Question existentielle: le droit de parler d'un autre

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A-t-on le droit, quand on est dans l'écriture de l'intime - que ce soit sous forme de livre ou de blog - de dévoiler des choses sur d'autres personnes que soi? 

Annie Ernaux pense que oui: 

"Je ne sais pas ce qu'elle est devenue", dit-elle à propos d'une femme qui était son amie à vingt ans, et cette ignorance la conforte dans l'idée qu'elle a le droit de parler d'elle dans son livre le plus intime de tous, Mémoire de fille, celui qui parle de ses désastreuses et traumatisantes premières expériences sexuelles:

"C'est tout ce temps écoulé et cette ignorance qui ont agi sur moi comme une autorisation à relater des faits qui l'ont impliquée. Comme si celle qui a disparu de ma vie il y a plus d'un demi-siècle (1) n'avait plus aucune existence nulle part - ou que je lui en dénie toute autre en dehors de celle qu'elle a eue avec moi. En commençant d'écrire sur elle, par une ruse inconsciente, j'ai laissé sans arrêt en suspens la question de mon droit à la dévoiler. En quelque sorte j'ai bloqué mes scrupules afin d'en arriver au point - actuel - où je sais qu'il m'est impossible d'enlever - de sacrifier - tout ce que j'ai déjà écrit sur elle. Cela vaut pour ce que j'ai écrit sur moi. C'est toute la différence avec un récit de fiction. Il n'y a pas d'arrangement possible avec la réalité, avec le ça a eu lieu, consigné dans les archives d'un tribunal de Londres, avec nos noms, elle d'accusée et moi de témoin à décharge." 

Annie Ernaux, Mémoire de filleGallimard 2016, p.141

Trois arguments, là-dedans, qui me semblent absolument faux: d'abord l'argument autobiographique, puisque chaque auteur ayant entrepris ce travail l'avoue généralement plus ou moins ouvertement, on arrange les faits, on donne sa propre vision, on escamote ou on accentue, on décide de la couleur de notre récit autobiographique. Même ceux qui affirment n'avoir écrit que la vérité, toute la vérité, comme ce grand pendard de Jean-Jacques (2) 

Deuxièmement, le temps ne fait rien à l'affaire: ce n'est pas parce qu'une personne a disparu de notre vie qu'on est autorisé à la salir.  

Enfin, tout auteur, même autobiographique, peut parfaitement se relire, raturer, censurer, réécrire, anonymiser... Tout auteur - surtout celui qui jouit d'une telle reconnaissance internationale - a le droit et le devoir de réviser ce qui sera publié sous son nom. 

Bref, une lecture qui m'a dérangée, dirais-je, en clin d’œil à Simone de Beauvoir et à Bianca Lamblin

Si vous voulez lire une bonne critique positive, c'est ici.

(1) les faits relatés débutent en 1958 

(2) petit rappel du Préambule de l'autobiographie de Rousseau (Les Confessions) qui souffre d'une forme bizarre de défaillance de la mémoire tongue-out

"Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été ; j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables : qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là." 

 

Commentaires

  • Merci de me donner envie de lire ce livre d'Annie Ernaux que je n'ai toujours pas lu, ce sera pour le mois de juin...

  • dommage que tu ne parles pas sur ton blog des livres que tu as lus, j'aimerais avoir ton opinion après ta lecture de celui-ci, où elle y va plus fort que jamais dans le souvenir "qui dérange"

  • Savez vous que vous pouvez rencontrer Annie Ernaux en vrai à Bozar le dimanche 26 mars? Elle est une invitée principale du Festival Passa Porta...

  • oui je vais à ce festival mais le dimanche soir je dois rentrer chez moi, le réveil sonne tôt le lundi matin

  • Surtout que ce lundi là, le réveil indiquera l'heure d'été ;-)

  • ah oui, c'est vrai!
    (à ne pas oublier :-))

  • Il est difficile, même dans la fiction, de s'arranger avec la réalité, souvent sa réalité. Je n'ai jamais lu Annie Ernaux et je n'ai donc pas d'avis sur ses écrits mais je lis régulièrement Patrick Modiano qui est de ces auteurs qui écrivent sur le temps et les lieux, bien souvent les mêmes lieux de sa jeunesse et les gens qui ont gravité autour de lui dans ces mêmes périodes. Chaque roman est une pépite!

  • j'ai lu deux ou trois romans de Modiano mais chez lui je n'ai jamais eu ce choc du déballage, surtout pas impliquant d'autres (encore en vie et qu'on pourrait retrouver par une simple recherche sur internet)

  • Bonjour,
    J'ai lu, lors de leur parution, les premiers livres d'Annie Ernaux, cela fut un choc, un traumatisme, le souvenir de ce ravage est si vivace que je me suis refusée à lire les suivants. J'y lis de l'impudeur et de la mise en scène de soi-même et je me sens agressée tout autant par ce que je n'ai pas à connaitre d'elle que par ce qu'elle s'autorise à dire de son entourage où je ressens l'absence complet du respect de l'autre. Il y a de multiples façons de tuer l'autre ... certaines rapportent beaucoup d'argent et même la notoriété, en poussant ma pensée jusqu'au bout, j'y vois les racines et les effets de notre société.
    Je mesure ce que mon commentaire comporte de violence, aussi je comprendrais que vous le supprimiez.
    Que ce dimanche soit serein, harmonieux et lumineux.

