élève

  • 22 rencontres (1bis)

    La première fois que Madame l'a revu après qu'il avait quitté les bancs de sa classe, il faisait du stop. Elle s'est arrêtée pour le prendre, bien sûr. 

    C'est alors qu'elle a remarqué qu'il était pieds nus. Il lui a dit de ne pas s'en inquiéter, ça avait un rapport avec le lieu d'où il venait - un camp scout - et non, il n'avait ni froid aux orteils ni mal à la plante des pieds. 

    La deuxième fois que Madame l'a revu, il a fait irruption dans son bureau des coordinatrices. Beaucoup d'années avaient passé, il s'était laissé pousser une barbe et travaillait comme éducateur. Il s'occupait d'enfants sourds et les aidait dans leur scolarisation. 

    En rentrant de vacances - Madame avait réussi l'exploit de ne presque pas penser à l'école, aux élèves ou aux anciens élèves pendant une quinzaine de jours - elle l'a revu au rayon des fruits et légumes du supermarché. 

    Devant l'étonnement de Madame quand il lui a annoncé qu'il suivait une formation de flic, il a déclaré: 

    - Je vais avoir 36 ans, tout de même! 

    Comme si ça avait un rapport avec sa nouvelle vocation... 

    prof, école, élève

    source de l'image 

    Quel dommage, se dit Madame depuis jeudi dernier, qu'un gars si doué pour l'accompagnement d'élèves en difficulté soit obligé de se chercher un autre boulot... Quelle perte pour l'enseignement, toutes ces restrictions budgétaires qui sous prétexte d'"inclusion" font entrer dans nos classes des enfants aux problématiques très diverses, sans aucun soutien approprié: que les enfants et les profs se débrouillent.

  • Z comme Zakaria

    Madame a une paire de collègues pour qui la radicalisation n'est pas un vain mot. 

    Aussi, quand Zakaria a décidé de se laisser pousser la barbe, n'ont-ils pas manqué de tirer à la sonnette d'alarme! 

    Ce qu'ils n'ont pas trouvé inquiétant, c'est que Joris et Hendrik, les meilleurs copains de Zakaria, arboraient fièrement le même genre de pilosité faciale. 

    *** 

    Madame a revu Zakaria la première semaine de juillet, dans la cour de l'école, en train d'aider à décharger un camion. 

    Il a terminé avec succès une deuxième année de formation comme prof d'anglais. Il est moniteur à la plaine de jeux et installait le matériel pour les enfants. 

    Sacré barbu! 

    DSCI5056.JPG

    pas de barbu sur cette photo de juin dernier mais un autre "radicalisé", qui n'avait pas apprécié qu'un prof dise du mal de l'islam... à la rentrée prochaine, il entame des études de droit, comme sa grande sœur, dont il est très fier.

  • 22 rencontres (22)

    Il était venu pour inscrire sa fille et visiblement il n'avait pas envie d'être là. Un grand mec dans la quarantaine sportive, menton carré, regard au loin et moue dédaigneuse: 

    - Quoi? ça va vraiment durer si longtemps que ça? 

    Il pensait qu'une inscription se faisait à la minute, juste un papier à signer. 

    - Vous voulez bien me suivre? sourit Madame. 

    Sa femme, sa gamine et lui s'installent autour d'une table où des tas de paperasses sont préparées: brochures informatives, feuilles diverses pour les formalités et autres dépliants. 

    Madame a reconnu le récalcitrant et voit que lui aussi commence à se rendre compte de quelque chose: 

    - Est-ce qu'il se pourrait, demande-t-il tout à coup au milieu des explications, que j'aie eu cours avec vous? 

    - Mais oui, ça se pourrait. 

    Il étale ses deux paumes bien à plat sur la table et dit: 

    - Ici, ici même j'ai passé des examens! 

    Et un grand sourire illumine enfin son visage, les souvenirs affluent d'un seul coup et il change radicalement d'attitude. 

    Ouf, se dit Madame, on va pouvoir inscrire cette petite dans la bonne humeur. 

    prof,école,élève

    il faisait partie de la fine équipe qui avait réussi à faire une exploration des sous-sols et des greniers

    tongue-out 

    mais ça, on n'en a pas parlé 

    cool

     

     

     

  • R comme Redwane

    "Le bonheur," dit Redwane, "c'est les oignons dans mon durum." 

    Je vous laisse méditer sur cette petite phrase et souhaite à tous mes compatriotes une excellente fête nationale! 

    21 juillet 2013 bis (93).JPG

    oui, on les aime et on les respecte, mais ça ne nous empêche pas de rigoler cool

  • K comme KKK

    K comme Kristien! (1) 

    Madame a eu ses fils en classe et l'a revue de temps en temps, à une expo ou un concert. Elles se sont découvert des goûts communs. Celui de la musique, par exemple. Alors quand un jour Madame a évoqué son regret de ne jamais avoir appris à jouer du piano, Kristien a mis en marche le plan A: Amener Madame à s'inscrire à l'Académie de musique. 

    K comme Kristien (2) 

    - Qui tu me recommandes comme prof de piano? 

    - Demande Kristien! a répondu Kristien. C'est elle la meilleure. 

    C'est ainsi que Madame a rajouté une Kristien à sa liste. 

    K comme Kristien (3) 

    Restait à trouver un piano. 

