• X c'est l'inconnu

    - Un inconnu dans ta maison ? Et Pierre qui rentre toujours si tard et doit aller à des tas de congrès, ou que sais-je ? Mais tu es folle, ma vieille ! Complètement folle !

    Marie hausse les épaules. Pas la peine de discuter avec Anne, ni avec les autres, personne ne semble comprendre son geste.

    - Et quand vous partirez en voyage, vous ferez quoi ? Vous l’emmenez ou vous le laissez seul chez vous ? Non, vraiment, je ne comprends pas ton insouciance ! Tu ne lis donc pas les journaux ? Tu oublies ce qui se passe dans le monde, ici comme ailleurs ?

    Marie n’a pas envie de recommencer à expliquer ses motifs. Elle abandonne la lutte. On verra bien comment ça se passera.

    - Et puis, même si c’est quelqu’un de fiable, il y aura tant de différences à surmonter ! Ça me semble tellement chimérique de voir ça comme une belle aventure, une découverte d’un monde nouveau…

    Bien sûr, Marie a eu le temps de penser à tout ça elle-même : que peut-être Muanza dépérira de nostalgie, que son soleil africain lui manquera, que le dépaysement sera trop grand ou tout simplement qu’il n’aimera pas sa cuisine.

    - Tu as raison, ironise-t-elle, cet homme est sûrement un fou dangereux.

    Et dans un grand geste, elle continue sur sa lancée :

    - Echanger les rivages du delta de Densu pour l’asphalte de nos villes, les lacs d’un bleu améthyste pour nos horizons souvent gris, laisser femme et enfant à une distance si lointaine pour se retrouver dans un pays qui va tout mettre en œuvre pour le rejeter… Tu as raison, c’est complètement fou !

     lac.JPG

     http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e7/Volta_lake_from_the_Saint_Barbara_Church.JPG

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n° 23
    avec les mots imposés suivants
    dont on pouvait en laisser tomber un (heureusement, car je ne voyais pas comment utiliser harmonieusement "mutation"!)

    Inconnu, nostalgie, rivages, différence, dépaysement, horizon, recommencer, mutation, ailleurs, lointain, voyage, insouciance, oublier, découverte, chimérique, aventure, soleil, distance, ici, asphalte, abandonner, améthyste.

     

    asphodèle.jpg

     

  • W comme Walter

    Walter s'est inscrit comme participant à un "philocafé" dans sa belle ville au bord du fleuve.

    Walter se dépêche de s'installer le premier autour de la grande table ovale.

    Quand tout le monde a pris place, il se rend compte qu'il est mal là où il est. Le soleil le gêne, ou il ne voit pas assez bien le philosophe. Il faut déménager une chaise et tout le monde doit bouger, reculer ou avancer. (1)

    C'est vrai qu'il y a un soleil magnifique qui entre par la grande baie vitrée. Aussi le philosophe ouvre la porte pour faire entrer un peu d'air frais et surtout de l'oxygène, le petit salon ovale étant rapidement confiné. Mais au bout de cinq minutes, Walter exige qu'on la referme.

    - Je sens un petit courant d'air, dit-il. 

    Le philosophe demande à tous les participants de noter la question dont ils voudraient débattre, ensuite il proposera de voter à main levée afin de choisir la question du jour. Walter ne note rien.

    - Je veux qu'on discute de ceci, dit-il: C'est quoi, la philosophie?

    Bref, avec un Walter dans le groupe, le philosophe a autant de boulot qu'avec une classe entière d'ados rétifs. Car être un Walter, ça signifie:

    - j'impose mes réponses: il faut que les autres comprennent le plus vite possible qu'ils sont des ignares

    - je parle de protons et de photons parce que je suis venu pour montrer comme je suis cultivé et érudit (2)

    - je ne lève pas la main pour parler, comme c'est demandé: je parle plus fort que les autres

    - je tiens à mes deux ou trois slogans et je les assène constamment: ce n'est pas le but que d'autres émettent aussi une opinion, ils sont là pour m'écouter

    - je coupe immédiatement la parole à ceux qui disent des choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord (3)

    Et bien vous savez quoi?

    L'Adrienne n'aime pas Walter même s'il lui fait aimer encore plus ses ados Rigolant

    ***

    (1) un Walter, par définition, c'est quelqu'un que tout le monde connaît tout de suite.

    (2) la preuve, je sais que "Je pense donc je suis" a été écrit par Sartre Langue tirée

    (3) et je ne suis d'accord avec rien car moi seul ai raison Cool

     

  • V comme visage

    Je me demande, s’il n’y avait pas les photos pour nous les rappeler, ce qu’on retiendrait des visages aimés et disparus. Fait-on attention aux multiples nuances dans la couleur des yeux, quand on est un enfant ? Et si on finit par ne plus se souvenir du timbre de la voix, serait-ce différent pour les traits du visage ?

    J’ai complètement oublié le visage qu’elle avait à cinquante ou soixante ans, alors que j’étais une petite fille. Pourtant, de nombreuses photos d’elle me la montrent à ces moments-là. Je ne me souviens que du visage de ses quatre-vingts ans.

    Le visage qu’elle préférait était celui de sa jeunesse. Celui de la photo où on la voit le jour de ses noces. Avec son chignon si bien coiffé et d’où s’échappent pourtant déjà des frisettes sur les tempes, autour de l’oreille, dans la nuque. Avec son joli cou sans la moindre ride, ses joues lisses, son regard franc.

    Elle aurait sûrement voulu qu’on se souvienne de ce visage-là et pas de celui où le temps qui passe a laissé ses marques inexorables.

     

    Mais c’est celui-là que j’aime.

     

  • U comme urgence

    J’écris dans l’urgence, la frénésie. Sans délai, en toute hâte.

    J’écris dans le bonheur, le plaisir, la joie.

    J’écris dans le doute. J’hésite sur un mot, sur un sujet. Je m’autocensure.

    J’écris sur du papier et j’écris à l’écran. Je tapote à deux doigts, j’use les touches avec mes ongles. On ne voit plus le E. Le S et le T sont déjà endommagés aussi. J'écris au crayon, au stylo : le noir, le bleu, le rouge, le vert. J’écris tout le temps dans ma tête. A toute heure du jour. J’écris. Sur des feuillets, des carnets, des blocs-notes.

