• Y comme Yvonne

    Dans la grande pièce de séjour, dans le coin où on a installé le téléviseur, un cadre aux bords dorés. On y voit le visage grave d'une petite fille de quatre ans. Elle a les joues rondes, le nez un peu retroussé et des mèches blondes. Elle s'appelle comme moi.

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    Sur l'autre mur, à côté du poêle à charbon, un cadre noir aux bords ouvragés. On y voit une petite fille de huit ans au regard sombre et au sourire triste. Elle porte une robe à carreaux et un ruban retient ses boucles brunes, bien séparées par une raie au milieu.

    Ce sont les deux petites soeurs de mon père qui n'ont pas vécu au-delà de leur photo.

    Un troisième cadre a été retiré du mur.

    Celui d'une jeune femme, les pieds dans le sable, appuyée contre une barque, avec son ombrelle qui cache la mer derrière elle.

     

     

  • X c'est X

    Non, non, rien n’a changé…

    - Vous avez fait de la terre ce qu’elle est : une pétaudière !

    Quand Jules a descendu sa douzième gueuze (de chez Cantillon), il fait profiter tous les clients de l’estaminet de la Carpe (diem) de ses vues sur le monde comme il va. Tout en faisant mine de s’adresser uniquement à son voisin de bar.

    - Mon vieux, par moments t’as une figure d’enterrement ! Regarde-moi ! Devine quel âge j’ai ? Devine ! Qu’est-ce que tu dis ? 55 ? Tu m’as pas bien regardé ? 77 ans, Môssieur ! J’en aurai même 78 en novembre ! Et j’aime autant te dire que les dames ne s’en plaignent pas ! Tu peux me faire confiance. Le plus cornard de nous deux n’est pas celui qu’on croit.

    Heureusement, sa victime du jour est célibataire. Jules glisse de son tabouret, se raccroche au bar et lance à la cantonade :

    -  Il n’y a que les imbéciles qui sachent bien faire l’amour ! Alors oui, je suis un imbécile ! Un imbécile heureux !

    Le patron, qui connaît ses classiques, lui lance :

    - Tu es le cantonnier des chemins vicinaux, peut-être ?

    Jules est arrivé à un stade où plus aucun son ne lui parvient.

    - Alors j’ai bien vu qu’elle me regardait, la dame du premier étage, et je lui ai dit, comme ça : « Avez-vous remarqué que j’avais un beau cul ? »

    ***

    1 Ecrivez le titre de trois chansons que vous connaissez.
    2 Choisissez en une parmi ces trois : celle dont le titre pourra et 
    devra même être celui du texte que vous allez écrire
    3 Vous avez obligation d'insérer dans ce texte cinq répliques ou 
    citations extraites de chansons de Georges Brassens

    Merci à Joe Krapov pour la consigne!
    Aux amateurs qui voudraient chercher les citations de ses chansons: il y en a 5

    Cool

  • W comme wergeld

    - Tu as vu sa bague ? demande la mère de Marie. Elle est belle ! Et c’est de l’or !

    Marie sait qu’elle peut faire confiance à sa mère comme à l’expertise d’un joailler : on ne lui refilera pas une citrine pour un saphir jaune. Pour elle, un jonc n’est pas une plante, un solitaire n’est pas une personne isolée : ce sont des bagues.

    - You have a very nice ring, dit-elle à Muanza.

    Se tournant vers Marie, elle ajoute:

    - Il pourrait te la donner ! Avec tout ce que vous faites pour lui, ce ne serait que normal.

    Cette nuit-là, couchée dans son lit sans trouver le sommeil, Marie se traite d’idiote, de crétine, de petite dinde. Que n’a-t-elle un peu plus d’esprit de repartie ! Pourquoi est-ce seulement dans ses rêves qu’elle trouve le mot juste, la réplique qui fermera la bouche et ne sera pas suivie de ces éternels crêpages de chignons ?

     

    - Ta mère est vraiment sans surprise, dit Pierre. Avec elle, on voit ce qu’elle pense et on sait à l’avance ce qu’elle va dire… Et ça tourne tellement autour de la même chose que ça en devient aussi caricatural qu’une farce du moyen âge.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires
    avec les mots imposés 
    jaune – or – joailler – bague – jonc – surprise – farce – dinde – idiote – crétin – crêpage – rêve – sommeil – lit

    muanza,fiction,jeu

    Wergeld: dans le droit germanique et en France à l'époque franque, indemnité que l'auteur d'un dommage payait à la victime ou à ses ayants droit. (Dictionnaire Robert p.1932)

  • V comme Verboeckhoven

    Vous ne connaissez pas Eugène Verboeckhoven? Moi non plus, il y a quelques jours.

    Depuis samedi dernier, j'ai appris qu'il se rapporte aux moutons comme Marcel Marlier aux Martine. A ce propos, il est peut-être intéressant de noter qu'ils sont originaires du même coin, Warneton-Comines pour l'un et Hersaux-Mouscron pour l'autre.

    Avec Marcel Marlier, vous avez découvert Martine à la plage, Martine à la montagne, Martine à l'école, Martine au cirque...

