• Dernières nouvelles... de 1963

    L’année 1963 en Belgique

    En janvier, l’inflation est de 0,40%... 50 ans plus tard, elle est de -0,02%

    Le 9 février, une émission télévisée récompense les millionièmes possesseurs d’un téléviseur : 10 francophones et 10 néerlandophones ont été tirés au sort puisqu’il était impossible de déterminer qui était le seul et unique millionième. Le prix gagné, à côté de quelques cadeaux, est un séjour à Bruxelles. Trois jours à Bruxelles, dit une gagnante wallonne, quel merveilleux cadeau, je n’y suis encore jamais allée !

    Le 4 mars prend fin une vague de froid qui a duré 73 jours. On a noté une température record de – 16,8°. Le 31 une manifestation est organisée à Bruxelles en faveur de l’unité de la Belgique. Aucun rapport entre les deux événements sauf que l'un comme l'autre reviennent par intermittence.

    Le 24 avril, la Belgique bat le Brésil par 4 à 2 dans un match amical qui a lieu au Heysel. Les trois premiers buts sont marqués par un concitoyen de tante Fé, le quatrième par Paul Van Himst.

    En mai, un avion de la Turkish Airlines dépose les premiers travailleurs turcs sur le sol belge. Le directeur de la mine monte à bord en personne pour se faire photographier au milieu d'eux. Dans leur regard se lit l'anxiété devant ce qui les attend. Ou peut-être était-ce surtout de la fatigue?

    Le 26 juin, lors de manœuvres en Allemagne, un C-119 de l’armée belge est torpillé par un obus britannique malgré le cessez-le-feu. Trente-huit morts.

    Le 21 juillet, Rik Van Looy gagne le championnat de Belgique cycliste sur le tout nouveau circuit de Zolder. Mais le 11 août il se fait doubler par Benoni Beheyt lors du championnat du monde qui a lieu à Renaix. On parle encore aujourd’hui de cette « trahison ». En 1988 la même mésaventure arrivera à Criquielion, poussé par Bauer. Dans cette même bonne petite ville folle de cyclisme.

    Au même moment, les lois concernant la frontière linguistique continuent d’être publiées : celle du 30 juillet règle la langue de l’administration et celle du 2 août la langue de l’enseignement. Avec quelques exceptions pour les communes dites « à facilités linguistiques ».

    Le 2 septembre, le Palais des Beaux-Arts et le théâtre du Rideau de Bruxelles jouent la première de Fantasio, d’Alfred de Musset, avec Philippe Volter dans le rôle du prince de Mantoue. Ensuite la troupe part en tournée en Allemagne et en Belgique. De Liège à Anvers…

    Le 19 octobre naît le prince Laurent, celui que cinquante ans plus tard on appellera « l’électron libre » de la famille royale.

    Le 30 novembre, les éditions Dupuis sortent un nouvel album de Peyo, Les Schtroumpfs noirs.

    Le 13 décembre meurt Hubert Pierlot, premier ministre en 1940 puis chef du gouvernement belge en exil à Londres après une abracadabrante odyssée à travers la France de Pétain, l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar.

    addendum: Pendant tout le mois de décembre, Sœur Sourire est numéro 1 de la vente des disques aux Etats-Unis. Ce fragment de reportage se termine en précisant qu'elle détestait ce nom de scène qu'on lui avait donné, qu'elle le jugeait risible. http://www.youtube.com/watch?v=qUzY-W2klT4

    ***

    Troisième (non-)participation à l'atelier d'été de François Bon.
    La consigne était de relater, pour notre lieu et une époque choisie,
    "tout ce qui résonne du monde extérieur"
    Précédentes (non-)participations:
    - le lieu: http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/07/14/l-comme-le-lieu.html
    - le lieu et ses personnages: http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/07/26/v-comme-variations-sur-un-lieu-7873039.html 
     

  • Z comme zinneke

    Aujourd'hui, l'Adrienne ne travaille pas. Devinez où elle est Langue tirée

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    Bonne journée à tous!

  • Y comme yeuses

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    Ils se sont installés à l’ombre du bouquet de chênes verts, entre la grange et la maison. Samedi soir. Les amis de Paris rentrent demain mais le travail a bien avancé. Bien sûr, pour certaines choses il faudra aussi faire appel à des artisans du coin, mais aujourd’hui Bruno est heureux d’avoir suivi une formation technique et d’avoir pu compter sur le savoir-faire de Max et Domi.

    - Tu vois, dit-il en se tournant vers Marine, j’ai souvent eu du regret de ne pas avoir pu faire des études universitaires comme toi, mais en ce moment ça me vient bien à point…
    - Trinquons là-dessus, s’écrie Domi, et promis-juré, au 15 août je reviens t’aider !

    Ils sont tous un peu émus, ce soir-là. Il est rare que Bruno fasse des confidences de ce genre et ses meilleurs amis savent finalement très peu sur lui.

    - Mais dis-moi, Bruno, cet incendie… tu sais ce qui s’est passé, exactement ? Ça m’intrigue déjà toute la semaine…
    - Il serait peut-être temps que je vous raconte un peu tout ça…
    - Oh ! non, excuse-moi ! ne te sens pas obligé ! C’est juste que je me demandais comment ça avait eu lieu… et pourquoi la ferme avait été abandonnée…
    - Vous savez que j’ai perdu mes parents en 1966, dans un accident de voiture… J’avais dix ans. Je dormais sur la banquette arrière, je n’ai rien vu venir. Je m’en suis tiré quasiment indemne et mon chien aussi. On a sans doute été éjectés tout de suite, dans les buissons. Enfin, je suppose. Puis la voiture a dégringolé dans une sorte de ravin, mes parents sont probablement morts sur le coup.
    - C’est terrible, cette histoire… Je savais que tu étais orphelin mais je ne savais pas comment ça s’était passé.
    - Alors après ça il a fallu régler un tas de trucs, pour moi… chez qui j’allais vivre, mes tuteurs, tout ça… Du côté de ma mère, j’ai deux oncles, Albert et Gilbert Fabre. Mais pour des histoires anciennes dont je ne sais rien, on ne les voyait plus. C’est comme s’ils n’existaient pas. Mon père, lui, était fils unique. Alors il était convenu que je vivrais ici, avec mes grands-parents Roche. C’était eux ma plus proche famille.
    - Oui, mais… tu n’as pas vécu ici, que je sache ?
    - Non, c’est vrai. D’abord, j’ai dû rentrer à Paris pour terminer mon année scolaire, vu que c’était déjà fin avril quand c’est arrivé… Mes grands-parents m’avaient promis que je vivrais chez eux à partir des grandes vacances. Pour de bon.
    - Et à Paris, chez qui tu vivais ?
    - Chez Isabelle Petitjean, vous l’avez déjà rencontrée, à notre mariage et au baptême de Maurice. C’est ma marraine.
    – Ah oui, Isabelle ! Je me souviens, je l’ai trouvée très sympathique… On a pas mal bavardé, elle et moi. Elle m’a raconté qu’elle avait été la meilleure amie de ta mère.
    - Oui, c’est ça.

    Silence.

    - Si tu veux, dit Marine en le voyant là, tête baissée, je raconte le reste ? Je sais que ça t’est pénible…
    - Non, ça va…

    Il se redresse. On trinque. La nuit tombe tout doucement. Marine espère que le petit Maurice continue de dormir paisiblement, dans son mini-hamac. Ce n’est pas le moment d’aller jusqu’à la camionnette pour le vérifier. Elle pose une main sur Bruno, qui continue :

    - J’étais juste rentré à Paris quand il y a eu cet incendie. On n’en connaît pas l’origine. On a retrouvé mon grand-père, mort. On n’a pas retrouvé ma grand-mère. Elle était dans la montagne, avec ses chèvres…

    Il se tourne vers Marine :

    - Demain je te montrerai le gouffre.

    Puis il se lève, et avant de s’éloigner, dans un souffle il ajoute :

    - Dis-leur le reste, toi…

    Max et Domi gigotent un peu sur leur chaise.

    - Je regrette, dit Domi, d’avoir pos é cette question…
    - C’est vrai que du fait qu’il n’en parle jamais, on aurait dû deviner que ça lui était particulièrement pénible.
    - Ne vous en faites pas ! Il faut bien qu’il en parle. Mais s’il a tant de mal, c’est parce que son émotion est surtout mêlée de colère. Il n’est pas en paix avec tout ça. Ce qui le met dans tous ses états, encore aujourd’hui, c’est le manque de sérieux. Il n’y a pas eu de véritable enquête. Ce gouffre, dont il parle et qu’il me montrera demain, on pense que c’est là qu’Adeline a trouvé la mort. On a tout de suite conclu à un double suicide. Mais lui refuse absolument cette thèse ! Il ne peut pas accepter qu’ils se soient suicidés à cause de la mort de leur fils unique, alors qu’ils avaient un petit-fils qui avait besoin d’eux…

    Les cigales aussi se sont tues.

    - Vous savez, à mon avis c’est surtout pour ça qu’il a voulu revenir ici. Pour essayer de comprendre ce qui s’est réellement passé, ce jour-là.