    J’en ai perdu un dernièrement à Bruxelles. C’est la première fois que ça m’arrive. Je me demande ce qu’en fera celui qui le trouve.

    ***

    - Il voudrait devenir écrivain, me dit l’ami G*** à propos de son plus jeune fils, celui qui est docteur en physique.
    - Ecrivain, dis-je sans réfléchir, on ne le devient pas. On l’est.

    Ce cri du coeur ne voulait rien dire d’autre que ceci : s’il a envie de devenir écrivain, c’est simple. Qu’il n’attende pas. Qu’il écrive.

    Dans l’urgence, la frénésie. Le bonheur, le plaisir, la joie. Sur du papier ou à l’écran.

     

    Mais pas sur des blocs-notes qu’il risquerait de perdre en chemin.

    Langue tirée

     

    en réponse à la question du mardi chez Olivia
    "Comment écrivez-vous?"
    http://oliviabillingtonofficial.wordpress.com/2014/02/18/cest-mardi-comment-ecrivez-vous-5/

  • T comme tag

    the-cracking-chrispmouse-bloggywog-award.png

    Voilà un tag aux accents de Noël alors qu'on est en février, mais ça ne se refuse pas, n'est-ce pas Cool.

    Il m'est envoyé par Olivia (http://oliviabillingtonofficial.wordpress.com/2014/02/11/cracking-chrispmouse-bloggywog-award-ca-cest-du-nom/) et ses règles sont les suivantes:

    • Afficher le logo du Prix sur votre Blog.
      Faire un lien vers la personne qui vous a nominée.
      Dire 7 choses à propos de vous.
      Nominer 15 (plus ou moins) autres bloggeurs, bloggeuses, pour recevoir ce Prix avec le lien de leurs Blogs.
      Informer ces bloggeurs-bloggeuses de leur nomination ainsi que les règles.

    Ces deux derniers points, bien sûr, ayant pour seul et unique but qu'aucun blog ne soit épargné Langue tirée mais rassurez-vous, je ne relance personne, ceux qui aiment ça n'ont qu'à se servir (je sais que parmi mes lecteurs un tas de gens détestent les tag)

    Dire 7 choses sur moi, trop facile, vu qu'on ne précise pas qu'elles doivent être inédites Rigolant

    1.l'Adrienne aime se gaver de .................... chocolat!

    2.l'Adrienne est prof de ............................. FLE

    3.l'Adrienne est accro à ............................ son ordi

    4.le membre de sa famille qu'elle aime le plus est sa ................................... carissima nipotina

    5.son plus grand regret est de ne pas avoir appris ....................................... la musique

    6.depuis qu'elle a déménagé, elle a dû se séparer de ................................... ses chats

    7.la destination de ses prochaines vacances, c'est ........................................ Rome

    Ah! voilà tout de même une chose que vous ne saviez pas encore Langue tirée

     

     

  • Stupeur et tremblements de prof

    Lundi dernier, les élèves de sixième (la Terminale) étaient encore plus fatigués que d'habitude. C'est pâle, ça bâille en oubliant parfois de mettre la main devant la bouche, ce n'est pas très réactif et ça a des yeux qui se ferment tout seuls. Normal, le vendredi il y a eu la soirée des rhétos, la teuf, la boum, appelez ça comme vous le voulez. Leur soirée.

    - Alors, dit Madame au moment où ils quittent la classe, vous êtes contents? Tout s'est bien passé?

    Oui, il y a eu du monde, donc du bénéfice. L'argent servira à financer des activités. L'ambiance était bonne.

    - J'ai vu aux photos sur fb qu'il y avait beaucoup d'anciens élèves, dit encore Madame. Et même des anciens élèves d'il y a quelques années.

    C'est assez rare pour le souligner. Généralement, après avoir quitté l'école, ils se sentent vite "trop vieux" pour sortir dans des endroits où ils rencontrent des "gamins" et des "gamines" du secondaire.

    - C'est vrai, dit Kato, surtout vers cinq heures du matin...

    - Comment? dit Madame ahurie. Les soirées durent jusqu'à cinq heures du matin, de nos jours?

    - Elle a même duré jusqu'à sept heures, dit-elle.

  • 22!

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    Crédits photo © Kot

    http://www.bricabook.fr/2014/02/trois-souffles-atelier-decriture/

    On m’a dit fais gaffe, à Paris ne lâche jamais ta valise, on pourrait te la piquer.

    On m’a dit tu sais l’hiver à Paris il fait froid, tu auras besoin d’un vêtement chaud.

    On m’a dit dans le métro à Paris prends bien soin de rester le plus près possible d’une porte, ainsi en cas de contrôle, hop tu sautes sur le quai.

    J’ai tout fait comme ils m’ont dit.

    Et puis je me suis endormi.

    Quand je me suis réveillé, j’étais arrivé en bout de ligne. Ma valise avait disparu, ma doudoune avait été travaillée au cutter pour me voler mon portefeuille et la police m’attendait sur le quai.

  • R comme retour en arrière

    Pierre, c'est le grand ténébreux, au sens littéral et encore davantage au sens figuré. Les yeux sombres, la peau claire, la voix un peu caverneuse prenant souvent des inflexions dramatiques, grandiloquentes, comme s'il était un comédien sur une scène de théâtre. Pour lui, la situation est toujours grave et désespérée, l'humanité se trouve au bord du gouffre et Dieu, s'il existe, n'est qu'un fort piètre scénariste.


    Heureusement, Marie le connaît par cœur et lit en lui comme dans un roman. Elle sait qu'il n'est pas asocial, comme beaucoup le croient, qu'il est plutôt un grand timide. Elle sait que sa faculté d’adaptation n’est pas énorme, aussi introduit-elle chaque petit changement avec diplomatie et circonspection. Elle propose, bien longtemps à l’avance, pour qu’il puisse y réfléchir, se faire à l’idée et l’accepter.

