• Derniers adieux

    Mercredi dernier, profitant qu'elle s'y trouvait toute seule, Madame a fait beaucoup de bruit dans son bureau de coordinatrice. Pendant une paire d'heures, elle a passé à la déchiqueteuse (1) tous les dossiers des élèves de sixième (2).

    Non sans émotion.

    Ce n'est pas qu'elle ait pris le temps de tout relire, mais en les manipulant, elle n'a pu s'empêcher de voir le contenu de certaines feuilles. Et de repenser à tous ces élèves qui viennent de quitter l'école en juin dernier. 

    Ceux qui sont arrivés à douze ans avec un passé familial déjà lourd. Ou avec un dossier médical chargé. Ceux qui ont collectionné les heures de colle ou qui ont failli être renvoyés trois fois pour indiscipline. Ceux qui ont un problème chronique pour être à l'heure. Parfois c'est leur père ou mère qui sont responsables des retards mais c'est l'enfant qui est puni.

    Ceux qui ont un dossier tout mince après six années de secondaire et ceux qui l'ont bien épais. Ceux qui ont réussi à battre le record d'épaisseur alors qu'ils sont arrivés seulement il y a deux ans.

    Les jolis mots d'excuse, les belles promesses, les blagues de potache. C'est juré, plus jamais ils ne se moqueront de leur prof de géo. Plus jamais ils ne saupoudreront le rétroprojecteur avec le contenu de leur taille-crayons. Plus jamais ils n'oublieront de préparer leurs exercices de maths.

    Parfois aussi une lettre de parents inquiets. Comme ce papa militaire de carrière qui prévient l'école qu'il est envoyé en mission en Afghanistan et que son fils, alors en troisième (3), pourrait en être perturbé.  

    Madame espère que tous ses pirates vont bien et qu'ils poursuivront de bonnes études, adaptées à leurs goûts et à leurs talents.

    Et elle a bien envie de remettre ici une dernière fois cette photo de leurs "cent jours"

     

    prof,école,élèves

     ou une du cross de l'école, voilà bientôt un an

     prof,école,élèves

     ***

    (1) il me semble que papierversnipperaar, c'est bien une déchiqueteuse?

    (2) c'est-à-dire de Terminale, en France

    (3) la troisième, c'est la seule année où on dit pareil en Belgique et en France Sourire. On y entre en principe à 14 ans.

  • Z comme zone de Broca

    En cherchant des infos sur l'acquisition du langage, je suis tombée (paf!) sur cet excellent site (blog?) canadien dont l'info déjà très complète est mise à jour environ chaque semaine.

    Je crois que je peux vous le recommander si le cerveau et ses mystères vous intéressent Sourire

    http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_10/a_10_cr/a_10_cr_lan/a_10_cr_lan.html

  • Y comme Yvonne

    Yvonne! Viens! Mets-toi là. Oui, là. Tu peux t'appuyer contre la barque, si tu veux. Non, ne t'inquiète pas, les enfants jouent dans le sable, on a bien le temps de prendre une photo. Non, laisse-les. C'est toi que je veux photographier.
    Voilà, c'est ça, ce sourire-là.
    Ton ombrelle, tiens-la un peu plus en arrière, elle te fait de l'ombre. Parfait! Ne bouge plus, maintenant! Magnifique!
    Ce sera pour nos dix ans de mariage.

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    Neuf mois plus tard, la belle photo avec la barque et l'ombrelle orne son faire-part de décès. Son quatrième enfant vient de naître.

    ***

    inspiré par une consigne de Daniel Simon que je remercie
    http://je-suis-un-lieu-commun-journal-de-daniel-simon.com/

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    mon père est entre son frère et sa soeur

  • x c'est l'inconnu

    A l'approche du 15 août, le stress de la rentrée augmente chez Madame. Comment seront ses nouveaux élèves? Saura-t-elle les convaincre? Les mettre au travail? Les intéresser? Les faire participer?

    Elle n'en dort plus.

    Le matin du lundi 18, elle retourne à l'école. Arrange sa classe. Ouvre ses armoires. Range quelques livres. Nettoie les étagères.

    Va dans son bureau de coordinatrice. Essaie son nouvel ordi. Commence à lire les 186 pages du volume 2 des nouveaux programmes de français enfin disponibles en ligne.

    Se fait un café. Revoit avec plaisir quelques collègues. En serre deux ou trois contre son coeur. Accompagne au secrétariat des parents perdus dans le dédale des couloirs alors qu'ils venaient inscrire leur enfant.

    Retourne à son bureau. Le café a refroidi. Fait la connaissance d'un jeune Mexicain qui passera une année en Belgique. Et qui sera dans sa classe. Se dit qu'elle devrait rafraîchir ses connaissances en espagnol.

    Finit par passer toute la journée à l'école. Est étonnée d'y être toute seule l'après-midi. Est surprise par le déclenchement de l'alarme quand elle veut quitter son bureau vers seize heures.

    Y retourne le lendemain. Le surlendemain. Tous les jours de la semaine.

    Se sent déjà beaucoup mieux.

  • W comme wagon de train

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    Ce jour-là les quais étaient déserts

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    des deux côtés...

    Very strange, isn't it?

     

  • V comme Vilnius

    J'ai pris le train, j'ai pris l'avion. Composition en abyme, composition symétrique. 
    J'ai pris la vue par la fenêtre de la chambre de l'hôtel sous la lumière rose au lever du soleil. Des églises baroques et orthodoxes en vue panoramique. Le fleuve avec ses miroitements, ses ponts et leurs cadenas d'amour déjà rouillés.
    J'ai pris le château fort et ses ruines en contre-jour. Les fleurs des parterres en mode macro. Les vieux arbres en contre-plongée.
    J'ai pris le manège à l'ancienne, avec ses chevaux de bois.