  • X c'est l'inconnu

    Mardi 10 juillet

    Ma petite chérie, mon grand trésor,

    Deux jours sans toi et tu me manques terriblement. Pourtant ma vie ici est bien remplie ! Je me lève à l’aube, je me lave à la fontaine, le débit n’est pas assez fort pour appeler ça une douche mais la fraîcheur de l’eau est un bienfait… et pas seulement le matin, d’ailleurs ! Pour l’eau du puits, il faudra la faire analyser, elle me semble un peu trouble. A suivre…

    Max est arrivé lundi après-midi, il m’attendait quand je suis revenu de chez les Barruel. Domi s’est pointé mardi matin, il a roulé de nuit, tu vois d’ici s’il était frais ! Il a pourtant tenu à monter sur le toit avec nous – on est en train de récupérer les lauzes et de démonter les parties de la charpente atteintes par le feu – alors Domi, évidemment, il a failli faire une chute au moins trois ou quatre fois, il glissait, trébuchait comme un homme qui n’y voit goutte ! Enfin, tu le connais, il a vraiment un grain, ce mec !

    Le travail avance bien, alors ce soir on est descendu dans les gorges du Chassezac pour une petite baignade. Mais rassure-toi, il n’a pas fallu sauver Domi de la noyade, même si le flux était assez fort, avec toutes ces cascades, et puis parfois au barrage on lâche de l’eau (on en prévient les gens sur tous les panneaux aux abords de la rivière).

    Domi a apporté son kayak… tu devines la suite. Il perd sa pagaie, part à la dérive… heureusement des rochers ont arrêté sa course. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter ses services (non, je rigole !). Enfin, tout de même, demain je lui dirai de rester sur la terre ferme et de refaire le mur de pierres sèches, tu sais, là où il est un peu écroulé.

    Samedi quand tu seras là, il ne faudra plus craindre pour Maurice : les murs seront remontés, toutes les broussailles ont disparu, pas le moindre danger de vipère !

    Je crois bien, ma petite chérie, qu’on sera heureux, ici

    Je t’embrasse partout comme je t’aime

     

    ton Bruno

    ***

    écrit avec les mots imposés d'Asphodèle
    (mais bien trop tard pour pouvoir participer) 
    aube, fontaine, débit, grand, fraîcheur, cascade, baignade, chute, flux, dérive, trésor, noyade, trouble, goutte et glisser, gorge, grain. 

     

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  • W comme wagon de train

    C'était dimanche dernier et l'Adrienne était à la gare avec un bon quart d'heure d'avance - comme à son habitude, et même ce jour-là alors qu'elle avait été retardée par un peloton de cyclotouristes et avait failli commettre un génocide pour les dépasser (1)

    Assise sur un banc au soleil déjà chaud - mais enduite de sa crème numéro 50 - l'Adrienne essayait de lire encore quelques pages d'"à l'ombre des jeunes filles en fleurs" quand un jeune homme armé d'un vélo (ils sont partout Cool) et d'un sac à dos s'assied à côté d'elle.

    Ne montrant nul respect pour la lecture, il dit avec un large sourire:

    - Vous allez à Bruxelles pour la fête nationale? Je vois que vous avez mis votre belle robe rouge Rigolant

    L'Adrienne est tout étonnée (2), lève les yeux de la page 238 (sur 632) et répond:

    - Oui, en effet... je vais aller humer l'ambiance sur place... (3)

    En choisissant sa robe rouge, ce matin-là, elle n'avait pas pensé aux couleurs nationales mais plutôt à une tenue qui soit à la fois légère, pratique, infroissable, etc. Cependant, le jeune homme avait vu juste: arrivée sur place, l'Adrienne a remarqué qu'en effet, beaucoup de gens avaient sélectionné dans leur garde-robe ce qu'ils avaient de plus rouge-jaune-noir.

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    trio de patineuses sur pavés (et en sabots!)
    il faut le voir pour le croire
    Langue tirée 
    ah oui, elle était super, l'ambiance à Bruxelles 

    ***

    (1) elle avait le choix entre l'extermination d'une partie de la population cyclotouristique et l'acte kamikaze, vu que les petites routes entre son patelin et la grande-ville-avec-gare sont très sinueuses... elle a choisi le kamikaze et par chance personne ne venait en face, il était encore trop tôt pour les maris qui vont acheter les 'pistolets' du dimanche matin Langue tirée

    (2) comme à son habitude... Ces trois mots sont vraiment redondants, appelons-les epitheta ornantia

    (3) en réalité - car ici on recherche avant tout le vrai même s'il n'est pas toujours vraisemblable - l'Adrienne a dit: "Inderdaad! ik wil de sfeer gaan opsnuiven"

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    En se quittant sur les quais de la gare de Bruxelles (4), l'Adrienne et le beau jeune homme au vélo (et sac à dos) se sont encore souhaité "veel plezier in Brussel!"

    (4), non, vous n'aurez pas l'entièreté de leur conversation, qui vous ferait encore dire - très justement! - que ce n'est pas ainsi que l'Adrienne viendra un jour à bout des 632 pages d'"à l'ombre des jeunes filles en fleurs" Langue tirée

  • W comme wagon de train (suite)

    L’Adrienne ne voulait pas rater ça et elle n’a pas été déçue : une légère euphorie régnait dans toute la ville et même déjà pendant le trajet à destination de Bruxelles. La SNCB offrait un billet aller-retour à prix réduit, les trains n’avaient pas de retard, il n’y avait pas le moindre nuage à l’horizon. Les wagons étaient vite bondés et dès les haltes suivantes, de nombreuses personnes ont dû faire le voyage debout dans le couloir.

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    Bien sûr, on voit tout ça beaucoup mieux à la télé : celui qui prend sa retraite et appose une dernière signature au bas d’un papier, les larmes d’émotion – on est une famille, tout de même, un père, un fils, une épouse… – les  interviews diverses, les commentaires et les supputations: le Grand Timonier réussira-t-il à inverser le pouvoir en 2014 ? Pourra-t-il obliger tout ce petit monde à faire ses valises ? Et patati et patata…

    Non, l’Adrienne voulait être sur place, voir et entendre les gens. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Que disent-ils ?

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    Avec ce soleil incandescent, tout était bon comme couvre-chef, le mouchoir de papa, les journaux distribués partout, les couronnes tricolores gonflables.

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    Liesse populaire ? Non, ce mot est inadapté à la folie douce d’une foule souriante qui se promène parmi les  parades, les chants, la musique, puis retourne un moment à l’ombre des arbres du parc ou celle du palais de Justice. Ça sent les gaufres et la crème à bronzer. L’agent de police qui fait sa pause lèche un cornet de glace au chocolat.

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    Au passage de la famille royale, la masse des drapeaux tricolores entoure l’unique flamingant agitant son lion noir. Rien de bien méchant de part et d’autre, on le laisse à sa solitude et on crie plus fort encore « Vive le roi ! » pour couvrir cette unique voix dont on sait qu’elle dira « republiek Vlaanderen ». Les plus impétueux ont escaladé les grilles et les statues : il leur reste à peine une main libre pour tenir leurs banderoles et faire en même temps LA photo du jour.

    Non, il n’y aura pas rupture, pas encore…

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    Pourtant parmi ces 500 000 aucun ou presque ne connaît entièrement les paroles de la Brabançonne : le début, oui, « pays d’honneur » et la fin, avec sa « devise immortelle le Roi, la loi, la liberté »

    ***

    écrit pour Les plumes d'Asphodèle n°10
    avec les mots imposés 
    retour, euphorie, liesse, valise, chant, solitude, larme, immortel, mouchoir, voyage, destination, horizon, retard, trajet, rupture, retraite, rater et incandescent, impétueux, inverser 21 juillet 2013 bis (20).JPG


  • V comme variations sur un lieu

    1

    1963

    Grand-mère prend son manteau, ses gants, son chapeau. Cet après-midi, elle a une visite à faire. Elle emmène la petite – que voulez-vous qu’elle fasse d’autre – et lui annonce :

    - On va souhaiter la bonne année à tante Fé.

    On s’habille chaudement, on donne un tour de clé dans la grosse porte grise, on descend le sentier qui mène à la rue. On prend à gauche, jusqu’à la grand-route, là où la petite n’a pas le droit de traverser seule. On traverse en se hâtant. Puis on continue tout droit en ne changeant plus de trottoir. Grand-mère tient si fort la main de la petite qu’elle lui lève le bras et lui fait un peu mal aux doigts. Mais jamais la petite ne s’en plaint.

    - On y est ! dit grand-mère.

    La maison forme le coin de deux rues. Il y a un petit jardin de trois côtés. Grand-mère pousse le bouton de la sonnette. La petite ne se souvient pas si elle est déjà venue ici. Peut-être bien…

    2

    1923

    Tante Fé ne s’appelle pas encore Tante Fé parce qu’elle n’est encore la tante de personne. Elle a un mari, ouvrier teinturier, un fils qui marche à peine, et beaucoup de chance dans la vie.

