7 points de litige

- "Le langage d'autrui", dit la traductrice émérite, quelqu'un en a fait "andermans taal", mais c'est un peu vieux, comme mot. 

- Ah! justement, rétorque l'auteur, en français aussi, 'autrui' appartient à une langue cultivée, ce n'est pas un mot usuel, donc oui, le traduire par un mot vieilli, ça me semble approprié. 

- Pour les ordres donnés à l'enfant, dit-elle un peu plus tard, je préfère les injonctions qu'on fait généralement à nos propres enfants, on ne dit pas "on va manger", "we gaan eten", on dit "à table", "aan tafel!

Mais en français aussi, se dit l'Adrienne, qui garde encore un peu ses réflexions pour elle. En français aussi beaucoup de gens crient "à taaaable" pour rameuter leur progéniture. Si l'auteur a choisi "on va manger", il a sans doute ses raisons. 

- Ainsi, poursuit-elle, la "tranche de pain", je la traduis par "boterham". 

Enfin un mot que l'auteur francophone comprend, il en est tout content: 

- Ah oui! boterham! j'aime ce mot! ça veut dire tartine, non? 

En effet, ça veut dire 'tartine'. C'est pourquoi, l'Adrienne l'a refusé: dans le livre, l'enfant autiste ne mange pas de tartine, il refuse le pain sur lequel on a tartiné quelque chose. Il mange donc 'une tranche de pain', een sneetje brood. Qu'à cela ne tienne, l'auteur applaudit la tartine. 

- "Il désigne le frigo en geignant", continue la traductrice, quelqu'un a traduit 'geindre' par 'kreunen', mais ce mot-là pour moi est trop connoté sexuellement. 

Autour de la table, on rigole en se demandant d'où elle tient ses connotations sexuelles. 

- Pourtant, dit l'Adrienne, qui commence à s'énerver, c'est la seule traduction exacte. 

Dans le but de rendre le texte fluide et aisément lisible, on ne traduira pas non plus littéralement 'obtempérer', on fera comme si l'auteur avait écrit 'obéir'. On laissera carrément tomber 'idiosyncrasique' puisqu'il y a déjà 'tout à fait personnel' et 'unique', qui veulent dire la même chose. 

Enfin, on en arrive à ce qui intéresse le plus l'auteur, vu que c'est lui qui a choisi cet extrait-là plutôt qu'un autre: comment nous en sommes-nous sortis avec ce passage où il se laisse complètement aller et joue avec les allitérations? 'Les grouinements de goret qu'on égorge', par exemple? 

- J'en ai fait avec le 'k', dit l'Adrienne, 'het gekrijs van een gekeeld varkentje'. Comme ça je peux continuer les 'k' dans la suite de la phrase 'het geklok van een kalkoen' pour 'un glouglou de dindon'. 

Par contre, sa traduction 'de gaai in gulle eiken' a été barrée par la traductrice. L'Adrienne ne sait donc pas comment elle aurait dû traduire 'des chants de geais des chênes généreux'. 

 

Commentaires

  • J'espère que l'Adrienne ne sait pas trop sentie frustrée. Moi, je l'aurais été.

  • non pas du tout! mais ça m'a confortée dans l'idée que je devais me méfier de toute traduction ;-)

  • Le mot le plus suspect dans tout cela, c'est "émérite" que je traduirais par "voie de garage" :o)

  • ah elle est reconnue dans sa spécialité, y a gagné sa place au soleil et même des prix de traduction...
    bien sûr ce serait intéressant de refaire le même genre de travail avec un autre auteur et un autre traducteur!

  • C'est fou, ce que tu nous racontes! Si j'ai bien compris, il traduit son livre dans une langue qu'il ne connait pas... Moi aussi je me méfie des traductions! Que ce soit des livres ou au cinéma. J'ai lu en Néerlandais "Achter de schermen van het museum" de Kate Atkinson, j'étais scotchée! Je l'ai prêté à ma maman (flamande) et à deux collègues néerlandophones, elles ont toutes adoré. Je suis tombée sur le livre en format poche, en Français donc, ce bouquin ne faisait ressentir aucune émotion ressentie à la lecture de la version néerlandaise. Il y a quelques semaines je suis allée voir le film La Belle et la Bête, en version originale, sous-titré en Français et en Néerlandais. Quelles différences dans les deux traductions!!!

    C'est un auteur connu, ce Monsieur?

    Bisous,
    lulu

  • l'auteur est francophone et avait à côté de lui une traductrice spécialiste de la traduction du français en néerlandais, comme je l'ai dit avant-hier, elle a traduit Emmanuel Carrère, par exemple, mais aussi des poètes
    C'est la traductrice qui, en présence de l'auteur, discutait de nos traductions, comme je le raconte ici
    bises Lulu et bon dimanche!

  • absolument :-)
    tu as senti mon agacement :-)

  • En fait, la traductrice émérite ne semble pas avoir côtoyé beaucoup d'enfants autistes...
    Par exemple, elle ne donne pas l'impression de savoir que pour eux un synonyme ne peut pas remplacer le mot habituellement utilisé.

  • l'auteur, père d'un enfant autiste, l'a clairement dit, ne pas faire de phrases compliquées et utiliser toujours le même mot!

