• Z comme Zadelhoff

     littérature,poésie,traduction

    photo prise au Jardin des Tuileries le 26 novembre 2011
    pour l'anniversaire de ma mère

    Voor Bart Van Loo

    Parijs

    ik zag een vrouw in de Jardin des Tuileries
    het was een vrouw uit een ander ver land
    zoiets zie je direct zoiets zie je al van ver
    toen ze langzaam in mijn richting liep
    vroeg ik me af wat ik van haar linkerbeen vond
    het sleepte een beetje en gaf aan haar lopen
    een mooi ontregelend ritme toen ze vlakbij
    was leek het even of dat linkerbeen het
    rechterbeen voortduwde ze had een mooi gezicht
    die vrouw uit dat verre onbekende land

    A Bart Van Loo

    Paris

    je vis une femme au Jardin des Tuileries
    c'était une femme d'un autre pays lointain
    c'est une chose qui se voit de suite qui se voit de loin
    quand lentement elle marcha vers moi
    je me demandai que penser de sa jambe gauche
    qui traînait un peu et donnait à sa démarche
    un beau rythme déréglé quand tout près
    elle fut on aurait dit que cette jambe gauche
    poussait la jambe droite elle avait un beau visage
    cette femme de ce pays lointain inconnu

    poème du Néerlandais Willem van Zadelhoff (né à Arnhem en 1958) trouvé sur le blog de Bart Van Loo, à qui il est dédié, et que j'ai traduit en français

    http://bartvanloo.blogspot.be/2009/07/de-vakantie-begint-met-willem-van.html

     littérature,poésie,traduction,mère,paris

    jardin des Tuileries, 26 novembre 2011

  • Y vomme Yves Sacaba

    Sur quel blog était-ce, je ne le sais plus, ou peut-être était-ce dans un de ces navets de comédie-romantique-américaine que je regarde beaucoup ces temps-ci: un petit garçon avait un ami imaginaire.

    Il lui parlait, il en parlait, il agissait comme s'il était toujours là, à côté de lui.

    Je me suis souvenue tout à coup d'Yves Sacaba. Mon ami imaginaire quand j'avais quatre ou cinq ans.

    - Et à l'école, me demandaient les grandes personnes, tu as des amis?
    - Oui, disait mini-Adrienne.

    Mais jamais elle ne parlait du vrai, de celui qui s'appelait Xavier et suçait des stalactites de glace les jours de grand gel ou chapardait une pomme véreuse tombée dans le verger du couvent. Celui que mini-Adrienne admirait tant pour toutes ces audaces et qui la faisait rire avec ses pitreries.

    - Et comment s'appellent-ils, tes amis? demandaient les grandes personnes.
    - Yves! répondait mini-Adrienne. 

    Le choix de ce prénom, réflexion faite, devait lui venir de ce qu'on lui avait déjà dit tant de fois, que si elle avait été un fils, c'est ainsi qu'elle s'appellerait.

    - Yves comment? demande la mère, déjà soupçonneuse.
    - Yves Sacaba, dit la petite.

    Sac + cabas, vous aurez deviné sans aide, gentils lecteurs.

    ***

    Voilà, le plus dur était fait: il avait un prénom et un nom de famille. Après, il suffisait d'inventer ce qu'il avait dit ou fait.

    Au début, la mère a poursuivi ses questions d'enquête.

    - Yves, disait-elle, il ne s'appelle pas vraiment Sacaba, non?
    - Si, si!
    - Il ne s'appellerait pas Van Coppenolle?

    Tous les patronymes des Yves et des Jean-Yves de sa connaissance y sont passés, un à un, au fil des jours. Mais chaque fois, mini-Adrienne confirmait:

    - Non, pas Van Coppenolle! Il s'appelle Yves Sacaba!

    ***

    D'ailleurs quand j'y pense, à la même époque la petite avait aussi une institutrice imaginaire. L'institutrice idéale, pleine d'amour, de sagesse et d'équité. Mini-Adrienne l'appelait Mademoiselle Marie-Paule. Elle ne connaissait aucune Marie-Paule et sa famille non plus.

    Parfois, quand la petite entamait le jeu des "Mademoiselle Marie-Paule a dit...", les grandes personnes essayaient de la prendre en défaut d'imagination.

    - Et elle habite où, ta Mademoiselle Marie-Paule?
    - Par là, faisait mini-Adrienne en tendant le bras vers le nord, là-bas en haut.

    Parce que la route qui va au nord est en forte pente.

    - Tu me montreras sa maison, la prochaine fois qu'on passe devant?
    - Oui, oui, disait la petite.

    Et elle n'oubliait pas d'indiquer un joli pavillon fleuri, sur sa droite, les rares fois où la voiture prenait la route vers le nord:

    - C'est là qu'elle habite!
    - Qui ça?
    - Et bien! Mademoiselle Marie-Paule!

     souvenir d'enfance

    photo prise lors d'une visite du couvent
    à côté de l'école:
    il ne reste plus grand-chose
    du verger d'autrefois

     

  • X c'est l'inconnu

    Lali.jpg

    http://lalitoutsimplement.com/en-vos-mots-398/

    Chaque lundi après-midi, j'attends Wladimir sur le banc au bord de la Néva, sur la route de Novossaratovka. J'apporte cinq ou six livres et lui un sac de jute dans lequel il a entassé toutes les bonnes choses que sa fille lui apporte le dimanche. Boulettes au cumin, brioche aux myrtilles, koulibiac, pierogi, gâteau au fromage blanc, je ne sais jamais ce qu'il en sortira.

    En échange, Wladimir ne sait pas non plus à quels extraits littéraires je vais le faire goûter. Généralement, je ne le sais pas moi-même jusqu'à la dernière minute.

    Il étale sa pelisse sur le banc, je lui fais la lecture, nous cassons la croûte, il m'offre ce qui reste avant de rentrer chez lui, sa canne bien tendue devant ses pieds.

    On pourrait dire que c'est elle qui connaît la route jusqu'à son appartement, deux cents mètres plus loin.

     

  • Wagon de train pour Ostende

    nov 2014 (3) - kopie2.JPG

    photo prise à Ostende le 22 novembre 2014

    ***

    - C'est ici, dit la nipotina, que tu devrais t'acheter un petit studio: tu ne te ferais jamais flasher puisque tu serais déjà en train de ralentir pour te garer.

    L'Adrienne sourit.

    - Regarde, dit-elle encore, l'arrêt du tram est juste à côté, et il y en a un toutes les dix minutes!

    L'Adrienne sourit. 

    - Et puis, ajoute-t-elle, la vue sur la mer est magnifique! C'est ici qu'elle est la plus belle!

    L'Adrienne sourit.

