élève

  • U comme une vie

    Elle était assise dans la rangée du milieu, du côté gauche. A seize ans, elle végétait: une présence physique mais pas vraiment mentale. Je suis nulle en français, disait-elle. Elle ne croyait pas qu'elle pouvait s'améliorer et n'en voyait pas l'utilité. 

    Ses parents avaient divorcé et ni le père, ni la mère, ne voulaient payer pour elle ni ne la désiraient dans leur nouvelle relation: elle se faisait accepter en étant leur servante. Grâce à des petits boulots, elle subvenait elle-même à tous ses besoins, scolarité, vêtements, même la nourriture. Pour ne pas avoir à leur demander des sous. 

    A l'oral de juin, elle a déclaré qu'elle misait sur son anglais, parce qu'elle en avait besoin pour correspondre avec un jeune africain. Vous ne connaîtrez peut-être pas, disait-elle, il est du Ghana. 

    Voyez comme le hasard fait bien les choses: Madame connaît très bien le Ghana, non pour y être allée, mais pour avoir hébergé des réfugiés ghanéens. C'est à partir de ce moment-là, sans doute, que tout a changé. Elle a accepté que Madame fasse venir son père pour un entretien. 

    L'année d'après, elle a fait des progrès fulgurants en français. Comme elle projetait de rejoindre l'ami africain l'été suivant, Madame lui a fait faire connaissance avec une représentante de la communauté africaine de sa ville, pensant qu'il valait mieux que ce soit une femme africaine qui mette la jeune fille en garde. Ce n'était pas inutile. 

    Elle a réussi son année scolaire, avait assez économisé pour se payer le voyage, a découvert le Ghana et ses habitants. Elle avait trouvé un but pour lequel se dévouer et avait décidé de devenir institutrice. Des soucis d'argent ont fait qu'elle n'a suivi qu'une courte formation d'aide-soignante: ainsi elle pouvait rapidement trouver un travail et un salaire. 

    Quand elle passait à vélo, elle s'arrêtait pour faire une causette. Maintenant que vous habitez en ville, disait-elle, je viendrai vous voir. 

    Depuis mercredi soir, son grand cœur généreux s'est arrêté de battre. 

  • 22 rencontres (21)

    C'est devant la porte close du bureau de poste que Madame l'a rencontrée. Bientôt quinze ans déjà qu'elle a été son élève, mais elle est de celles qu'on n'oublie pas. De celles dont le berceau se trouvait à la mauvaise place, père absent, mère au chômage obligée de quitter à la cloche de bois des logis de plus en plus misérables où elle vivait avec ses deux filles et deux énormes chiens. 

    Chaque fois qu'elles se rencontrent au hasard d'une rue, Madame s'arrête pour une conversation. C'est ainsi qu'elle a vu que l'histoire risquait de se répéter - à 19 ans, une petite fille lui est née, dont le père à son tour est "absent" - avec tout son chapelet de précarités. Arrêt des études après la professionnelle, alors qu'elle avait largement les capacités d'aller dans l'enseignement général et de continuer à étudier, divers petits boulots qui lui ont cassé le dos, problèmes de santé qui l'empêchent aujourd'hui de travailler à temps plein.

    Chaque fois, Madame admire son courage, sa ténacité, sa volonté de s'en sortir et surtout d'offrir une meilleure vie à sa fille.

    Elle vient de l'inscrire en première secondaire dans notre école. 

    Espérons qu'elle puisse y faire un joli parcours.  

    prof,école,élève

     

  • H comme horions (verbaux)

    Rivées à leur mini-clavier, à leur écran miniature, elles échangent des horions. De bonnes grosses baffes verbales qui font très mal. Qui laissent des traces. Qu'on peut photographier, envoyer à d'autres, conserver, montrer. Au petit ami, à d'autres copines: non mais tu as vu comment elle me traite? tu as vu ce qu'elle ose me dire? 

    Et chacun se jette dans la mêlée et donne à son tour quelques coups plus ou moins bas.  

    C'est un engrenage dont elles ne réussissent plus à sortir et qui dure depuis des semaines. 

    Alors que voulez-vous, Madame a fini par s'en mêler, au risque de se prendre quelques baffes elle aussi. 

    Pourtant la solution est simple: vous voulez vraiment que ça cesse? vous voulez vraiment vous réconcilier? alors éteignez vos smartphones et parlez-vous autour d'une table. Je veux même jouer les arbitres. 

    *** 

    le comble, c'est qu'au plus fort de la bataille elles avaient cours chez une collègue de psychologie: "comment régler les conflits? comment vivre ensemble dans la paix?"

  • G comme gym

    Il faisait 30° à l'ombre et ils avaient cours de gym. C'était le moment où le prof avait décidé de les faire courir: quatre fois le tour du domaine et du parc. Une course qui serait évaluée pour le dernier carnet de notes de l'année. 

    Par la fenêtre de son bureau des coordinatrices, Madame les regarde courir sous ce soleil de plomb. Parmi les meilleurs, en tête de course, il y a Nabil, Omar, Amine. Nabil est dans la classe de Madame et il est le meilleur en tout. 

    La dernière fois qu'ils ont mangé, c'était hier soir, vers 22.00 h. Ils ne se lèvent pas la nuit pour remanger avant l'aube, ça leur ferait une nuit trop courte et des journées d'école trop pénibles. 

    Ils courent sous le soleil. Ils sont toujours les meilleurs, à la course. Pas question de se laisser battre cette fois. 

    - Je me suis rincé la bouche au robinet, dit Nabil à Madame qui s'inquiète parce que malgré cette température et ces efforts, il n'a pas le droit de boire une goutte d'eau. 

