écritoire

  • T comme toi je t'aimais

     fiction

    la photo vient d'ici: http://ecritoire-lise-genz.com/

    Toi, je t’aimais.

    Toi et ta petite salopette bleue dont la bretelle retombait toujours. Toi et tes T-shirts rayés qui étaient moins grands que mes mouchoirs à carreaux. Ceux dans lesquels je t’ai appris à te moucher le nez. Allez, souffle ! souffle ! je disais en perdant un peu patience. Et toi tu soufflais par la bouche au lieu du nez.

    Toi, je t’aimais. Tes cheveux si blonds et si fins, toujours mal coupés parce que ta mère refusait de t’emmener chez un vrai coiffeur. Alors ton grand-père te les coupait. Le menton tremblotant et la main peu sûre. Tu te souviens de ma colère quand tu as eu cette blessure à l’oreille ? C’est pépé en me coupant les cheveux, tu m’as dit. C’est ma faute, tu m’as dit. J’ai tourné la tête.

    Toi, je t’aimais. Je me souviens de ce jour-là, on marchait devant les autres, sur la plage. Je te forçais un peu, avec tes petites jambes, à suivre ma cadence, pour que les autres ne nous rattrapent pas. Tu ne te plaignais jamais. Ta menotte dans ma grosse paluche, c’était l’évidence même.

    Tu aurais dû être mon petit-fils à moi.

    2

    De toi j’ai tout aimé. Cette façon que tu avais de lever la tête et d’ouvrir de grands yeux. Tu ne posais pas de questions, tu me regardais. Alors je t’expliquais les choses, les marées, les coquillages, la couleur du ciel et le temps qu’il fera demain.

    J’ai aimé cette main dans la mienne et nos pas dans le sable. Nos silences aussi. Nous n’avions pas besoin de parler beaucoup pour nous comprendre.

    Le temps d’un été, j’ai tout aimé.

    Où es-tu maintenant ?

    3

    Après, je sais, tu m’as détesté. Et c’est normal. Tu avais tes raisons. Ou tu croyais les avoir. C’est normal. Tu m’as détesté pour ce que tu as cru voir et cru comprendre. Pour ce qu’on t’a raconté sur moi. J’imagine que ce n’était pas joli-joli. Tu étais bouleversé et tu m’as détesté, tu t’es cru trahi. C’est normal. Les circonstances aussi étaient contre moi. Et je ne me suis pas défendu. Ou plutôt, je n’ai pas essayé de me défendre.

    Un jour tu comprendras. Ça me suffit comme consolation. Je ne veux pas de revanche. Pas de deuxième chance.

    De toute façon, il est trop tard.

  • V comme voyant rouge

    Le voyant rouge

    Il regarde tourner le tambour de la machine. Derrière le hublot, les jeans sombres, le drap blanc, les slips, les serviettes, les T-shirts, les chaussettes, tout ça flotte dans une eau mousseuse, se mélange, se retourne, dans un ronron monotone. Il n’a pas la moindre idée du temps que ça prendra et n’a rien prévu, ni journal, ni magazine, ni musique.

    Quand il est arrivé là en début d’après-midi, il y avait déjà une dame assise sur un des sièges en plastique orange, lisant un épais volume pendant que deux machines tournaient. Il a été un peu gêné de déballer son linge sale. Elle lui a souri.

    - On s’y fait vite, vous savez.
    - Euh… à quoi ?
    - C’est votre première fois ?

    En fait, c’était même la première fois qu’il mettrait un lave-linge en route. Ça devait sauter aux yeux. Elle a posé son livre et s’est levée pour l’aider.

    - Vous avez bien lu les étiquettes ?
    - Les étiquettes ?
    - Oui, sur les vêtements. Pour savoir si on peut les laver, et à quelle température.

    Il s’est mis à tripoter ses chaussettes sales. D’étiquettes, point.

    - Pour les chaussettes, je vous conseillerais 30°. Pour les jeans aussi. Mais c’est mieux de les retourner.
    - Les retourner ?
    - Et puis de vider les poches, aussi. Tenez… On dirait qu’il y a une lettre dans celle-ci.

    C’est elle, finalement, qui a tout fait, la poudre à mettre, les boutons à tourner et à enfoncer. Un voyant rouge s’allume.

    - Voilà ! Vous appuyez là en fin de cycle pour l’ouverture de la porte. Vous saurez, la prochaine fois ? Sinon, il faut revenir le samedi à la même heure qu’aujourd’hui.

    ***

    Il regarde le hublot et ce voyant rouge. La pensée d’Alice le traverse, ses paroles prophétiques. Exactement ce qu’avait dit sa mère, quelques années auparavant. Elles ne s’aimaient pas, les deux femmes de sa vie, mais elles avaient tant de choses en commun. Non, il ne leur donnerait pas raison. Il saurait se débrouiller seul.

     

    Le regard fixé sur ce voyant rouge, avec dans les mains la lettre d’Artan, il a enfin pris sa décision. Plus rien ne le retient ici. Bientôt, il fixera un autre voyant rouge, celui d’un studio d’enregistrement londonien.

