V comme vertical

On ne pense pas assez aux escaliers. 

Rien n’était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n’est pus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d’aujourd’hui. 

On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ? 

Georges Perec, Espèces d'espaces, 1974 

jeu,françois bon,souvenirs d'enfance

Chaque fois qu'en cours de route grand-mère Adrienne voyait qu'un escalier menait à la porte d'entrée d'une habitation, soit que le relief du terrain obligeait à situer les pièces de séjour à l'étage, soit par choix des propriétaires, elle ne manquait pas d'asséner que "pour habiter là, on ne pouvait pas avoir eu d'infarctus", et quelqu'un d'autre dans la voiture ajoutait "ni s'être cassé une jambe". 

L'escalier, c'est ce qui lui faisait peur. Celui de sa maison était raide, aux marches étroites, descendre de sa chambre à coucher était une affaire qui prenait un certain temps et beaucoup de précautions, surtout à cause de l'énorme pot de chambre qu'elle tenait d'une main et des mules à petit talon qu'elle avait aux pieds. 

"Tiens-toi bien à la rampe!" nous criait-elle chaque fois qu'elle nous voyait sur des marches et bien sûr ça nous faisait rire et on y rajoutait quelques acrobaties, parce que les jeunes c'est comme ça, on se croit invulnérable. 

Son autre escalier, celui du grenier, était encore pire: il n'y avait même pas de rampe; arrivé presque en haut, il fallait soulever la lourde trappe et l'attacher par une corde à un clou dans le mur. Quand on redescendait, les bras chargés d'échalotes ou de haricots secs, il aurait fallu deux autres mains pour détacher la trappe et la laisser doucement retomber sur nos têtes. C'est bien pour ça qu'on l'accompagnait, c'était toute une expédition dans la poussière des vieux trésors, dans l'ombre de meubles vermoulus éclairés par une petite tabatière, et la trappe nous donnait l'impression de pouvoir faire une chose utile. On se disait que grand-mère avait peur et avait besoin de notre aide pour aller chercher des pommes au grenier. 

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photos de l'escalier d'Adrienne fraîchement vernis en octobre 2013 

atelier d'hiver 2016-17 chez François Bon - consigne 5 sur "la verticalité de l'habitat"

Georges Perec, Espèces d'espaces (1974), est en lecture complète ici

Commentaires

  • Tout est question d'âme; comme les maisons, les jardins, les escaleirs...trop parfaits ils n'en ont pas.
    Merci de nous parler de celui de la trappe de ta grand-mère! La folie du "tout sécuritaire" ne hantait pas les vies et c'était bien comme ça!

  • tu dis bien, "la folie du tout sécuritaire" qui fait que bientôt on pourra arrêter des gens sur simple présomption...
    bonne journée!

  • Aucun rapport avec le sujet du jour, je viens d'entendre que, sur France Inter, l'émission Interception aura pour thème les manifestations actuelles en Roumanie contre la corruption, je crois. Peut-être aurez-vous envie d'écouter en direct ou en podcast.
    Bon dimanche

  • merci Chantal! c'est vraiment gentil de m'en prévenir!
    bonne journée

  • J'éprouve le besoin de me tenir pour escalader ou descendre n'importe quel escalier. S'il n'y a pas de rampe, je dois toucher le mur.
    ;-)

  • je fais exactement pareil, Mme Chapeau! sans doute que ça nous a tellement bien été inculqué :-)

  • J'ai deux petits escaliers dans la maison, je les monte et les descends régulièrement, on dit que c'est un bon exercice pour s'entretenir ;)

  • j'en suis certaine!
    aussi longtemps que je serai prof, je ne manquerai pas d'entraînement non plus, ma classe est au second étage, quatre grandes volées d'escalier ;-)

  • danger permanent, la vie :-)

  • Il a belle couleur, ton escalier. Ton billet me rappelle bien des escaliers - ceux que j'aimais et ceux que je n'aimais pas - et le jeu de sauter du plus haut possible d'une seule volée dans la maison d'enfance. Trop d'étages à monter à présent pour ignorer l'ascenseur, mais l'escalier du garage permet d'entretenir un peu les gambettes. Bon dimanche, Adrienne.
    (Mon dernier commentaire n'est pas passé, j'espère que celui-ci arrivera à bon port.)

  • désolée pour les commentaires qui se perdent, vraiment!
    oui il est clair, après ça il a été un peu abîmé par les différents corps de métier qui se sont succédé ici...