    Combien de temps encore pourrons-nous faire comme si nous n'avions pas de musulmans dans nos écoles? 

    prof,école,élève

    photo prise en septembre 2013

     

  • B comme Bösendorfer

    DSCI4952 (2).JPG

    Madame ne comprend pas les nombreux collègues qui tiennent à tout prix à mettre beaucoup de kilomètres entre l'école et leur lieu d'habitation. Ou ceux qui vont expressément faire leurs courses dans la ville d'à côté, pour ne pas rencontrer d'élèves ou de parents d'élèves entre les rayons du supermarché. 

    Pour sa part, ce genre de rencontre lui fait toujours plaisir. 

    Ainsi, dernièrement, au secrétariat de l'académie de musique: 

    - Bonjour! je pourrais avoir la clé du local 217? 
    - Prenez plutôt celle du 219, dit Nora (qui détestait le français, la pauvre, les langues, ce n'était vraiment pas son truc), il y a un Bösendorfer! 

    Voilà comment Madame se la pète à tapoter les touches d'un instrument de luxe, alors qu'elle est tout juste capable de pianoter Boerendans (Rustic Dance) 

    Merci Nora cool

     

  • 22 rencontres (20)

    prof,école,élève,voyage

    Madame était tellement absorbée par le recensement de onze duveteux canetons qu'elle ne faisait pas du tout attention au cycliste qui arrivait. Elle ne s'est retournée pour le regarder qu'au moment où elle a entendu qu'il faisait crisser ses freins pour s'arrêter à sa hauteur. 

    - Bonjour! 

    Par bonheur, elle se souvenait de son nom. Elle se souvenait même de beaucoup, beaucoup de choses le concernant... En fait, il est un de ceux qu'elle aime particulièrement, un de ceux dont le berceau (etc voir le billet d'hier). 

    - Ça va? 

    Il allait bien et avait visiblement envie de le dire: il s'est marié un peu tard et malgré ses cheveux blancs, il a deux tout jeunes enfants. Il est toujours dans la police, où il est entré dès qu'il en a eu fini avec l'école secondaire. Quand on sort d'un berceau comme le sien, et qu'on ne peut ni ne veut imposer le coût d'études supérieures à ses parents, on choisit l'armée, la police, les chemins de fer..., bref on se bétonne une carrière. 

    - Je suis aussi guide de randonnées chez Joker, j'ai parcouru une bonne partie de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique du Nord et du Sud... Je suis parti à peu près trois mois dans l'année mais maintenant, avec les petites, ça devient plus difficile... 

    - Ah oui, bien sûr... dit Madame, qui admire qu'il ait trouvé ce moyen-là pour assouvir ses envies de voyages et de découverte du monde. 

    *** 

    Ce n'est que bien plus tard, en repensant à cette conversation, qu'elle s'est dit, tiens! dans la police aussi ils ont trois mois de vacances tongue-out 

    prof,école,élève,voyage

     autour du parc, les arbres préférés de Madame sont les majestueux hêtres rouges 

     

     

  • R comme révoltant

    Même au bout de trente-cinq ans dans le métier, c'est toujours aussi révoltant de constater que l'endroit où s'est trouvé le berceau de l'enfant détermine en majeure partie toute sa vie future. 

    A commencer par son orientation scolaire. 

    Révoltant et inacceptable de constater que les inégalités sociales ne sont ni effacées ni même nivelées ou compensées par l'école. 

    L'autre samedi, Madame a passé sa journée à inscrire de nouveaux élèves en secondaire. 

    Devinez de quels milieux proviennent ceux qui sont inscrits dans les filières fortes et ceux qui se retrouvent dans les filières les plus faibles. 

    C'est une injustice criante qui commence dès la maternelle. 

    Qui commence au berceau...

  • H comme histoire de ...

    C'est l'histoire d'un élève qui a une forme d'autisme.

    Il est convoqué chez le directeur après un conflit avec sa prof de biologie.

    Les voilà assis face à face dans le bureau du directeur.

    Celui-ci est assez énervé - l'école idéale, c'est une école sans élèves et sans parents d'élèves - alors il sermonne durement le garçon tout en cliquant sans arrêt son stylo à bille.

    - Vous voulez bien arrêter avec ce stylo? demande l'élève.

    ***

    Je vous laisse deviner la suite de l'histoire...

  • 7 points de litige

    - "Le langage d'autrui", dit la traductrice émérite, quelqu'un en a fait "andermans taal", mais c'est un peu vieux, comme mot. 

    - Ah! justement, rétorque l'auteur, en français aussi, 'autrui' appartient à une langue cultivée, ce n'est pas un mot usuel, donc oui, le traduire par un mot vieilli, ça me semble approprié. 

    - Pour les ordres donnés à l'enfant, dit-elle un peu plus tard, je préfère les injonctions qu'on fait généralement à nos propres enfants, on ne dit pas "on va manger", "we gaan eten", on dit "à table", "aan tafel!

    Mais en français aussi, se dit l'Adrienne, qui garde encore un peu ses réflexions pour elle. En français aussi beaucoup de gens crient "à taaaable" pour rameuter leur progéniture. Si l'auteur a choisi "on va manger", il a sans doute ses raisons. 

    - Ainsi, poursuit-elle, la "tranche de pain", je la traduis par "boterham". 

    Enfin un mot que l'auteur francophone comprend, il en est tout content: 

    - Ah oui! boterham! j'aime ce mot! ça veut dire tartine, non? 