    - Tu as vu? Il y a les dunes, à côté du bloc d'appartements! Et ce n'est pas aussi couru que le centre, où il y a vraiment trop de monde...

    L'Adrienne a l'impression que sa carissima aimerait la voir s'acheter un petit pied-à-terre ostendais.

    Pas vous?

    Langue tirée

     nov 2014 (4) - kopie.JPG

    photo prise à Ostende
    le samedi 22 novembre 2014
    vers 10.00 h. du matin

  • V comme vente aux enchères

    Un portemanteau tarabiscoté. Un vieux fauteuil en faux cuir. Un meuble en bois sombre et taché. Un tapis à franges. Deux ou trois petits appareils électro-ménagers. 

    Parfois, le samedi matin, on est témoin de ce triste spectacle organisé sur les marches de l'hôtel de ville. Autour de quelques objets hétéroclites, usagés, des hommes observent, s'observent, les mains dans les poches.

    Tout en haut, sur le parvis, on reconnaît de loin l'huissier, grand homme mince, bien droit, blond au regard clair.

    Chaque fois, on se demande comment il rentre chez lui, après avoir bradé les quelques biens de malheureux qui n'ont pas réussi à payer leurs dettes.

    - Et si ça m'arrivait à moi? se dit l'Adrienne en allant acheter trois kilos de pommes à l'étal d'à côté.

     20 nov 13 (2) - kopie.JPG

     

  • U comme l'union fait la force

    La dame assise en face de moi a les cheveux de ce blond cendré qu’on ne trouve que dans les fioles des coiffeurs d’autrefois. Ou au rayon des prothèses capillaires. Elle est plongée dans sa lecture.

    J’écoute le chant furieux du vent et de la pluie contre la vitre et je me demande quels dégâts je vais encore trouver dans la remise. Il me semble que j’ai oublié de fermer la porte après avoir rentré la tondeuse, hier après-midi. Je n’ai pas toujours été un vieux con, mais ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui je me sens très vieux. Et très con.

    Surtout quand je vois la route sombre que prend notre politique. Notre économie. Notre système social. Le bonheur national brut, ce n’est pas une notion qui préoccupe beaucoup nos dirigeants.

    La dame s’en balance. Elle lit Le ravissement des innocents et ça m’a tout l’air de la ravir.

    Parfois je me demande où en sera le royaume de Belgique dans dix ou vingt ans. Survivra-t-il à l’emprise des pressions de toutes sortes ? Verra-t-on son éclatement ? Suis-je l’exception ou la majorité silencieuse croit-elle encore que l’union fait la force ?

    - Madame ? Madame ! Votre billet, s’il vous plaît !

    La lectrice lève une tête ahurie, fouille son sac, le vide de tout son bordel, peine perdue, son billet de train est entre les pages de son livre. Je le lui signale le plus gentiment que je peux. Ça doit être le reste d’une éducation catholique et de dix ans de scoutisme.

    N’empêche, soit j’arrête de lire les nouvelles, soit je termine ma vie, vieux, râleur et suicidaire.

    krapoverie, fiction, wagon de train, jeu

    photo prise à Bruxelles
    le 21 juillet 2013

    ***

    Merci à Joe Krapov!
    Puisqu'il fallait s'en tenir à un maximum de 15,
    je n'ai utilisé que les titres que j'ai numérotés et mis en rouge
    Rigolant

     

    Ecrire un texte dans lequel on retrouvera entre dix et quinze (pas plus) de ces titres de romans récents

    1.Blond cendré – 2.Chant furieux – 3.Dans la remise - Dans le grand cercle du monde - Il est de retour – 4.Je n'ai pas toujours été un vieux con - Joseph Lafon - Joyland - La maison de Schéhérazade - La malédiction du bandit moustachu - La mémoire au cœur – 5.La route sombre – 6.Le bonheur national brut - Le cargo assassiné - Le cercle des femmes - Le liseur du 6h27 - 7.Le ravissement des innocents - Le règne du vivant – 8.Le Royaume – 9.L'emprise - L'enfant des marges – Les indomptées - Les singuliers - Les Suprêmes – 10.L'exception - L'homme de la montagne - 11.Madame - Mr. Gwyn - Nos disparus - Pas pleurer – 12.Peine perduePour quelques milliards et une roupie – Price - Prières pour celles qui furent volées - Retour à Little Wing - Trente-six chandelles - Tristesse de la terre  -Trois mille chevaux-vapeur – 13.Une éducation catholique – 14.Vieux, râleur et suicidaire

  • T comme traduttore traditore

    ART POETIQUE

     

    Ecrire en vaut-il la peine

    Des mots, des mots

    Pourtant il ne faut pas dire : Hippocrène

    je ne boirai plus de ton eau.

     

    La poésie,

    je la rencontre parfois à l’improviste

    Elle est seule sous un saule

    et recoud ma vie déchirée.

     

    Ecoute le son de la pluie dans les gouttières de zinc

    Aime les formes brèves et les couleurs vives

    Foin des natures mortes et des tableaux vivants

    Fous-toi de la rime

    Que la tour d’ivoire devienne une maison de verre

    et se brise.

     

    Epitaphe :

     

    Encor qu’il naquit malhabile

    Il ne resta point immobile

    Et disparut chez les Kabyles

    D’un accident d’automobile.

     

    Paul Neuhuys, Le Canari et la Cerise, 1921. 

     

    traduction,poesie,belge,belgique

    Tableau de Joos De Momper le Jeune (1564-1635)
    (un autre Anversois, comme Paul Neuhuys)
    avec à droite la source des Muses (Hippocrène) 
    qui naît sous les sabots de Pégase
    sur le mont Hélicon

     http://fr.wikipedia.org/wiki/Hippocr%C3%A8ne#mediaviewer/File:Momper,_Joos_de_(Younger)_-_Helicon_or_Minerva%27s_Visit_to_the_Muses.JPG

     

    ARS POETICA

     

    Is schrijven de moeite waard

    Woorden, woorden

    Toch mag je niet zeggen : Hippocrene

    aan jouw bron zal ik me niet meer laven.

     

    De poëzie,

    soms ontmoet ik ze onverwacht

    Ze zit alleen onder een wilg

    en maast de lappen van mijn leven weer aan elkaar.

     

    Luister naar de regen in de zinken dakgoten

    Hou van de vluchtige vormen en de felle kleuren

    Weg met de stillevens en de tableaux vivants

    Krijg de kelere met die rijm

    Dat de ivoren toren een glazen huis wordt

    en breekt.

     

    Grafschrift :

     

    Hoewel onhandig geboren

    Bleef hij niet onbewogen

    En verdween bij de Kabyl

    Een ongeluk met de automobiel.

