• X c'est l'inconnu

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    4

    Depuis le début, évidemment, Tobie chien avait eu ses préférences: une belle-sœur particulièrement douée pour le grattage derrière l'oreille, la fille cadette fervente amoureuse des chiens, une amie de la famille qui lui permettait de grimper sur ses genoux, même quand il était devenu grand et qu'il dépassait de partout au risque de tomber d'un côté ou de l'autre.

    Peu à peu, Tobie chien s'est mis à grogner et à montrer les dents à de plus en plus de gens. D'abord à tous ces ennemis potentiels que sont le facteur, le passant, le promeneur. Puis aux familiers qui ne lui avaient jamais montré une affection particulière. Enfin, un à un, à ces quelques privilégiés qui pouvaient lui gratter le ventre.

    Le maître, ça le faisait bien rire, et il se demandait chaque fois avec curiosité quel serait le répudié suivant.

    5

    Je me demande, disait le maître au téléphone chaque fois qu'il invitait l'amie, ce que fera Tobie chien quand il te verra! J'espère qu'il me connaîtra encore, répondait-elle invariablement, s'inquiétant de plus en plus au fil des semaines. Plus de deux mois sans me voir, saura-t-il encore que nous étions amis ou aurai-je droit moi aussi aux grognements et aux canines agressives? Je ne le pense pas, la rassurait-il, avec toi c'est une amitié pour la vie!

    Mais qu'en savait-il? Tobie chien avait mordu la belle-soeur préférée, montré les dents et grogné contre la fille cadette, qu'il aimait tant et qu'il voyait si souvent, bref seule l'amie était encore dans ses bonnes grâces, mais jusqu'à quand?

    Et c'est toujours le cœur battant, l'esprit inquiet, qu'elle gare sa voiture sur leur allée et sonne à leur porte. 

    *** 

    fin de cette histoire pour le Marathon d'écriture 2018 

    photo de janvier 2018 

  • W comme Waarom leven we?

    prof,école,élève

    Victoria n'a pas la frite 

    Est-ce parce que l'hiver est trop long que les lanières de son sac d'écolière lui scient les épaules? Que son dos est devenu fragile comme du verre? Qu'elle n'en peut plus des sempiternels efforts pour atteindre les exigences de perfection qu'elle sent peser sur elle? 

    Est-ce parce que l'hiver est trop long et trop noir et blanc? Que le soir, seule dans sa chambre, les larmes et les sanglots sortent en cavalcade pour avoir été retenus trop longtemps? Qu'atteindre le sommet de cette échelle des valeurs vers où on la pousse lui semble un but de plus en plus inatteignable? 

    Est-ce parce que l'hiver est trop long même s'il touche à sa fin? Les chênes trop noirs, leur écorce trop dure? Que tout la rend malade et plus rien ne lui procure de plaisir? Ni le sport, ni le dessin, ni les cours de sciences qu'elle aimait tant: sa mémoire est devenue une passoire et elle n'a plus goût à rien. 

    - Toi, lui dit Madame, tu fais un burn-out. 

    *** 

    texte écrit pour 

    http://atelierecrituretreizealadouzaine.blogspot.be/

    avec les 13 mots imposés suivants:
    1 cavalcade 2 touche 3 hiver 4 lanière 5 sempiternel 6 écorce 7 échelle 8 frite 9 anaphore 10 chêne 11 passoire 12 verre et le treizième pour le thème : 
    blanc 

    Titre emprunté à Lode Zielens, Moeder waarom leven we? Maman, pourquoi vivons-nous?

  • V comme viril

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    La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Au bureau, elle se montrait très familière et exubérante avec tout le monde, même avec lui, le dernier venu. 

    - Ah! lui crie-t-elle ce jour-là de sa belle voix grave, regarde vite dans ma nuque! Il n'y aurait pas une petite bête, là? Ou une piqûre de moustique? Une araignée? Vite! 

    Elle trépigne d'impatience et rejette d'un geste vif sa longue chevelure auburn pour dégager ses épaules et montrer le large décolleté qu'elle a dans le dos. 

    Aurélien est pris de court. Veut-on lui faire une blague, pour son premier jour de bureau? Ou cette femme se conduit-elle toujours comme ça, en représentation théâtrale? 

    Les deux autres collègues de l'open space fixent leur écran, ne s'occupent apparemment de rien d'autre, et surtout pas de Bérénice. Aurélien ne voit rien de suspect sur la peau de cette femme, la seule chose qu'il remarque, c'est qu'elle a les épaules fort larges et la nuque épaisse. 

    Puis il voit sa main, cette main qui retient la magnifique chevelure. 

    C'est une main d'homme. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio qui imposait d'utiliser l'incipit de ce roman d'Aragon.

  • U comme une fois...

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    3

    C'est à une petite fête de famille que ça s'est produit une première fois. Enfants et petits-enfants étaient réunis pour un anniversaire et Tobie chien, allez savoir pourquoi, a grogné et montré les dents. Son maître a supposé qu'il y avait une bonne raison, une solide explication, une parfaite justification... mais sous la pression familiale, il l'a tout de même enfermé dans la grande cage où Tobie chien passe ses nuits et ses quelques moments de solitude pensive et alerte. 

    Un des petits-enfants lui avait-il tiré la queue ou l'oreille? Marché sur une patte? S'était-il senti agressé? Les enfants criaient leur innocence, non! NON! Ils n'avaient rien fait! RIEN! Et les adultes, comme d'habitude à ce genre de réunion festive, n'avaient rien vu, rien soupçonné, trop occupés par les verres et les assiettes à remplir et à vider, les conversations diverses à mener, les allers et retours à la cuisine et à s'extasier sur la petite dernière encore au berceau. 

