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Arrive à ce moment de l’extérieur un bruit beaucoup plus net et proche que les autres : un trot de cheval sur les pavés de la ruelle, qui paraît s’arrêter au pied même de la maison de John. Celui-ci tend l’oreille et perçoit un bref dialogue entre deux voix de femmes, en arabe. Il éteint son projecteur et va jusqu’à la fenêtre d’où lui semblent venir ces sons qui l’intriguent. En se penchant, il aperçoit une cavalière aux cheveux blonds, dont il ne voit pas le visage, qui exécute une demi-volte pour redescendre la ruelle. Vêtue d’un costume de fantaisie, vaguement marocain, il s’agit visiblement d’une Européenne. Le spectateur pensera ensuite que cette jeune femme pouvait être Leïla, et plus tard la Gradiva. 

Arrive à ce moment de l'extérieur un bruit de pas et une voix masculine qui annonce sa venue: c'est le laitier. Adrienne laisse ses épluchures de pommes de terre, se lève et lui tend le poêlon tout prêt sur la cuisinière pour qu'il y verse le litre quotidien. La monnaie aussi est déjà toute prête sur le coin de la table mais ça n'empêche pas les phrases rituelles, combien je vous dois et le temps qu'il fait. Le Westminster sonne onze heures et demie. 

John retourne à sa table et remet son projecteur en marche. Les nouvelles images sont la suite des précédentes, mais maintenant se mêlent aux chevaux et cavaliers de plus en plus fréquentes représentations féminines, comme si elles se trouvaient induites par l’apparition de Leïla sur sa monture dans la ruelle nocturne (sous l’éclairage incertain d’un lampadaire, municipal ou appartenant au portail de la bâtisse où habite John). Ces dessins et peintures prennent même un caractère progressivement érotique et, dans ce cas, le regard de John s’y attarde plus longuement. Cet effet culmine avec la reproduction, totale ou partielle, d'une "Mort de Sardanapale" par Delacroix. 

Adrienne retourne à sa table et termine d'éplucher les pommes de terre jusqu'à ce qu'elles baignent toutes dans l'eau d'une casserole émaillée. Verte. La soupe qui a bouilli emplit l'arrière-cuisine de sa buée et de son odeur. Dans le poêlon, une peau épaisse et jaunâtre se forme sur le lait frémissant. Adrienne le retire prestement du feu au premier bouillon et va le déposer à la cave, d'où elle revient avec une boîte de petits pois et carottes. Elle met le couvert pour quatre personnes. Dans son cadre en faux bois, une Joconde de carton sourit légèrement. 

Alain Robbe-Grillet, C'est Gradiva qui vous appelleciné-roman, éd. Minuit, 2002, pages 10-12. 

*** 

un carrelage de l'époque d'Adrienne: photo prise dans le souterrain d'une belle maison de 1908, à Ostende, Euphrosina Beernaertstraat 148 
photo et info ici

Commentaires

  • Quand j'étais petite, Fernand, le fermier utilisait un véhicule tiré par un joli cheval pour livrer son lait. Chez notre voisine, le lait était livré par une dame qui avait une charrette tirée par un gros chien.
    Passez une bonne journée.

  • celui-ci avait une camionnette :-)
    bonne journée à vous aussi!

  • Au moins les chiens connaissaient leur place à l'époque ! ;-)

  • Ciné-roman...très visuels vos deux textes en effet!
    Qu'un sourire accompagne ta journée!

  • merci :-) j'ai deux ou trois rendez-vous avec des élèves "intéressants" aujourd'hui, je crois qu'en anglais on les appellerait "challenging" ;-)
    bonne journée souriante à toi aussi!

  • Cet exercice te va décidément à ravir.
    J’aime t’imaginer dans ton quotidien, tu as l’ecriture cnématographique ...
    Belle journée Adrienne !

  • merci Célestine!
    je t'envoie un lien qui te fera plaisir, j'espère :-)

  • mais là c'est Adrienne sans article l' devant, il ne s'agit pas de moi mais de ma grand-mère ;-)
    (je déteste le lait et il y a longtemps que ne passe plus aucun laitier)

  • et je ne pèle jamais les pommes de terre, je les mange avec la peau ;-)
    (oh! le scoop ;-))

  • comme tant d'autres avant et après lui

  • La cave pour conserver les aliments ! Ben oui, évidemment !

    On parlait justement mardi à l'atelier des gens qui essaient de vivre sans réfrigérateur !
    http://www.lefigaro.fr/conso/2017/09/16/20010-20170916ARTFIG00013-elle-a-decide-de-vivre-sans-frigo-depuis-un-an.php

  • ma grand-mère a longtemps refusé l'achat d'un frigo, elle n'en voyait pas la nécessité, le lait était livré quotidiennement, tout l'été le beurre baignait dans de l'eau (et était salé), la soupe de la veille était remise à bouillir, le poisson acheté le matin était consommé le midi etc.

  • Le carrelage ressemble à celui du salon et de la salle à manger de la maison de mon enfance. Il paraît que les nouveaux habitants l'on recouvert de carrelage noir, l'influence M6 déco.

  • oh quel dommage!!!

  • J'ai d'abord arrêté mon bonheur sur le carrelage, oh que je l'aime, et j'en ai vu de tels si souvent dans mon enfance, ces tapis lisses et durs, joliment rythmés, qui sentaient le "savon noir" le lundi...
    Et puis ton texte est un enchantement... j'ai préféré la vie d'Adrienne au projecteur de John, car j'ai aussi connu le laitier et son pot de grès où fumait doucement le lait. Parfois un poil de vache finissait dans mon bol, j'aimais imaginer la vache - Marquise ou Duchesse, comme il se devait...

  • les motifs sont d'une infinie variation mais la palette de couleurs est étrangement la même, le bleu, le gris, le beige, un peu de noir et de blanc cassé...
    j'en ai encore vu un magnifique aujourd'hui, dans un vieux magasin du centre ville qu'une de mes anciennes élèves fait retaper, avec un effet mosaïque en éventail...
    (et oui, le laitier, des souvenirs de la petite enfance :-))

  • La vie d'Adrienne me fait monter les souvenirs...
    Grand-mère Emma qui signait toujours son pain avant l'entamer et ma mère Jeanne qui discutait avec les marchands de viandes, poissons qui passaient chaque semaine... la cave conservait dans de grands casiers de terre les légumes pour l'hiver.
    Moi aussi j'aime mieux la vie d'Adrienne que celle filmée de John.

  • exactement! la croix sur le pain avant d'y faire la première coupe :-)
    et pour l'hiver, toutes les conserves faites maison, coulis de tomates, haricots verts... on ne mangeait que des légumes de saison, chez ma grand-mère, la seule exception était la boîte de petits pois, dépannage ultime pour les jours où elle n'avait ni le temps ni les légumes frais à disposition :-)
    merci pour les gentils mots, Maty!

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