     

    Paul Neuhuys, Le Canari et la Cerise, 1921.  

     

    Traduction de l'Adrienne
    Qui remercie encore Tania
    Pour tout ce qu'elle découvre chez elle.
    http://textespretextes.blogs.lalibre.be/archive/2014/11/07/on-a-beau-dire-1136463.html?c

  • T comme tradition

    bricabook143.jpg

    ©Romaric Cazaux

    http://www.bricabook.fr/2014/11/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-142e-2/flamme/#main

    Il y avait toujours une bonne raison de s’arrêter à Beauraing pour y allumer un cierge. Toujours des choses à demander à la Vierge. Surtout préventivement.

    C’était une forme de politesse.

    Le mari, les enfants, les petits-enfants, Ave Maria gratia plena, garde-les-moi en bonne santé. Merci. Dominus tecum, tu lui parleras pour moi, je n’ose pas m’adresser à lui directement et puis toi, benedicta tu in mulieribus, tu es la mieux placée pour me comprendre, surtout avec ton benedictus fructus ventris tui Jesus. Alors je te le demande, Sancta Maria mater Dei, toi qui es montée au ciel avec les anges, ora pro nobis peccatoribus, et surtout pour mon peccatoribus de mari, mais laisse-le-moi quand même le plus longtemps possible, qu’on puisse encore profiter de la vie, nunc, et in hora mortis nostrae.

    Amen.

     

    La prière dite, une dernière vérification faite du côté de la bougie – est-elle bien droite ? à l’abri du vent et des courants d’air, qu’elle brûle le plus longtemps possible ? – elle remontait en voiture avec mari, enfants et petits-enfants pour aller encore un tout petit peu plus loin, dans les Ardennes, déguster des perdreaux rôtis et du Saint-Estèphe.

    Et un grand chariot de desserts Rigolant

    ***

    http://www.beauraing.be/loisirs/tourisme/sanctuaires-notre-dame

  • Stupeur et tremblements de prof

    Elle est absente. Depuis deux semaines.

    Mais elle n'est pas malade.

    Ses copines l'ont vue le week-end dernier, grâce à fb. Elle avait l'air très heureuse à cette fête. Elle a ri, elle a bu, elle a dansé.

    Mais son médecin lui a fait un papier:
    il lui est impossible de se rendre à l'école, dit-il.

    Elle n'est pas malade.

    Mais elle sera absente pour encore deux autres semaines.

    Elle a un copain.

    Mais il est dans une autre école.

    Elle veut changer d'école.

    Mais l'autre école ne la veut pas avant janvier.

    Il faut qu'elle reste chez nous pour passer la session d'examens de décembre, dit l'autre école.

    Mais elle ne veut plus venir en classe.

    Elle a brûlé ses vaisseaux, comme dit l'expression (haar schepen achter zich verbrand): elle a froidement rejeté toutes ses anciennes copines aux oubliettes.

    Mais elle compte sur elles pour lui passer leurs notes de cours.

    ***

    Vous avez la rage du Shopping

    Vous avez celle du Jop-hopping
    http://www.jobat.be/fr/tag/job-hopping/

    Et maintenant vous avez le School-hopping 
    qui vous fait changer d'école
    au gré de vos humeurs ou de vos amours

    ***

    - Tu crois vraiment, lui demande Madame, que tu seras plus heureuse là-bas?
    - Oui! affirme-t-elle. Je connais déjà les filles de la classe.

    Bien sûr qu'elle les connaît.
    Elle n'y a pas tenu deux mois, dans cette école,
    la dernière fois qu'elle a fait son school-hopping.

    - Maintenant ce sera différent, dit-elle. 

     

  • 22! revoilà les défis!

    Le cahier rose

    Il est d’un rose passé et son papier de mauvaise qualité. Un cahier de brouillon d’autrefois – précision sans doute inutile vu que de nos jours ça n’existe plus. En tournant les pages, précautionneusement, on a peur que le papier se désagrège, que les lettres s’effacent.

    L’écriture est au crayon et elle aussi est d’autrefois. Une écriture appliquée qu’on ne reconnaît pas. Ce n’est pas celle du grand-père – magnifique calligraphie, somptueuses courbes des majuscules – ni celle de la mère – petites lettres serrées, grands accents graves ou aigus – alors on se dit que ce doit être l’écriture de la grand-mère, elle qu’on n’a jamais vue écrire, sauf parfois apposer une signature sur un document que lui tend le facteur ou sur le carnet de notes quand les parents sont partis en vacances avec le grand-père, chaque année au mois de septembre.

    C’est un cahier de recettes, on le voit tout de suite. Ce qui est bizarre, c’est qu’il s’agit de plats que la grand-mère n’a jamais préparés. Du pain sans farine. Un cake sans œufs. De la mayonnaise sans huile.

    A la recette de la « tarte à la frangipane » on a vraiment compris quelle avait été la fonction du cahier et pourquoi on n’avait jamais vu apparaître aucune de ces préparations sur la table de grand-mère.

    C’est une « tarte à frangipane » où les ingrédients principaux de la crème frangipane sont remplacés par la pomme de terre en purée.

    ***

    écrit pour le Défi du samedi 325

    http://www.rtbf.be/14-18/thematiques/detail_recettes?id=8275057

     

    file:///C:/Users/admin/Downloads/cuisine%20Occup.pdf

  • R comme recommencement

    Ce matin-là, le facteur est encore plus tôt que d’habitude. On ne se rend pas compte, en s’abonnant à un journal, qu’on s’abonne en même temps à un réveil matinal le samedi.

    En l’entendant tourner sa voiture dans leur allée, Marie s’étire voluptueusement. Ciel étoilé, quelques nuages transfigurés par la pleine lune, prologue d’une belle journée de temps froid et sec.

    De quoi a-t-elle donc rêvé pendant son sommeil entrecoupé de sarabandes de chats et de souris sur le plancher au-dessus de sa tête ? Qu’avaient-ils besoin de faire ce raffut quand elle dort enfin, alors que régnait un silence parfait pendant ses deux épuisantes nuits blanches des jours précédents ?

    Sa main caresse le dos de son brun ténébreux couché à côté d’elle, descend vers la fesse. Elle se souvient tout à coup des causes de son insomnie : elle n’a rien à voir avec l’ivresse de leurs ébats ni avec la fête des chats au grenier. C’est Muanza, bien sûr.

    La fin du voyage. La fin de la chanson (1). La fin des haricots.

    Le réfugié africain qui croirait que le plus dur est passé quand il ne s’est pas fait gruger par les passeurs nigérians, ou quand il est enfin installé dans un vol vers l’Europe, ou quand il a réussi à se faire adopter par un gentil couple qui l’accueille dans son petit pavillon dans la campagne flamande… il se trompe.

