• Dernière lecture de 2013

    J'ai repris ce matin le premier carnet noir
    qui raconte mon arrivée à Montréal.
    C'était durant l'été 1976.
    J'avais vingt-trois ans.
    Je venais de quitter mon pays.
    Aujourd'hui, cela fait trente-trois ans
    que je vis loin du regard de ma mère.

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 27

    J'ai fini mon année de lectrice par une véritable découverte, en tout cas une découverte pour moi, puisqu'il m'a fallu l'annonce de son élection à l'Académie française et la lecture de quelques articles le concernant pour emprunter enfin un de ses livres à la bibliothèque: Dany Laferrière, L'énigme du retour.

    Quel beau livre! Si riche, si dense que je ne sais par où commencer pour vous en parler.

    Seul le voyage sans billet de retour
    peut nous sauver de la famille, du sang
    et de l'esprit de clocher.
    Ceux qui n'ont jamais quitté leur village
    s'installent dans un temps immobile
    qui peut se révéler, à la longue,
    nocif pour le caractère.

    Pour les trois quarts des gens de cette planète
    il n'y a qu'une forme de voyage possible
    c'est de se retrouver sans papiers
    dans un pays dont on ignore
    la langue et les moeurs.

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 42 

    Longue réflexion sur l'exil et pourtant il parle aussi très fort à quelqu'un comme moi, qui n'ai rien connu de tel. Sauf à considérer qu'on est tous un peu "étrangers" où que nous soyons, et même souvent au sein de notre propre famille. Comme le narrateur.

    Il arrive toujours ce moment.
    Le moment de partir.
    On peut bien traîner encore un peu
    à faire des adieux inutiles et à ramasser
    des choses qu'on jettera en chemin.
    le moment nous regarde
    et on sait qu'il ne reculera plus.

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 39 

    Longue réflexion sur l'exil, mais aussi retour vers les lieux d'où on est parti, où on a été un enfant heureux veillé par une grand-mère attentive. Retour aussi vers les lieux d'où est parti le père. Exil de deux générations d'hommes. Et la troisième s'y prépare à son tour, en la personne du jeune neveu à qui le livre est dédicacé.

    Tout me ramène à l'enfance.
    Ce pays sans père.

    Ce qui est sûr c'est que
    je n'aurais pas écrit ainsi si j'étais resté là-bas.
    peut-être que je n'aurais pas écrit du tout.
    Ecrit-on hors de son pays pour se consoler?
    Je doute de toute vocation d'écrivain en exil. 

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 35 

    Belle évocation de Haïti, par petites touches successives, par les descriptions, les rencontres, les bribes de conversation, les choses vues. Tous les sens sont sollicités: on voit, on entend, on sent, on goûte, on hume... et on s'imprègne peu à peu d'un pays qu'on n'a jamais vu  et qu'on ne connaît que par quelques clichés.

    Du balcon de l'hôtel
    je regarde Port-au-Prince
    au bord de l'explosion
    le long de cette mer turquoise.
    (...) 

    Le jeune homme qui balaie
    avec tant d'énergie la cour de l'hôtel
    si différent du vieux d'hier matin
    semble avoir la tête ailleurs.
    Balayer, parce qu'elle permet de rêver,
    est une activité subversive. 

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 81

    Beau discours poétique et on voudrait à tout moment prendre des notes: de belles phrases, justes et percutantes, de belles pensées, originales et profondes.

    Pas un livre politique, même si elle est partout.

    Si Haïti a connu trente-deux coups d'Etat
    dans son histoire
    c'est parce qu'on a tenté de changer
    les choses au moins trente-deux fois.
    On semble plutôt intéressé par les militaires
    qui font les coups d'Etat
    que par les citoyens qui renversent
    ces mêmes militaires.
    La résistance silencieuse est invisible.

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 133 

    ***

    Vous voulez l'incipit?

    La nouvelle coupe la nuit en deux.
    L'appel téléphonique fatal
    que tout homme d'âge mûr
    reçoit un jour.
    Mon père vient de mourir.

    Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset 2009, page 13

    Voilà, je l'ai à peine posé et j'ai déjà envie de le relire Langue tirée

    Vous voulez en savoir plus? Suivez le lien de la maison d'édition canadienne de l'auteur: 

    http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/enigme-retour-1683.html

    ***

    Passez une douce nuit et à demain, en 2014

    Cool

  • Z comme Zèbre et Zubial

    Alexandre Jardin est-il un vrai ou un faux naïf? Ou est-ce un écrivain rusé?

    J'avais commencé par le Roman des Jardin, il ne m'avait pas déplu, j'ai donc pensé qu'il me fallait connaître mieux cet auteur et son intéressante famille.

    Hélas! Qu'est-ce que c'est que cette improbable course du Zèbre vers un second souffle conjugal? Qu'est-ce que c'est que ce Zubial? Un hommage, vraiment?

    Est-ce moi seule qui suis agacée par ces deux lectures? 

    Bon, je n'ai peut-être pas le droit de critiquer, j'ai arrêté ces deux ouvrages avant d'avoir atteint la moitié.

    Mais ouf! qu'est-ce que ça fait du bien de les balancer et de reprendre en main un vrai bouquin. Bien écrit, et avec une histoire qui tient la route.

    Jorge Semprun, par exemple.

    ***

    Comme je me posais la question ci-dessus (Est-ce moi seule qui etc.) je suis allée chercher quelques critiques. Peut-être celle-ci est-elle représentative? Mais sur les blogs, on l'aime assez bien, ce Jardin...

    http://www.liberation.fr/livres/2011/01/13/alexandre-jardin_706842

  • Y comme Yvonne

    Il mouille la mine de son crayon et trace d’une seule ligne claire la pureté de son beau visage diaphane, ses yeux limpides, brillants, diamants « à la sombre clarté » sous la couronne de ses cheveux moussus.

    Non, il n’a pas lu Hugo.

    Il est ce qu’on appelle un manuel.
    Son atelier n’est pas une galerie d’art.
    Il y confectionne des chapeaux et des casquettes.

    Mais ce soir-là, il est inspiré.
    Il a la main à la fois ferme et légère.

     

    Il fait le portrait d’une morte.

    ***

    écrit avec les mots imposés pour le Désir d'histoires du 29 novembre dernier,
    mais pas dans les temps 

    pureté - limpide - clair - diaphane - couronne - diamant - mine - galerie - art - atelier – manuel 

     

    yvonne,désir d'histoires,fiction,art


  • X c'est l'inconnu

    014 - kopie.JPG

    Dans la nuit du 23 au 24 décembre, le vent a soufflé en tempête.

    Le matin du 24 décembre, un gentil voisin demande à l'Adrienne si par hasard les débris de tuiles qui jonchent la rue et le trottoir ne lui appartiendraient pas.

