• Dernières nouvelles

    Aux dernières nouvelles, les chats de l'Adrienne sont plus heureux et plus florissants que jamais.

    Ils font des siestes du matin au soir, entrecoupées de petites visites à leurs assiettes à croquettes et à leurs petits bacs à eau du rez-de-chaussée.

    nov 2014 (2) - kopie.JPG

    Pipo Rossi et Mama Moussa
    surpris en train de s'adonner activement
    à leur occupation favorite
    qui nécessite, comme on peut le voir,
    d'être faite les yeux fermés
    car elle demande de gros efforts
    de concentration

    Puis ils refont des siestes du soir au matin, entrecoupées de petites visites à leurs assiettes à croquettes et à leurs petits bacs à eau du premier étage.

     nov 2014 (1) - kopie.JPG

     Pipo Rossi et Mama Moussa
    feignant d'ignorer royalement ce vilain profiteur de numéro 3,
    qui sous prétexte qu'il reste maigre comme un clou
    reçoit ses petits plats dans des endroits surélevés
    leur restant inaccessibles

    Vous les voyez donc le plus souvent débordant d'activités physiques diverses, privilégiant les muscles de la langue (on se lèche soi et l'autre) et de la mâchoire (quoiqu'on préférerait les petits pâtés de luxe de chat numéro 3 aux croquettes dures à croquer)

    Chaque soir, ils montent les marches pour se rendre dans leurs quartiers nocturnes. Mais ils le font par petites étapes.

    Il ne faudrait pas que le coeur lâche en cours de route.

    ***

    "Les dernières minutes d'une année sont toujours les meilleures.
    On les passe avec nos amis."
    écrit V***, un de mes garçons de Terminale.

    Heureuse Adrienne, qui les passe avec sa carissima nipotina

    et trois chats
    (mais sans connexion internet - Rien n'est parfait, soupira le renard)

    Cool

    Bonne année à tous!

  • Z comme zélatrice

    Petit précis de vocabulaire à usage mondain

    par une zélée zélatrice de Philippe Delerm

    *** 

    1. On ne vous fait pas fuir au moins ?

    Petite phrase à l’usage du couple qui fuit lâchement les lieux, profitant de votre arrivée inopinée.

    Insister légèrement encore pour qu’ils restent : cela permettra de les voir se contorsionner en excuses bidon : on allait partir de toute façon – la gamine est fatiguée – demain c’est l’école – on a encore une longue route à faire…

     

     2. C’est pas vrai !

    Exclamation qui veut dire exactement le contraire de ce qu’elle semble exprimer.

    L’utiliser pour montrer à quel point on admire l’invraisemblance du propos.

    L’accompagner d’un minimum de théâtralité : yeux grand ouverts, bouche en O majuscule, main sur le cœur.

    - Oh ! elle a osé faire ça ? C’est pas vrai !

     

    3. Ça va refroidir

    Politesse de la maîtresse de maison qui incite à commencer le repas sans elle.

    Se récrier que non, que c’est bien chaud et qu’on l’attend.

    Rajouter à son énervement de cuisinière des grands soirs en refusant de goûter la moindre bouchée avant qu’elle paraisse à table.

    C’est une question de savoir-vivre.

    On vous a fait le même coup cent fois.

     

    4. Voilà, tu la connais l’histoire

    Façon de terminer le récit du malheur des autres.

    Toujours raconté avec la délectation de celui/celle qui croit que ça ne lui arrivera jamais. Qui croit que ça ne peut tout simplement pas lui arriver.

    - Voilà, tu la connais l’histoire. C’est pour ça qu’ils ne se parlent plus depuis trente ans, son père et lui.

     

    5. Il faut le voir sur scène

    Expression de la supériorité absolue de l’élu « qui a vu sur scène » sur le commun des mortels « qui a vu à la télé ».

    Le tout déguisé en conseil : « Il faut le voir sur scène », qu’on susurre en posant une main sur l’avant-bras de l’interlocuteur, en se penchant légèrement vers lui, sur le ton de la confidence intime.

    Note : A ne pas confondre avec « Moi, je l’ai vu sur scène ! En 1967 ! A Bobino ! » qui est trop ouvertement vantard, surtout si l’artiste est mort depuis plus de quarante ans.

     

    6. Ça devrait toujours rester comme ça

    Petite phrase qui s’accompagne d’un léger soupir plein de faux regrets et qu’on ponctuera d’un grand sourire feint, tout en rendant à la mère – avec une joie qu’on s’efforce de dissimuler – le bébé braillard qui vient de faire un gros caca dans sa couche.  

     

    7. J’ai horreur de cette phrase

    Propos de personne cultivée face à l’inculture manifeste.

    Rejet de l’autre et de son manque de vocabulaire ou de naissance. Ou des deux.

    Parce que, bien sûr, « c’est juste une question d’éducation ». Et qu'on est du bon côté de la barrière.

     

    8. Du côté de mon mari

    Façon subtile de renier des liens de parenté.

    - Je croyais que vous étiez famille ?

    - Oh ! c’est un cousin éloigné, du côté de mon mari.

    D’un geste vague de la main, ce détail qui n’est pas anodin permet de clore la conversation sur un sujet peu reluisant dont on n’a pas envie de parler.

     

    9. Ça a été ?

    Accueille les clients au sortir de la cabine d’essayage. Signifie généralement qu’on les y a vus entrer avec des vêtements peu appropriés à leur âge ou à leur corpulence.

    Leur proposer tout de même, mais sans enthousiasme exagéré:

    - Vous voulez que je vous apporte la taille au dessus ?

     

    10. C’est maintenant qu’il faut en profiter

    Des soldes, des enfants en bas âge, du temps qu’il fait, de la retraite.

    Phrase à adapter à l’âge de l’interlocuteur et à la saison.

     De toute façon elle reste sans conséquence. Surtout utile quand on désire prendre congé.

     

    ***

    Et voilà!

    Faudra tout de même que je finisse par trouver ce livre.

    Cool

     Que Philippe Delerm me pardonne de le pasticher sans l'avoir lu.

     

    parodie,pastiche,jeu, krapoverie, krapov

     http://www.lecerclepoints.com/livre-ma-grand-mere-avait-les-memes-philippe-delerm-9782757825082.htm#page

  • Y comme y a pas photo!

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    Photo de  Marion Pluss

     http://www.bricabook.fr/2014/12/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-148e/

    - Tu joues avec moi ? demande-t-il en déballant le damier reçu du grand saint à barbe blanche.

    - Non ! pas maintenant ! fait-elle sans lever le nez de son « Heidi » apporté la veille par le même ami des enfants.

    - Si ! joue avec moi !

    Immédiatement suivi du :

    - Maman ! Elle veut pas jouer avec moi !

    Et du tout aussi irrémédiable :

    - Pourquoi tu ne veux jamais jouer avec ton petit frère ? Allez ! Laisse ce livre !

    Et celle-qui-ne-veut-jamais-jouer-avec-son-petit-frère se voit obligée, une fois de plus, de lâcher sa lecture pour désennuyer son cadet.

    - Si tu triches, comme l’autre fois, on s’arrête tout de suite, compris ?

    La menace ne semble pas l’impressionner : il a eu ce qu’il voulait, il verra bien, le moment venu, comment se débrouiller. Il a plus d’un tour dans son sac à malices.

    Elle dispose les pions, les blancs pour lui, les noirs pour elle. La partie s’engage. Le père la suit tout en faisant mine de lire son journal. Il se trahit avec ses commentaires sur la bêtise de la joueuse. Ne comprend-il donc pas qu’elle espère finir vite en laissant gagner le petit ? 

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  • X c'est l'inconnu

    Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. J’ai senti que j’avais en moi toutes les capacités nécessaires à l’être encore longtemps et à rendre heureux ceux qui voudraient bien partager un bout de chemin avec moi.

    Sans se poser trop de questions. Sans m’en poser. Juste accepter, jour après jour, la vie comme elle vient, la vie comme elle va. Et m’accepter moi comme je suis.

