O comme oubli

Quand elle est arrivée à la Gare du Nord, elle a rapidement dépassé la foule. Voyageuse sans bagages, elle s’est dirigée d’un bon pas vers les portillons du métro. Heureusement, il lui restait un ticket de son précédent voyage à Paris, elle n’aurait pas à faire la queue aux guichets ni devant une borne qui en fin d’opération signale qu’elle n’est pas en mesure de fournir le billet commandé.

Un trajet en bus aurait été plus agréable que la foule compacte, les couloirs venteux et l’ambiance surchauffée de la ligne 4 du métro mais il fallait qu’elle soit à l’heure à Montparnasse. A huit heures cinquante, elle avait un train pour Granville. Trois heures de trajet, largement le temps de finir le Maupassant qu’elle avait emporté pour l’occasion. Toujours sa manie de vouloir lire « in situ » des lectures appropriées à sa destination… Elle avait fini de relire Les Diaboliques entre Bruxelles et Paris, sous prétexte que Barbey d’Aurevilly était né dans la Manche. Elle avait laissé le volume sur la banquette du train, dans l’espoir de lui offrir une seconde vie.

A Granville, il était juste midi. Elle avait le temps de manger un sandwich au jambon cru et de s’offrir un café avec une dernière douceur avant le départ du bus. Il était blanc, décoré de boules vertes et bleues et portait l’inscription Manéo. Ma… Manche ? et ? o… océan ?

A Granville, c’est le Maupassant qu’elle a laissé sur le petit banc de l’abribus. Elle était prête, elle n’avait plus besoin de lecture. Elle a fermé les yeux pour mieux respirer l’air du large. Il faisait frais et humide, c’était normal, en cette saison.

Pour la modique somme de deux euro vingt, elle allait pouvoir admirer la mer pendant une quarantaine de minutes : la ligne 4 va jusqu’à Avranches en longeant la côte. Il n’y avait presque personne en ce lundi midi de sorte qu’elle pouvait contempler le paysage en toute tranquillité: Saint-Pair-sur-Mer, Jullouville, Carolles, Champeaux, chaque nom de lieu lui faisait venir un léger sourire aux lèvres.

Après Champeaux, c’était tout de suite Saint-Jean-le-Thomas. Le bus s’était arrêté devant un hôtel-restaurant. Comme elle s’y attendait, elle ne reconnaissait rien dans ce village. C’était sans importance. Elle n’était pas venue pour remuer des souvenirs. Elle était venue pour la mer, avec ses marées basses qui laissent découvertes de longues distances de sable et ses marées hautes qui vous surprennent d’un coup, vous obligeant à retrouver la côte à la nage, ou qui vous engloutissent inexorablement.

Comme l’été de ses huit ans. Elle se promenait avec le petit frère à la main et la mer montante les avait surpris. Elle en a eu des cauchemars pendant des années, elle se revoyait tirer l’enfant vers la plage où leur mère lisait tranquillement un magazine. Jamais elle n’avait su qu’elle avait failli perdre son fils chéri.

Seul le père avait été inquiet, ne les voyant plus :

- Où étiez-vous tout ce temps ? avait-il demandé.
- Là-bas…

Elle avait fait un geste vers la baie et le Mont.

- On a été loin ! a dit le petit frère, dont elle tenait toujours solidement la main, alors que tout danger était écarté.
- A l’avenir, vous resterez toujours là où on vous voit, c’est compris ?

Elle avait bien senti à son ton et à sa voix qu’il s’était fait du souci. Il avait peur de l’eau et ne savait pas nager, qu’aurait-il pu faire, sur cette plage déserte ?

Bien sûr, elle avait promis de ne plus jamais s’éloigner et cette promesse n’avait pas été difficile à tenir. Elle avait eu trop peur pour le petit frère, qui n’avait que trois ans et ne savait pas encore nager.

Tout ça était bien loin, à présent, et elle n’avait plus de promesse à tenir pour personne. Elle poussa la porte du bar Chez Marcel et s’installa pour un dernier café en feuilletant une ultime fois le calendrier des marées. Il s’agissait de ne pas se tromper.

Elle paya sa consommation et se rendit aux toilettes, où elle fit disparaître dans les profondeurs des poubelles à clapet le peu de choses qu’elle avait encore sur elle, son portefeuille, ses papiers d’identité.

 

Puis elle se dirigea vers la plage Saint-Michel. La marée était effectivement au plus bas et le flux promettait d’être sans pardon.

fiction,père

image du site de la commune
http://www.saintjeanlethomas.com/Les-pecheries-prehistoriques-de-Saint-Jean-le-Thomas_a55.html

Commentaires

  • Hé ho, Adrienne, tu restes avec nous, hein??? :-) Il y a la maison de Tante Fé qui t'attend!