    Vilnius 2014 73 - kopie.JPG

    Sur le parvis de la cathédrale, des gens saluaient l'arrivée de leur Présidente. Je n'ai pas osé prendre de photo de cette grande femme blonde. Ni de ses gardes du corps, ni des nombreux jeunes gens en costume national.

     Vilnius 2014 33 - kopie.JPG

    Son service de presse s'en est chargé, comme on peut le voir ici:  

    http://www.president.lt/fr/service_de_presse/nuotrauku_galerija_fr/2014-07-12_8565.html et ici http://www.president.lt/fr/service_de_presse/nuotrauku_galerija_fr/2014-07-12_8573.html

    ***

    billet inspiré par une consigne de Daniel Simon
    http://je-suis-un-lieu-commun-journal-de-daniel-simon.com/
    que je remercie

  • U comme une devinette

    Oostende 2014 aug (2) - kopie.JPG

    où sommes-nous?

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    Cool

  • T comme toi je t'aimais

     fiction

    la photo vient d'ici: http://ecritoire-lise-genz.com/

    Toi, je t’aimais.

    Toi et ta petite salopette bleue dont la bretelle retombait toujours. Toi et tes T-shirts rayés qui étaient moins grands que mes mouchoirs à carreaux. Ceux dans lesquels je t’ai appris à te moucher le nez. Allez, souffle ! souffle ! je disais en perdant un peu patience. Et toi tu soufflais par la bouche au lieu du nez.

    Toi, je t’aimais. Tes cheveux si blonds et si fins, toujours mal coupés parce que ta mère refusait de t’emmener chez un vrai coiffeur. Alors ton grand-père te les coupait. Le menton tremblotant et la main peu sûre. Tu te souviens de ma colère quand tu as eu cette blessure à l’oreille ? C’est pépé en me coupant les cheveux, tu m’as dit. C’est ma faute, tu m’as dit. J’ai tourné la tête.

    Toi, je t’aimais. Je me souviens de ce jour-là, on marchait devant les autres, sur la plage. Je te forçais un peu, avec tes petites jambes, à suivre ma cadence, pour que les autres ne nous rattrapent pas. Tu ne te plaignais jamais. Ta menotte dans ma grosse paluche, c’était l’évidence même.

    Tu aurais dû être mon petit-fils à moi.

    2

    De toi j’ai tout aimé. Cette façon que tu avais de lever la tête et d’ouvrir de grands yeux. Tu ne posais pas de questions, tu me regardais. Alors je t’expliquais les choses, les marées, les coquillages, la couleur du ciel et le temps qu’il fera demain.

    J’ai aimé cette main dans la mienne et nos pas dans le sable. Nos silences aussi. Nous n’avions pas besoin de parler beaucoup pour nous comprendre.

    Le temps d’un été, j’ai tout aimé.

    Où es-tu maintenant ?

    3

    Après, je sais, tu m’as détesté. Et c’est normal. Tu avais tes raisons. Ou tu croyais les avoir. C’est normal. Tu m’as détesté pour ce que tu as cru voir et cru comprendre. Pour ce qu’on t’a raconté sur moi. J’imagine que ce n’était pas joli-joli. Tu étais bouleversé et tu m’as détesté, tu t’es cru trahi. C’est normal. Les circonstances aussi étaient contre moi. Et je ne me suis pas défendu. Ou plutôt, je n’ai pas essayé de me défendre.

    Un jour tu comprendras. Ça me suffit comme consolation. Je ne veux pas de revanche. Pas de deuxième chance.

    De toute façon, il est trop tard.

  • Stupeur et tremblements

    Un titre de journal attire mon attention. A leurs camps ou après l'entraînement, ils se douchent en short. Pourquoi? Pour ne pas risquer de voir leurs fesses ou leur zizi sur fb et instagram. 

    Voilà une chose parmi d'autres à laquelle ma génération aura échappé: l'omniprésence de la caméra et la diffusion instantanée de photos sur les réseaux sociaux.

    Nos jeunes ne sont plus jamais à l'abri des regards. Le respect de la vie privée compte peu: il y a trop de moyens de faire étalage de tout ce que l'oeil des diverses caméras peut surprendre et "partager".

    Like and share.

    Je les plains.

     

  • 22! ne tirez pas!

    Raversyde, c'est aussi une énorme réserve naturelle.

    Donc au détour d'un bunker ou en sortant d'un souterrain, on tombe souvent nez à nez avec la faune qui y habite.

    Par exemple ici: voyez-vous le faisan?

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     une paisible famille de canards

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    un couple de poules d'eau

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    un étang à canards

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     et partout de belles vues sur la mer

    mer,histoire,belgique,flandre

     

    mer,histoire,belgique,flandre

     pour ceux qui voudraient y aller aussi:

    http://www.west-vlaanderen.be/kwaliteit/Leefomgeving/raversijde/raversydeFR/paginas/murdelatlantique.aspx

  • R comme rue Royale

    Elles marchaient devant moi rue Royale, l'une après l'autre, traînant leur grosse valise. La plus jeune traînait aussi les pieds. En la dépassant, j'ai failli lui dire qu'elle usait ses chaussures.

    Je me suis arrêtée devant un graffiti. J'ai sorti mon appareil photo. C'est alors que la plus jeune m'a abordée. Elle agitait devant moi un feuillet imprimé de g**gl*m*ps et parlait un anglais assez pénible.

    - Where are we?

    Quand je lui ai répondu "Rue Royale!", j'ai bien vu que ça ne l'aidait pas.

    - Where do you want to go?