     

    C’est ainsi qu’elle a procédé pour le groupe de soutien aux sans papiers et aux demandeurs d’asile. Alors oui, ils iront à cette réunion, finalement.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires 125
    avec les mots imposés
    ténébreux – sombre – gouffre – clair – caverneux – roman – asocial – adaptation – théâtre – dramatique – scénariste – comédien – grandiloquent 

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  • 20 vies

    Celui qui a fumé la pipe jusqu’à ses 93 ans sans développer un cancer
    Celle qui aimait tant les gâteaux et qui est devenue diabétique
    Celui qui était tellement perfectionniste qu’il a fait un infarctus au moment où tout lui échappait
    Celle qui est morte du cœur comme tous ses frères et sœurs
    Celui qui est parti en Amérique pour devenir millionnaire et qui faisait rêver ses frères et sœurs
    Celle qui a vécu le plus longtemps de toute sa fratrie parce qu’elle était dans un couvent
    Celui qui est mort à la guerre de 14 à deux semaines de l’armistice
    Celle qui ne voulait qu’un seul enfant parce que sa mère en avait eu quatorze
    Celui qui après son veuvage a épousé sa belle-sœur pour qu’elle élève ses quatre enfants
    Celle qui s’est mariée trois fois et a été trois fois veuve
    Celui qui a tiré le bon lot et a échappé à la conscription militaire
    Celle qui a vécu de sa naissance à sa mort (à 85 ans) dans la même maison
    Celui qui avait 70 ans quand il a vu la mer pour la première fois
    Celle qui a dû arrêter l’école à 14 ans parce que son père était mort
    Celui qui, à six ans, faisait six kilomètres à pied le matin et six le soir pour aller à l’école primaire
    Celle qui, à six ans, est photographiée entre son papa et sa maman
    Celui qui a mis sa famille wallonne à l’abri à Joyeuse (Ardèche) pendant toute la durée de la guerre de 40
    Celle qui était l’aînée de dix enfants et qui a élevé les trois cadets
    Celui qui, pendant l'occupation allemande, transportait tous les jours dans un petit cartable ce qu’il était allé payer à prix d’or chez les fermiers.
    Celle qui à 18 ans est partie au Congo pour y être institutrice

    ***

    Et celle qui se souvient de tout ça
    à s'en encombrer la tête

  • Question existentielle

    Qu’est-ce qui n’existe pas?

    Ce petit thème de méditation attend de vous une réponse brève, de forme libre…

    http://interludephilo.wordpress.com/2012/03/05/quest-ce-qui-nexiste-pas/

    Il y en a qui disent que le progrès n’existe pas : tout va plus mal qu’avant, disent-ils.

    Il y en a qui disent que Dieu n’existe pas : je ne l’ai jamais rencontré, disent-ils.

    Il y en a qui disent que l’amour n’existe pas : ce n’est qu’une question de chimie, disent-ils.

     

    Il y en a même qui disent que la Belgique n’existe pas...

  • P comme photos

    Je possède une photo de mon père et cinq photos de ma mère (au dos de la photo de mon père, j’ai essayé d’écrire, à la craie…) 
    La deuxième photo [...] ma mère a un grand chapeau de feutre entouré d’un galon, et qui lui couvre les yeux. Une perle est passée dans le lobe de son oreille. Elle sourit.
    Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, p.45 et p. 73-75

    Je possède une photo…

    Je possède une photo de mon père à dix-huit ans, sans doute la première où il porte un pantalon long. Sur celles de l’adolescence, il est soit en culotte courte, soit en pantalon de golf, comme Tintin… dont il a d’ailleurs aussi la coiffure, même si c’est sans le faire exprès : jusqu’à la fin de sa vie, il a gardé sur le dessus du front une grosse mèche de cheveux qui tenait absolument à boucler vers l’arrière.

    Il sourit sur cette photo, chose assez rare pour être soulignée. Généralement, il garde un air sérieux en fixant l’objectif, exactement comme moi durant toute mon enfance, alors qu’on me priait, exhortait, menaçait pour que je sourie. Je faisais des efforts, je croyais sourire, mais mon expression était de plus en plus triste, jusqu’au bord des larmes. Ça énervait beaucoup mon père, cette incapacité. Si j’avais su alors qu’il en avait été de même pour lui, ça m’aurait rassurée.

    Son veston de laine sombre est bien boutonné, sa cravate bien nouée, sa raie bien nette. Toute sa vie, il a eu un peigne en poche et se recoiffait au moindre coup de vent ou après avoir ôté son chapeau.

    - Une des choses dont je me souviens, m’a dit l’autre jour l’ami Gaëtan, c’est que la seule et unique fois où j’ai vu ton père, j’ai remarqué comme sa raie était bien tracée.

    ***

    Je possède de nombreuses photos de ma mère à dix-huit ans. On l’a habillée comme une princesse et emmenée chez un grand photographe. Ses cheveux ont été savamment bouclés dans une coupe courte qui la met en valeur. Autour du cou, elle porte un gros collier à trois rangs de perles. Au poignet droit, le lourd bracelet d’or qu’elle a reçu de ses parents pour son 18e anniversaire et qui a été réalisé par un orfèvre tout spécialement pour elle d’après un croquis. Il représente des feuilles dont j’ai toujours pensé que c’était du lierre.

    Elle est assise sur une banquette qui disparaît complètement sous les plis lâches et soyeux de la jupe. Elle a les bras nus et pose délicatement les mains sur les genoux. Sur la première prise, le corps est en profil et la tête tournée vers l’objectif. Elle sourit en ployant légèrement son joli cou, sa taille fine.

    Sur les autres photos, elle est debout et de face. Celles-là n’ont pas été jugées assez bonnes pour en faire un agrandissement à accrocher au salon.

    - Moi ? se récrie-t-elle avec véhémence. Moi, une enfant gâtée ? Pas du tout ! Absolument pas du tout !

    Ce n’est pas ce que racontent les photos.

    ***

    pour les fans de Perec
    une belle interview de l'auteur ici

    http://www.youtube.com/watch?v=AwMTvi3XdPU

    (durée 25 minutes)

  • O comme Ostende à Bruxelles

    Deux Ostendais à Bruxelles

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     Leon Spilliaert, Carnet de croquis, 1907-1909

    (photo prise au Musée Fin de Siècle à Bruxelles)
    Pour voir un de ses autoportraits, suivre ce lien vers le musée d'Orsay: http://www.musee-orsay.fr/index.php?id=851&L=0&tx_commentaire_pi1%5BshowUid%5D=9680&no_cache=1

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    James Ensor, Le lampiste, 1880,
    est une des premières oeuvres de l'artiste

    (photo prise au Musée Fin de Siècle à Bruxelles)

    Pour une rétrospective James Ensor, suivre ce lien vers le Musée d'Orsay:
    http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/au-musee-dorsay/presentation-detaillee/article/james-ensor-23206.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=649&cHash=14de26bf1a

     

  • N comme nouveau, nouvelle

     Pour faire un nouveau toit, il vous faut

    des hommes
    du matériel
    du beau temps

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     Il a fallu attendre février pour que ces trois conditions soient réunies

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     Et le travail a duré une semaine entière

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     Prochaine étape: isoler et refaire le toit plat.

