• Dernières plumes de l'été

    Le monde comme il va...

    Et toi, les gens, (c’est ainsi que Cécile Hudrisier, du joli blog Les Chosettes, s’adresse à ses lecteurs), et toi les gens, comment comptes-tu survivre dans cet univers à la dérive ? Crois-tu que les découvertes scientifiques permettront de nous sauver du néant ? Espères-tu que s’ouvrira un nouveau règne, celui du partage des ressources et du bonheur de vivre ? Penses-tu que nous nous ouvrirons aux autres cultures au lieu de continuer à édifier notre tour de Babel ? En un mot, espères-tu dans la grandeur de l’homme ?

    Autour de moi, je vois surtout des gens qui se réfugient dans le religieux ou le paranormal, ils prient ou jonglent avec les thèmes astraux. D’autres craignent l’arrivée d’envahisseurs extraterrestres à l’aspect repoussant, mi-humain, mi-animal macrocéphale. D’autres encore ont peur que la mer recouvre bientôt la moitié des continents et scrutent la mappemonde à la recherche d’une montagne habitable où ils seront en sécurité.

    Dans nos journaux aussi la couleur dominante est moins que jamais le rose : on établit des parallèles avec les années 30, on parle de guerre, mais au pluriel, on prédit des scénarios de fin du monde.

    Et pendant ce temps, le poète continue de chanter la Nymphe endormie : 

    Ah que ces yeux fermés ont encor d’agrément !
    Que ce sein demi-nu s’élève doucement !
    Que ce bras négligé nous découvre de charmes !

    ***

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°14

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    avec les mots imposés

    Gens, survivre, univers, découverte, terre, partage, bonheur, macrocéphale, cultures, tour, astral, grandeur, mer, extraterrestre, envahisseur, animal, mappemonde, journal, pluriel, couleur, parallèle, fin, guerre, nymphe, néant, négliger. 

     

  • Z comme Zorro, Zulma et Zwarte Juul

    A l'étage, trois chambres. La dernière sert à faire sécher le linge et à repasser.

    Elle contient une armoire en contreplaqué blanc. Elle ballotte un peu. Normal, vu son grand âge. C'est une des choses que les propriétaires précédents avaient laissées sur place, il y a trente ans et nous l'avons déménagée deux fois. Le contreplaqué n'aime pas trop ça et elle était déjà branlante quand nous l'avons trouvée.

    Il faut la vider. Elle ne vaut pas un sou, mais elle me fera encore de l'usage dans ma future salle de bains. A droite, une grande porte, à gauche deux plus petites qui entourent deux minuscules tiroirs. Dans celui du bas, les carnets de vaccination des chats et des chiens.

    Des chats et des chiens, vu que de nombreux chats se sont succédé ici et aussi deux chiens, le premier s'est fait assez rapidement zigouiller par des chasseurs, un jour d'ouverture de la chasse, et quelques années après est arrivé le second, mon super-chien irremplaçable.

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    Mener un chaton une première fois chez le vétérinaire, c'est s'exposer à la question du nom à mettre sur le carnet. Généralement, nous n'en avions pas encore un. Ou alors nous en avions un, mais nous l'avons changé par la suite. J'ai ainsi un tout vieux carnet, de notre première chatte, une ravissante et toute douce petite tigresse grise, l'aïeule de tous ceux que nous avons eus après. 

    - Et comment s'appelle-t-elle? a demandé la vétérinaire.
    - Zulma!

    Mais nous n'avons jamais utilisé ce nom. Zulma, ça ne lui allait pas. 

    chat,chien

    Zeta Jones, la dernière petite tigresse grise 

    A certains moments, nous avions de nombreux chats. Quand il fallait leur donner un vermifuge ou un autre remède, c'était toute une comptabilité. J'ai ainsi retrouvé parmi les carnets de vaccination un petit schéma datant de novembre 1993. On peut y lire que la cure a commencé le mercredi 24 pour le chien (un comprimé entier deux fois par jour) et cinq chats (un demi-comprimé), Zorro, Zwarte Juul, Wittebolle, Janet et Kwiek.

    Zorro, à cause de son masque noir, Zwarte Juul, comme chaque chat noir que nous avons eu, Wittebolle parce qu'il était le plus gros et le plus blanc, Janet, la seule fille et Kwiek, parce qu'il était le plus vif, le plus rapide, le plus aventureux.

    On peut voir à ce schéma que Juul et Janet ont manqué à l'appel le vendredi matin (la cure durait cinq jours) mais le plus insaisissable était Kwiek: trois petites colonnes sont restées vides. Alors en compensation il recevait un comprimé entier dès qu'il réapparaissait.

    Je ne sais pas si c'est très réglementaire mais de toute façon, c'est lui qui a vécu le plus longtemps. Il portait vraiment bien son nom.

    Kwiek veut dire alerte, leste, ingambe, gaillard, vert...

    ***

    Bon c'est bien joli tous ces petits souvenirs
    mais maintenant il faut JETER
    Incertain
    allez, hop! 

  • U comme une bonne chose de faite!

    Voilà, depuis hier, j'ai une boite aux lettres que carissima nipotina a accrochée bien droit pour que les factures n'attrapent pas des crampes en attendant que je les libère.

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    et pour le reste
    ...
    la saga du petit coin continue

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     voilà l'état du jour
    demain l'ouvrier continue de carreler
    mais je ne sais pas encore quand j'aurai une porte

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    ce grand jeune homme bien fait
    comme aurait dit Molière/Argan
    fait partie du trio qui a posé les nouvelles fenêtres et les deux nouvelles portes extérieures 

    et aujourd'hui

    je peins le plafond de ma future chambre

    https://www.youtube.com/watch?v=usfiAsWR4qU

  • T comme Trafalgar

    - Espérer, c’est se leurrer, me dit-il. Et non, ajoute-t-il avant que j’aie pu réagir, je ne suis pas pessimiste, juste réaliste.

    Nous étions en train d’admirer les flots bleus – enfin, moi en tout cas – et là où moi je voyais de jolis bateaux de plaisance franchir le cap de rochers roses en formant une belle écume blanche dans leur sillage, lui ne voyait que bouteilles en plastique et autres rebuts divers de notre civilisation en perdition qui flottaient au gré du vent et des marées. Nous déambulions entre les myrtes et les pins maritimes mais leurs odeurs chaudes et résineuses ne l’enivraient pas. Il continuait sur sa lancée et en était arrivé à la banquise qui fond, aux iceberg à la dérive, aux continents inondés.

    Pas une faille, il est vrai, dans son raisonnement, mais je le trouvais plutôt malhabile comme technique de drague. Où était là-dedans la place des sentiments ? Je me heurtais à une muraille de défaitisme.

    - Ça ne rime à rien ! Ça ne rime à rien !

    Voilà ce qu’il n’arrêtait pas de me répondre.

    Alors, quand il a commencé à s’emballer sur la question de savoir dans quelle mesure l’augmentation des allergies était due à la génétique ou à l’environnement, j’ai débarqué mon amiral Larima-rime-à-rien à son hôtel et j’ai remis dans l’autoradio mon CD Montand chante Prévert.

    ***

    écrit pour les plumes d'Asphodèle n°13

    jeu, fiction

    avec les mots imposés
    espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille et myrte, malhabile, muraille. 

     

  • Stupeur et tremblements de blogueuse

    En recherchant le blog La maison des filles, j'ai vu qu'il était référencé sur skynet. J'ai donc voulu savoir si c'était le cas pour le mien aussi. Et voilà sur quoi je suis tombée:

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    Stupeur et tremblements!

    Il y a donc des sites qui enregistrent tout et consignent froidement qui vient, qui va, quand, combien de fois, où, pourquoi, comment... ? Tout, absolument tout est enregistré et comptabilisé. "Les grandes personnes aiment les chiffres" disait le petit Prince.

    Et bien vous savez quoi? ça fait froid dans le dos. Je pensais naïvement qu'en refusant tout lien vers les réseaux sociaux, j'échappais en grande partie à ce genre de pratiques...

