lesquelles je pouvais bâtir, autrefois,
    et la terre devra m'abriter et je me pencherai
    sur le trou noir où s'ouvre ma tombe.
     
     
     
    C'est moi qui traduis... et malheureusement pas Liliane Wouters.
     

    Collin_and_Slauerhoff_1934.jpg

    Jan Jacob Slauerhoff et son épouse en 1934 (il meurt en 36)
    photo wikimedia commons
    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/68/Collin_and_Slauerhoff_1934.jpg

     
  • U comme un brin de poésie

    - Tu m'accompagnes jusqu'au parking? demande ma collègue.

    Vendredi soir. Il fait noir depuis longtemps. Il gèle fort et un vent glaçant, coupant, vient du nord-est. Le parking est juste à côté, mais ma collègue a peur. Peur du noir et surtout peur de notre petite ville. Qu'elle a décidé de quitter dans quelques mois pour s'installer ailleurs, plus au nord, à une heure de route. Elle croit que là, elle n'aura plus de craintes.

    - Tu es à pied? s'étonne-t-elle en ne voyant pas ma petite auto sur le parking de l'école.
    - Non, non, dis-je, je suis garée dans l'avenue.

    C'est à la fois vrai et faux. Ma voiture est dans l'avenue, mais je n'ai pas l'intention de la prendre. Je vais à pied jusque chez ma mère où je passerai la nuit. Il n'y fait pas caniculaire, mais ce sera tout de même mieux que les dix degrés qui m'attendent chez moi: à l'heure qu'il est, impossible de réchauffer suffisamment la maison en brûlant quelques bûches avant de dormir.

    - Monte! me dit-elle. Je te déposerai à ta voiture!
    - Ce n'est pas la peine, vraiment! Et puis, marcher un peu me fera du bien...

    Parfois, on n'a pas envie de re-raconter sa vie... et je prie pour qu'elle ne me voie pas continuer à pied vers le parc avec le sac au dos que j'ai récupéré dans ma bagnole en passant.

    Tout en marchant d'un pas aussi vif que le froid, je me demande si je me ferai agresser un jour, dans cette petite ville que j'aime et où je me suis acheté une maison.

    Je suis presque arrivée à l'autre bout du parc, près des étangs, quand un jeune m'aborde. L'idée d'avoir peur de lui ou de serrer plus fort mes affaires contre moi me traverse mais je marrête et je le regarde. Quel âge pourrait-il bien avoir, avec ses cheveux blonds en bataille qui dépassent d'un bonnet et son blouson rouge et noir?

    - Pardon Madame, vous connaissez le néerlandais?
    - Oui...
    - Vous pourriez me traduire ce qui est écrit, là?

    Là, c'est au bord de l'étang, une phrase lumineuse qui se reflète dans l'eau, le premier vers d'un poème de Slauerhoff:

    ALLEEN IN MIJN GEDICHTEN KAN IK WONEN

    - C'est beau, hein, me dit-il avec ce regard d'enfant qui découvre le sapin de Noël.
    - Oui, dis-je, c'est féerique...

    Et je lui traduis, prenant sans doute et sans le vouloir mon petit air professoral:

    - Wonen, ça veut dire habiter, mijn gedichten, ce sont mes poèmes... la phrase veut dire: Je ne peux habiter que dans ma poésie. Mes poèmes, c'est mon vrai chez-moi, c'est là où je me sens bien.

    http://www.dbnl.org/tekst/slau001verz03_01/slau001verz03_01_0144.php

    Voilà comment, vendredi dernier, je n'ai pas été quitte de mon portefeuille ni de mon portable, mais suis repartie riche d'une heureuse rencontre avec un brin de poésie.

  • T comme tag des décennies

    En 1963, j'ai un petit frère. Même si je ne m'en rends pas compte tout de suite, ma vie ne sera plus jamais comme avant. A dater de ce moment, je ne vois plus ma grand-mère Adrienne que le week-end au lieu de vivre avec elle tous les jours et je me sens une "grande soeur" écrasée de responsabilités.

    Sheila chante l'école est finie au moment où pour moi elle commence à peine

    ***

    En 1973, c'est la crise du pétrole. Journalistes, professeurs, amis des parents, chacun me dit que la vie ne sera plus jamais comme avant. Mes amies et moi pensons devoir donner l'exemple de la sobriété, du retour à la nature, du pacifisme et de la conscience planétaire.

    Pink Floyd sort The dark side of the moon mais moi à l'époque je préfère Vivaldi Langue tirée

    ***

    En 1983, avec l'homme-de-ma-vie, nous avons trouvé la maison de nos rêves où nous pourrons jardiner et élever des poules en pleine nature. La vie ne sera plus jamais comme avant mais rythmée par les saisons et les travaux sans fin, dans un éternel recommencement.

    Michael Jackson fait son Moonwalk mais nous on découvre Anne Teresa De Keersmaeker http://www.youtube.com/watch?v=lLKryXL-Z-M

    ***

    En 1993, le roi Baudouin meurt. Nous sommes tellement sous le choc, en entendant cette nouvelle le matin à la radio, que nous décidons d'aller à Bruxelles, comme à un pèlerinage. Nous avons l'impression que la Belgique ne sera plus jamais comme avant.

    Nous voyons La Calisto à la Monnaie sous la direction de René Jacobs https://www.youtube.com/watch?v=qqgHlzRbSlw

    ***

    En 2003, une canicule européenne un peu plus longue et plus forte que d'autres années devient prétexte à toutes sortes d'avertissements alarmants. On nous dit que c'est une preuve du réchauffement climatique et que plus rien ne sera comme avant.