    Avec Eugène Verboeckhoven, vous découvrirez les Moutons surpris par l'orage

    Verbroeckhoven1.jpg

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Verboeckhoven#mediaviewer/File:Verbroeckhoven-moutons-orage.jpg

    Les Moutons à l'étable

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    http://www.fine-arts-museum.be/fr/la-collection/eugene-verboeckhoven-etable-avec-moutons?artist=verboeckhoven-eugene-1

    Les Moutons au pâturage

    verboeckhoven4.jpg

     http://www.arcadja.com/auctions/fr/moutons_au_p%C3%A2turage/artwork/promo/7605258/1450538703/

    Les Moutons dans une bergerie

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    http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Verboeckhoven#mediaviewer/File:Eugene_Verboeckhoven_Stall.jpg

    Les Moutons dans un pré

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    http://www.plumesdanges.com/category/plumes-a-rever/page/24/

    Les Moutons dans la prairie, les Moutons et poules au pré, les Moutons dans un paysage et même les Moutons couchés.

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     http://www.arcadja.com/auctions/fr/verboeckhoven_eugene_joseph/artiste/29412/

    Bref, de quoi occuper vos nuits blanches pendant un bon bout de temps: 

    https://www.google.be/search?q=%22eug%C3%A8ne+verboeckhoven%22+%2B+moutons&espv=2&biw=1280&bih=666&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=QnUeVMeCN8u2Pbj2gZgD&ved=0CAYQ_AUoAQ#imgdii=_

  • U comme us et coutumes étranges

    Pour nettoyer sa pipe, l'arrière-grand-père frappe le fourneau sur la table de la cuisine et souffle dans le tuyau jusqu'à ce qu'il en sorte un jus très sombre à l'odeur forte.

    Pour couper le grand pain rond, la grand-mère y trace d'abord une croix au couteau puis le cale fortement contre sa poitrine et coupe les tranches en tenant la lame du couteau vers elle.

    Pour faire remarcher la télé, chaque fois que l'image est remplacée par de grands zig-zag, le grand-père lui donne une grosse tape sur le côté droit.

    Pour son petit déjeuner, la mère trempe ses tartines dans le café au lait.

    Us et coutumes étranges que la petite observe, les yeux ronds. 

    Seules la mère a le droit de tremper ses tartines, grand-mère le droit de couper en tenant le couteau vers elle. Seuls l'arrière-grand-père a le droit de manipuler sa pipe, le grand-père le droit de taper la télé... et de faire de grands "slurp" en mangeant sa soupe Langue tirée

     

    ***

    Us et coutumes étranges
    c'était le défi du samedi 315
    auquel je n'ai pas participé

  • T comme tous aux tablettes?

    Depuis la rentrée 2014, nous dit-on, de nombreuses écoles des Etats-Unis n'enseignent plus l'écriture manuscrite. Les enfants apprendront l'écriture uniquement avec le clavier de leur tablette.

    http://expresse.excite.fr/les-ecoles-de-45-etats-americains-devraient-rendre-lecriture-manuscrite-optionnelle-N29811.html

    Madame montre à ses élèves de cinquième (la Première, en France) un petit reportage dans lequel divers témoins réagissent à cette évolution: des jeunes, des adultes, une psychologue, etc.

    Et vous, leur demande-t-elle dans un devoir surveillé, que pensez-vous de tout ça? Tous aux tablettes ou continuer à écrire à la main?

    Madame s'attendait à ce qu'une bonne moitié de ses deux classes soit favorable aux nouvelles technologies. En réalité, aucun ne veut se débarrasser de l'écriture à la main.

    Bien sûr, écrivent-ils, la tablette a des avantages. On écrit plus vite, on a le correcteur d'orthographe, on aura des cartables moins lourds sans nos manuels de papier et nos classeurs. On ne recevra plus de commentaires sur notre vilaine écriture. Bien sûr, c'est l'avenir et c'est le monde du travail. Bien sûr, ce sera meilleur pour les arbres. Mais moins bon pour notre porte-monnaie. Surtout, ajoute le pragmatique, que si le stylo se casse, tu le remplaces plus facilement qu'une tablette cassée.

    Ecrire à la main, argumentent-ils, c'est tellement plus personnel. C'est si agréable de recevoir une vraie lettre. C'est pratique pour prendre des notes, pour mémoriser des leçons. C'est mieux pour se concentrer: sur la tablette, il y a internet, les réseaux sociaux, des jeux. C'est mieux pour ta connaissance de l'orthographe si tu corriges tes fautes toi-même et si tu gardes une trace de tes fautes. 

    Ceux qui donnent cet argument savent bien de quoi ils parlent: ils écrivent 'ortographe' ou 'orthografe'.

    Enfin, Madame a un humoriste qui trouve que ce serait une grosse perte si à l'avenir on n'avait plus le plaisir du déchiffrage de l'écriture illisible sur les ordonnances de notre médecin.

  • 22! mais que fait la police?

    Elles est jolie comme un coeur, avec ses yeux sombres, sa gracilité de très jeune fille et ce reste de rondeur de l'enfance sur les joues. Elle aura seize ans en novembre. Son sourire est doux comme ses manières. Elle est la première de la classe.