    Quand les trois conditions seront de nouveau réunies.

  • M comme merle

    Le merle - Théophile Gautier (Emaux et Camées)

    Un oiseau siffle dans les branches
    Et sautille gai, plein d'espoir,
    Sur les herbes, de givre blanches,
    En bottes jaunes, en frac noir.

    C'est un merle, chanteur crédule,
    Ignorant du calendrier,
    Qui rêve soleil, et module
    L'hymne d'avril en février.

    Pourtant il vente, il pleut à verse ;
    L'Arve jaunit le Rhône bleu,
    Et le salon, tendu de perse,
    Tient tous ses hôtes près du feu.

    Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
    Comme des magistrats siégeant.
    Leur blanc tribunal examine
    Un cas d'hiver se prolongeant.

    Lustrant son aile qu'il essuie,
    L'oiseau persiste en sa chanson,
    Malgré neige, brouillard et pluie,
    Il croit à la jeune saison.

    Il gronde l'aube paresseuse
    De rester au lit si longtemps
    Et, gourmandant la fleur frileuse,
    Met en demeure le printemps.

    Il voit le jour derrière l'ombre,
    Tel un croyant, dans le saint lieu,
    L'autel désert, sous la nef sombre,
    Avec sa foi voit toujours Dieu.

    A la nature il se confie,
    Car son instinct pressent la loi.
    Qui rit de ta philosophie,
    Beau merle, est moins sage que toi !

    Merle blanc 

    Le prof de maths a 55 ans, des verres épais comme des fonds de bouteille et une réputation d’ours.

    - Chaque fois qu’on a un test de maths, dit Stijn, le premier de la classe, je stresse comme un fou.
    - Mais pourquoi donc ?

    Ce n’est pas toujours rationnel, à quoi tient la réputation d’un prof, d’où elle lui vient et s’il la mérite vraiment. Dans le cas du collègue de maths, ses grands coups de gueule le font passer pour un rustre sans cœur – ce qu’il est loin d’être – mais le plus bizarre de tout, c’est qu’il a une réputation d’alcoolique, alors qu’il ne boit que des canettes de coca light.

    Puis, tôt ou tard un sourire légèrement moqueur apparaît sur toutes les lèvres quand quelqu’un dit : « En zijn duivenkot ! »

    Parce qu’il est colombophile. Donc ringard.

    Jusqu’à ce quelqu’un lance :

    - L’oncle de ma copine, il est aussi colombophile, et il vend les œufs de ses meilleurs pigeons à 1500 euros pièce !

    Au  silence qui suit, on sent tout le respect dû à l’argent, parmi ces jeunes qui font des études d’économie.

    - Bon, dit Madame, à moitié rassurée sur la vision qu’ils ont de son collègue. Il se fait tard. Si on allait manger ?

    Le pigeonneau, se dit-elle en fermant à clé la porte de sa classe, c’est tout de même excellent. Avec des petits pois et du gratin dauphinois.

     poesie,litterature,printemps,hiver,défi

     écrit pour le Défi du samedi 285, Les aventures d'un pigeon voyageur

  • L comme loin de Bruxelles

    Dimanche de pluie avec son danger de morosité. Vie au ralenti dans la routine quiète de l’intimité. Journée un peu vide avant de reprendre le travail et ses emmerdements. Instant figé dans un silence studieux. Le feu se meurt sans l’âtre.

    Marie étudie ses dossiers en poussant de temps en temps un profond soupir. Pierre s’occupe d’un vague projet créatif mais se sent un peu oppressé, sans bien savoir pourquoi. La panne le guette. Il hésite sur le choix d’un mot, d’une couleur. Il bâille. La fatigue de la semaine s’est accumulée. Il se sert un whisky et revient à son ordi.

    Le chien traverse le jardin en zigzaguant, langue pendante, attiré par un tas d’odeurs à droite et à gauche. Il se fiche de la pluie de février.

    - Je pense, dit Marie en se dirigeant vers la porte pour la lui ouvrir, que nous devrions aller à cette réunion.

    ***

     écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°22
    avec les mots imposés
    projet, dimanche, emmerdement,  penser, intimité, hésiter, oppresser, pluie, savoir, morosité, panne, créatif, silence, bâiller,  fatigue, mourir, soupir, ralenti, routine, figé, vide et whisky, xyste, zigzaguer

    muanza,désir d'histoires,jeu,fiction

    Je n’ai pas utilisé le mot xyste parce que la galerie couverte d’un gymnase de l’antiquité grecque ne convient pas du tout à mon histoire. Qu’on me le pardonne.

    Clin d'œil

  • K comme kraft

    - Si un jour j’ai un enfant, dit Gemma en reprenant une gorgée de thé vert, on m’installera dans une grotte et on me chantera des Ave Gemma immaculée conception…

    - Arrête ces foutaises ! Tu finiras bien par tomber sur la perfection…

    - Tu sais bien que je ne recherche pas la perfection…

    - Mais ton Muanza, là… ne me dis pas que tu t’es fait arnaquer ?

    - Arnaquer, non ! le pauvre, il est innocent, c’est moi seule qui m’étais monté la tête… Quand je pense que la seule fois où j’ai voulu l’embrasser il a fait un bond en arrière comme si j’étais un serpent à sonnette !

    - Divine pudeur, rit Sophie, pour qui ces deux mots sont devenus le nom par lequel elle désigne Muanza. Quel changement, après ton Matteo qui te collait à la peau nuit et jour…

    Silence. Chacune poursuit ses pensées et ses souvenirs des amours malheureuses de Gemma. Matteo, le dernier en date, qui lui promettait des vacances paradisiaques mais jouait tout son argent au casino.

