Z comme Zigzags

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Si vous avez des envies de Venise, mais pas le temps ou l'argent pour y aller, lisez Théophile Gautier: 

L’humidité y est extrême ; une odeur fade, dans les chaudes journées d’été, s’élève des lagunes et des vases ; tout y est d’une malpropreté infecte. Ces beaux palais de marbre et d’or, que nous venons de décrire, sont salis par le bas d’une étrange manière ; l’antique Bucentaure lui-même, que les Français ont brûlé pour en avoir la dorure, n’était pas, s’il en faut croire les historiens, plus à l’abri de ces dégoûtantes profanations que les autres édifices publics, malgré les croix et les rispetto dont ils sont couverts. À ces palais s’accrochent, comme un pauvre au manteau d’un riche, d’ignobles masures moisies et lézardées qui penchent l’une vers l’autre, et qui, lasses d’être debout, s’épaulent familièrement aux flancs de granit de leurs voisins. Les rues (car il y a des rues à Venise, bien qu’on n’ait pas l’air de le croire) sont étroites et sombres, avec un dallage qui n’a jamais été refait. Des vieux linges et des matelas sèchent aux fenêtres [...] c’est le cadavre d’une ville et rien de plus ; et je ne sais pas pourquoi les faiseurs de libretti et de barcarolles s’obstinent à nous parler de Venise comme d’une ville joyeuse et folle. La chaste épouse de la mer est bien la ville la plus ennuyeuse du monde, ses tableaux et ses palais une fois vus.

Les gondoles, dont ils font tant de belles descriptions, sont des espèces de fiacres d’eau qui ne valent guère mieux que ceux de terre.

C’est un cercueil flottant peint en noir avec une dunette fermée au milieu, un morceau de fer hérissé de cinq à six pointes à la proue et qui ne ressemble pas mal aux chevilles d’un manche de violon. Un seul homme fait marcher cette embarcation avec une rame unique qui lui sert en même temps de gouvernail. Quoique l’extérieur n’en soit pas gai, il se passe quelquefois à l’intérieur des scènes aussi réjouissantes que dans les voitures de deuil après un enterrement.

Les gondoliers sont des marins butors qui mangent des lasagnes et des macaroni, et ne chantent pas du tout de barcarolles.

Quant aux sérénades sous les balcons, aux fêtes sur l’eau, aux bals masqués, aux imbroglios d’opéra-comique, aux maris et aux tuteurs jaloux, aux duels, aux escalades, aux échelles de soie, aux grandes passions à grands coups de poignard, — cela n’existe pas plus là qu’ailleurs. 

***

texte complet ici 

Zigzags a paru en 1845 

la photo a été prise en 2006

Commentaires

  • la réponse se trouve dans les deux premières lignes :-)

  • Désolée. J'aurais dû relire avant d'écrire.
    ;-)

  • pas grave, c'est un peu normal qu'on les ait oubliées après avoir lu Gautier :-)

  • Et bé....je n'y suis jamais allée et là...;-))
    Quoique si on lit "Un hiver à Majorque" de G. Sand, on n'y viendrait jamais non plus!

  • hahaha voir la remarque ci-dessous de Joe Krapov :-)

  • Tiens, Théophile apporte de l'eau à mon moulin ! C'est vrai que c'est pas l'eau qui manque à Venise... :o)

  • pour moi Venise a chaque fois été un enchantement, malgré les odeurs de vase et la foule des touristes (il n'y a qu'à éviter le ponte Rialto et le pont des Soupirs ;-))
    de toute façon j'ai un faible pour l'eau et les bateaux :-)

  • "la ville la plus ennuyeuse du monde, ses tableaux et ses palais une fois vus." Seulement, je ne les ai jamais vus :-(

  • laissez dire Théophile, ou riez-en :-)

  • Je suis amoureuse de Venise, j'y suis déjà allée plusieurs fois, et toujours avec le même bonheur. Même le style littéraire incroyable de Théophile Gautier n'arrive pas à m'en dégoûter !!!

  • pareil pour moi, il me fait rire et je garde ma propre opinion, comme je le dis ci-dessus en réponse à Walrus :-)

  • ne chassons pas le naturel :-)

  • Voilà qui complète à merveille le billet du 23 mars ! Xénophobe et jamais content de rien, le Français Théophile devrait s'encarter au Front national !

    Sa prose n'a pas plus d'effet sur moi que celle de Régis Debray dans "Contre Venise".

    Par contre la vue des immeubles flottants qui ont droit de cité dans la Sérénissime me dissuade d'y retourner.

    Burano, pourtant...

    Allez, j'y retourne ! Ce sera mieux hier !
    http://krapoveries.canalblog.com/tag/Burano

  • je me souviens de tes photos :-)
    et oui, les palaces géants qui font trembler Venise et ses pilotis, on en a déjà parlé ici aussi...

  • Vers qui se pencher... les guides touristiques qui vantent Venise ou Théophile Gautier qui ôte tout envie d'y aller.
    De toute façon je n'irai pas à Venise invitant ou pas c'est trop loin, trop coûteux et le temps me manque déjà pour tout voir par chez-moi.

  • oui, le monde est grand et il y a tant de beaux endroits, une vie n'y suffit pas

  • Venise est merveilleuse, à chaque fois un enchantement comme tu le dis.
    Laissons dire Théophile !

  • il a raison pour l'odeur de vase et l'état de décrépitude, mais ça n'empêche que le lieu soit enchanteur :-)

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