• Z comme zéro

    Vingt-cinq ans de mariage

    La vérité aurait dû lui crever les yeux depuis très longtemps, depuis au moins six mois, en fait. C'était d'une telle évidence et elle ne l’avait pas vu! Elle ne comprenait pas comment c'était possible d'avoir mis si longtemps pour s'en rendre compte. Pour que le voile se déchire. Pour que toutes les pièces du puzzle s'assemblent enfin dans sa tête, en un fulgurant éclair.

    - Tu as quelqu'un d'autre! lui dit-elle simplement, alors qu'ils étaient assis en vis à vis, un vendredi soir.

    - Oui, a-t-il répondu.

    Peut-être avait-il juste eu une seconde d'hésitation? Juste l'air un peu penaud, ou légèrement apeuré pour ce qui allait suivre?

    Mais elle est restée très calme, les yeux secs. Elle ne s'est pas levée de sa chaise - elle n'en aurait pas eu la force - elle n'a pas crié, n'a pas hurlé, n'a pas vociféré, n'a pas eu l'envie de casser quelque chose ni de le frapper comme un vulgaire punching-ball. Ne lui a même pas fait de reproche.

    Simplement la vie est sortie d'elle. Elle n'a plus eu envie de manger, de boire, de lire, de sortir, de humer les parfums de la forêt, d'écouter une belle musique.

     

    Elle était toute morte en dedans.

  • Y comme Yvetot

    En 52, je ne peux pas me penser en dehors d’Y. De ses rues, ses magasins, ses habitants, pour qui je suis Annie D. Ou «  la petite D. ». Il n’y a pas pour moi d’autre monde. Tous les propos contiennent Y., c’est par rapport à ses écoles, son église, ses marchands de nouveautés, ses fêtes, qu’on se situe et qu’on désire. Cette ville de sept mille habitants entre Le Havre et Rouen est la seule où nous pouvons dire du plus grand nombre de personnes « il ou elle demeure dans telle rue, a tant d’enfants, travaille à tel endroit », où nous sommes à même d’indiquer les horaires des messes et du cinéma Leroy, la meilleure pâtisserie ou le boucher le moins voleur. Mes parents y étant nés et, avant eux, leurs parents et leurs grands-parents dans des villages voisins, il n’y a pas d’autre ville sur laquelle nous possédions un savoir plus étendu, qu’il s’agisse de l’espace ou du temps. Je sais qui vivait cinquante ans auparavant dans la maison à côté de la nôtre, où ma mère achetait le pain en revenant de l’école communale. Je croise des hommes et des femmes avec qui ma mère et mon père, avant de se rencontrer, ont failli se marier. Les gens « qui ne sont pas d’ici » sont ceux sur lesquels on ne détient aucun savoir, dont l’histoire est inconnue, ou invérifiable, et qui ne connaissent pas la nôtre. Bretons, Marseillais ou Espagnols, tous ceux qui ne parlent pas « comme nous » font partie, à des degrés divers, des étrangers.

    Annie Ernaux, La honte, pages 42-43, Gallimard, 1997

    In 52 kan ik mezelf niet indenken buiten Y. Haar huizen, haar winkels, haar inwoners, voor wie ik Annie D. of "de kleine D." ben. Voor mij bestaat er geen andere wereld. Alle gesprekken omvatten Y., houden verband met haar scholen, haar kerk, haar modewinkels, haar feesten, tegenover dewelke men zich situeert of waarnaar men verlangt. Die stad van zevenduizend inwoners tussen Le Havre en Rouen is de enige waarvan we over de meeste mensen kunnen zeggen "hij of zij woont in die straat, heeft zoveel kinderen, werkt op deze plek", waar we de uurregeling van de missen en de bioscoop Leroy kennen, de beste pasteibakker of de slager die de minste afzetter is. Aangezien mijn ouders er geboren zijn, en voor hen hun ouders en hun grootouders in naburige dorpen, is er geen enkele stad waarover we een grotere kennis beschikten, zowel in de tijd als in de ruimte. Ik weet wie vijftig jaar eerder leefde in het huis naast het onze, waar mijn moeder brood kocht op de terugweg van de gemeenteschool. Ik kruis mannen en vrouwen met wie mijn moeder en mijn vader, voor ze elkaar ontmoetten, bijna waren getrouwd. De mensen "die niet van hier zijn" zijn degenen over wie we niets weten, wiens geschiedenis ons onbekend is, of niet na te trekken, en die de onze niet kennen. Bretoeners, mensen uit Marseille of Spanjaarden, al wie niet spreekt "zoals wij" is in verschillende mate vreemdeling.

    (traduction de l'Adrienne)

  • x c'est l'inconnu

    Ils ne sont pas capables de se projeter dans un futur qui dépasse les six mois à un an mais on attend d'eux qu'ils sachent s'ils veulent devenir notaire ou secrétaire, assureur ou procureur, pharmacienne ou esthéticienne, instituteur ou restaurateur, factrice ou actrice, ingénieur, camionneur, chimiste, voyagiste, paysagiste, chanteuse, tourneuse-fraiseuse, infirmier, cafetier, laveur de chiens ou de vitres.

    Ils ne sont pas capables de se projeter dans un futur qui dépasse les six mois à un an mais certains savent déjà qu'ils seront cancérologue ou virologue, alors qu'ils doivent encore réussir l'examen d'entrée et faire d'abord sept ans de médecine. Généraliste, ça ne les fait pas rêver.

    Ils ne sont pas capables de se projeter dans un futur qui dépasse les six mois à un an mais ils savent qu'ils ne deviendront pas prof parce qu'ils veulent une belle carrière et beaucoup d'argent Cool

     

    ***

    Dites avec moi: C'est beau, la jeunesse!

     

    prof,école,élèves

    prof,école,élèves

     

  • W comme wagon de train

    Elle a toujours la même douceur dans la voix. Ses gestes sont juste encore un peu plus lents. Elle est peut-être encore un peu plus sourde et plus fluette. Il faudrait autre chose que des épaulettes, des lavallières et des lainages pour faire grimper la balance au-dessus des quarante-cinq kilos.

    Elle est assise à la fenêtre. Elle y a une belle vue, dit son fils aîné. Sur les prés, les bois, les collines. Mais elle n'a jamais aimé la campagne.

    Elle ne bouge plus beaucoup. Le mal qui l'a frappée une nuit pendant son sommeil a laissé des traces. Quelques trous dans la mémoire, un peu de difficulté à articuler, des jambes qui ne la portent plus très bien, une main qui ne fait plus ce qu'on attend d'elle. 

    C'est pour ça qu'on lui a fait prendre ce wagon de train pour un lieu dont on ne revient pas.

    - Je suis bien, ici, dit-elle. La nourriture est bonne. Le personnel est gentil.

    Chaque dimanche, sa plus vieille amie vient lui rendre une visite qui a de plus en plus des odeurs d'obligation, de corvée. Elle l'entretient de sa vie trépidante d'octogénaire surbookée. La nourriture est bonne? Justement, l'amie a dégusté un repas "homard", le week-end précédent. Le personnel est gentil? Tant mieux! Parce que s'il faut compter sur sa famille...