    - Pas de problème! s'exclame la troisième Kristien, une gentille collègue de Madame, j'en ai un qui ne sert à personne, je te le prête. 

    C'est ainsi que Madame a fait la connaissance de "son" Roland. 

    L'autre matin, le téléphone sonne (4) 

    - Je voudrais recommencer le piano, dit Kristien numéro 3. Mais ne t'inquiète pas, tu peux le garder, j'en ai un autre. Ce que je voudrais, c'est que tu m'aides à reprendre... 

    Là, Madame a bien rigolé: elle qui n'a fait qu'un an de piano devrait servir de prof à quelqu'un qui a suivi des cours pendant de nombreuses années? même si c'est il y a TROIS ans? 

    Bref, Kristien est venue chez Madame, s'est mise au piano, et au bout d'une demi-heure l'a refermé toute contente: 

    - Ça va aller, je pense! Merci! 

    Il y a tout de même des gens qui sont incroyables tongue-out 

     *** 

    (1) (2) (3) prononcer Christine, tout simplement 

    (4) GRAND événement dans la vie de Madame: tout le monde sait qu'elle déteste ça et communique avec elle par mail 

    DSCI5022.JPG

    piano décoré pour la fête de l'académie de ma ville, juin 2017

  • J comme Jasper

    D'abord, il y a eu Katia. Belle et compétente. 

    Puis, il y eu Jo. Beau brun ténébreux qui n'avait pas peur de s'investir à fond. 

    Après il y a eu Sara mais celle-là on préfère l'oublier. 

    Enfin, il y a eu Jasper. 

    Tout ça en deux ans, à peu près. La première est devenue directrice du centre PMS où elle travaillait, le second a cherché et trouvé un autre job, la troisième s'est fait renvoyer... et le dernier aura une nouvelle affectation en septembre prochain. 

    Parce que notre ministre de l'enseignement a encore trouvé un moyen de faire des économies et a rayé la présence d'auxiliaires (psychologue ou assistant social) dans nos écoles. Désormais, si on a besoin d'eux (!!!) il faudra prendre des rendez-vous, passer en conseil pour vérifier à qui il convient de confier le boulot et si tout va bien l'élève finira par être aidé. 

    Autant dire qu'on fera encore plus nous-mêmes. 

    Pourtant, on l'aimait bien, Jasper. Il disait tout ce qu'il pensait. 

    Par exemple: 

    - Tu as une drôle de façon de te nourrir! 

    (parce que Madame mange son plat froid à midi) 

    - Qu'est-ce qui te rend si heureuse? 

    (parce que Madame chante en entrant dans le bureau) 

    - Sans blague! tu es déjà si âgée? tu as presque l'âge de ma mère! 

    Bref, un mec sympa que tout le bureau des coordinatrices a rapidement adopté. 

    Il nous manquera. 

    prof,école,élève

    bientôt le navire enseignement devra naviguer tout seul: la pénurie de profs ne fait qu'augmenter, et nous avons plus de six places vacantes à pourvoir d'ici septembre...  

    (photo d'un jeu d'écriture sur www.zulma.fr)

     

  • Adrienne est choquée

    Hier, l'Adrienne était à l'enterrement d'une ancienne élève. Une jeune femme de 27 ans. L'église était bondée et bien qu'elle soit arrivée un gros quart d'heure à l'avance, elle a dû rester debout. Il y avait foule jusque dehors, sur le parvis. 

    Assises côte à côte sur toute une rangée, il y avait les meilleures amies du temps de l'école, accompagnées de leur conjoint. 

    Six personnes qui, pendant la cérémonie, tapotaient leur smartphone pour dire sur fb combien elles ont de la peine pour la pauvre Cynthia. 

    DSCI5063.JPG

    photo prise le 29 juin où dans le jardin tout desséché de l'Adrienne a poussé ce merveilleux pavot rose

  • Premier souvenir

    Madame a dans sa classe une jeune fille douée de cette sorte de mémoire dont, jusqu'à présent, elle croyait seule notre Amélie pourvue: la faculté de remonter en arrière jusqu'à ses 18 ou 24 mois. 

    La jeune fille en question se souvient que lorsqu'elle avait un peu moins de deux ans, profitant d'un moment d'inattention de sa maman, occupée à remplir le tambour de son lave-linge, elle a avalé le contenu d'un de ces jolis berlingots pour la lessive. 

    Elle se souvient qu'elle a été très, très malade. 

    Alors bien sûr, en voyant une consigne de Kaléidoplumes intitulée "le premier souvenir", c'est à elle que Madame a pensé. 

    A celle qui un jour, a vomi des bulles...

     

  • U comme une vie

    Elle était assise dans la rangée du milieu, du côté gauche. A seize ans, elle végétait: une présence physique mais pas vraiment mentale. Je suis nulle en français, disait-elle. Elle ne croyait pas qu'elle pouvait s'améliorer et n'en voyait pas l'utilité. 

    Ses parents avaient divorcé et ni le père, ni la mère, ne voulaient payer pour elle ni ne la désiraient dans leur nouvelle relation: elle se faisait accepter en étant leur servante. Grâce à des petits boulots, elle subvenait elle-même à tous ses besoins, scolarité, vêtements, même la nourriture. Pour ne pas avoir à leur demander des sous. 