    C’est en tout cas ce qu’elle pense ce matin-là, en empilant sur une charrette à bras tout ce qu’elle possède. Une armoire, quelques chaises paillées, une table, des ustensiles de cuisine, deux ballots de vêtements… La belle-famille offre le lit et un matelas de laine.

    Pourtant, la belle-famille ne l’aime pas : elle croit que c’est de sa faute si César est devenu socialiste. Alors qu'elle n’y est pour rien. Ce sont ces beaux parleurs de Gand qui l’ont convaincu. Mais aujourd’hui, c’est grâce au Parti qu’ils peuvent emménager dans le tout nouveau quartier ouvrier de la ville.

    On doit beaucoup pousser la charrette pour y arriver parce que c’est à flanc de colline. Mais ça en vaut la peine : trois pièces en bas, trois à l’étage, et un jardin sur trois côtés.

    3

    1953

    Soixante-trois ans, pense César, ce n’est pas un âge pour mourir… Encore deux ans et je suis à la retraite. Il faudrait tout de même pouvoir tenir jusque-là… et profiter un peu.

    Il se tourne vers sa femme, assise à son chevet :

    - Je suis fort, je vais guérir. Il faut seulement qu’on me laisse rentrer chez moi. Tous ces docteurs et ces gens en blouse blanche n’y connaissent rien. Ils ne savent pas ce qu’il me faut. D’ailleurs, moi je n’ai jamais été malade, tu le sais bien.

    Elle soupire.

    - C’est vrai, dit-elle.

    Mais le soir venu, elle rentre seule. Sort de la clinique par la porte tournante, descend la côte, tourne à droite. Heureusement qu’elle n’habite pas bien loin. Elle est fatiguée par ses longues journées à rester assise à ne rien faire à côté du lit de César.

    Elle voit de loin la haie de son jardinet.

    - Elle a bien besoin d’être taillée, se dit-elle. Je le ferai demain matin.

    4

    Il a introduit l’adresse dans un moteur de recherche. C’est un peu en dehors du centre, dans la montée vers le nord de la ville. Un quartier de petites maisons accolées les unes aux autres. Elles n’ont qu’un étage, un jardinet devant, qui disparaîtra bientôt parce qu’on va élargir la route, un jardinet derrière. Le tout premier quartier ouvrier qui ait été construit dans la région, au début des années 1920.

    Il monte dans sa voiture, tapote son GPS : « l’itinéraire est calculé ». Il lui vient de nouveau une envie de changer la voix en une autre, masculine. Peut-être qu’alors il lui serait moins pénible de s’entendre dire constamment « Veuillez faire attention à la limitation de vitesse ».

    La voix – il l’a appelée Magda – le guide au travers d’un dédale de rues. Heureusement que Magda existe, sinon il se perdrait dans les sens interdits. Une fois qu’il est sur l’avenue, ça devient facile, il n’a plus besoin d’elle : la rue qu’il cherche est la première à gauche.

    C’est là : numéro 52. Pas encore de panneau « à vendre », c’est parfait ! Il va tout de suite contacter le vendeur avant que d’autres agents immobiliers soient sur l’affaire.

    5

    2013

    Aujourd’hui, c’est moi qui déménage. Sans charrette à bras, mais avec une camionnette. Parce que je possède un peu plus que quelques chaises paillées et deux ballots de vêtements. Et puis, les charrettes à bras n’existent plus que dans les musées du folklore.

    La maison de tante Fé m’attend. Me tend les bras. En tout cas, c’est ce dont je veux me convaincre. Qu’elle me sera accueillante. Bienveillante. Je me dis que si ses murs ont résisté à tout depuis 90 ans, ils pourront encore tenir jusqu’à ma mort. L’agent immobilier a attiré mon attention sur le fait qu’ils ne présentent pas la moindre lézarde :

    - C’est assez exceptionnel pour qu’on le souligne, m’a-t-il dit.

    Et bien sûr je l’ai cru. Je crois peut-être trop facilement à la sincérité des gens. Ou alors c’était sur sa bonne mine d’homme jeune, grand, au sourire éclatant.

    Je viens du nord et descends vers la ville, doucement. Il ne s’agirait pas de trop secouer les boîtes et les meubles, les lampadaires et le frigo.

    ***

    jeu d'écriture qui est une (non-)participation à l'atelier d'été de François Bon
    (consignes 2: écrire 5 paragraphes d'égale longueur pour 5 personnages qui arrivent dans le lieu défini, le dernier personnage étant le narrateur)
    le texte selon les consignes 1 se trouve là: 
    http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/07/14/l-comme-le-lieu.html 

     

    fiction,jeu


  • U comme une lettre

    Mardi, 10 juillet 1984

    Mon cher amour

    Tu avais raison, Véronique et Mathieu Barruel sont tout à fait charmants et sans complications ! Maurice et moi sommes installés dans une petite chambre aux murs épais enduits à la chaux et la vue sur la montagne est de toute beauté. Nous avons passé ici une excellente première nuit et j’espère que toi aussi tu as trouvé un bon endroit pour dormir.

    Je pense tout le temps à toi, tu sais…

    Véronique est épatante, elle sait vraiment tout faire ! Elle file la laine, tisse des couvertures, des ponchos… Elle connaît toutes ses chèvres par leur nom (je me demande comment elle fait, elles sont toutes pareilles !). Mathieu et elle ont un immense potager, ils vivent quasiment en autarcie. Je crois bien que la seule concession au monde moderne, ce sont les frigos, indispensables évidemment pour la conservation du lait.

    Leur fromage est exquis ! Maurice a goûté le lait de chèvre et il a semblé apprécier… Il faut dire qu’il est très entouré par les enfants des Barruel et ce rôle de petit roi de la maisonnée lui va très bien.

    Leur fille aînée a déjà quinze ans et adore s’occuper de lui. Je crois que ses copines lui manquent… la ville et ses plaisirs sont loin. Les deux garçons sont de vrais casse-cou, je pense qu’ils ont un ange gardien spécial ! Véronique ne semble pas se préoccuper quand elle ne les voit pas de toute l’après-midi… Oh ! dit-elle, ils s’amusent, ils sont dans la montagne ! C’était moi qui m’inquiétais… ils n’ont que dix et cinq ans, tout de même ! Je ne pense pas que j’atteindrai un jour ce niveau de sérénité concernant Maurice…

    Mais c’est vrai qu’ici, c’est le paradis pour les enfants. Maurice est très intéressé par tous les animaux, lui qui n’en a pas encore beaucoup vu jusqu’à présent. Il apprend un tas de nouveaux mots, c’est formidable ! Son animal préféré, c’est le chat, mais justement celui-là (ou plutôt celle-là, c’est une chatte, elle s’appelle Félicie) ne se laisse pas prendre. Je préfère, d’ailleurs, c’est si vite arrivé, un mauvais coup de griffe !

    Je me demande tout le temps comment tu vas, comment tu te débrouilles, si Max et Domi sont bien arrivés, et comment vous vous organisez tous les trois… Enfin, tu me raconteras tout ça samedi !

    Je me dépêche de finir ma mettre parce que Mathieu descend au village et la mettra à la boîte. J’espère que tu l’auras jeudi ! Je t’embrasse très fort, ne te tue pas au travail, souviens-toi qu’à chaque jour suffit sa peine.

    J’ai tellement hâte d’être à samedi

     

    Ta petite Marine

    PS: vivement que nous ayons le téléphone! je suppose que comme tes grands-parents en disposaient, ce ne sera pas trop compliqué de nous le rebrancher ?

     

    roman de l'été


  • T comme terre promise

    La grille est intacte et solidement fermée. Bien sûr, les clés sont encore chez le notaire mais Bruno voulait tout de même d’abord aller sur les lieux. Voir, se souvenir… et montrer.

    Sur la gauche, le mur de pierres sèches s’est un peu écroulé, il n’y a qu’à l’enjamber en se passant le petit Maurice. Il gigote, il voudrait qu’on le dépose enfin à terre. Marine n’ose pas encore : on lui a fait peur avec des histoires de vipères et elle préfère que Bruno ait d’abord déblayé toute la cour, qui est envahie par les herbes folles et les ronces.

    Le corps du bâtiment est toujours imposant, malgré le trou béant dans le toit, dû à l’incendie. De part et d’autre, les diverses dépendances sont exactement comme les grands-parents les ont laissées, il y a dix-huit ans. L’émotion est forte pour Bruno : à tout moment il s’attend à voir sortir sa grand-mère du poulailler ou pousser la barrière du potager, son panier de légumes sous le bras.

    Il oublie Marine un instant et vérifie à toutes les portes s’il peut les ouvrir. L’étable et le four à pain, oui. La maison et la bergerie non. Marine le suit, tenant fermement le petit Maurice qu’elle a finalement posé à terre.

    - Tu vois… lui dit-il après avoir fait son premier petit tour, assez sommairement. Tu vois ?

    Il est un peu inquiet de la première réaction de sa femme. Et s’il ne l’avait pas assez bien prévenue de l’état de délabrement ? Et si elle rêvait d’autre chose ? Si elle allait être déçue ?