    Quand l’aumônier est revenu, alors que je l’avais si improprement chassé, j’ai finalement accepté de signer le pourvoi. Chacun m’assure qu’en cassation, le climat, le contexte et surtout la saison, tout sera différent. Que j’ai toutes mes chances de m’en sortir.

     

    Et puis surtout, j’ai décidé de ne plus me laisser faire.

     

    ***

    Voilà une fin "revisitée" qui tombe bien, en ce jour des Saints Innocents, non?

    Langue tirée

     camus,littérature,parodie,pastiche,jeu,fiction

    depuis que la photo a été prise, le tissu bleu est devenu un rideau
    et le tableau peint par une amie est accroché dans la salle de bains;
    mais Camus est encore dans une de ces boites
    en haut à gauche

    Cool

  • Wagon de train pour l'enfance

    "Il ne s'est rien passé dans mon enfance", écrit-il à la page 35.

    "Le passé n'existe pas", ajoute-t-il à la page 88.

    Pourtant, c'est le sujet de son premier roman.

     parfumdhc.jpg

    Une fois qu'on a dépassé les deux ou trois clichés qui ont échappé à une relecture attentive du 'tapuscrit' (1), on est séduit par des images plus originales (2), beaucoup d'humour et souvent une belle pointe d'émotion.

    Bref, dès la deuxième page, j'étais "vendue", comme on dit dans nos Flandres.

    Parce qu'on se reconnaît et que les enfances, finalement, se ressemblent toutes.

    Assis à l'arrière du véhicule familial, on "ne supporte pas qu'une Mercedes ou une BMW nous dépasse." (p.47).

    Le jour de la première communion, on a peur de mal se débrouiller entre la main gauche et la droite, et on attend "les effets secondaires" (p.64) que produira l'hostie. On est déçu par ce truc qui "n'a aucun goût" et qui "colle aux dents" (p.64).

    On est complètement ignare dans tout ce qui touche à la sexualité et on ne dispose que de trois méthodes pour acquérir quelque connaissance sur le sujet: "le bouche-à-oreille, les parents et les livres" (p.74)

    Orgueil et décence: il m'apparaît impossible d'en parler avec mes copains qui du haut de leurs trois poils pubiens me raconteront probablement des âneries.
    Les parents? Plutôt être écartelé en place de Grève par quatre percherons devant une foule édentée que leur poser une seule question. (...)
    Reste le livre. Un jour, mes parents ont laissé traîner une encyclopédie du sexe, éditée chez Larousse. J'ai fondu sur l'appât et j'ai commencé à compulser la somme. Tel un archéologue, je questionnais chaque image à la recherche du chaînon manquant. J'ai trouvé des réponses à des questions que je ne me posais pas, des questions que je ne pensais même pas possible d'être formulées.

    Nicolas Delesalle, Un parfum d'herbe coupée, Préludes, 2014, p.74-75.

    Quelques belles pages sur ses profs - sa mère était prof de russe, donc il sait que ce métier, c'est faire du "jeu d'acteur" (p.101) "debout sur l'estrade, sous les feux d'une rampe invisible, pour toute une vie" (p.102) alors que les élèves "ne font que passer."

    D'autres belles pages sur la découverte de la lecture.

    Pendant longtemps, je n'ai pas lu. (...) Mes soeurs dévoraient tous les livres de la bibliothèque rose, puis verte, dont leurs étagères étaient remplies. Moi, je dévorais mes Délice-Choc et je courais la tête vide dans le jardin, autour de la maison, avec mon chien Raspoutine, aussi érudits l'un que l'autre, tous les deux ahanants, à la recherche d'un exploit, d'une aventure, d'une balle ou d'un bâton.

    Nicolas Delesalle, Un parfum d'herbe coupée, Préludes, 2014, p.89.

    Enfance des années 80, pas tellement différente de la mienne, finalement, qui s'est pourtant déroulée bien avant: un père qui s'attaque à ses travaux de jardinage comme s'il s'agissait d'ouvrir une piste "dans la forêt primaire du bassin du Congo" (p.118), la télé qu'on regarde en famille une fois par semaine. Et la grande peur, un soir qu'on entend les parents se disputer comme ils ne l'ont jamais fait avant.

    Le livre s'ouvre sur l'enterrement de la grand-mère et de temps en temps l'auteur s'adresse à la petite-fille qu'il n'a pas encore et qui, tout comme lui sait si peu de choses sur l'enfance de ses grands-parents, ne saura rien de la sienne non plus...

    Sauf ce qu'il en écrit ici.

    *** 

    (1) un ventilateur antédiluvien, un canapé en cuir élimé, un petit vieux sec comme une trique...

    (2) ma grand-mère, une petite ortie brune d'origine sicilienne (p.11)

    ***

    Merci à Babelio et aux éditions Préludes
    qui m'ont offert ce livre.

    C'est toujours gênant d'avoir à dire des choses désagréables sur un cadeau.
    Mais cette fois-ci, je fais un billet.

    Langue tirée

    Parce que j'ai beaucoup ri
    et j'ai été émue

  • V comme volupté

    La radio joue du Beethoven, qui incarne à ses yeux la musique suprême.

    Il n'y peut rien s'il a besoin de s'entourer de jolies choses.
    S'il vit dans le plus bel endroit du monde.
    S'il gagne de grosses sommes d'argent.

    C'est Noël, et alors? L'Europe est loin.
    Il n'a pas le sens de la famille, et alors? Qu'elle ne s'impatiente pas, elle héritera de toute façon.
    Le plus tard possible, c'est évident. Il n'a que quarante ans.

    Il reprend une gorgée précieuse de son blanc de blancs à la robe jaune pâle, brillante, qu'il sirote en le faisant tourner dans son palais tout en aspirant un peu d'air, ainsi qu'il l'a appris. Jamais il ne manque à ce rituel. Avaler sans déguster, c'est bon pour les goujats.

    Bienheureux, à l'ombre de sa véranda, il renvoie d'un geste la gracieuse Wassana. Il n'a plus besoin d'elle, qu'elle retourne là-haut, dans son village.

    Wassana... son prénom veut dire 'Chance' et c'est vrai qu'elle en a, de la chance, de pouvoir travailler chez lui. Il espère qu'elle en est consciente.

    L'eau de la mer est tiède. Là-bas, vers le port, des voiliers se balancent doucement. Il a un soupir d'aise. Il est au paradis.

    Deux jours plus tard, quand Wassana revient, les voiliers sont enchevêtrés dans les rues qui montent au village. De la belle maison à la véranda, il ne reste que les fondations.

    Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour faire le compte des 5 395 morts et des 2 845 disparus.

    ***

    la première phrase est inspirée d'une lettre de Strindberg
    http://www.zulma.fr/livre-correspondance-tome-3-1894-1912-572043.html
    tout le reste n'est que fiction
    en repensant au tsunami du 26 décembre 2004
    dix ans déjà

  • U comme urbi et orbi

    Quelle est votre opinion personnelle sur les fêtes de fin d'année? demande Madame dans un exercice écrit qui consiste, précisément, à émettre des opinions, des sentiments et des appréciations.

    - Je pense que c'est parfois trop fabriqué, écrit E***. Tout le monde doit être heureux et joyeux.

    - Ce sont les jours les plus tristes pour les gens qui sont seuls ou qui sont pauvres, selon M***. Quand j'y pense, ça me touche, ajoute-t-il.

    - Je suis sûre que les bonnes résolutions à la fin de l'année n'ont aucun effet, dit L***

    - Mon avis est que tout tourne autour du commerce. Et je ne suis pas sûre que les voeux soient toujours sincères, écrit S***

    Madame bien sûr se réjouit de tant de sagesse, même si la plupart sont très contents de recevoir des cadeaux et de faire la fête entre amis.