    *** 

    écrit pour le Marathon d'écriture 2018 

    photo de juillet 2011 

    Tobie chien n'a pas encore sa taille adulte

  • T comme Tobie chien

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    1

    Quand Tobie chien est arrivé chez eux, il aimait tout le monde: son maître, l'épouse du maître, les quatre enfants du maître, les beaux-enfants, les petits-enfants, les amis de passage, les voisins, les promeneurs du dimanche et même le facteur.

    Il saluait tout le monde de joyeux jappements et de gambades incontrôlées, heureux d'être là et d'annoncer à tous son allégresse.

    Puis son maître l'a emmené au dressage. Oh! Rien de bien méchant! Il lui a appris à obéir au doigt et à l’œil – à la voix, plutôt – assis, couché, attends, pas touche, viens... Tobie chien a tout appris avec facilité et bonheur. Son maître était visiblement content et fier de lui, alors lui aussi. Il s'asseyait, se couchait, attendait, rapportait, l'arrière-train tout frétillant de plaisir et d'impatience contenue. Il se promenait sans tirer sur sa laisse, ne sautait plus sur les gens pour leur lécher la figure, refusait les friandises les plus alléchantes aussi longtemps que le maître n'avait pas donné son assentiment.

    Un modèle de chien.

    2

    Le maître étant un grand sportif, Tobie chien se fait un devoir de l'imiter: ils font ensemble leur jogging du soir, à travers prés et bois, rentrent crasseux et très satisfaits l'un de l'autre. A tous ses visiteurs et familiers, le maître fait palper avec fierté la fine musculature de Tobie chien, en ajoutant chaque fois les mots "pas un gramme de graisse! Rien que du muscle!" et les visiteurs s'extasient comme il se doit. Au bout de quelques mois, Tobie chien avait sa taille adulte et ne se souvenait pas qu'il était né ailleurs: il avait trouvé son royaume. 

    *** 

    écrit pour le Marathon d'écriture 2018 

    photo d'avril 2012 

    Tobie chien reste assis à la demande

  • Stupeur et tremblements

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    Je ne sais pas si vous aurez le courage de lire toute cette lettre ouverte, signée par des profs de lycée. Je l'ai fait, avec une stupeur grandissante. Le titre déjà m'avait choquée: "Sélection à l'université: Pire que le tirage au sort.

    Puisse un tel système - ni le précédent, ni celui qui est prévu pour lui donner suite - ne jamais arriver en Belgique! 

    *** 

    Nous, professeurs de lycée, sommes confrontés aujourd’hui aux côtés de nos élèves au nouveau système ParcourSup censé garantir l’accès au post-bac pour les élèves de Terminale. L’État a prétendu par la voix de Jean-Michel Blanquer, Frédérique Vidal et Emmanuel Macron que ce système permettrait de remédier à l’injustice flagrante qui avait ému l’opinion l’an dernier : la sélection arbitraire des bacheliers par tirage au sort. En vérité, cette nouvelle fake news étatique est là pour cacher l’absence flagrante de toute politique de création de postes dans le Supérieur et de construction de nouvelles universités qui, de fait, prive un grand nombre d’élèves de toute poursuite d’études. C’est ainsi, au bas mot, l’équivalent de dix Universités qu’il faudrait créer pour accueillir dignement les élèves.

    Nous constatons aujourd’hui que le nouveau système ParcourSup propose une sélection encore plus injuste que ce tirage au sort pourtant si décrié. En effet, cette sélection va s’opérer à partir des pires préjugés sociaux. Un premier écrémage s’est déjà effectué sur la base d’une intimidation et d’une autocensure des élèves qui manquent d’un capital culturel que ne peut malheureusement pas leur donner l’école : comment répondre sans l’arrogance et sans l’aplomb qui sont le privilège des privilégiés à des questions qui demandent notamment ce que l’on sera dans 10 ans quand on n’a parfois pas même 18 ans ? Comment compléter pour chacun des 10 vœux, en prépa comme dans la moindre des licences, le dossier exigé comprenant un CV, une lettre de motivation de 300 signes, des justificatifs d’une activité socialement valorisable (BAFA, délégué de classe, porte-drapeau, clubs sportifs, etc.) ? Cette exigence a d’ailleurs favorisé l’apparition de petites entreprises hautement lucratives et cyniques qui se proposent, en échange de la somme de 320 euros, de monter, mener et boucler un dossier aussi titanesque. Qui, plus trivialement, dispose des moyens matériels nécessaires et des réseaux pour le finaliser (scanner pour restituer copie des bulletins et autres lettres de recommandation glanées ici ou là auprès de connaissances plus ou moins haut placées et incidemment valorisantes) ?

    Pour ceux qui auraient franchi avec succès cette première étape, dont la discrimination sociale et territoriale ne fait pas grand mystère, vient à présent le moment de l’examen des dossiers par les établissements du Supérieur. C’est maintenant grâce à nos collègues universitaires que nous sommes informés de la monstruosité absolue de la sélection et de ses modalités. Effectivement, étant donné qu’aucun moyen supplémentaire humain n’a été alloué, la simple lecture et consultation des dossiers dûment complétés s’avèrent impossibles. Ainsi ceux-ci nous ont appris qu’aurait été mis à disposition un algorithme applicable sur les bulletins de notes des élèves qui permet leur pondération en fonction des établissements d’origine. Ainsi pour prendre l’exemple de la région parisienne, une note 14/20 obtenue dans un lycée du 93 vaudrait 12 alors que la même note obtenue dans un grand lycée parisien vaudrait 18. La chose est aisée à croire car, en l’état de pénurie de moyens, comment ne pas réinstaurer un arbitraire en sélectionnant sur la dernière réalité objective, la terrible inégalité sociale et territoriale ? Comme nous l’ont dit certains élèves conscients de ce que toute leur classe d’âge allait être sacrifiée, « c’est pire que le tirage au sort » qui, de fait, leur laissait la chance de la chance.