    Ainsi se passe la visite, entre inconscience et perfidie.

    ***

    Je me demande quel aurait été le scénario
    si les rôles avaient été inversés.

     

  • V comme vivement dimanche!

    Samedi soir, elle avait déjà mis la nappe bleue et posé sur la table ses plus beaux verres en cristal, sa plus fine porcelaine et ses couverts en argent. Pour la visite du lendemain.

    Elle avait ses rides profondes comme ses soucis et sa volonté de bien faire. De tout bien faire comme avant. Le matin, elle avait lavé toutes les vitres et même les portes. Celle du jardin et celle de la rue. 

    Elle m'a envoyé au grenier chercher quelques belles échalotes. En les tâtant pour vérifier s'il y en avait de pourries, j'ai jeté un œil par la lucarne et j'ai vu que quelqu'un s'était arrêté à la grille, au bout du jardin. Un de ces hommes en gros pardessus, aux paupières lourdes et aux talons ferrés. De ces hommes qui normalement ne viennent jamais seuls. Alors je me suis dit que peut-être je me trompais.

    Ça me fait toujours peur, de voir un homme à la grille. Je suis toujours inquiet. Une lettre dans la boîte, des pas qui s'arrêtent devant la porte. Un pas traînant sur le gravier. Les habitués de la maison n’ont jamais le pas traînant.

    Je n'imagine pas qu'une lettre puisse apporter une bonne nouvelle. Je ne me souviens plus du temps où la vie s'écoulait sans que j'aie à avoir ces craintes continuelles. Le temps où je pouvais moi aussi franchir ces marches humides et pousser la barrière de la prairie d’à côté pour marcher au soleil.

    Autrefois je me promenais dans les rues. Je passais du temps dans des cafés, des parcs, des musées. Je participais à des tournois de tennis. Voilà bientôt deux ans que je n'ai plus tenu une raquette en main. J'ai le cœur serré chaque fois que je vois mon vélo dans l'appentis. J'aurais peut-être dû m'en défaire, mais comment m'y résoudre?

    Ce samedi-là, en poussant le petit cadre rouge du calendrier sur le dimanche 3 septembre, je n’osais pas encore croire que nous serions libérés le lendemain. Ni que dans la nuit, les derniers Allemands auraient définitivement quitté la ville. Que je ne devrais plus vivre caché.

    ***

     

    fiction,histoire

    http://www.freebelgians.be/articles/print.php?id=75

    et en hommage à mon oncle engagé volontaire dans la Brigade Piron

    http://www.brigade-piron.be/galeriesphoto/Belgique/index.html

  • U comme une vieille dame

    En descendant ce matin-là, je vois un matelas sur le trottoir et un homme qui, de la fenêtre de l'étage, y jette un lit en pièces détachées. Dans la rue, un autre ramasse les planches tombées et les jette dans une remorque.

    En remontant après les courses, je vois la vieille dame à sa porte. Matelas et remorque ont disparu.

    - Ils ont fini! lui dis-je.
    - Oh oui! et je suis bien contente que cette chambre soit vidée! Je dors en bas. A l'âge que j'ai, je préfère ne plus faire les escaliers...
    - ...
    - Vous savez, dit-elle, j'ai 95 ans! 

    Je la regarde bien en face en recalant mes deux gros sacs de courses sur mes épaules pas assez baraquées pour qu'ils y tiennent bien sans un petit coup de pouce de temps en temps.

    - Et bien ça alors, bravo! Je ne l'aurais jamais cru!

    C'est merveilleux, me dis-je en remontant encore un peu plus haut vers chez moi, c'est merveilleux d'être encore aussi bien à cet âge et dans sa propre maison.

  • T comme ténèbres

    Je m'étais rapidement cachée derrière un fauteuil alors que j'avais juste vu dans Le Nozze à quel point c'était une cachette aléatoire. Mais il ne m'avait pas laissé le temps de trouver mieux. Il s'était tout de suite dirigé vers la fenêtre, avait tiré les lourdes tentures de velours et ouvert la croisée. Son col aussi était ouvert et je ressentais un trouble étrange à voir la blancheur de la peau de son cou.

    Presque aucun bruit de la fête ne parvenait dans cette pièce retirée du château, sauf une légère musique de la salle de bal. Je me sentais toute bête, cachée dans l'ombre à l'observer. Et s'il me découvrait? Si tout à coup il levait son regard de sa lecture? Qu'est-ce que je ferais? Est-ce que je réussirais à m'enfuir? Et si je me perdais dans ce labyrinthe?

    On frappa deux petits coups secs à la porte. J'étais perdue, il allait déposer ce cahier, regarder dans ma direction, me remarquer avant que je ne trouve un moyen propice à une évasion discrète. Mais il n'en fit rien et dit simplement: "Entrez, Valère."

    Son majordome vint l'entretenir à voix basse, comme s'il savait que j'étais cachée là, ou comme s'il avait des instructions tellement secrètes à lui communiquer que même la solitude de la nuit et de la chambre ne suffisaient pas à en garantir la discrétion.

    Pendant que Valère lui parlait dans le creux de l'oreille, il tenait le cahier fermé d'une main et de l'autre il tripotait distraitement quelques dernières fleurs d'automnes, asters violets, chrysanthèmes pâles, la tête baissée. Par la fenêtre derrière lui, je pouvais voir s'allumer toutes les étoiles dans la splendeur froide de ce soir d'hiver.

    - Mais pour qui me prend-on? s'exclama-t-il en rejetant soudain la tête en arrière. Pour l'Empereur de Chine?

    Bientôt le bal se terminerait et tous les invités repartiraient dans un long défilé de calèches et de voitures qui se refléteraient dans ce grand miroir noir de l’étang sous la pleine lune. Peut-être s’y trouvera-t-il une femme déçue de n’avoir pas été invitée à danser, une femme qui était venue avec l’espoir de valser entre ses bras ? L’orchestre jouait une dernière valse, justement. Mais il reprit la lecture de ce cahier que j’avais eu tant de mal à découvrir et qui m’échappait à nouveau.

    ***

    fiction pure, Mesdames, Messieurs
    Langue tirée
    Pour pallier son manque d'imagination
    l'Adrienne se donne le hasard des "mots imposés"
    Je vous laisse deviner lesquels
    Cool

  • Stupeur et tremblements de lectrice

    348 heures et 29 minutes, c'est le temps nécessaire pour écouter dans son intégralité les Rougon-Macquart d'Emile Zola en livre audio.

    - Moi, dit le petit Prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine.

    - Moi, dit l'Adrienne, si j'avais trois cent quarante-huit heures et vingt-neuf minutes à dépenser, je ...

    Stop!

    Elle ne sait même pas ce qu'elle en ferait!

    Et la voilà qui se perd en calculs savants, divise par tranches de 24, arrive à une quinzaine de journées de 24 heures, en retire huit pour le sommeil et huit pour vivre-se nourrir-travailler-un-peu et conclut que si elle avait une quarantaine de journées de huit heures à consacrer à des livres audio, ce ne serait peut-être pas les Rougon-Macquart qu'elle écouterait.

