• Z comme zélatrice

    Dans la foule des élèves de Terminale, des parents, des professeurs et autres sympathisants, Madame repère Omar qui va se resservir un verre de jus d'oranges. Elle marche vers lui d'un air décidé.

    - Omar! lui dit-elle. Il faut que tu me promettes quelque chose!
    - Oui?
    - Omar, l'an prochain, tu dois réussir!
    - Ah mais j'ai bien l'intention de bosser dur...
    - Je l'espère! Moi, je veux que tu réussisses! Tu comprends? Tu DOIS réussir!

    Madame et Omar se regardent. Se comprennent. Puis il dit:

    - Merci Madame.

    C'est ainsi que Madame, le dernier jour, a quelques conversations tout à fait surréalistes avec certains élèves.

    ***

    Et le lendemain matin, elle devient leur amie sur fb Cool

    Quel drôle de métier, tout de même...

    2013-100dagen (14).JPG

    photo prise par Madame à leurs "cent jours"
    l'adieu festif à leur vie d'écolier en secondaire

  • Y comme Génération Y

    - J'ai entendu un reportage qui m'a fait penser à vous, dit Madame à ses Terminale-maths-fortes. Je vais vous le faire écouter parce que j'aimerais avoir votre opinion.

    Alors tout le monde a écouté attentivement le reportage où il était question de la génération Y, celle qui est née entre 1980 et 2000: une génération heureuse et chouchoutée, avec des parents copains à qui on peut tout demander, avec l'accès à tous les réseaux sociaux et connectée dès son plus jeune âge à son portable. Des jeunes impatients, qui veulent des réponses rapides, des succès immédiats. Qui se sentent plus intelligents et compétents que leurs parents. Mais qui sont conscients de vivre dans un environnement écologique et économique difficile où le chômage les guette.

    - Vous vous reconnaissez dans ce portrait? demande Madame.

    Dans une large mesure, oui: les parents copains, le portable, les réseaux sociaux, l'impatience, le climat économique...

    - Mais je ne me sens pas plus intelligent que mes parents! dit Sven avec conviction.

    Et les autres acquiescent.

    - C'est vrai que nos parents sont comme des copains, mais ça ne veut pas dire qu'on peut tout leur demander, dit Lore. Je ne suis pas une enfant gâtée!

    Tout le monde est d'accord.

    Ils ne se rendent pas compte à quel point ils sont gâtés, privilégiés: ils ont déjà fait des voyages intercontinentaux, sont partis au ski avec des copains, sortent tous les week-ends... Madame leur en fait la remarque. Ah oui, c'est vrai, ils n'avaient pas pensé à ça...

    Et puis cette phrase sublime:

    - C'est vrai que je peux presque tout dire à ma mère.

    Presque Langue tirée 

    Madame a souri et c'est là-dessus que le débat s'est terminé.

    Alors ça ne nous change pas trop des générations précédentes, a-t-elle pensé...

    Si?

    ***

    Pour ceux que ça intéresse, un bel article du Monde sur la Génération Y au travail: http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/04/11/generation-y-les-empecheurs-de-travailler-en-rond_3158117_3224.html

  • X c'est le mystère

    Muanza ne connaît rien aux mystères du Feng shui mais tire et pousse les meubles avec bonne humeur. Les trois mois passés à tondre des haies et des pelouses lui ont refaçonné le corps et l’effort physique ne le rebute pas. Il sourit en recevant les directives : le bureau ici, l’étagère là…

    - Ça doit être un de ces secrets de femmes, se dit-il. Une sorte de libération de leur trop-plein d’énergie.

    Il pense à Rosemonde, qui elle aussi aimait déplacer leurs quelques meubles, de temps à autre. Et tout en s’étirant le dos, il sourit et revoit la mine réjouie de sa femme quand chaque objet avait été redistribué, la dernière puce écrasée, les petits coussins retapés :

    - Tu ne trouves pas que c’est beaucoup mieux comme ça ?

    C’est à ce moment-là que la nouvelle assistante se tourne vers lui et lui dit, tout sourire :

    - Et voilà le travail ! c’est beaucoup mieux qu’avant, non ?

    Toujours acquiescer à ce genre de demande, Muanza le sait bien, même s’il remarque sur tous les murs les traces sales de l’emplacement précédent des meubles.

    - Et maintenant, dit-elle en sortant un paquet de son sac, la cerise sur le gâteau !

    Muanza croit qu’elle va lui offrir un petit dessert et se dépêche de jeter le chewing-gum qu’il mâche depuis des heures. Mais du paquet qu’elle déballe avec précaution, elle sort une figurine qui représente un rhinocéros. Les paillettes dorées dont il est recouvert scintillent au soleil.

    - Ça, explique-t-elle en voyant le regard étonné de Muanza, c’est ce qui va nous protéger des violences, des conflits et de toutes les sortes de brebis galeuses.

    Elle le pose sur le bureau, le caresse de la main :

    - Ça, dit-elle encore, c’est ma gomme magique contre toutes les tricheries…

    Muanza n’a rien compris mais fait oui de la tête.

    - Les femmes blanches, se dit-il, sont encore plus bizarres que les noires.

     

    muanza,désir d'histoires,fiction

    écrit pour Désir d'histoires n° 107
    avec les mots imposés
    secret – mystère – dessert – gomme – mâcher – chewing-gum – s’étirer – libération – tondre – brebis – galeuse – puce – sale 


  • Wagon de train pour le futur

    Ils sont venus, ils sont tous là, comme dans la chanson de Charles Aznavour, même parfois accompagnés d'une grand-mère, d'une tante, d'un copain du foot ou de cousins d'Arménie. Les papas armés de caméras, les mamans sortant de chez le coiffeur.

    Tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil le jour de la proclamation pour nos élèves de sixième (la Terminale) et Madame est au micro pour leur souhaiter la bienvenue et leur adresser une dernière fois la parole.

    Ce n'est jamais facile, pour Madame, de décrocher tous ses petits wagonnets de sa locomotive mais elle espère qu'il pourront tous poursuivre sur la voie qu'ils se sont choisie.

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    voici quelques-uns d'entre eux, le jour de leur arrivée chez nous en septembre 2007, inscrivant leur nom dans leur tout nouveau journal de classe...

  • V comme voix

    - Bonsoir, je suis bien chez madame Adrienne?
    - Oui...
    - Je vous appelle de la part de la firme X. Vous connaissez les surgelés X?
    - Non... mais ça ne m'intéresse pas.
    - Vous êtes sûre? Vous n'avez jamais entendu parler des surgelés X?
    - Non, je suis désolée. Mais de toute façon, ça ne m'intéresse pas.
    - Vous pourriez aller me chercher un adulte? Papa ou maman?

    Il était huit heures et demie du soir. Devais-je dire à cette dame que mon père n'était plus que cendres et que ma mère était probablement calefeutrée dans son appart devant son émission préférée? Non, n'est-ce pas? Alors j'ai simplement dit:

    - C'est moi l'adulte.

    En maudissant mon manque d'assurance au téléphone Incertain

  • U comme une suite

    Deux années s’étaient écoulées mais c’était comme si l’accident avait eu lieu hier.

    Pendant qu’elle avait été hospitalisée, Alvin avait loué un appart et quitté son petit studio. Dès qu’elle fut de nouveau sur pied, il ne lui restait qu’à emménager avec quelques dernières affaires personnelles : tout était déjà prêt et en place. Elle n’avait pas vraiment été consultée et même ses parents étaient dans le complot. Ils voyaient en Alvin le gendre idéal. Son père avait trouvé en lui le parfait partenaire pour ses interminables parties d’échecs et sa mère rêvait déjà tout haut de son premier petit-enfant.  Ou plutôt de sa première petite-fille, car elle se voyait lui cousant des petites robes à fleurs et lui mettant des nœuds roses dans les cheveux.

    Pour Claire, tout ça allait un peu trop vite. Mais comme elle se sentait coupable, elle se laissait diriger et faisait toutes leurs volontés : père, mère, Alvin, tous avaient pris le pli de décider pour elle. On ne la consultait plus que pour la forme. D’ailleurs, elle était toujours d’accord.

    Mais depuis deux ans, elle traînait cette sorte de langueur et cette incapacité à s’en sortir, à communiquer. Même ses deux meilleures amies n’étaient au courant de rien et elles aussi mettaient sur le compte de l’accident son attitude parfois étrange et souvent absente.

     

    - Et si je lui avouais tout, là, maintenant, tout de suite ? se dit-elle.

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    écrit pour L'écritoire
    http://ecritoire2012.wordpress.com/2013/06/09/ecrire-ensemble-6-le-canape-de-letrange/ 


  • T comme typologie de profs (2)

    Le prof prévoyant

    Il a toujours quelques bâtons de craie dans son cartable ou un marqueur en réserve, au cas où... Le prof prévoyant est en réalité un prof pessimiste, qui croit que les élèves cacheront le matériel didactique ou que ses collègues ne lui auront rien laissé.

    J'en connais même un qui est si prévoyant-pessimiste qu'il a dans son cartable quelques exemplaires de ces formulaires qu'on utilise quand on veut renvoyer un élève du cours: il les a déjà dûment complétés à l'avance.

    ***

    Le prof prévoyant-pessimiste qui est en visite dans sa capitale est pourvu d'un sac à dos d'où il sortira un biscuit, une banane, un jus d'orange (à l'heure de la récré) et sa boîte de tartines (à l'heure du déjeuner). Je ne suis pas restée assez longtemps en sa compagnie pour en être sûre, mais je parie qu'il avait également prévu un en-cas et une boisson chocolatée pour le goûter.

    Moi aussi je suis prévoyante: avant de partir de la maison, j'ai vérifié si le musée avait un petit resto ou une brasserie et dès mon arrivée j'y ai réservé ma place Cool

    ***

    Le premier volet de la typologie de profs est ici: http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/04/24/t-comme-typologie-de-profs.html

  • Stupeur et tremblements sur canapé

    - Tu verras, lui avait-il dit, j’ai tout arrangé !

    Deux mois déjà qu’il lui répétait de ne s’inquiéter de rien, qu’il s’occupait de tout. Mais elle le connaissait, son homme, alors elle n’était pas rassurée. Pas du tout, même !

    - Je suis sûr que ça te plaira, comme endroit, dit-il encore. Un peu retiré du monde, exactement comme tu aimes!

    Elle se demandait d’où lui venait cette réputation d’ermite, elle qui avait toujours aimé la ville et le mouvement, les bons petits bars à vin où on peut déguster des crus au verre, accompagnés de quelques plats du terroir. La ville et ses nombreuses offres de sorties, le cinéma, le théâtre…

    Apparemment, il n’y aurait rien de tout cela là où il l’emmenait.

    - Mais alors, comment on fera pour les repas ? Faudra que je cuisine moi-même ? s’enquit-elle.

    - Non, non, il n’en est pas question, tu auras de vraies vacances ! Tout est prévu, je te dis !

    Pourtant, tout le long de la route, elle ne réussit pas à profiter sereinement du paysage.

    - Je ne serai tranquille que lorsque j’aurai vu, pensa-t-elle.

     

    Et la première chose qu’elle vit, ce fut le canapé.