  • Bel escalier, mais bon, il fait un peu peur ;) La vie, c'est comme un escalier qui monte et qui descend. Et dans la dernière partie, il faut s'accrocher ;)

  • quand je le descends je me dis parfois que c'est comme ça que je mourrai, en tombant de l'escalier ;-)

  • J'aime les escaliers. Beaucoup de créativité pour fabriquer un escalier. On en a eu à tourelles, suspendus, à échelle et droit comme celui de la photo. Mon conjoint était dessinateur entre autre d'escaliers pour leur fabrication. On s'en est donné à cœur joie. Votre description chez votre grand-mère me rappelle de bien beaux souvenirs.

  • c'est vrai qu'il y a de très beaux escaliers! je les photographie toujours dans les musées, châteaux etc que je visite :-)

  • Ah, voilà l'escalier et la trappe de grand-mère Adrienne dont tu me parlais il n'y a pas longtemps ! :-)
    Les escaliers sont une source inépuisable de jeux pour les enfants. Avec mes frères et sœurs, nous les utilisions pour toutes sortes de concours et ils étaient aussi le lieu de rassemblement pour nos conciliabules. Les deux ainés de mes petits-fils font du toboggan dans ceux de ma maison et le tout petit, qui commence à peine à ramper, est irrésistiblement attiré par les marches si bien que nous avons dû y réinstaller une barrière.
    Le tien est bien raide, ne néglige plus les bons conseils de ta grand-mère ! ;-)

  • oui les escaliers sont à la fois tentants et dangereux pour les enfants!
    et je me tiens au mur pour le descendre, en faisant bien attention de ne pas rater la première marche ;-)

  • Je crois que les escaliers sont bons pour les personnes qui souffrent du coeur ou des poumons (en tout cas, les kinés les y entraînent, à peine levés de leur lit...) Par contre, évidemment, pour les jambes cassées et les entorses... On a sans doute tous des chutes mémorables dans les escaliers, je crois en avoir trois à mon actif, avec deux entorses carabinées et un coccyx bien abîmé. Soit. Il est beau en effet, ton escalier, et on vend des chaussettes d'intérieur avec des pastilles anti-dérapantes o;)))

    Ceci dit, aux journées d'information sur le troisième âge où j'allais, quand je travaillais (c'était très intéressant d'avoir des lueurs sur d'autres domaines que le mien, à l'époque, surtout culturel et pédagogique), on conseillait aux personnes âgées de délaisser les pantoufles et de plutôt mettre... Des bonnes baskets.

    Voilà une consigne d'écriture qui a l'air intéressante.

    (Et effectivement, j'ai un escalier de secours rond, chez moi et je ne le prends jamais. Je pourrais sortir de l'ascenseur au 5ème ou au 6ème et faire le reste à pied et je n'y pense jamais !)

  • les baskets, je les mets tout le temps, monsieur Neveu trouve que ça manque d'élégance ;-)
    ma mère habite au 3e, je monte généralement à pied, sauf après une journée harassante ;-) mais elle prend toujours l'ascenseur "vu qu'il est là et qu'elle paie pour" ;-) et chaque fois elle me dit: "mais pourquoi tu ne prends pas l'ascenseur?"

  • J'ai passé un certain temps dans des escaliers.... Non pas que j'étais concierge ! je parle de ma maison d'enfance qui en possédait... trois ! Surtout dans "l'escalier rouge", mon domaine, mon royaume, ciment peint lorsque j'étais enfant, puis recouvert de revêtement plastique rouge. Il était raide aussi et dangereux mais il avait un palier avec une large marche juste sous le vasistas. c'était mon trône et je siégeais là quand toute la maisonnée faisait la sieste... Il y avait aussi l'escalier d'entrée, juste cinq marches de ciment brut. Mes amies et moi y avaons été élèves et maîtresses de nos poupées...

  • les enfants et les escaliers sont pleins de ressources :-)
    l'escalier était un élément indispensable quand mon frère et moi on jouait à Zorro, pas de belle scène d'épée possible sans marches à monter ou descendre ;-)

  • Ma maman quand elle s'est retrouvée seule ne montait plus à l'étage, crainte de tomber . Elle avait 80 ans :-)

  • on a essayé de convaincre ma grand-mère de dormir au rez-de-chaussée (où un lit était installé depuis le milieu des années soixante, depuis l'infarctus de mon grand-père, et il y a fait sa sieste quotidienne pendant une vingtaine d'années) mais elle n'a jamais voulu...

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