    Le Système et ses Lois - finement affûtées dans ce seul but - le renverront bientôt vers la solitude de sa case départ.

    Pour un éternel recommencement:

    - Ne vous inquiétez pas pour moi, leur dit Muanza pendant le petit déjeuner, j’irai en Hollande.

    ***

    (1) het liedje is uitgezongen = la chanson est finie, littéralement la chanson est chantée = c'est terminé http://www.woorden.org/spreekwoord.php?woord=het%20liedje%20is%20uit

    muanza, fiction, jeu

     écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°37
    avec ces 24 mots imposés:

    Vol, chat, transfigurer,  blanc, solitude, silence, matin,  ivresse, ténébreux, épuisant, insomnie, étoilé, fête, rêver, sommeil, voyage, chanson, fesse, recommencement, voluptueux, sarabande, passeur, prologue, pavillon.

  • Le bilan du 20

    Le temps passe
    L’amour passe

    Tant d’eau qui coule
    Pierre qui roule
    N’amasse pas mousse
    Le vent te pousse

    Un ange passe
    Le bonheur passe

    Tu vas et tu viens
    Rien ne te retient
    Comme plume au vent
    Vers le néant

    Les saisons passent
    Les modes passent

     

    Tes mensonges restent

     ça se passe comme ça

    photo prise fin octobre dans la petite salle d'attente du notaire

     

  • Question existentielle

    Au détour d'un exercice de grammaire surgit la question: "Que va devenir l'humanité?".

    Voilà le genre de faux hasard que Madame saisit toujours à pleines mains. Alors elle s'adresse à Sam: "Tu en penses quoi, toi?" et ensuite à Tibo, Simon, Klara, Ellen, Ruben, Suzan... pour entendre dans la classe un tour complet de scénarios pour film catastrophe.

    - Je ne pense pas, dit Sam, qu'on va pouvoir émigrer vers une autre planète. Je pense que l'humanité va disparaître, tout comme les dinosaures ont disparu, et que la vie va de nouveau évoluer...

    - Moi, dit Tibo, je crois que des millions de gens vont mourir de maladies...

    - Je ne crois pas en l'apocalypse, dit Simon, mais il y aura sûrement de grandes catastrophes à cause du réchauffement climatique!

    Tous les autres acquiescent, il faut croire que ce message-là est bien passé, depuis l'Inconvenient truth d'Al Gore, que bon nombre d'écoles se sont empressées de montrer.

    Et ça continue avec les guerres et tous ces autres fléaux de notre temps (et de tous les temps)

    - Je trouve, dit Ruben, que ce monde est trop injuste. Il y a tellement de pauvres! C'est immoral d'avoir une maison grande comme un château et d'y vivre presque tout seul, alors que tant de gens sont dans la misère. Tout devrait être repartagé et redistribué sur toute la planète, le travail et l'argent.

    Quelques-uns l'ont gentiment traité de communiste, mais personne n'a dit qu'il avait tort. 

    ***

    Quand Madame a refait sa fausse ingénue dans son autre classe de Première avec le même exercice, elle a entendu des choses comme celle-ci:

    - Moi, dit Noah, je pense qu'on aura tous une petite machine pour voler dans les airs...

    C'est que cette classe ne fait pas les langues modernes, mais les sciences Langue tirée

     

    ***

    au cas où vous auriez raté Al Gore en 2006:

    https://www.youtube.com/watch?v=Bu6SE5TYrCM

    https://www.youtube.com/watch?v=UD-KBDp5_EQ

  • P comme pistolet

    Un arbre qui se dénude,
    un nid de pies
    abandonné jusqu'à la saison prochaine, 
    un ciel sans nuages,
    promesse d'une claire journée d'automne...

    9 nov 14 (1) - kopie.JPG

    Qu'est-ce qui fait courir l'Adrienne
    en ce dimanche de novembre
    dès sept heures du matin?

    (et courir est à prendre au sens littéral)

    Rigolant

    Ceci!

      9 nov 14 (2) - kopie.JPG

    Comme c'était la toute première fois
    depuis plus de huit ans
    qu'elle allait manger des pistolets (1)

    (sauf ces beaux dimanches matins où elle se réveille chez des amis)

    elle n'a su que choisir

    Langue tirée

      

    (1) pour les non Belges qui me lisent:
    le pistolet est ce petit pain rond et blanc
    qui doit être 'cuit sur la pierre' (op steen gebakken)
    comme le précise mon boulanger,
    avec une croûte craquante
    et une mie à la fois fine, douce et ferme.

    C'est dans cette même boulangerie
    que mon père est allé fidèlement
    chaque dimanche matin
    tout au long de sa vie d'homme marié
    c'est-à-dire 50 ans.

    Et pendant ces 50 ans
    le nom du boulanger
    n'a changé qu'une seule fois.

  • O comme ouèche?

    bricabook142.jpg

    © Kot

     http://www.bricabook.fr/2014/11/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-142e/#comment-42497

    - Où tu vas encore, à cette heure ? dit le père.

    - C’est ton nouveau jean que tu as mis dans cet état ? demande la mère.

    - Tu ne vas tout de même pas sortir comme ça ? dit le père.

    - Mais qu’est-ce qui t’a pris de taillader un jean tout neuf ? crie la mère.

    Rouler les yeux dans les orbites en regardant le plafond, hausser les épaules, soupirer profondément, lâcher un « c’est la mode ! », attraper la veste au portemanteau, sortir de l’appartement, dévaler les marches – parce que même si on est au sixième, ça va encore plus vite que d’attendre l’ascenseur – inspirer profondément l’air pourtant vicié de la rue, s’engouffrer dans la station de métro la plus proche, sauter dans une rame, s’affaler sur un siège, pousser le son de la musique.

    N’importe où, n’importe où c’est mieux que chez soi, avec le père, la mère, les petits, les voisins, leur télé, les odeurs de graillon et de soupe aigre qui s’infiltrent par tous les interstices.

    Un texto s’affiche :

    - La jeura !

    Ce n’est qu’alors qu’apparaît un sourire sur ses lèvres. Si sa BFF a la haine, la soirée promet d’être intéressante. Il va peut-être enfin se passer quelque chose…

    ***

    merci à Leiloona pour ce jeu

    et merci à Cobra le cynique pour son Dictionnaire de la Zone
    qui a déjà été si utile à Madame
    pour ses cours de Djeun

    http://www.dictionnairedelazone.fr/definition-lexique-o-oueche.html

    http://www.dictionnairedelazone.fr/definition-expression-j-avoir_jeura.html

  • N comme No pasaràn!