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    écrit pour L'écritoire
    http://ecritoire2012.wordpress.com/2013/06/09/ecrire-ensemble-6-le-canape-de-letrange/ 

  • 22 ans d'absence

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    photo de Lily pour http://amillemains.wordpress.com/2013/06/19/12e/

    Quand il est arrivé devant la grille, il a bien reconnu la maison. Bien sûr, tout avait été refait à neuf, les vieilles pierres rejointoyées, les volets peints en bleu – à l’époque, ils étaient de couleur sombre – et la vieille grille rouillée remplacée par celle-ci, qu’on pouvait solidement fermer sans avoir recours au cadenas, comme autrefois. Mais jamais on ne le mettait et la grille restait entrouverte jour et nuit.

    La cloche à l’entrée avait disparu et l’arbrisseau de la cour était devenu un beau grand chêne qui avait poussé bien droit. Son grand-père l’avait planté à l’occasion de la naissance de son unique petit-fils. Le massif de roses qui faisait la fierté de sa grand-mère avait été remplacé par une banale pelouse.

    Tous les volets étaient clos malgré l’heure avancée de la journée mais l’herbe fraîchement tondue indiquait une présence humaine. Ni sonnette, ni boite aux lettres, il se demandait comment faisait le facteur. Et lui, qu’allait-il faire ? Allait-il révéler sa présence ou s’en aller comme il était venu ?

    Après 22 ans d’absence, il n’avait revu aucune tête connue en traversant le village et personne de ceux qu’il avait croisés n’avait semblé se souvenir de lui non plus.

    En haut, derrière la fenêtre de gauche, il crut apercevoir un visage qui l’observait.

    - Marie !

    Il avait l’impression d’avoir crié… pourtant il n’était sorti de sa gorge qu’un son étouffé.

  • R comme rencontre

    Installée dans le bureau de Karine, la nouvelle assistante sociale soupire. Les armoires à dossiers sont si vétustes qu’on s’attend à y trouver une momie. Le bois grince, le plafond est bas, la fenêtre trop petite. Et tout ça aurait besoin d’un bon coup de peinture. Mauve, se dit-elle. Car la nouvelle assistante est adepte de Feng shui et croit que le violet est excellent pour le bien-être physique et mental.

    Elle a d’ailleurs déjà banni la cafetière. Son bureau embaumera la lavande et on n’y sentira que des arômes de thé vert.

    A son grand soulagement, les dossiers laissés par Karine sont bien à jour. Voilà déjà un souci de moins. Elle a passé une bonne partie de sa première journée de travail à les lire, tout en croquant quelques grains de raisin. Ceux avec plein de pépins, une source de polyphénols, à ce que disent les magazines féminins.

    Rentré de son travail – en cette saison, il doit surtout brouetter des tontes d’herbe et des broyages divers – Muanza rôde dans le couloir, attendant l’occasion propice pour entrer en contact avec celle qu’il considère comme son bon génie avant même qu’ils aient échangé un seul mot ou regard.

    Quand il l’entend traîner des meubles, il n’y tient plus et frappe à sa porte.

    - Entrez ! crie-t-elle d’une voix claire.

    En poussant la porte, il se trouve nez à nez avec elle et ses senteurs de patchouli. Tout le bureau est sens dessus dessous.

    - Je peux vous aider ?

    - Vous tombez à pic ! s’exclame-t-elle toute joyeuse en voyant le gars bien musclé qui lui mettra tous les meubles selon l’art du Feng shui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

     

    muanza,désir d'histoires,fiction

    écrit pour Désir d'histoires n°106
    avec les mots imposés 
    soulagement - soupirer - souci - bois - source - senteur - génie - cafetière - grain - arôme - lavande - mauve - embaumer - momie
     


  • Le bilan du 20

    Le 20 février, je signais le compromis de vente pour la maison de tante Fé.

    Aujourd'hui, quatre mois plus tard, l'électricien commence les premiers travaux.
    Qu'il devait normalement commencer la semaine passée Langue tirée 

    Dans deux mois, il est prévu qu'on pose du double vitrage.

    Dans quatre mois, on m'a promis un nouveau toit, bien isolé.

    Quant à celui qui fera l'isolation des murs, il m'a prévenue que son calendrier était complet jusqu'à l'année prochaine...

    Il vaut mieux ne pas être pressée et être prête à emménager dans une maison où rien ne sera vraiment en ordre, ni peint ni tapissé...

    J'ai l'impression que je suis partie pour un chantier de longue haleine Clin d'œil

    maison a vendre,vie quotidienne

    sous la moquette, la plage (ou presque) et Nipotina en "barefoot contessa"

  • Questions à l'oral de français

    - Tu peux situer ce texte?
    - Ah oui! c'est dans la Lumière!

    - Je vous raconte l'histoire? demande Julie (1).
    Puis elle ajoute:
    - Pour ce que j'en ai compris...

    - Il a pas trop raison, Victor Hugo! déclare une autre.
    - Ah bon? en quoi est-ce qu'il se trompe?
    Alors elle relit vite le texte puis dit:
    - En fait, non, il a raison.

    - Il fait comme s'il s'adressait à Dieu mais en fait il s'adresse aux hommes, dit Pauline.
    Madame se retient d'applaudir devant un si beau résumé de son cher Voltaire (2).
    - Et quel est ce message pour les hommes? demande-t-elle pleine d'espoir.
    - ...
    - Tu dis qu'il s'adresse aux hommes. Pour leur dire quoi?
    - Que la vie est dure et qu'on est tous pareils! 

    ***

    (1) pas celle des oreillons, l'autre, celle des deux sortes de jeunes profs Langue tirée 

    (2) ce sont les élèves qui le disent:
    - Vous l'aimez, hein, Voltaire, Madame?
    - Ah bon? qu'est-ce qui vous fait croire ça?
    - Bin c'est le troisième texte de lui qu'on voit, cette année! 