    Partant, l’unique problème qui devrait préoccuper les professeurs tant du lycée que de l’université, c’est de trouver les moyens pratiques de ne pas collaborer à cette vaste entreprise, proprement dégueulasse, de numérisation des inégalités. Nous appelons tous les professeurs de lycée à renseigner la « Fiche Avenir », cette antiphrase, en garantissant un avis favorable et des items positifs à chacun de leurs élèves pour que ce ne soit pas avec notre aval que tout avenir leur soit purement et simplement nié. Nous appelons chacun à participer au mouvement de grève et de manifestation et à lever des actions pour empêcher la mise en place de ce système qui, sous couvert de modernisation et de nouveauté, va nous faire retourner au 19e siècle sinon à l’Ancien Régime. C’est pourquoi, à l’instar de ces prisonniers condamnés à de longues peines, ou mis à l’isolement qui, l’année du 35e anniversaire de l’abolition de la peine de mort, réclamaient qu’on leur « rende la guillotine », nous réclamons qu’on nous rende le tirage au sort. Ou alors qu’on construise de nouvelles universités et de nouveaux lycées. À moins qu’avec le retour du 19ème siècle n’arrive aussi la révolution, qui mettra à bas l’ensemble de l’ordre social actuel. 

    photo et article chez Diacritik

  • 22 rencontres (6bis)

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    Madame a toujours enseigné aux "grands" de seize à dix-huit ans, sauf quelques exceptions ici et là, dues à d'obscures raisons de préséance et d'ancienneté, puisqu'au fil des diverses fusions d'établissements, comme par hasard, Madame restait la plus jeune. 

    L'année où un collègue de FLE est devenu directeur, Madame a pu reprendre tous les "grands" élèves, de sorte qu'une de ses classes a eu l'immense joie de l'avoir pour prof de FLE pendant quatre années consécutives. 

    C'est dire que si ces élèves-là ne maîtrisent pas bien le français, on sait vers qui pointer le doigt! 

    Ils ont trente-cinq ans aujourd'hui, beaucoup sont mariés et parents à leur tour. Trois d'entre eux sont devenus des collègues de Madame et L*-la-rebelle est devenue géomètre. La semaine dernière, L* demande à Madame: 

    - Vous vous souvenez de Cindy?

    Par miracle, les souvenirs affluent très vite: oui bien sûr! Cindy, celle qui était passionnée par les dauphins. Celle qui un jour est venue voir Madame pour lui demander si elle croyait réalisable son souhait d'aller étudier la biologie marine dans une université française. 

    N'hésite pas! lui a dit Madame. Ton niveau en français est excellent! 

    C'est depuis lors que Madame sait tout sur le Delf et le DALFCindy et Madame ont longuement préparé ce merveilleux projet, comparé Brest et Toulon, c'est Brest qui a été choisi. 

    Cindy a merveilleusement bien réussi ses études et réalisé son rêve, devenir une spécialiste des mammifères marins. Plus beau encore, peut-être: elle a trouvé du travail à l'île Maurice, où elle s'est installée. 

    - Je me souviens très bien de Cindy, répond Madame à L*, de ses grandes lunettes et de sa longue tresse dans le dos... 

    - Elle voulait qu'on vous prévienne, dit Loes. Elle est décédée. 

    *** 

    Et bien ça, voyez-vous, ça file un fameux coup à Madame, qui aime ses élèves et ne veut pas qu'un seul d'entre eux meure avant elle.

     

     

     

  • R comme Routard

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    Amis français, si le Routard Allemagne 2012 dit vrai, arrêtez de lire. 

    tongue-out 

    *** 

    Contrairement à ce que l'on croit souvent, les Allemands ne manquent pas d'humour. En revanche, s'il est une chose dont ils manquent certainement, c'est de détachement face à la vie; car leur soif d'absolu les empêche de plaisanter sur les événements graves. 

    Si les Britanniques, eux, mettent un point d'honneur à tourner en dérision les avatars les plus dramatiques, leur manière d'en sourire laisse les Allemands en général très mal à l'aise, tout comme, dans un autre registre, les Français sont d'une susceptibilité maladive et incapables de se moquer d'eux-mêmes.

    Guide du Routard Allemagne 2012, page 84. 

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    Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi j'ai été fort déçue de lire dans le Routard ce ramassis de clichés et de généralisations. 

    Ici et là on retrouve tout de même la note d'humour qui me faisait me délecter de cette lecture autrefois: 

     

    Ne vous ruez pas sur la première Allemande qu'on vous présente en l'embrassant sur les deux joues comme si vous la connaissiez depuis toujours. Calmez vos ardeurs et serrez-lui la main. En Allemagne, on n'embrasse que les personnes que l'on connaît bien. 

    Voilà pourquoi le président Sarkozy a rapidement tapé sur les nerfs d'Angela Merkel en la traitant comme une vieille copine que l'on peut embrasser à tout bout de champ dans le cou en lui triturant les avant-bras. 