    En effet, ça veut dire 'tartine'. C'est pourquoi, l'Adrienne l'a refusé: dans le livre, l'enfant autiste ne mange pas de tartine, il refuse le pain sur lequel on a tartiné quelque chose. Il mange donc 'une tranche de pain', een sneetje brood. Qu'à cela ne tienne, l'auteur applaudit la tartine. 

    - "Il désigne le frigo en geignant", continue la traductrice, quelqu'un a traduit 'geindre' par 'kreunen', mais ce mot-là pour moi est trop connoté sexuellement. 

    Autour de la table, on rigole en se demandant d'où elle tient ses connotations sexuelles. 

    - Pourtant, dit l'Adrienne, qui commence à s'énerver, c'est la seule traduction exacte. 

    Dans le but de rendre le texte fluide et aisément lisible, on ne traduira pas non plus littéralement 'obtempérer', on fera comme si l'auteur avait écrit 'obéir'. On laissera carrément tomber 'idiosyncrasique' puisqu'il y a déjà 'tout à fait personnel' et 'unique', qui veulent dire la même chose. 

    Enfin, on en arrive à ce qui intéresse le plus l'auteur, vu que c'est lui qui a choisi cet extrait-là plutôt qu'un autre: comment nous en sommes-nous sortis avec ce passage où il se laisse complètement aller et joue avec les allitérations? 'Les grouinements de goret qu'on égorge', par exemple? 

    - J'en ai fait avec le 'k', dit l'Adrienne, 'het gekrijs van een gekeeld varkentje'. Comme ça je peux continuer les 'k' dans la suite de la phrase 'het geklok van een kalkoen' pour 'un glouglou de dindon'. 

    Par contre, sa traduction 'de gaai in gulle eiken' a été barrée par la traductrice. L'Adrienne ne sait donc pas comment elle aurait dû traduire 'des chants de geais des chênes généreux'. 

     

  • C comme chorale

    La première mauvaise idée avait été de mettre la bonne vingtaine de chaises en un grand ovale qui remplissait toute la pièce. Ici et là des groupes se sont formés, des gens se connaissaient, étaient contents de papoter ensemble, de rigoler. A l'autre bout, assise derrière son piano portable, la dame qui avait consenti à nous apprendre des "chants révolutionnaires" ne réussissait pas à faire entendre sa voix. 

    Une autre avait été chargée de prendre des photocopies du chant qu'on apprendrait, malheureusement elle s'était trompée, elle avait cru en prendre vingt, il n'y en avait que dix. Vous regarderez à deux, nous dit-elle, sans se rendre compte que ce serait un nouveau prétexte à se dissiper et bavarder, ce que nous n'avons pas manqué de faire, ma voisine tenait à me raconter certaines choses sur elle et à savoir des choses sur moi. 

    De plus, le choix du chant avec son texte portugais suscitait toutes sortes de plaisanteries. Certains prétendaient ne pas vouloir chanter un texte dont ils ne comprenaient pas les paroles et voulaient qu'on les leur traduise, ce que personne n'était capable de faire, pas même ceux qui avaient choisi ce chant-là. On n'était pas d'accord non plus sur la bonne prononciation, alors deux ou trois personnes ont allumé leur smartphone pour nous la faire entendre. C'était le seul moment à peu près silencieux de toute la soirée...

    Après l'avoir entendue, quelques-uns ont déclaré que notre chef de chœur s'était trompée dans le rythme et ne respectait pas les pauses. Une dame s'est proposée pour battre la mesure à sa place. Chacun avait déjà oublié la bonne prononciation et chantait comme il voulait ou faisait lalala pendant que la pauvre chef de chœur tapotait son piano, complètement dépassée par ses "grands apprenants". 

    - On devrait se montrer un peu plus disciplinés, dis-je à une dame dont j'ai eu les deux fils en classe. 
    - Ah! fait-elle avec un geste du menton vers la chef de chœur, c'est à elle de nous dire de nous taire, c'est elle qui doit prendre la situation en main. 

    Je me suis demandé si c'était ça, l'esprit révolutionnaire... 

  • X c'est l'inconnu

    Il a déjà 19 ans et redouble sa sixième (1). Sans gloire et sans investissement personnel. 

    Il court le risque d'un nouvel échec cette année et donne l'impression de ne pas s'en faire. Tu as révisé pendant les vacances de Pâques? lui demande Madame. Non, il n'a rien fait. Il n'est même pas capable de dire à quoi il a passé cette quinzaine de jours. Dormir longtemps, fumer des joints, traînasser avec des copains, jouer à des jeux vidéo. Ce qu'il fait aussi tout le reste de l'année. Il habite à deux pas de l'école et cumule les retenues pour cause de retard. 

    Tu as une moyenne de 32% en maths, lui dit Madame, est-ce que tu as déjà demandé des explications à ton prof pour ce que tu ne comprends pas? des exercices supplémentaires? Non, dit-il, mais ce qu'on voit en ce moment comme matière, je le comprends bien. Donc le test de demain sera bon? demande Madame. Oui, certainement, dit-il. Sauf qu'il n'a pas encore commencé à l'étudier. Et le test d'économie de cet après-midi? Il ne l'a pas étudié chez lui hier soir, non, il a profité d'une heure d'étude ce matin, vu qu'une prof était en sortie scolaire avec une autre classe. (2) 

    Il ne sait pas ce qu'il fera l'an prochain. Je vais travailler un an, dit-il, pour payer mes études supérieures. Il est persuadé qu'il trouvera facilement. Il n'a pas encore commencé à chercher. 