    Chez elle, il y a la pièce de devant, avec de somptueux divans sur les quatre côtés, où se tiennent les hommes de la famille, toute la journée, même s'ils n'ont que quatre ans. La télé y est branchée sur une des nombreuses chaînes pakistanaises.

    Deux pièces plus loin, c'est la cuisine. Où se tiennent les femmes.

    Si Madame sait tout cela, c'est parce que la maison est en vente et qu'elle l'a visitée, à l'époque où elle se cherchait un logis en ville. Mais personne d'autre ne le sait: ses copines ne savent rien de sa vie familiale. Rien de son vécu. Absolument rien.

    Un vendredi matin de la mi-septembre, on annonce à Madame que la jeune fille a disparu.

    Disparu.

    Ses trois meilleures amies en sont toutes retournées. Madame en est toute glacée. Ses profs ne comprennent pas et peuvent à peine le croire.

    Non, cette disparition ne colle pas du tout avec l'image que chacun a d'elle.

    La famille a bien dû déclarer les faits à la police. Mais l'honneur! L'honneur familial! Ou plutôt le déshonneur! Comment cacher au reste du monde un fait aussi "déshonorant"?

    Dès le lundi matin, le grand frère a trouvé la parade. Et déclare à qui veut l'entendre que la jeune fille a pris l'avion pour le Pakistan, où elle est hébergée par les siens. Elle rentrera, dit-il, dans une semaine ou dans un mois.

    L'honneur est sauf. Les questions cessent. Madame se garde bien de montrer son scepticisme.

    ***

    Que penser de cette triste histoire. Enlèvement? Fuite? Avec quelles complicités? Madame en perd le sommeil et retourne sans cesse dans la tête les maigres éléments dont elle dispose. Y réfléchit tout le week-end.

    Le lundi matin, l'inspecteur en charge de l'enquête est injoignable. Jusqu'au mercredi.

    Le mardi midi, Madame n'y tient plus et réussit à avoir l'inspecteur principal au bout du fil. Elle ne sera tranquille que si elle a pu lui communiquer son ressenti et celui des trois copines de la jeune fille. Surtout leur inquiétude due au contexte familial. 

    A la police, on n'est évidemment pas au courant de "l'heureux dénouement" pakistanais. Les parents ont déclaré qu'ils la croyaient en Angleterre.

    - Mais nous n'y croyons pas non plus, dit l'inspecteur.

     ***

    le thème "évasion"
    chez les Croqueurs de mots
    http://croqueursdemots.apln-blog.fr/2014/09/15/barre-130-menee-lenaig-evasion/
    cadrait exactement
    et malheureusement
    avec l'actualité.

    jeu,prof,école,élève

  • R comme retour à Schaarbeek

    J'avais sympathisé avec une participante à un atelier d'écriture. Elle a publié son premier livre. J'ai voulu aller à la présentation par l'éditeur (1). Par sympathie. Pour acheter le livre, même si je ne sais pas où le mettre. Toute ma bibliothèque est encore dans des cartons et je crains qu'elle n'y reste.

    Le train s'est annoncé avec plus d'une demi-heure de retard. A Schaarbeek, entre la gare et le lieu de la présentation du livre, je me suis trompée deux fois de chemin. Mon plan de Bruxelles ne va pas au-delà du pentagone. J'ai fini par faire stopper une voiture de police qui passait fort à propos. Au moins, la police sait où se trouve ce que je cherche, ce qui n'est pas le cas des passants.

    Il était midi moins le quart quand je suis finalement arrivée. Difficile de faire une entrée discrète, il n'y avait qu'une dizaine de personnes, en comptant les trois auteurs. L'éditeur finissait de parler du livre pour lequel j'étais venue, vu que la séance commençait à onze heures. Ensuite il a parlé des deux autres. Chaque auteur a lu un extrait de son ouvrage. J'ai acheté le livre, on me l'a gentiment dédicacé.

    Après... après il s'est passé un truc que je raconterai peut-être après-demain (2) et qui m'a fait fuir ce lieu.

    En retournant vers la gare, je me suis dit que j'aurais mieux fait d'attendre que Tania (3) soit revenue de vacances avant de revenir à Schaarbeek. J'y aurais été en meilleure compagnie.

    ***

    (1) qui est aussi l'animateur de l'atelier

    (2) Stupeur et tremblements...

    (3) http://textespretextes.blogs.lalibre.be/

  • Le bilan du 20

    Il s'appelle Simon. Son truc, c'est le vélo. Avec son BMX, il est le roi des acrobates. Il s'entraîne pendant des heures, tous les jours, et montre son savoir-faire sur Youtube. Allez savoir pourquoi, Madame a un faible pour lui.

    Il était déjà dans sa classe l'an dernier, en cinquième (la Première, en France). Toujours assis tout à fait dans le fond. N'étudiant pas pendant l'année, ne faisant pas de devoirs.

    - J'ai mieux à faire, disait-il à Madame. Mais ne vous inquiétez pas, pour les examens, je vais bosser.

    En effet, il a à peu près réussi ses examens. Il a eu deux travaux de vacances, mais il n'a pas eu le temps de s'en occuper:

    - Quand c'est les vacances, je ne fais rien pour l'école, a-t-il écrit à Madame en août dernier. J'ai plein d'autres trucs qui me prennent la tête.

