Stupeur sans tremblements

Quoi de plus simple, pense Madame chaque année à cette époque, quand elle revoit avec ses élèves l'emploi des temps du passé, quoi de plus simple que de leur faire écrire et raconter un souvenir d'enfance? 

Quoi de plus simple, pour montrer qu'on maîtrise la différence entre le passé composé, l'imparfait et le plus-que-parfait, quoi de plus simple que de répondre à la consigne suivante: 

Quand j'étais petit(e) ... (descriptions, habitudes...)

Mais un jour ... (qu'est-ce qui est arrivé?)

Et bien, Madame se trompait! 

- Je pense, annonce-t-elle un mardi matin en remettant les copies corrigées de la veille, que je vous ferai écrire un exercice de ce genre à l'examen, où il faudra raconter au passé un souvenir d'enfance... 

Autour des tables, on se regarde puis les plus courageux se lancent: 

- Oh non! pas un souvenir d'enfance! 
- Je ne saurais vraiment pas quoi raconter! 
- Moi aussi j'aimerais mieux un autre sujet... 

Stupéfaction de Madame: vous n'avez pas de souvenir d'enfance? je pensais que ce serait l'embarras du choix! vous voulez quoi, alors, comme sujet pour raconter au passé? 

- Les vacances! 

Re-stupéfaction de Madame: comment ça, les vacances? celles de l'année passée? les vacances, ce sont aussi des souvenirs d'enfance, non? vous voulez vraiment tous parler des vacances? 

Et bien, oui. Unanimité! 

*** 

C'est trois jours plus tard seulement, en y repensant, que Madame s'est souvenue de cet élève de l'an dernier, qui, en recevant la consigne du souvenir d'enfance, lui avait demandé s'il pouvait INVENTER.

 

 

 

Commentaires

  • En deuxième primaire, notre numéro trois rendait une page blanche quand le sujet ne lui convenait pas. Heureusement, cela n'a pas duré.

  • c'est la meilleure attitude, elle oblige le prof à réfléchir :-)

  • Mais ce genre d'attitude ne rassure pas les parents, surtout quand ils sont profs et donc, connaissent les profs ;-)

  • ah oui... je parlais pour moi, qui aurais une bonne petite conversation avec l'élève pour voir où est le problème et comment surmonter le blocage

  • Souvenirs mitigés .... raconter ce que la prof veut lire (ce qui est "convenable") parce que, bien sûr, la prof connait tout de vous dans une toute petite ville où tous les profs se fréquentent. S'inventer les bons sentiments ressemble à l'apprentissage du politiquement correct, mais à douze ans, mentir provoque un grand malaise.
    Bon courage pour la période d'examens.

  • non, je ne connais pas la vie de mes élèves, ni ce que font leurs parents, ni où ils habitent, je ne veux pas le savoir (bon parfois je le sais et souvent tôt ou tard ils m'en parlent)
    je pensais à 16-17 ans on pouvait se trouver un souvenir rigolo :-)

  • moi aussi je le faisais mais j'en ressentais de la culpabilité ;-)

  • Que faire d'autre avec son enfance sinon la réinventer tous les jours et finir par retomber dedans un jour ?

    C'est tellement philosophique, ma krapoverie du jour, que je ne vais même pas ajouter de smiley derrière ! ;-)

  • et oui, on tombe dans des profondeurs :-)
    plus on vieillit plus c'est profond ;-)

  • j'ai l'impression d'en avoir toujours eu :-)

  • sur le vide papier que la blancheur défend ;-)

  • Le problème des vacances, c'est que parfois il faut aussi inventer puisqu'on ne part pas en vacances ;)

  • voilà! c'est justement pour ça que je ne donne jamais ce titre

  • C'est plus tard que les souvenirs d'enfance remontent à la surface. Jusqu'à ses vingt ans ma petite-fille à qui je demandais quel était son plus beau souvenir d'enfance ... n'avait rien à dire. Là à vingt-six ans elle me parle souvent de son enfance.

  • ça me semble bizarre :-)
    j'ai toujours eu des souvenirs (ou peut-être même les ai-je toujours cultivés?): ceux de mon grand-père mort quand j'avais cinq ans, par exemple, ne m'ont jamais quittée (ou ceux liés à la naissance de mon petit frère)

  • Mais oui :-)
    c'est une chose que, grâce à je ne sais quel fluide magique, ils arrivent à très bien maîtriser :-)

  • dans cette classe, il y a quelques privilégiés qui ont déjà vu à peu près tous les continents de la planète... mais ceux qui n'ont vu que la mer du Nord existent aussi, c'est pourquoi ni à l'écrit ni à l'oral je ne leur demande de parler de leurs vacances... quant à les inventer, ça me semble un exercice encore plus difficile que d'inventer des souvenirs d'enfance ;-)

  • mais on réinvente toujours ses souvenirs d'enfance, inconsciemment ; on comble les blancs avec des impressions, des fantasmes, les récits des autres, on les recolorie selon la nostalgie, les rancœurs, et l'âge auquel on les convoque... parfois même des manipulateurs malveillants ou bêtement zélés implantent des faux souvenirs

  • absolument, il n'y a qu'à comparer les miens avec ceux de mon frère, puis écouter la version maternelle :-)
    et aux élèves qui demandent s'ils peuvent inventer, je réponds que de toute façon je n'irai pas vérifier s'ils me racontent la vérité ;-)

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