    Guide du Routard Allemagne 2012, page 86.

     

     

  • 20 miracles de la nature (11)

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    L'eau avale une grande tache de soleil 

    et un peu plus loin 

    elle recrache de la lumière 

    sous forme de pluie d'arbres et de sapins 

    d'un blanc très pur 

    *** 

    photo prise à Ostende en février 2018

  • Et au troisième, il y a quoi?

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    Quand elle a vu l'affiche jaune chez le notaire, la photo - pourtant de mauvaise qualité - a tout de suite attiré son attention: une maison de l'entre-deux-guerres, située dans un des beaux quartiers, vraiment pas chère... Peut-être une opportunité à saisir. Des mois déjà qu'elle cherche, hésite, compare... 

    A l'étude, une des nombreuses secrétaires lui a remis un pesant trousseau de clés. Non, personne ici n'a le temps de l'accompagner, et de toute façon on lui fait confiance. Juste penser à bien refermer la porte en partant. 

    La maison lui a plu tout de suite. Son charme vieillot, ses parquets ayant vécu, ses couleurs fanées. Elle s'y voit déjà. Peut-être juste repeindre en blanc les plafonds et leurs stucs... Au premier, une antique salle de bains avec la baignoire à pattes de lion et le grand lavabo carré, au second encore deux chambres spacieuses... 

    Tiens, il y a un troisième étage? Toutes les portes sont fermées à clé mais celles du trousseau reçu à l'étude n'y entrent pas. Elle sourit des pensées frivoles qui lui viennent, des envies enfantines de pièces encombrées de vieilles malles aux trésors, de bahuts anciens lui révélant leurs merveilles cachées depuis bientôt un siècle... 

    De retour chez le notaire, qu'elle a finalement pu coincer entre deux rendez-vous, elle ne cache pas son enthousiasme. 

    - Et au troisième, demande-t-elle avec de l'excitation dans la voix, il y a quoi dans ces pièces fermées à clé? 

    - Au troisième? fait-il éberlué. Mais il n'y a pas de troisième étage dans cette maison! Vous le voyez bien sur la photo, d'ailleurs. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio qui nous demandait "simplement d'écrire, à partir de la toile du jour, une histoire un peu, beaucoup, passionnément ... ONIRIQUE,  ÉTRANGE, MYSTÉRIEUSE...

  • P comme Proust

    amitié,lecture,littérature,proust

    Vers la fin de sa vie, Marcel Proust se faisait apporter dans le bordel pour hommes où il avait ses habitudes des rats qu'il s'amusait à tuer en les transperçant lentement à travers les barreaux de leur cage à l'aide de ces longues aiguilles à chapeaux comme en portaient les femmes à son époque (imaginer leur éclat métallique gris bleu, leurs têtes faites de cabochons de jais à facettes). Proust semblait éprouver un grand plaisir à leurs cris en même temps qu'au spectacle de leurs soubresauts et de leurs agonies.

    Claude Simon, Le jardin des plantes, éd. de Minuit, 1997, p.106 - lire les premières pages ici

    *** 

    voilà un aspect de Marcel qui m'était inconnu et je me demande si Claude Simon, dont l'oeuvre présente tant de points communs avec la Recherche, a un but en nous la racontant... 

    *** 

    spéciale dédicace à Walrus qui a dit ici même que les allusions à Marcel lui faisaient plaisir tongue-out

  • O comme Ostende

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    Quand ses copains de comptoir lui demandent pourquoi il arpente la plage de si bon matin, jour après jour, avec son détecteur à métaux qui ne détecte jamais que quelques détritus rouillés, il répond que c'est l'humeur acariâtre de son épouse qui le chasse de chez lui. 

    Eux, ça les fait bien rire. Pas lui. D'ailleurs son propre fils lui répète assez souvent qu'il ne pourrait dire, entre son père et sa mère, lequel est le plus grincheux. Il y a des gens comme ça, qui ne se sentent bien que quand ils peuvent bougonner. 

    Ce ne sont d'ailleurs pas les causes d'acrimonie qui manquent, se dit-il ce matin-là au moment où son appareil se met à sérieusement disjoncter. 

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    - Rogntudjû! s'écrie-t-il. Qui c'est qui est venu mettre ce bordel sur MA plage? 

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    photos prises à Ostende en février 2018 

    texte pour le défi du samedi: A comme atrabilaire

  • N comme natura, nature et naturel

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    Le narrateur est un homme de soixante ans qui vivote en vendant l'été aux touristes les quelques oeuvres qu'il fabrique l'hiver à l'aide de pierres et de morceaux de bois qu'il trouve dans la montagne. Dans sa jeunesse, il a suivi une formation d'artiste, de sculpteur. 

    La montagne, il la connaît par cœur. Lui et deux autres villageois servent de passeurs à des réfugiés jusqu'au moment où l'un d'eux, devenu écrivain à succès, fait de cet homme humble et discret un héros: dans une interview, il raconte son parcours de réfugié et révèle que ce passeur qui l'a aidé, a pour habitude, après avoir guidé des réfugiés, de leur restituer la somme qu'ils ont payée pour le voyage. 

    Malheureusement, cette révélation, qui lui fait une belle publicité partout ailleurs, lui rend la vie impossible dans son village, qu'il est contraint de quitter. 

    C'est ainsi qu'il arrive sur la côte napolitaine où, après avoir proposé ses services de sculpteur-restaurateur dans plusieurs églises et chapelles, il reçoit finalement la tâche de rendre à un Jésus crucifié sa nudité d'origine. 