    A l'oral de juin, elle a déclaré qu'elle misait sur son anglais, parce qu'elle en avait besoin pour correspondre avec un jeune africain. Vous ne connaîtrez peut-être pas, disait-elle, il est du Ghana. 

    Voyez comme le hasard fait bien les choses: Madame connaît très bien le Ghana, non pour y être allée, mais pour avoir hébergé des réfugiés ghanéens. C'est à partir de ce moment-là, sans doute, que tout a changé. Elle a accepté que Madame fasse venir son père pour un entretien. 

    L'année d'après, elle a fait des progrès fulgurants en français. Comme elle projetait de rejoindre l'ami africain l'été suivant, Madame lui a fait faire connaissance avec une représentante de la communauté africaine de sa ville, pensant qu'il valait mieux que ce soit une femme africaine qui mette la jeune fille en garde. Ce n'était pas inutile. 

    Elle a réussi son année scolaire, avait assez économisé pour se payer le voyage, a découvert le Ghana et ses habitants. Elle avait trouvé un but pour lequel se dévouer et avait décidé de devenir institutrice. Des soucis d'argent ont fait qu'elle n'a suivi qu'une courte formation d'aide-soignante: ainsi elle pouvait rapidement trouver un travail et un salaire. 

    Quand elle passait à vélo, elle s'arrêtait pour faire une causette. Maintenant que vous habitez en ville, disait-elle, je viendrai vous voir. 

    Depuis mercredi soir, son grand cœur généreux s'est arrêté de battre. 

  • 22 rencontres (21)

    C'est devant la porte close du bureau de poste que Madame l'a rencontrée. Bientôt quinze ans déjà qu'elle a été son élève, mais elle est de celles qu'on n'oublie pas. De celles dont le berceau se trouvait à la mauvaise place, père absent, mère au chômage obligée de quitter à la cloche de bois des logis de plus en plus misérables où elle vivait avec ses deux filles et deux énormes chiens. 

    Chaque fois qu'elles se rencontrent au hasard d'une rue, Madame s'arrête pour une conversation. C'est ainsi qu'elle a vu que l'histoire risquait de se répéter - à 19 ans, une petite fille lui est née, dont le père à son tour est "absent" - avec tout son chapelet de précarités. Arrêt des études après la professionnelle, alors qu'elle avait largement les capacités d'aller dans l'enseignement général et de continuer à étudier, divers petits boulots qui lui ont cassé le dos, problèmes de santé qui l'empêchent aujourd'hui de travailler à temps plein.

    Chaque fois, Madame admire son courage, sa ténacité, sa volonté de s'en sortir et surtout d'offrir une meilleure vie à sa fille.

    Elle vient de l'inscrire en première secondaire dans notre école. 

    Espérons qu'elle puisse y faire un joli parcours.  

    prof,école,élève

     

  • H comme horions (verbaux)

    Rivées à leur mini-clavier, à leur écran miniature, elles échangent des horions. De bonnes grosses baffes verbales qui font très mal. Qui laissent des traces. Qu'on peut photographier, envoyer à d'autres, conserver, montrer. Au petit ami, à d'autres copines: non mais tu as vu comment elle me traite? tu as vu ce qu'elle ose me dire? 

    Et chacun se jette dans la mêlée et donne à son tour quelques coups plus ou moins bas.  

    C'est un engrenage dont elles ne réussissent plus à sortir et qui dure depuis des semaines. 

    Alors que voulez-vous, Madame a fini par s'en mêler, au risque de se prendre quelques baffes elle aussi. 

    Pourtant la solution est simple: vous voulez vraiment que ça cesse? vous voulez vraiment vous réconcilier? alors éteignez vos smartphones et parlez-vous autour d'une table. Je veux même jouer les arbitres. 

    *** 

    le comble, c'est qu'au plus fort de la bataille elles avaient cours chez une collègue de psychologie: "comment régler les conflits? comment vivre ensemble dans la paix?"

  • G comme gym

    Il faisait 30° à l'ombre et ils avaient cours de gym. C'était le moment où le prof avait décidé de les faire courir: quatre fois le tour du domaine et du parc. Une course qui serait évaluée pour le dernier carnet de notes de l'année. 

    Par la fenêtre de son bureau des coordinatrices, Madame les regarde courir sous ce soleil de plomb. Parmi les meilleurs, en tête de course, il y a Nabil, Omar, Amine. Nabil est dans la classe de Madame et il est le meilleur en tout. 

    La dernière fois qu'ils ont mangé, c'était hier soir, vers 22.00 h. Ils ne se lèvent pas la nuit pour remanger avant l'aube, ça leur ferait une nuit trop courte et des journées d'école trop pénibles. 

    Ils courent sous le soleil. Ils sont toujours les meilleurs, à la course. Pas question de se laisser battre cette fois. 

    - Je me suis rincé la bouche au robinet, dit Nabil à Madame qui s'inquiète parce que malgré cette température et ces efforts, il n'a pas le droit de boire une goutte d'eau. 

    Combien de temps encore pourrons-nous faire comme si nous n'avions pas de musulmans dans nos écoles? 

    prof,école,élève

    photo prise en septembre 2013

     

  • B comme Bösendorfer

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    Madame ne comprend pas les nombreux collègues qui tiennent à tout prix à mettre beaucoup de kilomètres entre l'école et leur lieu d'habitation. Ou ceux qui vont expressément faire leurs courses dans la ville d'à côté, pour ne pas rencontrer d'élèves ou de parents d'élèves entre les rayons du supermarché. 