    A la Monnaie, nous découvrons un Verdi que nous ne connaissions pas, I due Foscari 

    ***

    En 2013, j'aimerais emménager dans une petite maison en ville. Pour que plus rien ne soit comme avant Langue tirée

    Au programme en juin, une nouvelle production de Così fan tutte  http://www.lamonnaie.be/fr/opera/251/Cos%C3%AC-fan-tutte

    ***

    Ainsi passent les décennies, comme chez Berthoise http://berthoise.canalblog.com/archives/2013/01/05/26073067.html#c53444317 qui m'a inspiré ce billet. Qu'elle en soit remerciée.

  • Stupeur et tremblements hormonaux

    Il faisait si froid, il y avait tant de neige, le printemps semblait encore si éloigné - et mama Moussa est si vieille, pensai-je à tort une fois de plus - bref en janvier je n'avais pas encore recommencé à lui donner sa pilule.

    Alors en février, Loverboy (1) était de retour.

    Mama Moussa était si "krols" qu'elle faisait des câlins à un cache-pot en cuivre.

    Et Pipo Rossi croyait devoir braver le froid de la nuit pour tenir ce chanteur de charme félin à bonne distance.

    pipo feb 2013 - kopie.JPG
    Conclusion: même si ça n'en a pas l'air, le printemps est dans l'air

    (1) http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2012/02/14/l-comme-loverboy.html

  • page 22

    "David Mc Cooey grattait à la porte du Colonel Anderson depuis cinq bonnes minutes, et il était sur le point de renoncer lorsque celui-ci, mal attifé et la voix pâteuse, vint lui ouvrir:

    - Eh bien, Mc Cooey, vous avez vu l'heure? (oui, l'officier d'ordonnance avait regardé sa montre qui marquait huit heures, ce qui était déjà tard sur le curseur du Fort). Il ne fait même pas jour encore! (le colonel voulait dire que le voile oculaire causé par les bourbons de la veille n'était pas encore déchiré...)

    - Qu'est-ce que vous me voulez? J'espère que vous avez un motif sérieux pour me déranger.

    - Sir, mon colonel, tout le monde sait que les deux AF-SUD commencent à vous sortir par les yeux, alors...

    - Où voulez-vous en venir? (le colonel réprima un bâillement qui eût révélé qu'il n'avait pas son dentier).

    - Un hélico, ce serait possible d'affréter un hélico pour demain?

    - Qu'est-ce que c'est que ce pataquès? Vous êtes fou! On n'a pas de budget pour ça. Et puis, un hélico, pour quoi faire?

    - C'est mon beau-frère, Sir. Vous savez, le théâtreux. Il est installé dans l'île de Skye maintenant.

    - Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, qu'il habite Skye ou Zanzibar?

    - Laissez-moi vous expliquer. (Mc Cooey avait l'impression d'être un dompteur qui brandit un tabouret pour tenir un tigre à distance). La troupe a fait sortir Hamlet du répertoire, ils vont faire autre chose maintenant, de l'avant-garde, si j'ai bien compris."

    José Wolfer, Villa Giudita et autres nouvelles, éd. Persée, 2012, page 22

    Deux pages plus loin, le livre m'est tombé des mains et je me suis endormie.

    Il me semble que ça doit être tuant, une vie de ministre, si une seule petite signature (en trois exemplaires, il est vrai) me met déjà dans cet état-là ... Langue tirée

  • R comme récolement

    Il y a celui qui est arrivé depuis six mois à peine et qui a déjà un dossier épais comme un tome de La Recherche.

    Et il y a celui qui au bout de six ans de carrière scolaire n'a que deux minces feuillets dans la pochette mauve à son nom, deux formulaires qui datent de l'époque de son inscription.

    Il y a celui qui a tellement de mal à remettre un devoir le jour dit que quand ça lui arrive, un beau matin, il vient en personne jusqu'à votre bureau le déposer entre vos mains. Puis vous regarde en attendant les applaudissements.

    Il y a celui qui a épuisé toutes les excuses bidon possibles (le chien a mangé son devoir, il l'a oublié chez son père et c'est la semaine de sa mère, il était sûr de l'avoir mis le matin même dans son cartable, le petit frère a bavé dessus etc) quand une panne d'ordi, précisément hier soir, l'a empêché de faire son travail:

    - Je vous jure, Madame, que cette fois-ci, c'est vrai!

    Il y a celui qui croit qu'être le 'bad boy' de la classe lui vaudra une place au panthéon de la postérité:

    - Hein, Madame, que vous vous souviendrez de moi? lance-t-il dans un mélange de timidité rougissante et de clin d'oeil plein d'audace.

    Alors Madame le rassure, oh oui il sera de ceux qu'on n'oublie pas!

    Mais l'honnêteté la pousse cependant à ajouter qu'il n'y a aucune certitude concernant sa mémoire, et qu'elle espère qu'il lui pardonnera si un jour ils se croisent et qu'elle a oublié comment il s'appelle.

    Il pardonne d'avance, magnanime parce que plein d'illusions sur sa renommée.

    Ah! c'est beau, la jeunesse Langue tirée

  • le bilan du 20

    Et voilà...

    par un heureux effet de calendrier, ça tombe le jour du bilan

    le 20, jour de rupture, prendra ainsi une connotation positive Cool

    le 20 vers trois heures de l'après-midi

    les vendeurs n'avaient pas changé d'avis

    un autre acheteur ne s'était pas mis en lice

    l'Adrienne a donc pu signer un compromis de vente

    le 20 juin la maison de tante Fé sera la maison... d'Adrienne

    ***

    elle n'en a pas encore pleinement conscience

    et s'est fait deux cafés pour reprendre ses esprits Langue tirée

    ***

    merci à vous tous pour les messages de sympathie reçus ces derniers temps

    ça fait vraiment chaud au coeur

  • Question existentielle: que faire?