    Le premier septembre, Simon s'assied devant, tout à côté de Madame. Lève la main pour répondre. Prend des notes. 

    - Ce serait bien, lui dit-elle après le cours, si tu te mettais toujours ici, tu ne penses pas?

    Il est d'accord.

    La semaine suivante, assis à côté de Madame, Simon tousse et éternue que ça fait pitié à voir.

    ***

    Devinez qui se mouche et a mal à la gorge depuis mercredi dernier ?

    Mais qu'à cela ne tienne: si Paris vaut bien une messe, Simon vaut bien un rhume Langue tirée

     

  • Que faire de six incipits?

    Je sais à quel point cette histoire pourra semer de trouble et d'angoisse, à quel point elle perturbera de gens. Je me doute que l'éditeur qui acceptera de prendre en charge ce manuscrit s'exposera à d'infinis ennuis. La prison ne lui sera sans doute pas épargnée, et je tiens à lui demander tout de suite pardon pour le dérangement. Mais il faut que j'écrive ce livre sans plus tarder, parce que si on me retrouve dans l'état où je suis maintenant, personne ne voudra ni m'écouter ni me croire.

    Je vais entrer tout de suite dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L'Assistant, au Jardin d'Acclimatation, qui s'intéresse aux pythons, m'avait dit :

    - Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n'est plus émouvant que l'expérience vécue et l'observation directe. Évitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.

    Mais commençons par le début : une histoire d’héritage. A trente-cinq ans, il me semble qu’il est temps de se retirer de la course. Si course il y a. J’en avais par-dessus la tête de mon emploi dans la société d’articles de sport Comète. Il était déjà tard, je n’avais pas loin de quarante ans et mon statut de chef du service de promotion des chaussures de saut était le plafond au-delà duquel je ne réussirais pas à monter. Je serais mort d’ennui et de tristesse si je n’avais pas fait cet héritage inattendu. C’est bien rare, mais il y a encore des oncles d’Amérique, à moins que le mien ne soit le dernier. En tout cas, aucun des collègues de la petite entreprise où je travaillais n’avait un père, un cousin ou un oncle américain. Ils s’en montrèrent jaloux : imaginez-vous, ne plus avoir besoin de travailler !

    Je suis donc parti pour un tour du monde, un peu à l’aventure, comme dans les livres de Nicolas Bouvier. J’ai tout de même choisi de faire une traversée confortable avant de m’attaquer à ce trekking au Maroc.

    Le soleil et moi étions levés depuis longtemps quand je me souvins que c’était le jour de mon anniversaire, et du melon acheté ans le dernier bazar traversé la veille au soir. Je m’en fis cadeau, le curai jusqu’à l’écorce et débarbouillai mon visage poisseux avec le fond de thé qui restait dans ma gourde.

    Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'émerveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon cœur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai.

    Mais que dire alors du merveilleux printemps marocain ! De cette fête pour tous les sens ! De cette euphorie dans tout mon être ! C’est pourquoi, ce soir-là, je n’ai pas trouvé bizarre d’avoir à remplir une fiche ainsi libellée, que j’ai complétée en souriant :

    Sexe Masculin
    Nom Néant
    Numéro de code M-73F
    Age 32 ans
    Taille 1,76 m
    Poids 59 kg

    Constitution : maigre mais musclé.

    Vision : En raison d'une myopie moyenne des deux yeux, port de lentilles de contact.

    Cheveux : légèrement bouclés.

    Signe particulier : À la commissure gauche des lèvres, cicatrice à peine visible (séquelle d'une rixe d'étudiants, semble-t-il, quoique je possède un caractère particulièrement doux).

    Fumeur : moins de dix cigarettes par jour.

    Don : pour le patin à roulettes

    Et ça continuait ainsi sur trois pages.

    ***

    texte écrit à l'aide de six incipits

    Kôbô Abé, Rendez-vous secret 

    René Barjavel, La Faim du tigre

    Emile Ajar, Gros Câlin

    Nicolas Bouvier, Le poisson-scorpion

    Marie Darieussecq, Truismes

     

    Eugène Ionesco, Le solitaire

    Merci à Joe Krapov pour cette consigne!

    Rigolant

     

  • P comme photo de classe

    Dans le petit album blanc des années d'enfance, une photo carrée de mauvaise qualité. Les couleurs ont pâli, les visages sont flous. C'est l'unique photo de classe que j'aie jamais possédée.

    A Berlin, devant la porte de Brandebourg, dix gamines de 17 ans.

    P*, un bonnet rouge à pompon sur le sommet de la tête, assise sur son derrière, siffle entre les doigts. A quarante ans, elle sera toujours aussi maigrichonne et non-conformiste.

    M*, appuyée sur une jambe, les bras croisés, les cheveux longs sur un air supérieur qui ne la quittera plus. Elle sera juriste à la KBC.

    L* et son sourire à fossettes. Il lui viendra juste quelques rides et quelques cheveux gris.

    K* et ses gentilles rondeurs. Elle aura trois enfants qui seront latinistes comme elle.

    I* et son imperméable bleu à pois blancs, ses longues jambes sous sa minijupe, crie quelque chose au photographe. "Vous voyez bien que je suis géniale!" disait-elle à tous ses profs. Elle en est si peu convaincue qu'elle en fera une dépression.