    Pour sa part, ce genre de rencontre lui fait toujours plaisir. 

    Ainsi, dernièrement, au secrétariat de l'académie de musique: 

    - Bonjour! je pourrais avoir la clé du local 217? 
    - Prenez plutôt celle du 219, dit Nora (qui détestait le français, la pauvre, les langues, ce n'était vraiment pas son truc), il y a un Bösendorfer! 

    Voilà comment Madame se la pète à tapoter les touches d'un instrument de luxe, alors qu'elle est tout juste capable de pianoter Boerendans (Rustic Dance) 

    Merci Nora cool

     

  • 22 rencontres (20)

    prof,école,élève,voyage

    Madame était tellement absorbée par le recensement de onze duveteux canetons qu'elle ne faisait pas du tout attention au cycliste qui arrivait. Elle ne s'est retournée pour le regarder qu'au moment où elle a entendu qu'il faisait crisser ses freins pour s'arrêter à sa hauteur. 

    - Bonjour! 

    Par bonheur, elle se souvenait de son nom. Elle se souvenait même de beaucoup, beaucoup de choses le concernant... En fait, il est un de ceux qu'elle aime particulièrement, un de ceux dont le berceau (etc voir le billet d'hier). 

    - Ça va? 

    Il allait bien et avait visiblement envie de le dire: il s'est marié un peu tard et malgré ses cheveux blancs, il a deux tout jeunes enfants. Il est toujours dans la police, où il est entré dès qu'il en a eu fini avec l'école secondaire. Quand on sort d'un berceau comme le sien, et qu'on ne peut ni ne veut imposer le coût d'études supérieures à ses parents, on choisit l'armée, la police, les chemins de fer..., bref on se bétonne une carrière. 

    - Je suis aussi guide de randonnées chez Joker, j'ai parcouru une bonne partie de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique du Nord et du Sud... Je suis parti à peu près trois mois dans l'année mais maintenant, avec les petites, ça devient plus difficile... 

    - Ah oui, bien sûr... dit Madame, qui admire qu'il ait trouvé ce moyen-là pour assouvir ses envies de voyages et de découverte du monde. 

    *** 

    Ce n'est que bien plus tard, en repensant à cette conversation, qu'elle s'est dit, tiens! dans la police aussi ils ont trois mois de vacances tongue-out 

    prof,école,élève,voyage

     autour du parc, les arbres préférés de Madame sont les majestueux hêtres rouges 

     

     

  • R comme révoltant

    Même au bout de trente-cinq ans dans le métier, c'est toujours aussi révoltant de constater que l'endroit où s'est trouvé le berceau de l'enfant détermine en majeure partie toute sa vie future. 

    A commencer par son orientation scolaire. 

    Révoltant et inacceptable de constater que les inégalités sociales ne sont ni effacées ni même nivelées ou compensées par l'école. 

    L'autre samedi, Madame a passé sa journée à inscrire de nouveaux élèves en secondaire. 

    Devinez de quels milieux proviennent ceux qui sont inscrits dans les filières fortes et ceux qui se retrouvent dans les filières les plus faibles. 

    C'est une injustice criante qui commence dès la maternelle. 

    Qui commence au berceau...

  • H comme histoire de ...

    C'est l'histoire d'un élève qui a une forme d'autisme.

    Il est convoqué chez le directeur après un conflit avec sa prof de biologie.

    Les voilà assis face à face dans le bureau du directeur.

    Celui-ci est assez énervé - l'école idéale, c'est une école sans élèves et sans parents d'élèves - alors il sermonne durement le garçon tout en cliquant sans arrêt son stylo à bille.

    - Vous voulez bien arrêter avec ce stylo? demande l'élève.

    ***

    Je vous laisse deviner la suite de l'histoire...

  • 7 points de litige

    - "Le langage d'autrui", dit la traductrice émérite, quelqu'un en a fait "andermans taal", mais c'est un peu vieux, comme mot. 

    - Ah! justement, rétorque l'auteur, en français aussi, 'autrui' appartient à une langue cultivée, ce n'est pas un mot usuel, donc oui, le traduire par un mot vieilli, ça me semble approprié. 

    - Pour les ordres donnés à l'enfant, dit-elle un peu plus tard, je préfère les injonctions qu'on fait généralement à nos propres enfants, on ne dit pas "on va manger", "we gaan eten", on dit "à table", "aan tafel!

    Mais en français aussi, se dit l'Adrienne, qui garde encore un peu ses réflexions pour elle. En français aussi beaucoup de gens crient "à taaaable" pour rameuter leur progéniture. Si l'auteur a choisi "on va manger", il a sans doute ses raisons. 

    - Ainsi, poursuit-elle, la "tranche de pain", je la traduis par "boterham". 

    Enfin un mot que l'auteur francophone comprend, il en est tout content: 

    - Ah oui! boterham! j'aime ce mot! ça veut dire tartine, non? 

    En effet, ça veut dire 'tartine'. C'est pourquoi, l'Adrienne l'a refusé: dans le livre, l'enfant autiste ne mange pas de tartine, il refuse le pain sur lequel on a tartiné quelque chose. Il mange donc 'une tranche de pain', een sneetje brood. Qu'à cela ne tienne, l'auteur applaudit la tartine. 