    ***

    D'autre part, me dis-je en relisant ce texte, qu'est-ce que ça vaut?
    Sont même pas fichus de savoir qu'on ne dit pas
    "the Belgium" 
    Langue tirée 


  • 22! v'là le lumbago!

    Faudra que quelqu'un explique à l'Adrienne que ce n'est pas parce qu'un plombier-carreleur ou des vitriers-menuisiers-PVC viennent travailler dans sa future maison qu'elle doit "donner le bon exemple" et travailler plus dur et plus longtemps qu'eux.

    Faudra que quelqu'un explique à l'Adrienne que ce n'est vraiment plus de son âge de gratter des faïences de sept heures du matin à quatre heures de l'après-midi. A quatre pattes. (l'Adrienne, pas les faïences Langue tirée)

    Heureusement qu'aujourd'hui il y a l'école et les délibérations de deuxième session. Elle sera bien obligée de rester un peu assise.

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    gratter une première couche

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    gratter une deuxième couche
    (on voit si peu la différence que je crois bien, en les regardant ce matin, que j'ai interverti les photos) 

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    gratter une troisième couche

    Puis l'Adrienne s'est dit qu'elle continuerait une fois qu'elle y habite: elle grattera une faïence par mois et pour quand la maison sera à elle, dans 20 fois 12 mois, toutes les faïences seront de nouveau bleues.

    Als God belieft, comme disait sa grand-mère.

    ***

    Et tes portes? demande sa mère le soir au téléphone, tu les peins quand?


  • R comme roman de l'été

    Chers blogamis

    Seriez-vous très fâchés si je ne poursuivais le roman de l'été que l'été prochain?

    Parce que je suis à la fois au four (de ma future maison) et au moulin (de l'école), et comme on dit chez nous depuis les années VDB, trop is teveel (trop c'est trop)

    Toutes mes excuses pour les gentils lecteurs qui s'étaient pris d'affection pour mes personnages.

    Et merci à tous pour votre sympathie

    Adrienne

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    les chemins de l'Adrienne sont semés d'embûches
    Déçu 

  • 20 étapes (si pas plus)

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    le petit coin
    - qui ici porte vraiment bien son nom -
    ne plaisait pas à l'Adrienne...
    et si vous observez attentivement sa porte
    vous verrez déjà deux trucs qui clochent...
    sans parler de l'intérieur! 

    1.bon, on va commencer par enlever ce vinyl pourri, par terre... Tiens! c'est du ciment en-dessous! et trois villages de cloportes
    2.dévissons cette lampe, arrachons ces vieux fils électriques...
    3.et si on enlevait ces plaques de gyproc qui ont pris l'humidité? ça aiderait peut-être, pour l'odeur...
    4.tiens! il faudra recimenter tout ça...
    5.allô monsieur le plombier? la chasse d'eau coule! ah? vous n'avez plus ça en stock? oui, en effet, c'est un vieux modèle...
    6.bon, maintenant on va plâtrer
    7.on va y mettre un faux plafond et de l'isolation
    8.il faut un petit ventilateur vers l'extérieur, pour l'aération
    9.je prévois un petit lave-mains, aussi?
    10.on va changer ce WC et en accrocher un au mur... je vous conseille la marque G***
    11.et pour le sol en ciment, monsieur l'entrepreneur, qu'est-ce que vous me conseillez? ah! bien sûr! un carrelage! 
    12.on va carreler les murs aussi? jusqu'à un mètre vingt, vous dites? D'accord, allez-y
    13.vous avez vu ces trous dans la porte, monsieur l'entrepreneur? c'est nul, hein? ... Bon, on change la porte!
    14.ah je vois que vous avez enlevé un morceau de mur... oui, oui, c'est une bonne idée, vous avez bien fait!
    15.le plâtrier devra revenir, il y a encore un petit coin qui n'est pas fait, là...
    16.allô monsieur l'entrepreneur? mon nouveau WC est sous eau... et ça fait tout le temps plic-ploc...c'est normal?

    augustus 2013 (5) - kopie.JPG


    17.pour la lumière, dit l'électricien qui est enfin revenu lundi de son mois et demi de vacances, je vous conseille une lampe qui s'allume automatiquement...
    18.l'Adrienne préfère un interrupteur mais pour l'aération elle a fini par se laisser convaincre, ce sera automatique
    19.quand les murs seront secs, elle pourra les tapisser
    20.et quand la porte sera installée, elle pourra la peindre
    et puis il faudra prévoir de quoi accrocher une serviette, poser une savonnette, dévider du papier toilette...
     

    Tout ça
    tout ça
    pour avoir un joli petit coin
    Langue tirée
     

  • Question existentielle aoûtienne

    c’est quoi exactement, AOUT,  pour vous ?

     https://ecritoire2012.wordpress.com/2013/08/02/ecrire-en-aout-sur-aout/

    Quand août commence, on n’est qu’à la moitié des congés scolaires, mais on a l’impression que déjà ils se terminent. Dans les magasins et les publicités toutes boîtes, les soldes de juillet ont laissé la place aux cahiers neufs, aux classeurs colorés et à toutes ces fournitures qu’il faut apparemment renouveler chaque année si on veut que les enfants réussissent à l’école.

    La saison avance et les jours raccourcissent. Les chants d’oiseaux qui nous réveillaient à cinq heures vingt en juillet débutent une bonne demi-heure plus tard dès que le mois d’août s’annonce. Fini aussi de profiter des derniers rayons à dix heures du soir. On rallume les lampes, les torches ou les bougies… et on se fait dévorer par les moustiques de plus en plus nombreux.

    Dans les champs, les moissons se terminent. Ce qui faisait dire à ma grand-mère, pour qui le verre était toujours à moitié vide, « de kouter is geschoren, de winter is geboren », ce qu’on pourrait traduire par « champs moissonnés, l’hiver est né ». Chaque fois nous hurlions pour la contredire : ‘Mais non ! on n’est qu’en août, tout de même ! Il est encore loin, l’hiver !’ Aujourd’hui, c’est nous qui proférons ces paroles.

    Nombreux sont ceux qui, dans le but de prolonger au maximum la sensation de vacances, organisent encore une escapade le plus tard possible dans la saison. De préférence juste avant de rentrer dans l’automne et la nouvelle année scolaire. Durant toute notre enfance, nous terminions l’été par un petit séjour à la côté belge. C’était un temps béni auquel nous aspirions tout le reste de l’année.

    Nous en avons encore la nostalgie, mon frère et moi… Trois semaines de camping en Ardèche en juillet, c’est formidable, mais le 15 août à Westende ! ah ! c’est incomparable ! Même le goût du pain de chez Vandenbussche nous revient en mémoire quand nous évoquons cette trêve bénie dans le cours un peu monotone des jours.

    Après Westende, nous étions prêts. Prêts à affronter les dix mois qui nous séparaient des prochaines grandes vacances. Avec un peu de chance, nous trouverions encore quelques grains de sable, des semaines plus tard, dans le repli d’une poche. Que nous prendrions bien soin d’y laisser à l’abri des lessivages, le plus longtemps possible.

    Nous n'avions pas besoin, nous, de fournitures scolaires neuves chaque année. Nous avions nos coquillages, nos fleurs en papier crépon et nos grains de sable.

     mer,écritoire,souvenir d'enfance,belgique


  • P comme Picasso

    En grattant les portes de la maison de tante Fé, l'Adrienne retrouve des vestiges de sa période bleue

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    et de sa période rose...

  • O comme Ô mystère!

    La vie de la petite se déroule dans trois lieux très différents. Jusqu’à quatre heures, il y a l’école. Elle aime les silences studieux pendant lesquels on résout des problèmes de robinetterie et de trains qui se croisent. Elle adore les dictées pleines de pièges et de hiboux, choux, genoux, cailloux, la lecture d’une belle histoire à intrigue compliquée, les secrets échangés à la récré avec Anne, sa meilleure copine, l’odeur de sa nouvelle gomme ou celle de l’encre sombre qu’on verse dans les petits encriers de porcelaine. Oui, elle aime l’école.