    Il se traîne dans la vie au jour le jour en accumulant les mauvaises notes et Madame se demande comment elle va réussir à le faire bouger. 

    prof, école, élève

    il est sur cette photo prise le jour où les Terminales ont fêté leurs derniers 100 jours dans le secondaire - le flou est intentionnel, évidemment... 

    *** 

    (1) donc la Terminale dans le système français 

    (2) résultat: 35%

  • W comme wagon de train

    La petite Julie, c'est celle qui un jour a confié à Madame qu'elle n'avait pas les deux euros nécessaires pour payer le bus en vue d'une sortie scolaire avec le prof de géo. C'est celle dont les parents s'étaient tellement endettés, qu'on leur prélevait une grosse part de leur salaire, chaque mois. 

    La petite Julie, avec son corps d'enfant et ses grands yeux sombres, n'est pas devenue sage-femme comme elle en rêvait à 17 ans. Elle a finalement opté pour une embauche immédiate à la SNCB où elle a suivi une formation de conductrice de train. 

    C'est avec fierté qu'elle montre quelles grosses machines elle fait glisser sur leurs rails. J'espère, lui dit Madame, qu'un jour tu seras ma conductrice. Madame est drôlement fière de la petite Julie. 

    2017-04-10 (31).JPG

    photo prise à Ostende en ce mois d'avril
    cliquer pour voir en grand le slogan sur la locomotive 

    Mais la semaine dernière, c'est sur sa ligne qu'il y a eu un "accident", celui qui est la hantise de tout conducteur de train et qui en a déjà réduit plusieurs à quitter cet emploi: un suicide. 

    La petite Julie sait qu'un jour, peut-être, ce sera elle qui verra sa locomotive lancée à toute vitesse sur un corps humain, que ce sera elle qui voudra freiner et n'y arrivera pas à temps, que ce sera elle la cause involontaire d'un drame pour une famille. Que ce sera elle qui aura des cauchemars la nuit et une énorme appréhension chaque fois qu'elle sera dans sa machine. 

    Au lieu d'éprouver ce plaisir qu'elle a aujourd'hui à filer sur les rails, comme une grande. 

    *** 

    en 2016, les trains belges étaient à l'heure dans 89,2% des cas et la cause numéro 1 des retards est externe à la SNCB: il s'agit de "phénomènes externes au rail, comme des alertes à la bombe, des promeneurs le long des voies ou des heurts de personnes (accidents, suicides)." (source ici)

     

     

  • 22 rencontres (19)

    Quand un ancien élève s'affiche sur le Messenger de Madame, elle a toujours un sentiment un peu double: s'agira-t-il d'une demande d'aide, de participation à une enquête en vue de la thèse, d'une quelconque autre requête? ou s'agira-t-il d'une véritable bonne petite conversation, comme ça, juste pour le plaisir de prendre et de donner des nouvelles? 

    Avec Henri arrive l'inévitable troisième cas, quand on veut diviser le monde en deux catégories cool

    Henri reste l'élève friandise, même des années après avoir quitté les bancs de l'école. 

    Henri, c'est celui qui demande: 

    - Chère Madame, ça fait trop longtemps! Avez-vous de nouvelles passions? 

    Comme si Madame avait "de nouvelles passions" tous les trois mois tongue-out 

    Henri, c'est celui avec qui Madame rêve de l'abbaye de Thélème qu'ils vont créer un jour cool

    prof,école,élève

    illustration de Gustave Doré
    source de l'image ici

     

  • Stupeur et tremblements

    Le jeudi matin, avant le congé du carnaval, Madame est seule dans le bureau des coordinatrices quand une élève de Terminale frappe à la porte. 

    - Je voudrais avoir la permission de rentrer chez moi, dit-elle, mais je passe par vous parce que je ne veux pas qu'on avertisse ma mère. 

    Madame n'a qu'une fraction de seconde pour décider si elle répond par oui ou par non, si elle se laisse attendrir ou non par l'air malheureux, le ton humble et les yeux baissés. 

    - Je ne peux pas t'accorder cette permission... Pourquoi tu ne veux pas avertir ta mère? demande-t-elle. 

    On s'assied, on parle, on pleure. Madame essaie en vain de joindre la psychologue - elle est déjà en vacances - et joue à la thérapeute. La jeune fille finit par rejoindre sa classe et ni ce jeudi ni le vendredi elle ne manque un cours.

    Mais Madame n'est pas tranquille et avec raison: le jeudi suivant, pendant les vacances, la jeune fille avale certains comprimés qui devraient arrêter radicalement toute souffrance future - et tout futur. Elle passe deux jours aux soins intensifs, elle revient de loin. Sa mère appelle Madame qui accourt à son chevet.

    - Quand tu étais venue me voir l'autre jeudi, c'était déjà dans cette intention? lui demande Madame qui maintenant est sûre de la réponse.

    - Oui. 

    Alors, dans les jours et les nuits qui ont suivi, Madame n'a cessé de trembler rétrospectivement à l'idée que si elle avait pris la mauvaise décision, si elle avait laissé la jeune fille rentrer chez elle à neuf heures du matin sans avertir sa mère, elle aurait une mort sur la conscience. 

    Voilà une des raisons pour lesquelles ce blog s'est arrêté le 10 mars.

  • 22 rencontres (18)

    Appelons-la Claudine, puisque déjà à 16 ans, quand Madame l'avait en classe, c'était une gamine délurée, à l'esprit vif et au franc-parler faussement naïf. 

    Mardi soir, Madame est allée l'écouter avec intérêt et ravissement: la petite Claudine a donné raison une fois de plus au proverbe flamand qui dit que le meilleur garde-chasse est l'ancien braconnier (1) 

    Elle fait aujourd'hui du "coaching" d'élèves et leur apprend à apprendre. 