    Evidemment qu'elles lui appartiennent.

    L'Adrienne peut s'estimer heureuse qu'elles ne sont pas tombées sur sa bagnole ou sur la coupole de la cuisine.

    Le 24 décembre, il tombe des tonnes d'eau.

    L'Adrienne n'a pas encore déménagé tous ses seaux et autres récipients.

    Elle fait ce qu'elle peut.

    En néerlandais on dit "redden wat er te redden valt"
    (sauver ce qui peut être sauvé)

    Elle essaie de passer tout de même un bon réveillon avec sa nipotina.

    maison à vendre

    Et elle y réussit.

     http://www.jukebox.fr/danyel-gerard/clip,il-pleut-dans-ma-maison,vzurf.html

  • W comme Woody Walder

    - Les Noirs, dit la mère, ils ont ça dans le sang.

    Et elle va remettre sur la platine un autre disque de jazz au rythme syncopé.

    Muanza a beau s’en défendre, expliquer que son père était marchand de bois, que la seule passion dans la famille, c’était le football, jeu fascinant importé par les colons britanniques, même avec la chaleur et le soleil africains, même joué sur du sable.

    La mère n’en démord pas et répète :

    - La danse, le sens du rythme, ils ont ça dans le sang.

    Gemma commence à regretter d’avoir invité Muanza à passer Noël avec elle en famille. Pourtant, tout est là pour faire une jolie photo : l’âtre où brûle un bon feu, le grand-père qui remue les braises pour attiser les flammes, les enfants qui dégustent leur glace près du sapin décoré, ne quittant pas des yeux les cadeaux.

    Ces moments qui pourraient être si intenses, où on se sentirait comme purifiés des vicissitudes du quotidien, peuvent aussi être l’enfer.

    Puis elle sent une secousse dans le dos et son frère qui la pousse de sa chaise :

    - Allez ! tu as entendu ce qu'a dit maman? en piste !

    woody.jpg

    http://library.umkc.edu/spec-col/local627/photos/territorial/moten/haddix-moten-band-1930.htm

    écrit pour Asphodèle n°18
    avec les mots imposés
    Chaleur, soleil, jeu, âtre, glace, bois, passion, fascinant, brûler, enfer, flammes, braises, purifier, intense, syncopé, secousse, sable. 

    jeu,fiction,désir d'histoires,vive la famille,muanza


  • V comme voisins, voisines

    Tout l'été, pendant mes travaux de peinture ou de jardinage, je n'ai jamais manqué de saluer chaque passant: peut-être étaient-ce des voisins?

    Un après-midi que nous prenions notre pause-thé, ma carissima nipotina et moi, installées à l'ombre de la maison, il y avait un tel défilé de familles sur le trottoir à côté de nous que me voyant continuer de dire bonjour à tous, elle me demande:

    - Et tu vas tenir le coup comme ça encore longtemps?

    Il était évident que toute cette foule ne pouvait pas être constituée de voisins mais j'ai continué à saluer chaque passant d'un "Goeiendag! Bonjour!". Même après avoir constaté que c'étaient des gens qui étaient venus se garer là pour aller à la fête de la petite école d'en face.

    Soit.

    Puis un soir en rentrant de chez ma mère, une dame attablée à une terrasse de tea-room m'apostrohe:

    - Et bien? vous ne me reconnaissez pas?

    Dans ces cas-là, mon cerveau se met à faire un tri rapide parmi toutes les têtes de parents d'élèves et d'anciens élèves... mais ce n'était pas là qu'il fallait chercher.

    - Excusez-moi, dis-je, j'ai le soleil dans les yeux.
    - Je suis votre voisine!

    Très juste: la dame de l'autre rue, que je voyais parfois à sa porte, secouant sa "loque à poussières", portant tablier et savates. Comment aurais-je pu la reconnaître Langue tirée

    - Ah oui! bien sûr! dis-je.

    Un soir de la mi-décembre, en rentrant de l'école, j'arrive à hauteur de ma voisine, la vraie seule et unique. Il fait froid mais elle marche nu-tête pour ne pas abîmer le casque d'or que vient de lui sculpter son coiffeur. Je rabaisse mon capuchon pour lui souhaiter le bonsoir.

    - Vous habitez déjà là? s'étonne-t-elle.
    - Mais oui! depuis octobre!
    - Ah! je ne vous avais pas encore entendue!

    Et moi qui m'inquiétais de mon aspirateur, de ma télé, de mes bricolages, de mes visiteurs au rire tonitruant. 

    Trois maisons plus loin, il y a Marie-Paule, qui m'a offert deux ou trois fois des légumes de son potager. De l'autre côté, le vieux monsieur qui fait vingt mètres de promenade quotidienne jusqu'à mon jardinet. Nous nous désolons ensemble du liseron qui envahit le sentier.

    J'aime bien mon nouveau voisinage Cool

    Puis, le matin du 24 décembre, un autre voisin me signale que des tuiles sont tombées du toit...

    La malédiction de Noël me poursuit, dirait-on...

    maison à vendre

     Lui aussi est un de mes nouveaux voisins

    maison à vendre

    un de ceux qui n'attendent pas d'être invités pour entrer

    maison à vendre

    et qui vous piquent votre tartine au jambon

  • U comme un conte de Noël

    Parfois un élève profite de l'examen oral - sorte d'entretien particulier - pour raconter à Madame toute sa vie... ou presque.

    C'était à l'occasion de ce petit extrait-ci:

    Madame Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait fini par obtenir de Cottard une ordonnance qui lui permît de s'en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d'un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu'il pût se tenir grand ouvert sans qu'elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur, cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l'air qui surnageait sur sa figure, amené là probablement par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d'une douce satisfaction.

    Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Pléiade, Gallimard, tome III, p. 772-773

    Le naufrage du Lusitania avait amené la conversation sur les malheurs de notre temps. Sommes-nous meilleurs que madame Verdurin? Je ne le crois pas.

    L'élève avait envie de parler des Philippines. C'est un malheur qui la touche vraiment, dit-elle, parce que toute la famille de sa mère y habite.

    - Ah? fait Madame avec intérêt. Je ne savais pas que ta maman venait des Philippines.

    C'est vrai, Madame a de ces drôles de principes, comme par exemple de s'entêter à vouloir commencer une page blanche pour chaque élève, le premier septembre, et de la remplir ensemble au fil des jours. 

    - Oui, dit-elle.

    Madame ne pose pas la question qui lui brûle les lèvres: comment tes parents se sont-ils rencontrés? Ce serait trop indiscret. Mais l'élève n'attend pas les questions. Elle raconte. La vie là-bas. Le voyage de la jeune fille, embauchée comme "danseuse" aux Pays-Bas. Et l'homme qui a tout fait pour la sortir de là et en faire sa femme.