    - Je vois, dit-elle. C’est exactement comme je l’imaginais ! Et tu avais raison, l’endroit est magnifique…

    Elle voit surtout le soulagement de Bruno.

    - Bon. Maintenant qu’on a vu, on va chercher les clés chez le notaire, on fait quelques courses, on déjeune. Puis je te dépose chez les Barruel. Je m’installe ici, je serai très bien dans la grange. Demain ou après-demain, Max et Domi seront là pour m’aider… Tu verras, samedi prochain ça aura déjà une tout autre allure !
    - Je n’aime pas trop l’idée d’être séparée de toi toute une semaine… Tu sais, les Barruel, je ne les connais pas si bien…
    - Je sais, ma grande, on en a parlé, mais ne t’inquiète pas, vous y serez reçus à bras ouverts, Maurice et toi ! Et puis n’oublie pas que tu vas y apprendre la b.a.-ba de l’élevage des chèvres.

    Marine rit et lui donne une petite tape sur l’épaule :

    - Hé mais arrête de te moquer de moi !

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  • Stupeur et tremblements...

    - Bon, dit Bruno en ramassant d’un doigt humide les dernières miettes de pain du petit déjeuner, et maintenant le moment suprême…

    Il lève les yeux vers Marine qui termine d’habiller Maurice et lui fait son plus large sourire :

    - Tu es prête pour le choc ?

    Malgré le large sourire, elle sent dans les yeux levés vers elle et dans la voix un peu plus rauque que d’habitude toute l’émotion contenue de Bruno.

    - Je suis prête, fait-elle simplement.

    Puis elle ajoute :

    - Prête et impatiente !
    - Ne t’emballe pas trop ! Tu sais, je te l’ai dit, la ferme a été incendiée, il n’en reste plus grand-chose… Surtout après dix-huit ans… Tout doit être dans un délabrement complet !
    - Je sais, tu me l’as dit ! mais ce qui compte, ce sont les lieux. Et je suis sûre qu’ils sont magnifiques. Je suis sûre qu’on s’y plaira !

    Elle remet Maurice entre les bras de son père et finit de serrer dans les petits placards les quelques affaires qu’ils ont sorties depuis la veille. Un dernier tour dehors pour vérifier qu’il ne reste nulle trace de leur passage et les voilà en route pour la montagne. Le petit plan de Bruno ressemble de plus en plus à une boulette de papier froissé.

    - Là, tu vois, il doit y avoir un embranchement. A gauche, le chemin continue vers la chapelle Saint-Eugène et à droite… c’est chez nous.
    - Je me demande dans quel état sera la route, si plus personne n’y vient depuis dix-huit ans…
    - Oh je suppose qu’on a dû continuer à l’entretenir un peu… ne serait-ce que pour les touristes, les randonneurs… nous sommes sur le GR 4. Tu as peut-être déjà remarqué les petits traits rouge et blanc… Tiens là, par exemple !
    - Ah oui, en effet.

    La camionnette grimpe doucement dans la caillasse. Par les vitres ouvertes, on entend bien les cigales et on sent tous les parfums de la forêt proche, des pierres déjà chaudes de soleil et la petite pointe d’amertume des buis. Marine hume l’air en fermant les yeux et en tenant fermement le petit Maurice sur ses genoux. Ce n’est sans doute pas très prudent, et c’est absolument contraire à ses habitudes, mais pour ce moment historique elle veut le sentir là, et qu’ils soient témoins tous les trois ensemble de leur arrivée dans la ferme familiale.

    Bruno roule au pas, s’attendant à trouver à tout instant un bloc de pierre plus gros que les autres, qui leur barrera la route, ou un arbre qui aura eu dix-huit ans pour grandir au milieu du chemin. Mais rien ne vient les arrêter, que des herbes folles qui caressent le châssis ou quelques branches qui frappent la carrosserie. Le petit Maurice s’est mis à « chanter », un euphémisme utilisé par ses parents pour désigner les petites syllabes en « a », papa mama baba dada qui font le plus gros de sa conversation.

    Puis, tout à coup, au détour d’un dernier virage, alors qu’ils arrivent à découvert sur le plateau, la ferme est là, devant eux.

    roman de l'été

  • La liste de mes 22 envies

    Parmi les sept livres emportés pour les sept jours en Ardèche, le numéro sept (allez voir l'incipit ici http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/07/07/7-titres-pour-7-jours.html) était La liste de mes envies, de Grégoire Delacourt.

    Je ne dirai rien sur l'histoire - qui m'a beaucoup plu - je ne voudrais pas ôter du plaisir de lecture à ceux qui vont encore s'y mettre.

    Mais je pourrais dans "La liste de mes envies" de la narratrice - gagnante de 18 547 301 euros et 28 centimes - en trouver quelques-unes qui me vont aussi:

    1.un nouveau sac
    2.un nouveau manteau

    parce que mon manteau de Chaperon rouge est très vieux et très usé et mon sac est un cadeau promotionnel en toile beige - tout usé aussi Langue tirée


    3.un billet de train pour aller à Londres

    Londres, Rome, Berlin, n'importe Cool

    4.un petit poste radio pour la cuisine

    une radio, tout simplement, parce que j'en ai marre de vivre sans

    5.Les Finances personnelles pour les Nuls

    même si je sais à l'avance que ça ne servira à rien et que je resterai nulle

    6.de la lingerie rouge sexy

    un vieux conseil d'une copine qui croit que ça booste la confiance en soi

    7.refaire la déco du salon

    ou dans mon cas faire la déco de toute une maison

    8.déjeuner un jour chez Taillevent à Paris

    ou n'importe quel autre (et peut-être même meilleur) exemple de haute cuisine

    9.arrêter (la mercerie) et reprendre des études (de stylisme)

    remplacer les mots entre parenthèses par (l'enseignement) et (d'histoire, d'archéologie, de sociologie etc.)

    10.une maison à la mer

    une vraie mer avec du vrai sable et des rochers et des crabes et des anémones de mer

    11.passer deux semaines à Londres

    voir 3

    12.choisir une nouvelle garde-robe

    en me faisant aider parce que seule je n'y arrive pas Langue tirée

    13.acheter une maison avec un grand jardin et une terrasse d'où l'on voit la mer, le Cap Ferrat (...)

    on peut laisser tomber le grand jardin, à moins de fournir le jardinier, et ce ne doit pas nécessairement être au Cap Ferrat...

    14. ... ah zut, je n'arrive pas à 22

    delacourt.jpg

    http://www.editions-jclattes.fr/livre-la-liste-de-mes-envies-gregoire-delacourt-410293

  • R comme retour

    - Connais pas, dit le petit gendarme. Mais il n’y a rien d’étonnant à ça, je suis de Montélimar. Je ne suis là que depuis cinq ans. Et mon collègue ici présent, il est d’Alès.

    Bruno reste silencieux, droit comme un i, le menton aussi fièrement dressé qu’il l’a vu faire par ses héros de cinéma. C’est la première fois depuis longtemps qu’il prononce les deux noms de ses grands-parents, et il en est tout ému.

    - Bon, dit le premier gendarme, nous on a fait ce qu’on devait, on vous a prévenus, maintenant si vous êtes chez vous, ce sera à vous de le prouver… Bonne journée, monsieur-dame !

    Et il se retire après un petit salut de deux doigts au képi, suivi par le grand maigre qui esquisse rapidement le même geste avant de lui emboîter le pas et de remonter au volant. Dans son rétroviseur, il peut encore voir le baiser de Bruno et Marine, le petit coincé entre eux, puis ils rentrent dans leur camionnette.

    A hauteur du potager de Gilbert, les gendarmes s’arrêtent, vitres baissées.

    - Ho ! Gilbert !
    - Quoi donc ?
    - La prochaine fois, renseigne-toi avant de nous faire venir !
    - Me renseigner de quoi ?
    - Tes campeurs, là… et bien, ils ne font pas du camping sauvage.
    - Ils font quoi, alors ?
    - Ils sont chez eux, à ce qu’ils m’ont dit.

    Il se marre un peu, le gendarme. C’est sa petite revanche sur Gilbert, qui depuis que sa fille a ouvert un camping à côté de la rivière, ne cesse de dénoncer tous ceux qui passent une nuit en pleine nature.

    - Chez eux ? qu’est-ce que ça veut dire, chez eux ?

    Alors il répond comme l’a fait Bruno, en détachant bien les syllabes, et en surveillant attentivement la réaction de Gilbert :

    - C’est le petit-fils de Maurice et Adeline. Ceux de la montagne.

    Il voit bien que Gilbert blêmit sous son hâle de paysan. Et qu’il en reste bouche bée.

    Quand la voiture des gendarmes s’est éloignée, Aline et Madeleine sont là, à l’observer avec stupéfaction.

    - Ben quoi ! crie Aline. Te voilà changé en statue de sel… Qu’est-ce qui se passe ?
    - Mauvaises nouvelles ? demande Madeleine, toujours inquiète.