    Bref, en voyant que Madame s'était dérangée pour venir l'écouter, elle a joué à l'élève stressée avant de faire un exposé évalué par son prof (2) et s'est - comme à peu près chaque ancien élève - étonnée que Madame fasse encore la classe. 

    C'est que quand on a 16 ou 17 ans et le prof pas encore 25, on le considère tout de même comme un vieux tongue-out  et trente ans plus tard on se rend compte avec stupeur qu'on est des contemporains. 

    prof,école,élève

    (1) Stropers zijn de beste boswachters

    (2) déjà à 16 ans elle était une excellente actrice dans les pièces qu'on montait à l'école cool

  • Adrienne est un âne

    La bonne personne qui t'en parle au bon moment, et hop! tu es repartie pour un tour, alors que tu t'étais juré qu'on ne t'y prendrait plus. 

    "Een ezel stoot zich geen tweemaal aan dezelfde steen", dit le proverbe en néerlandais, "un âne ne se cogne pas deux fois à la même pierre", autrement dit: si tu te laisses prendre deux fois, tu es plus bête qu'un âne. 

    Il y a quelques années, je m'étais engagée dans une action "panier de légumes bio", pour un prix fixe le fermier bio du coin proposait un petit assortiment. Les inconvénients étaient nombreux - pas de choix, parfois c'est trop ou trop peu ou pas intéressant ou pas ce qui était annoncé ou pas de la fort belle qualité - bref au bout d'un an j'avais décroché et juré que (etc. voir plus haut) 

    Il y a un mois, sous l'impulsion d'une gentille ancienne élève, je me suis réengagée pour un nouveau panier bio. 

    Autre fournisseur et mêmes désagréments mais au prix fort: j'avais cinq petites pièces pour 13,50 €, c'est-à-dire le double de ce que ces mêmes légumes, même en bio, m'auraient coûté au supermarché. 

    expert,vie quotidienne,élève

    vous voulez que je vous dise? 

    c'est du BROL!

  • 22 rencontres (17)

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    La première fois que Madame a revu Dorothée, c'était largement une quinzaine d'années après l'avoir eue en classe. Elle n'a pas su ce qui devait le plus l'étonner: de la retrouver mère de trois enfants et divorcée ou de recevoir trois bises sur les joues. 

    Cinq ans plus tard, c'est au tour de son fils aîné à se retrouver dans la classe de Madame. Le genre de gamin qu'elle affectionne, intelligent et rebelle, mais "avec un bon fond" comme on dit chez nous. 

    Une semaine chez son père, une semaine chez sa mère, tous les prétextes étaient bons pour ne pas avoir fait son travail et oublié ses affaires. Il a tout de même fini par comprendre que c'est pour lui qu'il devait étudier au lieu de gâcher ses talents. 

    Cette année, c'est un plaisir de rencontrer Dorothée. Elle a repris des cours de musique, fait du chant classique et encore trois bises à Madame. 

    Qui ne sait toujours pas ce qui doit le plus l'étonner.

  • Derniers et premiers

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    source de l'image 

    Samedi dernier, en allant faire ses courses, Madame les a vus de loin et a réprimé un "zut!": deux gamins emballés dans le plastique de la Fondation Damien tendaient à la générosité des passants leurs paquets de quatre stylos pour six euros. 

    Oui, elle a pensé "zut!" en se disant qu'à la sortie du supermarché, elle n'y échapperait pas. 

    Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant Jack et Phil, le Congolais et l'Arménien, comme ils se désignent, bien que tous deux Belges depuis leur naissance, il y a 13 ans. 

    Jack et Phil, les enfants terribles de professionnelle - sinon, comment Madame les connaîtrait-elle, vu qu'elle ne s'occupe que des "grands"? - toujours à traîner là où il ne faut pas, à se bousculer dans les escaliers, à se mettre dans les problèmes avec leurs profs ou avec leurs condisciples. 

    En rendant la monnaie, Jack se trompe dans ses calculs - il y a une raison à sa présence en professionnelle, ils existent, ces enfants-là, qui pensent que vingt moins six, ça fait seize, ils existent et ils n'y peuvent rien de ne pas savoir calculer - mais Madame les félicite tout de même d'être là, tous les deux, à se dévouer pour la Fondation Damien

    En les quittant, elle ne pense plus du tout "zut!". Elle a le sourire aux lèvres et se dit que ces gamins-là, derniers partout à l'école, sont aux premiers rangs du cœur. 

     

  • M comme Made in Belgium

    Chaque mardi après la classe, elle vient chez Madame pour s'entraîner un peu à parler le français, qui pour elle n'est pas une langue seconde, mais la cinquième ou la sixième: elle connaît mieux l'ingouche, le russe, le néerlandais, l'anglais et l'allemand.  

    Moi, dit-elle, je suis Russe. Mais mon pays, c'est la Belgique. 

    Voilà qui fait réfléchir Madame. 

    Elle est née en Ingouchie, que ses parents ont dû fuir peu après sa naissance. Les Ingouches, surtout depuis Staline, n'ont que des problèmes avec leur "mère patrie" et avec leurs voisins tchétchènes ou ossètes. 

    Je me sens Russe mais je ne veux pas retourner en Russie, dit-elle. Mon pays c'est la Belgique. 

    Si tu devais faire un clip promotionnel pour la Belgique, lui demande Madame, qu'est-ce que tu montrerais? 

    Elle aura la réponse mardi prochain. 