  • P comme pensum

    - Madame, est-ce qu'on peut choisir un livre nous-mêmes? demandent parfois un ou deux francophones quand ils ne trouvent pas, parmi la quinzaine de titres proposés, celui qui ferait leur bonheur.

    Madame réprime un petit soupir...  et s'attend au pire.

    Parfois, c'est vrai, ça peut donner une bonne surprise. Comme cet élève qui a lu La mort n'oublie personne, de Daeninckx. Madame l'a dévoré d'une seule traite pendant sa pause de midi Cool.

    Mais dans le cas des filles, Madame sent venir la catastrophe dès que la question est posée. Alors elle émet un prudent:

    - Et bien... ça dépend de ce que tu me proposes... pas une oeuvre traduite, par exemple.

    Le problème avec Madame, c'est qu'elle a un mal fou à dire NON. Elle s'en console en se persuadant que le plus important, c'est qu'ils lisent, même si c'est une bête histoire de vampires...

    Le lendemain, l'élève apporte le livre en question. Parce que, bien sûr, elle ne connaissait ni le titre, ni l'auteur. Tout ce qu'elle pouvait vous en dire, c'est que c'est un TRES beau livre: sa mère l'a lu et le lui a conseillé...

    C'est ainsi que Madame se retrouve piégée: maman est fan de Musso Langue tirée

    Voilà pourquoi Madame lit Sauve-moi.

    Sauve-moi de ce pensum...

    ***

    Madame s'énerve dès la première ligne:

    "Aujourd'hui est le premier jour du reste de ma vie. Inscription anonyme gravée sur un banc de Central Park" (page 9)

    Le ton est donné: un zeste de Carpe diem, une cuillère à soupe de mindfulness et une grosse louche de psychologie à zéro franc.

    Chapitre 1, Juliette, chapitre 2, Sam, puis l'auteur a besoin de 400 pages pour réussir à nous raconter ce que nous savons dès le début. Bien sûr, il faut d'abord que l'un des deux meure et ressuscite au moins une fois, que des messagers viennent de l'au-delà et que la soupe cuise lentement.

    ***

    Page 159-160 - A votre avis, reprit Grace, qui décide de l'heure de la mort? (...) Imaginez que l'heure et les circonstances de notre mort soient programmées à l'avance (...) Imaginez qu'une jeune femme ait été destinée à périr dans un accident d'avion...

    Le problème avec ce genre de bouquin, c'est que si vous avez le malheur de le poser là, à la page 160, pour en reprendre la lecture le lendemain, vous avez oublié à peu près tout ce que vous avez lu.

    Vous vous souvenez juste de votre énervement. Et vous vous dites que plus jamais, jamais vous ne prendrez au sérieux une critique de Brice Depasse:

    "En quelques références, ce livre, c'est du Marc Levy mâtiné de Paul Auster (pour les délicieuses ambiances new-yorkaises), de James Cameron (pour le rythme et l'humour), de Ken Follet (pour les rebondissements) bref vous vous ferez votre film vous-même à la lecture de ce brillant roman populaire."

    http://lireestunplaisir.skynetblogs.be/archive/2005/06/29/le-phenomene-guillaume-musso.html

  • O comme oral

    A la veille des examens, en Terminale, Madame avait demandé à ses élèves de se donner les uns aux autres tous leurs bons conseils pour "bloquer intelligent" (1) et c'était merveilleux de les entendre: il faut dormir assez, manger équilibré, faire un bon planning, commencer à temps, voir si on comprend tout, structurer la matière... Merveilleux, vous dis-je.

    Mais lors des oraux, Madame distribue des mouchoirs en papier.

    C'est que les émotions sont fortes et les nerfs à fleur de peau. Pourquoi? On s'y est pris trop tard, on a sous-estimé la quantité, on n'a pas eu le temps de dormir.

    Pourtant Madame fait tout ce qu'elle peut pour aider et mettre à l'aise.

    - Elle est tombée dans ... dans ...
    - C'est un mot qui commence par un p..., dit Madame. Un pi...
    - ... dans un ..., dans un ...
    - un piège, finit-elle par dire. Car il faut bien que l'examen se poursuive. Alors l'élève, tout heureux, comme si c'était lui l'examinateur:
    - Ouiiiiiii! c'est çaaaaaaa! 

    (1) bloquer, c'est du belge pour étudier, bûcher

  • N comme nourritures

    "A Combray, les célèbres déjeuners du dimanche composés d'aliments les plus divers sont les fruits du hasard ou de la fantaisie de Françoise, la cuisinière prodigue (...). Les cardons à la moelle, le gigot de 7 heures, les abricots ou le gâteau aux amandes (...). Dans chaque plat, on devine la douceur du temps de l'enfance (...)"

    Michel Erman, Les 100 mots de Proust, PUF Que sais-je? n°3989, pages  88-89

    ***

    On ne dira jamais assez de bien des Françoise qui nous nourrissent

    Sourire

  • M comme Monnaie et Mozart

    Ce soir j'oublie mes corrections pendant trois heures trente.

    Je serai à la Monnaie pour voir Così fan tutte.

    Quel bonheur Langue tirée

    http://www.lamonnaie.be/fr/mymm/related/event/251/media/1754/Michael%20Haneke%20sur%20Cosi%20fan%20tutte/

    Bon week-end à tous!

  • L comme lueur d'espoir

    Un hiver avec des tas de neige, un printemps froid et humide, on a beau dire à Muanza que cette météo est exceptionnelle et que normalement les températures saisonnières sont largement supérieures, il se demande si dans ce pays il va encore faire chaud un jour.

    Ces pluies incessantes lui ont appris un vocabulaire varié, bruine, crachin, drache, averse, il pleut des cordes, il tombe des hallebardes…même s’il n’a pas la moindre idée de ce que peuvent être des hallebardes. Il sait aussi qu’à la télé, l’annonce d’une « zone de dépression qui se déplace lentement vers l’ouest » promet un horizon bouché et qu’il ne verra sans doute pas le soleil.