    Parce qu'avec les grands-parents, on s'ennuie, écrit quelqu'un, qui à l'instar de Victor Hugo appellerait "cette vie être content de peu" (1) et ne se rendra sans doute compte de ce qu'il a perdu que quand il l'aura effectivement perdu.

    ***

    Bon Noël à tous!

    (et mes voeux à moi sont sincères Bisou)

    ***

    (1) Dans un de ses poèmes en mémoire de Léopoldine: "Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin..."
    http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/victor_hugo/elle_avait_pris_ce_pli.html

     école,prof,élèves

    http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9opoldine_Hugo#mediaviewer/File:Maison_de_Victor_Hugo_Leopoldine_Chatillon_27122012.jpg

     

  • T comme trêve

    - Tu crois, toi, que Jésus est né le 25 décembre ? demande Muanza alors que Marie est en train de coller une étoile dorée au sommet de la crèche.

    Chaque année, elle se réjouit à l’avance de ce moment d’apaisement après le stress des examens et des conseils de classe. Quand les lumières du sapin sont allumées, elle ne ressent plus de fatigue : juste le même émerveillement que lorsqu’elle était enfant.

    - Je crois, dit-elle après une prudente réflexion, que c’est une date quelconque, qu’on a juste choisie comme ça, mais qu’en fait on ne le sait pas.
    - Je le pense aussi, dit Muanza.

    Il semble soulagé mais Marie l’est encore davantage de n’avoir pas heurté ses sentiments religieux plus ou moins pentecôtistes. Désir de bien faire, crainte de blesser, à ces mots-là pourraient se résumer la quintessence de sa façon d’être au monde.

    Elle espère que les menus cadeaux que Pierre et elle veulent offrir en étrennes à Muanza lui feront plaisir. Deux mystérieux paquets à l’emballage complètement raté ont été rajoutés par lui ce matin.

    - Pourquoi tu les mets comme ça ? demande Muanza en montrant les personnages de la crèche.

    C’est vrai que depuis toujours elle met Joseph collé à Marie comme deux amoureux : pour elle, il n’y a pas de maternité sans l’amour d’un homme. Et cette année, en l’honneur de Muanza, elle a mis Balthazar en tête de file des Rois Mages.
    - Tu ne penses pas qu’ils s’aimaient, ces deux-là ? lui répond-elle.

    Dans le divan, Pierre ronfle à côté du poêle, qui en fait autant.

     jeu, fiction, muanza

    et chaque fois il se trouve quelqu'un pour passer derrière elle et séparer les amoureux

    Langue tirée

    Texte écrit avec la 2e série de mots imposés par Asphodèle
    mais évidemment en retard comme pour celui d'hier.
    Par conséquent, je me suis permis de ne pas utiliser le cannibale et le caraco, la papillote et l'inhalation, qui auraient vraiment fait tache.

    Langue tirée

    Fatigue,ronfler, étoile, balthazar, réflexion, emballage, crainte, se réjouir, émerveillement, désir, étrennes, apaisement, examen, maternité, mot, quintessence, quelconque.

    Bonne soirée à tous!

     

     

  • Stupeur et tremblements de Muanza

    Paul et son épouse habitent dans un de ces beaux quartiers résidentiels où on ne voit jamais jouer un enfant sur les pelouses soigneusement tondues et où la démesure est le signe de la réussite.

    L’approche des fêtes semble être une invitation à sortir de la torpeur habituelle : chaque villa est emballée  dans des illuminations jusque tout en haut des cheminées. Une fois de plus, Paul a dû prendre son courage à deux mains et remporter une victoire sur son vertige pour rivaliser avec ses voisins dans ce qui représente pour eux la quintessence de Noël : les faux flocons devant les fenêtres, l’inéluctable traîneau lumineux dans le jardin, et une façade plus scintillante que les casinos de Las Vegas.

    Tout ça pour justifier des agapes à répétition, deux ou trois nuits d’insomnie et cette fuite en avant à l’approche des fêtes ou dans l’attente de l’an neuf.

    - Quand je pense, dit Marie en sortant de voiture, que mon arrière-grand-père gardait un souvenir ému de la première orange reçue à Noël…

    Elle frissonne.

    - Tu aurais tout de même pu nous mettre un peu de chauffage dans la bagnole, dit-elle encore à Pierre.

    Pierre ne l’entend pas, il rit en voyant le teint verdâtre de Muanza.

    - On a bonne mine, sous ces lampions !

    - C’est d’un quelconque ! bougonne Marie. Ils font tous pareil, dans ce quartier.

    Pierre lui coupe la parole juste à temps, Paul et son épouse s’encadrent dans la porte pour les accueillir.

     

    écrit avec les mots imposés d'Asphodèle
    mais prêt seulement samedi matin
    alors qu'il fallait rendre sa copie le vendredi soir

    Insomnie, torpeur, flocon, inéluctable, agapes, fuite, cheminée, démesure, verdâtre, orange, victoire, illumination, attente, invitation, emballer,  courage, chauffage, réussite, enfant, parole, quartier, quintessence, quelconque.

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    la dernière fois que l'Adrienne a mis un grand sapin
    c'était en 2008
    et pour compléter le tableau
    il s'est mis à neiger

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  • 22, v'là les moeurs!

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    © Romaric Cazaux

    http://www.bricabook.fr/2014/12/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-147e/

    Marre des jingle bells chez les commerçants, des pères Noël dans toutes les vitrines et du mauvais glühwein vendu dans des godets en plastique ! Cette année, ils iraient loin, très loin, là où Noël n’existe pas et où le thermomètre marque 35° en décembre !

    Malheureusement, on n’y vend pas non plus de champagne et les dames n’ont pas le droit de montrer leur peau.

    Albert, une bouteille de soda à la main – dans le soda aussi il y a des bulles – scrute sans cesse l’horizon.

     

    - Couvre-toi, dit-il à sa femme, il y a un type à lunettes noires, là, dans l’eau, qui ne me dit rien qui vaille.

  • R comme refaire du Delerm

    - C’est le soir que c’est difficile, dit-elle. Aller se coucher seule. Je ne l’ai jamais fait.

    - Je sais.

    - Et le matin. Le matin aussi, se retrouver seule.

    - Je sais.

    - Manger seule. Ce n’est pas gai de manger seule.

    - Je sais.

    - Devoir prendre toutes les décisions. Seule. C’est dur.

    - Je sais.

    “Je crois que toute femme qui enfante pour la première fois est en effet la première femme qui met au monde.”  dit très justement Inès de Castro au 3e acte de La Reine morte.

    Voilà six ans qu'elle croit être la première femme qui se retrouve seule. Elle n'a jamais ressenti la moindre empathie pour celles à qui c'est arrivé avant.

    Ni pour celles à qui c'est arrivé après.

    ***

    - Je voulais voir ce que c’était.

    - Et bien tu vois. Tu as vu.

    - Oui.

    - Alors maintenant va-t-en.

    - …

    - Tu as eu ce que tu voulais ? Tu as vu ? Maintenant dégage !

    - …

    Lui tourner le dos. L’ignorer.

    Et remettre soigneusement en place le grand fichu qu’on noue autour de la tête.

    Si on le pouvait, on cacherait aussi les yeux.

     

    Et leur absence de cils ou de sourcils.

    ***

    Philippe Delerm évoque dans des textes courts les circonstances banales dans lesquelles on utilise ces petites phrases toutes faites. Il en tire une morale, une philosophie. Vous l’imiterez ou pasticherez son style particulier qui consiste à :

    -          Ecrire au présent

    -          Faire des phrases courtes

    -          Utiliser abondamment « On »

     Ma grand-mère avait les mêmes - Il a refait sa vie - Y’a un peu plus, je le laisse - N’oubliez pas d’éteindre vos portables - Moi j’ai bien aimé - C’est le soir que c’est difficile - Je voulais voir ce que c’était - D’abord, merci de prendre ma question - On ne vous fait pas fuir au moins - Je préfère Trouville à Deauville - C’est pas vrai ! - Ca va refroidir - Voilà, tu la connais l’histoire - Faut arrêter ! – Y a pas d’souci - Il faut le voir sur scène - Ca devrait toujours rester comme ça - J’ai horreur de cette phrase - Chez nous, c’est comme ça ! - Du côté de mon mari - Je vais prendre les matches un par un - Ca a été ? - J’ai une contrainte - C’est maintenant qu’il faut en profiter - On était écroulées - Qui lit encore Duhamel ? - Qu’est-ce que vous allez faire aujourd’hui ? - Il pourrait bien neiger - Par contre je veux bien un stylo - On peut le changer - Quel est votre plus gros défaut ?