    Elle agite de nouveau son feuillet g**gl* où on peut voir un minuscule plan de rue. Dans sa réponse, je saisis le mot "hôtel".

    J'examine le plan. Je lui explique qu'elles doivent rebrousser chemin et prendre à gauche au premier carrefour. Elle me regarde comme si je parlais chinois alors que c'est elle la Taiwanaise.

    - Ok! I'll go with you.

    Et me voilà les accompagnant jusqu'à leur hôtel, 34 rue de l'Association, oubliant complètement la photo humoristique que je voulais prendre.

    - People in Belgium are so friendly! me dit-elle en me remerciant.

    Alors qu'elles venaient seulement d'arriver de l'aéroport.

     bruxelles,belgique,voyage

  • Le bilan du 20

    Le bilan d'une visite de l'Atlantic Wall de Raversijde: 66 photos de bunkers, de couloirs souterrains, d'obus, de casemates, de pièces d'artillerie... et toujours la vue sur les dunes et sur la mer.

    Toutes les infos utiles ici: http://www.west-vlaanderen.be/kwaliteit/Leefomgeving/raversijde/raversydeFR/paginas/murdelatlantique.aspx

      mer, Belgique, Flandre, histoire

    un labyrinthe de couloirs et de passages souterrains

    mer, Belgique, Flandre, histoire

     tout en briques 

    mer, Belgique, Flandre, histoire

     le sac rouge contient une barquette de fraises achetées au marché le matin

    et à côté, l'audioguide Langue tirée

     mer, Belgique, Flandre, histoire

    des tonnes de béton

     mer, Belgique, Flandre, histoire

     et tout ce qu'il faut pour surveiller la mer

    mer, Belgique, Flandre, histoire

    d'où l'ennemi viendra

    mer, Belgique, Flandre, histoire

    mais on a tout ce qu'il faut pour lui tirer dessus

     mer, Belgique, Flandre, histoire

     et aussi tout ce qu'il faut pour le moral des troupes

    mer,belgique,flandre,histoire

    voyez par exemple le menu du 11 mai 1943

    ***

    et pour finir, voici le dernier bunker
    construit à la hâte après le débarquement allié
    et qui n'est plus de béton
    mais de briques recouvertes d'une fine couche de ciment
    qui doit donner l'illusion de la solidité

    mer,belgique,flandre,histoire

  • Pourquoi écrire?

    J'ai enfin trouvé la vraie réponse, et c'est Mahigan Lepage qui l'a formulée. En lisant le passage ci-dessous, j'ai eu mon aha-erlebnis du jour. Que dis-je, du jour? Du mois, de l'année, de la décennie!

    Cool

    Il raconte comment, de sa Gaspésie natale, il est venu à l'écriture, puis conclut en élargissant le propos (c'est moi qui souligne la phrase clé):

    "Vous n’avez pas grandi dans les Appalaches. Vous n’êtes probablement pas fils ou fille de hippies. Vous n’avez peut-être pas souffert d’isolement. Mais il se trouve peut-être un autre endroit du monde où ça a coincé. Vous pouvez venir d’une grande ville, d’une petite ville, d’une banlieue, d’un village. Le monde, ses espaces, ses temps, ses rapports, le monde ne vous est-il jamais apparu comme immensément insatisfaisant, révoltant, en contradiction complète avec vos élans, vos impulsions ? Ne vous êtes-vous jamais sentis empêchés dans vos mouvements et vos désirs ?

    C’est la source noire de l’art. On n’écrit pas pour faire beau, pour avoir du succès, pour se divertir et donner du divertissement, ou je ne sais quoi encore. On écrit parce qu’il y a ce conflit avec le monde. Individuellement, on a besoin d’espace, or le monde nous refuse cet espace. Il nous isole, nous police, nous entrave ou nous relègue. Cela peut prendre diverses formes. Pour moi, ça a pris la forme concrète de la distance géographique, dans la profondeur de la campagne et de la forêt."

    http://mahigan.ca/spip.php?article312

    écrire,littérature

    pour moi, ça a pris la forme de mon quelque part
    Clin d'œil

     

  • P comme peur

    Une enquête récente démontrait que notre peur numéro 1, c'est la peur de vieillir.

    En numéro 2 venait la peur de vieillir seul.

    En numéro trois, la peur de vieillir pauvre.

    ***

    Alors dites-moi, de quoi a-t-on peur quand on est vieux, seul et pauvre?

  • O comme Oceano Mare

    La mer, c'est notre bout du monde d'enfant de cinq ans qui a du mal à s'imaginer qu'au delà de toute cette eau, il y a l'Angleterre, comme on le lui dit. Qui croit que quand elle saura nager, c'est là qu'elle ira.

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    Ostende, 13 août 2014

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    La mer et le vent, aucun souci n'y résiste.

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    On ne s'en lasse pas

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     "De l'aube claire jusqu'à la fin du jour"

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    quand les pêcheurs de crevettes partent pour la nuit

     (le titre du billet est emprunté à Alessandro Baricco
    http://tecalibri.altervista.org/B/BARICCO-A_oceano.htm)

    "Potrebbe essere la perfezione"

    comme cet arc-en-ciel, par exemple

     

    mer,ostende,italien,littérature

     

  • N comme nipotina

    Quel bonheur d'avoir une carissima nipotina

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    Ostendaise

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    et chez qui je revois mes chats

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    toujours plus gros, plus gras et plus florissants Langue tirée

     

  • M comme Manuel de Malaga

    Manuel Altolaguirre (Málaga1905 - Burgos1959)

     A Federico García Lorca

    PLAGE

    Deux par deux les barques

    comme sandales du vent

    mises à sécher au soleil.

     

    Moi et mon ombre, angle droit.

    Moi et mon ombre, livre ouvert.