    *** 

    C'est donc là, à la page 26, que le sens du titre "nature exposée" est expliqué: 

    "Come puoi vedere, si tratta di un'opera degna di un maestro del Rinascimento. Oggi la Chiesa vuole recuperare l'originale. Si tratta di rimuovere il panneggio." 

    Osservo la copertura in pietra diversa, sembra ben ancorata sui fianchi e sulla nudità. Gli dico che a rimuovere, si danneggia inevitabilmente la natura. 

    "Che natura?" 

    La natura, il sesso, dalle parti mie la nudità di uomini e di donne la chiamamo così. 

    Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, p.26-27

    *** 

    source de la photo et infos sur le site de la Feltrinelli 

    traduction française chez Gallimard

    "Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la Renaissance. Aujourd’hui, l’Église veut récupérer l’original. Il faut enlever le drapé." 

    J’observe la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis que si on l'enlève, on va forcément endommager la nature. 

    "Quelle nature?" 

    La nature, le sexe, par chez moi la nudité des hommes et des femmes on l'appelle comme ça. 

    (traduction de l'Adrienne) 

    Pour lire les premières pages en français, c'est ici

    *** 

    C'est alors que je me suis souvenue que dans notre dialecte flamand aussi, on emploie ce mot-là - mais par dérision - pour la nudité: "zijn naturel" comme synonyme humoristique pour "naakt" (donc nu)

  • M comme mulattica

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    Un début curieux, et qui a infiniment intéressé, c'est celui de M. Bridgetower, jeune Nègre des Colonies, qui a joué plusieurs concertos de violon avec une netteté, une facilité, une exécution et même une sensibilité qu'il est bien rare de rencontrer dans un âge si tendre (il n'a pas dix ans). Son talent, aussi vrai que précoce, est une des meilleures réponses que l'on puisse faire aux Philosophes qui veulent priver ceux de sa Nation et de sa couleur, de la faculté de se distinguer dans les Arts. 

    Le Mercure de France, avril 1789. 

    Cet enfant de neuf ans, George Bridgewater, vient de donner un premier concert à Paris, aux Tuileries. Emmanuel Dongala retrace sa carrière à partir de ce moment-là jusqu'à celui de la rupture avec Beethoven, à Vienne, en 1803. 

    Ce récit, nous dit l'auteur dans ses remerciements en fin d'ouvrage, "est une fiction fondée sur des faits réels". En effet, quelques documents et témoignages d'époque attestent des voyages, des rencontres, de la carrière aussi brillante que précoce du violoniste et compositeur George Bridgewater. Emmanuel Dongala a donc, pourrait-on dire, "rempli les trous" par la fiction qu'il a imaginée pour nous parler de ce jeune homme mais surtout de tout ce qui est en train de bouger dans la société de cette fin du 18e siècle, à commencer par la révolution française, et bien sûr la question de l'esclavage et du statut de l'homme noir. 

    "C'est un travail qui m'a pris plusieurs années pendant lesquelles non seulement j'ai suivi des cours d'histoire de la musique, j'ai consulté de nombreux ouvrages, documents et articles, je suis allé à de nombreux concerts, mais j'ai aussi visité les sites importants d'Eisenstadt, de Vienne, de Londres et de Paris où se déroule l'histoire." 

    Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017, Remerciements, p.333. 

    Ce sont probablement ces longues études et nombreuses recherches qui se trouvent à l'origine de quelques longueurs fort didactiques et superflues, ou même carrément invraisemblables, comme cette petite servante d'auberge qui explique à George comment on procède à l'époque pour laver le linge: 

    Ce n'est pas un travail de tout repos: entasser le linge sale dans d'énormes baquets en bois, le recouvrir d'une toile sur laquelle on répand de la cendre préalablement tamisée, puis jeter par-dessus cette toile des chaudronnées d'eau bouillante et attendre ensuite que cette eau filtre lentement à travers le tissu poreux et imprègne le linge sale. [...] Et le lendemain, sortir le linge détrempé des baquets, le charger sur une brouette et transporter le lourd fardeau au lavoir. Une fois au lavoir, tremper ce linge sale dans des bacs de lavage, le battre et le frotter énergiquement sur les planches à laver, le retourner et le rincer plusieurs fois avant de l'essorer péniblement à la main. 

    Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017, p.139. 

    Mais que cet aspect didactique ne rebute pas le lecteur et qu'il le prenne comme une garantie que tout le reste a été également fouillé et vérifié, à commencer par les nombreuses rencontres parisiennes: Olympe de Gouges, Condorcet, Jefferson, Desmoulins, Lavoisier. 

    Bref, une belle histoire, un beau destin d'artiste et cette découverte, pour moi, que la fameuse Sonate numéro 9 dédicacée à Kreutzer l'avait été, au départ, à George Bridgetown, "sonata mulattica composta per il mulatto Brischdauer, gran pazzo e compositore mulattico." Grand fou et compositeur mulâtre, écrit Beethoven en haut de la partition. 

    Fou toi-même tongue-out

     

  • L comme lettre 1

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    Chère Madame D

    Je pensais que j'avais oublié votre nom, mais voilà! Il m'est revenu au moment même où je vous écris.

    C'est vous qui m'avez appris à lire et à écrire: mon institutrice de première année primaire. Avez-vous vu comme j'étais impatiente de savoir? Tellement impatiente! Sans doute que non, j'étais probablement la plus timide, la plus effacée des petites filles. Mais toujours le regard tendu vers vous et l'oreille à l'écoute de toute parole tombant de vos lèvres expertes. Car on m'avait dit que vous étiez une excellente institutrice et que vous aviez choisi vous-même de rester, année après année, avec les petites qui ânonnaient leurs premières lettres.