    Pour les repas et le reste du jour, il y a la grand-mère. La petite se sent bien sous son regard doux et bienveillant. Une fois passé le mauvais cap de la soupe-avec-des-fils ou de la purée à l’oseille, on a la récompense du dessert, une crème aux œufs à la vanille, une tarte au riz ou à la semoule. La petite aime les heures qui s’égrènent là avec lenteur, la langueur des soirées en attendant le retour de grand-père, le gros poêle à charbon qui luit dans la pénombre, le coucou qui la fait sursauter toutes les demi-heures. Oui, elle aime être là, chez grand-mère.

     

    Mais pour la nuit, il faut rentrer à la maison. Monter dans sa chambre. Couchée dans le petit lit, elle regarde par la fenêtre que le rideau ne cache qu’à moitié. Dans la brume du soir, le paysage baigne dans une atmosphère oppressante. La petite a peur de tout ce qu’elle croit voir dehors. On dirait que là il y a une lanterne qui bouge. Serait-ce saint Nicolas qui se promène sur les toits ? Elle est fascinée par le divin, la magie et l’ésotérique mais tout ça s’embrouille dans sa tête. Oui, la nuit, elle a peur de son ombre. Elle préfère dormir chez grand-mère.

     

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    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°12
    avec les mots imposés
    silence, secret, regard, brume, cacher, dessert, chambre, hibou, résoudre, gomme, œuf, intrigue, divin, oppressant, baigner, ésotérique, magie  et : luire, langueur, lanterne. 

  • N comme nature, nature...

    Chacun connaissait son amour déraisonnable pour les arbres, les fleurs, les plantes, tous les végétaux quels qu’ils soient. A tel point qu’elle n’arrivait pas à arracher le pissenlit  ni le trèfle écarlate qui achevaient de coloniser ce qui avait été autrefois une impeccable pelouse.

    Bref, une flore abondante régnait sur les 22m² du jardin où dans la chaleur écrasante d’août les lysimaques frôlaient les sédums rosissant doucement.

    A l’intérieur aussi, les plantes étaient reines. Jusqu’au jour où, toute jeune maman, elle publia sur un réseau social une photo de son bébé dormant paisiblement entouré par la luxuriante végétation de son salon. Dans le quart d’heure, une centaine de messages tombèrent dans sa boîte. Leur contenu la clouèrent au sol… et au pilori. Une révélation d’anthropophagie aurait probablement eu des conséquences moins graves pour sa réputation. Quoi ! coucher cet innocent parmi des plantes toxiques comme le dieffenbachia ?  Les plus indulgents parlaient d’inconscience. D’autres menaçaient de saisir la justice de cette affaire, et la protection de l’enfance !

    Elle eut beau protester qu’il s’agissait d’un bananier… le mal était fait.

    ***

    écrit pour Filamots n°12
    avec les mots imposés

    jeu,fiction,filamots,nature

     

  • M comme mistigri (1)

    Quand je suis sorti de l’atelier de Maître Servaes, en novembre 1908,brillant, poli et fleurant bon, on ne m’a pas transporté bien loin : on m’a déposé dans un beau salon bruxellois, sur un tapis d’Orient, entre des murs lambrissés sous un haut plafond à moulures. On venait d’y installer l’électricité et madame Van de Casteele avait fait allumer toutes les lampes.

    - Par ici ! Attention, le guéridon ! Non, plus à droite ! Voilà… c’est ça ! Parfait ! Tournez-le encore un peu plus de ce côté… Oui ! très bien !

    Alors qu’on finit de me déballer, frotter, pomponner, apprêter, madame Van de Casteele sonne sa femme de chambre :

    - Allez donc me chercher mademoiselle Clémentine.

    Car c’est pour mademoiselle Clémentine qu’on m’avait fait venir. Elle avait seize ans et était ravissante. C’est d’ailleurs de là que le malheur est arrivé…

    - Je vous présente votre nouvelle élève, a déclaré Madame au grand jeune homme maigre qui était entré peu après moi. Jusqu’à présent ma fille a pris des cours chez madame Van Laer et pouvait s’exercer chez elle tous les jours mais je préfère désormais qu’elle les reçoive à domicile.

    Alors de cours en cours, les têtes, les doigts, les mains, les bras, les épaules, les corps se sont rapprochés… Madame Van de Casteele n’avait pas continuellement sa fille sous les yeux et on devient si inventifs quand l’amour s’en mêle…

    Je n’ai pas assisté au drame. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a eu de grands éclats de voix, des pleurs, des portes qui claquent. Mademoiselle Clémentine a disparu, il n’a plus jamais été question d’elle dans le beau salon de madame Van de Casteele et peu de temps après, on m’a renvoyé d’où je venais.

    ***

    Première partie de la consigne 170 des Poudreurs d'escampette: Mistigri: un objet, trois propriétaires successifs - Le sens figuré de mistigri est porte-malheur...

  • L comme lecture

    Se prendre un livre d'Anna Gavalda à la bibliothèque. Etre attirée par le titre, La Consolante. S'installer un soir pour le lire. Constater qu'on l'a déjà lu. Continuer quand même. Avoir oublié un peu l'histoire. N'avoir rien d'autre à lire, sauf ce brave Marcel. Avoir envie de lecture consolante. S'énerver sur les longueurs et les redites de la première partie. Et de la deuxième. S'énerver du style de l'auteur. Qui n'utilise presque pas de pronoms personnels. Colle les petites phrases bout à bout. Fait des énumérations de verbes sans sujet. Ou même sans verbe.

    "Début de l'hiver. Un samedi matin. Aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, terminal 2E. Soleil laiteux, odeur de kérosène, fatigue immense."

    Anna Gavalda, La Consolante, éd. Le Dilettante, 2008, page 17

    Lire les 637 pages. Reposer le livre. Dormir. 

    Le lendemain, écrire ce billet. S'étonner que de tels bouquins se vendent à des millions exemplaires. 

    Se dire - humblement - que très probablement, on lira aussi le suivant...

    Ce monde a sans doute vraiment besoin de consolation... et de points de suspension dans les dialogues. Rouvrir le livre au hasard:

    " - Regardez... Ils ont déjà installé tout leur barda...
    (...)
    - Eh bien... ça promet, siffla-t-elle. Donc, nous voilà dans la sellerie... Le seul endroit confortable du lieu-dit "Les Vesperies"... Le seul endroit où le parquet est joli et les boiseries soignées... Le seul endroit à avoir bénéficié d'un poêle digne de ce nom... Et tout ça pour quoi à votre avis?"

    Anna Gavalda, La Consolante, éd. Le Dilettante, 2008, page 391

    ***

    Pour ceux qui ne l'auraient pas lu
    et voudraient juger par eux-mêmes
    voici un large extrait:
    http://www.lexpress.fr/culture/livre/la-consolante_813819.html 

  • K comme Kommandantur

    Hier matin ils ont emmené Maurice.

    C’est la première phrase du cahier et Marine tout de suite en éprouve le choc. Son cœur a fait un bond, ses mains tremblent, elle n’a plus de salive. Il faut qu’elle s’asseye.

    Hier matin ils ont emmené Maurice. Heureusement qu’ils n’ont pas trouvé Philippe sinon lui aussi ils l’emmenaient. J’espère que la petite aura la force de continuer à l’empêcher de faire des bêtises. Surtout maintenant.

    La date n’est pas indiquée ni qui pourraient être ces « ils » mais Marine a peur de lire la suite et d’y découvrir un passé qui est encore inconnu de Bruno. Un passé qu’elle ne peut s’empêcher de situer dans la deuxième guerre mondiale. Elle calcule rapidement que Maurice devait avoir alors une bonne quarantaine d’années et Philippe, le père de Bruno, de quatorze à dix-huit ans.

    Je n’ai plus l’âge de tenir un journal intime et je ne sais pas pourquoi je m’y mets ce soir. Sans doute parce que je n’ai personne à qui je peux en parler et qu’il faut pourtant que j’en parle. Ecrire, c’est se parler à soi-même et ça apaise aussi. J’ai dit à la petite de garder espoir mais je n’en ai pas tellement moi-même. J’ai peur. Aucun de ceux qui ont été emmenés depuis bientôt quatre ans ne sont revenus.