     

    Couché sur le sable

    comme une dépouille de la mer

    un enfant endormi.

     

    Moi et mon ombre, angle droit.

    Moi et mon ombre, livre ouvert.

     

    Et plus loin, des pêcheurs

    tirant des amarres

    jaunes et saumâtres.

     

    Moi et mon ombre, angle droit.

    Moi et mon ombre, livre ouvert.

    (Trad: Colo)

     

    A Federico García Lorca


    PLAYA


    Las barcas de dos en dos,
    como sandalias del viento
    puestas a secar al sol.


    Yo y mi sombra, ángulo recto.
    Yo y mi sombra, libro abierto.


    Sobre la arena tendido
    como despojo del mar
    se encuentra un niño dormido.


    Yo y mi sombra, ángulo recto.
    Yo y mi sombra, libro abierto.


    Y más allá, pescadores
    tirando de las maromas
    amarillas y salobres.


    Yo y mi sombra, ángulo recto.
    Yo y mi sombra, libro abierto.

     

    opgedragen aan Federico García Lorca

    STRAND


    De boten twee per twee,
    als sandalen van de wind
    om te drogen in de zon.


    Ik en mijn schaduw, rechte hoek.
    Ik en mijn schaduw, open boek.


    Liggend op het zand
    als geworpen door de zee
    een slapend kind.


    Ik en mijn schaduw, rechte hoek.
    Ik en mijn schaduw, open boek.


    En verderop, vissers
    trekkend aan de trossen
    geel en ziltig.


    Ik en mijn schaduw, rechte hoek.
    Ik en mijn schaduw, open boek.

     

    (traduction de l'Adrienne) 

     

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    Ostende, août 2009

    A 2009-2010 046 Africa - kopie.JPG

    Malaga, décembre 2009

     

  • L comme Lambermont, Laude et Locht

    Entre la place de la Reine et le boulevard Lambermont, je marche dans des rues où le médecin, le pharmacien, ont des noms arabes et turcs.

    C'est très bien.

    Les magasins ont des airs d'exotisme, légumes étranges, robes pour mariées de Mille et Une nuits.

    C'est bien.

    Autour d'une placette, quatre ou cinq cafés aux murs nus, où des hommes à moustache tapent le carton. Des flots de musiques anatoliennes et des effluves de tabac parfumé me parviennent.

    OK.

    C'est moi qu'on regarde. C'est moi qui ne suis pas dans la norme. Seule, tête nue, jambes nues, bras nus.

    Au coin de la rue, un night shop. Une très jeune fille en sari turquoise est assise devant la porte. Elle est ravissante.

    Tout ça ferait de fort jolies photos. Ces tablées d'hommes, ces enfants bruns, ces étalages aux couleurs d'ailleurs. Mais je ne sors pas mon appareil.

    Ce n'est pas bien.

    Le lendemain, entre Grand-Place et Albertine, je croise d'opulents touristes turcs, arabes et indonésiens.

    Je me dis que s'ils passaient chaussée de Haecht, ils y seraient tout aussi incongrus que moi.

     bruxelles

     en ce mois d'août, la rue Royale reçoit de nouveaux rails de trams

    bruxelles

  • K comme krapoverie (fin)

    Dans le silence qui suit, Dominique a le tort de souffler à l'oreille de sa femme: "Je t'en prie, pas de déballage!".

    - Je crois, dit celle-ci, que tout le monde a entendu? Ce que mon mari veut dire, c'est que notre couple ne va pas très bien et que nous considérons cet atelier comme une ultime planche de salut. Une sorte de test. Ce sera notre seule activité commune depuis de nombreuses années. Depuis toujours, en fait.

    Elle a son air dur et sec. Dominique a tout à coup très chaud et regrette de s'être embarqué dans cette histoire d'atelier.

    - Merci de votre franchise, Dominique, dit Alicia en regardant ce couple mal assorti auquel elle remet deux badges identiques: Dominique et Dominique. 

    - Ma femme et moi, dit Henri pour détendre l'atmosphère, nous sommes Belges, nous sommes Flamands. Nous venons d'Ostende.

    Disant cela, il laisse comme toujours planer un petit silence. Il est convaincu qu'être Ostendais est un privilège que le monde entier lui envie.

    - Nous avons l'intention de passer les mois d'été dans le Velay et nous nous sommes inscrits à ce stage dans l'espoir de mieux connaître la cuisine locale et aussi de rencontrer des gens du coin, bien sûr. Parce que notre plus jeune fils s'est marié ici...
    - Et nous voulons être près de notre petit-fils pour le voir un peu grandir, ajoute Arlette, qui a déjà la main sur son sac d'où elle s'empresse de retirer quelques photos du bébé.

    A voir la stature d'Henry, nul ne s'étonne qu'il aime la bonne cuisine.

    - Et vous deux? fait Alicia en se tournant vers Marie-France et Anne-Françoise, pendant que chacun jette un regard plus ou moins intéressé au bébé blond photographié par des mains inexpertes.

    - Nous, dit Anne-Françoise, nous sommes deux amies d'enfance. C'est moi qui ai insisté auprès de Marie-France pour qu'elle m'accompagne à cet atelier.

    Pourvu, pense Marie-France, qu'elle n'aille pas raconter qu'elle m'y a poussée de peur que je fasse une dépression...

    ***

    Le soir, Alicia est couchée dans les bras de son Vincent qui lui demande comment ça s'est passé, avec ses nouvelles recrues.

    - Je pense, dit-elle en soupirant, que je ferais mieux de mettre "thérapeute" sur mon badge... 

  • J comme jardin

    Nous étions au jardin à l'ombre du cerisier.

    - Tu veux un verre de vin de sureau?