    - Et ton paquet, finit-elle par demander, n’y tenant plus de curiosité, tu ne l’ouvres pas ?

    Sophie aimerait savoir ce que Gemma cache dans ce sac d’un supermarché où elle ne va jamais. Elle en sort un petit paquet grossièrement emballé dans du papier kraft et entouré d’une ficelle.

    En l’ouvrant, Gemma y découvre une longue bande de tissu de coton entièrement rebrodé de jaune, de rouge et de vert. Au milieu de motifs stylisés, elle y lit son prénom en grandes lettres majuscules finement cousues au petit point.

    - Qu’est-ce que c’est que ça ?

    - Un cadeau de Muanza. Ou plutôt de sa femme. C’est elle qui l’a brodé pour moi.

    - Ah ! oui, logique ! dit Sophie en pouffant de rire. C’est sûrement pour te remercier d’avoir respecté sa Divine Pudeur ! 

    Muanza, fiction

     

    écrit pour un Désir d'histoire d'il y a quelque temps
    mais pas envoyé 
    les mots imposés étaient 
    perfection – divin – paradisiaque – immaculée – conception – foutaise – changement – arnaquer – casino – supermarché – paquet – kraft – logique

  • J comme j'aime

    J'aime le printemps

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    Isidore Verheyden, Verger au printemps, 1878
    année de naissance de mon arrière-grand-père Edmond
    (photo prise au Musée Fin de Siècle, à Bruxelles)

    J'aime l'été

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     Edouard Vuillard, Les deux écoliers, 1894
    Ils me font penser aux albums de Quick et Flupke que possédait mon père
    (photo prise au musée Fin de Siècle à Bruxelles)

    J'aime l'automne

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    Adrien-Joseph Heymans (1839-1921), Paysage en Campine
    Je ne suis jamais allée en Campine
    on y parle une langue que je ne comprends pas 
    Langue tirée
    (photo prise au musée Fin de Siècle à Bruxelles)

    J'aime l'hiver

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    Guillaume Vogels, La neige, soir, 1883
    Même si nous n'en avons pas eu, cet hiver
    et même si Nipotina trouve qu'on aurait besoin de vraies gelées
    (photo prise au musée Fin de Siècle à Bruxelles)

    J'aime Emile Claus, en toute saison

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    Emile Claus, Arbres le long de la Lys, 1892
    (photo prise au musée Fin de Siècle à Bruxelles)

     

  • I comme il

    Il a cinquante ans. Il est général en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il réside à Milan. Il porte une tunique au col et au plastron brodés de dorures. Il a soixante ans. Il surveille les travaux d’achèvement de la terrasse de son château. Il est frileusement enveloppé d’une vieille houppelande militaire. Il voit des points noirs. Le soir il sera mort. Il a trente ans. Il est capitaine. Il va à l’opéra…

    Claude Simon, Les Géorgiques, Minuit, 1981.

    Il

    Il a 13 ans. Il doit arrêter l’école. Il n’en a pas envie mais c’est ainsi. Il ne proteste même pas. Tous ses aînés travaillent. Ce n’est ni son intelligence ni ses boucles blondes ni ses deux ans de latin qui pourront y changer quelque chose. Le père, les frères aînés, chacun a décidé à sa place. On ne fera pas d’exception pour le petit dernier, il ira à l’usine, comme les autres. D’ailleurs, en août la guerre est déclarée. Qui sait si on ne fermera pas les écoles, de toute façon ? Il est temps qu’il gagne sa vie, lui aussi.

    Il a 63 ans. Il est couché dans un lit d’hôpital. On ne lui a pas dit de quoi il souffre. Il a du mal à respirer. C’est son asthme, sûrement. Et cette douleur au ventre, les médecins s’en occuperont. Il est fatigué. Le soir, dans sa chambre, les visiteurs parlent bas. Sa femme ne vient qu’après la fermeture du magasin, ses fils après le travail. Aujourd’hui c’est dimanche et ils sont tous là. Même les belles-filles et sa cadette avec son fiancé. Ils parlent entre eux. Ils parlent aux infirmières. Il laisse faire. Que peut-on faire d’autre que s’abandonner ? Rien. La vie le lui a assez appris.

    Il a 23 ans et il est amoureux. Il se marie avec la plus jolie brune de la ville. C’est ce qu’il se dit. Jolie et douce. Ils seront heureux. C’est ce qu’il se dit. Ils auront des enfants. Autant qu’elle voudra. Mais tout de même pas quatorze, comme ses propres parents. Ils sont d’accord là-dessus. Ils sont d’accord sur tout. Sauf sur le prénom qu’ils donneront à leur premier fils. Mais c’est elle qui décidera. Il rêve de toute une vie de bonheur avec elle. Toute une vie à sentir ses jolis doigts s’enfoncer dans ses boucles blondes. Elle adore ça. C’est ce qu’elle dit. Et elle rit. Toute une vie c’est-à-dire dix ans.

    Il a 43 ans et il est père pour la cinquième fois. C’est une petite fille. Il espère que celle-ci ne mourra pas comme les deux autres. Il n’ose plus rêver. C’est de nouveau la guerre. Une balle a traversé la vitrine du magasin. C’est un miracle que personne n’ait été atteint. Et des miracles, il le sait, on ne peut pas en avoir plus d’un sur toute une vie. Sur la table, du pain noir ou des rutabagas. Ses deux fils sont maigres et pâles. Deviendront-ils jamais des hommes, à ce régime-là ? L’aîné lui cause beaucoup d’inquiétude. Il a 18 ans et veut rejoindre ses amis du maquis. Lui qui ne s’est jamais fâché de sa vie a tapé du poing sur la table pour le lui interdire. Mais l’écoutera-t-on ?

    Il a 33 ans. Il a perdu ses boucles blondes et sa femme. Il est inconsolable. Pour la seconde fois dans sa vie, il laisse sa fratrie décider de tout. On place le nouveau-né dans une institution. Les trois autres enfants iront chez une de ses sœurs. Tu ne peux pas rester ainsi, disent ses frères. Tu ne peux pas pleurer éternellement, disent-ils. Remarie-toi, disent-ils. Tes enfants ont besoin d’une mère, disent-ils. Ta sœur ne peut pas les garder à l’infini, disent-ils. Tu ne peux pas rester seul, disent-ils. Epouse donc la sœur de ta femme, disent-ils. Alors il finit par le faire. Ça leur prend tout de même plus de trois ans pour le convaincre.