    - Quand je pense, conclut-elle, à l'histoire de mes parents, c'est comme... comme un film!

    - Oui, dit Madame, je me disais aussi qu'il y avait là matière à tout un roman...

    - C'est exactement ça! C'est un roman!

    Et ses yeux brillent de fierté.

    - Un roman qui finit bien, dit Madame.

    ***

    Bon Noël à tous.

  • T comme tag

    C'est un tag de filles, apparemment, puisqu'il s'appelle "sisterhood" et je l'ai reçu d'Olivia (merci Olivia!  http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/12/09/sisterhood-of-the-world-bloggers-award/)

    Voici les questions et mes réponses, 24 décembre oblige, je leur ai donné les couleurs de Noël Cool

     

    sister-award-2.png


    1. Votre couleur préférée ? cette année ce sera un Noël blanc et argent, pour mettre de la lumière dans le salon et aller avec le gris bleuté des murs
    2. Votre animal de compagnie préféré ? je me suis offert deux charmants petits oiseaux, si beaux qu'on dirait presque des vrais Langue tirée
    3. Votre boisson préférée ? ce soir, ce seront des bulles, petites sphères (etc.)
    4. Lequel préférez-vous, Facebook ou Twitter ? je suis sur fb à mon corps défendant...
    5. Votre modèle préféré ? modèle de quoi? de vie? d'écriture? de tricot?
    6. Vous préférez recevoir ou donner des cadeaux ? j'aime voir que le cadeau que j'ai choisi est le bon; en ouvrir un moi-même me fait à la fois peur et plaisir
    7. Votre chiffre préféré ? je ne suis pas du tout chiffre
    8. Votre jour préféré ? aucune importance! ce qui compte, c'est la compagnie, et ces jours-ci c'est celle de ma carissima nipotina, donc tout va bien
    9. Votre fleur préférée ? celles qui sentent bon
    10. Quelle est votre passion ? ah! si je n'en avais qu'une, comme la vie serait simple Langue tirée
  • S comme stupeur et tremblements... d'impuissance

    Il y a toutes sortes de profs, je ne vous apprends rien. Jusqu'à un certain point, c'est une excellente chose. Et si un élève vient raconter à Madame des trucs déplaisants sur un(e) de ses collègues, elle peut généralement lui faire voir les choses d'une manière plus relative. Madame et l'élève finissent par en rire ensemble en se disant que oui, c'est bien vrai, on est tous si différents, chacun traîne son vécu et le prof aussi peut avoir un moment de faiblesse, parce que son enfant est malade ou que son chat est mort.

    Parfois aussi il y a des choses qui ne se rattrapent pas. Comme quand on a en classe une élève née à Bagdad, qu'on est son professeur principal pour deux années scolaires et qu'on lui dit dès les premiers mois que l'Irak est "un pays de singes" (1).

    Alors les choses sont allées de mal en pis, même si à force de pourparlers Madame a réussi à la pousser-hisser-tirer jusqu'en dernière année. Mais il n'y a plus une once d'amour pour elle de la part de ses profs, et au dernier conseil de classe, les épithètes négatives volaient bas.

    Madame a donc décidé d'avoir un entretien avec le papa. La maman, elle la connaît déjà, elle ne parle aucune langue que Madame connaît, ce qui rend la communication difficile, vous en conviendrez.

    Avec le papa, la conversation se déroule moitié en français, moitié en néerlandais et Madame lui en fait compliment.

    - Chez nous, dit-il avec fierté, nous parlons araméen. (2)

    Madame est impressionnée:

    - La langue de la bible!?

    Il se redresse sur sa chaise: oui, la langue de la bible. Mais il parle aussi le kurde et l'arabe. Et voilà ouverte la vanne des souvenirs. L'Irak. Les églises incendiées, les prêtres assassinés. La fuite. D'abord jusqu'en Turquie. Puis la Grèce. Enfin la Belgique.

    - Vous voulez voir une photo de mon fils? dit-il en sortant son portable.

    Oui, Madame veut bien. Et elle admire comme il se doit un jeune garçon en train de servir la messe.

    Madame apprend que sa petite ville héberge dix-sept familles de chrétiens d'Irak. Sa famille à lui est une diaspora qui s'étend jusqu'en Australie. Aussi, quand en rentrant du travail, un soir, il voit sa femme en pleurs, il pense qu'il y a eu un mort quelque part, au loin. Mais non, c'est Mariam qui veut arrêter l'école.

    - Et ça, dit-il avec fermeté, ça je ne le veux pas. Ma femme et moi travaillons dur... 

    ***

    Madame comprend mais ne sait plus quoi faire, ni pour "secouer" Mariam, ni pour convaincre ses collègues de lui laisser encore une chance. Et depuis vendredi, Madame a le coeur qui saigne en pensant à cette famille.

    ***

    (1) il existe sûrement une meilleure traduction que la littérale pour "apenland" mais je ne la trouve pas.

    (2) pour ceux que ça intéresse: http://www.bibliomonde.com/pages/fiche-livre.php3?id_ouvrage=4224&texte_aff=infocomp

  • 22, v'là les...

    curd jürgens.jpg

    http://img41.xooimage.com/views/6/1/0/le-jour-le-plus-l...ybf_1731-1cf236c.jpg/

    Je traversais la grand-place d'un bon pas (l'Adrienne est une femme pressée, faudra qu'un jour je fasse un billet là-dessus) quand je fus arrêtée par un:

    - Entschuldigen!

    Qui sonnait exactement comme un "Halt! Papieren!" des films de guerre de mon enfance. (1)

    C'était un couple d'Allemands qui semblaient s'attendre à ce que n'importe quelle Adrienne passant par là pourrait leur répondre dans leur langue.

    L'homme était grand, fort et il ressemblait d'autant plus à Curd Jürgens qu'il avait la même coiffure. Sa femme et lui cherchaient le Rathaus qui se trouvait très exactement un peu plus loin sur leur droite.

    Alors en riant je leur ai servi la petite phrase que j'utilise toujours en pareil cas:

    - Ich spräche kein Deutsch.

    Généralement, ça fait sourire mes interlocuteurs mais ceux-ci restèrent de glace.

    Puis ils ont repéré un restaurant italien et sont allés lire la carte. (2)

    ***

    (1) la télé, je l'ai déjà dit, c'était chez mes grands-parents, et mon grand-père aimait quatre sortes de films: les westerns, surtout signés John Ford et joués par John Wayne, ensuite les films de guerre (guerre de 40-45, bien sûr), les films policiers français, surtout si une Mireille Darc s'y dénudait et enfin, les comiques avec Fernandel, Bourvil ou de Funès.

    (2) Rassurez-vous, je leur ai indiqué l'hôtel de ville mais le renseignement ne semblait déjà plus les intéresser.