    Pendant qu'elle va chercher la bouteille, les glaçons, les verres à pied, je sors mon appareil photo. Clic! Un somptueux dahlia rose foncé. Le poirier dont les branches trop lourdes touchent la terre. Les roses trémières. La terrasse ombragée.

    Anne Windal 2014 (9) - kopie.JPG

    Nous nous asseyons. Nous levons nos verres à l'amitié et à la paix des coeurs. Nous avons traversé quelques turbulences, toutes les deux. Elle m'explique avec de jolis gestes qu'elle trouve la sérénité et la satisfaction dans le jardinage. 

    C'est cette photo-là que j'aurais voulu prendre. Mais je n'ai pas osé l'interrompre.

    ***

    texte inspiré par une consigne de Daniel Simon
    http://je-suis-un-lieu-commun-journal-de-daniel-simon.com/
    que je remercie!

  • I comme imitation

    Don't imitate!

    Just be you

    dit un T-shirt blanc imprimé de noir

    tout comme la cinquantaine d'autres

    qui pendent à côté

    et les quelques milliers

    répartis sur les diverses succursales

    de par le monde.

    ***

    Alors je conclus

    que même s'il ne coûte que 10 €

    pour être moi

    et n'imiter personne

    je ne l'achèterai pas.

     vie quotidienne,ça se passe comme ça

     "Don't imitate!

    Just be you"

    s'est dit Michaël Borremans

    et il a décidé

    de mettre le képi dans la cage

    et de boutonner sa vareuse

    dans le dos

    (photo prise au Palais Royal de Bruxelles)

     

  • H comme hasard

    Un grand nombre de découvertes sont le fruit du hasard et je ne vous apprends rien en vous disant cela.

    A la longue liste qu'on trouvera ici

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_d%C3%A9couvertes_et_inventions_li%C3%A9es_au_hasard 

    on peut désormais ajouter le point suivant:

    C'est tout à fait par hasard que l'Adrienne, un soir de fatigue et de chaleur de la fin de juillet 2014, a découvert qu'à sa télécommande il y avait un bouton permettant de passer d'un simple clic d'un jour à l'autre de la semaine pour programmer les enregistrements.

    hasard,vie quotidienne,ça se passe comme ça

    "ergens", quelque part, il y a aussi des gens qui lisent les modes d'emploi.
    Mais ce faisant, ils se privent de l'immense joie de la découverte
    Rigolant

     

     

  • G comme Georges

    Le café était installé dans une maison ancienne aux murs épais.
    Derrière le bar, le garçon frottait distraitement des verres avec une serviette déjà fort défraîchie. Trois marches de pierre bleue descendaient du trottoir vers la salle pavée à l'ancienne. Les banquettes avaient connu la richesse du velours pourpre, aujourd'hui usé, taché, décoloré. 


    Il n'y avait presque personne. J'ai refermé la porte sur les bruits de la rue et j'ai hésité un moment, devant le nombre de tables libres, avant de décider où m'asseoir. Le garçon a jeté sa serviette sale sur l'épaule, d'un geste d'une nonchalante familiarité et est venu vers moi. Les miroirs se faisant face tout le long reflétaient à l'infini sa silhouette et la lueur jaunâtre de quelques ampoules allumées le long des murs. Mon siège était bancal, j'en ai pris un autre.

    J'ai commandé un café, croyant que le risque était moins grand que la tasse ait été en contact avec ce chiffon qui lui servait à essuyer les verres.
    Les vitres étaient embuées, renfermant le café sur lui-même, le coupant de l'extérieur, cachant les façades agressives des commerces d'en face. En revenant avec mon café, le garçon a donné un coup de coude dans la porte, que j'avais mal fermée.

    - Si c’est pour monsieur Georges que vous êtes là, il m’a chargé de vous dire qu’il ne viendra pas, aujourd’hui.
    - …
    - C’est bien pour lui que vous êtes là ? Vous êtes assis à sa table.

    Ce n’est qu’alors que j’ai remarqué que cette table-là, contrairement aux autres, avait une nappe et un gros cendrier en verre taillé.

    ***

    voilà le genre de texte qu'on se met spontanément à écrire après la lecture de Simenon
    Cool

    fiction,jeu

    photo prise à Bruxelles en juillet 2013

  • F comme filature

    C'était un jeu qu'il croyait innocent et qui l'amusait beaucoup. Au hasard des rues, il choisissait une femme et décidait de la suivre. Ce jour-là, il avait jeté son dévolu sur une robe blanche à pois verts. Il la suivait dans l'ombre chaude de cet après-midi d'août, d'abord en évitant les taches de soleil, restant à distance respectueuse. Comme toujours, il avait quelque chose en main, livre, parapluie, pull-over, journal, qui lui semblait utile pour lui servir de camouflage. Ce jour-là, c’était un magazine auto.

    Jamais il n'avait suivi un couple, un homme ou un enfant. C'était venu comme ça. Il ne se posait pas de questions. Décidait sur base d'un vêtement, d'une couleur, d'une allure. Il ne prenait pas les plus jolies ni les plus jeunes. Sa filature n'était pas un hommage à la beauté. Ménagère revenant du marché le cabas à la main, promeneuse solitaire, ouvrière rentrant chez elle. Cette limite d'âge qu'il s'imposait le persuadait qu'il était à l'abri de toute poursuite judiciaire. Il ne franchissait pas certaines frontières de la bienséance, du moins il le pensait.

     

    Inconsciemment, il s'amuse à leur faire peur. Après une première filature discrète, où le jeu consiste à ne pas se faire remarquer, il passe à l'étape suivante: faire sentir à la personne qu'elle est suivie, d'abord subtilement, puis de manière de plus en plus présente, agressive. Il peut y passer la journée. En ce mois d'août accablant de chaleur et infesté de mouches, à cause des détritus restés dans les rues depuis plusieurs jours, la filature est plus difficile. Donc d'autant plus excitante.