    Tu as 63 ans et tu meurs dans ce lit d’hôpital sans qu’on m’ait accordé la permission de te revoir. Tu iras le voir quand il ira mieux, disaient-ils. Quand c’est qu’il ira mieux ? On ne m’a pas dit la vérité.

     

    Je n’ai pas pleuré à ton enterrement. J’ai pleuré chaque fois qu’on m’interdisait d’aller te voir. 

  • H comme Hopper et Vallotton

    croqueurs116h.jpg

    Chaque soir,
    Rentré du bureau

    Ou d’une visite à un client,
    Qu’elle porte ou non
    Une jolie robe rouge,
    Eric ne voit plus Sabine.
    Une seule chose
    Retient toute son attention :
    Son journal.

    Dire qu’autrefois
    Elle était tout son univers…

    Mais aujourd’hui tout a bien changé.
    On est loin
    Très loin l’un de l’autre
    Sans amour.

     

     croqueurs116v.jpg

    Comtesse,
    Regardez-moi avec bienveillance!

    Oubliez que je suis chauve,
    Que j’ai des kilos en trop,
    Un nez épaté
    Et une jambe raide…
    Un sourire de vous,
    Rien qu’un seul,
    Suffira à mon bonheur.

    Demandez-moi la lune
    Et je vous la décrocherai.

    Mais surtout, Comtesse,
    Oubliez, je vous en prie,
    Tout ce qui dans mon physique
    Serait moins beau que mon portefeuille.

     

    ***

    Merci à Jill Bill
    et aux Croqueurs de Mots
    http://jill-bill.over-blog.com/article-defi-croqueurs-n-116-par-ici-122249039-comments.html#anchorComment

     

  • G comme grande nouvelle

    Vendredi matin vers les cinq heures, ma carissima nipotina est réveillée par des miaulements. Après une douzaine de jours de vadrouille, le revoilà: 

    Met luid geblèt, in vol ornaat, goed in form
    1 kg van zijn overgewicht kwijt, nu 6,5 ipv 7,5 kg 
    redelijk hongerig, weinig dorst
    vuile poten, etter in ooggat (kwam makkelijk mee)
    zijn ene oor zit zwart vanbinnen
    ik bel voor het werk nog de dierenarts voor afspraak
    om hen beiden na te zien, liefst hier thuis, na wat ze doorstaan hebben
    de luidste vd bende ! luid geronk, zijn neutgeluid, af en toe een blèt
    ja, Pipo is terug !!!

    Il a maigri d'un kilo, il est sale et affamé, et fait ses trois "bruitages" pour dire qu'il est là et bien là: il miaule, il gémit, il ronronne. Il a repris possession du territoire et recommence tout de suite à montrer aux deux autres qui est le maître.

    Sacré Pipo!

     

    Patriarch Pipo.jpg

     Pipo à son époque de gloire
    quand il avait encore deux yeux
    et aucun kilo en trop
    Langue tirée

  • F comme filous

    Pour voir s'ils ont bien compris la leçon sur les pronoms personnels COD et COI, Madame leur demande de noter 10 questions qu'on pourrait poser à un prof à propos de ses élèves.

    Par exemple, le grand classique: Vos élèves, vous leur donnez beaucoup de travail?

    Devinez quelle question ils ont tous notée dans leur liste, absolument tous, dans les deux classes de cinquième (la Première en France)?

    - Vos élèves, vous les aimez?

    En y ajoutant des variantes: 

    - Vous les trouvez gentils? Vous les trouvez amusants? Vous pensez souvent à eux? Ils vous manqueront quand ils auront quitté l'école? Vous vous souvenez d'eux après leurs études? 

    Et ça continue avec:

    Vous leur faites confiance? Vous les comprenez? Vous les connaissez vraiment? Vous les encouragez? Vous les faites rire? Vous les aidez quand ils ont un problème? Vous êtes contente d'eux? Vous leur dites bonjour quand vous les rencontrez? Vous leur souhaitez de bonnes vacances?

    Quelques-uns s'inquiètent de l'avenir:

    - Vous voulez les garder? vous voudrez encore d'eux l'année prochaine? vous demanderez de leur donner cours aussi l'an prochain? 

    Bien sûr, il y en a qui ne manquent pas d'écrire:

    Vous leur confisquez leur téléphone? Vous leur donnez des tests et des examens difficiles? Vous les envoyez au secrétariat quand ils sont en retard? 

    Qu'est-ce que Madame doit en conclure? Qu'ils veulent être aimés et appréciés, c'est sûr. Et qu'ils ne se tiennent pas toujours au règlement.

    Les petits filous Bisou

  • Sept fois à terre, huit fois debout

    Sept fois à terre, huit fois debout

    Gemma pose deux doigts sur le front, et les frotte là, entre les sourcils, comme chaque fois qu’elle se trouve devant une grave décision à prendre. Cette fois-ci, il s’agit plutôt d’un dilemme.

    - Ce n’est pas ça que je veux, répète Muanza. Tu le sais bien, je te l’ai toujours dit. Je ne veux pas me cacher. Je veux vivre ici en toute légalité. Et faire venir Rosemonde.

    - C’est vrai, tu me l’as dit, cette question est donc tranchée. On poursuit notre combat pour le permis de séjour, quels que soient les obstacles qui se dressent sur notre parcours.

    Elle se sent bizarrement apaisée. Où est la douleur qu’elle avait crainte, cette torture de l’âme, ce grand chagrin d’amour ? La voilà toute prête à s’investir à fond pour que l’épouse légitime puisse rejoindre l’homme qui, depuis trois mois, fait vibrer son cœur de midinette.

    Tout à coup elle est prise d’un grand fou rire et tape un bon coup sur la table :

    - Enfer et damnation ! fait-elle en hoquetant de plus belle quand elle voit le regard d’effroi de Muanza. Foi de Gemma, je n’ai pas dit mon dernier mot !

    Muanza comprend de moins en moins ce qui se passe mais se fie à elle comme le marin aux étoiles ou comme le croyant à la divine providence.