  • Bilan du 20

    Bilan des examens de décembre

    premier prix pour le mot juste:

    "Il avait 16 ans quand il a écrit ce truc"
    (à propos de Rimbaud et de son Cabaret-Vert)

    premier prix pour l'élève prévoyant:

    à Simon, qui est venu à l'examen écrit
    sans le moindre "instrument scripteur"

    ex-aequo avec quelques enrhumés
    venus sans le moindre mouchoir

     prix François-Marie Arouet:

    - C'est ton opinion à toi, ça?
    - Ben oui, il n'y a pas de matières inutiles.
    (dit-il comme s'il était l'auteur de Jeannot et Colin)

    prix spécial pour avoir bien fait rire le prof:

    "Elle est heureuse, oui, mais comme une vache dans son pré"
    (à propos de la vieille femme dans l'histoire du bon bramin)

    prix pour les meilleures recommandations:

    Madame fait des découvertes grâce à

    M***, fan de K-pop, dont les yeux brillent quand elle dit "qu'ils sont trop beaux, ces chanteurs coréens"


    G***, fan d'Eminem, qui conseille d'écouter Headlights
    https://www.youtube.com/watch?v=7bDLIV96LD4
    (parce que dans sa relation à sa mère, elle a vécu un peu le même parcours)

    J***, qui lui a confié son pseudo de rappeur pour qu'elle puisse aller l'admirer et l'écouter sur youtube... et s'ébahir en voyant la maturité de ses textes
    (je ne veux pas être un mouton, lui a-t-il dit;
    qu'il se rassure: il ne l'est pas)

  • Question existentielle

    Ce troisième billet consacré au roman de Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, se doit de parler de la question identitaire. 

    Sorte de fil rouge au travers de l'oeuvre, la question de l'identité se pose pour chacun des protagonistes, non seulement le simple "qui suis-je" comme individu, mais aussi: quelle est ma place dans la famille, qui suis-je pour mon père, pour ma mère, mes frère et soeur? Ainsi que l'appartenance à un groupe, à une profession, à une ethnie, à un pays. Un continent. Une couleur de peau.

    D'abord le père, Kweku. Parti du Ghana pour faire des études de médecine, devenu un grand chirugien aux Etats-Unis. Revenu au Ghana après avoir été victime d'une injustice professionnelle.

    Il ne faisait pas le compte - perte de sa soeur, de sa mère; absence du père, fléau du colonialisme, naissance dans la misère -, ne se plaignait pas d'avoir eu une vie triste, injuste, ne brandissait pas les poings en demandant pourquoi. Ne fulminait pas. Il réfléchissait simplement à ses origines, à son parcours, à son identité, et concluait que rien n'était mémorable. Il n'éprouvait pas le besoin de se souvenir comme si les détails importaient et sombreraient dans l'oubli s'il les oubliait. Les pertes absurdes, les souffrances sans larmes arriveraient à un autre, à une myriade d'autres gens.

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard 2014, p.44

    Folásadé, la mère, est d'origine nigériane. La mort de son père lors d'un attentat met fin à une enfance heureuse, quoique privée de mère (elle est morte à sa maissance). Elle découvre très tôt que ce qui définit l'identité, c'est souvent le regard de l'autre:

    Elle le sentit en Amérique, à son arrivée en Pennsylvanie (...): ses camarades de classe et ses professeurs, blancs ou noirs, considéraient que l'événement, pour tragique qu'il fût, était normal en quelque sorte. Elle avait cessé d'être Folásadé Somayina Savage pour devenir la représentante d'une nation générique ravagée par la guerre. (...) Elle ne regrettait pas Lagos, la splendeur, la vie formidable, l'impression de richesse - mais son identité livrée à l'absurdité de l'histoire, l'étroitesse et la naïveté de son ancienne individualité.

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard 2014, p.130

    Par touches successives le lecteur apprend peu à peu le parcours des six protagonistes: les parents et les quatre enfants. Tous ont dû, à leur façon, résoudre les mêmes questions d'identité et d'appartenance. Depuis leur plus jeune âge. Voyez par exemple ces réflexions du fils aîné, Olu:

    Ses parents avaient beau le cacher, il se doutait qu'ils avaient souffert, continuaient de souffrir d'une manière invisible, et que la pensée de voir leurs enfants épargnés les rassérénait - pourtant, il en était là. Le premier de sa classe: dans un lycée qu'il exécrait, surtout parce qu'un bus scolaire l'y emmenait, comme un immigré, un étranger, né intelligent mais exclu des privilèges (...)

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard 2014, p.259

    Un livre mosaïque, dense, où tout finit par s'imbriquer parfaitement au fil des 366 pages qu'on voudrait dévorer d'une traite et en même temps faire durer le plus longtemps possible.

    litterature,lecture,lecteur,lire

     

  • P comme Pascal Perrat

    Il y a Elle et il y a Lui.

    Elle, toujours affairée, toujours une « loque à poussières » entre les mains ou un seau d’eau pour laver les vitres. Pas le temps de rigoler. L’envie lui en est passée depuis l’âge de quatorze ans.

    Lui, toujours affable, toujours vêtu d’un « cache-poussière » gris dont il ferme soigneusement tous les boutons. Toujours une casquette sur la tête, même à table. C’est peut-être parce qu’il en vend. Ou pour cacher sa calvitie. Il fait beaucoup rire la petite en lui disant « Pas op ! mijn haar ligt in een melksausje ».

    - Comment est-ce possible, demande-t-elle, puisque des cheveux, tu n’en as pas ?

    Parfois elle demande :

    - C’est quoi, « een melksausje » ?

    Parce que de sauce au lait, on n’en mange jamais. Pas même chez l’autre grand-mère, qui fait si bien la cuisine.

    Une semaine sur deux, il y a donc aussi la petite. Qui n’oublie jamais de me saluer, ni en arrivant, ni en partant, « Bonjour, Jules ! », « Au revoir, Jules ! ». Qui s’inquiète de ma santé, « Tu n’as pas trop froid, Jules ? », de mon appétit « Tu n’as pas faim, Jules ? ».

    Pour le reste, elle est aussi taiseuse que moi. Aussi petite mangeuse que moi, à picorer dans son assiette, même le mercredi, quand c’est le jour des frites. Mais moi je suis déjà très vieux et elle n’a pas cinq ans. Je pense qu’elle s’ennuie, comme moi.

     

    Elle aussi tourne en rond dans son bocal.

    ***

    Incipit 205 de Pascal Perrat:
    http://www.entre2lettres.com/exercice-inedit-decriture-creative-poisson-rouge/

    Racontez un repas de famille vu par un poisson rouge depuis son bocal

    J'ai déjà parlé de Jules ici: http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2014/05/12/j-comme-jules-8177187.html

    jules.jpg

    image prise sur ce site:

    HTTP://WWW.20MINUTES.FR/PLANETE/777764-BOULES-AQUARIUMS-PRISON-POISSONS-ROUGES

  • O comme objection!

    Tout le monde écrit des abécédaires Langue tirée

    Le dernier en date, c'est François Bon

    http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4038

    Faudra que j'invente autre chose si je ne veux pas me sentir imitatrice ou imitée Innocent

  • N comme Nil novi sub sole

    On est sans doute toujours le con de quelqu'un, surtout si ce quelqu'un appartient à un groupe plus influent, plus puissant, plus nombreux. Le grand se moque plus du petit que l'inverse, ou en tout cas plus ouvertement, plus bruyamment, moins subtilement. 