    - "Il désigne le frigo en geignant", continue la traductrice, quelqu'un a traduit 'geindre' par 'kreunen', mais ce mot-là pour moi est trop connoté sexuellement. 

    Autour de la table, on rigole en se demandant d'où elle tient ses connotations sexuelles. 

    - Pourtant, dit l'Adrienne, qui commence à s'énerver, c'est la seule traduction exacte. 

    Dans le but de rendre le texte fluide et aisément lisible, on ne traduira pas non plus littéralement 'obtempérer', on fera comme si l'auteur avait écrit 'obéir'. On laissera carrément tomber 'idiosyncrasique' puisqu'il y a déjà 'tout à fait personnel' et 'unique', qui veulent dire la même chose. 

    Enfin, on en arrive à ce qui intéresse le plus l'auteur, vu que c'est lui qui a choisi cet extrait-là plutôt qu'un autre: comment nous en sommes-nous sortis avec ce passage où il se laisse complètement aller et joue avec les allitérations? 'Les grouinements de goret qu'on égorge', par exemple? 

    - J'en ai fait avec le 'k', dit l'Adrienne, 'het gekrijs van een gekeeld varkentje'. Comme ça je peux continuer les 'k' dans la suite de la phrase 'het geklok van een kalkoen' pour 'un glouglou de dindon'. 

    Par contre, sa traduction 'de gaai in gulle eiken' a été barrée par la traductrice. L'Adrienne ne sait donc pas comment elle aurait dû traduire 'des chants de geais des chênes généreux'. 

     

  • C comme chorale

    La première mauvaise idée avait été de mettre la bonne vingtaine de chaises en un grand ovale qui remplissait toute la pièce. Ici et là des groupes se sont formés, des gens se connaissaient, étaient contents de papoter ensemble, de rigoler. A l'autre bout, assise derrière son piano portable, la dame qui avait consenti à nous apprendre des "chants révolutionnaires" ne réussissait pas à faire entendre sa voix. 

    Une autre avait été chargée de prendre des photocopies du chant qu'on apprendrait, malheureusement elle s'était trompée, elle avait cru en prendre vingt, il n'y en avait que dix. Vous regarderez à deux, nous dit-elle, sans se rendre compte que ce serait un nouveau prétexte à se dissiper et bavarder, ce que nous n'avons pas manqué de faire, ma voisine tenait à me raconter certaines choses sur elle et à savoir des choses sur moi. 

    De plus, le choix du chant avec son texte portugais suscitait toutes sortes de plaisanteries. Certains prétendaient ne pas vouloir chanter un texte dont ils ne comprenaient pas les paroles et voulaient qu'on les leur traduise, ce que personne n'était capable de faire, pas même ceux qui avaient choisi ce chant-là. On n'était pas d'accord non plus sur la bonne prononciation, alors deux ou trois personnes ont allumé leur smartphone pour nous la faire entendre. C'était le seul moment à peu près silencieux de toute la soirée...

    Après l'avoir entendue, quelques-uns ont déclaré que notre chef de chœur s'était trompée dans le rythme et ne respectait pas les pauses. Une dame s'est proposée pour battre la mesure à sa place. Chacun avait déjà oublié la bonne prononciation et chantait comme il voulait ou faisait lalala pendant que la pauvre chef de chœur tapotait son piano, complètement dépassée par ses "grands apprenants". 

    - On devrait se montrer un peu plus disciplinés, dis-je à une dame dont j'ai eu les deux fils en classe. 
    - Ah! fait-elle avec un geste du menton vers la chef de chœur, c'est à elle de nous dire de nous taire, c'est elle qui doit prendre la situation en main. 

    Je me suis demandé si c'était ça, l'esprit révolutionnaire... 

  • X c'est l'inconnu

    Il a déjà 19 ans et redouble sa sixième (1). Sans gloire et sans investissement personnel. 

    Il court le risque d'un nouvel échec cette année et donne l'impression de ne pas s'en faire. Tu as révisé pendant les vacances de Pâques? lui demande Madame. Non, il n'a rien fait. Il n'est même pas capable de dire à quoi il a passé cette quinzaine de jours. Dormir longtemps, fumer des joints, traînasser avec des copains, jouer à des jeux vidéo. Ce qu'il fait aussi tout le reste de l'année. Il habite à deux pas de l'école et cumule les retenues pour cause de retard. 

    Tu as une moyenne de 32% en maths, lui dit Madame, est-ce que tu as déjà demandé des explications à ton prof pour ce que tu ne comprends pas? des exercices supplémentaires? Non, dit-il, mais ce qu'on voit en ce moment comme matière, je le comprends bien. Donc le test de demain sera bon? demande Madame. Oui, certainement, dit-il. Sauf qu'il n'a pas encore commencé à l'étudier. Et le test d'économie de cet après-midi? Il ne l'a pas étudié chez lui hier soir, non, il a profité d'une heure d'étude ce matin, vu qu'une prof était en sortie scolaire avec une autre classe. (2) 

    Il ne sait pas ce qu'il fera l'an prochain. Je vais travailler un an, dit-il, pour payer mes études supérieures. Il est persuadé qu'il trouvera facilement. Il n'a pas encore commencé à chercher. 