    - Ne te presse pas d'acheter, dit Philippe. Les prix de l'immobilier vont baisser.

    - Les prix baisseront un peu dans les régions les plus chères, dit David, mais dans cette ville-ci, ils sont déjà relativement bas.

    - Dans la tranche de prix où tu cherches, dit Jo, tu ne trouveras jamais que ces petites maisons sombres et decevantes.

    Tous des hommes qui savent sûrement de quoi ils parlent et qui ne veulent que m'aider en me donnant de bons conseils... mais qui ne m'avancent guère.

    C'est maintenant qu'il me faut trouver un autre logement.

    Et c'est à ce budget serré.

    - Tu finiras bien par trouver la perle rare, me dit ma tantine.

    - Oui, lui dis-je, je vais m'inscrire pour un "service-flat" Langue tirée

    Alors on a rigolé. Puis elle m'a dit:

    - Je viendrai te rendre visite.

    ***

    Le "service-flat", c'est le nom qu'on donne chez nous à ces minimales maisonnettes pour les personnes âgées qui ont encore un peu d'autonomie.

    ***

    Demain, si le vendeur est toujours d'accord et si personne n'est venu entre-temps proposer davantage, je signe un compromis de vente.

    Et si non, que faire? Recommencer à chercher, téléphoner, visiter...

     

     

  • P comme perfectible

    Il y aurait bien des choses à améliorer chez Adam et Eve.

    Ils pourraient par exemple courir plus vite, sauter plus haut ou plus loin. Faire des bonds comme les kangourous. Avoir une jolie fourrure.

    Ils pourraient voir avec plus d'acuité, avoir l'ouïe plus fine, des papilles plus performantes et un nez qui détecte le champignon ou la baie à ne pas manger.

    Mais surtout, de même qu'ils peuvent fermer les yeux sur ce qu'ils ne veulent pas voir ou clore les paupières pour dormir, ils devraient pouvoir fermer leurs oreilles...

    Ou alors il faudra que je demande au directeur de régler à la baisse le volume de la sonnerie du début et de la fin des cours.

  • O comme obédience

    C'était les années 80 et nous allions fêter l'anniversaire de mon grand-père dans un restaurant ardennais. En cours de route, nous dépassions maintes voitures - c'est un petit jeu que l'homme-de-ma-vie adorait - et nous nous amusions des nombreux autocollants qui les ornaient. Des petits Belges bien tranquilles déclaraient leur flamme pour la Catalogne ou la Bretagne indépendantes, pour les chiens, les chats, ou toute la faune autochtone par un "Ik rem ook voor dieren" ("je freine aussi pour les animaux"), les routiers (sympa), le judo ou les pompiers.

    Mais ça ne faisait pas rire mon grand-père.

    - C'est ridicule! disait-il. C'est ridicule d'afficher ainsi toutes ses opinions!

    Nous, on ne le comprenait pas bien, on trouvait ça assez innocent. Alors il ajoutait:

    - On a le droit d'aimer ce qu'on veut, mais qu'on le garde pour soi!

    Et son menton tremblait d'énervement.

    Il faut dire qu'un de ses meilleurs amis avait été envoyé à Büchenwald pour avoir affiché certaines sympathies vers 1942-43. Alors bien sûr, ça rend prudent. Mon grand-père disait qu'il devait sa survie à sa discrétion.

    ***

    Le champion actuel de l'incitation à la prudence, c'est le bourmestre d'Anvers. Il a déclaré dernièrement qu'aux guichets de sa ville, il était interdit de travailler vêtu d'un T-shirt arc-en-ciel.

    Selon lui, porter un T-shirt arc-en-ciel revient à se déclarer "d'obédience homosexuelle".

    Obédience, c'est le mot qu'il a employé. Il assimile donc l'homosexualité à une religion ou à un parti politique. Ou à la franc-maçonnerie LOL. Obédience, obéissance, soumission. Nos journalistes ont dû se plonger dans les dictionnaires pour vérifier le sens de ce mot, car il est encore moins usité en néerlandais qu'en français.

    Dans un pays où le "mariage pour tous" est inscrit dans la loi depuis dix ans, il a également déclaré: "Je n'ai rien contre les homosexuels, mais..."
    Vous saisissez? Exactement comme on dit "je ne suis pas raciste, mais..." ou "je n'ai pas de conseil à vous donner mais à votre place...".

    Depuis ses déclarations, on n'a jamais tant vendu de T-shirts et de pin's arc-en-ciel.

    Il paraît que ce vêtement, qu'on n'avait encore jamais vu aux guichets de la ville d'Anvers, pourrait y faire son apparition ces jours-ci Langue tirée

    ***

    un journal flamand: http://www.demorgen.be/dm/nl/5036/Wetstraat/article/detail/1572716/2013/02/02/De-Wever-verbiedt-homokledij-achter-loket.dhtml

    un magazine francophone: http://www.levif.be/info/actualite/belgique/les-politiques-et-les-medias-flamands-condamnent-la-derniere-sortie-de-de-wever/article-4000243252522.htm

    obédience.jpg
    merci à Joe Krapov pour la photo
    http://krapoveries.canalblog.com/archives/2013/02/09/26370082.html

  • N comme Ne joue pas avec la nourriture!

    La petite n'est pas une grosse mangeuse
    C'est assurément là son plus grave défaut:
    "Elle est sage comme une image, cette enfant"
    a coutume de dire son gentil grand-père
    "Mais quelle misère quand on veut qu'elle mange!"