    I* et sa tranquille assurance que nous prenions pour de la placidité. C'était de la détermination.

    M* et A*, les inséparables, qui trichaient aux interros, livre ouvert sur les genoux et faisaient faire leurs devoirs de maths par le grand frère ingénieur civil. J'aurai leurs enfants en classe.

    L*, déjà absente, cachée derrière les autres. Qui sentait le patchouli et les fumettes illicites. Elle partira en Inde avant la fin de ses études secondaires et n'en reviendra plus.

    Et puis il y a moi. Toujours un peu en retrait du groupe.

  • O comme O négatif c'est positif

    Une étude américaine suggère qu'il y aurait un lien entre notre groupe sanguin et certains risques pour la santé.

    Je lis dans l'article du magazine Knack (voir le lien ci-dessous) que le groupe O présente moins de risques pour les maladies cardio-vasculaires. Je vais donc m'empresser de rassurer ma mère, qui est persuadée qu'elle mourra du coeur, alors qu'elle l'a en acier trempé.

    http://www.knack.be/nieuws/gezondheid/bloedgroep-bepaalt-risico-op-geheugenproblemen/article-normal-326957.html

    Le lien vers l'étude (en anglais): http://www.neurology.org/content/early/2014/09/10/WNL.0000000000000844.short?rss=1

    Personnellement, je me dis que si mon O négatif me protège contre la sénilité, c'est bien, mais il faudra tout de même que je meure de quelque chose Langue tirée

     

  • N comme nuit de noces

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    http://lalitoutsimplement.com/category/en-vos-mots/

    Ils ont du mal, en ce dimanche matin.

    Après le café du petit déjeuner, ils n’ont pas eu le courage de passer sous la douche. Ils se sont lovés dans le canapé et se sont endormis sous les photos qui racontent leur vie.

    Sur celle du centre, Robert a encore tous ses cheveux, qu’ils portait fort longs dans la nuque. Il est tout maigre dans son beau costume. Accrochée à son bras, Maria serre son bouquet sur son cœur. Aujourd’hui, elle a des mèches blondes sous prétexte de cacher ses premiers cheveux gris.

    A côté, il y a une photo de leur voyage de noces, au lac de Garde. Une photo de leur première chatte, la belle Zulma, l’aïeule de la tigresse miniature qui profite de leur sieste pour se nicher entre eux.

    Et tout autour, les photos de la petite Annick. Beau bébé que Maria tient devant le piano. Petite fille emmitouflée devant son premier bonhomme de neige. Communiante au grand col blanc. Jeune fille, avec son éternelle frange qui lui tombe devant l’œil droit.

    C’est hier qu’ils l'ont mariée.

     

    Alors vous comprenez, ce matin, la douche attendra.

  • M comme mendiants

    Que ce soit à Bruxelles, à Rome ou à Vilnius, ceux qui me tendent la main ou sont agenouillés devant leur sébille me plongent dans la gêne.

    Parfois je m'en défais en leur offrant la moitié de mon casse-croûte. Le plus souvent, je ne sais que faire.

    Un reportage sur les sans-abris m'apporte la réponse. Tous y déclarent que la pire des choses, quand on est à la rue, c'est l'absence du regard des autres. 

    C'est comme si nous n'existions pas, disent-ils. Même quand on nous jette une piécette, nous n'avons droit ni à un mot, ni à un regard. Nous sommes moins que des chiens.

    Je décide de ne plus participer à cette négation de la souffrance humaine. Le premier mendiant bruxellois que je rencontre reçoit un regard souriant. Il m'invective. Je dis gentiment bonjour à un autre. Il se met dans une colère noire et m'injurie. Un mendiant que je suis bien obligée de voir, puisqu'il est installé au milieu des marches qui mènent au Parc de Bruxelles, m'insulte.

    Que ce soit à Bruxelles, à Rome ou à Vilnius, ceux qui me tendent la main ou sont agenouillés devant leur sébille me plongent dans la gêne.

     vie quotidienne,actualité,ça se passe comme ça,bruxelles,rome,vilnius

     

    beauté et laideur
    août 2014

     

  • L comme lire et relire

    Sur deux ou trois blogs de grandes lectrices où je vais, je suis chaque fois ébahie. Elles vous parlent de littérature américaine des années 50 comme si elles y étaient, peuvent vous citer différents auteurs japonais d'hier et d'aujourd'hui, connaissent évidemment tous leurs classiques.

    J'adore lire mais je rame déjà à suivre ce qui se passe en francophonie ou dans le monde des lettres néerlandaises. Je n'ai toujours pas lu la Chartreuse de Parme et à peine deux livres de Hugo Claus.

    "Mais comment faites-vous?" m'est-il déjà arrivé de demander à ces dames. Qui me répondent, sans rire: "Il suffit de lire un livre par jour."

    Que n'y avais-je pensé moi-même, n'est-ce pas Langue tirée

    Plus fort encore, l'autre jour chez Tania, à propos de Perec: l'éloge de la relecture.