  • je comprends votre commentaire, il rejoint mes propres réflexions, mais en des termes un peu plus forts ;-)

  • Ah mais non ! Ah mais non ! Point de suppression, de grâce ! C'est tout à fait ça et de façon très bien dite !

  • rassure-toi, Joe, tu as vu ma réponse?
    nous sommes d'accord, quels que soient nos termes employés :-)

  • Ah mais tu n'es pas en cause, Adrienne. Je me doute bien que tu n'es pas du genre à supprimer des commentaires.

  • C'est une grande question que tu soulèves là. J'aime beaucoup Annie Ernaux. J'aime beaucoup sa façon de raconter le réel, de le décortiquer. C'est un beau cadeau qu'elle fait au lecteur. Mais je trouve cela étrange cette façon de dire tout de sa vie (et de celle des autres). Par exemple, dans Passion simple, elle raconte des choses très impudiques qui ne me dérangent pas en tant que lectrice mais je me pose des questions par rapport à ses fils dont elle parle dans le livre. A-t-on envie de voir la sexualité de sa mère dans un livre ?
    Mais, plus globalement, a-t-on envie de voir la vie de sa mère dans un livre ?
    C'est compliqué d'écrire de l'autobiographie, cela ne fait pas bon ménage avec la vie privée. Et pourtant, je suis contente, en tant que lectrice, que cela existe.

  • j'ai beaucoup aimé La Place
    ici elle raconte sa première expérience sexuelle, qui est un viol, et un journaliste quelconque pourrait facilement en retrouver l'auteur (de même que les nombreuses personnes qui étaient aussi présentes cet été-là dans ce camp de jeunes et ont connu ce moniteur)

  • Je ne lis ce genre de livre qu'en m'étant fait piéger, j'ai horreur de ces déballages qui, comme le suggère Nicole 86, sont du même acabit que ces infâmes émissions de télé-"réalité". Quand je lisais énormément, j'allais malgré tout jusqu'au bout de la punition; aujourd'hui, j'abandonne le bouquin au bout de quelques pages...

  • c'est d'un sage :-)
    la qualité de la lecture vaut mieux que la quantité :-)

  • Ah mais elles peuvent écrire tout ce qu'elles veulent sur leur vie sexuelle ou sur leur vie tout court, Catherine M., Annie Ernaux ou Christine Angot !
    Qu'elles sachent juste que ça ne m'intéresse pas !

    P.S. Ca me donne la matière de la krapoverie du jour : "Un sommet de la littérature érotique mondiale : "Les idées cachées dans les ouvertures d'échecs" de Reuben Fine !"

  • c'est aussi pour ça que j'ai renoncé à rentrer tard dimanche prochain ;-)

  • raconter des faits intimes, qui pourraient déranger les autres... non! il n'en est pas question!
    mais on peut évoquer des faits personnels: la question que je me pose TOUJOURS, c'est: est-ce c'est utile? ou est-ce que je cède à une envie d'exhibitionnisme?

  • bonjour Coumarine!
    bien sûr, en lisant ce livre et en écrivant ce billet, j'ai pensé à toi et à ton enquête sur les blogs et l'autocensure!
    tu poses la bonne question...

  • Cite-t-elle nommément cette amie dans son livre ?
    car c'est la seule chose que l'on pourrait lui reprocher ...
    le reste appartient à la liberté d'écrire...
    ¸¸.•*¨*• ☆

  • comme je l'ai répondu ci-dessus à Dalva, "ici elle raconte sa première expérience sexuelle, qui est un viol, et un journaliste quelconque pourrait facilement en retrouver l'auteur (de même que les nombreuses personnes qui étaient aussi présentes cet été-là dans ce camp de jeunes et ont connu ce moniteur)" parce qu'elle donne ses initiales et son lieu d'origine.
    Pour cette "amie" elle donne le nom et d'autres détails

  • Je me suis arrêtée de lire Madame Ernaux après ses deux premiers ouvrages. En effet, je n'aime pas ce déballage et je trouve scandaleux qu'elle ose parler ainsi d'une personne dont elle dit avoir été l'amie. Si personne n'achetait ce genre de livre ou ne regardait certaines émissions, on oublierait ces faux écrivains à seize pages !

  • comme j'ai l'ai écrit plus haut, j'avais bien aimé La place (j'y reconnaissais des choses) mais avec ce livre-ci, on est arrivé au bout de l'expérience, je pense, on peut difficilement faire pire encore
    et en effet, je n'avais pas l'intention de parler de ce livre, mais uniquement de la question de savoir si on a le droit de dévoiler des choses sur d'autres que soi (et ma réponse est non)
    les critiques, par contre (j'en mets une en lien) sont très positives...

  • Je ne connais pas Annie Ernaux et n'ai jamais rien lu d'elle.
    L'écriture, comme la parole, devrait sans doute aussi passer l'épreuve des 3 filtres, et en tout premier celui de la bonté !

  • comme tu dis bien, Loulou :-)
    c'est tout toi

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