    Alors Gilbert bredouille :

    - Ceux de la montagne… ils sont revenus… le petit-fils de Maurice et Adeline…

    roman de l'été

    c'est trop LOL d'écrire des romans
    Langue tirée
    l'Adrienne a décidé que c'est exactement ça qu'elle veut faire
    quand elle sera grande 

  • Le bilan du 20

    Un WC recimenté

    maison a vendre

    Deux murs dont le plafonnage a été refait

    maison a vendre

    Trois pièces où l'électricité est en ordre

    et toute une maison "injectée" contre l'humidité montante (ça se dit, en français? je traduis "opstijgend vocht")

    maison a vendre

    Voilà pour le bilan positif.

     

  • Question existentielle: mais qui est madame F.?

    - Qu’est-ce que je suis contente d’être enfin sortie de là ! C’est hallucinant, des gens comme ça !
    - Oui, c’est la honte.

    Pierre et Marie ont l’impression d’avoir enfin retrouvé la liberté, maintenant qu’ils ont franchi la barrière du domaine et quitté le grand hangar où avait lieu la fête champêtre. Une fête très privée, rien que du beau monde, avait dit madame F., obligation de venir en tenue de ville, … et on sait que pour madame F., porter une cravate rouge est déjà un grand tabou.

    - Ça me laisse toujours pantois, de voir qu’il existe encore des gens de cette sorte.
    - C’est vrai, dit Marie en souriant, madame F. aurait dû vivre sous l’Ancien Régime… D’ailleurs, tu l’auras sûrement remarqué aussi, elle emploie souvent des mots « grand siècle » mais de façon en peu hasardeuse…
    - Ah oui ! je vois ce que tu veux dire !

    Pierre rit franchement, et ça fait un bien fou après être demeuré si sérieux pendant presque trois heures :

    - Tu te souviens de ce qu’elle a répondu à la dame qui racontait que sa fille était partie à Taizé, « à la découverte de son moi intérieur » ? Tu as entendu dans quel sens elle a utilisé le mot ‘déraison’ ? C’est tout juste si elle n’a pas sorti un « Mais vous avez absolument déraison, Madame !»
    - Et puis sa manie d’utiliser à tort et à travers « mais quelle aventure ! ». Tout, chez elle, devient une aventure ! C’est ridicule !
    - En tout cas, nous pourrons dire : « Nous étions conviés à la fête champêtre chez madame F. : quelle aventure ! »

    Et ils rient de plus belle, comme deux enfants qui viennent de franchir le mur de leur sévère internat et s’apprêtent à faire l’école buissonnière.

    ***

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle
    http://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2013/07/15/les-plumes-9-resultats-de-la-collecte-pour-interdit/
    avec les mots imposés suivants:

    Liberté, sens, découverte, régime, déraison, pantois, hasardeux, obligation, privé, barrière, demeurer, tabou, aventure, rouge, honte, hallucinant, hangar. 

     

    jeu,fiction



  • P comme patriarche :-)

    Quand la voiture des gendarmes s’arrête près de leur camionnette, le lendemain matin, ils dorment encore. Ils ont veillé tard, excités par leurs rêves de Perrette-au-pot-de-lait (de chèvre), échafaudant les plans les plus fous.

    - On a frappé à la vitre, dit Marine, toujours éveillée la première au moindre bruit, depuis la naissance de Maurice, deux ans auparavant.

    - C’est sûrement une branche, il y a du vent, dit Bruno en l’enlaçant sous la couette.

    - Non, non ! dit-elle, j’ai bien entendu ! Quelqu’un frappe.

    En effet, ce sont même des tambourinements. Bruno se lève à contrecœur, enfile son jean, ouvre la portière et se retrouve devant deux gendarmes, un grand jeune, imberbe, et devant lui un plus petit, qui porte la main à son képi en guise de bonjour.

    - Vous n’avez pas vu les plaques à l’entrée du village? dit-il. Le camping sauvage est interdit dans toute la commune.

    - Nous ne faisons pas du camping sauvage, dit Bruno avec toute l’autorité que peut avoir un homme torse nu, mal rasé et les cheveux en broussaille.

    Mais Marine est déjà à ses côtés, portant le petit Maurice qui s’est réveillé et qui suce son pouce en regardant les deux képis. Le plus âgé refait pour elle son petit salut puis répète :

    - Le camping sauvage est interdit dans toute la commune, Madame, je regrette. Vous allez devoir partir.

    - Nous ne partirons pas, dit Bruno d’un air noble. Son air de futur patriarche, dira Marine plus tard, toujours mi-rieuse, mi-émue quand elle racontera cette vieille histoire.

    - Nous ne partirons pas, répète-t-il en prenant le temps de bien articuler chaque syllabe, parce qu’ici, je suis chez moi.

    Il passe le bras autour de la taille de Marine. Le petit s’est lové dans le creux de son cou et garde les yeux bien ouverts, comme s’il comprenait la solennité du moment. Dans l’arbre au-dessus d’eux, les cigales commencent à striduler.

    - Je suis le petit-fils de Maurice et Adeline. Ceux de la montagne.

    roman de l'été

    y a pas à dire
    l'Adrienne s'est drôlement amusée
    en écrivant son roman de l'été
    Langue tirée 

  • O comme origines

    Ils avaient roulé en petites étapes, quelques jours de flânerie, de vacances, par les voies secondaires. Pas question de passer par les grandes villes ou les autoroutes. La camionnette râlait un peu dans les montées, les freins couinaient dans les descentes, mais ils étaient heureux et le petit Maurice semblait très bien s’accommoder de leur nouvelle vie. Il dormait bien dans son hamac, mangeait tout ce qu’on lui donnait, gazouillait tout seul en faisant des bulles de salive.

    Marine posait la main sur la jambe de Bruno, Bruno posait la sienne sur elle, entre deux embrayages. Oui, ils étaient heureux, ils avaient fait le bon choix, se disaient-ils. Plus le but de leur voyage approchait, plus ils ressentaient une excitation joyeuse, comme dans ces westerns que Bruno connaissait par cœur, quand il était gamin, où des caravanes de pionniers, après une traversée semée d’embûches, arrivaient en vue de leur terre promise.

    Leur terre promise, ils l’ont atteinte le troisième soir. Bruno consultait un petit plan griffonné au crayon sur un bout de papier de boucher ; lui seul était capable d’y lire la route à suivre. Il s’est engagé dans des routes de plus en plus étroites et sinueuses, puis dans de la caillasse, enfin dans un chemin d’herbes sèches. Il s’est arrêté sous un grand frêne et un peuplier qui pousse au bord de l’eau. Après avoir arrêté le moteur, ils ont entendu le bruit de la rivière, qui retombait en petites cascades autour de gros rochers gris. Ils sont sortis de la camionnette avec des gestes lents, impressionnés par la beauté du lieu.

    - Tu vois ? souffle-t-il à Marine en lui mettant le bras autour de la taille. Tu vois comme c’est beau ?

    Elle s’avance vers la rivière puis fait demi-tour, entre dans la camionnette et en ressort avec le petit Maurice, qu’elle a réveillé.

    - Je veux qu’il voie ça en même temps que nous, dit-elle.

    L’enfant geint un peu mais est vite attiré par la vue de l’eau, le bruit de la cascade et le grand rire de son père qui lui tend les bras.

     

    roman de l'été

    suivre le tag "roman de l'été" si on veut relire les chapitres 1 et 2

  • N comme nouvelle vie

    - Tu verras, avait dit Bruno, tu verras…

    Depuis des mois il le lui répétait…

    - Tu verras, il y a tout ! C’est un endroit magnifique ! Il y a la montagne, qui est si belle, et qui protège des mauvais vents, comme disait mon grand-père. Il y a la rivière, l’eau est fraîche et pure, il y a des poissons qu’on peut  pêcher… Tu verras !

    A Paris, ils avaient tout bazardé, tout arrêté, tout quitté et s’étaient acheté une camionnette d’occasion dans laquelle Bruno avait installé une couchette, un petit frigo au gaz, une kitchenette de caravane, une banquette et une petite table pliante. Pour le petit Maurice, il y avait un mini-hamac tendu au-dessus de la couchette des parents. Tous leurs biens tenaient dans les minuscules placards aménagés dans chaque recoin ou étaient solidement empaquetés de plastique noir et ficelés sur le toit du véhicule.

    Ils avaient décidé l’hiver précédent que Paris n’était pas l’endroit où ils voulaient voir grandir leur enfant. Pour lui et pour eux, ils rêvaient de campagne au soleil, de vie libre et sans contraintes, de retour à la nature. Eux qui n’avaient cultivé que de la ciboulette dans un bac sur l’appui de fenêtre s’étaient mis en tête d’élever des chèvres et de vendre des fromages. Là-bas, dans ce lieu mythique qui avait été le village des grands-parents paternels de Bruno et où il était allé la dernière fois vers ses dix ans.

    Ils avaient quitté Paris dès les premiers jours de juillet. Marine avait dit adieu à ses collègues, à ses élèves, aux parents d’élèves. On lui avait dit qu’on la regretterait et ça lui avait fait plaisir. Elle aimait son métier et se disait qu’elle pourrait toujours le reprendre, un jour…  Bruno avait donné sa démission chez Monsieur Bricolage et offert un pot d’adieu où on l’avait beaucoup chahuté, beaucoup blagué sur ses projets d’avenir. Personne ne prenait au sérieux ses rêves de futur éleveur de chèvres.