    La petite n'est pas une grosse mangeuse
    Et le temps qu'on passe à table est toujours si long
    Le contenu de l'assiette si décourageant
    Qu'il faut bien qu'elle cherche une solution
    Pour y trouver elle aussi un brin de plaisir

    La petite n'est pas une grosse mangeuse
    Alors elle chipote un peu dans son assiette
    Sculpte des montagnes, creuse des rivières
    Dessine des carrés, des ronds et des losanges
    Avec la purée, le stoemp et les épinards

    Alors sa mère parle en ennéasyllabes:

    NE JOUE PAS AVEC LA NOURRITURE!
    COMBIEN DE FOIS FAUT-IL TE LE DIRE?
    TU VAS ENCORE MANGER TOUT FROID!
    TIENS-TOI CONVENABLEMENT A TABLE

    bonhomme.jpghttp://nuages.skynetblogs.be/archive/2013/02/13/le-petit-bonhomme.html?c
    merci à Nuages pour la photo
    qui prouve bien qu'il n'y a pas d'âge
    pour jouer avec la nourriture
    Langue tirée

  • M comme Muanza

    A la descente du train, en retrouvant l’air froid de décembre, Muanza sentit de nouveau sa faim le mordre. Des échoppes montaient des effluves de petits pains au chocolat sortant du four et de gaufres de Bruxelles bien chaudes, mais ce n’était pas avec son dernier billet de 10 cedis qu’il aurait pu se les offrir. A côté d’un marchand de fleurs, des journaux affichaient le naufrage d’une goélette. Il ne comprenait ni le mot naufrage, ni le mot goélette. Il se fraya un chemin parmi la foule encombrée de paquets.

    En sortant de la gare du Nord, il fut très étonné de voir quelques individus blancs de peau qui faisaient la manche assis par terre, entourés de leurs hardes. Il vit même une femme à genoux sur des cartons coupés. Elle semblait implorer les passants qui restaient sourds à ses supplications et se hâtaient vers la chaleur de leur salon enguirlandé, s’apprêtant à passer leur congé de Noël en famille. Quelques policiers qui patrouillaient dans le coin ne leur accordaient pas non plus le moindre regard : il aurait pour cela fallu baisser les yeux.     

    Muanza n’eut pas trop de mal à trouver le boulevard du 9e de Ligne et sonna au portail du numéro 27. Même si ce n’était pas précisément l’idée qu’il s’en était fait, il comprit pourquoi cet endroit s’appelait Petit-Château : malgré l’obscurité, il pouvait voir de hauts murs épais de briques rouges, des ouvertures encadrées de pierre de taille, des tourelles crénelées… L’ensemble était austère et triste comme une prison.

     

    petit-chateau2.jpg
    photo: http://bruxelles.cafebabel.com/fr/post/2008/02/06/Petit-Chateau-:-Un-passage-oblige

    On lui ouvrit un battant, il entra. Pendant qu’il complétait une fiche d’identité, il entendit une voix d’homme dire :

    - Bon, c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille ! On m’attend au presbytère !

    Encore un mot inconnu, se dit Muanza.

    Il ne pouvait pas savoir que cet homme était le curé de la paroisse de l'église du Finistère, à la rue Neuve, et qu’ils deviendraient bientôt amis.

     

    histoire.jpg
    écrit pour Désir d'histoires 92
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/02/13/liste-des-mots-70/
    les mots imposés étaient pendant - congé - salon - baisser - devenir - coupés - presbytère - goélette - fleur - compléter - précisément - implorer - manche - sourds - individu - patrouiller - comme

    Suivre le tag 'désir d'histoires' si on veut lire les trois épisodes précédents

    PETIT AJOUT CE MIDI

    Depuis ce matin, il est impossible de laisser un commentaire...
    J'en demande bien pardon à tous ceux qui ont pris la peine de m'écrire quelque chose sur ce texte, croyez que je suis vraiment désolée de ne pouvoir vous lire et de rater ce que vous m'envoyez!


  • L comme les serments

    Ils ont juré.

    Ils ont promis devant Dieu et les hommes.

    Un 14 février.

    L'un s'appelle Charles.

    L'autre s'appelle Louis.

    Leurs deux noms sont inscrits au bas d'un parchemin.

    ***

    Aujourd'hui c'est l'anniversaire de cet engagement.

    Le 1171e, déjà...

    C'était en 842.


    serments.png
    Les Serments de Strasbourg
    photo de wikipedia commons
    http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sacramenta_Argentariae_%28pars_longa%29.png

  • K comme Krauss

    krauss.gif

    Nous passâmes devant des panneaux indiquant les batailles d'Ypres et de Passendale et tournâmes vers l'est, en direction de Gand. Aux abords de Bruxelles, le temps devint brumeux et pendant que nous roulions le long d'un canal, les corbeaux se dispersèrent et disparurent complètement, tandis que surgissait la banlieue délabrée de la ville. Nous nous égarâmes dans un réseau de rues à sens unique, de ronds-points et d'avenues à la signalisation absente ou incompréhensible. Nous nous arrêtâmes pour demander notre chemin à un chauffeur de taxi africain qui éclata d'un rire moqueur à l'instant où nous partions, comme s'il savait quelque chose que nous ignorions sur notre destination. Nous descendîmes vers le sud à travers les rues résidentielles d'Uccle et nous retrouvâmes bientôt de nouveau à la campagne, sur des routes bordées d'arbres, plantées à la règle et au fouet, qui n'existent que dans un lieu aussi obsédé par la beauté que l'Europe.

    Nicole Krauss, La grande maison, éd. de l'Olivier, 2011, page 171

  • J comme jongen

    Il a 35 ans et je l'ai eu en classe quand il en avait quinze.