    ***

    Pour ceux qui préfèrent la version texte
    c'est ici
    http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Rougon-Macquart

    Les livres audio
    c'est ici
    http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/zola-emile-les-rougon-macquart-oeuvre-integrale.html

    ***

    Vous voulez un petit jeu des incipits?

    1.Lorsqu’on sort de Plassans par la porte de Rome, située au sud de la ville, on trouve, à droite de la route de Nice, après avoir dépassé les premières maisons du faubourg, un terrain vague désigné dans le pays sous le nom d’aire Saint-Mittre.

    2.Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d’ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d’une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait.

    3.Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d’être restée en camisole à l’air vif de la fenêtre, elle s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes éclairaient d’une nappe d’incendie la coulée noire des boulevards extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des globes de la porte.

    4.À neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore vide. Quelques personnes, au balcon et à l’orchestre, attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans le petit jour du lustre à demi-feux. Une ombre noyait la grande tache rouge du rideau ; et pas un bruit ne venait de la scène, la rampe éteinte, les pupitres des musiciens débandés. En haut seulement, à la troisième galerie, autour de la rotonde du plafond où des femmes et des enfants nus prenaient leur volée dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient d’un brouhaha continu de voix, des têtes coiffées de bonnets et de casquettes s’étageaient sous les larges baies rondes, encadrées d’or. Par moments, une ouvreuse se montrait, affairée, des coupons à la main, poussant devant elle un monsieur et une dame qui s’asseyaient, l’homme en habit, la femme mince et cambrée, promenant un lent regard. 

    5.Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l’avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d’un wagon de troisième classe. Elle tenait par la main Pépé, et Jean la suivait, tous les trois brisés du voyage, effarés et perdus au milieu du vaste Paris, le nez levé sur les maisons, demandant à chaque carrefour la rue de la Michodière, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait. Mais, comme elle débouchait enfin sur la place Gaillon, la jeune fille s’arrêta net de surprise.

    6.Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres.

    7.En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d’une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d’un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s’y accouda.

     

  • 22! v'là les perles de juin

    Madame tient absolument à donner à ses élèves de cinquième (la Première, en France) un petit aperçu de la poésie française. Sa grande joie, c'est d'en parler avec eux à l'examen oral.

    Cette année, le dernier examen de juin était un examen de français pour ceux qui suivent la filière maths fortes et sciences.

    Sur les 27 élèves, quelques garçons avaient prévenu Madame dès le premier cours que le français, ce n'est pas leur truc, et que la poésie, c'est beaucoup trop compliqué.

    Cependant, Madame a persisté et s'est entretenue avec eux des beautés de l'Ode à Cassandre, d'Heureux qui comme Ulysse, du Dormeur du val et de quelques autres dont il ne sera pas question ici.

    Parfois, Madame pense poser une question facile, d'autant plus que les élèves ont le texte sous les yeux:

    - Comment s'appelle le village de Du Bellay?
    - Ulysse!

    Un autre commente Rimbaud:

    - Ce n'est pas normal!
    - Ah non?
    - Non, ce n'est pas normal, parce que c'est la guerre et il dort!
    - On n'a pas le droit de dormir quand c'est la guerre?
    - Non!

    Il y a aussi eu deux spécialistes de Ronsard:

    - Il fait des comparaisons. Il compare sa robe avec le soleil.
    - Tu vois ça à quel vers?
    - On le voit à "sa robe de pourpre au soleil"

    et de la Renaissance:

    - C'est un poème de la Renaissance!
    - A quoi tu le vois, que c'est de la Renaissance?
    - Parce qu'il y a beaucoup d'adjectifs. On exagère, je pense.

    Ce dernier est le plus grand fan du festival Tomorrowland. Où bien sûr rien n'est exagéré, puisqu'on n'est pas dans la Renaissance Langue tirée

    http://www.tomorrowland.com/en/2013

    Mais qu'on se rassure, les 23 autres ont dit des choses très belles et très sensées.

    Madame est contente Cool

    ***

    A l'examen d'écoute, la plus belle perle est celle-ci:

    - Il essaie des tracteurs.

    C'était une interview d'Omar Sy dans laquelle il disait:

    - J'essaie d'être acteur.

     

     

  • R comme règles

    Elle a sept ans et lui presque neuf. Il lui apprend un nouveau jeu de cartes. Il lui explique les règles et s'embrouille un peu. Ça ne fait rien, dit-il, tu comprendras mieux en jouant.

    Elle est d'accord. Elle est toujours d'accord. Ils jouent.

    Quand elle a compris la stratégie et est sur le point de gagner, il fait une chose qu'il n'avait pas expliquée.

    - Oh! On peut faire ça? Tu ne l'avais pas dit!
    - Mais oui, je peux le faire.

    Alors c'est lui qui gagne.

    Je m'en souviendrai, se dit-elle. 

    Dans la partie suivante, elle veut appliquer ce nouveau point du règlement pour gagner aussi. Il secoue la tête:

    - Ah non! Ce n'est pas permis de faire ça!
    - Et pourquoi pas? Tu l'as bien fait, toi!
    - Oui, mais là, ce n'est pas pareil!

    Et il gagne encore.

    Bizarrement, quand l'été suivant elle y joue avec son amie Véronique, le règlement est encore différent. 

    ***

    Elle a dix ans et lui presque douze. 

    - Tu sais jouer aux dames? lui dit-il.
    - Aux dames?

    Jouer aux dames, quelle drôle d'expression, pense-t-elle.

    Il lui explique les règles et s'embrouille un peu. Ça ne fait rien, dit-il, tu comprendras mieux en jouant.

    Elle est d'accord. Elle est toujours d'accord. Ils jouent.

    ...

    Comment? Que dites-vous? Vous avez déjà deviné la suite?

    Oui, bien vu, il gagne toujours. Chaque fois qu'il est sur le point de perdre, ses pions ou ses dames peuvent faire un bond inédit et réservé à lui seul.

    Quand un soir de Nouvel An elle y joue avec cousine Gisèle, les règles ont encore un peu changé.

    ***

    Elle a douze ans et lui presque quatorze.

    - Tu veux que je t'apprenne à jouer aux échecs? propose-t-il.

    Elle écoute ses explications toujours aussi embrouillées, observe ces pions tous différents qui peuvent tous se mouvoir de façons différentes.

    Allez savoir pourquoi, elle n'a pas confiance.

    - Non, dit-elle. Franchement non. C'est beaucoup trop compliqué pour moi.

    Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle appréhende déjà le moment où elle y jouera avec l'amie Véronique ou la cousine Gisèle.

    ***

    Voilà pourquoi jusqu'à ce jour elle n'a toujours pas appris à jouer aux échecs. Elle préfère continuer à dire:

    - Les échecs? C'est beaucoup trop compliqué pour moi!

     

    Ça aussi, c'est un jeu et une stratégie Langue tirée

    ***

    écrit pour le Défi du samedi 303
    Thème: Et si on jouait?
    http://samedidefi.canalblog.com/archives/2014/06/14/30071947.html

     

  • et un 20 pour Muanza

    - Quand serai-je vraiment libre? Libéré à jamais de la précarité d'un statut, des incertitudes pour mes papiers. Même si ça implique l'éloignement. La liberté, voilà la vraie richesse. C'est celle-là que je suis venu chercher ici et aucune autre.