    - Tu verras ! lui disait-on, dans un an ou deux, tu seras de retour parmi nous !

    Les plus optimistes lui donnaient trois ans… Mais ce serait eux, qui verraient, se disait Bruno. Et toute leur ironie et leur scepticisme ne faisaient qu’ajouter à sa détermination.

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    le roman de l'été d'Adrienne
    Langue tirée
    chapitre 2 

  • M comme matin

    Chaque matin, Gilbert et Aline travaillent dans le grand potager qu’ils cultivent dans une courbe de la rivière. A l’est, il y a la montagne, rocs granitiques et plaques de schiste, recouverts de buis, de ronces, de serpolet. A l’ouest, du côté du chemin pierreux qui serpente vers la route du village, une haie épaisse de prunelliers les cache à la vue des quelques touristes qui s’ aventureraient par là.

     Ils essayent de faire le plus gros du travail avant dix heures, à cause de la chaleur estivale. Ces derniers jours, il fait orageux et la température monte vite au-delà de trente degrés. La veille et l’avant-veille, il y a eu de la pluie en fin de soirée, heureusement pas trop violente : ça a fait du bien aux légumes. C’est le moment idéal pour biner et ressemer des petits pois.

    Ce jour-là, leur belle-sœur les aide, comme il arrive souvent depuis son veuvage. La mort d’Albert, après ce qu’on appelle « une longue et pénible maladie », l’a laissée désemparée. Biner les rangs de haricots, arroser les salades, ce sont des occupations apaisantes. Et puis, ça lui fait du bien de prendre un peu l’air et d’être en compagnie, même aussi silencieuse que celle de Gilbert et Aline, concentrés avec efficacité sur les tâches du jour.

    Quand elles ont entendu la voiture qui s’approche lentement sur les cailloux du chemin, elles ont levé la tête en même temps, s’arrêtant de creuser le sillon pour les semis. Ce sont les gendarmes et depuis la guerre, cette vue leur fait toujours peur. Même si on n’a rien à se reprocher, on ne s’attend qu’à du malheur à leur approche.

    Ils roulent au pas, pour ne pas causer de trop grands nuages de poussière. Ils se sont arrêtés un instant, ont salué Gilbert de la main et ont bifurqué vers la rivière – ce n’est donc pas pour nous qu’ils sont venus – se dit Aline, et elle s’est de nouveau penchée sur son sillon à creuser. Il est huit heures et demie, il commence à faire chaud. Un vent léger a dissipé les derniers nuages de la nuit mais on annonce encore des orages pour la soirée.

    Ardèche 2013 048 - kopie.JPG

    l'Adrienne a été privée d'internet pendant huit jours
    alors quand elle avait épuisé toutes ses lectures
    elle a écrit un roman
    Langue tirée
    demain chapitre deux 

  • L comme le lieu

    La première fois qu’elle a vu la maison, elle passait en voiture. Dès qu’on a tourné le coin de la rue, il faut veiller à ne pas dépasser le 30 à l’heure. En s’approchant de la petite école, à droite, elle a dû ralentir encore : c’était l’heure de la sortie des classes, des enfants, des papas, des mamans, des grands-pères risquaient à tout moment de descendre du trottoir et de vouloir traverser. Elle roulait au pas.

    La maison est sur la gauche et forme le coin avec un cul-de-sac qui mène vers le nouveau lotissement. Elle l’avait déjà vue des centaines de fois, elle savait qu’il y avait une affiche ‘à vendre’ mais elle ne s’y était encore jamais intéressée. Ce jour-là, cependant, son attention a été attirée par la présence d’un homme grand, vêtu d’un costume sombre, accompagné d’un couple assez âgé. Il leur ouvrait la porte et tenait une serviette sous le bras. Visiblement, un agent immobilier qui la faisait visiter à des acheteurs potentiels.

    Elle n’a pas pu s’empêcher de jouer les voyeurs. Par la porte ouverte, elle a remarqué la présence d’un escalier en bois clair et un vieux carrelage à motifs gris et bleus, comme celui qu’il y avait autrefois dans la maison de sa grand-mère. Elle en a été émue. En poursuivant sa route, elle s’est sottement mise à espérer que cette vente ne se ferait pas.

    ***

    Deux mois plus tard, le panonceau ‘à vendre’ était toujours solidement accroché à l’unique fenêtre du rez-de-chaussée. Deux mois, c’est le temps qu’il lui avait encore fallu avant de se décider à appeler l’agence pour fixer un rendez-vous. Entre-temps, les fêtes étaient passées et une épaisse couche de neige molletonnait le paysage.

    Elle était ponctuelle, l’agent immobilier aussi. Il a garé sa puissante voiture noire dans la rue en cul-de-sac. Cette fois, il portait un lourd manteau de laine sombre. Elle était venue à pied et avait froid dans ses bottines. Dans la rue, tout allait au ralenti. Peu de gens bravaient ce gel et cette neige. Même la petite école en face semblait endormie, seul un bonhomme de neige tout de travers attestait de la présence d’enfants.

    Dans le jardinet devant la maison, la haie de laurier-cerise était enveloppée de blanc et les quatre hortensias poussaient leurs tiges dardées de gros bourgeons grenats. L’agent et elle se sont serré la main, ont secoué la neige de leurs chaussures et sont entrés dans la maison. Une douce et bienfaisante chaleur y régnait. Sur le carrelage bleu et gris traînaient quelques journaux publicitaires et deux ou trois enveloppes.

    ***

    Peu avant les vacances de Pâques, elle avait signé un compromis de vente. La maison l’avait émue et continuait de l’émouvoir, ça lui semblait une raison suffisante pour vouloir l’acquérir. Le rez-de-chaussée ne se composait que de trois pièces plutôt exigües et l’étage également. Elle ne savait pas où elle pourrait mettre une bibliothèque, un vestiaire ou une penderie. Elle était consciente que tout était à refaire, l’électricité, le toit, les portes et les fenêtres. Il n’y avait pas de cave et le grenier était impraticable.

    Mais qu’à cela ne tienne. Les pièces étaient claires, il y avait une cuisine et le chauffage central au gaz. Après l’hiver qu’elle venait de passer, il n’en fallait pas plus pour son bonheur. Elle se voyait très bien vivre là, entre ces murs recouverts de vieille faïence ou dans ce jardinet aux hortensias. Sur la bande de pelouse le long du mur ouest, elle planterait quelques petits arbres fruitiers et derrière la maison elle ferait bien trois mètres de potager.

    L’escalier, la couleur violette des murs, les vieux manteaux de cheminée en bois, tout lui plaisait. Et surtout ce carrelage bleu et gris qu’avait vu aussi sa grand-mère.

    ***

    Au début de l’été, la maison est enfin à elle. Les sourires mi-figue mi-raisin du vendeur et ses commentaires teintés d’ironie l’ont un peu mise en alerte, mais il est trop tard pour reculer : elle signe tous les papiers qu’on lui soumet et repart de chez le notaire avec les clés.

    Dans la rue, les poids lourds, les camionnettes, les autos, les motos se succèdent. Toute la maison tremble. Pourquoi n’a-t-elle jamais tremblé les fois précédentes ? Le bruit de la circulation est si élevé que par moments on ne s’entend plus parler, même en criant. Était-elle donc sourde lors de ses autres visites en ce lieu ? Ici et là, le papier peint se décolle des murs. Elle repère quelques boursouflures, quelques taches d’humidité. Pourquoi personne ne les a-t-il remarquées auparavant ? La chasse d’eau fuit. S’est-elle seulement mise à couler depuis la veille ? Partout règne une forte odeur de moisi. Comment se fait-il que son nez ne le détecte qu’aujourd’hui ?

     

    Elle retourne dans le couloir au carrelage bleu et gris. Le facteur jette le courrier par la fente pratiquée dans la porte. La première facture vient d’arriver.

    ***

    Le lieu en 4 parties de pareille longueur mais décrit à quatre moments différents.
    Atelier d'été de François Bon
    auquel je ne participe pas
    Langue tirée
    "ceci n'est pas une pipe" 

  • K comme karst

    Aven d'Orgnac ou de la Forestière, grottes de Saint-Marcel ou de la Cocalière, gorges pour tous les calibres de spéléologues autour de Vallon-Pont-d'Arc, l'Ardèche foisonne de sites souterrains. Voici ce qu'en dit le Routard:

    Le karst et les grottes

    Les spéléologues disent que le sous-sol du sud de l'Ardèche tient davantage du gruyère que de l'emmenthal (1) et le considèrent comme le paradis perdu. Ce monde souterrain est le résultat d'une lente érosion provoquée par l'action conjuguée du gel et de l'eau. Les eaux de pluie, se chargeant en gaz carbonique au contact d'éléments en décomposition (humus, cadavres), deviennent acides et corrosives pour le carbonate de calcium (calcaire). La conséquence de ces attaques va être l'érosion du sol (doline) et l'élargissement des fissures de surface (lapiaz). On en trouve plusieurs exemples sur les berges de l'Ardèche (...).