    Rentré chez lui, il s'installe dans son fauteuil et note tout dans un petit carnet. La description minutieuse de la femme, du parcours emprunté, tous les détails de la filature. Il n'a aucune idée à quoi ça lui servira. Puis il dort comme un bienheureux, comme un gros poupon, couché sur le ventre, les bras et les genoux repliés, les mains sous le menton, comme s'il voulait sucer son pouce.

    Pour lui, il n'y a aucun double sens, aucun "hidden agenda", aucune duplicité. Une dizaine de carnets se trouvent déjà dans un tiroir du bureau. Il ne les relit jamais. Il note, il consigne, puis le referme avec un léger soupir de satisfaction, comme pour une tâche difficile qu'il a fallu mener à bien.

    ***

    F comme filature ou F comme fiction, bien évidemment Innocent

    fiction,jeu

  • 7 jours sur 7

    Sept jours sur sept, mon amie Anne travaille dans son jardin.

    Aussi ne serez-vous pas surpris par ses beautés Sourire

    Anne Windal 2014 (5) - kopie.JPG

    le "kot"
    (voir à 'K comme kot' si vous ne savez pas ce que c'est)

    Anne Windal 2014 (6) - kopie.JPG

    une de ses trois terrasses fleuries

    Anne Windal 2014 (7) - kopie.JPG

    des fleurs et des fruits à profusion
    (pommes, poires, prunes, cerises, figues, fraises, framboises...)

    Anne Windal 2014 (8) - kopie.JPG

     Anne Windal 2014 (9) - kopie.JPG

     un havre de paix et de douceur de vivre

    (photos prises le samedi 2 août)

  • E comme étymologie

    L'étymologie m'intéresse, alors c'est avec plaisir que l'ai lu ceci, en me disant que je pourrais le faire découvrir à mes élèves:

    Prenons par exemple une des racines fa : la racine qui signifie parler, dire, la parole... [...] qui a donné par exemple ineffable, qui ne peut pas être dit, ou préface, qui est dit avant. Tu connais le verbe latin fari ?

    − Oui, for, faris, fari, fatum : parler.

    − Et comment dis-tu parlant, au participe ?

    − Fans ?

    − Bien. Eh bien, le contraire de fans, c'est in-fans, celui qui ne parle pas. L'enfant, le bébé !

    − Aaah ! Et après, on a enfanter, enfance...

    − Oui ! Et aussi, infante, infantile, infanticide...

    − Et infanterie ?

    − Eh bien, tu ne crois pas si bien dire ! On a oublié au fil du temps, l'idée de parler pour l'enfant, et on a gardé l'idée de petitesse. C'est pourquoi dans l'infanterie, on plaçait les jeunes soldats et les hommes de petite taille, moins visibles pour l'ennemi. Et puis alors on a dit fantassin, en oubliant le in négatif, et fantoche. [...]

    − C'est curieux que l'enfant et le mort aient la même racine...

    − Tu vas être encore plus surpris. Au radical fa, on a ajouté un suffixe et formé le verbe fateri.

    − Oui, je sais : fateor, fateri, fessus sum... : avouer, reconnaître.

    − Très juste. Alors, sur fateor, tu crées con-fiteor, le fa devient fi à l'intérieur, ce n'est pas grave, qui fait : con-fessus et donnera confesseur, celui à qui on avoue. Et tu crées aussi pro-fiteor, qui par pro-fessus, arrive à professeur. Si bien que toi, l'enfant, et moi, le professeur, nous avons la même racine.

    Il insista pour en savoir davantage. Alors le maître lui montra qu'en ajoutant le suffixe ma à fa, on obtenait fama, la renommée, ce qu'on dit de vous, d'où fameux, mal famé, et infâme, infâmie, l'anglais fame, etc.

    - Et qu'on peut aussi avoir, en formant fabula, chose à raconter, le mot fable, d'où fabuliste, fabulateur, fabliau, quelqu'un à qui on peut parler est quelqu'un d'affable et l'indicible est ineffable.C'est fabuleux, non ?

    http://www.litteratureaudio.com/textes/Rene_Depasse_-_Promenade_etymologique.pdf

    En effet, me dis-je, c'est fabuleux!

    Puis je pars à la recherche de cette racine "fa" dans tous les dictionnaires étymologiques de l'indo-européen (on trouve les principaux en ligne, surtout de spécialistes allemands et anglo-saxons) et nulle part il n'y a trace de ce "fa".

    Je dirais même plus: nulle part il n'y a trace du son [f] 

    L'explication est simple: il ne faut pas chercher la racine [fa] mais [bhe] / [bha]. Alors on trouve ceci:

     