    - Ça ne va pas ? lui demande Atuahene, inquiet. Tu es malade ?
    - C’est l’odeur de cette soupe qui me donne la nausée. Je parie qu’on a cuit du poulet, là-dedans.
    - Ah oui ! c’est juste ! « no feathers » rigole Atuahene.
    - C’est absolument écœurant, je ne supporte pas.

    Mais ici personne ne prend son dégoût pour les animaux à plumes au sérieux. Atuahene hausse les épaules, avale goulûment le reste de son bol et se frotte la bouche d’un revers de la main:

    - Bah ! tout ça, c’est juste dans ta tête ! On voit bien que tu n’as jamais eu faim, toi !

    Atuahene a raison, bien sûr. Jamais la mère de Muanza ne l’a obligé à manger du poulet. Elle lui cuisinait toujours autre chose. Et tout à l’heure, dans sa chambre, il s’ouvrira une boite de conserves. Tiens, des raviolis, par exemple ! Qu’il mangera froids, à la cuiller.

    C’est alors qu’elle est entrée, comme un arc-en-ciel après l’orage : grande, blonde, souriante, en tunique indienne sur un pantalon bouffant orange. Le directeur a choisi l’heure du repas pour la présenter à tous, la nouvelle assistante sociale, celle qui doit remplacer Karine, dont la grossesse se passe mal et qui a besoin de repos.

    Muanza n’entend rien de ce que dit le directeur. Il n’a pas compris comment la jeune femme s’appelle. Mais ça ne fait rien. Il y croit. Il croit dur comme fer, là, tout de suite, qu’avec elle tout ira bien. Qu’elle trouvera une solution.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°105
    avec les mots imposés
     
    arc-en-ciel - hallebarde - fer - conserve - écœurant - nausée - grossesse - dépression - repos - météo - température - chaud – horizon

     

    muanza, fiction, désir d'histoires


     

  • K comme Karnak

    Dans la petite maison de tante Fé - qu'on essaiera désormais d'appeler 'maison d'Adrienne' - les premières manoeuvres ont commencé deux jours après la signature de l'acte de vente, donc le samedi 8 juin.

    L'Adrienne, accompagnée de sa carissima nipotina, est entrée pour la première fois sur les lieux comme propriétaire.

    Et bien, c'est elle-même qui le dit, ça change beaucoup la vision et la sensation qu'on a des choses!

    ***

    Pendant que la carissima nipotina démontait un faux mur, l'Adrienne s'est amusée à ce qui a toujours été sa vocation première: l'archéologie.

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    le faux mur, qui diminuait l'espace de la cuisine d'environ un mètre et demi

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    Nipotina n'aime pas avoir le soleil sur la tête
    et là, sous la coupole, il faisait très chaud 

    Mais revenons à notre archéologue.

    Lors d'une précédente visite, l'Adrienne avait senti que les murs de son futur salon étaient recouverts jusqu'à mi-hauteur d'une fine épaisseur d'isomo (peut-être appelez-vous ça du polystyrène expansé). Elle était évidemment curieuse de savoir ce que ça cachait. Un mur humide, peut-être? Allait-elle, comme le lui avait prédit sa mère, n'avoir que des mauvaises surprises en achetant une maison ouvrière bâtie en 1922 au lieu de choisir un appartement moderne "comme tout le monde"?

    Mais ce qui avait tout de suite plu à l'Adrienne, dans la maison de tante Fé, c'étaient précisément tous ces détails authentiquement vieillots.

    Alors, tout doucement, dans un petit coin du 'salon', elle a commencé à gratter...

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    et a découvert de la faïence.

    Vous devinez la suite? 

    L'Adrienne n'a plus senti ni la chaleur, ni la faim, ni la soif, ni la fatigue, ni même son dos... elle grattait!

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    par terre, à droite, la structure métallique du faux mur

    Et au bout d'une heure de grattage, tout un mur est mis à nu, où par bonheur aucune faïence n'est manquante ni brisée:

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    Une amie passée voir la maison a eu la bonté de trouver ça très joli

    Cool

    L'Adrienne, en tout cas, est très enthousiaste et a hâte de poursuivre ses explorations

    Rigolant

  • J comme jeu de juin

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    http://artbrokerage.fr/Jean-Michel-Folon/Untitled-Set-of-4-Prints-Commisioned-by-Conoco-Chemicals-22693

    C'est les vacances dans ma tête

    Les vacances! Où? et quand? et comment? et tu y vas toute seule? Chaque année, on n'échappe pas à la question principale, suivie des subsidiaires, posée des tas de fois dès que l'été approche, que ce soit celui du calendrier ou de la météo:

    - Tu vas où, cette année?

    Et sa variante, pour ceux qui croient bien connaître l'Adrienne:

    - Tu vas où en Italie, cet été?

    Il est vrai que les années précédentes, l'Adrienne a pu répondre costa amalfitana, Rome, Pesaro, Toscane, Venise... Mais ces jours-ci, elle répond invariablement:

    - Non, non, je ne pars pas! faut que je fasse des économies! Tu sais que je me suis acheté une maison?

    Petite maison, petit jardin, petite ville, où l'Adrienne compte passer d'excellentes vacances...

    ... et pas seulement dans sa tête, même si c'est là que tout commence Cool

    Et ça marche!

    La preuve, un premier test fort concluant a été organisé le week-end dernier:

    juni 2013 (5) - kopie.JPG

    écrit pour l'écritoire (lien colonne de gauche)

  • I comme ivresse

    "On ne boit pas que du thé, dans la Recherche! Quelques grands crus de Bordeaux sont servis à la table des Verdurin, et la consommation de porto favorise parfois les entreprises de séduction du héros, à Balbec. Mais c'est le champagne devenu, à la Belle Epoque, le nectar des dîners mondains ou galants (...) qui est la boisson la plus consommée."