    Dès les temps les plus reculés, l'homme a trouvé refuge dans les grottes, les abris sous roche et les dolines d'effondrement des plateaux karstiques ardéchois. (...) La première occupation d'abri sous roche identifiée date de 350 000 ans. Elle est le fait de chasseurs néandertaliens à proximité d'Orgnac.

    Le guide du routard Ardèche Drôme 2012/2013, page 60

    (1) je continue de m'étonner que des mangeurs de fromage - et surtout français - croient encore que c'est dans le gruyère qu'il y a des trous et dans l'emmenthal qu'il n'y en a pas... Langue tirée

  • J comme journal intime

    Parmi les vieux carnets de voyage de mon père, ressortis du grenier et que je n'avais jusqu'à présent pas encore osé relire, il y avait aussi mes deux ou trois "journaux intimes", des agendas que mon père recevait du garagiste ou de son assureur. Celui-ci, par exemple, tenu l'année de mes 13 ans et auquel je confie des choses assez palpitantes.  

    Ainsi, le 12 juillet, à 6.30 h., mes parents vont conduire l'oncle, la tante et le cousin à l'aéroport de Zaventem: ils partent en Tunisie avec le Club Med.

    Ensuite, comme tous les jeudis, ma mère et moi nettoyons la maison.

    Nous allons nous coucher tôt parce que le lendemain, nous partons en vacances nous aussi. A quatre heures du matin, comme toujours Cool

  • I comme itinéraires

    Mes parents aimaient tellement l'Ardèche (1) qu'ils y sont retournés chaque année jusqu'à la mort de mon père. Depuis qu'il était à la retraite, ils y passaient même plusieurs mois, de Pâques à septembre.

    Pour nous, les enfants, c'étaient aussi presque trois semaines de bonheur au camping. Nous n'avons jamais demandé à aller ailleurs et mon frère continue d'y passer toutes ses vacances.

    Nous connaissions notre Ardèche par coeur: pour mon père, il n'était pas question de rester sur place à bronzer bêtement au bord de la rivière. Chaque jour, une excursion en voiture était prévue. Dans la chaleur étouffante de l'auto d'avant la climatisation. Sauf le samedi, jour de marché, et le dimanche, jour de la messe et du repas au restaurant de monsieur et madame Laporte.

    Tous les itinéraires étaient soigneusement notés à l'avance dans un gros carnet. Pour mon père, cartes Michelin étalées et guides divers à portée de main (2), la préparation du voyage faisait aussi partie du plaisir des vacances. Comme ma mère n'a jamais su lire une carte, c'était toujours moi qui étais assise à côté du chauffeur et qui devais servir de guide. Je n'y étais pas préparée mais j'ai fait comme les chiens qu'on jette à l'eau: j'ai nagé. Et gare à moi si je ne prévenais pas le chauffeur en temps voulu:

    - Dans cinq kilomètres on devra prendre une route sur notre droite. 

    Ces carnets - car au fil des ans, il y en a eu plusieurs - je les ai récupérés. Je peux y lire, par exemple, que le 8 juillet 1976 nous sommes partis de chez nous à quatre heures du matin et que nous étions au camping vers 17.30 h. Nous nous arrêtions à peine en route: mon père cassait la croûte au volant et nous devions réserver nos besoins naturels pour les deux moments où la voiture avait besoin d'essence, 35 litres à Chaumont et 19 litres à Mâcon.

    L'Ardèche, je n'y étais pas retournée, mais je connais encore l'itinéraire par coeur, par Reims, Châlons-sur-Marne, Vitry-le-François, Saint-Dizier, Chaumont, Langres, Dijon, Beaune (où nous prenions l'autoroute), Lyon, Loriol, où nous quittions l'autoroute pour traverser le Rhône et pénétrer en terre ardéchoise. Après Privas, les 70 derniers kilomètres se faisaient dans la joie impatiente, même si après une aussi rude journée - plus de treize heures de voiture! - il fallait encore monter la tente.

    ***

    (1) qu'ils ont découverte en juillet 1970

    (2) le Michelin rouge et le vert, le Gault&Millau, le guide de l'Auto-journal et j'en oublie... car les itinéraires d'excursion se faisaient aussi en fonction des adresses gourmandes.

  • H comme histoire

    "Il y a 30 000 ans, les premiers artistes français - des Ardéchois - s'installent dans la grotte Chauvet. Et ces gars-là sont à la fois chasseurs et écolos. On prélève sur le cheptel sauvage le minimum vital, sans remplir les congélos. Plus fins politiques que nos énervés du plomb et de l'interdit actuels, nos artistes de haute époque. De plus, désintéressés, ils n'ont, malgré un fort génie à la Cézanne ou à la Picasso, jamais vendu un seul tableau. A peine le local ardéchois repeint qu'ils décoraient déjà les grottes de Lascaux."

    Le guide du Routard Ardèche Drôme 2012/2013, page 42

    ***

    Grotte Chauvet, vous êtes sûrs? Ce ne serait pas plutôt grotte Chauvin? Langue tirée

    Parce que parler d'"artistes français" alors qu'on n'en est même pas encore à l'ère de l'homo sapiens...

    Qu'en dites-vous, amis français?

    Que c'est le moment de réécouter Fernand Raynaud Bisou

    http://www.youtube.com/watch?v=jLxyZW2L0gw

  • G comme gastronomie

    "L'Ardèche a donc longtemps été un pays pauvre, pauvre surtout dans ses montagnes, et comme dans tous les pays qui ont vécu la pauvreté, on connaît, c'est sociologique, une nourriture de base. En Limousin, c'était la châtaigne, et en Irlande, c'était la patate. Eh bien l'Ardèche, doublement pauvre, a eu droit aux deux."

    Le guide du routard Ardèche Drôme 2012-2013, page 32

    La soupe de châtaignes: quand le populaire se met à la gastronomie, on arrive au meilleur. Le meilleur, c'est la soupe de châtaignes. Goûtez-la. Goûtez-la un soir d'hiver, quand le vent souffle sur le Mézenc, dans une maison au toit de lauzes. Deux oignons, de l'huile des Vans, des châtaignes sèches, trois bouillons, le coup de main, et c'est toute la chaleur des dieux qui vous prend le corps.

    La mique: c'est une boulette de pomme de terre cuite à l'eau, mélangée avec de la tomme et de la crème, et cuite au four. Succulent! ça a le goût d'un oeuf pondu chaud par un ange.

    idem, page 33

    ***

    Quand nous étions petits, mon frère et moi, et que nous allions manger le dimanche midi chez monsieur et madame Laporte - laquelle avait toujours sa petite laine, je me demande comment elle aurait survécu dans un autre climat que celui du sud de l'Ardèche - nous aimions surtout la poêlée ardéchoise. Mon père essayait d'en faire aussi chez nous, de retour en Belgique, oignons émincés, huile d'olive, pommes de terre coupées en rondelles et bonnes herbes du bois de Païolive, mais le résultat n'était, au mieux, qu'approchant Bisou

    Je me souviens que la première fois que l'homme-de-ma-vie était venu manger chez nous, nous avions opté pour un menu ardéchois, tranches de gigot et poêlée ardéchoise, mais l'Homme n'avait pas trouvé ça top top... Le gigot, il le préférait entier cuit au four et la poêlée, ce n'était finalement que des patates...

    On ne lui en a plus jamais fait Langue tirée

    C'est vrai que chez lui, c'étaient langoustines à la nage, croquettes aux crevettes, sole à l'ostendaise, turbot sauce mousseline, rôti de boeuf en croûte et gâteau moka à la crème au beurre.

    Moi je lui avais fait une tarte au riz Cool

  • F comme Francis, coiffeur philosophe

    Vendredi dernier, l'Adrienne se rend chez son coiffeur. Lieu où elle ne se rend que contrainte et forcée, quand les cheveux lui tombent dans les yeux. Et encore, il lui arrive de se refaire la frange toute seule...

    Francis n'a pas soupiré en tripotant sa tignasse avant d'y mettre les ciseaux.

    Il n'a fait aucune allusion aux vacances des profs.

    Il n'a parlé ni de l'Egypte, ni des greyhounds.

    Il n'a pas évoqué l'actualité politique ni l'économie mondiale.

    Il ne s'est pas plaint de la dureté de la vie des travailleurs indépendants.

    ...

    Je crois qu'il file un mauvais coton!

  • 7 titres pour 7 jours

    Partir sept jours et emporter sept livres, cela ne vous semble-t-il pas un programme équilibré? Je vous donne le début Clin d'œil

    1.Delphine et Denis étaient partis les premiers, pour préparer la maison. Alex et Jeanne les rejoindraient en train le lendemain avec leurs copains, condition posée auprès de leurs parents pour venir passer le week-end du 14 juillet avec eux et leurs amis à Coutainville. Ainsi, pensait Delphine, ils seraient dix dans la maison, et c'était bien. Il fallait du monde, le plus de monde possible entre elle et Denis.