    Sinon, ton billet ravive des souvenirs! Nous sommes allés souvent en Normandie, profitant parfois de l'escapade pour pousser la porte de la Bretagne, mais décidément, malgré sa beauté, je ne retiens de la Bretagne que le climat pluvieux et venteux... Nous sommes allés jusqu'à Rochefort, c'était mortel, ce qui m'a le plus choqué, c'est le nombre de cadavres de mouton que nous avons trouvés sur la plage... :-(

    Quel beau texte, en tous cas!

    Biz,
    lulu

  • Juste à temps, les travaux de désensablement du Mont pour en refaire une île vont bon train. :-)

  • Un billet plein de souvenirs pour moi... j'ai vécu jusqu'à mes 20 ans à Avranches !! et j'aime toujours autant la baie du Mont Saint Michel :)

  • Ca sent bon la déprime d'avant-Noël ! Dommage pour le personnage : à 9 h 08 il y avait un train pour Rennes, une virée au Thabor, l'achat d'un bonnet rouge et c'était reparti pour dix ans de bonheur !
    ;-)

  • et je m'y plais, Lulu :-)

    peut-être, Walrus, mais ça n'empêchera pas la marée d'être destructrice pour qui s'y aventurerait ;-)

    la part de vécu dans cette histoire, Brigou, c'est le souvenir d'enfance :-)
    j'avais huit ans, mon frère trois, et avec les parents nous passions des vacances à l'hôtel chez monsieur et madame Redon
    j'ai aussi gardé un souvenir très vivace de leur chienne Gitta qui me suivait à travers les prés jusqu'à la plage :-)

    ne t'inquiète pas, Joe Krapov, il est marqué fiction, je vais très bien :-)
    (mais j'espère que je verrai Rennes un jour, tout de même, ça n'empêche pas ;-))

    merci et bonne soirée à tous!

  • Pour moi aussi il y a sur ces grèves un souvenir d'enfance angoissant qui ressemble au tien... Ton texte m'a fait battre le coeur très vite !

  • Voilà que tu viens t'égarer par chez moi, Adrienne...
    Nous y avons pêché à pied sur cette plage cet été, avons pratiqué le bain de boue aussi car si l'étendue est belle, elle est hélas pleine de vase.... une des pires du secteur pour cela mais la vue par contre est extraordinaire !

    (et je préfère nettement que la seule part d'autobiographie soit le souvenir d'enfance)

  • ah... désolée, Myosotis!

    en effet, je me souviens aussi de la vase, Ma' :-)
    tu habites dans le coin, dis-tu? alors ta famille a peut-être connu M. et Mme Redon? ou leur fils Jacky à Champeaux?

    merci et bonne soirée à tous!

  • Et le petit frère, il sait?

  • Mes parents sont de l'autre côté de la frontière, en Bretagne ;-) Nous allions peu de ce côté quand j'étais enfant : grands-parents de/à St Malo, mon autre grand-père originaire de la Baie côté Bretagne donc pêche à pied vers Cherrueix...
    Finalement, nous allions plus souvent à Granville qu'à St Jean alors qu'en distance, St Jean est proche (c'est la "plage" la plus proche... ). Mais pour diverses raisons, nous y sommes allés plusieurs fois l'été dernier à St Jean alors que cela faisait des années que je n'y étais pas allée !
    (Et donc maintenant, je ne suis plus vraiment dans ce coin là : je suis en Drôme... autres paysages ! )

  • hé non, Mme Chapeau, le petit frère non plus ;-)

    ah oui en effet, Ma', la Drôme, c'est tout à fait différent, pas seulement le paysage :-)

    merci et bonne journée!

  • Une nouvelle bien écrite, j ai cru entendre ton histoire , tu m as eu!
    Bonne soirée Adrienne
    Latil

  • Je suis allée à St Jean Le Thomas passer un week-end il y a environ un an et demi. J'en garde un joli souvenir. J'avais fait une grande balade sur la falaise de Champeaux. Le soir venu je m'étais promenée le long de la plage le long de ses cabanes étonnantes entre lesquelles étaient garée une limousine vue dans l'après-midi à Granville.
    J'ai aimé cet endroit. Pour moi il était d'un autre temps, peut-être du temps de votre enfance.

    Votre fiction est très belle même si la fin...

  • merci Latil :-)

    merci Suzame
    c'est un mélange de fiction et de souvenirs (le souvenir d'enfance est vrai, le reste est fictif) mais j'ai vraiment eu envie de retourner à Saint-Jean-le-Thomas (j'ai même cherché des hôtels ;-)) et puis je n'ai fait ce voyage qu'en écriture... il me hantait!

    bonne soirée à tous!

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