    Michel Erman, Les 100 mots de Proust, PUF Que sais-je, 2013, pages 65-66

    proust,lecture,littérature

    http://www.puf.com/Que_sais-je:Les_100_mots_de_Proust

    Alors, alors?

    Libiamo!

    https://www.youtube.com/watch?v=vWz7Gbalk98

  • H comme Hoard no more

    Un portefeuille complètement usé. Voilà l’héritage d’Adrienne. Un seul et unique objet que je conserve pieusement. Je sais bien qu’il n’a d’autre valeur que sentimentale. Il ne sort pas des mains d’un célèbre artisan, il ne porte pas la griffe d’une marque prestigieuse.

    Il sort des mains d’Adrienne, mille et mille fois il est entré et sorti de son sac, mille et mille fois elle y a pris ou glissé un billet, soigneusement plié. De marques et de griffes, il ne porte que celles de l’usure du temps. Mais c’est précisément ce qui fait sa valeur, objet quotidien à la fois si banal et si précieux, car il renfermait aussi sa carte d’identité et une ou deux minuscules photos de ceux qui étaient chers à son cœur.

     

    J’ai offert cet objet au projet Hoard no more parce que je me suis dit qu’après ma mort, ce vieux portefeuille n’intéresserait personne et serait sûrement jeté au rebut. Alors, même s’il m’est infiniment précieux, je préfère qu’il finisse sa vie dans une œuvre d’art. Et qui sait, peut-être pourrai-je le récupérer après Clin d'œil

    Je dois bien cela à la mémoire d’Adrienne…

    ***

    Pour voir le projet : http://www.gabrielaboiangiu.com/#/hoard-no-more/4534739790

  • G comme Garçon, un brancard!

    - Tu verras, qu’elle avait dit Suzanne, l’adresse que j’ai choisie est hors du commun, vraiment spéciale ! Hors du temps !

    L’Orangerie, ça s’appelait. Et en effet, c’était tout à fait hors du temps. En tout cas, hors du temps de l’invention de l’électricité. J’ai dû trouver ma chaise à tâtons…

    Je sais qu’elles aiment ça, les filles, les bougies dans le noir et tout le toutim. Mais moi, ce que je veux, c’est bien manger et voir ce qu’il y a dans mon assiette. Vous vous êtes déjà bagarré avec un pigeon aux petits pois en ayant juste un petit lumignon qui tremblote au centre de la table ? Bref.

    L’Orangerie, donc. Moi je pensais que ça allait être un truc tout en verre, mais non : à peine ici et là un trou percé dans le mur, des gros moellons sur lesquels reposent quelques planches pourries et des vieux outils agricoles rouillés dans tous les coins.

    - Superbe, hein, le décor, qu’elle disait Suzanne. Tellement authentique !

    J’ai dit ‘oui, oui !’ en jetant un œil à droite et à gauche – les filles, faut pas trop les contrarier – et j’ai vu le garçon qui nous épiait d’un sale œil. Sans doute qu’on n’était pas le genre de la maison.

    - Toi mon gaillard, que je me suis dit, faudra pas trop faire le mariole, parce que t’as franchement pas la bonne pointure !

    ***

    écrit pour Filamots 11

    http://filamots.wordpress.com/2013/06/06/ecriture-11-proposition-du-06-06-au-13-06-2013/

    avec les mots imposés suivants:

    filamots11.jpg

     

  • F comme Fiat

     FIAT VOLUNTAS TUA

    Nous avions tout juste 22 ans, le diplôme en poche et un contrat de travail pour le premier septembre. Il ne nous manquait plus qu’une chose : la bagnole pour les déplacements.

    Nous n’avions pas un sou vaillant, mais qu’à cela ne tienne : un beau-frère de l’Homme avait un copain qui avait un frère qui était carrossier. Spécialité : les voitures de seconde main. Il les retapait lui-même.

    - Un vrai pro ! nous a assuré le frère du copain du beau-frère.

    Et justement, ça tombait bien, il avait une occase en or – ou plutôt en vert d’eau – une petite Fiat qu’il était prêt à nous céder pour trois fois rien. Parce que c’était nous.

    - Les pneus sont neufs ! nous dit-il en nous la montrant comme un trophée.

    Elle ne payait pas de mine, avec son teint verdâtre et sans le moindre reste de brillance, mais c’était la seule que nous puissions nous permettre.

    - Tope-la ! On la prend !

    Et nous l’avons ramenée chez nous. Bichonnée, lessivée, pomponnée, lustrée, frottée : ses chromes rutilaient et sa couleur vaguement verte avait repris un peu de brillant.

    Une fois toutes les formalités accomplies, nous avons pris la route dans l’allégresse. Pour son maiden trip, nous lui ferions avaler une centaine de kilomètres d’autoroute.

    Entre Bruxelles et Louvain, l’Homme la pousse un peu et me regarde d’un air satisfait, conquérant : il n’y avait pas à dire, ces petites Fiat, ça gaze drôlement bien !

    Puis tout à coup son regard change et d’une voix altérée il me dit :

    - Je n’ai plus de contrôle !

    Nous avons juste pu nous laisser dériver vers une station-service qui par bonheur se trouvait au bon endroit.

    Nous étions passés à travers le châssis.

    ***

    texte écrit pour
    http://ecritoire2012.wordpress.com/2013/04/30/elle-et-moi-le-jeu-de-mai-est-ouvert/

  • les 7 péchés capitaux

    Dans la salle d’attente trop petite, une grande horloge marque les secondes d’une aiguille qui avance par petits mouvements saccadés. Pourtant, il n’est nul besoin de rappeler la temporalité à ceux qui sont là à décompter les jours. Attendre la convocation pour le premier rendez-vous. Attendre le résultat de l’entretien. Attendre une deuxième convocation. Attendre.