    - Je comprends bien, dit un des hommes en face de lui, mais en même temps ici vous profiterez d'un beau système de solidarité...

    - Tout ça m'est bien égal! Je ne suis pas un profiteur. Laissez-moi travailler. Je ne demande que ça!

    Muanza doit plaider sa cause, une énième fois. "L'étranger, c'est mon ami", chante Raymond van het Groenewoud en cette année 1994. Il n'a pas l'impression que ceux qui sont assis là, devant lui, partagent cet avis.

    - Nous avons encore besoin d'informations complémentaires que nous avons demandées à l'ambassade, fait un autre. Mais elles tardent à venir.

    Muanza a très chaud tout à coup et frotte la peau moite de ses mains à son pantalon.

    La solitude, ce n'est pas être seul. C'est être séparé de ceux qu'on aime. Dans ce pays-ci on a pourtant aussi le culte de la famille, de la mère. Il avait trouvé si belles ces mosaïques, si touchants ces vitraux représentant la Vierge à l'Enfant.

    La séparation avec Rosemonde lui pèse et il sait qu'elle en souffre encore beaucoup plus. Il repense à la dernière cassette audio qu'elle lui a envoyée et sur laquelle gazouille son fils. Il essaie de combattre cette peur qui le prend chaque fois qu'il est dans un interrogatoire où chaque mot a son importance, sous ce regard lourd et suspicieux qui le dérange, le désarçonne. Non, il n'est pas un délinquant de droit commun.

    - Cependant, continue le premier des deux hommes, vous avez été emprisonné pour vol... vol de pièces dans l'atelier où vous travailliez, c'est bien ça?

    Muanza se frotte les joues, l'air hagard. Il sent la sueur couler dans son dos.

    Il a absolument besoin de ce statut de réfugié pour pouvoir faire venir Rosemonde. Les rares fois où il l'a eue au téléphone, la conversation a viré à la dispute, toujours pour la même raison. Rosemonde n'arrive pas à croire qu'il fait tout ce qu'il peut. Tant de mois sont passés depuis son départ! En a-t-il assez d'elle? A-t-il pris une autre femme? Cette incompréhension totale de la réalité européenne est horrifiante. Il imagine son désarroi, son désespoir et ça ajoute à la peine immense qu'il a déjà.

    S'il le pouvait, il retournerait là-bas. Tout de suite.

    jeu,muanza,fiction

    Un deuxième texte
    avec les mêmes mots imposés
    parce que d'abord je pensais ne rien pouvoir en faire pour Muanza:

    peau, solidarité, incompréhension, mosaïque, regard, amour, handicap, souffrir, tolérance, dispute, similitude, solitude, séparation, complémentaire, richesse, éloignement, étranger, égal, déranger, combattre, hagard, herbage, horrifiant.

  • 20 fois sur le métier...

    Il y a Goran et Kjell dont la similitude est telle que Madame fait bien attention à ce que l’un des jumeaux ne passe pas l’oral pour les deux

    Il y a toutes les couleurs de peau, depuis la blancheur diaphane jusqu’au brun le plus sombre

    Il y a le malentendant, les dyslexiques, les hyperactifs et bien d’autres problèmes encore qu’on ne peut plus appeler handicaps mais qui donnent tout de même droit à diverses mesures compensatoires

    Il y a ceux pour qui la compréhension orale devrait s’appeler l’incompréhension orale

    Il y a ceux pour qui l’amour du sport est incompatible avec l’amour des études

    Il y a ceux qui tout au long de l’année ont eu besoin d’exercices complémentaires et qui sont aujourd’hui si fiers de leurs progrès (et Madame aussi)

    Il y a ce regard hagard de celles qui n’ont pas assez dormi depuis des nuits.

    Il y a ceux qui souffrent sur la grammaire, horrifiante mosaïque de règles, d’exceptions et de pièges

    Il y a les Meursault qui disent « ça m’est égal » à tout ce que Madame leur propose

    Il y a ceux pour qui le français est vraiment une étrange langue étrangère

    Il y a ceux qui font une dissertation sur la solidarité et la tolérance pour montrer à Madame qu’ils sont bien d’accord avec ses copains Voltaire et Montesquieu

    Il y a ceux qui rêvent déjà des décibels sur les herbages des festivals de l’été

    Il y a celle qui met des bouchons d’oreilles pour ne pas être dérangée

    Il y a celui à qui il faut la solitude et l’éloignement d’un local pour lui tout seul

    Il y a celui qui récite « qu’ils jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse »

    ***

    Aujourd’hui, Madame a son dernier examen
    lundi commencent les délibérations
    et ensuite vient le moment douloureux de la séparation

     asphodèle.jpg

    peau, solidarité, incompréhension, mosaïque, regard, amour, handicap, souffrir, tolérance, dispute, similitude, solitude, séparation, complémentaire, richesse, éloignement, étranger, égal, déranger, combattre, hagard, herbage, horrifiant. 

    http://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2014/06/16/les-plumes-30-resultat-de-la-collecte-pour-la-difference/

    20 fois sur le métier faites vos radotages

    Langue tirée

  • Question du mois: que fait-il à sa fenêtre?

    Fiertel 2014 009 - kopie.JPG

    Tout le temps que dure le cortège, il garde le regard fixé sur le lointain.

    Il ne s'occupe pas des "vlaggenzwaaiers"

    Fiertel 2014 012 - kopie.JPG

    ni des pompiers

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    ni des "paterkes"

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    ni des trompettes thébaines

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    ni des violoneux

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    ni du diable

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    Le garçon reste le regard au loin

    flandre,belgique,culture

  • P comme pavoisons

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    Tôt le matin, la rue libérée de toutes ses voitures est peu à peu envahie par des milliers de marcheurs.

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    Ma Tantine et moi sommes du nombre.

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    Tout ça pour trimbaler une châsse sur plus de 32 km

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    précédés d'un sonneur de cloches qui marque la cadence

    Fiertel 2014 024 - kopie.JPG

    et dans le vain espoir d'être guéris de notre folie

    Langue tirée

    jusqu'à l'année prochaine

    ***

    P comme pavoisons

    ou

    P comme Patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

     

  • O comme obscurité

    Il avait installé son mobile home sur une petite plage entre Saint-Jacut-de-la-Mer et Saint-Cast-le-Guildo. Même en plein été, l'endroit était fort calme et connu seulement des gens du coin qui venaient y gratter le sable à la recherche de coquillages. Mais on était en novembre: personne ne viendrait le déranger. Peu après seize heures, l’obscurité était déjà totale.

    Il avait fait la route d'une seule traite depuis Bruxelles et les "pistolets" achetés le matin étaient juste un peu ramollis. Il s'installa sur la banquette sous la petite lampe avec un paquet de beurre et une barquette de jambon et se mit à tartiner largement l'intérieur des deux moitiés de ses petits pains, après en avoir ôté toute la mie. Une manie de son père qui irritait beaucoup sa mère et qu'il avait reprise, sans doute uniquement dans le but de la faire enrager à son tour. Certainement pas par piété filiale envers un homme qui avait la main lourde et le verbe cassant.