    Ils sont assis côte à côte sans dire un mot. C'est la peur qui les rend muets. La crainte de divulguer le secret de leur présence en ce lieu. Ce pays n'est plus le leur.

    Au travers des carreaux sales, on voit à peine la différence entre la grisaille du jour et la tombée de la nuit. Le bar est rempli de murmures de voix d'hommes et de fumée de cigarettes. Ils espèrent que personne ne fait attention à eux.

    Il paraît qu'ailleurs on a encore besoin de gens comme eux, des as de la statistique. Ici leur vie est finie. Vivre est devenu survivre. A la faim, aux contrôles d'identité, à l'œil du voisin. Ils n'osent plus avoir confiance en personne.

    Il y a entre eux ce rapport insolite qui lie deux personnes fuyant le même sort. Ils ne sont pas frère et sœur, ils ne sont pas mari et femme. Ils jouent ces rôles au gré des situations et n'ont pas encore décidé de ce qu'ils diront la prochaine fois. Tout à l'heure.

    Ils ne se quittent plus, vigilants à tout moment du jour et de la nuit, dormant à peine d'un œil, comme des prisonniers en cavale, des braqueurs de banque.

    Ils ne possèdent plus le superflu ni l'essentiel. Le chignon de Clara ne tient plus que par miracle, avec cinq épingles.

    Elle a tellement faim qu'elle se dépêche d'avaler les miettes éparses sur le bar, en les prenant une à une du bout du doigt humide. Ici, sous la lumière crue des néons, on voit sa fatigue. On remarque ses vêtements défraîchis. Ses souliers usés.

    Elle refuse cependant de se défaire du portefeuille de son père, comme si cet objet inutile symbolisait toute sa vie d'avant, tout son passé, toutes ses attaches. Tout ce qu'elle a perdu ou doit quitter.

    Peut-être que sa jupe n'a plus des plis très nets, mais son maintien n'a rien perdu de sa noblesse. Une petite comtesse aux pieds nus, se dit Guido en la regardant à la dérobée, et il ne peut s'empêcher de sourire avec attendrissement. Elle est courageuse, cette petite. Elle ne se plaint jamais.

    Quand pour la vingtième fois la porte du bar s'ouvre, Guido sent le regard dans son dos. Doit-il se retourner, se lever de son tabouret ou attendre que l'homme vienne vers eux?

    Au même moment, une femme en tablier descend lourdement l'escalier qui mène à l'étage supérieur, où il y a une salle de restaurant aujourd'hui inoccupée.

    - Bonsoir, colonel Delgado! lance-t-elle à celui qui vient d'entrer, suivi de trois ou quatre autres militaires. Je vous offre un verre de pisco ?

    ***

    "ceci est une fiction"
    vous la poursuivrez donc comme bon vous semble
    Cool

    pour ceux qui n'auraient pas deviné le nom du pays, voir ce lien:

    http://next.liberation.fr/cinema/2012/05/18/no-pasaran_819769

  • M comme mutir

    - Mais qu’est-ce qui lui a pris de mutir comme ça ! s’exclame Yolande.

    - Tu sais bien qu’il mutit comme il respire… fait Joséphine.

    - Je sais, hélas ! et s’il a cru que j’allais sortir mon puchoir, il se trompait ! Je n’ai pas versé une levantine !

    - Bravo ! ça lui fera les pieds ! toujours à courtauder à droite et à gauche derrière tout ce qui porte jupon ! A propos, tu la connais, cette freloche ?

    - Laquelle ? La dernière en date ? C’est une collègue de travoul. Il me semble qu’elle s’appelle Ailin… ou Ajla… un prénom nummulitique, en tout cas.

    - Ah oui, c’est vrai, elle vient d’Oslo !

     ***

    écrit pour le Défi du samedi 324
    avec les mots imposés

    tirés du "Dictionnaire des mots rares et précieux" :

    - LEVANTINE (nom féminin)

    - NUMMULITIQUE (adjectif)

    - PUCHOIR (nom masculin)

    - TRAVOUL (nom masculin)

    - FRELOCHE (nom féminin)

    - COURTAUDER (verbe) 
    - MUTIR (verbe)
    A la manière de Tardieu "Un mot pour un autre"
    mais sans tenir compte de la deuxième partie de la consigne
    qui demandait de raconter un vol dans un magasin

  • L comme le ravissement des innocents

    Le hasard des nouvelles acquisitions de la bibliothèque communale fait parfois bien les choses. Oui, parfois la lectrice arrive au bon moment devant le présentoir où elles sont exposées. Parfois, un livre lui fait de l'oeil, lui tend les bras. Parfois c'est l'évidence du coup de foudre.

    Parfois la quatrième de couverture, souvent si mensongère, si trompeuse, convainc tout de suite. Alors on emporte le volume comme un riche butin et on s'installe très vite dans le divan.

    «Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. Alors qu'il se tient sur le seuil entre la véranda fermée et le jardin, il envisage de retourner les chercher. Non. Ama, sa seconde épouse, dort dans cette chambre, les lèvres entrouvertes, le front un peu plissé, sa joue chaude en quête d'un coin frais sur l'oreiller, il ne veut pas la réveiller. Quand bien même il le tenterait, il n'y parviendrait pas."

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard 2014, p.17 (incipit)

    On le sait d'emblée: Kweku meurt sous nos yeux, le livre sera donc une sorte de flash-back. On reviendra sur sa jeunesse africaine, sa carrière aux USA, son retour au Ghana, le pourquoi et le comment de toute une vie. On apprendra à connaître sa première épouse et leurs quatre enfants, tour à tour. On comprendra le titre:

    "Plus jeune, il avait pris cela pour de la sottise, le ravissement des innocents. Une sorte d'incapacité à voir les choses. A son sens, il fallait être aveugle ou idiot pour être si souvent heureux dans ce village, dans les années cinquante. Il se trompait. Sa soeur était aussi lucide que lui, il avait fini par le comprendre la nuit de sa mort, après la venue et le départ de l'unique guérisseur du village (un fabricant de cercueils) qui avait fait tout ce qu'il pouvait avant le dîner."

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard 2014, p.42

    Finalement, on n'a qu'un seul regret, c'est de manquer de temps pour pouvoir déguster les 366 pages d'une seule traite.

    Les vingt premières sont à lire ici: file:///C:/Users/admin/Downloads/excerpt.pdf 

    Et une interview avec l'auteure est ici: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4919716

    Ce livre, c'est sûr, on en reparlera quand la lecture en sera terminée Sourire

    leravissement.jpg

    http://www.gallimard.fr/Mini-Sites2/Rentree-litteraire-2014/Taiye-Selasi-Le-ravissement-des-innocents-Rentree-litteraire-Gallimard-Roman

  • K comme krapoveries

    Bref, je sais pas dire non
    (titre de l'épisode 32 de Bref)

    Bref, je sais pas dire non. C'est surtout dangereux quand je vais voir ma mère. Comme samedi dernier. 

