• B comme Bon, François Bon

    fiction,françois bon

    Parfois elle se demande pourquoi à plus de cinquante ans elle a encore cette rage en elle, est-ce que c'est parce qu'elle est née chez des parents sourds, quatrième enfant d'un ménage où il fallait compter sou à sou, est-ce parce qu'elle a été acceptée "par charité chrétienne" dans ce pensionnat pour jeunes filles où pendant six ans, à tort ou à raison, elle n'a cessé de se sentir la parente pauvre, est-ce pour toutes ces nombreuses autres fois où elle ne s'est pas sentie à sa place dans la société de consommation, elle qui était à l'encontre des modes vestimentaires, musicales, toutes les modes, non par goût, elle peut bien se l'avouer aujourd'hui, mais par nécessité et par rage, même sans photo elle n'a aucun mal à se remettre en mémoire la gamine aux châles à franges qu'elle portait l'été comme l'hiver, ses jambes maigres et sa tresse dans le dos, ou la jeune femme de vingt ans partie en Inde comme on se jette dans le vide pour échapper aux flammes, en espérant qu'en bas des gars solides tiennent bien la bâche: de l'Inde aussi elle était revenue et depuis trente ans elle se dit qu'elle aurait sans doute pu, comme d'autres l'ont fait entre-temps, en tirer un livre vendeur, mais comme à son habitude elle a laissé passer l'occasion de se faire de l'argent-c'est-de-la-merde

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    la consigne 3 demandait de reprendre un des trois personnages de la consigne 2 (voir le billet d'hier) 
    la photo a été prise le 27 octobre et montre la vue depuis les chambrettes de l'ancien pensionnat pour jeunes filles