    ENTRY: bh-2
    DEFINITION: To speak.
    Oldest form *bhe2-, colored to *bha2-, contracted to *bh-. 
    Derivatives include fate, infant, prophet, abandon, banish, symphony,
    confess,
    and blame.
    1. fablefabliaufabulousfadofairyfandangofatefay2affable
    fantoccini,ineffableinfantinfantrypreface, from Latin fr, to speak. 
    2. –phasiaapophasis,prophet, from Greek phanai, to speak. 
    3a. ban1, from Old English bannan, to summon, proclaim, and Old
    Norse banna, to prohibit, curse; 
    b. banalbanns;abandon, from Old French ban, feudal jurisdiction,
    summons to military service, proclamation, Old French bandon, power,
    and Old English gebann, proclamation;
    c. banish, from Old French banir, to banish; 
    d. contraband, from Late Latinbannus, bannum, proclamation; 
    e. bandit, from Italian bandire, to muster, band together
    (< “to have been summoned”). 
    a–e all from Germanic suffixed form *ban-wan, *bannan, to speak
    publicly (used of particular kinds of proclamation in feudal or prefeudal
    custom; “to proclaim under penalty, summon to the levy, declare outlaw”). 
    4. Suffixed form *bh-ni-. 
    a. boon1, from Old Norse bn, prayer, request; 
    b. bee1, perhaps from Old English bn, prayer, from a Scandinavian
    source akin to Old Norse bn, prayer.
    Both a and b from Germanic *bni-. 
    5. Suffixed form *bh-ma. 
    a. famefamousdefameinfamous, from Latin fma, talk, reputation, fame; 
    b. euphemismPolyphemus, from Greek phm, saying, speech.
    6. Suffixed o-grade form *bh-n-. phone2–phonephonemephonetic, phono-, –phonyanthemantiphonaphoniacacophonouseuphonysymphony,
    from Greekphn, voice, sound, and (denominative) phnein, to speak. 
    7. Suffixed zero-grade form *bh-to-. confessprofess, from Latin fatr, 
    to acknowledge, admit. 
    8.blameblaspheme, from Greek blasphmos, blasphemous, perhaps
    from *ms-bh-mo-, “speaking evil” (blas-, evil; see mel-3).
    (Pokorny 2. bh- 105.)

    http://web.archive.org/web/20080207151906/http://www.bartleby.com/61/roots/IE37.html

    Fabuleux, non?

    Cool

  • D comme départ

    Qu’est-ce qu’il y a eu d’abord ? Qu’est-ce qui a tout déclenché ? Il ne s’en souvient plus.

    Les cahots de la voiture le font constamment tressauter sur son siège. Il se cramponne au volant pour éviter d'avoir trop mal aux fesses, alors ce sont les muscles des bras qui trinquent. Fichue bagnole, fichue route aussi. Le soir tombant, il allume ses phares. Il a mal partout, le dos, la nuque, les épaules.

    Ce qui lui manque encore le plus dans cette foutue bagnole, c'est une radio. Ça lui aurait tenu compagnie. C’est pour ça, peut-être, qu’il parle tout seul dans ce tas de ferraille. Juste espérer que ça tienne le coup.

    Sur le siège arrière, un empilement de boites et de sacs, écroulés depuis longtemps dans un désordre qui ne peut annoncer que de la casse et des emmerdes. Il s'en fiche. Il est parti à la hâte, jetant tout son barda dans la vieille Jeep, sans faire le tri. L'important était d'avoir tout emporté. Et de s'en aller.

    Il se dirige à l'instinct, suivant un parcours qu'il a plus ou moins en tête, évitant les autoroutes. Les yeux sur l’asphalte, il n'accorde aucune attention aux paysages pourtant magnifiques qu'il traverse.

    Plus une seule cigarette! Il gratte dans le cendrier à la recherche d’un mégot qu’il pourrait rallumer. Peine perdue. J'aurais mieux fait de mettre l'oreiller sous mon derrière, au lieu d'empiler des boites par-dessus les affaires de couchage. Mais bon, j'avais pas le temps de faire dans le détail. Préméditation zéro. Les mains accrochées au volant, il ricane tout seul. Tempête dans un crâne, il connaît. Ce n'est pas la première fois.

    La rejoindre à Vaasa n'est peut-être pas l'idée du siècle, mais il n'en a tout simplement pas trouvé d'autre. La route est longue. Il dormira quand il sera fatigué, n'importe où, au bord de la route. Juste le temps qu'il faut. J'y serai en trois jours, peut-être moins. Si je ne me perds pas en route.

    Le soleil couchant au travers des bouleaux fait comme des étincelles rougeoyantes. Il est seul sur cette route depuis plusieurs kilomètres. A part le bruit du moteur, tout est parfaitement silencieux. Il redresse le dos, bascule sur ses hanches, fait rouler ses épaules... il tiendra bien encore une heure ou deux.

    Je ne comprends pas que tu puisses vivre comme ça, disait-elle.

    On s'habitue à tout, pourtant. D'ailleurs, c'est quoi, le confort? C'est quoi, le luxe? Qu'est-ce qui nous rend vraiment heureux? En ce moment, ce serait de pouvoir s'étendre sur un matelas et de roupiller un bon coup. Ça lui rappelle un détail de sa petite enfance. A la papeterie avec son grand-père, il avait été tout heureux de recevoir un beau paquet de buvards. Les gosses d'aujourd'hui savent-ils encore ce que c'est ?

    Il repense à cet homme qu'il admirait tant. Il n'était pas beau, avec ses arcades proéminentes et son pied bot. Rien pour plaire. Jusqu'à ce qu'il vous parle. De tout, avec érudition. Et vous sourie. Toute la bonté du monde dans ce sourire.

    Tout ce qui me reste de lui est là, dans un sac, sur la banquette arrière. Une photo gagnée dans un stand de foire, au tir à la carabine. Quelques lettres de sa main. Et sans doute aussi les buvards, qui étaient trop beaux pour être salis par de l’encre, et qui ont été de tous les déménagements.

    Il sait que celui-ci ne sera pas le dernier.

     

    Il sait qu’il est en route vers une femme qui ne l’aime plus.

    ***

    jeu, fiction

    photo prise à Trakai (Lituanie) en juillet 2014

     

     

  • C comme comble du comble

    On est bien d'accord que l'écriture d'un blog est une activité narcissique Langue tirée

    On est d'accord qu'avoir un "mur" sur fb où on consigne scrupuleusement la moindre de ses activités l'est encore davantage.

    On est d'accord que le selfie peut être considéré comme un passage à une vitesse narcissique encore supérieure?