    J'arrive à neuf heures et demie (elle se lève tard) après avoir fait toutes mes courses et être rentrée chez moi les déposer. J'ai encore une longue liste de choses à faire, la semaine a été très chargée en conseils de classes, et demain j'ai de la visite.

    - Ah! tu es enfin là, qu'elle me dit. 

    Ce qui est sa plus belle façon de me montrer son contentement de me voir. Surtout que 5 minutes plus tôt, j'aurais été à sa porte. Comme d'habitude, elle ajoute:

    - Mais tu n'as de nouveau pas le temps de rester longtemps, je suppose?

    Pas le temps d'enlever mon manteau ni de boire un verre d'eau, il faut que j'allume l'ordi pour voir si le four à micro-ondes qu'elle a décidé de s'acheter (sur les conseils de sa voisine) n'est pas moins cher ailleurs. Malheureusement, elle n'a pas noté le nom du modèle. Je cherche une aiguille dans une botte de foin et miracle, je finis par la trouver. Après je dois encore téléphoner au magasin, emballer le four défectueux, le porter jusqu'à la voiture, la conduire au magasin, rapporter le nouvel achat. Qui pèse 17 kilos, sans son emballage. Une boîte énorme, que j'arrive à peine à soulever. Comme c'est samedi et jour de marché, la voiture est deux rues plus loin.

    Bref.

    Quand nous sommes de retour à l'appartement, deux heures plus tard, elle me dit la phrase pour la deuxième fois:

    - Mais tu n'as de nouveau pas le temps de rester longtemps, sans doute?

    A quoi je lui réponds gentiment que ça fait tout de même déjà deux heures que je suis avec elle.

    Parce qu'au magasin, elle a vu des télés. Sa voisine lui a fait peur que sa vieille télé cathodique va lui "imploser" au visage et incendier son appartement alors elle veut s'en acheter une à écran plat.

    Je rallume l'ordi, introduis les données: dimensions maximales (l'appareil doit pouvoir entrer dans la même armoire que le précédent mais avoir un écran de 32 inch), LED, 100 Hertz... Encore un coup de fil au magasin pour divers renseignements complémentaires. A midi dix, tout était réglé.

    - Tu m'accompagnes au magasin?

    Je mourais de faim, six heures déjà que je n'avais plus rien mangé. Mais elle voulait sa télé tout de suite.

    Bref, je sais pas dire non.

    ***

    merci à Joe Krapov
    http://krapoveries.canalblog.com/archives/2014/10/12/30751236.html

     

     

    photo prise à Rome en mars 2014
    le téléviseur de ma mère date des années 2000

    krapoverie,jeu,mère,vive la famille

    "La télévision a influencé le comportement linguistique des Italiens à tous les niveaux du système linguistique, a profondément modifié, plus que tout autre 'mass media', la façon dont depuis des siècles étaient utilisés les nombreux dialectes et la langue nationale du pays." Tullio De Mauro, linguiste et homme d'Etat.

  • J comme je cède

    À céder : lit des années 30 en bois peint de couleur claire, très bon état avant d’avoir été réduit en cendres. S’adresser à GPT1Kble

    À céder : lettres d’amour très bien tournées et sans aucune faute d’orthographe ; ont déjà démontré leur efficacité. S’adresser à LHOOQ

    À céder : photos d’une vie à deux ; prix spécial pour les amnésiques. S’adresser à CKC

    À céder : lunettes invisibles permettant de voir les défauts des gens ; prendre une option, la personne qui les porte ne veut pas encore s’en défaire. S’adresser à m’R-par-fête

    À céder : voyage de rêve à Bali, 3 semaines tous frais payés, réservation réglée pour le 5 au 27 juillet 2007. S’adresser à CKdo

    À céder : matériel d’aquarelliste contre outils de plomberie et/ou d’électricité. S’adresser à Cmal1

     

    À céder : connaissances et savoir-faire devenus inutiles mais pouvant encore servir à d’autres. Liste disponible sur demande. S’adresser à coQ5pa  

    ***

    Merci à Joe Krapov
    http://krapoveries.canalblog.com/archives/2014/11/08/30918285.html

     bretagne-france-belgique.jpg

  • I comme immortalisé

    OMD (10) - kopie.JPG

     Sur le monument aux morts
    de ma ville
    un tas de noms gravés
    sur les trois faces

    Et sur celle-ci
    le nom de mon grand-oncle
    décédé fin octobre
    1918

    Par bonheur mes deux grands-pères
    n'avaient pas encore l'âge
    de porter les armes

    Par bonheur l'autre grand-oncle
    en est revenu

    Mais quelle connerie
    la guerre

    http://www.forumdesimages.fr/les-films/les-programmes/quelle-connerie-la-guerre/exposition-quelle-connerie-la-guerre

     

  • H comme Henriette

     fiction, jeu

    © Romaric Cazaux

     Pour leur premier rendez-vous, il l’a invitée à la brasserie « Le Central ». Elle est passée chez le coiffeur ce matin-là et bien sûr, il l’a encore ratée. Les oreilles trop dégagées, la nuque trop rasée, des bouclettes de caniche blanc. Sans compter cette exécrable odeur de salon de coiffure qu’on traîne avec soi pour le reste de la journée et qui se retrouve même sur l’oreiller.

    Mais n’anticipons pas.

    En trente ans de veuvage, elle n’a jamais accepté qu’un homme se rapproche trop d’elle. D’abord parce qu’il y avait le magasin à tenir, les enfants à établir, les petits-enfants à garder, ensuite parce que le pli était pris et sa vie bien organisée. C’est ce qu’elle disait à tous ceux qui abordaient le sujet, ses filles y compris.

    Georges, elle le connaît depuis toujours. C’est chez elle qu’il venait acheter ses chapeaux et ses cravates. Toujours affable, toujours le mot pour rire, toujours accompagné de son épouse. La pauvre est décédée au printemps dernier, des suites d’une longue maladie. C’est ce qui était marqué sur le faire-part.

    Quand dernièrement il a rejoint le club de bridge où elle va depuis dix ans, c’est tout naturellement qu’ils ont fini par devenir partenaires. Bien sûr, il lui a d’abord beaucoup parlé de son épouse, de ses deux années de calvaire. Elle a bien compris qu’il avait toujours été présent, attentif et qu’il avait même appris à cuisiner et à repasser. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir le col impeccable de sa chemise.

     

    C’est pourquoi, elle espère qu’il se déclarera avant qu’apparaissent les premiers signes de la maladie qui la ronge, elle aussi.