    Je me souviens très bien de cette leçon initiale où nous avons appris trois voyelles. Je me souviens de la fierté avec laquelle j'ai annoncé à mon père, le soir, que je savais lire. Je me souviens qu'il s'est moqué de moi. Connaître trois lettres, ce n'était pas savoir lire. J'étais loin du but et j'en avais honte.

    Mais ça, vous n'en avez sûrement rien su. 

    *** 

    écrit pour le Marathon d'écriture 2018

  • K comme kot

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    C'est ici, dit la carissima nipotina, au numéro 14, que j'ai été en kot pendant toute la durée de mes éudes... 

    Des années heureuses, pleines de souvenirs qu'elle chérit et aime raconter, elle qui prétend n'avoir aucune mémoire. 

    Il y avait un toit plat à l'arrière, dit-elle, et la propriétaire nous interdisait d'y aller, parce qu'on l'abîmait et après il y avait des infiltrations d'eau... 

    Mais bien sûr, on s'y installait quand même, avec tables et chaises, et on y organisait des fêtes... 

    L'Adrienne se dit "pauvre kotmadam" mais se tait sagement, pendant que la nipotina, emportée par son récit, continue en riant: 

    Alors notre kotmadam a condamné la fenêtre qui donnait accès au toit, elle y a fait clouer des planches, mais tu penses bien, avec un kot plein d'étudiants ingénieurs en bâtiment, combien de temps ces planches y sont restées! On a tout arraché vite fait et les fêtes sur le toit ont continué. 

    Elle soupire de bonheur en l'évoquant. 

    Les fêtes qu'on organisait à notre kot étaient célèbres dans toute la ville... 

    L'Adrienne l'imagine aisément. 

    Je me demande bien, conclut la nipotina après un instant de réflexion, pourquoi depuis lors ce kot est à l'abandon... 

    La kotmadam, se dit l'Adrienne, a dû en avaler les clés de dépit et de découragement.

     

     

     

     

  • J comme journée ordinaire

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    Assise dans son fauteuil, elle attend la petite Lucie, comme chaque matin. 

    Aujourd'hui est un jour ordinaire, même si elle a 90 ans: personne ne sait que c'est son anniversaire, personne n'y pensera, même pas la petite Lucie qui vient lui faire sa toilette sept jours sur sept. 

    Elle l'aime bien, la petite Lucie. Enfin, petite, c'est une façon de parler, elle a une tête de plus, au moins. Mais elle est si jeune! si pétulante! Quand elle lui lave les pieds, quand elle la coiffe, quoi qu'elle fasse, avec de grands gestes de ses jolis bras, elle lui raconte sa vie. Sa petite vie de petite fille de 2018. 

    Ce matin, la petite Lucie a du retard. Peut-être à cause des trombes d'eau qui tombent du ciel. Ou peut-être parce qu'hier soir, elle est sortie tard avec son amoureux. 

    Le rideau de pluie lui en rappelle un autre, un autre jour d'anniversaire. Elle avait seize ans et pour la première fois on lui avait confié un courrier. A remettre à un inconnu qui descendrait du train et la reconnaîtrait à son chapeau rouge, à son manteau rouge. Elle s'était demandé si ce n'était pas un peu voyant mais elle a supposé que les chefs savaient ce qu'ils faisaient. Elle s'était sentie si fière de pouvoir participer enfin elle aussi à l'effort de guerre. En février 44, on était à un moment charnière mais on ne le savait pas. 

    Et les chefs avaient eu raison. Sous le rideau de pluie, elle était la seule à porter du rouge. La seule à ne pas s'abriter sous le préau, avec les autres voyageurs, ni sous un parapluie. Stoïquement, elle était restée là, toute détrempée. Jusqu'à ce qu'il l'aborde. 

    Elle le revoit venir vers elle en courant, elle ressent cette même émotion intense qui la submerge... 

    Il est temps que la petite Lucie arrive et l'égaye de ses petites histoires. Elle aspire à une journée ordinaire. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio que je remercie!

  • I comme interrogation amoureuse

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    "A quoi ressemble l'amour?" 

    demande la caravane peinte en noir. 

    "A un pic enneigé", 

    a répondu quelqu'un, 

    et des marqueurs blancs attendent l'inspiration d'autres passants. 

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    Une autre, entièrement recouverte de teddy beige, se déclare "Bureau de l'amour qu'on n'a pas oublié" 

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    Il y a aussi celle qui vous a "dans la peau", au soleil de février 

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    celle qui fourmille de souvenirs d'enfance 

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    et celle au message ambigu tongue-out 

    "il s'en est fallu de peu, tu aurais tout aussi bien pu ne pas exister" 

    *** 

    Ostende, week-end du 11 et 12 février 

    Liefde tussen de lijnen

     

  • H comme Himmel! mon zébu!

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    Après la pagaille

    Mon sniper, ce barjo au sourire si doux,
    Suivi d'un seul clébard qu'il aimait entre tout
    Pour sa queue en panache et pour sa couleur paille,
    Parcourait à vélo, un beau soir de pagaille,
    Le parking des limos sur qui tombait la nuit.
    Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
    Un PDG victime de banqueroute
    Ne sachant plus du tout comment gagner sa croûte,
    Râlait, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
    Et qui disait: "A l'aide! à l'aide par pitié!"
    Mon barge, ému, arrêta son vélo fidèle.
    Une gourde de rhum pendouillait à sa selle,
    Après un coup bien placé, c'est sans renâcler
    Que de la limo neuve on lui confia les clés.
    Le pauvre PDG, sans moyen de transport,
    Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
    Voulut se suicider en criant: "Caramba! "
    Il se rata mais une bagnole flamba.
    Ce n'était certainement pas un bon début.
    "Je te laisserai mon vélo", dit mon zébu. 