    Pendant toute sa petite enfance, il avait versé bien des larmes. A dix ans, il s’était déjà endurci et son cœur aujourd’hui ne lui servait plus qu’à pomper du sang. La solitude avait été sa seule compagne. Il avait un dégoût profond pour le moindre signe d’émotion. Ce qui l’avait toujours rebuté chez les femmes, pour peu qu’il en ait fréquenté, c’était cette larme à l’œil ou ce trémolo dans la voix, pour un oui pour un non. En réalité, il s’agissait d’une peur d’enfant, incontrôlable comme une panique, qui l’avait lentement anesthésié. La dernière fois qu’il avait pleuré, il avait reçu une taloche qui l’avait envoyé en bas de l’escalier. C’est un miracle qu’il ne se soit rien cassé et il se demande encore comment ses parents auraient expliqué « l’accident » si l’issue en avait été fatale.

    Il éteignit et entrouvrit un des vasistas. La chaleur dans le véhicule lui semblait tout à coup étouffante. Il se coucha tout habillé et cala un oreiller dans sa nuque.

    Il sentit que des larmes s’écoulaient du coin de l’œil et suivaient doucement le parcours de ses rides. Il comprit pourquoi, quarante ans après les faits, il était revenu dans cet endroit.

    ***

    Jeu d’écriture basé sur une page de ce livre-ci : http://www.zulma.fr/livre-comment-va-la-douleur-458.html

    et réalisé avec ce programme absolument magique: http://www.zulma.fr/atelier-ecriture3.html

    Remerciements toujours aussi éternels à Joe Krapov

     Sourire

    jeu,fiction,vive l'internet

    http://www.saintcastleguildo.com/fr/galerie-photos-saint-cast-le-guildo/category/3-le-milieu-naturel-les-plages.html

  • N comme notre Amélie

    J’ai fait un rêve étrange. Devant moi se trouvait dame Amélie, sans son chapeau, dans son plus beau rôle, celui d'avanceuse-tourneuse de calendriers. Cette idée lumineuse qu'elle avait eue pour se sentir un peu utile dans la firme, après ses échecs précédents et qui provoquait, jour après jour, l'hilarité grandissante de ses spectateurs.

    Je vis monsieur Saito. Du moins je compris que c’était lui. Je m’attendais à ce qu’il dise quelque chose mais il ne parla pas et notre tourneuse de pages fit disparaître celle du mois de mai, puisqu'on était le premier juin. Elle passa ainsi en revue de nombreux calendriers de bureau où il fallait déplacer le petit cadre rouge entourant la date du jour.

    « Ici, je ne peux avoir ni individualité, ni sentiments, à peine un nom !» fit-elle dans un grand geste de samouraï, « mais je connais la date du jour et j'ai enfin un vrai métier! » Je ne pus que lui donner raison, ce qu'elle sembla apprécier.

    « Il y en a qui s'habituent à vivre sans se rendre utiles ou sans rien faire de leurs dix doigts toute la journée. Moi pas !  Je déteste l’oisiveté ! Ne croyez pas qu'il s'agisse de naïveté de ma part, il s’agit ici véritablement d’un métier, puisque c'est un travail qui m'occupe chaque jour et pour lequel je suis payée! Et puis, c'est tellement symbolique de la vie que je mène, que j'ai menée jusqu'à aujourd’hui! Sans cesse tourner la page, toujours s'arracher de là où on est, même et surtout si on y est bien! » J’acquiesçai. Ça lui ressemblait tellement, ce qu’elle me disait là !

    «Pas possible! Cette enfant, c'est moi!» m'exclamai-je en voyant la photo qui ornait le mois de juin. Mais dame Amélie poursuivait son épuisant exercice de samouraï pourfendeur de calendriers et ne semblait pas prêter l'oreille à mes exclamations.

    ***

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    Exercice écrit pour l'Ecritoire de juin http://ecritoire-lise-genz.com/2014/06/09/calendriers/ et basé sur cet extrait de Stupeur et tremblements : 

    http://bookcross.blogspot.be/2008/02/stupeur-et-tremblements-damlie-nothomb.html )

  • M comme mosaïques

    L'Adrienne a la grande joie de vous annoncer la venue de mignonnes mosaïques grises et blanches dans son petit coin. 

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    sans barbotine

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     avec barbotine

    Avec tous ces travaux, l'Adrienne apprend constamment des nouveaux mots Langue tirée

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Barbotine

    où l'on verra que la barbotine est
    une boisson canadienne
    une plante herbacée
    un produit utilisé pour les carrelages ou la céramique
    une BD de Leonardo
    un personnage de Barbapapa

    etc.

  • L comme libre

    Etre libre, dit-il, c’est être seul.

    Cette petite phrase me fait un choc. Pourtant, c’est à peu près ce que je réponds à tous ceux qui suggèrent qu’un nouvel amour pourrait entrer dans ma vie :

    - J’ai découvert si tard la liberté que je ne veux plus y renoncer.

    Et sûrement pas pour une chose aussi aléatoire que l’amour d’un homme Langue tirée

    D’ailleurs, je suis d’une nature si fidèle que même si l’homme-de-ma-vie en est sorti depuis sept ans et demi, je suis encore incapable de me rêver dans les bras d’un autre.

     

    Alors si être libre, c’est être seule, j’assumerai. De toute façon, quel que soit notre choix de vie, il y a toujours un prix à payer, non ?

    ***

     «L’homme vraiment libre est celui qui sait refuser une invitation à dîner sans donner de prétexte». Jules Renard, Journal, 25 novembre 1895.

    J'aime bien cet affreux pessimiste de Jules Renard.
    Bisou
    Avoir eu une enfance "poil de carotte", ça explique beaucoup de choses.

    ***

    - Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.

    Elle dit encore:

     - Qu'est-ce que vous voulez que je devienne ? Il ne pleure même plus une goutte quand on le gifle.

    Madame Lepic, en parlant de son fils Poil de Carotte.

     

     

     

  • K comme Kenneth

    Il sort de ma classe et c'est la toute dernière fois. Quand il a passé la porte, il se retourne et me dit "merci pour les cours" en me souriant gentiment.

    Lui, Kenneth.

    Celui qui a dit aussi, au fil de ces deux années passées ensemble:

    - ça ne sert à rien d'apprendre le français

    - je n'y comprends rien à toute cette grammaire

    - je n'ai pas d'inspiration pour écrire

    - de toute façon, plus tard je n'étudierai rien avec du français

    - ce texte est beaucoup trop difficile pour moi

    - non je ne l'ai pas lu / pas fait / pas préparé parce que je n'ai pas eu le temps / je l'ai oublié / je ne savais pas que c'était pour aujourd'hui

    - est-ce que c'est pour des points?

    - apprendre des listes de vocabulaire, ça n'est pas mon truc

    - pourquoi je ne peux pas dire "si j'aurais"? en néerlandais, on le dit!