  • R comme rien compris

    Je n’ai rien compris quand je l’ai vu

    Je n’ai rien compris quand je l’ai vu, assis à l’arrière de sa voiture, seul et sanglotant.

    Je n’ai rien compris aux silences des autres : était-ce de la froideur, de l’indifférence, du rejet... ou de la lâcheté? Était-il coupable de quelque chose ou étaient-ce eux, les coupables?

    J’ai eu peur de me montrer à ce vieil homme qui pleurait. Devais-je me retirer sur la pointe des pieds et le laisser là, seul sur ce parking ?

    Je n’avais jamais vu couler les larmes d’un homme. 

    Je l'ai entouré de mes bras.

    ***

    texte écrit pour l'atelier d'écriture de Daniel Simon à Leuze
    http://traverse.unblog.fr/2014/02/13/un-seul-etre-nous-manque/

    Merci à Daniel Simon pour les conseils de "nettoyage".

    ***

    Aujourd'hui 21 décembre
    anniversaire de la mort de mon grand-père maternel
    le mari d'Adrienne

  • 20 minutes...

    Au bout de vingt minutes d’entretien, elles en sont toujours à jouer au chat et à la souris. Gemma commence à se demander ce qu’elle espérait obtenir en venant voir Ingrid.

    - De quand date votre dernier orgasme ? demande-t-elle à brûle-pourpoint.

    Gemma sursaute et ne cherche même pas à cacher son trouble. D’ailleurs, depuis le début de l’entretien, elle n’en mène pas large et on dirait que son interlocutrice prend un malin plaisir à la déstabiliser.

    Assise à califourchon sur un tabouret de bar à petit dossier, Ingrid se balance doucement comme l’équilibriste sur son trapèze : on s’attend à tout moment à lui voir réaliser quelque acrobatie ou sortir de son grand sac du matériel de jongleur.

    - Ecoutez, dit Gemma, je croyais qu’on était là pour discuter de l’avenir de Muanza, et je ne vois vraiment pas en quoi cette question…

    - Si, si ! précisément ! la coupe-t-elle d’un sourire narquois. Ma question a très précisément un rapport avec l’histoire de Muanza. Je n’ai pas besoin qu’on me stimule davantage l’imagination, je vous ai vus, tous les deux, j’ai eu le temps d’observer votre comportement… et vos… comment dire ? vos organes sensoriels me semblaient drôlement en alerte en sa présence.

    Et elle éclate d’un rire que Gemma trouve insultant, démoniaque.

    ***

     

    écrit pour Désir d'histoires n°121 avec les mots imposés:
    orgasme – sensoriel – stimuler – imagination – histoire – comportement – trouble – démoniaque – (à) califourchon – acrobatie – trapèze – équilibriste – jongleur – large

     

    histoire.jpg


  • Question existentielle

    Crois-tu qu'il soit possible d'avoir le mal de mer dans une tasse de thé ?

    - Crois-tu qu'il soit possible d'avoir le mal de mer dans une tasse de thé ? me demande-t-elle avec son air de souris inquiète.
    - Thé de Chine ou de Ceylan ? lui dis-je.
    - De Chine, je crois.
    Je vérifie d’un rapide coup d’œil sur l’emballage.
    - En effet, lui dis-je. Alors tu n’as rien à craindre.
    - Ah ! Tant mieux ! s’écrie-t-elle. Je suis très sujette au mal de mer.

    Ça ne m’étonne pas d’elle. Elle est si sensible. Quand sa belle chatte tigrée attendait des petits, c’est elle qui avait des nausées. Elle a le vertige quand les enfants des voisins font de la balançoire. Je suis obligé de vérifier qu’il n’y a aucune scène d’ascenseur dans les films qu’elle regarde, sous peine de lui voir faire une crise de claustrophobie.

     

    Et depuis qu’on a dû lui amputer les deux jambes, elle a tout le temps mal aux pieds.

    ***

    écrit pour les Impromptus littéraires
    de la semaine du 9 au 15 décembre 
    http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/index.php?2013/12/09/12986-semaine-du-9-decembre-au-15-decembre-2013 

  • P comme parodies et pastiches

    lali 345.jpg

    http://lalitoutsimplement.com/en-vos-mots-345/comment-page-1/#comment-493865

    Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
    De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
    Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
    Elle entrait et disait : Bonjour, mon petit père ;
    Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
    Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
    Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
    Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
    Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
    Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
    Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
    Et mainte page blanche entre ses mains froissée
    Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers...

    ... mais bon dieu de bon dieu à l’âge qu’elle a aujourd’hui (et au mien !) elle devrait arrêter ces gamineries !

  • O comme oubli

    Quand elle est arrivée à la Gare du Nord, elle a rapidement dépassé la foule. Voyageuse sans bagages, elle s’est dirigée d’un bon pas vers les portillons du métro. Heureusement, il lui restait un ticket de son précédent voyage à Paris, elle n’aurait pas à faire la queue aux guichets ni devant une borne qui en fin d’opération signale qu’elle n’est pas en mesure de fournir le billet commandé.

    Un trajet en bus aurait été plus agréable que la foule compacte, les couloirs venteux et l’ambiance surchauffée de la ligne 4 du métro mais il fallait qu’elle soit à l’heure à Montparnasse. A huit heures cinquante, elle avait un train pour Granville. Trois heures de trajet, largement le temps de finir le Maupassant qu’elle avait emporté pour l’occasion. Toujours sa manie de vouloir lire « in situ » des lectures appropriées à sa destination… Elle avait fini de relire Les Diaboliques entre Bruxelles et Paris, sous prétexte que Barbey d’Aurevilly était né dans la Manche. Elle avait laissé le volume sur la banquette du train, dans l’espoir de lui offrir une seconde vie.

    A Granville, il était juste midi. Elle avait le temps de manger un sandwich au jambon cru et de s’offrir un café avec une dernière douceur avant le départ du bus. Il était blanc, décoré de boules vertes et bleues et portait l’inscription Manéo. Ma… Manche ? et ? o… océan ?

    A Granville, c’est le Maupassant qu’elle a laissé sur le petit banc de l’abribus. Elle était prête, elle n’avait plus besoin de lecture. Elle a fermé les yeux pour mieux respirer l’air du large. Il faisait frais et humide, c’était normal, en cette saison.

    Pour la modique somme de deux euro vingt, elle allait pouvoir admirer la mer pendant une quarantaine de minutes : la ligne 4 va jusqu’à Avranches en longeant la côte. Il n’y avait presque personne en ce lundi midi de sorte qu’elle pouvait contempler le paysage en toute tranquillité: Saint-Pair-sur-Mer, Jullouville, Carolles, Champeaux, chaque nom de lieu lui faisait venir un léger sourire aux lèvres.