    Depuis les années 80, le Français de base a découvert que le Belge était le con qu'il lui fallait. Au 13e siècle, c'était le Breton.

    La cible idéale, c'est le con qui ne parle pas tout à fait comme moi. Ça me permet de me moquer de son accent et de son vocabulaire: si son parler est différent du mien, il doit forcément être plus bête que moi, puisque je suis la norme (1).

    Ce Breton bretonnant du 13e siècle s'appelle déjà Yvon. Et quand on narre la crucifixion "à la mode de Bretagne", Marie-Madeleine s'appelle "Marie Mauvaise haleine".

    Une étude sur les "heurs et malheurs" des Bretons arrivés à Paris à l'époque de saint Louis est consultable ici (2)

    Le texte anonyme du 13e siècle est d'un intérêt sociologique et linguistique. Il s'agit de deux grands fragments satiriques dont on peut en lire un ici (3)

     ***

    (1) Comme disait mon père à un Français qui commençait à l'énerver avec ses remarques sur son accent: "C'est vous qui avez l'accent!" 

    (2) Les premiers immigrés. Heurs et malheurs de quelques Bretons dans le Paris de saint Louis, Jean-Christophe Cassard, 1984. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/medi_0751-2708_1984_num_3_6_958

    Sur l'origine bretonne du mot balai: http://www.cnrtl.fr/etymologie/balai

    (3) Le Privilège aux Bretons, en lecture ici: https://www.yumpu.com/fr/document/view/17213209/mimes-francais-du-13e-siecle-textes-notices-et-glossaire/23 

     

    bretagne-france-belgique.jpg
    je sais que c'est la 3e fois que je publie cette photo :-)

  • M comme manteau et mémento

     bricabook146.jpg

     photo de Romaric Cazaux

    http://www.bricabook.fr/2014/12/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-146e/

    Elle a envie de lui arranger le col de son manteau.

    Elle a envie de lui dire de bien fermer tous les boutons. Elle voit qu’il gèle et qu’un insidieux vent du nord chasse la brume pour s’infiltrer par le moindre interstice.

    Elle a envie de lui tenir le bras. Elle aurait été si fière de marcher à ses côtés, même si pour cela il lui aurait fallu avoir de meilleures jambes. De meilleurs poumons.

    Elle a envie qu’il se retourne, une dernière fois. Elle garde la main levée, toute prête à lui envoyer un dernier petit salut, un dernier baiser.

    Elle sait qu’il ne se retournera pas. Qu’elle ne marchera jamais à ses côtés. Qu’elle ne le reverra plus.

    Elle laisse retomber  la tête sur l’oreiller qu’une infirmière cale dans le haut du fauteuil.

    - Faites venir l’aumônier, lui dit-elle. Je suis prête.

  • L comme loup y es-tu?

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    http://lalitoutsimplement.com/en-vos-mots-394/#comments

    Quand Mère-Grand est un peu malade, et qu'"une mère irresponsable" m'envoie "à travers des bois profonds infestés de loups" pour lui apporter "de petits paniers bourrés de galettes" (1), je dois ruser pour y cacher tous les livres que je veux emporter.

    - Tu as celui que je n'ai pas eu le temps de terminer hier?

    Il m'attend à la croisée des deux sentiers et nous nous installons au pied d'un arbre. Lui, il chausse les lunettes de Mère-Grand et se replonge avec délice dans une de ces histoires d'amour qu'il dévore tout en croquant quelques galettes. Moi je lis des histoires qui font peur. J'adore ça!

    Elle me fait bien rigoler, Mme Bellotti, à me traiter de "fillette à la limite de la débilité mentale"!

     

    ***

    (1) ça, c'est Elena Bellotti qui le dit dans son livre "Du côté des petites filles"...

  • K comme kermesse

    Dans les années 80, Madame était un tout jeune prof qui donnait encore des dissertations classiques. Un jour, elle a fait cogiter ses élèves d'alors sur l'américanisation de notre mode de vie.

    Aujourd'hui, elle pourrait organiser un débat autour de l'américanisation de nos kermesses flamandes.

    Voici les photos prises lors de la dernière kermesse d'automne:

    kermis 2014 (1) - kopie.JPG

    kermis 2014 (2) - kopie.JPG

    kermis 2014 (6) - kopie.JPG

    kermis 2014 (7) - kopie.JPG

    kermis 2014 (8) - kopie.JPG

    kermis 2014 (9) - kopie.JPG

    kermis 2014 (3) - kopie.JPG

    oui, vous avez bien vu:
    même la chenille de l'enfance de Madame

    (et du père de Madame)
    est repeinte aux couleurs de Hawai et de Malibu

    http://www.jukebox.fr/la-bande-a-basile/clip,la-chenille,5zmrl.html

    la seule attraction à ne pas porter de nom américain
    c'est le vendeur de gaufres et "oliebollen"
    (sorte de croustillons)
    qui s'appelle Pauwels

    http://www.nieuwsblad.be/article/detail.aspx?articleid=BLGHE_20091005_003
    comme autrefois

     pauwels.jpg

    cette dernière photo n'est pas de moi
    (source: http://websta.me/tag/pauwels)

  • J comme je refais du Delerm

    - N'oubliez pas d'éteindre vos portables, dit Madame au moment de distribuer les questions de l'examen. Qu'il n'y ait pas de discussion possible.

    Alors on fouille dans les poches de pantalon, on en sort de rutilants objets à 500 € l'unité, on les tripote en deux ou trois pichenettes et on les remet bien au chaud contre la cuisse.

    Bizarrement, c'est pendant les examens qu'on fait une entorse au règlement qu'on applique toujours si strictement: les portables, à l'école, on ne peut ni les voir, ni les entendre.

    On ne les voit jamais autant que ces jours-ci, surtout dans les classe les plus peuplées, où Madame exige qu'on les pose à terre.

    - Fais attention, dit Madame à un étourdi qui l'a déposé sous sa chaise, quand tu vas te lever tu vas l'écraser.

    Et ça le fait sourire, le bougre.

    ***

    - Moi j'ai bien aimé, disent-ils, les uns après les autres.

    Pendant la conversation qu'on a en particulier avec chacun, pour l'examen oral, on apprend sur eux un tas de choses. En particulier - mais s'en étonnera-t-on? - que leurs idoles sont toutes anglo-saxonnes. Ils écoutent Ed Sheeran ou un certain Smith dont on a déjà oublié le prénom. Téléchargent le texte des chansons, en recherchent le vocabulaire, le connaissent par coeur.

    - Tu devrais te trouver une vedette francophone et faire pareil en français, leur dit Madame.

    C'est vrai, ils l'accordent, ce serait une bonne chose, mais seul Stromae est jugé assez bon.

    - Et Cyprien? demande Madame, qu'est-ce que tu en as pensé?

    - Moi j'ai bien aimé, disent-ils les uns après les autres. J'ai presque tout compris.

    Puis ils ajoutent, et le coeur de Madame accélère un peu sa cadence, mais ça c'est de l'allégresse pure:

    - Je crois bien que je vais encore regarder ses vidéos.

    Alors on remercie youtube d'avoir créé des Norman et des Cyprien.

    Et on félicite l'élève pour ses bonnes résolutions. 