    Il préférait passer son temps à fabriquer et à découper des copions pour les coller sous sa latte qu'à étudier quelques règles de l'emploi du subjonctif.

    Il était rebelle et "société-je-vous-hais" mais sous ses airs de dur à qui on ne la fait pas, c'était déjà un tendre.

    Depuis quelques années, il m'a trouvée sur fb et j'ai répondu oui à sa demande "d'amitié".

    Alors parfois le hasard de mes visites sur le site me font tomber sur une de ses élucubrations.

    J'y réagis toujours. Ne serait-ce que pour passer en mode 'tchat' et éviter ainsi que "le monde entier" ne lise ses délires.

    C'est ainsi que deux ou trois fois par an nous tchattons plus longuement... Comme ce samedi soir de début février:

    - Soms heb ik er genoeg van, me dit-il. (Parfois j'en ai assez)
    - Ja jongen...

    Mais ce mot le fait réagir. Sans doute que plus personne ne l'appelle ainsi: "mon garçon".

    - Tu as presque vingt ans de moins que moi, lui dis-je, alors je peux t'appeler "jongen"

    Il en convient.

    Puis retourne dans son délire où il cite Hamlet et crie sa souffrance.

    C'est un miracle qu'il soit encore en vie.

    J comme jongen, qui au bout de deux ou trois heures me remercie en me disant que cette conversation lui a fait du bien, alors qu'il sait à peine ce qu'il raconte.

    J comme junkie. Absinthe et cocaine.

    Mon coeur saigne d'impuissance.

  • I comme inspiration chez Lali

    La veille au soir, à table, son fils avait proféré d’un air accablé:

    - Il faut qu’on trouve une solution. Et vite ! Sinon, je ne réponds plus de rien et toute notre entreprise sera vouée à l’échec…

    Mais tout le monde s’était tu. On n’entendait que le bruit de la pluie sur le toit et le tintement des cuillers dans les bols de soupe. Chacun autour de la table gardait la tête baissée pour ne pas avoir à lire la peur ou le découragement dans le regard de son vis-à-vis.

    Toute la nuit, Dadik avait tourné et retourné le problème sous toutes ses faces. Que faire ? Que faire, mon Dieu, que faire pour empêcher la catastrophe ?

    Au petit matin, dans l’aube grise, elle noua son foulard autour de la tête, mit son tablier, prit son escabeau, comme à l’époque où son premier travail de la journée consistait à traire ses chèvres et elle descendit s’installer parmi les bêtes.

    Alors, d’une voix d’abord mal assurée mais qui se raffermissait au fur et à mesure qu’elle constatait que toutes venaient l’entourer pour l’écouter attentivement, elle leur raconta des histoires. Toutes les histoires des temps passés que sa propre Dadik avait apprises de sa Dadik à elle, les contes et les fables transmises de génération en génération.

    C’est ainsi que pendant quarante jours, la poule ne fut pas menacée par le renard ni la souris par le chat, le léopard et la lionne étaient doux comme des agneaux et les ours de vraies peluches.

     fiction
    http://lalitoutsimplement.com/en-vos-mots-302/


  • H comme Hugo

    A la manière de Victor, écrit pour cette photo des Impromptus littéraires:

    Crépuscule

    Crepuscule.jpg

    http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/index.php

    C'est le moment crépusculaire.
    J'admire, assise sur le sable,
    Ce reste de jour dont s'éclaire
    La dernière heure agréable.

    Sur la digue, de nuit baignée,
    Je contemple, émue, les amours
    Sous les branches du châtaignier,
    Ce doux murmure des toujours.

    Sa haute silhouette noire
    Dit que l’été est de retour.
    On sent à quel point il doit croire
    A la fuite utile des jours.

    Ils sont deux dans la mer immense,
    Et en pensées déjà très loin,
    Pour eux ce soir la vie commence,
    Et je médite, obscur témoin,

    Pendant que, déployant ses voiles,
    L'ombre, où se mêle une rumeur,
    Semble élargir jusqu'aux étoiles
    Leur aspiration au bonheur.


  • G comme généalogie

    - Cet après-midi, dit grand-mère Adrienne, on va rendre visite à tante Fé. Je dois encore aller lui souhaiter la bonne année.

    Tante Fé, je ne l'avais vue que deux ou trois fois dans ma jeune vie, elle habitait une petite maison dans une autre rue, pas trop loin. Il fallait juste traverser la grand-route et continuer tout droit. Jusqu'au coin suivant.

    - Bien tenir ma main pour traverser! Et ne pas courir!

    Tante Fé, je ne savais pas quel était son vrai nom. Félicité? Philomène? Grand-mère Adrienne prononçait Féï (ou Fay, si elle avait su l'anglais)

    Tante Fé, c'était une tante de ma grand-mère. Elle avait été mariée à un des frères de sa maman, par conséquent elle était "aangetrouwd", nuance importante dans la généalogie familiale. "Aangetrouwd", c'est-à-dire arrivée dans la famille par son mariage.

    Grand-mère et Tante Fé ont conversé autour d'une tasse de café. Parlé des uns et des autres. Remis les almanachs familiaux respectifs à jour.

    Je ne peux imaginer un enfant de six ou huit ans qui aujourd'hui patienterait une paire d'heures, sagement assis sur une chaise, à s'ennuyer pendant que deux vieilles dames papotent en buvant leur café au lait. Tante Fé, qui n'avait qu'un fils et un petit-fils déjà adulte, n'avait même pas une friandise à offrir à un enfant, pas de petit chien avec lequel jouer, pas de télévision. Et pourtant, chaque mardi après-midi où ma grand-mère sortait, je l'accompagnais très volontiers, même si c'était pour rester assise des heures sur une chaise de paille à l'écouter parlotter avec tante Fé, tante Léonie ou l'une des deux tantes Jeanne.