    - Tu as une idée ? fait-il.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°124
    avec les mots imposés
    apaiser – front – tranchée – décision – dilemme – torture – douleur – âme – divin – damnation – effroi – dresser – combattre – chagrin

    histoire.jpg

     

  • E comme émotions

    J’ai trois souvenirs d’école. Le premier est le plus flou : c’est dans la cave de l’école. Nous nous bousculons. On nous fait essayer des masques à gaz : les gros yeux de mica, le truc qui pendouille par-devant, l’odeur écœurante du caoutchouc. 
    Georges Perec,
     W ou le souvenir d’enfance
    , Denoël, 1975.

    J’ai trois souvenirs d’école maternelle.

    J’ai trois souvenirs de l’école maternelle.  Non, j’en ai quatre. Et tous sont reliés à un sentiment très fort.

    Le premier, c’est la crainte.  Nous étions tous réunis dans la grande salle de jeux, en rangs par classe, et sœur (comment s’appelait-elle, encore ? j’avais très peur d’elle… ), sœur Josiane se mettait au piano et nous faisait chanter. Elle avait l’air si sévère que je ne pouvais qu’ouvrir et fermer la bouche comme les autres, même si parfois aucun son n’en sortait : je craignais que sa toute-puissance ne se rende compte que je ne chantais pas.

    Le second, c’est l’amour. Le mot n’est pas trop fort, même si on n’a que quatre ans. Mon meilleur ami s’appelait Xavier. Je n’étais pas amie avec les filles, allez savoir pourquoi je me méfiais d’elles. Pourtant, j’avais fait une tentative d’approche auprès de celle qui, dès la première primaire, deviendrait une amie pour la vie. A l’école primaire, il n’y avait plus de garçons. Xavier me faisait rire et cherchait toujours à m’épater. Comme le jour où, malgré l’interdiction de la maîtresse, il avait arraché une stalactite de glace et l’avait léchée.

    Mon troisième, c’est la honte. Ça se passe dans la cour de récré. On joue à un jeu qui consiste à courir derrière quelqu’un pour l’attraper. Sœur Josiane a interdit qu’on passe par un certain endroit où il y a une flaque d’eau. Et moi, l’enfant douce et obéissante, poursuivie par Xavier qui court plus vite, je ne vois d’autre issue que de sauter par-dessus la flaque pour lui échapper. Bien sûr, sœur Josiane l’a vu : j’ai donc connu la honte de devoir rester debout au milieu de la cour avec les mains au-dessus de la tête, jusqu’à la fin de la récréation.

    Enfin, la fierté... et l’étonnement. En troisième maternelle, j’avais été très inspirée pour réaliser un dessin qui devait illustrer des vacances à la montagne. Je n’avais jamais vu de montagne mais ça ne m’a pas empêchée de réaliser une œuvre que l’institutrice a jugée digne d’éloges. Et moi, la petite timide, elle m’a envoyée dans le couloir avec l’ordre d’aller montrer mon dessin à ses collègues, dans leur classe. Me voilà donc frappant à la porte de la terrible sœur Josiane. Je lui explique d’une petite voix ce qui m’amène chez elle. Elle observe mon dessin puis déclare :

    - Il est vraiment très beau ! Mais je ne suis pas étonnée, ton papa aussi sait très bien dessiner.

    L’étonnée, ce fut moi : jusqu’à aujourd’hui je n’ai toujours pas réussi à savoir d’où elle tenait sa connaissance des talents picturaux de mon père. Ni lui, d’ailleurs.

     

    elvan2.jpg

    photo prise par Elvan, une de mes anciennes élèves, dans le jardin qui sépare l'école maternelle, primaire et secondaire.

     

  • D comme dix titres

    Tout a commencé avec Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire.

    - Après tout ce qu’on a préparé Pour vous ! s’est exclamée Madeleine, outrée qu’il fasse la fine bouche.
    - Si vous connaissiez La liste de mes envies, a rétorqué notre presque centenaire, vous vous tairiez !

    On avait pourtant prévu un Paris-Brest comme dessert, vu qu’il nous avait dit un jour que c’était son gâteau préféré, quand il était enfant. Ah ! c’est bien beau, La nostalgie heureuse des pâtisseries de grand-maman!

    Comme je suis Le confident, c’est à moi qu’on avait demandé de conduire tout le monde à Ostende pour la fête. Quand je pense que parmi nos pensionnaires, Certaines n’avaient jamais vu la mer, alors qu’elle n’est qu’à 85 kilomètres !

    Je sais bien que La vie est brève et le désir sans fin mais ce n’est pas une raison pour Rouler à tombeau ouvert sous prétexte d’avancer plus vite. Nous y sommes donc allés par les routes secondaires, en décapotables, profitant des Parfums de la nature printanière.

    Bien sûr, José nous a refait son discours hilarant, Le sermon sur la chute de Rome, puis Armand a voulu nous entretenir sur son héros Clemenceau et L’art français de la guerre pendant qu’Eugénie, comme à son habitude, discourait sur Le cerveau de Mozart. Après ça, je ne sais plus qui a cru voir des Grenouilles, ni comment nous sommes rentrés sans avoir perdu personne en route, appelons ça L’énigme du retour, car comme dans Un roman français bas-bourguignon, nous avions tous bu plus qu’il ne fallait.

    Mais une chose est sûre, c’est que Maria s’est tout à coup mise à parler en russe.

    - C’est La langue de ma mère, a-t-elle déclaré en toute simplicité. Mon grand-père maternel s’appelait Limonov.

    ***

    sur une idée de Skriban:
    noter les dix derniers titres que vous avez lus
    et utilisez-les dans un texte.
    Je me suis arrêtée à dix-huit Rigolant

     

     

  • C comme chambre

    Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table, ni fauteuil, mais peut-être une chaise sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir. Elle était au troisième étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller la logeuse et sa famille.

    Comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve, ici, le seul fait de savoir (sans presque même avoir eu besoin de le chercher, simplement en s’étant étendu quelques instants et ayant fermé les yeux) que le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche (en levant le bras, je pouvais toucher la poignée), la fenêtre en face, fait surgir, instantanément et pêle-mêle, un flot de détails dont la vivacité me laisse pantois…
    Georges Perec,
     Espèces d’espaces, Galilée, 1974

    La chambre de grand-mère Adrienne

    Il y avait du linoléum sur le sol. Un peu usé, un peu défraîchi, décoloré. Il n’y avait ni chaise, ni fauteuil. C’est en bas qu’on mettait les vêtements de nuit et qu’on se rhabillait le matin.