    Il se traîne dans la vie au jour le jour en accumulant les mauvaises notes et Madame se demande comment elle va réussir à le faire bouger. 

    prof, école, élève

    il est sur cette photo prise le jour où les Terminales ont fêté leurs derniers 100 jours dans le secondaire - le flou est intentionnel, évidemment... 

    *** 

    (1) donc la Terminale dans le système français 

    (2) résultat: 35%

  • W comme wagon de train

    La petite Julie, c'est celle qui un jour a confié à Madame qu'elle n'avait pas les deux euros nécessaires pour payer le bus en vue d'une sortie scolaire avec le prof de géo. C'est celle dont les parents s'étaient tellement endettés, qu'on leur prélevait une grosse part de leur salaire, chaque mois. 

    La petite Julie, avec son corps d'enfant et ses grands yeux sombres, n'est pas devenue sage-femme comme elle en rêvait à 17 ans. Elle a finalement opté pour une embauche immédiate à la SNCB où elle a suivi une formation de conductrice de train. 

    C'est avec fierté qu'elle montre quelles grosses machines elle fait glisser sur leurs rails. J'espère, lui dit Madame, qu'un jour tu seras ma conductrice. Madame est drôlement fière de la petite Julie. 

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    photo prise à Ostende en ce mois d'avril
    cliquer pour voir en grand le slogan sur la locomotive 

    Mais la semaine dernière, c'est sur sa ligne qu'il y a eu un "accident", celui qui est la hantise de tout conducteur de train et qui en a déjà réduit plusieurs à quitter cet emploi: un suicide. 

    La petite Julie sait qu'un jour, peut-être, ce sera elle qui verra sa locomotive lancée à toute vitesse sur un corps humain, que ce sera elle qui voudra freiner et n'y arrivera pas à temps, que ce sera elle la cause involontaire d'un drame pour une famille. Que ce sera elle qui aura des cauchemars la nuit et une énorme appréhension chaque fois qu'elle sera dans sa machine. 

    Au lieu d'éprouver ce plaisir qu'elle a aujourd'hui à filer sur les rails, comme une grande. 

    *** 

    en 2016, les trains belges étaient à l'heure dans 89,2% des cas et la cause numéro 1 des retards est externe à la SNCB: il s'agit de "phénomènes externes au rail, comme des alertes à la bombe, des promeneurs le long des voies ou des heurts de personnes (accidents, suicides)." (source ici)

     

     

  • 22 rencontres (19)

    Quand un ancien élève s'affiche sur le Messenger de Madame, elle a toujours un sentiment un peu double: s'agira-t-il d'une demande d'aide, de participation à une enquête en vue de la thèse, d'une quelconque autre requête? ou s'agira-t-il d'une véritable bonne petite conversation, comme ça, juste pour le plaisir de prendre et de donner des nouvelles? 

    Avec Henri arrive l'inévitable troisième cas, quand on veut diviser le monde en deux catégories cool

    Henri reste l'élève friandise, même des années après avoir quitté les bancs de l'école. 

    Henri, c'est celui qui demande: 

    - Chère Madame, ça fait trop longtemps! Avez-vous de nouvelles passions? 

    Comme si Madame avait "de nouvelles passions" tous les trois mois tongue-out 

    Henri, c'est celui avec qui Madame rêve de l'abbaye de Thélème qu'ils vont créer un jour cool

    prof,école,élève

    illustration de Gustave Doré
    source de l'image ici

     

  • Stupeur et tremblements

    Le jeudi matin, avant le congé du carnaval, Madame est seule dans le bureau des coordinatrices quand une élève de Terminale frappe à la porte. 

    - Je voudrais avoir la permission de rentrer chez moi, dit-elle, mais je passe par vous parce que je ne veux pas qu'on avertisse ma mère. 

    Madame n'a qu'une fraction de seconde pour décider si elle répond par oui ou par non, si elle se laisse attendrir ou non par l'air malheureux, le ton humble et les yeux baissés. 

    - Je ne peux pas t'accorder cette permission... Pourquoi tu ne veux pas avertir ta mère? demande-t-elle. 

    On s'assied, on parle, on pleure. Madame essaie en vain de joindre la psychologue - elle est déjà en vacances - et joue à la thérapeute. La jeune fille finit par rejoindre sa classe et ni ce jeudi ni le vendredi elle ne manque un cours.

    Mais Madame n'est pas tranquille et avec raison: le jeudi suivant, pendant les vacances, la jeune fille avale certains comprimés qui devraient arrêter radicalement toute souffrance future - et tout futur. Elle passe deux jours aux soins intensifs, elle revient de loin. Sa mère appelle Madame qui accourt à son chevet.

    - Quand tu étais venue me voir l'autre jeudi, c'était déjà dans cette intention? lui demande Madame qui maintenant est sûre de la réponse.

    - Oui. 

    Alors, dans les jours et les nuits qui ont suivi, Madame n'a cessé de trembler rétrospectivement à l'idée que si elle avait pris la mauvaise décision, si elle avait laissé la jeune fille rentrer chez elle à neuf heures du matin sans avertir sa mère, elle aurait une mort sur la conscience. 

    Voilà une des raisons pour lesquelles ce blog s'est arrêté le 10 mars.

  • 22 rencontres (18)

    Appelons-la Claudine, puisque déjà à 16 ans, quand Madame l'avait en classe, c'était une gamine délurée, à l'esprit vif et au franc-parler faussement naïf. 