    ***

    Fin janvier, quand je suis arrivée au lieu du rendez-vous avec l'agent immobilier, ça m'est revenu en un éclair:

    - Mais c'est la maison de tante Fé!

    ***

    Vous comprenez, maintenant, pourquoi je la considère d'un oeil plus indulgent?

    Même si elle est "aangetrouwd" Langue tirée

  • F comme Francis, mon coiffeur philosophe

    Deux fois déjà j'avais tenté de joindre mon coiffeur philosophe au téléphone pour prendre rendez-vous. Il y avait urgence, comme chaque fois que je me décide enfin à former son numéro: j'avais les cheveux dans les yeux et qui partaient dans tous les sens, un peu comme ceci

    coiffeur

    Je commençais à me dire qu'il était probablement parti faire sa cure de soleil égyptien, comme chaque hiver (j'en ai parlé ici: http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2011/09/08/f-comme-francis-mon-coiffeur-philosophe.html) quand à la troisième tentative, Madame décroche.

    - Ah ça n'ira pas! me dit-elle. Il vient d'être opéré à la hanche et il devra révalider pendant au moins six semaines...

    Six semaines, ça me faisait encore un bon centimètre et demi en plus, à ce train-là je pourrais me faire des couettes façon Sheila.

    - Vous ne pourriez pas me conseiller quelqu'un? ai-je demandé à Madame.

    Alors elle m'a envoyée chez une collègue dont elle n'a pas peur qu'elle lui piquera sa clientèle.

    J'ai eu droit à une coupe de cheveux meilleur marché que chez mon Francis et à une conversation météorologique.

    Pleine de neige, de gel et de rendez-vous annulés, mais exempte de toute philosophie.

    D'où, très probablement, cette différence de prix... Langue tirée

  • Anvers, sept heures du soir

    Quand Muanza eut enfin trouvé la voie 21, le rapide pour Bruxelles venait de partir. C’est ainsi qu’il se retrouva dans l’omnibus, coincé contre la vitre embuée, entre des groupes bruyants de cette jeunesse estudiantine anversoise qui rentre chez elle en fin de semaine et ne semble communiquer que par éructations et onomatopées. Ce qui ne devait pas gêner les quelques rares navetteurs affalés ça et là, apparemment victimes de surmenage, car le sommeil les gagna avant même le départ du train.

    A chaque halte, les dormeurs ouvraient l’œil pour voir où ils en étaient et le compartiment surchauffé se vidait peu à peu de ses occupants. Les garçons se donnaient de grandes tapes dans le dos et se lançaient quelques derniers quolibets, les filles faisaient la bise à tout le monde sans quitter des yeux le petit écran de leur GSM.

    Muanza observait tout ça avec étonnement. Là d’où il venait, jamais un homme et une femme ne s’embrassaient en public, pas même s’ils étaient mariés. Et quels étaient ces messagers de vie et de mort assez importants pour qu’on doive garder le regard rivé dessus ? Puis il se prit à sourire, en pensant que si Rosemonde disposait d’un portable, elle y resterait probablement collée, elle aussi.

    Mortsel, Hove, Kontich, Duffel, il essayait de déchiffrer les noms imprononçables des lieux où le train s’arrêtait et qui le faisaient se sentir pour la première fois depuis son départ vraiment loin, très loin de chez lui, goélette ballottée dans une mer noire après avoir perdu tout son gréement. Il n’avait même pas une photo de son épouse ni de son fils restés au pays ni aucun moyen de leur donner de ses nouvelles.

    Sint-Katelijne-Waver, Weerde, Eppegem : on se rapprochait de Bruxelles et il se dit qu’il ferait bien de chercher les toilettes. Elles étaient si malodorantes et si malpropres, en cette fin de journée, qu’il renonça presque à les utiliser.

    En retrouvant le froid d’un quai de gare, il se demanda s’il avait fait le bon choix, question climat. Il se rendait seulement compte maintenant de ce que signifiait le mot ‘hiver’. Mais il était déjà au-delà de la faim, de la soif et de la fatigue. Il ne sentait plus rien qu’un grand vide.

    Dans sa tête, il se répéta une dernière fois la petite phrase qui était le moteur de toute son odyssée :

    « Je demande le statut de réfugié politique... Je demande le statut de réfugié politique. »

     

    fiction,désir d'histoires

    texte écrit pour Désir d'histoires n°91
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/02/06/liste-des-mots-69/

    Les mots imposés étaient semaine – surmenage – jeunesse – onomatopée – malpropre – climat – lancer – messager – grande – politique – gréement

    Ceux qui veulent suivre Muanza depuis le début suivent le tag 'Désir d'histoires'
    Ceci est le 3e épisode.

     


  • Sept fois pour et contre...

    Sept fois pour

    Sept fois contre
    La situation assez centrale qui permet
    de faire beaucoup à pied
    La rue à forte circulation avec ses poids
    lourds dès le matin tôt
    Les pièces assez éclairées grâce à la fenêtre
    sur la rue et le grand lanterneau dans
    le plafond de la cuisine
    Le grand lanterneau qui donnera du froid
    en hiver et de la chaleur en été
    Des faïences de 1923 Un toit de 1923
    Un escalier en bois neuf De vieux murs non isolés
    Un jardin sur le côté et à l’arrière Un jardin sans intimité
    Le chauffage central au gaz,
    récent et de qualité
    L’électricité vieillotte
    Le vieux carrelage à récupérer Les fenêtres et les portes à remplacer

    En réponse au tag reçu ici http://jenaique2pieds.blogspot.be/2013/02/the-versatile-blogger-award.html?showComment=1359917178563#c3973661393329626252 et pour remercier Loulou de l'"award" qu'elle m'a décerné Rigolant voici un second deux fois sept:

    maison à vendre

    Sept fois pour Sept fois contre
    Deux chambres… … minuscules
    et une salle de bains… … dont la douche est à renouveler
    Trois pièces en enfilade… … mais pas de place pour une bibliothèque
    Une cuisine équipée… … un peu défraîchie
    Un ‘kot’ pour les outils de jardin … sera-t-il assez grand ?
    Un toit plat en zinc… … est-il isolé ?