      091 - kopie.JPG

    il est là, quelque part
    un petit gars bourré de talent
    mais qui n'aime que le foot
    Clin d'œil

  • J comme j'ai compris

    J’ai compris très tôt que je ne serais pas danseuse étoile.

    Que je ne chanterais jamais en public.
    Que je ne verrais jamais New-York.
    Que je ne prendrais pas de bain de minuit dans le Pacifique.
    Que je ne parlerais pas toutes les langues du monde.
    Que je ne guérirais pas ceux que j’aime en leur tenant la main.
    Qu’il n’y aurait pas de miracle.
    Qu’il n’y a pas de Dieu.

    Mais là j’ai mis plus de temps.

    J’ai compris très tôt que les enfants meurent.
    Même tout bébés.
    J’ai compris que les cadres accrochés aux murs sont des expiations.
    Que la tombe est une pierre froide sous laquelle on pourrit lentement, mangé par les vers.
    Je l’ai compris à cinq ans.

    Un jour peut-être je comprendrai que pour avoir compris tout ça à cinq ans, je n’aurai pas vécu.
    Pas compris ce qu’il fallait comprendre.
    Qu’il faut vivre et jouir de l’instant.
    Et cesser de regarder ces photos de morts dans leurs cadres accrochés aux murs.

      souvenirs d'enfance,vie quotidienne,vive la famille

     celle dont je porte le prénom et dont, jusqu'à mes 4 ou 5 ans, je croyais que c'était moi 

  • I comme inspiration chez Lali

     

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    http://lalitoutsimplement.com/en-vos-mots-372/#comments

     

    Claude ne fut tout à fait tranquille qu’après la lecture des trois journaux du soir. Si tous évoquaient la tragédie en première page, aucun élément d’enquête ne semblait diriger les soupçons vers l’auteur du crime.

    Il pourrait donc, dès que le train aurait rejoint la capitale, quitter cette perruque grise, ce chapeau et ce tailleur vert qui lui donnaient si chaud. Surtout que l’écharpe et les gants, par une température de plus de 20°, même si ça fait distingué, pourraient finir par attirer l’attention sur lui.

  • H comme How to catch a thief

    La semaine dernière, je regardais avec grand plaisir ce vieux film de Hitchcock, To catch a thief (https://www.youtube.com/watch?v=hfyrCCcZFlc).

    Quand l'homme des assurances demande à Cary Grant pourquoi il est devenu un voleur de bijoux, celui-ci répond en disant que tous, autant que nous sommes, nous avons volé, un jour ou l'autre. L'assureur certainement aussi, par exemple en trichant avec ses notes de frais ou sa feuille d'impôts.

    Ça m'a fait réfléchir, bien sûr. Surtout que le jour même, dans mon supermarché préféré, j'avais vu une dame qui, sous les yeux de son fils, rajoutait des fraises dans sa barquette de 500 grammes jusqu'à ce qu'elle déborde et pour que ça ne se remarque pas trop à la caisse, l'a emballée dans un sachet plastique qu'elle a soigneusement noué. Evidemment, plus aucune barquette de fraises restée sur le plateau ne pesait encore 500 grammes.

    Moi je n'ose même pas rajouter une fraise à une barquette pour qu'elle pèse les 500 grammes réglementaires Langue tirée

    A l'école aussi, paraît-il, il y a des disparitions inexpliquées dans la salle des profs. Même des tablettes de produit pour le lave-vaisselle. Ça me dépasse complètement, ce genre de choses.

    J'ai été élevée dans l'horreur du mensonge. Le vol était un crime tellement grave qu'on ne pouvait que s'attirer immédiatement la colère divine et l'opprobre définitif.

    Jusqu'au jour où, après la visite annuelle au rayon des jouets de l'Innovation, on a constaté que le petit frère avait pris quelques figurines, cow-boys ou soldats, je ne sais plus. Je pensais que le ciel allait lui tomber sur la tête, que ma mère lui donnerait une punition exemplaire et qu'on irait sur-le-champ restituer les objets mal acquis. J'avais vraiment très peur pour lui.

    A mon grand étonnement, il ne s'est rien passé du tout et il a pu tranquillement garder les jouets dérobés. C'est moi qui me suis fait gronder quand j'ai osé dire que c'était du vol.

    ***

    Un petit extrait? https://www.youtube.com/watch?v=bPxlHX3vcf0

      souvenir d'enfance,vive la famille,cinéma

     http://thehitchcockreport.files.wordpress.com/2010/12/4529.jpg

     

  • G comme grand voyage

    La fourgonnette roule lentement dans le crépuscule, tous phares éteints. Bientôt il faudra se contenter des rayons de la lune pour suivre la piste. Ni Muanza, ni le chauffeur ne disent un seul mot. Question de sécurité, a dit l'avocat. D'ailleurs, ils ne parlent pas la même langue.

    Le chauffeur a des dents éclatantes qu'il ne cesse d'asticoter avec une fine baguette. Il finit par la sucer comme si c'était un bonbon au caramel. Quand ils arrivent dans la savane, il allume de temps en temps ses feux de position.

    Malgré les nombreux dangers qui le menacent, une étrange paix a envahi Muanza. Advienne que pourra. Que la voiture s'embourbe, que le chauffeur le trahisse, qu'il ne revoie plus jamais Rosemonde ni son fils, tout ça est possible. Pour le moment, il hume l'air de la nuit et roule en direction de la frontière. Pour le moment, il est libre.

    Libre, mais avec de plus en plus mal aux fesses. La fourgonnette n'est pas équipée de sièges pour les passagers et la piste est en très mauvais état. Muanza est résigné à tout, il attend sans impatience le moment où ils seront arrivés à destination. Accoudé à la portière, il scrute la nuit et écoute les cris des animaux.

    Sa foi et le bon sens maternel, voilà toute sa philosophie. Là d'où il vient, on parle en proverbes. Sa mère avait toujours le dicton approprié qui lui permettait d'exprimer sa pensée sans avoir recours à de longs discours. La plupart sont gravés dans sa mémoire et il aurait bien aimé à son tour en faire profiter son fils, dès qu'il aurait été en âge de comprendre. Mais cette soirée est celle du doute et de la circonspection.

    Il aurait aimé pour sa mère une vieillesse heureuse, et voilà que sa sérénité sera troublée par de nouveaux soucis pour son plus jeune fils. Toute sa sagesse suffira-t-elle? Fret not thyself because of evil-doers, neither be thou envious against them that work unrighteousness, disait-elle à l’instar du Psalmiste.
    Réussira-t-elle à ne pas s’irriter contre les méchants? Quand le Chef de l'Etat prêche la vertu mais pratique le vice, il est imité par tous ceux qui se trouvent sur les divers échelons du pouvoir. Le premier des vices étant l'abus de pouvoir.

    La dernière victime a été Nana Keita, la gracile serveuse du bar à côté de son atelier. Consciencieusement violée par trois hommes pour avoir refusé de boire une grenadine que lui offrait le sergent.

     

    muanza,fiction

    j'étais en retard pour les Plumes d'Asphodèle
    mais j'ai rigoureusement utilisé
    TOUS LES MOTS IMPOSéS

    Clin d'œil

     

  • F comme Francis, coiffeur-philosophe

    Je l'ai déjà dit, je n'aime pas aller chez le coiffeur.