    « (…) ce plaisir ne s’est jamais tari : je lis peu, mais je relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau ; je relis les livres que j’aime et j’aime les livres que je relis, et chaque fois avec la même jouissance, que je relise vingt pages, trois chapitres, ou le livre entier : celle d’une complicité, d’une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d’une parenté enfin retrouvée. »

    Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

    http://textespretextes.blogs.lalibre.be/archive/2014/08/25/je-relis-1134087.html

    ***

    Lire et relire, je ne demande pas mieux.

    Dès que j'ai une heure devant moi, j'exhume un de mes vieux Comtesse de Ségur.

    Les vacancesCool

    amitié,blog,lecture,lire,lecteur

    le voilà dans mon édition des années 30
    et voici l'incipit:

    Tout était en l’air au château de Fleurville ; Camille et Madeleine de Fleurville, Marguerite de Rosbourg, et Sophie Fichini, leurs amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l’escalier, couraient dans les corridors, sautaient, riaient, criaient, se poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, souriaient à cette agitation qu’elles ne partageaient pas, mais qu’elles ne cherchaient pas à calmer; elles étaient assises dans un salon qui donnait sur le chemin d’arrivée. De minute en minute, une des petites filles passait la tête à la porte et demandait:

    « Eh bien ! arrivent-ils !

    – Pas encore, chère petite, répondait une des mamans.

    – Ah ! tant mieux, nous n’avons pas encore fini. »

  • K comme Kodak

    C'était l'époque des films kodak. Trente-six expositions. Enlever le rouleau, en mettre un autre, recharger l'appareil. La caméra était lourde, surtout avec le téléobjectif.On l'emportait à toutes les réunions de famille, on la trimbalait en voyage, du Chili jusqu'en Nouvelle-Zélande et jusqu'en haut des montagnes. C'était elle qu'on protégeait d'abord dès qu'il se mettait à pleuvoir.

    Il fallait faire développer les rouleaux. L'impatience de voir le résultat était forte.

    - Surtout, tu n'ouvres pas le paquet avant moi! me disait-il.

    Comme les enveloppes étaient scellées, il était difficile de tricher. Alors j'attendais.

    Aux vacances suivantes, je classais tout dans de grands albums. Je notais les lieux et les dates, pour ne rien oublier.

    On a fini par remplir une armoire d'une quinzaine d'albums qu'on ne regardait plus jamais. 

    Aujourd'hui, je ne peux me décider ni à les jeter, ni à les feuilleter et je ne sais pas où les mettre dans ma trop petite maison.

     maart-april (16).JPG

     même le grenier est déjà plein 

  • J comme jubilation

    Marie sort de la voiture dans un bond d’allégresse. Après trois semaines de dépaysement, elle est heureuse de respirer l’air du pays natal, même s’il y a un peu de brume humide ce soir, même si elle a vu la boue dans le champ de tournesols, en bas de la rue. Août est là, demain elle ira cueillir des mûres pour les confitures. Et elle prendra encore un peu de repos… parce qu’avec Pierre, les vacances signifient circuits de découverte, recherche de l’inédit (mais horreur des imprévus), soirées noctambules (« on n’est pas venus en vacances pour dormir », est une de ses petites phrases préférées) et jubilation du photographe quand il a réussi à engranger une myriade de clichés.

    Non, pas de regrets, les vacances leur ont fait du bien à tous les deux, la seule ombre au tableau a été ces maudits moustiques des marais. Après le bleu magnifique de la mer et du ciel, c’est avec un regain d’énergie qu’ils s’attaqueront au dossier de Muanza.

    Qui les accueille sur le pas de la porte, tenant le chien par son collier. La bête trépigne et jappe à petits coups joyeux. Muanza sourit et leur lance avec un brin d’espièglerie :

    - Tiens ! c’est aujourd’hui que vous rentrez ? Heureusement que j’ai fait un peu de ménage !

    ***

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°34

     

    jeu,fiction,muanza

    avec les mots imposés suivants
    regrets, engranger, boue, repos, découverte, hélianthe (remplacé ici par tournesols), regain, bond, imprévus, recherche, espièglerie, confiture, allégresse, jubilation, noctambule, brume, respirer, dépaysement, magnifique, bleu, marais, maudit, myriade.

  • I comme inspiration chez Joe Krapov

    Petit dictionnaire des principaux saints bretons

    Saint Calvaire : ami de saint Pardon. Grands organisateurs de rassemblements dominicaux de coiffes et de chapeaux ronds.

    Saint Cancale : père adoptif de saint Olivier Roellinger. Collectionne des épices, des étoiles et des millionnaires.

    Saint Couesnon : frère de saint Michel pour qui il fit une folie. Sa sainteté est fortement contestée en pays breton.

    Saint Dolmen : contemporain de Saint Menhir. Inventeurs du jeu de dominos géants.

    Saints Douaniers : les patrons du Sentier.

    Saint Homard : mort en martyr sur le grill et dévoré par des barbares venus du Nord (principalement des Belges)

    Sainte Hortensia : fille d’une Nordiste (sainte Crambe Maritime) et d’un Sudiste (saint Panicault), ce qui explique qu’elle soit parfois bleue de froid et parfois rose coup de soleil.

  • H comme Hergé

    Une cabine de plage
    qui fâcherait sans doute Les Héritiers
    mais que je trouve très réussie

     Raversyde (63) - kopie.JPG

    N'est-ce pas?

