Stupeur et tremblements

Le jeudi matin, avant le congé du carnaval, Madame est seule dans le bureau des coordinatrices quand une élève de Terminale frappe à la porte. 

- Je voudrais avoir la permission de rentrer chez moi, dit-elle, mais je passe par vous parce que je ne veux pas qu'on avertisse ma mère. 

Madame n'a qu'une fraction de seconde pour décider si elle répond par oui ou par non, si elle se laisse attendrir ou non par l'air malheureux, le ton humble et les yeux baissés. 

- Je ne peux pas t'accorder cette permission... Pourquoi tu ne veux pas avertir ta mère? demande-t-elle. 

On s'assied, on parle, on pleure. Madame essaie en vain de joindre la psychologue - elle est déjà en vacances - et joue à la thérapeute. La jeune fille finit par rejoindre sa classe et ni ce jeudi ni le vendredi elle ne manque un cours.

Mais Madame n'est pas tranquille et avec raison: le jeudi suivant, pendant les vacances, la jeune fille avale certains comprimés qui devraient arrêter radicalement toute souffrance future - et tout futur. Elle passe deux jours aux soins intensifs, elle revient de loin. Sa mère appelle Madame qui accourt à son chevet.

- Quand tu étais venue me voir l'autre jeudi, c'était déjà dans cette intention? lui demande Madame qui maintenant est sûre de la réponse.

- Oui. 

Alors, dans les jours et les nuits qui ont suivi, Madame n'a cessé de trembler rétrospectivement à l'idée que si elle avait pris la mauvaise décision, si elle avait laissé la jeune fille rentrer chez elle à neuf heures du matin sans avertir sa mère, elle aurait une mort sur la conscience. 

Voilà une des raisons pour lesquelles ce blog s'est arrêté le 10 mars.

Commentaires

  • Des vertus du dialogue... Finalement, quand on est prof, on devrait suivre un stage sur la prévention du suicide, ça existe en France ces stages, mais pas pour les profs... dommage !

  • on peut compter sur nous pour voir les problèmes, mais pas pour les résoudre...
    les détecter, oui, mais faire la thérapie, non
    c'est pourtant ce qu'on fait, très souvent (j'en ai deux autres en ce moment, "en consultation" dirais-je si j'osais faire de l'humour là-dessus)

  • Je croise les doigts pour que cette jeune fille aille mieux maintenant.

  • maintenant elle va chez une psychologue, elle est revenue à l'école après 2 semaines de convalescence, elle me dit que ça va et qu'elle veut vivre

  • Je suis avec toi. Je peux imaginer ton état d'esprit. Celui de cette jeune fille également, et de sa mère...

  • sa mère hélas fait partie du problème (et la façon dont elle s'y prend ne me rassure pas)

  • Si délicat et vital: choisir les bons mots, prendre la "bonne" décisions. C'est terrible ça, comme je te comprends...
    Bien contente de lire qu'elle va mieux, j'espère que toi aussi.

  • tu comprends que toute la semaine qui a suivi, je n'étais pas "en train" pour écrire ici des choses légères (ni même pour aller lire et commenter celles des autres)

  • Merci de la confiance que vous faites à vos lecteurs. J'espère que vous avez pu partager ce que vous ressentez avec vos collègues ou la psychologue. Vous aviez laissé des "petits cailloux" qui laissaient penser à ce type de situation et je m'étais souvenue d'un sombre dimanche de 1988 où six élèves d'une même classe ont fait ce geste. Tous s'en sont sorti mais l'attitude de certains collègues m'avaient sidérée et durablement éloignée d'eux. Et lorsque je rendais les copies c'était ma plus grande hantise ....

  • en fait non, et ça explique peut-être mon "blocage" sur le blog, je ne pouvais en parler à personne, je devais garder le secret
    sa mère tenait à ce qu'on répande le mensonge que sa fille avait la grippe
    j'ai essayé de la convaincre que sa fille recevrait des marques de sympathie, du soutien, des encouragements, si on pouvait au moins divulguer que psychologiquement elle est à bout (inutile en effet de répandre ce bruit de TS) mais elle n'a rien voulu savoir

  • Si c'était pour la bonne cause, Madame est pardonnée ! ;-)

    Je plaisante, bien sûr. Madame est libre de suspendre son blog quand elle en éprouve le besoin. Le fait qu'elle le nourrit tous les jours est déjà admirable en soi.

    Je félicite sincèrement Madame pour ses aspects multitâches "pas coton" !

  • normalement j'aurais prévenu, mis un "interlude" par exemple, mais même pour ça je manquais de courage ;-)

  • Les psychologues ne sont pas toujours ceux que l'on croit, une personne qui sait écouté et sentir le désarroi est quelqu'un d'inestimable et plus psy. que certains vrais psy. Faire la part des choses n'est certainement pas facile, et je comprends très bien la situation dans laquelle tu t'es trouvée. Moi qui ai toujours eu des "élèves" adultes, j'ai parfois eu des sueurs froides aussi, et même actuellement dans la façon d'utilisé mes loisirs, l'écoute est encore le meilleur moyen que j'aie trouvé pour aider les autres. Mais quelle récompense après, quand tu vois le sourire revenir sur un visage ou que tu te rends compte que l'autre va mieux... Je te souhaite d'avoir ce genre de merci, c'est tellement mieux qu'un cadeau, et qu'elle sérénité on peut avoir après... Je t'embrasse, continue comme tu es, mais ne te rends pas malade.

