E comme épilogue

Vous me demandez pourquoi je ne donne pas d'interviews. Vous me demandez pourquoi je n'aime pas faire le récit de cette histoire. Si moi-même je n'arrive toujours pas à y croire, comment le pourriez-vous? (...) Voyez-vous, nous étions huit sur ce bateau. Juste huit. Avec une seule bouée de sauvetage. 

Je les voyais tous les jours. A la télévision, en photo dans les journaux, j'entendais leurs voix à la radio. Pourtant, je n'ai jamais fait attention. Je n'ai pas tendu la main. Pas avant ce jour en mer. 

Quarante-sept. Nous en avons sauvé quarante-sept. Nous n'avons pas pu les sauver tous. 

Je n'ai pas voulu jouer au héros. Quand je repense à cette journée, je me sens minuscule. Insignifiant. Je me souviens seulement des mains agrippées aux miennes, des doigts soudés. Je me souviens aussi des mains qui ont glissé, disparues à jamais. 

Les cauchemars reviennent en rampant. Les mains huileuses et glissantes disparaissant sous l'eau. Les cris bestiaux que j'avais pris pour des mouettes, assourdis puis étouffés par les vagues. Ces cauchemars nous hantent tous les huit. 

J'étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. (...) 

Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, Epilogue (p.165-166). Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

Opticien de Lampedusa.jpg

Et mardi matin je lis dans la presse que l'Autriche va renforcer les contrôles militaires à la frontière, 750 soldats et quatre blindés: que l'Italie se démerde toute seule avec ses réfugiés!

Commentaires

  • moi aussi...

  • Après avoir écouté une longue interview cet opticien , bouleversé à un point inimaginable, je l'ai été tellement moi-même que je ne sais que dire à part terrifiant, et oui, cauchemardesque.
    Quant à la non-assistance aux personnes en danger appliquée par certains pays...un jour ou l'autre cela se retournera contre eux!

  • oui on se comprend :-)
    en ce moment je découvre Pedro Mairal, via son site perso ;-)

  • je sais :-)

  • Vivre, voir autant de détresse quelle traumatisme...
    Et être capable de fermer ses frontières, abandonner à leur sort des êtres en grande difficulté ça donne froid dans le dos.
    Quand il n'y a plus d'humanité tout peut arriver... ça fait peur.

  • notre ministre "compétent" est d'un parti très très à droite, alors évidemment, on devine quels sont pour lui les synonymes du mot "immigrant"...

  • c'est le mot, on retrouve la même chose dans les témoignages des militaires (il y avait un bébé né prématurément parmi les rescapés et ils aimeraient savoir s'il s'en est tiré)

  • C'est déjà si horrible d'imaginer le destin tragique de tous ces pauvres gens, alors y assister comme ça.
    Quel cauchemar :'(

  • oui, le voir de ses propres yeux...

Écrire un commentaire

Optionnel