    Après Champeaux, c’était tout de suite Saint-Jean-le-Thomas. Le bus s’était arrêté devant un hôtel-restaurant. Comme elle s’y attendait, elle ne reconnaissait rien dans ce village. C’était sans importance. Elle n’était pas venue pour remuer des souvenirs. Elle était venue pour la mer, avec ses marées basses qui laissent découvertes de longues distances de sable et ses marées hautes qui vous surprennent d’un coup, vous obligeant à retrouver la côte à la nage, ou qui vous engloutissent inexorablement.

    Comme l’été de ses huit ans. Elle se promenait avec le petit frère à la main et la mer montante les avait surpris. Elle en a eu des cauchemars pendant des années, elle se revoyait tirer l’enfant vers la plage où leur mère lisait tranquillement un magazine. Jamais elle n’avait su qu’elle avait failli perdre son fils chéri.

    Seul le père avait été inquiet, ne les voyant plus :

    - Où étiez-vous tout ce temps ? avait-il demandé.
    - Là-bas…

    Elle avait fait un geste vers la baie et le Mont.

    - On a été loin ! a dit le petit frère, dont elle tenait toujours solidement la main, alors que tout danger était écarté.
    - A l’avenir, vous resterez toujours là où on vous voit, c’est compris ?

    Elle avait bien senti à son ton et à sa voix qu’il s’était fait du souci. Il avait peur de l’eau et ne savait pas nager, qu’aurait-il pu faire, sur cette plage déserte ?

    Bien sûr, elle avait promis de ne plus jamais s’éloigner et cette promesse n’avait pas été difficile à tenir. Elle avait eu trop peur pour le petit frère, qui n’avait que trois ans et ne savait pas encore nager.

    Tout ça était bien loin, à présent, et elle n’avait plus de promesse à tenir pour personne. Elle poussa la porte du bar Chez Marcel et s’installa pour un dernier café en feuilletant une ultime fois le calendrier des marées. Il s’agissait de ne pas se tromper.

    Elle paya sa consommation et se rendit aux toilettes, où elle fit disparaître dans les profondeurs des poubelles à clapet le peu de choses qu’elle avait encore sur elle, son portefeuille, ses papiers d’identité.

     

    Puis elle se dirigea vers la plage Saint-Michel. La marée était effectivement au plus bas et le flux promettait d’être sans pardon.

    fiction,père

    image du site de la commune
    http://www.saintjeanlethomas.com/Les-pecheries-prehistoriques-de-Saint-Jean-le-Thomas_a55.html

  • N comme nature humaine

    En lisant le livre de Dominique Mainard, Pour vous, on pourrait être choqué d'y voir une société dans laquelle tout peut se vendre et s'acheter. Non seulement ce genre de services qui se monnayent depuis longtemps (dame de compagnie, prestations sexuelles...) mais une variété infinie d'autres choses, comme "prêter" un enfant à un couple stérile. Il suffit de trouver le bon intermédiaire et, bien sûr, d'avoir de l'argent. Beaucoup d'argent.

    La narratrice du roman sera cet intermédiaire, grâce à l'agence Pour vous qu'elle a créée et dont elle est "la colonne vertébrale", comme le dit sa secrétaire.

    Mais sans cesse on est balancé entre deux sentiments: c'est choquant, à plusieurs égards, et en même temps tout l'art de l'auteur consiste à nous le faire accepter, comprendre... et même à ressentir de la sympathie pour une femme qui se montre aussi froide et cynique.

    On comprend que la narratrice soit devenue "dure comme une pierre", vu son enfance sans amour. On comprend qu'un contact physique amical la déstabilise, puisqu'elle n'a jamais été câlinée. Tout comme on comprend les demandes les plus dérangeantes de certains "clients". Car chacun a son passé, son histoire, ses drames de vie.

    Alors on lit le roman d'une seule traite - je l'avoue, j'ai rallumé ma lampe de chevet à une heure du matin pour le terminer, alors que je l'avais posé vers 22.30 h. Langue tirée - et quand on est arrivé au bout on ne sait toujours pas quoi penser de cette histoire ni surtout du tour que ça prend à la fin.

    Mais s'il y a une chose dont on est sûre, c'est que Dominique Mainard a l'art de construire une intrigue et de conduire habilement son lecteur là où elle le veut.

    Pour finalement nous donner un livre qui ressemble par certains côtés à un roman d'anticipation (mais alors d'un truc qui serait très très proche de nous, s'il n'existe pas déjà) et à un conte philosophique.

     mainard.jpg

    je l'ai lu dans l'édition "A vue d'oeil" qui a paru en 2010
    Première édition chez Joëlle Losfeld (2008) mais il existe aussi en Folio 

    Lien vers la critique du Magazine des livreshttp://anagnoste.blogspot.be/2012/05/dominique-mainard-pour-vous.html

    Ici l'auteur parle de son livre en 3'54" Clin d'œil http://www.youtube.com/watch?v=gk-MPtrLe2E

    ***

    Et maintenant que vais-je faire?

    Voir si à la bibliothèque je peux trouver d'autres livres de Dominique Mainard, qui pour moi était une inconnue jusqu'à la semaine dernière Cool

  • M comme mamma mia!

    Madame passe ses soirées et son week-end à corriger des examens et elle en lit, des choses!

    Par exemple à la question "quelle est votre opinion personnelle sur les fêtes de fin d'année?":

    - Je déteste le sapin de Noël qu'on met dans notre salon. Il est très laid.

    - Si Noël n'existait pas, je ne verrais jamais ma famille. C'est une fête indispensable!

    - Ma mère aime fêter Noël, je ne comprends pas pourquoi. C'est agaçant!

    - Pendant les fêtes, on mange beaucoup, et manger est mon hobby préféré.

    - Je voudrais bien que ma mère ne soit pas trop bourrée comme toutes les années.

    Ou à la question: "qu'est-ce qu'il te faut pour être heureux?":

    - Pour être heureuse, j'ai besoin d'avoir des enfants mais je n'ai pas besoin d'un homme.

  • L comme lune

    L’étang nocturne est un grand miroir sombre où se reflète la vive lumière de la pleine lune. La petite se plaît dans la contemplation de cette froide déesse de la nuit. Assise sur une grosse pierre, elle aime entendre le ruissellement de l’eau et de temps en temps un cri d’animal.

    Non, la nature ne dort pas en attendant la rosée du matin, et dans le noir tout est grouillant de vie : champignons vénéneux et ensorceleurs, bouquets de graminées se balançant au vent et autres éphémères que la petite, de temps en temps, offre à sa mère pour qu’elle en garnisse le vase rouge qui trône sur le piano fermé.

    Mais tout se fane encore plus vite à l’intérieur et les ravissantes couleurs, la délicatesse des pétales, les sulfureuses digitales finissent tout de suite sur le tas de compost.

