U comme une vie

Elle était assise dans la rangée du milieu, du côté gauche. A seize ans, elle végétait: une présence physique mais pas vraiment mentale. Je suis nulle en français, disait-elle. Elle ne croyait pas qu'elle pouvait s'améliorer et n'en voyait pas l'utilité. 

Ses parents avaient divorcé et ni le père, ni la mère, ne voulaient payer pour elle ni ne la désiraient dans leur nouvelle relation: elle se faisait accepter en étant leur servante. Grâce à des petits boulots, elle subvenait elle-même à tous ses besoins, scolarité, vêtements, même la nourriture. Pour ne pas avoir à leur demander des sous. 

A l'oral de juin, elle a déclaré qu'elle misait sur son anglais, parce qu'elle en avait besoin pour correspondre avec un jeune africain. Vous ne connaîtrez peut-être pas, disait-elle, il est du Ghana. 

Voyez comme le hasard fait bien les choses: Madame connaît très bien le Ghana, non pour y être allée, mais pour avoir hébergé des réfugiés ghanéens. C'est à partir de ce moment-là, sans doute, que tout a changé. Elle a accepté que Madame fasse venir son père pour un entretien. 

L'année d'après, elle a fait des progrès fulgurants en français. Comme elle projetait de rejoindre l'ami africain l'été suivant, Madame lui a fait faire connaissance avec une représentante de la communauté africaine de sa ville, pensant qu'il valait mieux que ce soit une femme africaine qui mette la jeune fille en garde. Ce n'était pas inutile. 

Elle a réussi son année scolaire, avait assez économisé pour se payer le voyage, a découvert le Ghana et ses habitants. Elle avait trouvé un but pour lequel se dévouer et avait décidé de devenir institutrice. Des soucis d'argent ont fait qu'elle n'a suivi qu'une courte formation d'aide-soignante: ainsi elle pouvait rapidement trouver un travail et un salaire. 

Quand elle passait à vélo, elle s'arrêtait pour faire une causette. Maintenant que vous habitez en ville, disait-elle, je viendrai vous voir. 

Depuis mercredi soir, son grand cœur généreux s'est arrêté de battre. 

Commentaires

  • Que dire sinon de la tristesse...
    Il y aurait une mauvaise étoile contre laquelle il est inutile de lutter?

  • je suis très triste depuis jeudi midi, quand je l'ai su

  • Je partage votre tristesse. La vie peut être tellement injuste.

  • très injuste... je pensais que sa vie était enfin sur de bons rails, et voilà...

  • Les plus jolies fleurs sont hélas aussi souvent les plus éphémères...
    Bisous, chère Adrienne !

  • c'est d'une grande tristesse de penser que la mauvaise herbe résiste mieux (ma grand-mère un jour l'a très mal pris quand une infirmière lui a dit "onkruid vergaat niet" ;-))

  • Nous trouvons toujours la nouvelle d'une mort (surtout précoce) triste. Nous sommes tristes de ne plus voir cette personne, de ne pas avoir compris que c'était pour si peu qu'elle était là, pour mieux en profiter peut-être. Mais bien sûr c'est triste pour ceux qui restent, celui qui part est soit dans le néant soit dans un ailleurs ...

    Madame a bien agi, donné de bons conseils, une aide bienveillante sans être invasive. Et aidé le bonheur à s'installer dans cette existence sous le couvert de projets, d'envie de faire, d'aller, de voir... C'est énorme, Madame le sait-elle?

  • merci pour ces paroles gentilles et fort sensées... mais Madame pense toujours qu'elle aurait pu faire encore mieux et que la dernière fois qu'elle l'a vue, elle n'aurait pas dû se contenter d'un "je viendrai vous voir" mais fixer une date

  • Coucou, Adrienne,

    Curieux, ce désir de devenir instiutrice. Aurais-tu fait naître une vocation? Je suis triste pour toi, pour elle je ne sais pas, car je ne sais pas si elle a souffert, si elle a vu la mort s'approcher, je ne la connais pas, je pense surtout à ses proches...

    Chapeau que tu aies pu remettre le père dans le circuit, en tous cas!

    Bisous,
    lulu

  • oui cette réconciliation a été une bonne chose, son père a pu lui montrer qu'il l'aimait et après ils ne se sont plus lâchés complètement, comme c'était le cas

  • Quelle tristesse !
    de tout cœur avec toi, Adrienne.

  • merci Berthoise
    et moi de tout cœur avec toi, je t'embrasse

  • Je suis très émue par ton billet. Tu es une belle personne, et ce ne sont pas des mots creux.
    ¸¸.•*¨*• ☆

  • merci Célestine

  • Quelle tristesse ...........
    Tu as été une belle étoile dans sa vie, ce doit être réconfortant pour toi ...........malgré le chagrin . je t'embrasse

  • elle est de celles que j'aurais voulu adopter, si c'était possible

  • c'est le sentiment qui prédomine, oui...

  • Que dire sinon que je comprends ta peine et que je ne peux que la partager.
    J'espère que malgré sa brièveté et ses difficultés, cette jeune vie a connu ses moments d'amour et de bonheur.

  • je l'espère vraiment! elle voulait toujours tellement se dévouer pour les autres, s'effacer elle-même

  • Oh la dernière phrase donne un choc et comme c'est triste. On se dit que c'est injuste. Selon nos ressentis c'est plus triste quand il s'agit d'un enfant, d'un ado, d'un jeune adulte mais que sait-on de ce passage de la vie à la mort... Elle a eu cette chance que vous soyez sur son chemin. Le cœur reconnait toujours l'amour et l'attention.

  • c'est très gentil ce que vous me dites, merci

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