    ***

    écrit pour Leiloona et son atelier Bricabook
    http://www.bricabook.fr/2014/11/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-141e/#comment-42245

  • G comme genèse

    Au commencement, on enleva tout ce qu’il y avait. La pièce était vide: on fit de grands trous dans les murs et on abîma le plancher. C’était le début de juillet.

    juli 2014 (2) - kopie.JPG

    On installa une baignoire, des carrelages sur les murs et on replaça le lavabo: c’était la fin d’août.

     augustus 14 (1) - kopie.JPG

    Il fallut quatre couches de peinture blanche: c’était la fin de l’été.

     augustus 14 (6) - kopie.JPG

    Vinrent à point la foreuse, la scie à métaux et le tournevis pour l’installation de rideaux: c’était septembre.

     september 14 (1) - kopie.JPG

    Quatre armoires en pièces détachées furent acquises, transbahutées, déballées dans le coffre de la voiture et montées planche par planche par les escaliers avant de pouvoir être assemblées, installées et remplies: c’était octobre.

    maison à vendre,ça se passe comme ça,vie quotidienne

    L’Adrienne se dit: Ces rideaux sont bien peu épais: si j’allume, peut-être voit-on ma silhouette. Elle acquit deux feuilles de plastique à motif végétal, supposées tenir à la vitre par électricité statique. Malgré toutes ses précautions, elle dut les coller avec du scotch. C’était novembre.

     1 nov 2014 (5) - kopie.JPG

    Ainsi furent achevés les travaux de la salle de bains. Voici l’œuvre faite. Et l’on put se reposer, admirer et faire trempette en toute quiétude. 

  • F comme folie furieuse

    Muanza est grand, athlétique. Et surtout très noir, comme il aime à le souligner lui-même, chaque fois qu’il se voit en photo : I’m so black !

    Dans la petite ville très ordinaire où Marie fait ses courses, le samedi matin, on ne manque pas de le remarquer. Avec les conséquences qu’on peut deviner :  où cette bergère a-t-elle déniché son Prince Noir ? cette petite dame à l’air si doux se paierait-elle une extravagance ? mais dans quel univers vivons-nous, regardez-la onduler à côté de ce singe lubrique, quel comportement outrageux !

    Escapade amoureuse et abandon de domicile conjugal. Voilà les pensées obsédantes qu’on peut lire dans certains regards.

    Car même si le quotidien de cette petite ville ordinaire ne permet normalement pas de rencontrer des Africains – nous sommes dans les années 80 – les contes bleus sur leur maîtrise de l’art érotique laissent déjà rêveur.

    Muanza ne se rend pas compte de cette psychose collective mais Marie en ressent de la gêne. Comme des grains de sable restés collés aux pieds finissent par blesser la peau, un énième regard sera celui qui la rendra furieuse et lui fera dire à Pierre, en rentrant :

    - Tu sais quoi ? Samedi prochain, c’est toi qui iras aux courses avec Muanza ! Sinon, je serai bientôt mûre pour la camisole et un séjour chez l’aliéniste !

    Ça fait beaucoup rire Pierre, ce sans-cœur, d’autant plus qu’elle ne veut pas qu’il explique la cause de son hilarité à Muanza.

    - Zinzin total! dit-il en hoquetant, ça se dit comment, au féminin ?

     asphodèle.jpg

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°36
    avec les mots imposés:

    Grain, conséquence, ordinaire, manquer, zinzin, camisole, extravagance, quotidien, douce, furieux, maîtrise, univers, abandon, psychose, conte, rêveur, bleu, aliéniste, bergère, escapade, onduler, outrageux, obsédant.

    klein kasteeltje 003 - kopie.JPG

    photo prise au Petit-Château
    en septembre dernier

     

  • 7 comme 7 heures du matin

    A sept heures du matin, la station-service au coin de la rue est déjà ouverte. Le garagiste et son épouse sont assis chacun d'un côté de la table de leur salle à manger faiblement éclairée. Ils sont penchés sur leurs paperasses ou leur journal tout en buvant un café. Derrière la porte vitrée, sous la petite pancarte 'OPEN', leur chien attend le premier client.

    Au numéro 116, la porte s'ouvre sur un vieux monsieur en savates et linge de corps. Chaque matin, il traverse la rue pour vérifier si sa belle automobile a passé une bonne nuit. C'est une grosse Rover gris sombre qu'il caresse du regard et de la main, puis il rentre chez lui. Sa puissante cylindrée ne quitte pratiquement jamais son bord de trottoir.

    A la petite école, des enfants attendent déjà le bus du ramassage scolaire. Certains dorment debout. Les plus grands garçons courent et taquinent les petites filles. Quelques-uns sont vêtus pour le Pôle Nord et d'autres pour la Côte d'Azur. Les cartables neufs ont déjà un peu souffert. Deux ou trois vestes jonchent le sol. Il fait chaud quand on se poursuit en courant.

    Quand le chien de la station-service passe, levant la patte ici et là, les enfants veulent le toucher, l'arrêter, le caresser. Il poursuit son chemin sans les regarder, sans ralentir.

    J'ai toujours peur qu'un jour l'un d'entre eux s'enhardira et se fera mordre.

  • E comme évolution

    Autrefois, la réussite scolaire était la responsabilité de l'élève. Si tu n'as pas réussi, disait-on, pour faire simple, c'est que tu n'as pas assez travaillé!

    Aujourd'hui, la réussite scolaire est la responsabilité du prof. Cet élève ne réussit pas, ai-je bien fait tout ce qui était en mon pouvoir? Donné des cours de rattrapage? Découpé la matière à sa mesure? Alerté les parents en différents moments de l'année?

    ***

    Autrefois, à la vue d'un mauvais carnet de notes, les parents disaient: Interdiction de sorties jusqu'à ce que tes résultats soient satisfaisants!

    Aujourd'hui, à la vue d'un mauvais carnet de notes, les parents se tournent vers le prof: Mon fils ne travaille pas, que comptez-vous y faire? (1)

    ***

    Bref, c'est la saison des conseils de classe. Et en quoi consistent-ils, aujourd'hui? A tout prévoir afin qu'en cas d'échec de l'élève, l'école soit inattaquable.

    C'est aussi ça, l'américanisation de notre mode de vie.

    ***

    (1) Littéralement: "Mijn zoon studeert niet. Wat gaat u daaraan doen?"

    Bref, Madame est fatiguée.

     

  • D comme distraite

     1 nov 2014 (2) - kopie.JPG

    Les amis, collègues et connaissances de l'Adrienne chantent tous en choeur:

    - Ah! mais c'est formidable! maintenant tu peux tout faire à pied!