    ***

    pour info à propos des héritiers
    http://www.bdparadisio.com/dossiers/heritier/

     

  • G comme gavage

    Pour soutenir les fruiticulteurs belges
    l'Adrienne se fait un devoir
    de manger chaque jour
    une ou deux poires
    et trois ou quatre pommes.

     Mais les champions du gavage
    s'appellent Pipo et mama Moussa
    qui en quelques mois
    passés à Ostende
    ont ajouté 1/5 à leur poids
    déjà fort conséquent.

     Oostende 2014 aug (3) - kopie.JPG

     

    Pipo, huit kilos et demi de chat roux

  • F comme Frédéric-le-filou

    Lundi dernier, Madame a débuté l'année avec sa classe de petits filous de l'année passée. (1) 

    Madame aime croire que les deux mois de vacances entre la 5e et la 6e les auront fait évoluer dans le bon sens, qu'ils sont prêts à en découdre et à montrer ce qu'ils ont dans le ventre, maintenant qu'ils sont enfin arrivés en Terminale.

    - A votre avis, leur dit-elle en ce premier jour, c'est plutôt un avantage ou un inconvénient, d'avoir le même prof deux années de suite?

    Tous s'accordent à dire que c'est très positif: on se connaît déjà, on connaît la façon de travailler...

    - Vous ne voyez vraiment aucun aspect négatif, insiste Madame après cette touchante unanimité. Moi, j'en vois!

    Grand silence dans la classe. Ils ne semblent pas comprendre à quel désavantage Madame pourrait faire allusion. Alors elle rit, et ça encourage Frédéric-le-filou à lever la main:

    - L'inconvénient, avec un prof qu'on connaît déjà, c'est que le cours commence tout de suite!

    Frédéric-le-filou, c'est celui qui écrit à Madame, dans son premier devoir de l'année: "Je ne suis pas le plus performant en classe. J'espère réussir comme l'année passée, tout en m'amusant."

    ***

    (1) Vous connaissez le petit Nicolas de Sempé et Goscinny: s'ils avaient la même maîtresse, elle écrirait "élève dissipé" et "pourrait faire mieux" sur la plupart des carnets. 

     

     

  • 0,07

    O,O7 €

     

    Voilà le mirifique montant de ma prime de fidélité à la banque pour le trimestre dernier.

    0,07 € ont été versés sur mon compte épargne.

    A la fin de l'année, on me retirera 0,37 € et 0,15 € pour frais divers que j'occasionne et tout sera dit.

    "On finira par devoir payer pour l'air qu'on respire", disait mon père. 

    Il ne croyait pas que ce moment viendrait si tôt.

     017 - kopie.JPG

    heureusement, j'ai un boulot

    Cool

     

  • E comme éducation

    "Si tu fais une bêtise un jour, faut jamais avouer. Surtout ne jamais avouer!"

    Voilà ce que disait un homme bien chèrement vêtu à un autre bobo mal rasé assis en face de lui. 

    "C'est ce que mon père m'a toujours dit, depuis que j'étais tout petit."

    Belle éducation, se dit l'Adrienne, assise à la table à côté avec son cappuccino.

     017 - kopie.JPG

    Trois générations, photo prise au parc de Bruxelles

    août 2014

  • D comme décalaminer

    L'Adrienne est heureuse de vous annoncer qu'elle a appris un nouveau mot grâce au blog de Pascal Perrat (1): décalaminer.

    Selon le petit Robert, c'est un terme technique qui signifie "ôter la calamine déposée sur les parois métalliques (d'un cylindre, d'un moteur)."

    Amusez-vous à répondre, tel un enfant, à ces questions pour décalaminer votre créativité, si nécessaire:

    - Quel emblème pourrait-on ajouter au drapeau national ?

    L'Adrienne a toujours brillé par l'originalité et déclare le moules et frites emblème national (non, pas le Manneken ni les pralines de chez Neuhaus)

    - Quelle pourrait être votre dernière parole ?

    Je vais enfin savoir si dieu existe

    - Avec quelle sauce mangeriez-vous des trombones ?

    à la sauce musicale, mais en coulisse, bien sûr

    - Pour se déplacer, les animaux marchent, courent, sautent, volent, nagent, pourquoi aucun ne roule-t-il ?

    parce qu'eux aussi connaissent les statistiques!

    - Dans votre demeure, quel est l'objet que vous pourriez qualifier de légèrement lourd ?

    l'ordinateur, abusivement appelé portable, jusqu'au jour où vous décidez de l'emporter partout où vous allez

    - Combien de temps votre visage conserve-t-il son sourire ?

    hij is erin gebeiteld (allez donc voir sur un translator quelconque ce que ça donne)

    (1) http://www.entre2lettres.com/cela-arrive-arrivera/

  • C comme châteaux en Espagne

    En néerlandais, pour l'expression "châteaux en Espagne"
    on dit "luchtkastelen",
    ce qui peut se comprendre comme "des châteaux d'air".
    Ou dans les airs.

    Oostende 2014 aug (20) - kopie.JPG

    Sympathique bagnole
    photographiée sur un parking ostendais
    en août dernier.