    Pas de cave, donc pas d’inondation Cool

    Pas de cave, donc pas de cave à vin En pleurs

    Voilà! Merci Loulou!

    Et maintenant vous savez tous deux fois sept choses de plus sur ma peut-être future maison...

  • E comme écureuil

    La dernière fois que l’Adrienne s’est allongée sur un transat dans son jardin, c’était il y a trois ans et demi. Exactement.

    Il faut dire qu’elle avait bien fait les choses : à l’ombre des noisetiers, sur la pelouse fraîchement tondue, la tête au creux d’un oreiller, un autre sous les genoux pour reposer le dos, une pile de livres à portée de main et un plateau avec le thé. Tout un déménagement qui avait nécessité au moins quatre voyages entre le jardin et la maison mais qui ajoutait au bonheur d’être étendue là, sous le ciel bleu, dans la chaleur de juillet.

    - Ah ! soupira l’Adrienne en gratouillant d’une main distraite derrière les oreilles de son chat Pipo, ah ! quel bonheur ! qu’est-ce qu’on est bien !

    C’est alors que dans les ramures des noisetiers qui se balançaient mollement dans la brise légère, elle aperçut un écureuil qui l’observait. Impossible de dire qui, de l’Adrienne ou de l’animal, retenait le plus sa respiration en regardant l’autre.

    - Oh ! comme c’est mignon, fit l’Adrienne toute remuée par la vue de cette petite bête qui se lançait hardiment de branche en branche.

    ***

    Un mois et demi plus tard, on pouvait entendre pour la première fois cette même Adrienne exhorter son chat :

    - Attrape-le ! Attrape-le !

    Depuis trois ans et demi, l’Adrienne ne ramasse plus une seule noisette.

    écrit pour le Défi du samedi 231: Au voleur!

  • D comme Delphine

     Malade imaginaire ?

    Quand ma collègue Delphine arrive à l’école sur le coup de sept heures trente, elle est fraîche et dispose, les cheveux savamment coiffés, le maquillage de bon goût, la tenue impeccable. Petit twin-set assorti d’une écharpe de soie – Delphine est frileuse – jupe à carreaux, chaussures bien cirées et des bas qui ne filent jamais.

    Le verbe haut, elle vous narre ce qu’elle a déjà accompli entre le saut du lit et son arrivée dans la salle des profs : le petit déjeuner familial, le repassage du linge de la veille, un bon coup de serpillière dans toute la maison, l’aspirateur dans les chambres. Bien entendu, les lits sont faits avant qu’elle quitte le logis, le mari et les enfants ont un bon casse-croûte pour le déjeuner et tous les ingrédients pour le repas du soir reposent au frigo.

    Quand j’arrive à l’école sur le coup de sept heures trente, le stress m’a déjà presque fait bouffer le volant de ma voiture. Je me demande si j’ai pensé à passer un peigne dans mes cheveux – de toute façon, on ne voit pas la différence – et il se pourrait bien que j’aie boutonné mon pull de travers.

     Ma cuisine est en pagaille depuis la veille, le bureau depuis des mois, je n’ai pas encore répondu à tous mes mails du matin ni commenté tous les blogamis, j’ai à peine eu le temps de noter les consignes de deux ou trois jeux d’écriture – auxquels je n’aurai de toute façon pas le temps de participer – et j’ai probablement oublié quelque chose d’important. Faut espérer que ce ne soit pas mes clés.

    Dites-moi, qui est la malade imaginaire et qui la vraie, elle ou moi ?

    écrit pour les Impromptus littéraires, la consigne était Malade imaginaire

  • C comme communiqué

     Le communiqué

    Il était sur le point de s'endormir quand, soudain, il vit briller dans la nuit la petite lucarne de sa radio qu'il avait oublié de fermer.

    Il ne fut même pas étonné d’entendre la voix de sa mère, pourtant morte depuis plus de cinq ans, lui dire de ce ton glaçant qu’elle prenait chaque fois qu’elle s’adressait à lui :

    - Tu t’es bien brossé les dents ?

    ***

    Il était sur le point de s'endormir quand, soudain, il vit briller dans la nuit la petite lucarne de sa radio qu'il avait oublié de fermer.

    - Bonsoir mon cher Président, fit une voix insidieusement suave. Profitez bien de vos dernières heures entre vos draps de soie, car votre frère Juan sera à vos portes à l’aube et cette fois il aura avec lui tout un peuple qui crie « ¡Venceremos ! »

    ***

    Il était sur le point de s'endormir quand, soudain, il vit briller dans la nuit la petite lucarne de sa radio qu'il avait oublié de fermer.

    - Les Français parlent aux Français, prononçait une voix lente et nasillarde fortement entrecoupée de bruits et de cliquetis divers. Voici d’abord quelques messages personnels : …

    Excédé, il se leva et alla frapper sur la porte en face de la sienne :

    - Agathe ! arrête ces jeux idiots ! Je veux dormir ! Je travaille, moi, demain!

