F comme fou de dieu

Ça commence comme un péplum: 

Cela se passe en Corinthe, en Grèce, vers l'an 50 après Jésus-Christ - mais personne, bien sûr, ne se doute alors qu'il vit "après Jésus-Christ". Au début, on voit arriver un prédicateur itinérant qui ouvre un modeste atelier de tisserand. Sans bouger de derrière son métier, celui qu'on appellera plus tard saint Paul file sa toile et, de proche en proche, l'étend sur toute la ville. Chauve, barbu, terrassé par de brusques attaques d'une maladie mystérieuse, il raconte d'une voix basse et insinuante l'histoire d'un prophète crucifié vingt ans plus tôt en Judée. 

Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L. 2014, p.12 

Vous voyez le décor? le personnage? Le film commence... 

Mais en fait, ça ne commence pas comme un péplum. Ça commence, comme tous les livres de Carrère depuis de nombreuses années, par un "je" qui prend beaucoup de place dans l'histoire racontée. Qui pousse son ego jusqu'à nous livrer les choses les plus intimes - comme sa façon de faire jouir une femme ou quelle sorte de films porno il aime regarder. Qui se plaît à répéter qu'il est un nanti et une intelligence supérieure, deux choses qui lui rendront "la porte étroite". 

Or, cette porte, il n'a pas à s'en préoccuper, puisqu'il ne cesse de dire qu'il n'a pas la foi. Et le "Je ne sais pas" sur lequel se termine le livre à la page 630 (oui, c'est un gros pavé tongue-out) n'est pas sa réponse à une question existentielle ou ontologique, mais une réaffirmation de ce qu'il est comme être humain, à ses propres yeux: 

Ce livre que j'achève là, je l'ai écrit [...] encombré de ce que je suis: un intelligent, un riche, un homme d'en haut [...] 

et la réponse à la question qu'il se pose comme écrivain: ai-je été fidèle au jeune homme que j'ai été et à la foi que j'ai eue à un moment de ma vie? 

Bref, ce gros pavé mélange érudition, invention et égotisme, dans un bon dosage qui fait qu'on tourne allègrement les pages en ayant l'impression qu'on est près, très près de ce qui s'est réellement passé aux débuts du christianisme. 

A l'issue de cette lecture, je me suis demandé ce qu'en pensaient les exégètes et autres biblistes et à mon grand étonnement, mis à part quelques réserves sur les parties "inventées", les "trous de l'histoire" comblés par l'imaginaire de l'auteur, la critique catholique est presque unanimement élogieuse. 

Sans doute parce que ce livre est un merveilleux cours de catéchisme et que Carrère a bien pris soin de ne rien écrire qui puisse heurter ceux qui ont la foi. 

Evidemment, vu qu'il est intelligent tongue-out 

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résumé, lecture en ligne, bio, biblio et toutes les infos possibles sur le site de l'éditeur P.O.L. 

des résumés de critiques ici

et beaucoup d'avis de lecteurs ici

 

 

Commentaires

  • Pas lu celui-là (et finalement satisfait de ne l'avoir pas fait).
    J'ai lu celui de Decaux : L'avorton de Dieu.
    J'aime pas Saint Paul, le faux apôtre : il n'a pas vécu avec Jésus et ça se devine facilement : c'est un misogyne de première bourre. :o)

  • exactement, c'est aussi ce que lui reproche Voltaire ;-)

  • Cette fois-ci, vous ne nous parlez pas du malaise de se sentir voyeur.
    Parlez de la foi, cela ne serait pas aussi dérangeant que de parler de ses séances de psychothérapie?

  • le malaise, je ne l'ai eu que quand il dit des choses intimes sur les pratiques de la foi d'autres personnes (sa marraine, son ami Hervé), pas des siennes
    pour lui, ce qu'il y a d'impudique c'est quand il décrit les pratiques sexuelles dans lesquelles il prétend exceller et quel genre d'actrice il aime voir en porno

  • Pourquoi faudrait-il nécessairement vouloir heurter ceux qui ont la foi ?
    J'aime beaucoup Saint Paul qui, même s'il n'a pas vécu avec Jésus a tout compris du message d'amour à transmettre. Il le fait avec feu et enthousiasme, sans compromission avec lui-même.
    Pour Walrus : Saint Paul était tout le contraire de misogyne : A son époque, les femmes se taisaient, restaient à la maison. Tant dans les religions romaines que dans la religion juive, la pratique extérieure était réservée aux hommes. Si Saint Paul a demandé aux femmes de se couvrir la tête, c'est que les cheveux au vent étaient l'apanage des prostituées de Corinthe. S'il leur a rappelé d'obéir à leurs maris, il a demandé aux hommes de respecter leurs femmes. Il a institué des femmes à la tête des communautés (comme Lydie). Il a précisé que les femmes devaient prier, qu'elles avaient leur place dans l'assemblée (c'est-à-dire qu'elles avaient leur place dans la communauté, non pas comme ombre de leur mari mais personnellement). Elles peuvent prophétiser dans l'assemblée (mais seulement la tête couverte). Pour son époque, il était révolutionnaire. C'est ainsi qu'il faut le lire...

  • on a si vite fait de heurter ceux qui ont la foi, la preuve rien qu'en écrivant "que Carrère a bien pris soin de ne rien écrire qui puisse heurter ceux qui ont la foi" ;-)
    Pour ce qui est de saint Paul, il en confirme l'image controversée qu'on a de lui (il le compare à un fondamentaliste islamiste d'aujourd'hui) et s'identifie complètement au personnage de saint Luc, présenté comme l'intellectuel et le modéré

  • L'égotisme et l'impudeur, ça m'avait déjà déplu dans "Un roman russe". Malgré ses prix, ce titre ne m'attire pas du tout.

  • et moi dans Limonov ;-)

  • Sur la bonne foi des critiques autorisés, j'ai réservé le livre à la médiathèque, ai longtemps attendu, ai abandonné (malgré ma mauvaise conscience) au tiers du livre et n'en garde aucun souvenir, ouf !!!
    Merci d'avoir écrit un billet aussi pertinent, grâce à vous je pourrai paraitre intelligente si le sujet venait à se présenter.

  • moi j'ai poursuivi parce que je voulais vraiment savoir comment il continuerait à "combler les trous" pour clore son histoire ;-)

  • Bien, là je suis vaccinée : je ne lirai rien du tout de ce monsieur. Merci Adrienne.

  • you're welcome :-)

  • Rêvons qu'à la lecture de ce billet le fils d'Hélène Carrère d'Encausse tique !

    (Ce calembour est le plus nul que j'aie jamais pondu mais il me semble que ce monsieur l'a bien mérité ! ;-) )

  • normal que l'Encausse tique, il cire les pompes à tout le monde :-)

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