    Tout ce temps qui passe sans rien pouvoir réaliser de ce qu’on avait pensé. S’installer. Travailler. Construire un nouvel avenir. Faire venir Rosemonde. Dédommager la famille qui s’est endettée pour payer son voyage.

    Selon toute apparence, la vieille Europe n’a pas besoin d’un auto-mécanicien de plus. On doute de la vraisemblance de son histoire. On évite de le regarder dans les yeux et d’y voir sa sincérité. Ou sa détresse. Ce deuxième entretien n’est qu’un simulacre d’enquête. Dès que Muanza commence à donner plus de détails, on l’arrête : pas de digressions, pas de parenthèses. Ne nous éloignons pas du sujet. Revenons à l’essentiel. Pourquoi avez-vous été emprisonné ? Quel était le chef d’accusation ?

    Muanza soupire. Il leur a déjà raconté tout ça la dernière fois. Ça lui fait mal de devoir le dire, encore et encore, lui qui est d’une probité extrême :

    - On m’a arrêté sous prétexte que j’avais volé des pièces détachées, au dépôt.

    Et comme les fois précédentes, il remarque les regards entendus, les hochements de tête. Haha ! on te tient, mon bonhomme. Quoi, un vulgaire voleur ? On est jeune et on fait des bêtises ? On ne résiste pas aux tentations, c’est ça ? On a un péché mignon ? Un deuxième bureau ?

    Muanza baisse la tête comme un coupable. Si Rosemonde était là, elle mourrait de honte. Pourtant ces gens qui le questionnent sont des êtres humains, eux aussi. Avec des sentiments. Des qualités et des défauts. Une vie, une famille. Le monsieur aux cheveux gris, là, par exemple, vient d’être grand-père. Il a offert à ses collègues une boite de chocolats et des sachets de dragées orange et violettes :

    - Léon ! s’est exclamée la dame en lisant l’étiquette de son sachet. Quel joli prénom ! C’était celui de mon grand-père !
    - Vous reprendrez bien un chocolat ?
    - Oh ! ils sont succulents mais je ne devrais pas, j’en ai déjà mangé deux…
    - Bah ! faites-vous donc plaisir. Vous n’avez pas besoin de faire régime, vous.
    - Merci ! mais c’est vraiment par gourmandise !

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°104

     

    histoire.jpg


    avec les mots imposés: 
    horloge – seconde – passer – temporalité – vraisemblance – éviter – apparence – simulacre – digression – parenthèse – péché-mignon – succulent – gourmandise – dragée – bêtise 

  • E comme élèves

    Nous arrivons tout doucement aux derniers cours avant les examens, et dans mes trois classes de Terminale (la sixième, en Belgique) règne une ambiance un peu spéciale, où l'émotion est souvent palpable. J'ai de chouettes élèves, qui ont la gentillesse de me faire croire que je leur manquerai l'an prochain.

    Nous faisions encore quelques exercices sur l'expression de la concession et de l'opposition. Par exemple, cette phrase: "Malgré le prolongement de la vie active, il faudra d'autres mesures pour financer les retraites."

    Alors je leur dis:

    - Vous vous imaginez avoir des profs de 65 ans ou plus?
    Moi je ne pense pas que j'aurai encore l'énergie nécessaire pour bien faire ce boulot à 65 ans...

    C'est toujours très gratifiant de leur lancer une réflexion personnelle, ça suscite leurs commentaires et tout le monde tient à s'exprimer. En français, bien sûr Cool

    On parle un peu de quelle sorte de prof on veut, quand on est élève de secondaire. Puis on arrive aux conclusions:

    - Les vieux profs sont plus sévères que les jeunes!

    - Oh non! c'est le contraire!

    - Il y a deux sortes de jeunes profs, résume Julie. Ceux qui veulent être les amis des élèves et ceux qui veulent être les amis de la directrice.

    ***

    Et après cette déclaration, le silence s'est fait tout naturellement, ce qui veut dire que tout le monde était d'accord.
    Alors on a continué nos exercices  sur la concession et l'opposition:
    "Cette année, contrairement à mes habitudes, je ne ferai pas de voyage culturel."
    En effet, les phrases que madame invente pour ses exercices sortent tout droit de sa vie
    Langue tirée 

  • D comme déménager

    Quitter un appartement. Vider les lieux. Décamper. Faire place nette. Débarrasser le plancher.
    Inventorier ranger classer trier
    Éliminer jeter fourguer
    Casser
    Brûler
    Descendre desceller déclouer décoller dévisser décrocher
    Débrancher détacher couper tirer démonter plier couper
    Rouler
    Empaqueter emballer sangler nouer empiler rassembler entasser ficeler envelopper protéger recouvrir entourer serrer.
    Enlever porter soulever
    Balayer
    Fermer
    Partir" 


    Georges Perec, Espèces d'espaces, éd. Galilée, 1974.

    ***

    Demain après-midi je pourrai enfin apposer ma signature sous le document qui fera de moi la propriétaire d'une petite maison hypothéquée à 90%
    Langue tirée 

    Après, ne reste plus qu'à suivre la liste établie par Georges Perec
    Cool 

  • C comme casser Cassandre

    Alors que le manège se met à tourner
    Tu te serres un peu contre moi, chère Marie,
    Mais ne crie pas dans mon oreille, je t’en prie !
    Oui, des sensations fortes je vais nous en donner…


    Marie, mon cœur, tu auras beau te démener,
    Hurler, pleurer et craindre de perdre la vie,
    Avec toi j’irai jusqu’au bout de mon envie :
    Je ne suis pas de ceux qui se laissent mener !