    ***

    Depuis que sa fille suivait des cours d’électronique, il n’y avait plus moyen de dormir tranquille.

    texte écrit pour le défi 228, titre et incipit d'une nouvelle de Jacques Sternberg

  • B comme beffroi

    Le_Beffroi_by_Martine_m_richard.jpg

    http://martine-m-richard.deviantart.com/gallery/11756591#/d272vsy

    Il y avait tout de même une chose qui n’avait pas changé : le jeudi matin, c’était encore le marché hebdomadaire sur la Place et dans les rues adjacentes. En remontant la rue du Beffroi, Johan passa entre les étals des maraîchers. La ruelle débordait de couleurs et d’odeurs, sous le chaud soleil de juillet. Il y avait toujours les cris des vendeurs et la foule des ménagères à cabas.

    Il avait retrouvé Klaas au hasard d’un de ces sites qu’on dit sociaux, ils s’étaient écrit quelques messages, puis avaient décidé de se revoir dans la ville où ils avaient fait leurs études ensemble et où Klaas avait fait carrière.

    Voilà bien vingt ans que Johan n’y avait plus remis les pieds et dès son arrivée, il n’avait quasiment rien reconnu. L’ancienne gare avait été abattue et remplacée par une architecture ultramoderne, les rues principales avaient été complètement remodelées dans le style urbanistique actuel, avec de larges trottoirs où ici et là un arbre trop maigre devait mettre une touche de vert.

    Dans la Grand-rue, il n’avait plus retrouvé aucun de ses repères d’autrefois: la vieille salle de cinéma, le bistrot un peu sombre et enfumé où on pouvait rester des heures à discutailler devant la même trappiste de Westmalle, le resto italien où on lui faisait une réduction…  tout était devenu succursale d’une des nombreuses chaînes internationales de magasins de vêtements ou de restauration rapide. Il devenait difficile, d’une ville à l’autre de cette planète, de se sentir dépaysé.

    - Je t’attendrai au pied du beffroi, avait écrit Klaas. Juste à côté il y a un coin sympa où on pourra causer en cassant la croûte.
    - D’accord, avait-il répondu. Je viendrai avec le train, je pourrais y être vers onze heures et demie.
    - Super ! avait réagi Klaas avec force émoticônes. Ça nous laissera le temps de prendre un apéritif !

    Mais au plus il s’avançait vers le lieu du rendez-vous, au plus il se sentait mal à l’aise : ce qui avait été autrefois le fier symbole d’indépendance et de libertés civiques se trouvait enserré entre les enseignes toutes plus envahissantes et plus criardes les unes que les autres.

    Jamais encore comme ce jour-là il n’avait ressenti aussi fortement combien son monde avait changé. En tournant le coin de la rue, il espéra que l’adresse sympa dont Klaas avait parlé n’était pas le rouge flamboyant de ce MacMachin qu’il voyait là, accolé au beffroi.

    - Le monde s’est choisi un bien douteux suzerain, se dit-il.

    écrit pour http://miletune.over-blog.com/

  • Adrienne parle à ses morts

    Merci à toi, belle-maman, pour ce bonnet en laine d'Islande que tu m'avais offert en retour d'un voyage. La laine d'Islande, assurément, doit être plus chaude que celle qui pousse sur le dos de moutons sudistes... C'est en tout cas ce dont tu étais persuadée Langue tirée
    Je ne l'avais plus porté depuis au moins dix ou quinze ans, mais ces derniers quinze jours, il m'a bien servi.

    hiver,vive la famille

     
    Merci à toi, grand-tante Simone, de m'avoir légué cette dizaine de petites cuillers.
    J'en utilise une chaque matin au petit déjeuner. Elles sont venues
    bien à point en cette période où je n'avais ni le temps ni le courage de faire la vaisselle.

    hiver,vive la famille

     
    Merci à toi, grand-père, de m'avoir raconté comment petit enfant tu devais marcher tous les jours quatre ou cinq kilomètres pour te rendre à l'école. En sabots.
    Cette pensée me réconforte et m'interdit les jérémiades quand je dois faire pareil dans le froid et la neige de janvier: pour moi, ça ne durera qu'une quinzaine de jours. Et j'ai de bonnes bottines.

    hiver,vive la famille

     non, pas de photo des bottines
    Cool
    juste le ruisseau gelé
     
    Merci à toi, papa, de m'avoir enseigné dès mon plus jeune âge ce que tu appelais "la relativité des choses d'ici-bas" et fait comprendre si tôt qu'il y a toujours pire et qu'on n'a pas le droit de se plaindre.

    ***
    Ah! ça fait un bien fou, de parler à de si gentils morts
    Innocent
  • Première!

    Dans la rue passent dès le matin tôt tous les camions qui viennent de la zone industrielle et qui vont en direction du nord. En face, il y a le va-et-vient et l'animation d'une école maternelle et primaire.

    L'électricité n'est pas aux normes. Le toit n'est pas isolé. Il n'y a pas de double vitrage.

    La salle de bains, la cuisine, les revêtements de sol... tout est du bricolage.

    Et pourtant...

    Et pourtant, celle-là, pour la première fois, je me dis que je pourrais y vivre.

    Je ne sais même pas pourquoi.

    Est-ce pour les trois petites pièces en enfilade, un peu plus claires que ce que j'ai vu jusqu'à présent?

    Est-ce pour le jardinet ouvert aux quatre vents? pour le vieux plancher des chambres (minuscules)? pour l'eau de pluie qu'on doit soutirer à l'aide d'une pompe à bras? ou parce que le chauffage central au gaz est déjà installé?

    Ou tout simplement parce que j'en ai marre de chercher?

    Comment savoir?