    Je n'aime pas l'odeur des salons de coiffure.
    Je n'aime pas le regard du coiffeur sur ma triste chevelure qui part dans tous les sens. En tout cas pas dans le sens qu'il juge bon.
    Je n'aime pas me voir dans la glace avec cet affreux tablier noir dont il m'enveloppe.
    Je n'aime pas les conversations de madame Francis avec les autres clientes.
    Je n'aime pas que Francis reste les mains en l'air quand il parle.
    Je n'aime pas dépenser des sous à une chose que je n'aime pas.

    ***

    La fin du mois de mai approchait et les mèches partaient tellement dans tous les sens qu'il fallait intervenir. Le hasard veut que le seul moment qui convienne dans l'agenda de Francis et le mien soit le samedi matin avant les élections.

    - On dirait que tout le monde veut être bien coiffé pour aller voter, me dit-il au moment où une troisième cliente entre dans le salon.

    La dame en question est une maman d'anciens élèves, qui est toujours tirée à quatre épingles, bien coiffée, bien maquillée, et qui vient chez lui chaque samedi.

    ***

    - Quand il se fait couper les cheveux, me dit mon amie Veerle en parlant de son fils de 3 ans, c'est tellement relaxant qu'il s'endort, généralement.

    Faudrait peut-être que je me trouve ce genre de coiffeur-là.

     

  • 7 fois 5

    1. pommes
    2. fraises
    3. raisins
    4. céleri
    5. pêches
    6. épinards
    7. poivre
    8. nectarines
    9. concombres
    10. tomates cerises
    11. pois mangetout
    12. pommes de terre

    sont paraît-il le top 12 des fruits et légumes les plus contaminés par les pesticides.

    Et dans cette liste, il y en a 7 qui figurent très souvent sur mon menu. Vous savez bien, An apple a day keeps the doctor away Cool

    Des pommes? Numéro 1 pour les pesticides? .

    Alors comment je fais pour mes cinq fruits et légumes par jour?

    Ne me répondez pas de les cultiver moi-même Langue tirée

    http://weekend.knack.be/lifestyle/culinair/culinair-nieuws/deze-12-groenten-en-fruitsoorten-bevatten-de-meeste-pesticiden/article-4000613725049.htm?nb-handled=true&utm_source=Newsletter-06/05/2014&utm_medium=Email&utm_campaign=Newsletter-RNBWEEKNL#

     

    actualité,vie quotidienne,ça se passe comme ça

    futures fraises sans pesticides
    mais aux effluves d'essence et de gas-oil

     

  • E comme expérience et espérance

    A cinq ans, je croyais à la force de la pensée.

    A dix ans, je faisais des marchandages avec Dieu.

    A quinze ans, j'ai perdu confiance dans les hommes.

    A vingt ans, je me suis tout de même mariée.

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     ***

    L'espérance est toujours plus forte que l'expérience

    Langue tirée

  • C comme conversations et classement

    Se reconnaître dans cet extrait. Ou plutôt y reconnaître son propre monde ancien, celui de sa propre enfance.

             Les conversations classaient les faits et gestes des gens, leur conduite, dans les catégories du bien et du mal, du permis, même conseillé, ou de l’inadmissible. Une réprobation absolue frappait les divorcés, les communistes, les concubins, les filles mères, les femmes qui boivent, qui avortent, qui ont été tondues à la Libération, qui ne tiennent pas leur maison, etc. Une plus modérée, les filles enceintes avant leur mariage et les hommes qui s’amusent au café (mais s’amuser restait le privilège des enfants et des jeunes gens), la conduite masculine en général. On louait le courage au travail, capable sinon de racheter une conduite du moins de la rendre tolérable, il boit mais n’est pas feignant. La santé était une qualité, elle n’a pas de santé, une accusation autant qu’une marque de compassion. La maladie, de toute façon, confusément entachée de faute, comme un manque de vigilance de l’individu face au destin. D’une façon générale, on accordait difficilement aux autres le droit d’être pleinement et légitimement malades, toujours soupçonnés de s’écouter. (p.63-64)

    Annie Ernaux, La honte, pages 63-64, Gallimard, 1997

    De gesprekken rangschikten het doen en laten van de mensen, hun gedrag, onder categorieën als goed, fout, toegelaten, aangeraden zelfs, of onaanvaardbaar. Een absolute afkeuring trof wie gescheiden was, communist, ongehuwd samenwoonde, ongehuwde moeder was, vrouw aan de drank, die abortus pleegt of kaalgeschoren werd na de Bevrijding, die haar huis niet onderhoudt enz. Een matigere afkeuring voor meisjes die zwanger waren voor het huwelijk of mannen die lol trappen op café (maar lol trappen bleef het voorrecht van de kinderen en de jonge mannen) en het gedrag van mannen in het algemeen. Men loofde de werklust, het kon fout gedrag niet goedmaken, maar maakte het aanvaardbaar, hij drinkt maar is geen luilak. De gezondheid was een kwaliteit, ze heeft een zwakke gezondheid, was evenzeer een beschuldiging als een blijk van medelijden. In elk geval droeg de ziekte de smet van een schuld, een gebrek aan waakzaamheid van de mens ten opzichte van zijn lot. Over het algemeen stond men de anderen maar moeizaam het recht toe om echt ziek te zijn en werden ze altijd verdacht te trunten.

    (traduction de l'Adrienne)

    Je me suis amusée à traduire le dernier mot par un verbe flamand qui n'a pas son équivalent en néerlandais. Trunten, c'est se laisser aller à trop de complaisance envers soi-même, pleurnicher pour un rien, se plaindre sans raison, manquer de courage, de force de caractère. "Niet trunten!" disent les mères de Flandre à leur progéniture. Il faut toujours se montrer fort, nier le mal dont on souffre et continuer le combat quotidien Langue tirée

    Voyez par exemple ce témoignage parmi les 1510 résultats que donne l'expression (Niet trunten!) passée à la moulinette g**gl*:  http://www.deredactie.be/cm/vrtnieuws/binnenland/1.718353

     

  • B comme Bruxelles bruxellait

    - Samedi, annonce le père, on va à Bruxelles.

    La nouvelle est toujours saluée par des cris de joie. Principalement parce que ce genre de sortie n'a lieu que deux fois par an. Parfois trois.

    Bien sûr, la route n'est jamais directe. En chemin, le père en profite pour encore voir un client. Ou deux. Celui qui a besoin de fil spécial en nylon mousse pour son usine-à-chaussettes. Il en offre chaque année quelques paires pour les enfants. Inusables, parce que ce nylon mousse est de très bonne qualité. Mais ni chaudes en hiver, ni fraîches en été. La mère dit qu'avec un nom pareil, il est sûrement juif et que les juifs savent faire des affaires. Le père ne dit rien.