    Mardi soir, Madame est allée l'écouter avec intérêt et ravissement: la petite Claudine a donné raison une fois de plus au proverbe flamand qui dit que le meilleur garde-chasse est l'ancien braconnier (1) 

    Elle fait aujourd'hui du "coaching" d'élèves et leur apprend à apprendre. 

    Bref, en voyant que Madame s'était dérangée pour venir l'écouter, elle a joué à l'élève stressée avant de faire un exposé évalué par son prof (2) et s'est - comme à peu près chaque ancien élève - étonnée que Madame fasse encore la classe. 

    C'est que quand on a 16 ou 17 ans et le prof pas encore 25, on le considère tout de même comme un vieux tongue-out  et trente ans plus tard on se rend compte avec stupeur qu'on est des contemporains. 

    prof,école,élève

    (1) Stropers zijn de beste boswachters

    (2) déjà à 16 ans elle était une excellente actrice dans les pièces qu'on montait à l'école cool

  • Adrienne est un âne

    La bonne personne qui t'en parle au bon moment, et hop! tu es repartie pour un tour, alors que tu t'étais juré qu'on ne t'y prendrait plus. 

    "Een ezel stoot zich geen tweemaal aan dezelfde steen", dit le proverbe en néerlandais, "un âne ne se cogne pas deux fois à la même pierre", autrement dit: si tu te laisses prendre deux fois, tu es plus bête qu'un âne. 

    Il y a quelques années, je m'étais engagée dans une action "panier de légumes bio", pour un prix fixe le fermier bio du coin proposait un petit assortiment. Les inconvénients étaient nombreux - pas de choix, parfois c'est trop ou trop peu ou pas intéressant ou pas ce qui était annoncé ou pas de la fort belle qualité - bref au bout d'un an j'avais décroché et juré que (etc. voir plus haut) 

    Il y a un mois, sous l'impulsion d'une gentille ancienne élève, je me suis réengagée pour un nouveau panier bio. 

    Autre fournisseur et mêmes désagréments mais au prix fort: j'avais cinq petites pièces pour 13,50 €, c'est-à-dire le double de ce que ces mêmes légumes, même en bio, m'auraient coûté au supermarché. 

    expert,vie quotidienne,élève

    vous voulez que je vous dise? 

    c'est du BROL!

  • 22 rencontres (17)

    2017-02-04 eetfestijn (4).JPG

    La première fois que Madame a revu Dorothée, c'était largement une quinzaine d'années après l'avoir eue en classe. Elle n'a pas su ce qui devait le plus l'étonner: de la retrouver mère de trois enfants et divorcée ou de recevoir trois bises sur les joues. 

    Cinq ans plus tard, c'est au tour de son fils aîné à se retrouver dans la classe de Madame. Le genre de gamin qu'elle affectionne, intelligent et rebelle, mais "avec un bon fond" comme on dit chez nous. 

    Une semaine chez son père, une semaine chez sa mère, tous les prétextes étaient bons pour ne pas avoir fait son travail et oublié ses affaires. Il a tout de même fini par comprendre que c'est pour lui qu'il devait étudier au lieu de gâcher ses talents. 

    Cette année, c'est un plaisir de rencontrer Dorothée. Elle a repris des cours de musique, fait du chant classique et encore trois bises à Madame. 

    Qui ne sait toujours pas ce qui doit le plus l'étonner.

  • Derniers et premiers

    damiaanstiften (1).jpg

    source de l'image 

    Samedi dernier, en allant faire ses courses, Madame les a vus de loin et a réprimé un "zut!": deux gamins emballés dans le plastique de la Fondation Damien tendaient à la générosité des passants leurs paquets de quatre stylos pour six euros. 

    Oui, elle a pensé "zut!" en se disant qu'à la sortie du supermarché, elle n'y échapperait pas. 

    Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant Jack et Phil, le Congolais et l'Arménien, comme ils se désignent, bien que tous deux Belges depuis leur naissance, il y a 13 ans. 

    Jack et Phil, les enfants terribles de professionnelle - sinon, comment Madame les connaîtrait-elle, vu qu'elle ne s'occupe que des "grands"? - toujours à traîner là où il ne faut pas, à se bousculer dans les escaliers, à se mettre dans les problèmes avec leurs profs ou avec leurs condisciples. 

    En rendant la monnaie, Jack se trompe dans ses calculs - il y a une raison à sa présence en professionnelle, ils existent, ces enfants-là, qui pensent que vingt moins six, ça fait seize, ils existent et ils n'y peuvent rien de ne pas savoir calculer - mais Madame les félicite tout de même d'être là, tous les deux, à se dévouer pour la Fondation Damien

    En les quittant, elle ne pense plus du tout "zut!". Elle a le sourire aux lèvres et se dit que ces gamins-là, derniers partout à l'école, sont aux premiers rangs du cœur. 

     

  • M comme Made in Belgium

    Chaque mardi après la classe, elle vient chez Madame pour s'entraîner un peu à parler le français, qui pour elle n'est pas une langue seconde, mais la cinquième ou la sixième: elle connaît mieux l'ingouche, le russe, le néerlandais, l'anglais et l'allemand.  

    Moi, dit-elle, je suis Russe. Mais mon pays, c'est la Belgique. 

    Voilà qui fait réfléchir Madame. 