    ***

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle
    avec les mots imposés

    Miroir, nature, nocturne, lumière, vénéneux, délicatesse, piano, contemplation, ensorceleur, temps, bouquet, éphémère, intérieur, sulfureux, déesse, rouge, couleurs, ruissellement, ravir, rosée. 

    Thème: la beauté

     

    asphodèle.jpg


  • K comme kaatsing

    Devant le grand portail de l’église, celui qui ne s’ouvre qu’aux mariages, aux enterrements et le premier dimanche de la kermesse d’été, il y a une placette. Elle n’est ni ronde, ni carrée, ni rectangulaire. La petite n’apprendra que dans deux ou trois ans que cette forme-là s’appelle un trapèze.

    Quelques lignes blanches y sont peintes. Quand elle traverse la placette fermement maintenue par la main de sa grand-mère, la petite essaie toujours d’en suivre le tracé en sautillant.

    Le plus souvent, on va vers la droite, pour rentrer directement à la maison. Grand-mère marche vite parce que la rue descend. Puis on remonte par la pâtisserie si c’est dimanche et qu’on doit encore passer prendre le millefeuille ou le saint-honoré chez Blanckaert.

    Vers la gauche, la rue monte et grand-mère s’essouffle rapidement. On va rarement de ce côté. C’est là qu’il y a le centre ville, le marché, les commerces et les cafés. Grand-mère a toujours hâte de se retrouver chez elle. Et la petite aussi.

    Le plus beau jour de l’année, c’est quand la petite tient la main de son papa. Ce jour-là, des hommes habillés de blanc occupent la placette. Ils se lancent une petite balle en faisant de grands gestes pour qu’elle aille le plus loin possible. Mais généralement quelqu’un la rattrape.

    - Pourquoi ils ont seulement un gant ? demande la petite.

    Papa ne répond pas. Il n’a même pas entendu la question. Tout autour du trapèze, des hommes crient « Quinze ». Papa discute en gesticulant. Il a oublié la petite.

    Parfois personne ne réussit à rattraper la balle. La petite a peur qu’on ne la retrouve plus, comme quand petit frère envoie son ballon dans le jardin d’Oscar, le vieux monsieur d’à côté, celui qui raconte des histoires si terrifiantes sur le Peitie Baboe, ce monstre qui vient la nuit pour enlever les petits enfants. Même les enfants sages.

    Puis la balle atterrit dans les pieds de la petite, qui s’en saisit vivement. Elle est dure, tendue de cuir blanc, et on peut y voir le gros fil avec lequel on l’a cousue.

    - C’est une drôle de balle, dit la petite.

    Mais déjà on la lui retire vivement des mains.

    - Ça s’appelle une balle pelote, dit son papa.

    ***

    Texte écrit à l'instigation de la bibliothèque de Leuze
    qui lançait un atelier d'écriture sur le thème du jeu de paume.

    Et puis comme c'était Daniel Simon qui l'animait
    et bien j'y suis allée
    Cool 

     

  • J comme jouets

    Le week-end dernier, de nombreux enfants belges ont eu fort à faire.

    - Le 6, Saint-Nicolas vient chez nous, me dit Sarah, le 7 c'est chez mes beaux-parents l'après-midi et chez ma mère le soir et puis le 8 c'est chez mon père... Les enfants n'auront même pas le temps de jouer avec tous leurs nouveaux jouets.

    Et puis, soupire-t-elle, ils sont beaucoup trop gâtés...

    Je suis contente qu'elle le dise elle-même, parce que j'étais en train de le penser Langue tirée

    Mais qu'y peuvent-ils, ces petits à qui papa, maman, quatre grands-parents, parrain, marraine, oncles et tantes veulent offrir des cadeaux?

    ***

    Certains font coup double (parents divorcés) ou quadruple (grands-parents divorcés). De plus, Saint-Nicolas vient à l'école, on va le rencontrer en ville, dans les grandes surfaces...

    - C'est celui-ci, le vrai? demande la petite fille de Sarah chaque fois qu'elle en rencontre un.

    En néerlandais, on a trouvé l'explication suivante à cette pléthore de faux vieillards à barbe blanche dans les rues: le seul vrai, c'est celui qu'on voit à la télé arriver en bateau à Anvers ou à Amsterdam. Tous les autres, ce sont des "hulpsinten", des "aides"... Voilà pourquoi ils portent parfois des baskets sous leur costume d'évêque, un bracelet du festival de Rock Werchter sous leurs gants blancs, ou une barbe de travers et des verres fumés.

    - Quelle importance, répond Sarah, que celui-là soit le vrai ou un "hulpsint"...

    Bien sûr, quelle importance, doit se dire la petite fûtée du haut de ses quatre ans... du moment qu'il ne se trompe pas de cheminée pour la livraison de mes cadeaux Cool


  • I comme inventaire

    Inventaire des choses qui ont un aspect sale

    Armoires de cuisine dans la future maison d’Adrienne (merci, Vim!)

     okt 2013 (11) - kopie.JPG

    Bottes et bottines après une promenade en forêt (par saison de pluie, c’est-à-dire le plus gros de l’année)

    Chien qui s’est roulé dans des bouses de vache (si ce ne sont pas des étrons humains)

    Dalles de la piazza San Marco une heure après leur nettoyage vigoureux

    Echelle d’Adrienne portant les traces de son utilisation par divers corps de métier

    Façades décrépites de maisons inhabitées (ou qui suintent la pauvreté)

    Grenier abandonné aux souris et aux araignées (pour ne parler que du plus visible)

    Humeurs et autres crachats glaireux qui ornent le trottoir

    Index, pouce et dents du fumeur de longue date

    Jatte de lait pour chats dans laquelle la nuit des tas de grosses limaces sont venues se noyer

    Képi, chapeau ou bonnet de quelqu’un qui ne se lave visiblement ni les cheveux, ni les mains

    Livre qu’on me rend couvert de taches brunes (et écorné, en plus)

    Murs d’où on a retiré les meubles (et ça fait un an que la fée du logis n’est plus passée)

    Ongles noirs après le jardinage (ou l’épluchage de noix)

    Peintures qui s’écaillent et tombent par plaques (l’école doit connaître ses priorités : ordi ou déco ?)