    ***

    Cyprien: https://www.youtube.com/watch?v=RL7grUEo960

    Norman: https://www.youtube.com/watch?v=zt-LbzrS2lI

     

    ***

    Philippe Delerm évoque dans des textes courts les circonstances banales dans lesquelles on utilise ces petites phrases toutes faites. Il en tire une morale, une philosophie. Vous l’imiterez ou pasticherez son style particulier qui consiste à :

    -          Ecrire au présent

    -          Faire des phrases courtes

    -          Utiliser abondamment « On »

    Ma grand-mère avait les mêmes - Il a refait sa vie - Y’a un peu plus, je le laisse - N’oubliez pas d’éteindre vos portables - Moi j’ai bien aimé - C’est le soir que c’est difficile - Je voulais voir ce que c’était - D’abord, merci de prendre ma question - On ne vous fait pas fuir au moins - Je préfère Trouville à Deauville - C’est pas vrai ! - Ca va refroidir - Voilà, tu la connais l’histoire - Faut arrêter ! – Y a pas d’souci - Il faut le voir sur scène - Ca devrait toujours rester comme ça - J’ai horreur de cette phrase - Chez nous, c’est comme ça ! - Du côté de mon mari - Je vais prendre les matches un par un - Ca a été ? - J’ai une contrainte - C’est maintenant qu’il faut en profiter - On était écroulées - Qui lit encore Duhamel ? - Qu’est-ce que vous allez faire aujourd’hui ? - Il pourrait bien neiger - Par contre je veux bien un stylo - On peut le changer - Quel est votre plus gros défaut ?

  • I comme inventaire

    Inventaire de tous les vieux habits qui m'envahissent
    - les miens et d'autres -

    avec les souvenirs qui s'y rattachent

    Hubert Haddad, Le nouveau magasin d'écriture, Zulma, 2006, page 94

    ***

    Quatre ou cinq tenues de jogging (veste et pantalon), bleues pour la plupart, héritées de mon frère quand il avait entre 14 et 16 ans et qu'il en a voulu de plus seyantes.

    Une demi-douzaine de T-shirts rouges hérités du même et au même âge, soi-disant devenus trop petits pour sa carrure de footballeur.

    Les tabliers de ma mère et de ma grand-mère. Lors du déménagement, j'en ai rempli une boîte.

    Deux manteaux de ma mère. Selon elle, indémodables. C'est sans doute pourquoi elle s'en est acheté des neufs.

    Une écharpe de laine blanc cassé, tricotée et portée par ma grand-mère, il y a environ soixante-cinq ans. Portée par moi pendant plus de trente ans. Aujourd'hui trouée, à la grande joie de ma mère qui n'a jamais cessé de me dire que cette écharpe était une horreur et que je devais cesser de la mettre.

    Des chapeaux. Un chapeau noir et plat de ma grand-mère. Des chapeaux melons de mon grand-père. Un beau feutre noir de mon père. Un "chapeau boule" de mon arrière-grand-père.

    Une jupe, une blouse et un pull de belle-soeur aînée, morte dans un accident de voiture à 43 ans.

    Des mouchoirs de mon père. Je conserve même ceux qui sont troués.

    Ma robe de mariée. No comment. Ainsi que les sandales blanches portées à la même occasion et que je n'ai pas usées, vu qu'elles me faisaient horriblement mal aux pieds.

    Ma robe de fiançailles. Une petite robe en coton fleuri qui ne m'avait pas coûté 300 francs belges de l'époque et que ma future belle-mère avait trouvée franchement minable. Ce qu'elle était, d'ailleurs Langue tirée. Elle en blâmait ma mère. Ses trois filles à elle avaient eu droit à une jolie robe en soie pour leurs fiançailles, me disait-elle.

    Une robe-tunique en gros coton, cousue par Rosemund, l'épouse de Muanza-qui-ne-s'appelle-pas-Muanza, à rayures verticales bleues, blanches et noires et à motif brodé à la machine autour de l'encolure.

     

    vive la famille,souvenir d'enfance

     

     photo de la marque Derby Sport

     

     

  • H comme héritier

    Il faisait si chaud chez la vieille dame qu'elle sentait des gouttes de sueur couler dans le dos. Elle étouffait dans ce salon vieillot, avec ses tentures aux motifs orientaux et ses grands portraits d'ancêtres aux murs.

    - C'était la tasse de mon fils. Je vous la donne. Pour le vôtre.

    D'une belle armoire d'acajou où s'entassent de fines porcelaines de Chine, elle a sorti un mug assez grossier sur lequel on peut voir un petit personnage de bande dessinée. Les couleurs en sont délavées.

    Sa main gauche ne cessait d'enrouler son collier de perles autour de ses doigts. Ce devait être le signe d'un trouble profond.

    - Merci, dit la jeune femme en acceptant le cadeau des deux mains, comme s'il s'agissait de la pièce la plus précieuse de toute sa collection de chinoiseries.

    Et de fait, elle l'était.

    - Il vit loin d'ici, votre fils?

    - Il est mort à dix-huit ans. Accident de moto.

    ***

    fiction
    en souvenir de M. et Mme C***

  • G comme Ghana

    La-Teshie Road, passe devant les cibles noires du camp d'entraînement, les potences du dernier coup d'Etat, tandis que le romantique Atlantique drosse avec langueur algues et déchets en plastique sur la plage mal entretenue. Si on la nettoyait, si on s'intéressait à l'océan, ce pourrait être pittoresque, aussi magnifique que le Togo, le Cap Skirring. Sauf qu'il s'agit du Ghana, un pays privilégié où règne l'indifférence.

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard, 2014, p.217

    C'est le roman dont j'ai déjà parlé le 10 novembre dernier (http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2014/11/10/l-comme-le-ravissement-des-innocents-8322742.html) et qui m'a plu par de nombreux côtés. 

    Par exemple, par ses quelques références au Ghana, pays d'origine de l'un des protagonistes, la figure du père, celui qui s'appelle Kweku et dont le décès est annoncé dès l'incipit.

    Comme nous avons hébergé pendant une très longue période un Kwesi, nous connaissons un peu la mode des prénoms ghanéens. Notre réfugié s'appelait Kwesi parce qu'il était un garçon né un dimanche. Kweku est le prénom pour un garçon né un mercredi.

    Ça explique aussi mon intérêt pour ce pays et ce qui s'y passe, depuis les années 90. Et ce qu'il y a eu avant. Toute la carrière de Jerry Rawlings, en particulier.

    Dans le livre de Taiye Selasi, il s'agit du Ghana d'aujourd'hui. Où rien ne semble avoir véritablement bougé depuis que mon "Muanza/Kwesi" l'a quitté.

    [...] la route de l'aéroport, et Accra, qui ne correspondent pas à ce qu'il attendait, ne ressemblent ni au Mali ni à Lagos, moins de beauté, davantage d'ordre. Une banlieue. La poussière. Il y a les constantes africaines, les colporteurs sur le bas-côté, les bâtiments du même beige passé que l'air et les frondaisons, les tissus imprimés aux couleurs vives, les chantiers abandonnés (immeubles, hôtels), conférant à l'ensemble l'aspect d'une maison perpétuellement rénovée, à mi-chemin, les ouvriers partis déjeuner, la peinture fraîche déjà écaillée, délavée par le soleil, comme si la couleur n'avait aucune importance, les piles de blocs de béton attendant les ordres tels des soldats, le métal, les machines assoupies ponctuant le vert.

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard, 2014, p.244-245

    Et puis, plus important encore peut-être, ça parle de l'Afrique et de la façon dont ce continent et sa population sont perçus par le reste du monde.

    Tu dis que tu es africain et tu as envie de t'excuser, d'expliquer, mais je suis intelligent. Aucune valeur n'y est attachée, tu le sens. Si tu dis "Asie, Chine ancienne, Inde ancienne", tout le monde s'exclame ooh, la sagesse éternelle de l'Orient! En revanche, "l'Afrique ancienne" ne correspond à rien, si ce n'est à l'archaïsme. A un continent perdu. Tout le monde s'en tape. Tu aimerais qu'on te considère comme un être valable, et pas d'archaïque ou arriéré, tu comprends?  

    Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, Gallimard, 2014, p.352-353

     littérature,lecture,lecteur,lire

     un très beau livre
    je crois que j'en parlerai encore Sourire

  • F comme faire du Delerm

    bricabook145.jpg

    Kot  et Leiloona
    http://www.bricabook.fr/2014/12/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-145e/

    - Ma grand-mère avait les mêmes, dit-elle en ne cachant pas le peu d’estime qu’elle porte aux nouvelles acquisitions qu’on vient de faire à grands renforts de « j’achète ? », « je n’achète pas ? », « j’achète ! ».

    Il y a des gens qui ont le chic pour ôter toute confiance en soi d’un seul regard, d’une seule petite moue dédaigneuse.

    Pourquoi rencontre-t-on ces gens-là précisément le jour où on est si content d’un vêtement neuf ?

    ***

    - Il a refait sa vie.

    - Elle a refait sa vie.

    C’est la petite phrase dont on sait qu’elle va arriver tôt ou tard dans la conversation qu’on a avec sa mère à propos d’une connaissance de ses connaissances.

    Et dont on comprend bien le sous-entendu, à cause du petit silence significatif qui suit :

    - Et toi, qu’est-ce que tu attends pour « refaire ta vie ? »

    ***

    - Y a un peu plus, je le laisse ?

    Pourquoi n’ose-t-on jamais dire :

    - Ah ça non, par exemple ! J’ai demandé 500 grammes, pas 650 !

    Par contre, on n’entend jamais :

    - Y a un peu moins, c’est OK ?

    Alors quand on a l’intention de faire la terrine de saumon frais et fumé, on dit bien fort :

    - Il me faut exactement 500 grammes de filet de saumon ! Très exactement !

    Et on feint l’admiration quand le poissonnier jette sur la balance un morceau qui fait au gramme près ce qu’on a demandé.

    - Bravo ! s’exclame-t-on. Voilà qui s’appelle avoir le compas dans l’œil.

    Au lieu de lui dire :

    - Pourquoi vous ne réussissez pas ce joli coup à chaque fois ?

     

    ***

    Philippe Delerm évoque dans des textes courts les circonstances banales dans lesquelles on utilise ces petites phrases toutes faites. Il en tire une morale, une philosophie. Vous l’imiterez ou pasticherez son style particulier qui consiste à :

    -          Ecrire au présent

    -          Faire des phrases courtes

    -          Utiliser abondamment « On »

     Les 3 premiers titres: Ma grand-mère avait les mêmes - Il a refait sa vie - Y’a un peu plus, je le laisse

    Merci à Joe Krapov pour la consigne et à Leiloona pour la photo!

  • 7 conseils

    Je vous livre tels quels les 7 conseils trouvés l'autre matin. Ils sont censés nous donner du coeur au ventre pour affronter le prolongement des années de carrière.

    L'âge de la retraite s'éloigne de plus en plus, mais que ce ne soit pas une raison de se rendre malheureux, lit-on dans le chapeau de l'article, et voici le pourquoi et le comment:

    1.ne pas faire le décompte des années qui séparent de la retraite

    ça semble évident, puisque c'est devenu une chose impossible à calculer.
    Dans l'enseignement, par exemple, chaque ministre s'est employé à reculer cette date, petit à petit, de sorte que plus aucun prof ne sait à quel âge ça lui sera possible.
    Sauf ceux de cette année dont les formulaires viennent d'être acceptés et signés.

    2.planifier la carrière: changer de boulot, d'heures, de jours ou de tâches au travail

    les heures et les jours d'école sont fixes, les matières enseignées, les contenus et les démarches sont imposés
    et comme je réponds chaque fois aux anciens élèves qui me demandent si je suis toujours prof de français:
    "Je ne sais rien faire d'autre" Langue tirée

    3.apprécier les contacts sociaux qu'offre le travail

    no comment Langue tirée
    (quoi, il y en a que tu ne peux pas blairer, qui te pompent l'air, qui font mal leur boulot et en plus ta directrice est une incapable? Apprécie, je te dis!)

    4.rester en bonne santé

    chère amie atteinte d'un mal incurable, tu n'as pas bien suivi le conseil numéro 4, alors voilà où tu en es!
    Eigen schuld, dikke bult!

    5.ne pas attendre la retraite pour profiter de la vie

    ah génial! je ne l'avais encore jamais entendue, celle-là Cool

    6.être flexible et ne pas avoir peur d'entamer une activité indépendante à côté de son boulot

    je vais m'installer comme répétitrice à mes moments perdus (c'est-à-dire le dimanche matin) et me faire payer 20 € à l'heure, ça c'est le vrai bon plan. Mouarf!

    7.planifier les finances, i.e. économiser en vue de la retraite

    en légère contradiction avec le numéro 5, qui préconise de faire un grand voyage chaque année etc. Mais soit.

    Alors? Vous vous sentez mieux?

    Et maintenant tous en choeur:  


    Soixante-sept ans?
    Nous sommes partants!actualité,prof

    photo du couvent à côté de mon école
    qui est une maison de retraite pour religieuses
    (de toute façon, il n'y en a plus aucune en-dessous de 67 ans)

    http://www.jobat.be/nl/artikels/7-tips-om-zonder-zorgen-tot-je-67ste-te-werken/?utm_source=standaard&utm_medium=content&utm_content=link&utm_campaign=newsletter&utm_term=ochtend

    chantons avec les Charlots:
    "Quand on arrive à l'usine
    La gaieté nous illumine"

    ou

    répétons avec Fernand Raynaud:
    - Je m'amuse!
    http://www.musicme.com/Fernand-Raynaud/titres/J'm'amuse-t120353.html

  • E comme Einaudi

    Le billet qui est le plus souvent lu - ou en tout cas cliqué - c'est celui qui a comme titre "Comment se débarrasser d'un piano."

    Faut croire qu'il y a des tas de gens qui en sont réduits comme moi à le casser à la hache et à l'attraper sur l'orteil gauche.

    Le plus drôle, c'est que l'autre jour j'en ai vu un, presque aussi vieux et en mauvais état que celui avec lequel j'ai chauffé la maison pendant une paire de jours, lors d'un hiver sans chauffage. Sauf qu'il était en bois brun au lieu d'être laqué de noir. Et que j'ai failli l'acheter. Il n'avait que quelques touches qui ne donnaient aucun son et ne coûtait que 129 € Cool

    Parce que ce qui est encore plus drôle, c'est que j'ai décidé de prendre des cours de piano à partir de septembre prochain.

    Je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à rejeter la faute sur d'autres: ça fera bientôt 50 ans que je me plains d'une vocation frustrée Innocent (http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2012/07/26/v-comme-vocation.html)

    Samedi dernier, en allant écouter pianoter quelques élèves à l'académie de musique, j'ai même déjà sélectionné deux ou trois morceaux que j'aimerais savoir jouer un jour. Life, de Ludovico Einaudi, par exemple (https://www.youtube.com/watch?v=eAabYRK2cdg). Ou Bittersweet, de Maria Linnemann (https://www.youtube.com/watch?v=SGlkFeJIS7Q).

    Mais en attendant de jouer du Mozart, il faudra passer par la case Thompson, celle qui est réservée aux enfants de quatre ans Langue tirée(https://www.youtube.com/watch?v=3Sg7RPfDgks)

    C'est ma voisine qui va être contente!

     

    piano,musique

     feu le piano

  • D comme déclaration

    Il prenait comme moi le 18h45 mais je ne le savais pas. Jusqu’à cette chaude journée d’avril où le hasard m'a fait monter dans le même wagon. Je venais juste de hisser à grand-peine mon sac de voyage dans le filet quand je l’ai vu qui me regardait en souriant. La première idée qui m’est venue, c’est que je devais être rouge et échevelée et que peut-être j’avais des auréoles de transpiration sous les bras.

    - Tu peux venir t’asseoir ici, si tu veux, m’a-t-il dit en me désignant la banquette en face de lui.

    J’ai jeté un coup d’œil désespéré à mon gros sac plein de livres et de linge sale.

    - Tu peux le laisser là, a-t-il ajouté, tu le prendras quand on descend, ça ne gêne personne.