    *** 

    idée de Jean Tardieu, Un mot pour un autre  ici 

    poème de Victor Hugo ici 

    pour le Défi du Samedi, Z comme zébu. 

    jeu,défi,pastiche,parodie,poème,poésie,hugo

  • G comme grand nettoyage

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    Quand l'Adrienne est venue s'installer dans sa petite maison en ville, il y a quatre ans, elle a décidé d'être très vigilante sur l'ordre et la propreté. Fini, le bureau encombré de paperasses. Fini, le grenier rempli de trucs dont on n'a apparemment pas l'utilité, puisqu'on peut les y laisser vingt ans sans y toucher. Fini le livre perdu parce qu'on ne sait plus à qui on l'a prêté. 

    Or, vous qui connaissez l'Adrienne, vous savez ce qu'il en est cool 

    Le grand atlas routier Michelin Italie a mystérieusement disparu, le grenier se remplit même de boites vides, en vue du prochain déménagement, on n'est jamais assez prévoyant tongue-out et le bureau est ce qu'il a toujours été. 

    Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été initiée, dès son plus jeune âge, à l'ordre et à la propreté: la mère de l'Adrienne n'a pas eu besoin de ce genre de posters pour être convaincue qu'on ne mettait jamais assez tôt la loque à poussières dans les mains d'une fille. 

    Mais il faut croire que comme pour la soupe, le dégoût de ce qui a été durement imposé lui est resté... à cette sacrée tête de mule! 

    *** 

    L'image est d'une amie italienne sur fb 

    Pour l'âge de 2 à 3 ans, on dit que l'enfant peut ranger ses jouets, mettre la table (apparecchiare), enlever les poussières (spolverare) et mettre les vêtements sales dans le panier à linge. 

    A six-sept ans, il peut balayer (spazzare), vider le lave-vaisselle, plier les serviettes éponge, préparer une salade, ranger les chaussettes. 

  • F comme fluide magique

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    Il y a des élèves qui confondent Madame avec le père Noël. Ainsi Helena, qui tient à tester de temps en temps les super-pouvoirs dont Madame dispose.  

    J'ai un problème, lui explique-t-elle, la semaine prochaine je vais suivre un stage de langue, je pars déjà samedi et je ne rentre que dimanche soir, or pour la semaine d'après les vacances on a des tests tous les jours: comment je vais faire pour les étudier? 

    prof, école, élèves

    Souvent aussi les parents croient que Madame a des super-pouvoirs, comme ce père qui a déclaré sans rire "Mon fils ne travaille pas pour l'école, que comptez-vous y faire?". Ou cet autre, qui voudrait que ce soit Madame qui interdise à son fils de passer tout son temps à des jeux en réseaux. 

    Bref, il faudrait ajouter un dixième profil à ceux qui ont été illustrés et testés lors de la dernière réunion du personnel, à la mi-janvier: 

     " le faiseur de miracles "

  • 7 hirondelles

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    Dans le couloir qui donne accès au bâtiment réservé à l'école primaire, sept hirondelles annoncent le printemps. 

    Leur nombre élevé n'a pas suffi tongue-out 

    D'ailleurs je leur conseillerais de rester encore un peu au chaud dans le sud, il fait -4° ce matin...

  • E comme expérience

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    Tintin et le capitaine Haddock examinent l'engin d'un air perplexe pendant que le professeur Tournesol procède à quelques dernières vérifications, quelques ultimes calculs. 

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    Tintin est prêt à la manoeuvre mais le capitaine exprime quelques doutes. Là, là il a vu quelque chose de bizarre. Mais faites attention, Capitaine! lui dit le professeur Tournesol. Vous avez mis le pied sur le dispositif! 

    *** 

    Madame, de sa fenêtre du deuxième étage où elle est en train de tout préparer avant la venue de ses élèves, a vu partir la fusée... 

    tongue-out

  • D comme désuétude

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    Ses vastes connaissances tenaient à une passion qui occupait tous ses loisirs. Célibataire, Åke Leander habitait un petit appartement à Kungsholmen d'où il communiquait avec ses innombrables amis, qui formaient ensemble un réseau mondial de radioamateurs enthousiastes. [...] Une légende remontant à un passé lointain voulait que le Premier ministre de l'époque ait eu besoin de connaître, pour on ne sait quelle raison, l'état de la météo au mois d'octobre et de novembre sur Pitcairn Island - cette île du Pacifique où les marins du Bounty s'étaient mutinés contre le capitaine Bligh avant de mettre le feu au navire et de rester là pour toujours. Åke Leander avait pu communiquer l'information au Premier ministre dès le lendemain. 

    Henning Mankell, L'homme inquiet, Seuil policiers, 2010, Prologue (p.10) 

    Comme il est loin de nous, déjà, le temps où on avait besoin des postes CB de nos radioamateurs pour avoir ce genre de renseignement. 

    Comme il est loin de nous aussi le temps où "dès le lendemain" était jugé le summum de la rapidité... 