    Et c'est vrai: autrefois, pour se rendre au marché, il fallait faire 15 km en voiture. L'Adrienne y allait chaque samedi.

    Maintenant que ce n'est que 15 minutes à pied, elle n'y va plus. Pas le temps. Comprenne qui pourra.

    Samedi dernier, elle prend une ferme résolution et un grand cabas: elle ira aux provisions! Le matin est clair et ensoleillé, un petit pull et des sandales suffisent, même si on est déjà le premier novembre.

    Sur place, surprise. Pas de marché.

    Evidemment, puisque c'est un jour férié.

    Elle est donc rentrée sans fruits, légumes ni poisson. Mais avec une moisson de photos.

    D'arbres de sa ville.

     1 nov 2014 (3) - kopie.JPG

    les plus colorés

    1 nov 2014 (5) - kopie.JPG

    les plus malades:
    les marronniers, nus avant l'heure

     1 nov 2014 (6) - kopie.JPG

    les plus exotiques:
    le tulipier

    et ci-dessous le catalpa

    1 nov 2014 (7) - kopie.JPG

    le plus monumental:
    le grand hêtre rouge

    1 nov 2014 (8) - kopie.JPG

    le plus utile:
    un des pommiers du verger à côté de l'école

    1 nov 2014 (10) - kopie.JPG

    le plus scolaire:
    le grand platane aux branches duquel aiment s'agripper et se balancer les petits de la maternelle
    en face de la maison de tante Fé

    1 nov 2014 (11) - kopie.JPG

    le plus majestueux
    sur l'avenue aux villas

    1 nov 2014 (12) - kopie.JPG

    - Quand on a pas de tête, dit la mère de l'Adrienne, il faut avoir des jambes.

    A quoi l'Adrienne ajoutera désormais:

    - Et un appareil photo!

  • C comme Cinematek

    Vous voulez voir Bruxelles en 1910? 

    Alors cliquez ici:

    http://www.youtube.com/watch?v=fV9w8NG3IFE

    Ce petit film de 8 minutes fait partie de la collection de la Cinémathèque de Bruxelles.

    Deux enfants décident de "faire la bombe" dans la capitale: sur leur parcours, on reconnaît la Grand-Place, le Palais de Justice, la place de Brouckère, Manneken Pis, la Bourse, la gare du Nord...

    On y voit les pavés, les trams, les dames en crinoline et les messieurs en gibus Langue tirée

     bruxelles1900.jpg

    © capture d'écran

     

  • B comme Bobonne

    - C’est tout de même la moindre des choses, avait dit belle-maman, que vous alliez lui montrer le petit, au moins une fois ! C’est tout de même grâce à elle que vous avez la maison !

    Toujours ce même argument : la maison, la maison que la vieille leur a laissée.

    Dix-huit mois que Jonas était né et chaque fois qu’il avait été question d’aller le montrer à son arrière-grand-mère, elle avait réussi à esquiver : le petit toussait, il faisait ses dents, il avait un rhume, la saison ne s’y prêtait pas, ils étaient attendus ailleurs, ne pouvaient pas se décommander, étaient en vacances à l’étranger.

    Cette fois-ci, elle n’y échapperait pas. Le personnel soignant organisait une petite fête pour les cent ans de la bobonne.

    - Tu sais comment est Jonas en ce moment, avait-elle encore essayé. Dès qu’il voit des inconnus, il se met à brailler. Ça va être infernal. Surtout que ce sera l’heure de sa sieste !

    Son mari ne s’était pas laissé fléchir.

    La bobonne, dans une de ses affreuses robes à imprimé fleuri, était installée dans un fauteuil de skaï marron. Malgré les deux coussins dans le dos, elle se tassait déjà. Ses mains posées sur les accoudoirs tremblaient légèrement. Ses cheveux rares et blancs portaient encore la trace des bigoudis qu’une stagiaire lui avait mis l’avant-midi.

    Dès que la famille est entrée, elle n’a eu d’yeux que pour Jonas.

    Porté par son papa, il a tendu la main vers elle.

    Tout le monde s'est tu, le regard fixé sur les doigts du petit bonhomme dans la main de l'aïeule.

    Elle ne tremble plus. bricabook140.jpg

     © Maman Baobab

     http://www.bricabook.fr/2014/10/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-140e/

     Merci Leiloona!

  • A comme Alice Munro

     aliceMunro.jpg

     traduit par Marie-Odile Fortier-Masek

    "Ma mère revenait souvent dans mes rêves et, même si les détails variaient, la surprise n'en restait pas moins la même. Le rêve s'arrêtait, sans doute parce qu'il était trop limpide dans ses espoirs, trop simpliste dans ses pardons."

    Alice Munro, Amie de ma jeunesse, Points n°3212, 2013 (incipit)

    C'est le hasard des nouvelles acquisitions de la bibliothèque communale qui m'a fait découvrir ce livre et cet auteur. 

    Dix nouvelles, dont la première donne son titre au recueil, qui sont de véritables mini-romans tant elles sont denses et complexes, montrent chaque fois un personnage central féminin dont la vie, à un certain moment, bascule.

    "J'ai embauché une assistante, elle nous vient de Shawtown, annonça le père de Murray. C'est une Delaney, mais jusqu'ici elle ne semble pas avoir de trop mauvaises habitudes. Je vais la mettre au rayon Hommes."

    idem, Oranges et pommes (incipit)

    Le seul problème que j'ai eu, c'est que les lieux évoqués n'évoquaient rien pour moi: j'aurais dû consulter une carte pour pouvoir les situer. Seulement voilà, j'ai lu au lit Cool.

    "Trois semaines avant sa mort - il se noya dans un accident de bateau sur un lac dont personne n'avait jamais entendu parler - Austin Cobbett s'admirait dans une chemise sport bordeaux et un pantalon écossais, crème, marron et bordeaux, au fin fond d'un miroir à trois faces du rayon Hommes de chez Crawford, à Logan. Ni la chemise ni le pantalon ne se repassaient."

    idem, Images de glace (incipit)

    Je serais bien en peine de dire laquelle de ces dix histoires est ma préférée. Chaque fois on s'attache aux personnages en découvrant peu à peu leur intimité, leur passé, leur vécu, les petits riens de leur existence avec ses aléas, ce qui, somme toute, les fait nous ressembler.

    "Georgia avait suivi jadis un atelier d'écriture, et ce que le professeur lui avait dit c'était: Trop de choses. Trop de choses en même temps. Trop de gens. Réfléchissez, lui avait-il dit. Qu'est-ce qui est important? A quoi souhaitez-vous que nous fassions attention? Réfléchissez.
    Elle finit par écrire une histoire sur son grand-père qui tuait des poulets. Le professeur en parut satisfait."

    idem, Différemment (incipit)