    Principalement le genre de selfie sur lequel on se trouve tout seul à se faire des mines devant le miroir de la salle de bains? 

    Alors que dire du selfie qui montre en close-up le tout nouveau tatouage qu'on s'est fait mettre et sur lequel on peut lire:

    I love my body

    En voyant cette photo, je me suis dit qu'on avait atteint le comble du narcissisisme.

    Si vous connaissez plus fort encore, je vous écoute Langue tirée

  • B comme balade dans ma ville

    Une vieille dame tient une canne à la main droite et une laisse de chien à la main gauche. Elle a l'air désemparée, seule au milieu du parc.

    - Arthuuuuur! Kom hier! crie-t-elle à plusieurs reprises.

    Là-bas, sur le trottoir près du rond-point, un grand chien à l'épaisse fourrure blanche s'éloigne encore en faisant la sourde oreille. Elle finit par arrêter de crier. Il est clair qu'Arthur ne viendra que s'il en a envie.

    Au milieu de la route qui mène à la grand-place, deux petites filles tentent de "sauver" trois canards qui veulent traverser. On voit qu'ils ont l'habitude de se promener. Ils ont de la chance qu'à cet endroit, la limitation de vitesse est assez bien respectée. On ne déplore pas de victimes. Mais ça, les petites filles ne le savent pas et sont très satisfaites quand les promeneuses ont enfin retrouvé leur étang.

    A la fenêtre du numéro 18, une affichette "neen aan hondenpoep". 

     hondenpoep.gif

    Sur le trottoir, deux gamelles: des croquettes et de l'eau. Un chat d'un blanc sale se restaure. Je le reconnais. C'est celui qui a les yeux vairons. Il est venu jusque dans ma cuisine, l'été dernier, me voler ma tartine au jambon Criant

    Comme chacun sait, un chat ne fait pas de "hondenpoep".

    Il laisse juste quelques crottes sur votre pelouse ou gratte la terre meuble de votre potager Langue tirée

  • A comme Asphodèle

    Ça fait bien cinq minutes que Pierre tripote sa clé de voiture, la tourne et la retourne entre paume et doigts, quand il se décide à ouvrir la bouche.

    - Bon, ben, on y va. On se revoit dans une quinzaine de jours, comme on a dit. S'il y a un problème, tu téléphones! D'accord? Et n’oublie pas de fermer la lucarne quand tu sors !
    - Oui, oui, ne vous inquiétez pas! Tout ira bien! Bonnes vacances! Bon voyage!

    Une fois de plus, le cercle des amis et de la famille les a déclarés fous et inconscients. Quoi? Vous allez abandonner votre maison à un inconnu? à un nègre? Pierre n’en éprouve plus que de la lassitude. Marie le ressent comme une douleur et répond plus sèchement qu'il ne faudrait. Les gens croient sûrement bien faire.

    Muanza se tient longuement devant la porte du garage ouvert, pour saluer le départ, jusqu'à ce que la voiture soit hors de sa vue. Dans la maison, il voit que Marie a oublié les livres qu'elle voulait emporter pour le voyage: Scholastique Mukasonga, Alain Mabanckou, Nafissatou Diallo, depuis que Muanza est arrivé dans leur vie, elle ne lit plus que des auteurs d'Afrique noire. Il se dit qu’elle a cette passion de la lecture comme d'autres celle du jeu. Sans doute qu’à Reims, leur première étape, elle cherchera une librairie après leur visite à la cathédrale.

     jeu,fiction,muanza

    http://www.starducongo.com/Polemique-dans-le-monde-scolaire-beninois-autour-de-verre-casse-d-Alain-Mabanckou_a6997.html

    Il prend les livres un à un en souriant, regarde la photo sur la quatrième de couverture. Muanza n'est pas un homme de l'écrit. Il ne lit pas, écrit peu. Juste ce qu'il faut pour rassurer Rosemonde. Quant à elle, elle préfère lui envoyer des cassettes audio.

    Il est à la fois amusé et fier de voir cette tête d'homme noir, de femme noire, sur un livre. Il se dit qu'il y a là une forme de pouvoir. Et d'immortalité. C’est comme pour les contes que sa mère connaissait. Peut-être que personne n'a encore eu l'idée de les mettre sur le papier? (1) Ce serait certainement plus original que ces histoires de vampires, d’anges et de démons que les élèves de Marie aiment tellement.

    Le voilà seul et libre d'occuper son temps comme il le veut, et dès la première seconde il se demande ce qu'il en fera. Lui aussi a besoin d’oubli, de repos.

    - Je pourrais commencer à écrire mes mémoires, rigole-t-il en reposant les ouvrages oubliés sur la table. Ou dormir jusqu'à midi et regarder la télé toute la nuit.

    Le petit écran est vraiment devenu son péché mignon, surtout les matches de foot.

    Sa mémoire a été si fortement sollicitée, ces derniers mois, au fil de tous ces entretiens et autres interviews, avec des interlocuteurs toujours prêts à tout mettre en doute et à le prendre en défaut, qu'il a l'impression que s'il se mettait devant une page blanche, son histoire coulerait comme une source de son stylobille. Mais ce serait probablement d'une telle longueur qu'il n'aura jamais sa photo au dos d'un livre.

     

    (1) Lisez donc le conte « Les lianes », c’est ici : http://site.zep.vallons.free.fr/Ecoles/Perrin/contes/Afrique/af12.html

     ***

    jeu,fiction,muanza

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°33
    avec les mots imposés:

    Vacances - scolastique – immortalité – seconde – mémoire – longueur – ange – douleur -oubli – repos – cercle – passion – péché – vampire – jour – cathédrale – lassitude – liane -lucarne.