    Ce ne sera sûrement pas M comme Magritte - car oui, il était prévu qu'aujourd'hui elle vous parle enfin de l'expo Magritte qu'elle a vue à Beaubourg - ni les moules, le Manneken Pis, Merckx ou la mer du Nord. 

    Elle est impatiente d'avoir la réponse... 

    Made in Belgium from Global Movie Production on Vimeo.

  • 22 rencontres (15)

    Comment ne pas la reconnaître, cette blondeur, ces yeux bleus, cette beauté, c'est Aurélie. 

    Elle est assise dans le large couloir qui sépare les locaux utilisés par divers profs de musique. A côté d'elle, une petite fille boudeuse est penchée sur ses devoirs. 

    Sa petite fille, à n'en pas douter: c'est ainsi qu'elle devait être elle-même quand elle avait huit ou neuf ans. 

    De part et d'autre, on s'exclame des "Aurélie!" et des "Madame!" et on s'embrasse. Toutes ces années qu'elles ne se sont plus vues! Madame reçoit l'indispensable mise à jour cool

    Aurélie, qui avait "la vocation" et était devenue une excellente institutrice - au point même d'avoir été suivie par une télé locale, Madame a fièrement montré cette vidéo pendant quelques années à ses classes de Terminale - a complètement changé son parcours: le deuxième homme de sa vie est un travailleur indépendant, il a besoin d'elle pour le seconder, elle a quitté la classe. 

    La seule, désormais, à profiter de ses talents d'institutrice, c'est sa petite fille. Qui n'a pas l'air d'apprécier... 

    - Tu te rattrapes avec elle, sourit Madame devant la mine renfrognée de la petite.

    - Ah! il faut tout le temps être derrière elle! soupire Aurélie. Sinon elle ne fait rien!

    - Je vois... c'est pour ça que tu fais le devoir à sa place...

    ***

    parce que, oui, elle est aussi comme ça, Madame, dès qu'il s'agit d'élèves, d'anciens élèves, d'enfants ou de jeunes en général: elle ne peut s'empêcher de se mêler de ce qui ne la regarde pas.  

    prof,école,élève,femme

    encore une autre mini-Aurélie 
    dont Madame a eu en classe
    le père et la mère 

    cool 

    ah! quel bonheur! 
    ces petites villes de province 

    tongue-out

     

  • N comme NDD

    Le manque de contact avec la nature fait du tort aux enfants, ça fait des années qu'on nous le dit et qu'on le constate. Il semblerait même que ça porte un nom: NDD, nature deficit disorder. 

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    Sur le chemin de l'école, je regarde le ciel et j'essaie de ne pas penser au nombre de "particules fines" que j'inhale. Chaque enfant de l'école primaire est amené individuellement en voiture jusqu'à la porte et sur le grand "drive-in" les papas et les mamans sont à l'arrêt dès huit heures. Les moteurs tournent. Dans l'habitacle, père, mère, fils, fille, chacun a les yeux rivés sur son smartphone en attendant la sonnerie du début des cours. La cour de récré, le préau, c'est trop froid, je suppose. Je longe la file de voitures en retenant ma respiration devant l'alignement de pots d'échappement. 

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    Même scénario l'après-midi: dès 14.00 h., les premiers grands-parents investissent les places de parking pour créer le grand chaos quotidien de la sortie des classes, deux heures plus tard. Pendant tout ce temps, leur moteur tournera. L'été pour la clim' et l'hiver pour le chauffage. Je crois que l'essence et le diesel sont encore trop bon marché. 

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    Le vélo, me disent-ils, c'est trop dangereux à cause de toutes ces voitures... 

    *** 

    photos prises en décembre sur le chemin de l'école (avec une pie dans l'arbre numéro 2 et la déco de Noël dans l'arbre numéro 3)

  • W comme wagon de train

    Au niveau de décibels, on croirait qu'il y en a un plein wagon. En réalité, ils ne sont que six, trois filles et trois garçons. 

    Ils ont treize ans, quatorze tout au plus: c'est l'âge bruyant. Ça rigole beaucoup, pour tout et pour rien, surtout pour rien. Ça ne parle pas, ça pousse des cris, se chamaille, se taquine, hurle de rire en se donnant des tapes. C'est leur façon de dire au sexe opposé: "Est-ce que tu me vois?"

    On essaie de se replonger dans sa lecture mais on a du mal. On ne peut s'empêcher de sourire en pensant à ces élèves qui disent, année après année:

    "Je ferais bien prof, mais jamais de la vie à des gamins de 12 à 15 ans!" 

    Car dès qu'ils ont un an de plus, ils préfèrent oublier qu'ils ont été pareils.

    Comme nous tous tongue-out  

    prof,école,élève,wagon de train

    gare de Gand, 11 novembre 2016 

  • P comme Premières Perles

    Les premières perles de l'année scolaire sont arrivées avec les premières pluies d'automne: c'est dire que la saison est bonne, elles se sont fait attendre les unes comme les autres. cool 

    Voici la toute première et provisoirement unique perle d'élève: 

    "J'ai une bonne santé parce que je vais chaque samedi chez le curé." 

    Madame n'a pas osé demander ce que ça signifiait tongue-out 

    *** 

    A l'entretien parents-professeurs, Madame a dû un peu jouer à la directrice et accueillir les papas et les mamans. 

    - Bonjour, monsieur, dit-elle à un papa-tout-seul et tout fringant, qui visiblement ne savait pas de quel côté se diriger. Je peux vous aider? 

    - J'attends mon ex-femme et ma fille. 

    - Vous avez rendez-vous avec quel prof? 

    - Je ne sais pas! 

    Pourtant, il était là sur invitation téléphonique.