    2.Il paraît, après la guerre, tandis que Brest était en ruines, qu'un architecte audacieux proposa, tant qu'à reconstruire, que tous les habitants puissent voir la mer: on aurait construit la ville en hémicycle, augmenté la hauteur des immeubles, avancé la ville au rebord de ses plages. En quelque sorte, on aurait tout réinventé. On aurait tout réinventé, oui, s'il n'y avait pas eu quelques riches grincheux voulant récupérer leur bien, ou non pas leur bien puisque la ville était de cendres, mais l'emplacement de leur bien.

    3.Isabel Dalhousie vit le jeune homme tomber du "paradis", le dernier étage de la salle de concert. La chute fut très brève, une fraction de seconde, à peine le temps pour elle d'apercevoir la silhouette renversée du jeune homme, les cheveux en bataille, la veste et la chemise relevées sur son torse, découvrant l'abdomen. Il heurta la rambarde du premier balcon et piqua la tête la première vers le parterre en contrebas.

    4.Je suis tombé amoureux de deux personnes en même temps, un vendredi matin, dans un bus d'Air France. Elle est blonde, en tailleur noir, les traits tirés, les yeux rougis, l'air à la fois concentré et absent, les doigts crispés sur la poignée de maintien au-dessus de sa tête. Il est tout petit, avec de groses lunettes rondes à monture jaune, des cheveux noirs collés au gel qui se redressent en épis, et un chasseur bombardier Mig 29 de chez Mestro dans la main droite.

    5.Jusqu'à ce qu'Anna Politkovskaïa soit abattue dans l'escalier de son immeuble, le 7 octobre 2006, seuls les gens qui s'intéressaient de près aux guerres de Tchétchénie connaissaient le nom de cette journaliste courageuse, opposante déclarée à la politique de Vladimir Poutine. Du jour au lendemain, son visage triste et résolu est devenu en Occident une icône de la liberté d'expression.

    6.La nuit d'avant la vague, je me rappelle qu'Hélène et moi avons parler de nous séparer. Ce n'était pas compliqué: nous n'habitions pas sous le même toit, n'avions pas d'enfant ensemble, nous pouvions même envisager de rester amis; pourtant c'était triste. Nous gardions en mémoire une autre nuit, juste après notre rencontre, passée tout entière à nous répéter que nous nous étions trouvés, que nous allions vivre le reste de notre vie ensemble, vieillir ensemble, et même que nous aurions une petite fille.

    7.On se ment toujours.
    Je sais bien, par exemple, que je ne suis pas jolie. Je n'ai pas des yeux bleus dans lesquels les hommes se contemplent; dans lesquels ils ont envie de se noyer pour qu'on plonge les sauver. Je n'ai pas la taille mannequin; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. Du genre qui occupe une place et demie. J'ai un corps dont les bras d'un homme de taille moyenne ne peuvent pas tout à fait faire le tour. 

    Puis en tapant ces incipits je me suis rendue compte que j'avais déjà lu le numéro 2 et je l'ai remplacé par ceci:

    Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête, que les histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux» était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons venus au père Lecompte ou à Claudel, ne s'extasiera plus que sur:

    «A Saint−Blaise, à la Zuecca
    Vous étiez, vous étiez bien aise».

    en y ajoutant

    «Padoue est un fort bel endroit
    Ou de très grands docteurs en droit...
    Mais j'aime mieux la polenta...
    Passe dans son domino noir
    La Toppatelle.

    et de toutes les «Nuits» ne retient que

    «Au Havre, devant l'Atlantique
    A Venise, à l'affreux Lido.
    Où vient sur l'herbe d'un tombeau
    Mourir la pâle Adriatique.

  • E comme étape

    Parties ce matin tôt, ma mère et moi ferons étape à Dijon. La Bourgogne, c'est encore un peu la Flandre, puisque nos voisins hollandais disent de nous que nous sommes des "Boergondiërs".

    Demain nous poursuivons vers l'Ardèche, ses pêches, ses melons, les fromages de chèvre du successeur de Pierre Rabhi et l'huile d'olive du bien nommé Olivier Cool

    Les Hollandais, ce n'est pas ce qui va nous manquer, le camping en sera plein et ma mère y retrouvera tous ses petits copains et copines.

    Je suis bien tranquille, dans un jour ou deux je saurai tout tout tout sur tout le monde Langue tirée

  • D comme diamant

    - Je m’appelle Gemma, lui dit-elle en lui tendant la main.

    Elle rit et se méprend sur l’air un peu ahuri de Muanza :

    - Gemma, vous trouvez ça étonnant, comme prénom ? C’est vrai qu’il est assez rare…

    Sa poignée de main est franche et solide. Puis elle ajoute, comme pour meubler le silence :

    - Gemme, pierre précieuse, vous comprenez ?

    Et elle pose l’index sur le petit diamant qui orne sa narine gauche, y laissant en même temps une trace noire comme du papier carbone.

    Muanza comprend très bien mais ne sait pas si c’est le moment de lui raconter qu’il a connu une sœur Gemma, là-bas, en Afrique, une petite femme ronde et forte sous son voile gris. Forte comme un roc. Elle vous enfonçait une aiguille dans la fesse en vous disant « Mais nooon, ça ne fait pas mal ! » et quand vous aviez une fièvre de cheval, elle vous tapotait l’épaule en faisant « Ce n’est rien, ça va passer ».

    Et en effet ça passait. Surtout grâce au comprimé de 600 mg de Nivaquine qu’elle vous poussait dans le gosier.

    La nouvelle assistante sociale éclate de rire.

    - Vous, dit-elle à Muanza, vous avez la mine de quelqu’un qui a envie de raconter son histoire mais qui ne sait pas par quel bout la prendre…
    - Oh ! mon histoire ! je l’ai déjà racontée tant de fois…
    - J’imagine ! Mais à moi, vous pouvez la raconter comme à une amie. C’est complètement différent !

    Je me lance ? se dit-il. Je fais confiance à cette Gemma comme à l’autre ?

    Mais la voilà qui éclate de rire encore une fois :

    - Oh non ! fait-elle. Vous avez vu mes mains, comme elles sont sales ? Il me faudra au moins de la paille de fer pour en venir à bout, de toute cette crasse !

    - Vous en avez aussi sur le nez, dit Muanza.

     

    histoire.jpg

    écrit pour Désir d'histoires n°108
    avec les mots imposés

    diamant – carbone – mine – gemme – précieux – rare – cheval – étonnant – ami – épaule – solide – roc – fer – lance 


  • C comme camping

    Mes fidèles lecteurs s'en souviendront peut-être, l'été dernier, j'ai emmené ma mère en Toscane.

    La date approchant, je m'inquiétais de plus en plus: la Toscane connaissait une vague de chaleur et moi j'allais y emmener "une vieille dame". Quelle folie!

    Une fois sur place, la seule dame à souffrir de la chaleur, c'était l'Adrienne. Un midi que nous sortions d'un restaurant climatisé-frigo, la chaleur nous tombe dessus. Je dis à ma mère:

    - Et si on allait s'asseoir un peu là, à l'ombre?
    - Mais je ne suis pas venue en Toscane pour m'asseoir sur un banc! me rétorque-t-elle un peu fâchée.

    Puis elle ajoute:

    - Tu sais où j'aimerais aller encore? L'année prochaine, par exemple...
    - Euh... non, dis-moi. (Vous sentez l'appréhension dans ma voix?)
    - En Espagne! Visiter l'intérieur du pays!

    Madrid, 40° en juillet. Bref. Vous voyez le genre de "vieille dame" Langue tirée

    Puis dès l'automne j'ai cherché activement une maison à vendre et contemplé l'état de mes finances. Par conséquent, chaque fois que ma mère me demandait où on irait passer nos vacances 2013, je lui répondais que je n'aurais pas les moyens de refaire le séjour onéreux de l'an dernier, avion, hôtel, voiture louée...

    - La seule chose que je pourrai m'offrir, c'est une semaine de camping en Ardèche!

    Le camping en Ardèche, c'est ce que mes parents ont fait pendant toute notre enfance, à mon frère et à moi, et où ils sont allés fidèlement chaque année jusqu'au décès de mon père.

    - Oh non! je n'ai pas envie de retourner en Ardèche!

    Bien sûr, ça le le sais. Elle veut prendre l'avion et aller en Italie ou en Espagne. Ce qui fait que je me croyais bien à l'abri. Jusqu'au jour où elle me déclare:

    - Bon, c'est d'accord, on ira faire du camping en Ardèche!

    ***

    Nous partons après-demain.

    La météo ardéchoise annonce 35°

    HELP!

    Cool

     

  • B comme bazar, bordel et brol

    Samedi, Madame a broyé du noir toute la journée. Elle n'avait qu'une envie, revoir tous ses petits chéris dès le surlendemein.

    Dimanche, Madame s'est résignée à l'idée que c'étaient les vacances et qu'il fallait entreprendre le nettoyage du bureau et de la table.

    Lundi, Madame est allée à l'école: là aussi elle a un bureau à nettoyer...

    Mardi, ...

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