    Nous y voilà, se dit-elle. Bientôt quatre ans, ça pourrait vouloir dire qu’elle a commencé à tenir ce journal au début de 1944. Ou tout au plus pendant l’hiver 43-44. Mais qui est cette petite ? Le père de Bruno était fils unique…

    Je n’ai rien à me reprocher, il m’a dit en partant, tu verras ça sera vite réglé et ils vont me relâcher. A ce soir, il m’a dit. Mais c’est à peine si les autres l’ont laissé m’embrasser. Tu vois, il m’a dit, ils ne me font même pas prendre de valise, c’est bon signe. Cet homme je l’aime je ne pourrais pas vivre sans lui. Comme si on faisait prendre une valise aux otages qu’on a fusillés. Quand je suis allée en ville pour voir où ils l’ont enfermé ils m’ont dit qu’il avait déjà été transféré à la Kommandantur de Privas. Ça n’est pas une bonne nouvelle. Jamais personne n’est revenu de là-bas. Demain j’y vais. Je dois le voir.

    Heureusement, se dit Marine, que je sais que le grand-père a dû s’en tirer, de cette histoire ! Même en le sachant, ça me donne encore des sueurs froides, ce journal. Pauvre Adeline, quelle souffrance. Qu’est-ce que je ferais, moi, si on venait m’enlever mon Bruno ? Je ne veux même pas y penser !

    Elle feuillette le cahier. Ici et là apparaissent un nom, une date. Que faire ? Le montrer tout de suite à Bruno ou d’abord le lire elle-même ? Je vais le lire avant de lui en parler, se dit-elle. Il y a peut-être des choses dedans qui demandent des ménagements. Ça ne va pas lui faire du bien, cette histoire…

    Hier j’ai été à la Kommandantur. Ça m’a coûté une fortune mais il le fallait. On ne me l’a pas laissé voir mais il est là. On m’a dit qu’on lui remettrait mon paquet. Je me demande. Ça m’étonnerait que mes tartines à l’omelette arrivent jusque dans sa cellule mais je n’ai pas pu m’empêcher. La lettre, peut-être il l’aura. Ils la liront d’abord mais je m’en fiche. Il n’y a que des mots d’une femme à son mari dedans. Et rien sur Philippe. Je parle juste un peu de la petite comme ça il sait que Philippe va bien. Madame, ils m’ont dit, de graves accusations pèsent contre votre mari. C’est comme ça qu’ils ont dit. De graves accusations, j’ai dit, c’est quoi ça exactement ? Vous cachez des gens, madame, vous aidez des bolchéviques, des juifs même, peut-être ! Mais jamais de la vie j’ai dit c’est quoi ces histoires ? Si c’était vrai, ça se saurait, au village ! Vous n’avez qu’à demander ! Vous verrez bien que c’est que des racontages ! J’en perdais mon français. Mais justement, madame, ils m’ont dit, vous avez été dénoncés. Dénoncés ! ça, j’en ai eu le souffle coupé ! Mais qui, j’ai dit, je crois bien que j’ai un peu crié, qui s’amuse à des dégueulasseries pareilles ! Nous ne pouvons pas vous le dire madame. Mais c’est que des mensonges ! qu’est-ce qu’on peut faire contre des mensonges ! Si nous devions croire les gens que nous arrêtons, qu’ils ont dit, ils seraient tous innocents. Mais nous savons qu’ils sont coupables. Il n’y a pas de fumée sans feu, madame. Et ils m’ont fait sortir avec un gendarme devant et un derrière.

     

    roman de l'été

    http://museedelaresistanceenligne.org/pageDoc/pageDoc.php?id_expo=61&id_theme=&id_stheme=&id_sstheme=545&id_media=2704&sens=recto#media

  • J comme journal

    Ils roulent à petite allure, la camionnette chargée à bloc, y compris le toit. Il ne s’agirait pas d’abîmer les précieuses reliques à cause d’un nid-de-poule qu’on aurait vu trop tard pour l’éviter.

    - Tout de même, dit Marine, c’est drôlement bien qu’on ait pu récupérer tout ça !
    - Oui, je trouve aussi… c’est émouvant… il y a plein de choses que je reconnais…
    - J’imagine !
    - J’aimerais qu’on remette tout à la place où c’était avant, d’accord ?
    - Comme tu voudras !

    Pourquoi pas, dans un premier temps… et plus tard, on verra, se dit-elle.

    - Faudra que je pense à remercier mon parrain. Il a rudement bien fait les choses, pour tout ce qui concerne la succession, après la mort de mes grands-parents…
    - C’est vrai… C’est vrai… On pourrait l’inviter, maintenant qu’on a un lit à lui proposer.
    - C’est une idée !
    - Tu sais que dans le semainier il y a encore plein de linge de ta grand-mère ?
    - Euh… c’est quoi, un semainier ?
    - C’est cette armoire en noyer à sept tiroirs.
    - Ah ! d’accord…Oui, c’est bien possible, ça se trouvait dans sa chambre à coucher. J’avais l’interdiction absolue d’y toucher !

    Ils roulent un peu en silence, chacun suivant le fil de ses pensées. Pour Bruno, le fil mène vers le passé, l’incendie, les meubles perdus, ceux du salon, principalement, et de la pièce qui se trouvait juste au-dessus. Ainsi que tous les trésors du grenier de son enfance, que personne n’a pensé récupérer, bien entendu. Pour Marine, le futur.

    - Vivement qu’on ait le téléphone, dit-elle. J’ai hâte d’avoir des nouvelles de mes parents.
    - Avoue plutôt que tu as hâte d’en savoir plus sur le nouvel amoureux de ta sœur, rigole Bruno.
    - Oh dis donc ! nouvel amoureux ! tu en parles comme si elle les collectionnait ! Bertrand n’est que le deuxième, que je sache ! et puis surtout, je t’en conjure, ne parle jamais JAMAIS du premier, d’accord ? Ce sont de très mauvais souvenirs, pour Françoise.
    - D’accord, d’accord ! Je plaisantais… Et ton frère, toujours personne en vue ?
    - Il n’en parle pas. Ça l’énerve au plus haut point tous ces gens qui n’arrêtent pas de le lui demander…
    - Ben oui, je peux le comprendre, mais c’est normal aussi, qu’on le lui demande de temps en temps, il a 26 ans, tout de même… Moi, à cet âge-là…
    - Je sais, je sais, le coupe Marine. Toi, à 26 ans, tu t’es marié avec une charmante jeune femme. Qui ne t'a jamais demandé si elle avait été la première…
    - Tu le sais bien… c’était même pas la peine de le demander, d’ailleurs, vu le cafouillage de notre première fois.

    Ils rient, tous les deux. Le petit Maurice se réveille.

    - Bientôt, dit Marine, on devra un peu se surveiller, quand on parle devant lui…
    - Mouais, il y a sans doute des choses qu’un enfant préfère ne pas entendre de la bouche de ses parents. Allez, hop, on y est. Tout le monde descend, les petits comme les grands ! Les meubles, on les sortira demain, avec l’aide des ouvriers.

    ***

    C’est ainsi que le lendemain, en triant le linge jauni à force d’être resté enfermé dix-huit ans dans un meuble, Marine a trouvé un petit cahier recouvert de toile grise, bien emballé dans un sachet plastique d’une marque de lingerie féminine, sans doute pour mieux le faire passer inaperçu parmi les petites culottes et les soutien-gorge. A l’intérieur, une fine écriture à l’encre noire, puis au crayon, de jolies petites lettres penchées et serrées les unes contre les autres, une écriture d’un autre temps.

     

    roman de l'été


  • I comme installation

    La vie s’organise et malgré les travaux elle prend des airs de vacances prolongées ; Marine et Bruno sont heureux de chaque progrès dans leur installation : le toit, les fenêtres, les murs chaulés à l’ancienne.

