C comme Carmine Menna

S'il était vrai que chaque vie humaine a la même valeur, laisserait-on des milliers de gens - hommes, femmes, enfants - mourir sur le chemin de l'exil? 

Si sauver une vie humaine, quand il s'agit de la vie d'un voyageur de la gare Centrale, fait de vous un héros qui reçoit des félicitations, pourquoi sauver 118 vies en Méditerranée vous vaut des sarcasmes et du cynisme? 

Opticien de Lampedusa.jpg

source et info ici 

"Je ne sais comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s'est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d'y arriver. Vous ne pouvez comprendre: vous n'y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c'est ça. Des mouettes qui se chamaillaient autour d'une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. 

(...) Jamais je n'ai vu autant de personnes dans l'eau. Tant de corps se débattre, de mains attraper le vide, de poings frapper l'air, de visages noirs happés par les vagues avant de ressurgir à la surface. Le souffle court, ils appellent, s'étouffent, hurlent. Mon Dieu, ces cris stridents! Je vois la mer bouillonnante les envelopper. Je les vois résister, les mains écartées, serrés les uns contre les autres, cramponnés au moindre morceau de bois, luttant à mort pour ne pas être engloutis. (...) Ils se noient sous mes yeux et je n'ai qu'une question en tête: comment les sauver tous? 

Je ressens encore la pression de la première main que j'ai saisie. L'empreinte des doigts scellés aux miens, le frottement de l'os contre l'os, la contraction des muscles et le sang affluant dans les veines du poignet. La force de cette emprise! Ma main soudée à celle d'un étranger par un lien plus puissant, plus intime qu'un cordon ombilical. Mon corps entier ébranlé lorsque j'ai hissé son torse nu hors de l'eau." 

Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, début du Prologue. Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

Une lecture que je recommande. 

Avant le livre, il y a eu le reportage; Emma-Jane Kirby est journaliste. 

Un article sur Carmine Menna, à l'occasion du 3e anniversaire de ce sauvetage. 

Et les mêmes émotions chez les membres de l'équipage de la frégate Louise-Marie, qui ont sauvé 118 personnes jeudi dernier.

Commentaires

  • Le sujet est toujours d'actualité, nous les laissons toujours mourir sur le chemin de l'exil...

  • hé oui, jeudi dernier... donc aussi la nuit dernière et aujourd'hui et demain

  • Tous les jours se répètent ces drames de l'exil et on semble si impuissant à les sauver tous !

  • toujours Les Misérables...

  • Merci pour l'article du Standaard, Adrienne : des éclairs d'humanité dans ces mers et ces temps sombres.

  • ça m'a frappée de voir que ces militaires expriment exactement les mêmes émotions que l'opticien et ses amis, après avoir été confrontés à ces drames et avoir essayé de sauver des vies, comme celle du bébé prématuré: après ils se sentent tellement liés qu'ils ont envie et besoin d'avoir des nouvelles des rescapés

  • Sauver une vie, où que ce soit sur la terre, devrait être un acte naturel...
    Mais voilà...certains hommes ont perdu peu à peu leur nature profonde.
    ¸¸.•*¨*• ☆

  • naturel, tu dis le mot juste, naturel de s'arrêter et de tendre la main, en rue, à la personne qui vient de tomber, au lieu de passer son chemin

  • entre le monstre froid que sont les administrations, et la conscience individuelle, la communication n'est pas possible. S'indigner est facile, mais comment agir ? et puis, outre la mer et ses passeurs infects, qui n'en sont que les conséquences, le coupable majuscule c'est les tyrans qui massacrent les innocents

  • ah bien sûr rien n'est simple et tout se tient, à commencer par nos politiciens et l'opinion publique: si les nôtres se vantent cyniquement que le nombre de demandeurs d'asile en Belgique ne cesse de baisser, c'est parce qu'ils sont sûrs que cette nouvelle fait plaisir à leur électorat: que ces malheureux aillent se faire pendre ailleurs!

  • je crois que l'humain perd son libre arbitre , et parfois son humanité dès lors qu'il s'agglutinine dans une foule, ou entre dans un corps structuré (administration, entreprise...) régie par des lois et dont il dépend entièrement

  • Il n'est pourtant pas si loin le temps où les Français aussi ont été sur les routes de l'exil durant la débâcle ! Et rien ne nous dit que nous en serons épargnés éternellement...

  • je pense comme toi, tout ce qui arrive à un humain peut m'arriver aussi...

  • Ah mais j'ai la réponse, enfin, peut-être ! Chez nous des gens à la pensée très-trop complexe estiment que "dans une gare on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien" !

    http://www.20minutes.fr/high-tech/2097855-20170703-video-emmanuel-macron-croisez-gens-reussissent-autres-rien-phrase-fait-polemique

  • reste à savoir, réussir quoi? réussir à arriver dans une gare et à en repartir ;-)

  • Je ne retrouvais plus le chemin de ton blog et cela m'embêtait. Mais ouf ! Ca y est.
    Merci pour ce moment d'émotion.
    Ta première phrase est si vraie...

  • merci Dalva

  • Comment les sauver tous ?
    Ce récit me tord les tripes et me transperce le cœur.
    Ces dernières années, je n'arrive plus penser à la Méditerranée sans y voir un immense cimetière.
    Mais concrètement, à part défendre au niveau de mon pays une politique d'asile plus généreuse, je ne sais pas quoi faire.

  • un cimetière, oui
    déjà fin des années 80 et début 90, accueillir un réfugié chez soi était un véritable parcours du combattant, une chose qui te vide de ton énergie et qui aboutit généralement à un refus du statut de réfugié, pour un motif débile...

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