    Il passe souvent chez celui que la petite confond avec le général Dourakine, parce qu'il porte presque le même nom. Le père dit que c'est un Russe blanc alors la petite se demande s'il existe des Russes noirs. Il a toujours besoin de Lurex pour le bobiner avec d'autres matières dont il fait des tricots pour dames. De beaux tricots très fins, très colorés et très brillants. La mère en a un qu'elle met le dimanche. Il a un décolleté rond et des manches trois quarts. Mais il ne brille pas dans le noir, comme sa statuette de la vierge Marie. La petite a fait le test.

    Ces haltes rallongent le voyage et font découvrir des quartiers dont les enfants ont du mal à s'imaginer que c'est "ça", Bruxelles. Il n'y a que des maisons, des usines, des ateliers. Elle admire comment le père retrouve toujours son chemin dans ces dédales. Et comment sans carte, sans panneaux, sans jamais demander la route, on finit par arriver dans des endroits qu'elle reconnaît, les Brigittines, par exemple, ou le boulevard de l'Empereur.

    A partir de là, elle connaît la route. Elle s'y est appliquée comme le petit Poucet, dès la première fois. Entre la voiture garée là et la Grand-Place, elle a ses petits cailloux, ses repères visuels. Alors elle marche devant. Elle reconnaît Gabrielle Petit, le magasin du bandagiste, la rue des Chapeliers, l'hôtel Amigo.

     

    GabriellePetit.JPG

    http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gabrielle_Petit_memorial_-_IMG_3703.JPG

     La famille prend toujours le temps d'admirer la Grand-Place. La mère ne manque jamais de dire que c'est la plus belle au monde et la petite croit tout ce que la mère dit. D'ailleurs, le monde entier est là: on y entend des tas de langues inconnues et mystérieuses. C'est là que la petite a vu ses premières Indiennes en beaux saris de soie et ses premiers Japonais.

    La destination finale, c'est la rue Neuve. En passant devant la Monnaie, les enfants reçoivent un rappel du cours d'histoire: 1830, Muette de Portici, "Amour sacré de la patrie", révolution, indépendance. Mais jamais un détour jusqu'à la place des Martyrs, toute proche, n'est envisagé. Pas le temps. Il est déjà l'heure de manger et l'Innovation attend.

    Pousser un plateau le long des comptoirs du self-service et avoir l'illusion de choisir librement ce qu'on va manger. Parce qu'on finit par choisir le plat du jour. C'est moins cher. Sauf pour le petit frère, qui veut un oeuf à la russe ou un autre plat froid avec beaucoup de mayonnaise. Et des frites, bien sûr.

    Ni dessert, ni café, pas le temps. Descendre aux étages inférieurs où, selon la saison, on s'attardera devant les jouets (juste pour se tenir au courant sans rien acheter, les jouets, c'est saint Nicolas qui les apporte) ou devant les fournitures scolaires. La petite pourrait passer des heures à admirer les beaux cahiers, le coeur battant. C'est là que généralement elle perd sa famille et se fait très fort gronder.

    En milieu d'après-midi, les enfants meurent de soif. C'est que la cuisine de l'Innovation est beaucoup plus salée qu'à la maison et tous les étages chauds, étouffants. C'est avec des airs de martyrs qu'ils demandent à boire parce qu'ils savent ce que le père va répondre:

    - Vous boirez à la maison.

     ***

    merci à Zosio qui m'a rappelé ces souvenirs en racontant les siens

    Bisou

     

     

  • Adrienne et le droit de vote

    Voter dans un des locaux de ce bâtiment (voir la photo d'hier) m'a rappelé la dernière fois que j'y ai accompagné ma grand-mère Adrienne pour qu'elle remplisse ses devoirs de citoyenne.

    - Je trouve, disait-elle, qu'au-delà d'un certain âge, les gens ne devraient plus être obligés d'aller voter.
    - Comment? ça voudrait dire que l'opinion des personnes âgées ne compterait plus du tout?
    - Ah oui, c'est vrai...

    Me donner raison ne l'empêchait pas de reprendre le même raisonnement, huit jours plus tard.

    - Mais pourquoi embêter des vieux comme moi avec ces élections, disait-elle en montrant sa carte de convocation, bien mise en évidence sur la cheminée.
    - Parce que ton avis compte aussi, grand-mère.
    - Bah! que j'aille voter ou non, qu'est-ce que ça change?
    - Tu ne sais pas pour qui voter?
    - Si, si!
    - Et bien alors, il faut le faire.

    Grand-mère Adrienne a connu l'époque où les femmes ne votaient pas.

    - Que les hommes aillent voter, je le comprends, c'est bien. Mais pourquoi les femmes aussi?
    - Comment? Tu trouves que les femmes n'ont pas d'opinion?
    - Si, bien sûr, mais la politique, ça ne m'intéresse pas...
    - Tu dis ça, mais il y a des partis que tu aimes bien et il y en a que tu n'aimes pas...
    - Bien sûr!
    - Alors tu sais pour qui tu veux voter?
    - Mais oui!

    Le jour même, elle soignait sa toilette, mettait du rouge et s'accrochait à mon bras. Je l'accompagnais jusqu'à la porte du bureau de vote et je voyais bien qu'elle était fière d'avoir voté.

    - Voilà, disait-elle, j'ai voté pour les bons!
    - C'est bien!

    Et nous rentrions, contentes de nous, pour préparer le repas dominical.

     Adrienne1.jpg - kopie.jpg

    Adrienne entre ses parents à l'époque du "vote plural"...

     

  • Première fois

    Dimanche dernier, l'Adrienne a pu voter pour la première fois dans les locaux de son école. Dans la ville où elle est née.

    Cette fois, se dit-elle en s'y rendant d'un bon pas, je connaîtrai sûrement plein de gens.

    Elle se trompait. Dans la longue queue au bureau 18 (1), à part un ou deux anciens élèves, elle n'a reconnu personne.

    Autrefois, on était réparti selon l'ordre alphabétique des noms de famille. L'Adrienne accompagnait soit son père, soit sa mère, qui devaient se rendre dans les deux écoles les plus éloignées l'une de l'autre.

    Aujourd'hui, on est dirigé vers le bureau le plus proche du domicile. De sorte qu'au numéro 18 tous les ploucs du quartier se retrouvaient entre eux (2), beaucoup de petites vieilles et de petits vieux, souvent s'aidant d'une canne, et ceux qu'on appelle parfois "des nouveaux Belges". Ceux-ci suscitant les commentaires de ceux-là:

    - Ah oui, eux aussi ils ont le droit de vote hein!
    - Ah bin oui, et il y en a sur les listes aussi hein...
    - Ah oui c'est vrai.
    - Alors c'est normal hein!

     104 - kopie.JPG

    le couloir encore vide, la semaine avant les élections
    dimanche, la queue allait jusque dehors
    pourtant le couloir est fort long
    c'est pour ça que nous l'appelons "de lange gang"
    Cool

     

    (1) bizarrement, de tous les autres bureaux, les gens entraient et sortaient en moins de deux ou trois minutes... Heureusement, l'Adrienne s'était munie d'un livre: elle a eu le temps de terminer la cinquantaine de pages qui restaient.

    (2) l'Adrienne se comptant fièrement parmi eux Langue tirée surtout que rien dans sa tenue ne la différenciait des autres: elle aussi portait des vêtements qui ont vu plus de dix étés.