    - Ce serait peut-être le moment, dit Marine un soir en touillant la salade, d’aller récupérer les quelques meubles de tes grands-parents…
    - Tu as raison ! Il serait temps qu’on arrête de camper et qu’on s’installe un peu mieux. D’ailleurs, je commence à en avoir très envie.
    - Moi aussi !

    C’est le cri du cœur et Bruno le comprend bien. Ce n’est pas facile tous les jours, la lessive, la cuisine, la toilette, surtout avec un si petit enfant. La maison n’est pas encore pourvue du confort moderne, mais elle est habitable. Dans la cuisine, il y a un évier en pierre et une pompe. Quand Max et Domi sont revenus, pour le 15 août, le plus gros de l’électricité a été installé. Les finitions se feront petit à petit. Bientôt ce sera l’automne et il faudra penser à un moyen de chauffage. Bruno espère qu’un poêle à bois suffira. Le chauffage central ne sera installé que l’an prochain, on n’en est encore qu’au stade des devis. Il ne se souvient pas des hivers de son enfance, il n’a pas la moindre idée de leur rigueur.

    - Tu sais, je me rends compte que je suis en train de faire une chose que j’aime vraiment : le bâtiment et toutes ces sortes de gros et de petits travaux sont vraiment une source de bonheur, pour moi.
    - C’est aussi mon impression en te voyant faire. Et tu sifflotes toute la journée.

    Marine rit. Elle se lève et vient se coller à son dos, l’encercle de ses bras.

    - Et puis, dit-il, la collaboration avec les artisans locaux m’apprend beaucoup.
    - Et tu apprends vite, lui souffle-t-elle à l’oreille qu’elle mordille aussi un peu.
    - C’est un merveilleux complément à ma formation et bien plus intéressant que d’être vendeur-conseil chez Mr Bricolage : je suis sur le terrain, je réalise quelque chose, je résous des problèmes, je vois le résultat de mon travail…

    Marine se redresse et va chercher le fromage qu’elle pose devant eux avec les fruits et le vin.

    - Tu es dehors toute la journée sous le cagnard, tu as les mains rugueuses et le soir tu es crevé, dit-elle avec son plus large sourire.
    - Non, sérieusement, je commence à me demander si je ne ferais pas mieux de m’installer dans ce métier-ci au lieu de me lancer dans l’élevage des chèvres. D’ailleurs, toi non plus tu ne parles pas de l’acquisition d’un troupeau ni d’une future laiterie-fromagerie.
    - C’est une idée à creuser… Ça me semble plus logique, aussi. Plus dans nos cordes. Moi je pourrais m’occuper du potager, du verger, tout ça… et avoir deux ou trois chèvres, pourquoi pas ?
    - Bon, je vais libérer la camionnette, comme ça demain matin on peut partir tôt pour aller chercher les meubles.
    - Ah ! oui, au fait. Hm mm tu sais, c’est bien excitant, tout ça, tu ne trouves pas ?

    Elle veut encore lui dire qu’au lieu d’élever des chèvres, elle préférerait élever un deuxième enfant, mais il est déjà trop loin pour l’entendre.

     

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  • H comme hostilité

    Marine est sur le point d’éclater en sanglots :

    - Mais… mais je ne pouvais pas savoir… tu ne m’as rien dit sur ces gens… comment veux-tu que…
    - Je sais, je sais, pardon, je n’aurais pas pu m’emporter… excuse-moi, c’est plus fort que moi ! Je vais nous servir un verre de vin et puis je te raconte tout ça, d’accord ?

    Bruno se lève pour aller chercher le rosé qu’il a mis au frais et embrasse Marine en passant. Le soir est presque tombé et la vue de son toit remis à neuf, des nouvelles vitres, de la belle porte à deux battants le rassérènent tout à fait. Pourquoi, se dit-il, s’emporter ainsi pour des histoires anciennes dont les principaux protagonistes sont morts depuis longtemps ? Morts, oui, mais pas tous. Pas les frères Fabre…  

    - Alors voilà, dit-il en se rasseyant, buvons au présent !
    - Au présent ! dit Marine. Et maintenant, raconte-moi le passé.

    Bruno reprend un abricot, étend ses jambes, se frotte la bouche à sa serviette.

    - Et bien voilà.

    Comme d’habitude quand il s’agit du passé de sa famille, il a du mal à commencer son histoire.

    - Ma mère était une Fabre. Anne-Marie Fabre. Elle avait deux frères aînés, Albert et Gilbert. C’est chez eux que tu es allée cet après-midi.
    - Alors Madeleine est ta tante ? et cette autre dame qui n’a pas dit un mot est sans doute aussi ta tante ?
    - Sans doute.
    - Mais un des deux frères est mort, Madeleine m’a dit qu’elle était veuve.
    - Ça doit être l’aîné, Albert.
    - Elle m’a dit aussi qu’elle n’avait pas pu avoir d’enfants et que ça lui manquait terriblement… C’est pour ça qu’elle a insisté pour que je retourne la voir, avec Maurice.

    Bruno reste muet.

    - Tu es d’accord pour que j’y retourne ? Elle a été vraiment gentille, tu sais…

    Bruno soupire et reprend une gorgée de vin.

    - Je suppose, dit-il, qu’il n’y a pas de mal à retourner la voir et à lui acheter des légumes. Ce ne sont pas les femmes, les coupables…
    - Coupables de quoi, mon chéri ?
    - Du passé. De ce que les Fabre ont fait à ma mère.

    Marine attend la suite. Qui ne vient pas.

    - Bruno, je veux savoir…
    - Ecoute, j’étais petit quand ils sont morts, j’avais à peine dix ans… Ce que je sais, c’est qu’ils ne se côtoyaient pas. Si j’ai appris un jour que les Fabre étaient mes oncles, c’est par hasard. Il n’y avait aucun contact avec eux. En fait, c’était comme si ma mère n’avait pas de famille.
    - C’est bizarre, cette histoire…
    - Oui, très bizarre. Et connaissant ma mère, connaissant la bonté de mes grands-parents, je suppose qu’ils avaient de bonnes raisons d’avoir rayé les Fabre de leur vie.
    - Je me demande bien ce qui a pu justifier cette attitude…
    - La seule chose que je sache, c’est que ma mère était beaucoup plus jeune que ses frères parce qu’elle était née d’un remariage. La mère d’Albert et de Gilbert est morte et leur père s’est remarié.

     

    roman de l'été


  • G comme généalogie

    - On n’a plus du tout de légumes, dit Marine, je vais voir ce que je peux trouver au village…

    Au village, elle le sait, ils en ont fait le tour dès leur arrivée, il n’y a quasiment plus de commerces. L’ancien boulanger, rue du Temple, n’a pas été remplacé. Deux petits magasins de souvenirs dont l’un est fermé l’hiver et tenu par un couple d’ « artistes », elle crée des bijoux, des lampes, des coussins et lui fait de la poterie ; ils peignent aussi; l’autre est toujours ouvert, on y vend des articles de mercerie, chaussures, vêtements… un peu passés de mode. Il y a une quincaillerie où on trouve absolument tout, tenue par une vieille dame, madame Maréchal, une petite boucherie, chez monsieur et madame Roux, un restaurant fermé l’hiver, Chez Manu, sur la place de l’église et juste à côté, le bar des Sports, tenu par Marinette et Clément.

    La plupart des villageois sont de nouveaux résidents, qui travaillent en ville ; quelques maisons sont devenues des secondes résidences, surtout les anciennes fermes disséminées dans la montagne. Pour tous ceux-là, la supérette super U avec station-service sur la grand-route suffit amplement.

    L’été, il y a le marché deux fois par semaine et même un marché nocturne en août, le jeudi soir : on y voit surtout les campeurs et les autres touristes. Mais aujourd’hui, Marine a décidé d’aller demander à la famille de maraîchers qui cultivent l’immense potager au bord de la rivière s’ils ne pourraient pas lui vendre quelques légumes.

    - Bonjour ! fait-elle en sautant de la camionnette, le petit Maurice dans les bras.
    - Bonjour, répond une dame aux cheveux gris.