    Comme la moitié des profs se trouvaient dans la salle du rez-de-chaussée et l'autre moitié dans celle juste au-dessus, Madame demande, afin de pouvoir le diriger du bon côté des escaliers: 

    - Votre fille est dans quelle classe? 

    - Je ne sais pas! 

    - Vous savez en quelle année elle est? 

    - Je ne sais pas... en cinquième, je pense. (1) Oui, c'est ça, en cinquième! 

    - Alors je devrais la connaître... Comment s'appelle-t-elle? 

    Heureusement il se souvenait du nom de sa fille. Mais à Madame, ce nom ne disait rien du tout. Vérification faite sur son ordinateur, Madame constate que ce papa s'est trompé. Non pas d'un an, mais de deux: sa fille n'est qu'en troisième. (2) 

    - Elle est en troisième économique, dit Madame en essayant de cacher sa stupeur (3) 

    - Ah oui, économique, c'est ça! 

    Comme quoi on peut être un jeune cadre dynamique au look arrogant, avoir une fille unique et juste savoir comment elle s'appelle. 

    *** 

    (1) la cinquième correspond à la première, en France. Sa fille devrait donc avoir 16 ans.

    (2) la troisième, c'est la seule année qui ait le même nom en France et en Belgique. Sa fille n'a donc que 14 ans. 

    (3) et ses tremblements... parce que je ne sais pas ce que vous en pensez, mais un père qui ne sait même pas en quelle année est sa fille...

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    quelques-uns des petits chéris de Madame, à la fenêtre avec leur prof d'histoire 

  • Z comme Ziméo

    Cette semaine, Madame et ses élèves discutaient d'un article qu'elle leur avait fait lire sur la "Génération Twee", supposée être la leur et avoir comme principales caractéristiques la douceur et le refus de grandir. 

    La discussion en vient tout naturellement aux réseaux sociaux et à internet - les Twee sont accro à leur portable - ce qui fait avouer à Madame qu'elle non plus ne pourrait se passer d'internet. 

    - Pouvez-vous vous imaginer, leur dit-elle, que quand j'avais votre âge et que j'étais séparée de ma meilleure amie, on s'écrivait des lettres? avec du papier et un stylo et une enveloppe avec un timbre et un facteur qui l'apporte?

    Ils ont bien rigolé laughing 

    - Je ne sais même plus, poursuit Madame sur sa lancée, comment je faisais avant pour réserver un billet d'avion... 

    Eux non plus, évidemment, ils sont nés en 2000 tongue-out 

    Et ce Ziméo, qui est dans le titre, vous demandez-vous? 

    Là, il s'agit d'un autre atout formidable de la Toile, son côté encyclopédique. Même s'il faut de plus en plus être patient et futé pour trouver la substantifique moelle dans le fouillis du pseudo et du commercial - Walrus en parlait aussi dernièrement. 

    Ziméo est un conte philosophique de Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803), une oeuvre qui a parfaitement sa place parmi les grands textes des Lumières et que Madame vient seulement de découvrir: elle le leur fera sûrement lire l'an prochain, quand ses gentils Twee seront en Terminale et que, refus de voir les problèmes ou pas, il leur faudra bien se pencher sur la question de l'esclavage, celui d'hier et celui d'aujourd'hui.

    prof,école,élève,littérature

    source et article

  • Stupeur et tremblements

    Ce ne sont pas les causes de "stupeur et tremblements" qui manquent, même pour quelqu'un qui suit l'actualité de très très loin. Le triste soap-opera Hillary Trump à lui seul pourrait remplir la rubrique pendant de nombreux mois. 

    Mais il y a aussi les faits divers, comme cette nouvelle qui m'est parvenue le 11 octobre. 

    Une femme "de chez nous", âgée de 90 ans a déboursé environ 50 000 € pour être "cryogénée". 

    Le premier moment de stupeur passé, les questions se bousculent...  

    Ne pouvait-elle rien faire de mieux avec ces 50 000 €?
    Quelle sorte de foi (en l'homme, en la science, en l'avenir...) faut-il avoir pour être tenté(e) par ce genre de procédé de conservation du corps?
    Quelle sorte de résurrection attend-elle, dans son corps de femme de 90 ans? 
    Quelle sorte de vie espère-t-elle pouvoir mener, quand, où, avec qui, dans quelle sorte de monde? 

    En allant voir à gauche et à droite quelques articles sur le sujet, je me dis que vraiment, les Anciens avaient raison: Mundus vult decipi, le monde veut être trompé. 

    Il y a toujours quelqu'un qui en tirera profit, comme cet entrepreneur de pompes funèbres qui a eu l'honneur de préparer le corps et l'explique avec sérieux devant les caméras de la télévision flamande: rinçages, vitrification, six cents kilos de neige carbonique pour amener le corps à -80°, transport spécial jusqu'à Michigan, refroidissement supplémentaire et conservation à -196°, étonnez-vous après ça qu'on ait besoin de quatre planètes et demie pour subvenir à nos insensés besoins... 

    dhondt.jpg

    source

     

     

  • 22 rencontres (14)

    Un sac de courses accroché à l'épaule gauche, un autre à l'épaule droite, Madame remonte la rue qui mène chez elle. Septembre est déjà bien avancé mais il fait chaud. Des voitures montent et descendent, Madame n'y fait pas attention, même pas quand il y a des coups de klaxon. Elle marche d'un bon pas. 

    Pourtant les coups de klaxon étaient pour elle. Une voiture s'est garée en catastrophe, un jeune en sort, traverse vivement entre la circulation tout en criant "Madame!" "Madame!". 

    Alors elle finit par s'arrêter et regarder plus sérieusement. 