  • Oui je confirme : en France, on crie souvent « A taaaaable ! » ;-)
    https://youtu.be/yL2nWFrT8VA
    ¸¸.•*¨*• ☆

  • merci de confirmer et de si clairement illustrer :-)

  • Chez nous, on ne crie pas à table, on sonne de la corne de brume.
    J'ai été confrontée aux traductions entre l'allemand et le français, c'est bien difficile : faut-il garder le sens ou s'approcher du mot-à-mot ? Et comme chacun a sa sensibilité par rapport aux événements écrits, c'est encore plus compliqué. Mais ça doit être un peu agaçant de ne pas être écouté, et de voir que la traduction s'éloigne par trop du sens voulu par l'auteur.

  • c'est vrai que faire une traduction, c'est avoir tout le temps des choix à faire!
    parfois ils sont sans réelle importance, parfois ils "trahissent" l'esprit, le style, l'ambiance du texte

  • Je me permets de peaufiner la citation de Célestine : la chanson de Dutronc est nécessaire pour illustrer encore mieux ton billet :

    https://www.youtube.com/watch?v=7Mla-11vyu4

    Ce genre de réunions ne donne-t-il pas envie de devenir E comme ermite ? ;-)

  • chez dutronc tout est bon ;-)
    devenir ermite, non, mais on est bien content de retourner à ses propres oignons, après ça ;-)

  • Merci de nous offrir ce que vous avez ressenti, l'agacement, largement justifié, est bien rendu (j'ai savouré !). Je me souviens de mon professeur d'italien qui était aussi traducteur (entre autre de Pinocchio et de Carlo Carletto) ; il ne jurait que par la traduction de Dante de la Pléiade par Pézard qui pour moi était (est) totalement illisible même si les allitérations, assonances et figures de style permettaient une approche du texte en linguiste ; il n'aura pas vécu assez longtemps pour connaitre la traduction de Jacqueline Risset. Si vous lisez Dante en français, quelle traduction avez vous choisi ? Je vous envoie soleil et ciel bleu.

  • je ne connais pas de traduction de Dante, je le lis en italien et je le trouve déjà assez illisible en son état d'origine ;-)
    (je n'en ai lu que des extraits, ce n'est pas vraiment mon truc, un peu trop 'précieux')

  • "andermans taal" sur toute la ligne, pas facile ! Ton billet est très intéressant, Adrienne, et je me dis que je connais beaucoup d'auteurs traduits sans connaître leur vraie langue. J'avais commencé à suivre les chroniques d'une traductrice française des "Vagues" de Virginia Woolf, mais j'avoue que je n'ai pas persévéré, ma connaissance de l'anglais étant fort insuffisante.

  • je me méfie beaucoup des traductions, chaque fois que j'ai pu comparer à l'original, j'y ai trouvé des changements et des erreurs
    (mais bien sûr parfois je suis bien obligée d'en lire, je ne connais pas le russe, le chinois, l'islandais, le turc etc)

  • Adrienne, je suis déçue, mais déééécçuuuue !
    Tu ne connais pas le russe, ni l'islandais, ni le turc. Ben alors, kessss tu fous ?
    Allez hop, au boulot !

  • j'aimerais bien que la flamme de la pentecôte descende sur moi ;-)

  • Ah ça c'est quelque chose qui m'a toujours fait rêver, le don des langues qui me tombe du ciel ! Mais j'attends toujours :D !

  • quand j'étais petite, au catéchisme, j'y ai cru dur comme fer, mais ma foi n'a servi à rien ;-) il y a pourtant deux ou trois langues dont la connaissance me serait très utile pour parler à certains parents d'élèves ;-)

  • quand j'étais petite, au catéchisme, j'y ai cru dur comme fer, mais ma foi n'a servi à rien ;-) il y a pourtant deux ou trois langues dont la connaissance me serait très utile pour parler à certains parents d'élèves ;-)

  • super article, pour les majuscules ou grandes lettres chez moi c'est un habitude prise au début, simplement lol biz

  • ah oui, bien sûr

  • Je ne me sens nullement concernée : je ne traduis jamais littéralement et si je le puis (et je le peux dans quelques langues, je préfère lire le texte original.
    Chez nous, on n'a jamais crié "à table!" : on ne criait pas, c'était inutile ! Mais la petite clochette en cuivre faisait merveille : les enfants l'entendaient même chez les voisins au bout de la rue. Faut que je dise les premiers à rentrer ? Les chiens et les chats ...

  • pour le chien et les chats, il ne fallait même pas de clochette, dès qu'on commençait aux préparatifs du repas, ils étaient là et ne bougeaient plus :-)

  • C'est très intéressant tout ça.
    Tout d'abord bravo à toi d'avoir été sélectionnée pour ce travail délicat!
    :o)
    Je suis étonnée que l'auteur présent ne réagisse pas plus à des choix qui s'éloignent de ce qu'il voulait dire dans son texte d'origine !
    Quant à se méfier des traductions, oui, c'est nécessaire et j'y pense souvent. Mais comme je ne comprends bien et ne lis que le français, et que j'aime découvrir des romans de différentes origines, je dois bien faire confiance aux traducteurs. Avec toujours le doute de ne pas savoir si ce que j'aime ou ce qui me déplait vient de l'auteur ou du traducteur ...

  • ce n'était pas "pour de vrai" donc l'auteur se montrait très jovial et conciliant et intéressé par tout ce qui était dit ou proposé :-)

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