    Quoi, ma belle, te voilà déjà toute chose ?
    Mais tu ne sais rien du jeu que je te propose…
    Crois-le bien, tu ne verras pas le temps passer.


    J’oublie les autres, c’est toi qui es la meilleure.
    Je te promets, ma douce amie, qu’en moins d’une heure 
    Tu auras cru plus de mille fois trépasser

    ***

    écrit pour les Impromptus littéraires
     
    http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/index.php?2013/06/03/12378-semaine-du-3-juin-au-9-juin-2013

  • B comme brol

    Dorénavant, c'est sans la moindre gêne que j'utiliserai le mot 'brol' qui vient de faire son entrée dans Le petit Robert. Le Monde le traduit par 'fouillis' et Le Soir par 'désordre', mais c'est bien plus que ça, par exemple 'camelote' ou 'bazar', pour ne citer que ces deux sens-là.

    Mot polysémique, par conséquent indispensable à la langue française, au même titre que 'kot' pour lequel je nous propose de militer afin qu'il se trouve lui aussi au walhalla des lexicographes, s'il n'y est pas encore...

    ***

    lien vers le journal Le Soir, avec une petite liste de nouveaux venus: http://www.lesoir.be/250710/article/styles/air-du-temps/2013-05-28/brol-fricadelle-plan-cul-nouveaux-mots-du-robert

    lien vers Le Monde: http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/05/28/bombasse-keke-chelou-low-cost-ou-encore-clasher-dans-les-pages-du-petit-robert-2014_3419622_3224.html

     

    et tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le kot ici: Coolhttp://adrienne.skynetblogs.be/archive/2010/07/13/k-comme-kot.html

  • Adrienne et les corps de métier (4)

    Les vendeuses de salles de bains

    - J'aimerais installer une petite baignoire avec douche, au lieu de cette immonde cabine, dit l'Adrienne à sa mère, qui lui demande où elle en est avec sa future maison.

    - Va donc chez Sanimachin, lui conseille-t-elle. Ce sont deux frères qui ont repris l'affaire de leur père. Et puis, ce n'est pas loin, tu pourrais même y aller à pied.

    Pas contraignante, l'Adrienne dit d'accord, j'irai demain après l'école.

    ***

    Le lendemain, au bureau de la coordination - où gentille collègue Sara aime aussi coordonner les futurs travaux de l'Adrienne - on cause salle de bains:

    - Ma mère me conseille d'aller chez Sanimachin...
    - Sanimachin!? ohlala! mais c'est horriblement cher!

    Apparemment, les infos de sa mère sont en retard d'une génération, les deux frères se sont déjà retirés de l'affaire - fortune faite, probablement - et Sanimachin fait maintenant partie d'une plus grosse entreprise. 

    - Pourquoi tu n'irais pas chez Sanichose?

    Toujours aussi peu contraignante (à ce point-là, c'est à en pleurer), l'Adrienne dit bon d'accord, j'irai tout à l'heure après l'école.

    ***

    Chez Sanichose, l'Adrienne se perd dans un dédale de couloirs et de promotions diverses.

    - Prenez tout votre temps, dit la gentille vendeuse installée dans un petit cagibit où elle ne voit jamais la lumière du jour.

    Quand l'Adrienne a fait trois fois le tour de tout ce qui est étalé là, elle est plus indécise que jamais. Un meuble blanc? gris? noir? imitation sapin? chêne? mat? brillant? cérusé? sur pattes? suspendu? à tiroirs?

    Mais les prix, c'est vrai, sont imbattables. Et des ouvriers peuvent venir vous installer votre commande, à condition que tout ce qui est à raccorder soit déjà prêt au bon endroit et à la bonne mesure...

    - Prenez tout votre temps pour réfléchir, dit encore une fois la gentille vendeuse.

    ***

    Chez Sanimachin, tout respire luxe, calme et volupté. L'Adrienne confie ses envies à une vendeuse blonde installée dans une immense baie vitrée. Elle lui montre deux ou trois articles d'une marque italienne, l'Adrienne dit oui c'est très beau et hop! on lui fait un devis: une petite baignoire, un lavabo avec son petit meuble, et on atteint allègrement les 7000 euro, sans compter l'installation.

    - Si vous vous décidez avant le 31, dit la belle blonde, vous avez une remise de 10%.

    On était le 29... et le 31 était un dimanche.

    ***

    on a déjà pu lire les péripéties de l'Adrienne en route pour Sanichose et voir une photo de la salle de bains: http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/04/03/b-comme-bravo.html#comments

    finalement, l'Adrienne gardera le lavabo, qui est encore en bon état, et fera juste remplacer la cabine de douche, trop définitivement crade...

  • Première fois

    Elle menait ses oies par le sentier qui descend vers la prairie au bord du ruisseau quand elle le rencontra poussant sa charrette remplie d’herbe coupée. Il suait à grosses gouttes et était entouré d’une nuée de mouches qu’il ne pouvait pas chasser sans risquer de verser tout son chargement à terre. Un début de barbe mettait des reflets bleutés sur ses joues aux mâchoires crispées par l’effort.

    Quand donc se déclarerait-il? pensait-elle. Combien de larmes verserait-elle encore le soir dans son lit en pensant à lui? Elle était intimement convaincue qu’ils étaient faits l’un pour l’autre et que leurs amours seraient immortelles. Ne serait-ce pas merveilleux d’associer leur destinée? D’échanger des serments? De s’embrasser sous la lune?

    Arrivés à hauteur l'un de l'autre, ils osaient à peine se regarder: 

    - Préviens ton père que je passerai ce soir, lui souffla-t-il quand leurs pas se croisèrent.

    ***

    écrit pour filamots aves ces mots imposés:

     

    fiction, filamots