    Quai où se dépose tout le rebut de notre société de consommation

    Rues où les éboueurs ne sont pas passés (surtout si c’est l’été et le sud de l’Italie)

    Salsifis (d’ailleurs quand elle était petite l’Adrienne croyait que c’étaient des sales sifis)

    Toilettes publiques un jour d’été sur une autoroute française (c’est pour ça que Vison Buté appelle ce jour NOIR)

    Urine s’écoulant d’un recoin où des buveurs de bière se sont soulagés en toute impunité

    Vaisselle en attente dans la machine (alors qu’on a mangé du poisson)

    Wagon de train qui a transporté des hooligans britanniques (ivres, mais ça, c’est un pléonasme)

    Xérès hors d’âge (ou tout autre vénérable bouteille) qu’on n’a pas épousseté avant d’en ôter le bouchon

    Yeux de mineur sortant de son trou de houille (ou ceux de l'Adrienne quand elle a une blépharite)

    Zébu et vaches se baignant dans le Gange à côté de vieillards, de femmes et d’enfants faisant la même chose

    ***

    À la manière de Dame Sei Shonagon (une femme de lettres japonaise, auteure de Notes de chevet, l'un des deux chefs-d'œuvre de la littérature japonaise de l'époque Heian), réalisez l’inventaire des choses qui vous marquent: les choses qui ont un aspect sale (Poudreurs d'escampette 186)

  • H comme hédonisme

    L'Adrienne a décidé de vivre selon le "principe de la recherche du plaisir, de la satisfaction" (merci, p'tit Robert Cool)

    Dans tout ce qu'elle fait.

    Une tache de peinture blanche sur le carrelage.

    Des corrections.

    Le paiement des factures.

    Car il vaut mieux ça qu'être dans le coma aux soins intensifs.

    N'est-ce pas?

  • G comme grave, grave!

    - C'est normal, ça? me demande ma Tantine.

    L'aînée de ses petits-enfants a eu son examen de français vendredi. Elle a montré à ma tante (je cite) "une feuille avec des expressions que les jeunes emploient entre eux".

    Elle ajoute: "soi-disant un langage que les jeunes parlent maintenant! et cela faisait partie de son examen!!!!!!!je n'y comprends plus rien!"

    Je devine qu'il s'agit de français argotique, alors j'essaie de lui expliquer que si on veut que nos élèves (non francophones, je le rappelle) comprennent le français tel qu'on le parle dans les films, les chansons... et tel que le parlent les jeunes, on est bien obligés de leur apprendre des expressions du genre "fais gaffe" ou "c'est dégueulasse".

    - Tu serais étonnée, lui dis-je, mais il n'est plus possible de lire même un article sérieux sans qu'il y ait du vocabulaire argotique (ou ce qu'on appelle du parler djeun') dedans...

    Je sens bien que j'ai du mal à la convaincre. Sur la liste de sa petite-fille, il y avait des mots comme 'meuf' ou 'teuf' et là franchement, elle trouve qu'on y va trop fort Langue tirée

    - Evidemment, conclut-elle, j'ai 70 ans mais quand même!!c'est normal tout ça?

    ***

    Attends, Tantine, dans un an ou deux ta petite-fille sera peut-être dans ma classe et alors ce ne sera pas une feuille mais plusieurs pages de cet abominable vocabulaire familier et argotique qu'elle aura à apprendre Cool

    http://www.youtube.com/watch?v=6cgKGlrXhc0

  • F comme flic

    - Ah! s'écrie Sara en me voyant, je suis passée devant chez toi et la police était à ta porte!

    C'était mercredi avant-midi, nous étions à l'école.

    - Ah oui! dis-je après un petit moment d'émoi (tout de même, la police, ça fait quelque chose Langue tirée). C'est pour venir constater si j'habite bien là où j'ai dit que j'habite...

    En m'inscrivant à la commune, le mercredi 20 novembre, j'avais bien précisé que j'étais prof, et que par conséquent l'agent qui viendrait constater qu'il y a une nouvelle habitante dans la maison de tante Fé, devrait le faire après les heures de classe.

    ***

    Samedi vers midi, on sonne chez l'Adrienne. C'est un grand jeune flic rieur, aux joues un peu rosies par le froid.

    - Ah! vous êtes là! s'écrie-t-il.

    On échange quelques phrases, il m'explique ce qu'il me reste à faire pour que mon inscription soit définitive...

    - Mais vous savez, conclut-il en partant, je le savais déjà, que vous habitiez ici.

    pipo en moussa (5).jpg

    Nul flic n'ira constater que mes deux filous sont bien là où ils sont
    Cool
    mais ils y sont bien

    trio (2).jpg

    et forment peu à peu un charmant trio
    Langue tirée
     

  • 7 étapes

    D'abord, il est venu prendre les mesures.

    Puis, il a un peu oublié de passer sa commande.

    Après, il m'a recontactée pour m'annoncer qu'un nouveau chambranle pour une vieille porte allait coûter plus cher qu'une porte neuve.

    J'ai hésité. La porte récupérée est du même modèle que les deux autres portes du salon, avec la même petite vitre, les mêmes petites moulures... Lui, bien sûr, ne jure que par le neuf. Il m'a convaincue que c'était mieux.

    Dans les semaines suivantes, il a été en congé de maladie. Ma mère prétend que c'était pour installer une nouvelle salle de bains chez lui, mais je préfère ne pas la croire.

    Un mercredi soir, il est venu me les livrer. Trois portes neuves avec leur cadre.

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    Enfin, la semaine suivante, il les a placées.

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    celle du salon

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    celle des toilettes et du kot à chauffage

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    Voilà: il n'y a plus qu'à peindre, tapisser et poser les dernières plinthes.

  • E comme exil

    - Je veux partir, dit Muanza.

    Le printemps s’annonce. Gemma a posé un grand drap de lit en coton blanc sur la pelouse et noué son hamac autour de ses deux pommiers en pleine floraison. La chute des pétales blanc rosé donne un air féerique à tout le jardin.

    - Partir ?

    Le mot lui fait mal. Ce qu’il y a entre eux, elle ne le sait pas au juste, jamais Muanza ne parle de ses sentiments.

    - C’est au Canada que je voulais migrer, dit-il. J’ai des amis là-bas. Mais à Anvers on ne m’a pas laissé continuer mon voyage vers Londres.

    - Londres ?

    Gemma ne réussit plus qu’à articuler des monosyllabes. Elle le sait bien, qu’il ne peut pas continuer ainsi, avec de temps en temps des travaux saisonniers, l’entretien des cimetières en octobre-novembre, la cueillette des fraises en ce mois de mai…

    - Tu sais, dit-il, mes amis ne voulaient pas la révolution. Nous voulions juste changer un peu les choses. Nous ne sommes pas dangereux.

    - Je sais, souffle Gemma.

    Son visage a repris une expression sereine.

    - Mais Londres ou le Canada, c’est impossible. Il y a des lois. Des accords internationaux. Le réfugié doit rester dans le premier pays où il pose les pieds, c’est comme ça… Aucun pays ne veut un afflux…

    Elle sent qu’elle s’empêtre dans ses explications. Et qu’elle est à côté du sujet.