    "Leverancier van luchtkastelen"

    ce qui signifie

    "fournisseur de châteaux en Espagne"

  • B comme bateau, boot, boat, barca

    Ostende, mi-août 2014

    Oostende 2014 aug (10) - kopie.JPG

     le matin

     Oostende 2014 aug (1) - kopie.JPG

    le midi 

     Oostende 2014 aug (12) - kopie.JPG

    le soir

    (mais peut-être ces précisions sont-elles inutiles Langue tirée

  • Adrienne et les corps de métier (7)

    Quand l'Adrienne a fait la connaissance de Monsieur Entrepreneur, on était au mois de juin.

    De l'an dernier.

    Le 20, la maison était à elle et le 23 tout le plâtre était tombé des murs extérieurs. C'est ce qui arrive quand on essaie d'enlever les huit couches d'anciens papiers peints et que le plafonnage date de 1922. 

    Après Jésus-Christ.

    Monsieur l'Entrepreneur lui a tout de suite fait une excellente impression. Il a envoyé son plâtrier le jour même et lui a conseillé d'arrêter les arrachages de papiers peints si elle ne voulait pas lui voir replafonner toute sa maison. Ça lui a inspiré confiance, à l'Adrienne. Elle est comme ça: elle accorde sa confiance de manière aveugle et irrévocable.

    Elle a donc décidé de lui confier tous les autres travaux prévus (1). Rappelez-vous ces toilettes qu'elle est si fière de montrer à tous ses visiteurs, y compris ceux du blog (2). 

    La seule chose qui manquait encore à son bonheur, c'était une salle de bains. 

    Qu'on lui a promise pour Noël.

    Pour Pâques.

    Pour l'été.

    Ça a failli réussir.

    Monsieur Entrepreneur, le 20 juin (3): "Mais non, ma chère Adrienne, je ne vous ai pas oubliée! Mais j'ai eu tant à faire! Et deux membres de mon personnel m'ont quitté!"

    Oui, c'est lui qui est à plaindre... Pas l'Adrienne.

    Même si elle n'a ni baignoire, ni lavabo.

    Ah? vous ne le saviez pas encore? C'est qu'avant de placer la baignoire, il faut déplacer le lavabo.

     maison à vendre

    (1) sauf le toit, pour lequel elle s'était déjà engagée avec un autre Monsieur, et qui constitue une saga particulière qu'on peut lire ici http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/11/02/adrienne-et-les-corps-de-metier-6-7991161.html

    (2) déjà en novembre http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/11/20/le-bilan-du-20-7990291.html et en juin au M comme mosaïques Cool

    (3) de cette année 

     maison à vendre

     état du chantier depuis début juillet

     

  • Premier septembre avec Sempé

    Monsieur Lambert parcourait le quai à la recherche d'un panneau d'information. Il y en avait deux ou trois, pourtant. Il ne les a pas vus et n'a pas non plus entendu la voix suave qui répétait en boucle au micro tous les changements de voie. Il a raté son train, comme prévu.

    René Rateau refusait de se défaire de ses mauvaises habitudes comme d'autres de l'ours en peluche de leur enfance. C'était pourtant utile, dans la vie, d'arriver à l'heure. C'est ce que sa mère ne cessait de lui répéter depuis le début de sa scolarité. Il a donc raté le train, comme prévu.

    Situé en bordure d'une route fort fréquentée et entouré d'un grand espace de pelouses et de terrains de jeux, le lycée était un vaste bâtiment de l'entre-deux-guerres. Il avait été épargné par les bombes grâce aux grandes croix rouges peintes sur tous ses toits: il avait été utilisé comme hôpital militaire. Mais ça, Marcellin Caillou ne le savait pas. Il tirait la langue à tous ceux qu'il rencontrait et s'est retrouvé dans le bureau du directeur dès la rentrée des classes. Il a accroché son blouson au portemanteau où pendait déjà, soigneusement posé sur un cintre, l'imperméable du directeur. Il a sorti un jeu de cartes de son sac au dos et s'est installé à la grande table qui servait aux réunions.

    Comme chacun avait bien d'autres préoccupations ce jour-là, on l'y oublia une bonne partie de l'avant-midi. Entre-temps, il y avait été rejoint par Raoul Taburin, qui s'était perdu dans le bâtiment et trompé de local. C'est ce jour-là qu'ils ont scellé une amitié pour la vie. Raoul Taburin, qui ne manquait pas d'imagination, eut vite fait de transformer le bureau du directeur en merveilleuse salle de jeux. Il a enfilé ses chaussures à crampons, qu'il avait apportées au cas où il y aurait foot le premier septembre et déplacé quelques plantes vertes, qui ne servaient qu'au décor, pour leur donner une plus noble tâche: délimiter le but.

    L'avant-midi passa très vite et le lycée, tout compte fait, ce n'était pas si mal que ça! 

    ***

    les fans de Sempé auront reconnu les noms de ses personnages rassemblés dans cette fiction
    Cool

    http://www.editionoriginale.fr/Sempe.html

    une page avec les couvertures de livres de Sempé

    et une interview de Télérama qui date de 2009

    http://www.telerama.fr/livre/sempe-mes-personnages-ne-sont-pas-minuscules-c-est-le-monde-qui-est-grand,40097.php