    Elles sont deux. La plus jeune reste un peu à l’écart et observe la scène sans rien dire, debout à côté d’une brouette où elle charge du paillis.

    - Je suis Marine, la femme de Bruno Roche. Et voici notre petit Maurice…
    - Maurice Roche, dit la dame aux cheveux gris. Maurice Roche ?
    - Oui, sourit Marine, comme son grand-père.
    - Comme son grand-père, répète la dame d’un air un peu hébété.

    Mais Marine ne s’en rend pas compte. Ce n’est que le soir, en y repensant, qu’elle remarquera ces détails.

    - J’ai vu que vous aviez un magnifique potager, près de la rivière, et je me demandais, en attendant d’avoir nos propres légumes, si vous pouviez m’en vendre…
    - Mais bien sûr, mais bien sûr ! la dame s’est tout à fait ressaisie.  Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Des tomates, des haricots verts, des courgettes, une belle laitue, des aubergines ? quelques pommes de terre ?

    Marine la suit dans une sorte de cellier frais et sombre. L’autre dame reste dehors, à bonne distance, l’air méfiant, sans bouger. Quand Marine ressort un quart d’heure plus tard, chargée de quelques sacs, c’est la dame aux cheveux gris qui porte le petit Maurice et l’autre a disparu, laissant sa brouette et sa fourche.

    - Ma-de-lei-ne, Ma-de-lei-ne... Tu sauras le dire, la prochaine fois que tu viendras avec ta maman ? Je m’appelle Ma-de-lei-ne.
    - Merci Madeleine, merci de ta gentillesse. Et merci pour les abricots que tu m’as offerts !
    - Il n’y a pas de quoi ! Si tu veux me remercier, reviens me voir très vite, avec le petit !

    Le soir, le récit enthousiaste de sa visite est très mal accueilli par Bruno :

    - Quoi ! s’écrie-t-il, tu es allée chez les Fabre ? Mais c’est de l’inconscience !
    - Je ne comprends pas…
    - Les Fabre ! c’est la famille de ma mère !

     

    roman de l'été


     

  • F comme féroce

    Autrefois on disait "mentir comme un arracheur de dents".

    Je propose qu'on dise dorénavant "mentir comme un éditeur".

    Jusqu'à l'an dernier, je disais à mes élèves que pour sélectionner un livre qui leur convienne, il fallait qu'ils ne comptent pas seulement le nombre de pages, mais qu'ils l'ouvrent, lisent le début, pour voir s'ils accorchent à l'histoire, et la quatrième de couverture, pour avoir une idée du sujet.

    La quatrième de couverture, désormais je leur dirai de plus s'y fier. Je suis définitivement fâchée avec les quatrièmes de couverture.

    Un exemple?

    Grégoire Delacourt, La première chose qu'on regarde, publié chez Lattès, qui nous annonce un "roman féroce et virtuose".

    Wablief?

    Rien de féroce (à moins qu'on veuille faire allusion au fait qu'on apprend au début de l'histoire qu'à deux ans, la petite soeur s'est fait boulotter par un doberman), rien de virtuose (sauf peut-être à considérer quel tour de force c'est de faire atterrir ce bouquin dans la bibliothèque publique de ma ville flamande alors que tant de bons livres francophones n'en ont pas encore trouvé le chemin...)

    Bref, je suis allée voir - hélas après coup - ce qu'en pensent les critiques et le premier que je vois est en plein dans le mille:

    http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/06/07/la-premiere-chose-qu-on-regarde-de-gregoire-delacourt-a-vous-degouter-de-l-amour-et-des-larmes_3426171_3260.html

    "Féroce et virtuose", voilà ce qu'on peut dire de la critique d'Eric Chevillard Langue tirée et tout aussi "féroce et virtuose" celle d'Elisabeth Philippe http://www.lesinrocks.com/2013/05/21/livres/la-premiere-chose-quon-regarde-de-gregoire-delacourt-dernier-roman-quon-a-envie-de-lire-11395349/

    J'aime bien son mot de la fin: oui, c'est un produit "hautement périssable", à tel point que quelques jours après l'avoir lu, je ne me souvenais déjà plus du tout de quoi ça parlait!

  • 7 chapitres

    Sept chapitres. Et quand vous lisez le deuxième, vous vous dites tiens, une autre histoire qui commence est-ce que ce serait un recueil de nouvelles? mais vous continuez et vous vous rendez compte qu'il y a peut-être un rapport puis vous passez au troisième chapitre et vous sentez qu'à la fin tout ça va finir par bien s'imbriquer même si vous ne savez pas encore trop comment tout ça pourrait s'imbriquer mais ça marche et c'est noir, très noir, vous en aurez peut-être des cauchemars cette nuit mais diable qu'est-ce que c'est bien écrit!

    C'est Patrick Delperdange, un peu après la fin du monde (oui oui, sans majuscules), la Renaissance du Livre, 2010.

    Je vous donne le début?

    Mes souvenirs sont rangés dans des enveloppes. N'allez pas croire que je perds la tête. C'est vrai, il m'arrive d'oublier les noms et les anniversaires. Pas vous? Dans chaque enveloppe se trouvent une photographie et une feuille pliée en quatre qui reprend en quelques mots l'historique de la photo. "Prise le 4 janvier 1957, lors d'une excursion familiale dans le pays de Maucansson. Belle ambiance, conversation avec Jeanne, échange de propos un peu vifs avec Père. Dégusté des truffes au chocolat noir. Retour au domaine passé vingt-deux heures, fourbues et légèrement nauséeuses." Françoise est née six mois plus tard. La nausée, en ce qui me concerne, ce n'était pas les truffes. Et j'ai oublié de dire à Jeanne que c'était la pire salope qu'il m'avait été donné de fréquenter et à présent elle est morte et ça me reste sur le coeur.

    findumonde.jpg

    http://www.renaissancedulivre.be/index.php/litterature/grand-miroir/item/6536-un-peu-apres-la-fin-du-monde

  • E comme experte

    Voilà bien longtemps que je ne vous ai plus fait profiter de mes conseils d'experte mais vous pensez bien que par les temps qui courent, ce ne sont pas les "exemples à ne pas suivre" qui manquent.

    1.rapide comme une Adrienne

    Tout d'abord, si vous déménagez bientôt et que vous ayez dans votre future maison une cuisine déjà pourvue d'armoires, ne vous précipitez pas comme une Adrienne.

    Dès le mois de juin, notre experte croyant "faire avancer les choses" avait tout bien briqué et à chacun de ses trajets vers la ville emportait une ou deux boites pleines d'assiettes, de verres et d'autres petites choses de première nécessité à mettre dans ses armoires. Puis elle a contemplé tout ce beau travail, le coeur plein de satisfaction.

    Alors sont passés l'électricien (et que je te fore de gros trous et que je t'arrache du plâtre), le plâtrier (no comment), etc. jusqu'à l'Adrienne elle-même (arrachons ce papier, grattons cette peinture). Vous avez compris, je pense: armoires, verres, assiettes et autres petites choses de première nécessité étaient recouverts d'une épaisse couche de poussière grise, beige et rouge brique.

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    2.organisé comme une Adrienne

    Ensuite, si vous avez pendant quelques mois deux maisons entre lesquelles vous devez partager votre temps et vos activités d'expert(e), ne soyez pas prévoyants comme une Adrienne. Persuadée de tout gérer comme une pro, elle dépose dans l'une tout le matériel de peinture - en vue des portes et plafonds à peindre - puis décide, dans l'autre, de redonner un coup de neuf à ses vieux meubles.

    Elle a donc repeint les chaises et l'étagère à l'aide de son plus beau pinceau à aquarelle. 

    Une branche à couper? le sécateur est dans la maison de tante Fé. Un rideau à décrocher? l'échelle est dans la maison de tante Fé. Pareil pour le marteau (quand on en a besoin un dimanche matin qu'il faut casser les noix pour le pain aux noix), la rallonge pour la tondeuse, les tournevis, le mètre ruban ET le mètre pliant.

    expert,maison a vendre

    3.calculer comme une Adrienne

    - Et la hauteur des murs, c'est combien? demande le vendeur de papier peint.
    - 1 m 80, dit l'Adrienne. 