    Muanza veut partir. Il partira.

    muanza,désir d'histoires,fiction

    écrit pour Désir d'histoires n°120 avec les mots imposés

    changer – révolution – lit – drap – nouer – coton – cueillette – saisonnier – migrer – afflux – sentiment – expression – chute – mal 

  • D comme douche

     

     

  • C comme cheminées

     Mécréante

    On avait bien expliqué à la petite que dans la nuit du cinq au six décembre, il caracolait sur les toits, suivi de son fidèle Zwarte Piet chargé du sac plein de jouets pour les enfants sages.

    - Tous les enfants du monde entier ? avait voulu savoir la petite.
    - Oui, lui avait-on dit, en précisant une nouvelle fois : tous les enfants sages !

    A six ans, la petite fille n’avait qu’une très vague idée de l’ampleur du monde et du nombre d’enfants qui l’habitaient – sages ou pas sages – mais elle se disait qu’une telle chose était impossible.

    - Tous les enfants du monde en une seule nuit ? C’est impossible ! dit-elle.
    - Mais si, c’est possible ! N’oublie pas que c’est un saint !

    Les saints savent faire des miracles. C’est son institutrice qui le lui a dit.

    - Près de la cheminée, a dit la maîtresse, vous mettrez une petite douceur pour saint Nicolas et une carotte pour son cheval.
    - Chez moi, dit Bernadette, dont les parents étaient fermiers, on met une betterave pour le cheval!
    - Chez moi, dit Catherine, fille de commerçants, on met une bière pour saint Nicolas et du sucre pour le cheval!

    C’était sans doute pour ça que chez Catherine le saint homme venait déjà des jours à l’avance : chaque matin du mois de décembre, elle trouvait des friandises et des cadeaux à côté de la cheminée. En échange d’une trappiste brune.
    Chez la petite, on ne mettait rien du tout, ni pour le cheval, ni pour le saint.

    - Et pourquoi nous on ne met pas une bière pour saint Nicolas ?
    - Mais réfléchis ! dit la mère. Il serait saoul, si tout le monde lui donnait une bière !

    C’était vrai, bien sûr. Et alors il tomberait du toit ou se tromperait de cheminée.

    - Et il passe vraiment par la cheminée ? demandait encore la petite.
    - Mais oui, évidemment ! lui disait-on. Par où veux-tu qu’il entre ?
    - Ben… par la porte !
    - Mais la porte est fermée à clé, tu sais bien.

    Oui, mais on a bien dit que c’était un grand saint ? et qu’il faisait des miracles ?
    La petite réfléchit si fort que ça fait des plis au-dessus de son nez.

    - Mais la cheminée, c’est sale !
    - …
    - Et le feu brûle !
    - …

    La petite s’étonne que les grandes personnes n’aient pas pensé à tout ça avant elle. Devant la cheminée, il y a le poêle au charbon. On y fait du feu en continu, jour et nuit. Ne faudrait-il pas l’éteindre pour la nuit du cinq au six décembre ?

    - Je t’ai déjà dit que c’est un saint, répète la mère avec de l’impatience dans la voix, alors va dormir et ne pense plus à rien !

    Couchée dans son petit lit, l’œil rivé à la fenêtre par où elle voit les toits et les cheminées du pâté de maisons d’en face, la petite ne dort pas. Elle veut voir de ses propres yeux le grand saint, son cheval blanc, Zwarte Piet et le gros sac de jouets.

    Elle veut bien croire qu’il existe, puisque effectivement le matin du six décembre il y a une poupée pour elle et des jouets pour le petit frère, mais cette histoire de toits et de cheminées, non vraiment, elle n’y croit pas !

     

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    dans la maison de tante Fé, il faudra être un bien grand saint...
    la cheminée n'a même plus de trou
    Langue tirée

     


  • B comme bottillons

    Le 20 novembre l'Adrienne a chaussé ses bottillons rouges

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    pour se rendre à l'hôtel de ville 

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    et s'inscrire dans sa nouvelle commune

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    La chose s'est faite en moins de cinq minutes

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    et l'Adrienne en est ressortie toute guillerette.

    ***

    Le même soir, la première neige est tombée... à gros flocons!

    La haie et les hortensias étaient encore tout blancs le lendemain matin et l'Adrienne est allée à pied à l'école en chantant Langue tirée

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  • Adrienne et les corps de métier (6)

    On était en avril et l'Adrienne montrait son toit et la charpente à l'homme de l'art qu'elle avait contacté quelque temps auparavant. Une fois le verdict posé, elle lui demande:

    - Et les travaux, vous pourriez les faire quand?
    - Quand? dit-il en se grattant l'arrière du crâne.

    L'Adrienne lui laisse tout le temps nécessaire à la réflexion. Une ou deux minutes bien comptées plus tard, il émet la sentence:

    - Ce sera pour octobre.
    - Octobre? fait l'Adrienne, qui aime bien s'entendre confirmer cette information capitale.

    Nouveaux grattements, nouvelle pause de réflexion.

    - Oui, ce sera octobre.

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    ***

    On était en été et l'Adrienne est allée chez l'homme de l'art pour mettre au point les derniers détails de l'opération TOIT. 

    - Et pour la date des travaux? lui demande-t-elle avant de le quitter.
    - Ce sera comme on a dit: octobre.
    - Ah! formidable! fait une Adrienne tout heureuse. 

    ***

    On était en septembre et l'Adrienne se réjouissait d'avoir bientôt un bon toit, bien solide, bien isolé, avec une vraie fenêtre. Avec un grenier où elle pourrait entreposer tout ce qui est encore tellement utile mais ne trouve pas de place dans la maison.

    - Vous venez quand? demande-t-elle un de ces matins où elle a rassemblé tout son courage et pris son téléphone.
    - Ooohhh... ce sera vers la fin du mois...

    L'Adrienne en a bien eu le coeur un peu serré, surtout que le temps était au beau fixe et qu'elle en avait naïvement conclu qu'il avait bien pu avancer dans ses travaux. Mais que voulez-vous qu'elle fasse: la fin du mois, c'était encore en octobre, il n'y avait rien à dire.

    ***

    On était en octobre et tout l'entourage d'Adrienne l'exhortait à ne pas lâcher la pression, sous prétexte que c'est le client qui réclame le plus qu'on sert en premier. Elle reprend donc son courage et son téléphone. Mais dès qu'elle a décliné son identité, on lui dit d'un ton sans réplique:

    - Ce sera pour début novembre!

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    On était en novembre, le temps était au gris et à la pluie quand l'Adrienne a pris une dernière fois son courage et son téléphone...

    Mais vous n'êtes pas bêtes et il y a longtemps que vous avez compris, n'est-ce pas?

    L'Adrienne l'attend encore, son nouveau toit, solide, étanche, isolé et avec une vraie fenêtre.

    maison a vendre

    surtout qu'entre-temps, la lucarne est cassée...