    Depuis ce jour-là, nous avons fait route ensemble chaque samedi. J’apprenais à mieux le connaître même si c’était surtout lui qui posait les questions. Quatre ans de plus que moi, ça compte quand on n’en a que dix-huit : il était déjà en premier doctorat alors que moi je n’avais encore rien prouvé. Il me paraissait toujours aussi inaccessible qu'à mes quatorze ans.

    J’aimais son humour, ses yeux bleus, son nez busqué, son surpoids, sa canine un peu de travers, j’aimais tout.

    Toute la semaine je dessinais son profil sur mes notes de cours et le samedi je l’admirais dans le wagon de train.

    Il n’en a jamais rien su.

    ***

    écrit pour les Impromptus littéraires

    Il fallait commencer par

    "il/elle prenait comme moi le 18h45".

  • C comme Colo

    Chaque fois que je passe chez Colo, c'est-à-dire chaque fois que mon feedly me prévient qu'elle a publié quelque chose, j'ai envie de me mettre à traduire en néerlandais ce que je trouve chez elle en espagnol et en français.
     
    Le 20 novembre dernier, c'est ce poème de Federico García Lorca qui m'a attirée:
     
    Las seis cuerdas, F, García Lorca

    La guitarra
    hace llorar a los sueños.
    El sollozo de las almas
    perdidas
    se escapa por su boca
    redonda.
    Y como la tarántula,
    teje una gran estrella
    para cazar suspiros,
    que flotan en su negro
    aljibe de madera.


    1924
     
    Les six cordes
     
    La guitare
    fait pleurer les songes.
    Le sanglot des âmes
    perdues
    s'échappe par sa bouche
    ronde.

    Et comme la tarentule,
    elle tisse une grande étoile
    pour chasser les soupirs
    qui flottent dans sa noire
    citerne en bois.

    (Federico Garcia Lorca, Poème du Cante jondo.
    Poésies 1921-1927)
    (trad: Colo)
     
    1924
     
    De zes snaren
     
    De gitaar
    laat de dromen wenen.
    Het gesnik van de verloren
    zielen
    ontsnapt
    door haar ronde mond.
    En zoals de tarantula
    weeft ze een grote ster
    om de zuchten te vangen
    die drijven in haar zwarte
    houten put.
     
    traduction de l'Adrienne
    qui a choisi d'interpréter 'cazar' comme 'attraper' (vangen)
    plutôt que comme 'chasser'
    vu que les deux sens sont possibles en espagnol
    amitié,musique,poésie,traduction,espagnol,espagne
    photo prise en Andalousie
    en février 2012
     

  • B comme bouts rimés

    Sizains zinzins

    Jonas
    - Faut mouiller sa chemise !
    - Dans l’eau de la Tamise ?
    Crie-t-il à perdre haleine
    En voyant la baleine.

    Robinson
    - Tout ce que je convoite
    C’est un bon ouvre-boîtes,
    Pour les pâtés et mousses
    Et le pot de houmous.

    Perle Lama
    - Fondante, la bécasse !
    - Je te la dédicace ?
    - Tu es bien trop gentille !
    - On l’est tous, aux Antilles.

    Jef de Bruxelles
    - Arrête ! ça chatouille !
    - C’est des carabistouilles…
    - Mets-y un peu la forme !
    - Moi ? Non ! je suis hors normes.

    Steve Waring
    - Où sont vos azalées ?
    - Tout le long des allées !
    Il faut bien qu’ils se mouillent
    Au milieu des grenouilles.

    Georges
    - Entre dans la cabine.
    - Oh ! le chien ! ces babines !!!
    - C’est pas demain la veille
    qu’j’aurai cette merveille…

    Gaston
    - L’est fichu, le delco !
    - C’est un très vieux tacot…
    - Ya un truc qui l’entrave…
    - L’est tout à fait pourrave !

    Jacques
    - Bar des Sports : le pastis
    Aujourd’hui est gratis !
    V’nez là ma p’tite dame
    J’vous f’rai voir Amsterdan !

    Odette
    - Où va cette nacelle ?
    - A Illiers, chez Marcel.
    Celle de la vitrine
    Sera pour Catherine.
     

    Renaud
    - Les vagues océanes
    émeuvent Jos et Anne.
    Même sans rien fumer
    Ils sont tout allumés.

    ***

    « bouts rimés » à la manière des « Papous dans la tête »

    1)  trouver un mot qui rime avec  chacun des mots suivants  : chemise, convoite, bécasse, chatouilles, azalée, cabine, delco, pastis, nacelle, océane. Ecrire un texte avec les 20 mots obtenus.

    2) on recommence avec : Haleine, mousse, gentille, forme, mouille, vitrine, entrave, fumer, dame, veille. Et le texte avec les 20 mots.

    Le seul problème, c'est que je ne sais pas du tout comment c'est, à la manière des « Papous dans la tête »...

    C'est donc à la manière de l'Adrienne Langue tirée

  • A comme adieu et merci

    C'est dimanche dernier, grâce à un commentaire de Joe Krapov, que j'ai eu l'idée de faire un billet sur notre excellent et regretté professeur de grammaire et d'orthographe françaises, le professeur Mertens.

    Il était la terreur des étudiants, avec de longues dictées truffées de mots périlleux et d'accords du participe passé de verbes pronominaux suivis de l'infinitif. Il nous notait aussi en négatif, donc certains avaient moins vingt-neuf ou moins trente-quatre (sur vingt) ou pire encore, pour leur première dictée. Ça le faisait rire, le monstre Langue tirée

    Il était le roi des fiches mnémotechniques et je repense à lui chaque fois que je suis en classe et que je peux transmettre un de ces "trucs" à mes élèves. Par exemple, qu'il n'y a que trois familles de mots commençant par AGG-: celles d'aggraver, agglomérer et agglutiner. (1)

    Voulez-vous un autre exemple que celui du schibboleth de dimanche dernier?

    "Jeanne la pauvre chouanne a dû vendre sa jument rouanne à une paysanne valaisanne ou veveysanne." (2) 

    Et ainsi de suite pour les mots en -anse/-ense, ap-/app-, at-/att- et tout le reste de l'alphabet jusqu'à -ument/-ûment.

    76 fiches d'orthographe d'usage, comme il les appelait, que nous devions connaître par coeur. Ainsi que le manuel de grammaire de Grevisse: nous devions être capables d'expliquer au pied levé n'importe quelle règle et de l'illustrer d'exemples inventés sur le vif. Spirituels, de préférence Cool

    J'adorais ça. La grammaire, ce n'est qu'avec lui que je l'ai découverte, ayant été le cobaye d'un enseignement soi-disant innovateur où il fallait apprendre sans grammaire ni vocabulaire, simplement en écoutant l'enregistreur et en ânonnant des petites phrases. De sorte qu'en dernière année, quand le prof nous demandait pourquoi il fallait le subjonctif dans une phrase que je venais de lui dire, j'étais incapable de répondre.

    Avec le professeur Mertens, la grammaire devenait un jeu, un défi.

    Nous étions 186 en première année et au bout de trois semaines il nous connaissait tous par nos nom et prénom. Il était déjà là avant le début du cours (or il avait celui de huit heures du matin) et passait entre les rangs avec de petits papiers à la main. Il y notait ses trucs pour retenir nos noms et nos têtes. Je me demande encore par quel miracle il a tout de suite su le mien.

    Merci, professeur Mertens, grand merci, pour le sérieux et pour l'humour! 

    http://www.vlrom.be/pdf/984mertens.pdf

    ***

    (1) Tous les autres mots en AG- n'ont qu'un seul G.

    (2) Le féminin des mots et adjectifs en -an: ils ne doublent pas le N sauf ceux de cette petite phrase à retenir.

    français,prof,louvain

    c'est ici qu'étaient (et sont encore) les romanistes
    et autres philologues de Flandre

    (photo prise à Louvain en octobre 2010)