  • D comme décor et décorum

    C'est bien la première fois que l'amie de Bruxelles donne raison à la mère de l'Adrienne, à tel point que si on ne savait pas pertinemment qu'il n'y a aucun contact entre elles, on pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration.

    Une conspiration, un complot, une cabale contre les meubles de l'Adrienne, vieilles choses désuètes, il est vrai, mais qui lui viennent tout droit de sa grand-mère. En ligne directe depuis l'enfance et le nuage rose des souvenirs.

    - Ces chaises, dit la mère, ne sont vraiment pas assez belles pour les mettre dans une nouvelle maison!

    Nouvelle maison? Celle où l'Adrienne habite encore en ce moment est bien plus neuve, moderne et confortable que ne le sera jamais "la nouvelle", qui date de 1922.

    - Ces meubles, dit l'amie A*** quand l'Adrienne lui confie sa crainte de ne pas avoir la place pour les mettre dans sa future maison, donne-les à un vide-grenier. Il te faut du neuf! du moderne! du clair!

    La seule différence entre la mère et l'amie, c'est que la première conseille les brocantes et la seconde une marque scandinave bien connue.

    Alors le lendemain de sa visite chez l'amie, l'Adrienne a acheté pour 177 euro de matériel de bricolage et s'est mise à poncer, gratter, récurer et peinturlurer ses vieilles chaises.

    Et le pire de tout, c'est qu'en ponçant, grattant, récurant, peinturlurant... elle n'était même pas convaincue de l'utilité ni du résultat de ses efforts...

    Jugez-en vous-mêmes:

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     une chaise jugée "trop vieille pour une nouvelle maison"
    et qui prend le soleil sans savoir ce qui l'attend 

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     une chaise en cours de ponçage
    (à côté, la prochaine victime attend son tour avec l'appréhension qu'on devine)

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    chaises toutes nues en attente de dépoussiérage et lessivage 

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     chaise après une première couche de peinture
    et qui se dit: "Tout ça pour ça?
    On ne voit même pas la différence!"
    (sous le yakushimanum, Mama Moussa n'en pense pas moins)  

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     chaises résignées
    (devinez laquelle a eu ses deux couches et laquelle est en attente...)
    A l'intérieur, le Pipo Rossi se demande si c'est le moment de sortir.

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    chaises riant sous cape
    car leur vengeance sera terrible:
    suite à ses ponçages, grattages, récurages et peinturlurages, l'Adrienne aura le dos cassé.
    (les chaises se portent bien, merci pour elles) 

  • C comme citation

    "Il n'en faut pas tellement plus pour devenir écrivain. Depuis quelque temps, je crois comprendre que ce qui nous y pousse, c'est notre impuissance à changer la vie, le chagrin qu'il en soit ainsi, et le rêve d'essayer encore malgré tout, d'essayer encore une fois, d'essayer peut-être tant que l'on vivra."

    Gabrielle Roy, Ma petite rue qui m'a menée autour du monde,
    in Le Pays de Bonheur d'occasion,
    éditions du Boréal, novembre 2000, page 41. 

    - Fais attention, dit Bruno. C’est là.

    Il fait un geste vers la gauche. Depuis la mort d’Adeline, et surtout depuis la grande vogue des randonnées pédestres, la municipalité a fait installer une pancarte pour avertir les promeneurs.

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    - C’est là, répète-t-il.

    Un trou. Il a l’air profond, mais c’est difficile à évaluer. Un trou noir. Quelques arbres qu’on a sciés et posés tout autour en les faisant un peu se chevaucher, sorte de garde-fou assez dérisoire.

    - C’est terrible, dit Marine, très impressionnée. C’est terrible… si elle est tombée là-dedans… si elle était blessée, si elle a crié… personne ne pouvait l’entendre.

    On est en pleine montagne, au cœur de la forêt : il a fallu trois quart d’heure de marche pour y arriver. Il n’y a que des rochers et de la végétation.

    - Mais qu’est-ce qu’elle venait faire par ici ? C’est assez loin de la ferme, finalement…
    - Oui, c’est vrai… mais elle faisait toujours de grands tours ainsi, l’après-midi, avec ses chèvres. Il m’est arrivé de l’accompagner. Et bien, tu peux me croire, j’avais du mal à la suivre ! Pourtant, quand j’étais avec elle, elle se limitait, comme elle disait.

    Solidement harnaché sur le dos de son père, le petit Maurice dort. Marine sort une gourde et s’assied sur un tronc. Quelle beauté, tout autour. Quels parfums. Quel calme, malgré les cigales et le chant du vent léger dans les feuillages. Quelle paix.

    - On est bien, ici, dit-elle.

    Bruno s’éponge le front, le cou. Ils ont profité de l’heure de la sieste de Maurice, mais même en sous-bois la chaleur est intense. Surtout si on porte son enfant dans le dos et qu’on a grimpé par des sentiers abrupts.

    - J’aurais tellement aimé la connaître… dit-elle encore en se parlant comme pour elle-même.

    Puis elle se rend compte qu’en disant cela, elle ne pense pas au chagrin de Bruno, à qui sa grand-mère manque depuis dix-huit ans.

    - Je l’adorais… dit-il. Je les aimais tellement, tous les deux. Tellement !

    Il ravale un sanglot. Peut-être devrait-il se lâcher et pleurer un bon coup, mais il n’en est pas capable. Il a pleuré les dernières larmes de son corps à l’âge de dix ans, à l’enterrement de ses parents. A la mort de Maurice et d’Adeline, il a gardé les yeux secs : il est resté si stoïque que sa marraine s’en était inquiétée.

    - Tu vois, dit-il, à part le fait qu’il y avait moi dont elle aurait à s’occuper, il y a deux éléments qui me font conclure que ça ne peut pas avoir été un suicide. D’abord, comme pour montrer que c’était là qu’il fallait la chercher, son foulard était accroché à une branche. Moi, au plus j’y pense et au plus ça me fait conclure à une mise en scène. Et puis, surtout, on n’a pas retrouvé son chien… Les chèvres, oui, mais pas Maquis. Il ne la quittait jamais. Qu’est-ce qui s’est passé avec le chien ? Ça, tu vois, c’est ce qui aurait dû éveiller les soupçons des enquêteurs. S’il y avait seulement eu des enquêteurs…

    - Je comprends, murmure Marine. Oui, je crois comprendre…

     

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  • B comme bébé

    Candeur juvénile

    Quand il est né, il avait les cheveux rouge carotte. Enfin, peut-être pas le jour de sa naissance, mais peu s’en faut. A son baptême, il était déjà flamboyant. Même le regard de sa propre mère était constamment attiré par ce feu. Elle espérait qu’« il ne resterait pas comme ça » et réfléchissait aux moyens naturels auxquels elle pourrait avoir recours si c’était le cas : décoction de gingembre ? camomille et citron ?

    - Je me demande, dit belle-maman, de qui il tient ça !

    Et dans son « ça » on sentait bien ce qu’elle en pensait. On la sentait venir, la spécialiste des pensées souterraines et des insinuations perfides...

    Réunie autour de ce premier petit mâle qui devrait perpétuer le nom des ancêtres, la famille entière se taisait et hochait la tête.

    - De votre côté, poursuivait belle-maman en s’adressant à l’autre grand-mère, est-ce qu’il y a des roux ?

    On sentait que le mot lui faisait mal en sortant de sa bouche, comme un arrachement de dents sans anesthésie.

    - Oh ! non, non, dans ma famille non plus !

    La réponse jaillit si spontanément que toute l’assemblée sent bien qu’elle aussi manque d’enthousiasme à accueillir un joyau vénitien dans sa généalogie. Elle s’en rend compte et essaie de se rattraper :

    - Peut-être qu’il y en chez les Van der Straeten ? fait-elle en se tournant vers son mari.

    C’est vrai que lui est doté d’un arbre à plus de dix branches et qu’il pourrait fort bien avoir un grand-oncle ou un arrière-petit-cousin ayant la même tare.