    ***

     

    fiction,jeu,écritoire

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    pour l'écritoire de Lise
    janvier 2014
    http://ecritoire-lise-genz.com/ 

  • Question existentielle aoûtienne

    c’est quoi exactement, AOUT,  pour vous ?

     https://ecritoire2012.wordpress.com/2013/08/02/ecrire-en-aout-sur-aout/

    Quand août commence, on n’est qu’à la moitié des congés scolaires, mais on a l’impression que déjà ils se terminent. Dans les magasins et les publicités toutes boîtes, les soldes de juillet ont laissé la place aux cahiers neufs, aux classeurs colorés et à toutes ces fournitures qu’il faut apparemment renouveler chaque année si on veut que les enfants réussissent à l’école.

    La saison avance et les jours raccourcissent. Les chants d’oiseaux qui nous réveillaient à cinq heures vingt en juillet débutent une bonne demi-heure plus tard dès que le mois d’août s’annonce. Fini aussi de profiter des derniers rayons à dix heures du soir. On rallume les lampes, les torches ou les bougies… et on se fait dévorer par les moustiques de plus en plus nombreux.

    Dans les champs, les moissons se terminent. Ce qui faisait dire à ma grand-mère, pour qui le verre était toujours à moitié vide, « de kouter is geschoren, de winter is geboren », ce qu’on pourrait traduire par « champs moissonnés, l’hiver est né ». Chaque fois nous hurlions pour la contredire : ‘Mais non ! on n’est qu’en août, tout de même ! Il est encore loin, l’hiver !’ Aujourd’hui, c’est nous qui proférons ces paroles.

    Nombreux sont ceux qui, dans le but de prolonger au maximum la sensation de vacances, organisent encore une escapade le plus tard possible dans la saison. De préférence juste avant de rentrer dans l’automne et la nouvelle année scolaire. Durant toute notre enfance, nous terminions l’été par un petit séjour à la côté belge. C’était un temps béni auquel nous aspirions tout le reste de l’année.

    Nous en avons encore la nostalgie, mon frère et moi… Trois semaines de camping en Ardèche en juillet, c’est formidable, mais le 15 août à Westende ! ah ! c’est incomparable ! Même le goût du pain de chez Vandenbussche nous revient en mémoire quand nous évoquons cette trêve bénie dans le cours un peu monotone des jours.

    Après Westende, nous étions prêts. Prêts à affronter les dix mois qui nous séparaient des prochaines grandes vacances. Avec un peu de chance, nous trouverions encore quelques grains de sable, des semaines plus tard, dans le repli d’une poche. Que nous prendrions bien soin d’y laisser à l’abri des lessivages, le plus longtemps possible.

    Nous n'avions pas besoin, nous, de fournitures scolaires neuves chaque année. Nous avions nos coquillages, nos fleurs en papier crépon et nos grains de sable.

     mer,écritoire,souvenir d'enfance,belgique


  • F comme Fiat

     FIAT VOLUNTAS TUA

    Nous avions tout juste 22 ans, le diplôme en poche et un contrat de travail pour le premier septembre. Il ne nous manquait plus qu’une chose : la bagnole pour les déplacements.

    Nous n’avions pas un sou vaillant, mais qu’à cela ne tienne : un beau-frère de l’Homme avait un copain qui avait un frère qui était carrossier. Spécialité : les voitures de seconde main. Il les retapait lui-même.

    - Un vrai pro ! nous a assuré le frère du copain du beau-frère.

    Et justement, ça tombait bien, il avait une occase en or – ou plutôt en vert d’eau – une petite Fiat qu’il était prêt à nous céder pour trois fois rien. Parce que c’était nous.

    - Les pneus sont neufs ! nous dit-il en nous la montrant comme un trophée.

    Elle ne payait pas de mine, avec son teint verdâtre et sans le moindre reste de brillance, mais c’était la seule que nous puissions nous permettre.

    - Tope-la ! On la prend !

    Et nous l’avons ramenée chez nous. Bichonnée, lessivée, pomponnée, lustrée, frottée : ses chromes rutilaient et sa couleur vaguement verte avait repris un peu de brillant.

    Une fois toutes les formalités accomplies, nous avons pris la route dans l’allégresse. Pour son maiden trip, nous lui ferions avaler une centaine de kilomètres d’autoroute.

    Entre Bruxelles et Louvain, l’Homme la pousse un peu et me regarde d’un air satisfait, conquérant : il n’y avait pas à dire, ces petites Fiat, ça gaze drôlement bien !

    Puis tout à coup son regard change et d’une voix altérée il me dit :

    - Je n’ai plus de contrôle !

    Nous avons juste pu nous laisser dériver vers une station-service qui par bonheur se trouvait au bon endroit.

    Nous étions passés à travers le châssis.

    ***

    texte écrit pour
    http://ecritoire2012.wordpress.com/2013/04/30/elle-et-moi-le-jeu-de-mai-est-ouvert/