    *** 

    pour passer de branché à ringard,
    le chemin devient de plus en plus court... 

    photo ci-dessus prise à Ostende en janvier 2018 

    une oeuvre de l'expo The Raft/Het Vlot

  • C comme chandeleur au château

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    Auguste le majordome et Angèle la femme de chambre se sentent en concurrence dans les faveurs de Madame. 

    Ils ne s'aiment pas, mais alors pas du tout!

    Pourtant Auguste trouve Angèle fort agréable à regarder, chignon impeccable, camée retenant un décolleté bien pudiquement fermé, tablier toujours irréprochablement blanc, mais Angèle le trouve plus snob que la plupart des invités de Madame, aux noms tellement plus ronflants que le sien, Auguste Quinquempoix!

    Tandis qu'il frise sa moustache Napoléon III, elle pouffe de rire mais elle ne le montre pas.

    Parfois, elle sourit avec douceur, alors il se méprend sur ses intentions, ses sentiments...

    Cependant, il lui a promis des crêpes, là sur le poêle à charbon de la buanderie, la pièce la plus chaude de l'office et surtout la plus intime; elle a accepté l'invitation comme ça, sur un coup de tête.

    Souvent, ils rient de la même chose au même moment, de tout et de rien, une maladresse, un bon mot, une connivence naissante.

    Surtout lorsqu'elle le regarde en pleine action et qu'il se brûle les doigts, la main, à la lourde poêle en métal et à la flamme trop vive.

    Mais, en fait, ils attendent tous deux le bon moment pour utiliser l'arme du crime...

    L'arme d'Angèle? Les longs ciseaux à la pointe effilée, accrochés à sa ceinture... 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio qui imposait la trame ci-dessous et n'autorisait que 15 verbes: 

    Sur cette heure délicieuse d'Alfred de Richemont, je vous propose un texte à trous. Il s'agit d'en trouver essentiellement les verbes (au nombre de  15) qui animeront votre histoire. Faites un récit comme il vous sied, humoristique, sombre, scientifique, philosophique, ésotérique, voire érotique !... Bien sûr, vous pouvez étoffer et compléter les phrases mais ne rajoutez pas de verbes.

     (X, personne 1) et ( Y, personne 2) ... 

    Ils ne ... 

    Pourtant X ... mais Y ....

    Tandis qu'il ... , elle ... mais elle ne ...

    Parfois, elle ... , alors il ... 

    Cependant, il... ; elle ...

    Souvent, ils...

    Surtout lorsqu'elle... et qu'il... 

    Mais, en fait, ils...

  • B comme Bruxelles ma belle

    Il paraît qu'il ne faisait que 2° cette nuit-là, entre une heure et trois heures du matin, pendant l'enregistrement de la chanson et le tournage de la vidéo ci-dessus. 

    Mais c'est bien joli, la gare Centrale la nuit... 

    et sur le site Bruxelles ma belle vous pourrez voir quantité d'autres artistes qui ont investi autant de lieux bruxellois différents.

  • Adrienne et Pablo

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    Quand les petits élèves de première année jouent à Picasso 

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    ils me feraient presque aimer le cubisme 

    cool 

    Une double feuille de papier journal, un bambou, de la peinture, une boite de conserve, du plâtre: 

    n'est-ce pas qu'elle a des idées géniales, ma collègue d'arts plastiques? 

  • Première musique de l'humanité

    Un matin de plein soleil, Théodore m'a fait venir dans ce joli salon, aux bonnes proportions, à peine assez grand pour la famille, où on ne pouvait surtout pas organiser de ces "petits concerts" qu'il avait en horreur: "Ecoute bien, Achille, je vais te faire entendre la première musique de l'humanité. On n'en a trouvé aucune qui soit plus ancienne. C'est l'hymne à Apollon de Delphes que j'ai déchiffré. Je ne suis pas fier de grand-chose, mais de cela, oui: j'ai pu faire écouter aux hommes les sons de la Grèce. Gabriel Fauré, il est un de nos amis, tu sais, a joué l'hymne, qu'il a arrangé, sur ce piano, tu n'étais pas là, tu devais avoir tes cours à Nice. Depuis j'en ai traduit un autre, mais il est moins beau, plus lent. Il y avait des erreurs dans l'inscription, j'ai eu tort de les corriger, c'était peu-être, après tout, les fantaisies de ce musicien de l'Antiquité dont on ne connaît pas le nom." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 218.  

     Cette histoire m'intéressait, je lui demandai comment il avait fait pour lire une musique si ancienne. Il m'expliqua qu'on ne savait pas pourquoi, dans l'inscription gravée, des lettres apparaissaient au-dessus de certaines lettres. Il avait compris que c'était la manière grecque de noter la musique, avant l'invention des partitions. On avait beaucoup écrit déjà sur le sujet, il avait abordé le problème avec un regard neuf et simple. J'étais fasciné. 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 219.  

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    J'écoutais s'élever chaque note, comme si on reconstruisait un temple devant moi: cette musique est belle, grave, pleine de mystère. Je la jouais à l'harmonica, la nuit, devant la mer. [...] Je trouvais une parenté entre ce rythme lent et les chants corses de mon enfance (...) 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 219.  

    Même le second hymne, je l'ai trouvé très beau, plus répétitif, plus lancinant, une danse rituelle, peut-être plus vrai. Fauré ne l'avait pas retouché. J'ai été un lecteur fervent de l'ouvrage de Théodore, La Musique grecque, qu'il estimait utile, disait-il avec un sourire malicieux, à deux sortes de gens: "Les musiciens qui savent un peu de grec et les hellénistes qui savent un peu de musique, deux catégories qui ne sont pas bien nombreuses." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 220.