    - Mais certainement ! s’exclame le grand-père.

    Puis, pour bien ancrer la chose dans toutes les mémoires, il détache chaque mot et déclare :

    - Mon père était roux !

    Stupéfaction générale ! La terre se dérobe sous les pieds de la grand-mère comme si elle venait de découvrir que son mari la trompe.

    - Ton père ? Roux !?
    - Mais certainement qu’il était roux !

    Chez la grand-mère, la stupéfaction fait vite place à l’incrédulité :

    - Théophile Van der Straeten, roux ? C’est la première fois que j’entends ça! Tu l’as connu roux, toi?
    - Moi non, bien sûr, il avait déjà les cheveux blancs quand je suis né, mais demande à Palmyre ou à Jeanne, tu verras bien !

    La grand-mère hausse les épaules. Elle ne va pas payer une communication téléphonique avec les îles britanniques pour demander aux sœurs aînées si leur père était roux. Ça fait bien vingt ans qu’elle ne les a plus vues. Vingt et un, exactement. Depuis qu’elles font la culture du seigle et plantent des pommes de terre, quelque part dans le Monmouthshire.

    Il lui suffit qu’on ait trouvé la source de cette incongruité, de cette facétie de Dame Nature.

    - Et bien voilà l’explication, dit-elle en se tournant vers la belle-famille de sa fille. Ça lui vient tout simplement de son arrière-grand-père.

    ***

    écrit pour Les plumes d'Asphodèle n°11
    avec les mots imposés 
    carotte, arbre, cheveux, famille, ancrer, arrachement, généalogie, ancêtre, souterrain, culture, terre, île, gingembre, planter, source,  et jaillir, juvénile, joyau. 

     

  • Adrienne s'amuse avec François Bon

    Elle est sûrement très vieille, pense la petite qui observe les cheveux rares, d’un gris sale, tirés vers l’arrière en un minuscule chignon serré. Elle se demande si tante Fé y met de la brillantine, comme elle le voit faire par grand-père, chaque matin, devant le petit miroir rond de l’arrière-cuisine. Celui dont le cadre est un peu cassé parce qu’un jour il est tombé dans l’évier de granit.

    Elle est toute petite et pour l’embrasser la fillette n’a qu’à se hausser sur ses pointes. Peut-être est-ce aussi parce que tante Fé ne se tient pas très droite. Sa joue pique. C’est désagréable. Mais l’heure n’est pas encore venue où un enfant de presque 5 ans a le droit de refuser d’embrasser une vieille personne qu’elle connaît à peine et qui ne sent pas bon.

    Tante Fé s’assied lourdement dans un petit fauteuil droit plein de coussins ternes et n’en sortira plus de toute l’après-midi, une fois que le café est prêt et les galettes de nouvel an posées sur la petite table près de la cheminée. Mais elle oublie de proposer à la fillette d’en prendre une. Grand-mère, bien sûr, ne le lui propose pas non plus. Alors elle essaie de se tenir bien tranquille sur son siège, à attendre que les grandes personnes aient fini leurs papotages. 

    galettes.jpg

    La petite observe. Que voulez-vous qu’elle fasse d’autre ? Il n’y a rien, ici, pour les enfants. Elle voit les jambes enflées, les vieilles pantoufles usées, les gros bas bruns sous la jupe sombre. Le tablier verdâtre avec une ou deux taches dessus. Les mains aux gros doigts noueux, où l’alliance semble incrustée dans la chair. Il faut les dix doigts pour tenir la tasse, et encore, elle tremble. La petite a peur de la voir tomber là, sur le carrelage gris et bleu.

    Sur le meuble, près de la fenêtre, une seule photo dans un cadre de bois sculpté. On y voit sourire un jeune homme aux joues rebondies. Il a une belle raie sur le côté. Sûrement qu’il utilise la même Brylcreem que grand-père, dont la toilette n’est terminée que lorsqu’il a refermé le petit  pot blanc au couvercle noir et soigneusement repeigné ses cheveux. Le petit pot banc est aussi rebondi que les joues du jeune homme. 

    bryl.jpg

    - C’est Denis, dit tante Fé en voyant le regard de la petite accroché à cette photo. Il fait son service militaire.

    Et elle a un vrai sourire, pour la première fois, avec un peu de lumière dans les yeux. Mais elle oublie encore de lui proposer une galette et reprend avec grand-mère des discours auxquels la petite ne comprend presque rien. On a oublié la cafetière qui sifflote sur le côté du poêle à charbon. De la pendule accrochée dans l’ombre au mur du fond sort d’un coup sec le petit oiseau monté sur ressort. Il lance ses cinq « coucous » dans le soir qui est déjà tombé. 

    coucou.jpg

    - Cinq heures ! Il faut qu’on y aille, dit grand-mère en se levant, au grand soulagement de la petite qui a mal aux fesses sur cette chaise paillée. Son pied droit commençait à fourmiller et ça lui fait un effet bizarre de le poser par terre. Le manteau, l’écharpe, le bonnet, les gants, une bise sur la joue qui pique et qui ne sent pas bon et les voilà presque dehors. Dans le couloir, un ultime sujet de conversation. La petite a trop chaud dans ses vêtements d’hiver et un besoin urgent d’aller aux toilettes, alors qu’elle n’a bu qu’une demi-tasse de café au lait.

    Puis, enfin, le froid de la rue et la main ferme de grand-mère dans la sienne. On rentre à la maison, c’est bien.

    - Qui c’est, Denis ? demande-t-elle quand elles ont atteint le coin de la rue.
    - C’est le petit-fils de tante Fé.
    - Il ne vient jamais la voir ?
    - Qu’est-ce qui te fait croire ça ?  

    La petite ne répond pas. Elle réfléchit.

     

    Elle ne sait pas qu’elle ne reverra plus jamais tante Fé.

    ***

    quatrième (non-)participation à l'atelier d'été de François Bon
    (suivre le tag si ça vous intéresse) 
    la consigne 4 demandait de reprendre le lieu (consigne 1) et de développer un des personnages (consigne 2) 

  • Première fois

    D'abord, l'Adrienne s'est rendue dans un magasin de bricolage.

    Là, elle a chargé sur son caddie le modèle le plus léger qu'on puisse trouver (8,5 kilos, c'est tout juste faisable pour une Adrienne qui aimerait bien s'acheter un grand pot de peinture blanche pour plafonds, mais qui ne réussit pas à le soulever). Par bonheur, il était aussi le moins cher.

    Arrivée à la maison de tante Fé, elle l'a déballé pour le monter. Heureusement que carissima nipotina était venue pour l'aider... Voyant combien elle était experte, l'Adrienne lui a complètement délégué cette responsabilité. Un tube à emboîter ici, un écrou à visser là et on y est.

    Puis est venu le moment de l'essayer. L'Adrienne avait pensé à tout - en tout cas, c'est ce qu'elle croyait - et a sorti sa rallonge à enrouleur (comment vous traduisez kabelhaspel, vous autres? hmmm?). Elle a même pensé à rebrancher l'électricité.

    Malheureusement, il fallait aussi une rallonge simple. De préférence faisant au moins 10 mètres.

    C'est alors qu'est passée une dame du voisinage. Il a suffi de quelques mots et de cinq minutes pour que l'Adrienne dispose d'un beau câble blanc presque assez long. L'Adrienne commence à bien l'aimer, ce voisinage.

    - Fais attention, dit la mère d'Adrienne, que les gens ne réclament pas à cause du bruit!

    - Du bruit? quel bruit?

    La machine fait un petit ronron qui ne réveillerait même pas cet insomniaque de Marcel Proust. Par contre, dans la rue sur le devant tonnent et grondent des tas de gros camions.

    On ne s'entend même pas tondre la pelouse Langue tirée

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    le bac est si petit qu'il faut constamment le vider
    mais au moins on ne risque pas de se casser le dos en le portant
    Cool 

    et la boîte, rapportée à la maison, a fait deux heureux

    maison a vendre,jardin,vie quotidienne,ça se passe comme ça

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