    Elle est née en Ingouchie, que ses parents ont dû fuir peu après sa naissance. Les Ingouches, surtout depuis Staline, n'ont que des problèmes avec leur "mère patrie" et avec leurs voisins tchétchènes ou ossètes. 

    Je me sens Russe mais je ne veux pas retourner en Russie, dit-elle. Mon pays c'est la Belgique. 

    Si tu devais faire un clip promotionnel pour la Belgique, lui demande Madame, qu'est-ce que tu montrerais? 

    Elle aura la réponse mardi prochain. 

    Ce ne sera sûrement pas M comme Magritte - car oui, il était prévu qu'aujourd'hui elle vous parle enfin de l'expo Magritte qu'elle a vue à Beaubourg - ni les moules, le Manneken Pis, Merckx ou la mer du Nord. 

    Elle est impatiente d'avoir la réponse... 

    Made in Belgium from Global Movie Production on Vimeo.

  • 22 rencontres (15)

    Comment ne pas la reconnaître, cette blondeur, ces yeux bleus, cette beauté, c'est Aurélie. 

    Elle est assise dans le large couloir qui sépare les locaux utilisés par divers profs de musique. A côté d'elle, une petite fille boudeuse est penchée sur ses devoirs. 

    Sa petite fille, à n'en pas douter: c'est ainsi qu'elle devait être elle-même quand elle avait huit ou neuf ans. 

    De part et d'autre, on s'exclame des "Aurélie!" et des "Madame!" et on s'embrasse. Toutes ces années qu'elles ne se sont plus vues! Madame reçoit l'indispensable mise à jour cool

    Aurélie, qui avait "la vocation" et était devenue une excellente institutrice - au point même d'avoir été suivie par une télé locale, Madame a fièrement montré cette vidéo pendant quelques années à ses classes de Terminale - a complètement changé son parcours: le deuxième homme de sa vie est un travailleur indépendant, il a besoin d'elle pour le seconder, elle a quitté la classe. 

    La seule, désormais, à profiter de ses talents d'institutrice, c'est sa petite fille. Qui n'a pas l'air d'apprécier... 

    - Tu te rattrapes avec elle, sourit Madame devant la mine renfrognée de la petite.

    - Ah! il faut tout le temps être derrière elle! soupire Aurélie. Sinon elle ne fait rien!

    - Je vois... c'est pour ça que tu fais le devoir à sa place...

    ***

    parce que, oui, elle est aussi comme ça, Madame, dès qu'il s'agit d'élèves, d'anciens élèves, d'enfants ou de jeunes en général: elle ne peut s'empêcher de se mêler de ce qui ne la regarde pas.  

    prof,école,élève,femme

    encore une autre mini-Aurélie 
    dont Madame a eu en classe
    le père et la mère 

    cool 

    ah! quel bonheur! 
    ces petites villes de province 

    tongue-out

     

  • N comme NDD

    Le manque de contact avec la nature fait du tort aux enfants, ça fait des années qu'on nous le dit et qu'on le constate. Il semblerait même que ça porte un nom: NDD, nature deficit disorder. 

    2016-12-04 (1).JPG

    Sur le chemin de l'école, je regarde le ciel et j'essaie de ne pas penser au nombre de "particules fines" que j'inhale. Chaque enfant de l'école primaire est amené individuellement en voiture jusqu'à la porte et sur le grand "drive-in" les papas et les mamans sont à l'arrêt dès huit heures. Les moteurs tournent. Dans l'habitacle, père, mère, fils, fille, chacun a les yeux rivés sur son smartphone en attendant la sonnerie du début des cours. La cour de récré, le préau, c'est trop froid, je suppose. Je longe la file de voitures en retenant ma respiration devant l'alignement de pots d'échappement. 

    2016-12-08 (1).JPG

    Même scénario l'après-midi: dès 14.00 h., les premiers grands-parents investissent les places de parking pour créer le grand chaos quotidien de la sortie des classes, deux heures plus tard. Pendant tout ce temps, leur moteur tournera. L'été pour la clim' et l'hiver pour le chauffage. Je crois que l'essence et le diesel sont encore trop bon marché. 

    2016-12-02 (1).JPG

    Le vélo, me disent-ils, c'est trop dangereux à cause de toutes ces voitures... 

    *** 

    photos prises en décembre sur le chemin de l'école (avec une pie dans l'arbre numéro 2 et la déco de Noël dans l'arbre numéro 3)

  • W comme wagon de train

    Au niveau de décibels, on croirait qu'il y en a un plein wagon. En réalité, ils ne sont que six, trois filles et trois garçons. 

    Ils ont treize ans, quatorze tout au plus: c'est l'âge bruyant. Ça rigole beaucoup, pour tout et pour rien, surtout pour rien. Ça ne parle pas, ça pousse des cris, se chamaille, se taquine, hurle de rire en se donnant des tapes. C'est leur façon de dire au sexe opposé: "Est-ce que tu me vois?"

    On essaie de se replonger dans sa lecture mais on a du mal. On ne peut s'empêcher de sourire en pensant à ces élèves qui disent, année après année:

    "Je ferais bien prof, mais jamais de la vie à des gamins de 12 à 15 ans!" 

    Car dès qu'ils ont un an de plus, ils préfèrent oublier qu'ils ont été pareils.

    Comme nous tous tongue-out  

    prof,école,élève,wagon de train

    gare de Gand, 11 novembre 2016