    Il arrive près d'elle, hors d'haleine. 

    - J'ai réussi! J'ai réussi! 

    Son bonheur est si énorme qu'il est immédiatement contagieux. 

    - Je suis inscrit en médecine! J'ai déjà commencé! 

    Il avait raté l'examen d'entrée mais grâce à une controverse à propos d'une des questions, celle-ci a été retirée, les résultats ont été recalculés, et il a eu le demi-point qui lui manquait. 

    - Bravo! dit Madame. Je suis vraiment très contente pour toi, ça me fait vraiment plaisir que tu puisses réaliser ton rêve! Tu le mérites! 

    ***

    Ce jour-là, elle n'avait pas de banane dans ses sacs de courses, elle l'avait sur la figure 

    laughing  

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  • Question existentielle

    Une des choses indispensables dans le métier de prof, c'est de se retrouver le plus souvent possible dans le rôle de l'élève. 

    Ainsi, le cours de solfège me confronte sans cesse à la question numéro 1 de l'élève: "Mais à quoi ça sert de savoir ça?" 

    "Pourquoi on doit apprendre ça par cœur?

    l'ordre est si-mi-la-re-sol-do-fa pour les gammes en bémol majeur et le nom de la gamme est celui de l'avant-dernier bémol 

    l'ordre est fa-do-sol-re-la-mi-si pour les gammes en tierce majeure et le nom de la gamme est celui de la note qui suit la dernière tierce 

    Ou quelque chose comme ça... 

     

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    source wikipedia 

    - Pfff!!! soupire l'Adrienne, dimanche midi au téléphone avec sa carissima nipotina, faut encore que j'apprenne mon solfège pour demain... On doit savoir déterminer la tonalité d'un morceau de musique... On doit connaître tout ça par cœur! 

    - Oh! fait-elle, moi j'ai déjà oublié tout ça depuis longtemps! 

    Devrais-je en conclure que ça ne sert à rien, finalement? Ma carissima joue du piano comme une pro... 

    Mozart, Divertimento KV 138, en fa majeur

  • C comme calme plat

    - C'est le calme plat, ici! s'exclame la nouvelle collaboratrice PMS (1). 
    - Ne t'inquiète pas, lui répond la directrice, ce n'est pas le travail qui manque! 

    La vérité est qu'au bout de quatre semaines de "collaboration", les quatre coordinatrices préfèrent s'occuper seules du suivi de leurs élèves à problèmes sociaux ou psychologiques. 

    Pour du vrai "calme plat", il faut aller au jardin: en deux mois de temps, il n'a fallu qu'une seule tonte, en encore... 

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    pelouse belge, 30 septembre 2016 
    quand même un brin plus verte du côté où elle a un peu d'ombre 

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    renversant, n'est-ce pas? 

    et ici quelques images prises à l'arboretum de Kalmthout après août et septembre quasiment sans une goutte d'eau... 

    ***

    (1) une auxiliaire qui vient deux ou trois fois par semaine à l'école pour aider en cas de problèmes psycho-médicaux-sociaux. 

    ***

    pour le projet du Hibou 

    semaine 40 - repos

  • Stupeur et tremblements

    Madame, on le sait, adore son métier: chaque élève devient tellement "son enfant" qu'elle ne supporte pas qu'on dise du mal de lui et donner une heure de cours est son remède miracle contre la migraine. 

    Quand elle apprend, cette année encore, qu'en Flandre il y a une nouvelle baisse d'une dizaine de pour cent d'étudiants inscrits dans des filières qui mènent au métier de prof, et puis qu'elle voit ce genre de vidéo, destinée à encourager les enseignants à tout mettre en oeuvre pour "motiver" leurs élèves, il lui semble voir un rapport entre les deux. 

    Il y a beaucoup de choses que Madame est prête à faire pour intéresser ou amuser son public, des imitations, des mimiques, du théâtre et même du chant (faut voir leur tête quand elle leur apprend le mot "truite" en leur chantant les premières mesures du Forellenquintett tongue-out puis comme elle joue l'étonnement quand, année après année, aucun sur les 25 ne connaît ce morceau)... beaucoup de choses, vraiment. 

    Mais jamais, je vous le dis, jamais elle ne pondra un œuf.

  • 22 rencontres (13)

    Voilà trois semaines que Madame peste à cause d'une paire de sandales qui lui ont coûté fort cher et dont une lanière s'est cassée net après seulement deux mois. 

    Deux mois! 

    - Il faut aller les rapporter au magasin, dit la mère de Madame. Ce n'est pas normal! 

    Mais vous connaissez Madame: les réclamations, ce n'est pas son truc. 

    Bref, il lui fallait de nouvelles sandales (vous vous souvenez qu'il faisait dans les 35°) alors elle est entrée dans un discount-articles-de-sport. 

    Et pendant qu'elle y était, elle s'en est acheté deux paires. Le genre hyper-élégant, sandale de trekking, grosse semelle en plastique et des tas d'épaisses brides à scratch. En beige et en noir. 

    En vue de la caisse, grands cris de joie: 

    - Manel!
    - Madame! 

    Grandes embrassades, grandes émotions, grandes ré-embrassades... 

    Manel, la plus adorable des belgo-tunisiennes, si chère au coeur de Madame! Tant de choses se sont passées pendant les deux années qu'elle était son élève... 

    Elle a mûri, elle va reprendre ses études de comptabilité, elle va bien. 

    *** 

    - Qu'est-ce que j'ai bien fait de venir ici aujourd'hui, se dit Madame en sortant de là un quart d'heure plus tard, toute contente.