    Elle était à l’étage et du côté de la rue. Par les deux fenêtres identiques, qu’on n’ouvrait jamais sauf pour laver les carreaux, on voyait la rue, très large, très en pente, et où passait une forte circulation. Les camions peinaient et soufflaient dans la montée, leurs freins crissaient et sifflaient dans la descente. Ils faisaient vibrer tous les murs, ce qui mettait légèrement de travers les grands cadres du salon.

    Contre le mur de droite, la penderie, grosse armoire sombre à trois portes. Celle de droite pour les costumes et les chemises de mon grand-père, celle de gauche pour les vêtements de ma grand-mère. Au milieu, les draps, les taies et une couverture supplémentaire contre le froid de l’hiver. La chambre n’était pas chauffée et le double vitrage n’existait pas. Parfois les vitres étaient givrées à l’intérieur.

    Contre le mur de gauche, une commode à trois tiroirs sur laquelle trônait, sous son globe de verre, le saint préféré de ma grand-mère, celui auquel elle s’adressait à haute voix chaque  fois qu’elle ne réussissait pas à remettre la main sur un objet : saint Antoine de Padoue.  Il lui était si familier qu’elle l’appelait par son petit nom : « Toontje, help mij ! » C’était plus un ordre qu’une prière.

    Enfin, contre le mur qui faisait face aux fenêtres, à gauche de la porte, le grand lit entouré de ses deux tables de nuit. Celle de droite, pour mon grand-père, où il posait sa montre chaque soir à côté de son réveil, qu’il remontait et remettait bien à l’heure avant de se coucher. Celle de gauche, pour ma grand-mère. Après le décès de mon grand-père, c’est là qu’elle a mis le réveil. Ainsi que sa montre-bracelet, qu’elle a portée en souvenir de lui jusqu’à sa propre mort.

    - Le cadran est grand, disait-elle. Je vois bien quelle heure il est.

    Alors qu'elle avait un "coucou" et un Westminster qui carillonnait toutes les quinze minutes.

  • B comme branle-bas

    - Allô?

    Quand le téléphone sonne chez l'Adrienne, d'abord elle sursaute, puis elle se demande (tout en tendant la main) si elle va décrocher oui ou non. Généralement, elle finit par le faire.

    - Excusez-moi de vous déranger un dimanche après-midi mais on commencerait les travaux demain matin très tôt, si ça vous arrange.

    Si le portable de l'Adrienne était allumé, c'était dans l'espoir d'avoir des nouvelles de son chat, pas de son couvreur.

    - Ah!? Vous avez consulté la météo?

    Parce que la grande peur de l'Adrienne, c'est qu'on dépouille le toit de ses tuiles, puis qu'il tombe une bonne petite ondée.

    ***

    Bref, ce matin vers sept heures trente les travaux prévus pour début octobre devraient commencer.

     

  • Adrienne est perturbée

    Son chat Pipo ne lui a toujours pas confirmé sa venue 

    Son couvreur gît probablement sur le bord d'une rue ostendaise

    Des rapports importants auraient dû être prêts hier

    Et elle a dormi jusqu'à huit heures!

  • Premier cinéma

    La toute première fois que la petite est entrée dans un cinéma, c’était avec l’école, pour une activité de fin d’année, pour remplir ces dernières heures d’avant les vacances. Ça devait être juste avant les vacances de Noël parce qu’il faisait déjà sombre quand elle est sortie de là, ce qui n’a pas arrangé les choses.

    C’était une projection d’un film de Disney soi-disant pour enfants, Blanche-Neige et les sept nains. Mais ça a été une épreuve terrifiante : une horrible belle-mère offrant un couteau et un coffret pour qu’on lui rapporte le cœur de la belle enfant, une fuite dans une sombre forêt où chaque branche d’arbre devient une main griffue, une affreuse sorcière présentant une pomme dans laquelle l’idiote princesse s’empresse de mordre, les sept nains qui pleurent autour d’un cercueil de verre… Voilà tout ce dont la petite se souvient jusqu’à aujourd’hui. Sa première expérience de cinéma a été si terrifiante qu’elle n’a plus jamais regardé les bosquets des alentours de la maison du même œil qu’avant.

    ***

    La toute première fois que la petite est allée au cinéma en famille, c’était à peine une meilleure expérience. Sauf qu’il y avait l’ami José pour la rassurer de son grand rire. C’était de lui que venait l’initiative, comme toujours :

    - Vous avez vu ? la semaine prochaine on repasse Autant en emporte le vent, au cinéma. Ce serait une bonne occasion pour y aller tous ensemble, non ?

    Mes parents ne disaient jamais non aux propositions de l’ami José, que ce soit pour aller manger des harengs mayonnaise à la kermesse, des anguilles au vert de l’autre côté de la frontière linguistique ou des moules en Hollande.

    Nous sommes donc allés voir cette longue épopée pleine de drames personnels et de tragédies nationales, les quatre parents et les quatre enfants, dont les deux plus jeunes n’avaient pas huit ans. La chose dont la petite aujourd’hui grande se souvient le mieux, ce sont les tentures de velours vert qui ont été transformées en belle robe pour séduire le héros après la débâcle et la ruine.

     

    A la maison, les rideaux étaient en velours beige clair et la petite s’est dit que ce serait une très mauvaise chose de devoir un jour s’en faire une robe.

     jeu,françois bon,souvenir d'enfance

    la fameuse robe-rideau de Scarlett...
    http://www.hrc.utexas.edu/contribute/endowments/opportunities/costumes

     

    à la manière de Perec, W ou le souvenir d'enfance, p.213 : "Avec Henri, on est allé dans un tout petit cinéma qui s’appelait, je crois, Le Studio ; c’était une salle très jolie avec un tapis et des grands fauteuils, vraiment très différente des espèces de hangars ou des salles de patronage qui avaient été jusqu’alors mes cinémas." et p. 205-/206 : "Le film s’appelait Le grand silence blanc et Henri était fou de joie à l’idée de le voir car il se souvenait d’une magnifique histoire de Curwood"