  • oui c'est vrai que l'écoute fait beaucoup et l'amour aussi (pour employer un grand mot, mais c'est de l'amour en fait), les écouter et les remonter dans leur propre estime, ça les étonne toujours que je parle de leurs qualités :-)
    merci Mamou, bises à toi aussi

  • Désolée pour les fautes, j'ai omis de me relire, et me suit rendue compte que j'avais utilisé le participe passé au lieu de l'infinitif. Quelle horreur.... :-) :-)
    J'espère que tu m'excuseras. Bises

  • aucun problème! je l'ai déjà dit souvent, j'en fais aussi quand je clique plus vite que mon ombre ;-)

  • C'est une réponse à Adrienne, en fait... :-)

    Oui, c'est de l'amour, je sais que c'est un grand mot, qu'on croit réservé à l'amour entre conjoints ou entre parents et enfants, mais je crois que l'amour est une façon de vivre et qu'il s'exprime tous les jours dans les petits actes que nous posons, ou ne posons pas pour ménager une personne... J'ai regardé une émission sur la één avant-hier soir, dédiée aux attentats de l'an dernier, on y a beaucoup parlé d'amour, que c'était notre plus grande arme (et la seule), et ça m'a fait plaisir!

  • oui, bien sûr, il y a tant de sortes d'amour, l'amour du genre humain en est une aussi :-)

  • J'imagine tout à fait ton état d'esprit après cet appel au secours de cette jeune fille ! Tu as pris du temps pour elle alors il te fallait aussi du temps pour toi.

  • c'est un peu ça, oui :-)
    merci Brigou

  • Quelle terrible histoire, Adrienne!

    Une fois de plus, les profs font le boulot des parents, je vois...

    Pffff!

    Bisous,
    lulu

  • Les Africains, qui sont sages, disent qu'il faut tout un village pour élever un enfant .... Etre parent n'est pas facile, être adulte non plus, j'ai, quant à moi, besoin des autres pour y parvenir.

  • on devrait idéalement tous pousser à la même charrette
    parfois des parents ne poussent pas, parfois des profs
    et parfois comme aujourd'hui je me dis qu'on ferait mieux de fermer les écoles et de scolariser les enfants derrière leur ordinateur à la maison... en espérant que leurs parents les voient
    (je viens d'une journée de formation prévention "gaming", "gambling" et tutti quanti...)

  • Je n'aurais pas aimé être à votre place : ni avant, ni pendant, ni après. Il me semble qu'il y a beaucoup plus de cas ainsi aujourd'hui.

  • je pense qu'il y a de plus en plus de jeunes et d'enfants qui vont mal psychologiquement (j'en suis même certaine) pour un tas de raisons liées à la vie d'aujourd'hui et aux attentes qu'ils sentent peser sur eux de la part des parents

  • merci aman bou

  • Vous lire ce matin me donne froid dans le dos...
    Comme je vous comprends d'avoir arrêté d'écrire sur le blog.
    La mère fait partie du problème ça c'est bien dommage.
    Est-ce à la demande de sa fille qu'elle vous a téléphoné?
    Si oui elle s'est sentie comprise par vous. C'est la plus grande aide dont elle a besoin.

  • elle a demandé à me voir, oui
    deux fois, une fois en clinique et une fois rentrée chez elle
    j'ai ressenti ça comme une lourde responsabilité

  • Je comprends ton besoin de silence après un tel choc.
    Quelle angoisse, et quelle lourde responsabilité !
    Et je me mets aussi à la place de la jeune-fille. J'espère qu'elle trouvera le soutien nécessaire et retrouvera le goût d'avancer dans la vie.
    Bises !

  • oui, il est temps pour elle de tourner une page, d'acquérir une forme d'autonomie, de se retrouver dans un autre milieu, de se refaire des amis... mais j'espère qu'elle ne négligera pas le suivi psychologique
    bises à toi aussi, Loulou

  • Quelle atroce sensation pour Madame que celle-ci! Et maintenant quelle croix sur le dos de la maman, et aussi de tous les enseignants qui vont avoir mille sonnettes d'alarmes alarmant parfois pour rien....

  • mes collègues ne savent pas, je n'ai pas le droit de le leur dire aussi longtemps que la jeune fille me l'interdit - ça ajoute à mes soucis, d'ailleurs

  • C'est dommage qu'il n'y ait pas une supervision, car en effet, c'est fort lourd pour toi... Alors que vraiment le rayon psy de la médecine est extrêmement compétent... Du moins, bien sûr, dans une capitale... Autant de centres de santé mentale qui font de la thérapie familiale... J'espère de tout mon coeur qu'elle prendra son autonomie, car je rencontre parfois des adultes qui sont toujours dépendants à plus de cinquante ans... Nous avons eu un suicide dans mon lycée, il y a plus de quarante ans. Ca a été difficile pour nous tous. Mais les profs n'avaient pas l'air plus marris que cela, ou alors, ils ne le montraient pas... La jeune fille a commis l'irréparable (et de manière à ne pas se rater) pour échapper à un mariage forcé (à quatorze ans...)
    Je comprends tout à fait que tu ne puisses écrire dans ce contexte-là... Courage !

  • c'est ce que je reproche (aussi) à sa mère, la façon dont elle règle le suivi psychologique (mais ce serait trop long à raconter ici)

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