adrienne

  • X c'est l'inconnu

    Vers la fin du trimestre, une gentille collègue avait lancé un appel: pour pouvoir réaliser des travaux de fin d'année avec les petits de professionnelle, elle était à la recherche de boutons. 

    - Est-ce que ça peut être de très vieux boutons de grand-mère? a demandé Madame, qui pour la première fois de sa vie se sentait prête à se défaire de sa "collection" de vieux boutons, de ceux qui étaient déjà vieux quand elle avait six ans et qu'elle pouvait jouer à les classer, les mettre en rangs, les disposer pour former des dessins, pendant que sa grand-mère était penchée sur sa machine à coudre. 

    - C'est d'autant mieux s'ils sont très vieux, avait répondu la gentille collègue. 

    Alors Madame, avec de ces gestes très doux qui marquent le respect pour les vieilles choses qui n'ont de valeur que sentimentale, a ouvert l'étroit tiroir de l'antique machine à coudre, en a sorti toute la collection de boutons et s'est remise une dernière fois à les trier. 

    boutons.JPG

    vieux boutons de chemises, de pyjamas, de braguettes, de cardigans... 

    ne riez pas, il a été dur de s'en séparer: 

    Madame revoit les larges pyjamas rayés de son grand-père, 

    les longues chemises à liquette de son arrière grand-père, 

    le cardigan raglan en laine verte et beige de sa grand-mère 

    et ses porte-jarretelles vieux rose... 

    *** 

    Et puis, que s'est-il passé? 

    Madame est allée admirer les oeuvres réalisées - les photos se trouvent avec le billet d'hier - et a vu des bonshommes de neige en gobelets plastique, des rennes et des sapins en bouchons de liège, en papier, en métal, en bois, des cartes de vœux recouvertes de riches couleurs et de scintillantes paillettes... 

    Mais où étaient passés ses vieux boutons? 

    souvenirs d'enfance,adrienne

  • J comme Joseph

    Quelle famille européenne n'avait pas, au début du 20e siècle, un oncle d'Amérique? On peut se le demander, vu que le nombre de migrants partis du seul port d'Anvers s'élève à deux millions. (1)

    Dans la famille de grand-mère Adrienne, l'oncle d'Amérique s'appelait Joseph. 

    L'oncle d'Amérique, celui qui rime avec mythique: grand-mère Adrienne se souvenait de cette fois où il était revenu en Belgique et où, petite fille, elle avait reçu de lui une pièce d'or. 

    Dernièrement, en reclassant quelques vieilles photos, j'ai eu l'idée d'aller voir sur le site internet d'Ellis Island s'il était possible de l'y retrouver. 

    Il n'y est mentionné que pour son dernier voyage, sa dernière arrivée sur le sol américain, le 28 septembre 1923, venu d'Anvers avec le paquebot Belgenland. (2) 

    Belgenland.jpg

    source http://professionals.redstarline.org/ 

    En 1923, il a déjà 40 ans et la nationalité américaine. Son lieu de résidence est Pawtucket, Rhode Island. Tout ça est bien répertorié sur le site. On y apprend également qu'il est célibataire et qu'il voyage avec un ami natif de notre même bonne petite ville, Rémy, marié, 37 ans, domicilié à Pawtucket et citoyen américain lui aussi. 

    A sa famille restée en Belgique, l'oncle Joseph envoie de temps en temps une photo. Grand-mère Adrienne en avait conservé quelques-unes, dont une où il est assis dans un side-car, portant chemise et cravate, accoudé nonchalamment, la casquette en arrière et le cigare entre les doigts. L'homme en costume cravate chevauchant la moto est peut-être son ami Rémy. 

    BELGENLAND-.jpg

    source http://maritimematters.com/2013/10/red-star-line-museum-opens-in-antwerp/ 

    Mais ce que j'aurais aimé savoir, c'est à quel âge il est parti, comment s'est déroulé ce voyage-là, comment il s'est débrouillé dans les premiers temps... 

    Et aussi pourquoi il est revenu juste avant la guerre de 40, ce qui l'a obligé à se présenter à la Kommandantur une fois par semaine, à cause de sa nationalité américaine. 

    belgenland2.jpg

    petit émigrant de 1929 - source http://www.allaboutshipping.co.uk/

    Le musée de la Red Star Line à Anvers et des témoignages ici, comme l'histoire de la famille Hutlet 

    *** 

    (1) dans ma belle-famille ostendaise, ils cumulaient: ils avaient des émigrés aux Etats-Unis et en Australie (où ils avaient été obligés de traduire leur nom flamand en anglais, c'est ainsi qu'ils sont devenus la famille Richman) tongue-out 

    (2) traduction littérale: pays des Belges; capacité de 2600 passagers (500 en première classe, 600 en seconde et 1500 en troisième)

  • Adrienne et ses addictions

    Avec le billet du 25 septembre, les lecteurs de l'Adrienne ont pu prendre connaissance de sa dernière addiction, le café. (1) 

    Ceux qui viennent depuis plus longtemps savent qu'il y a également l'addiction à internet. No comment tongue-out 

    Mais la toute première, l'initiale, la primo-arrivée, concerne les lettres, les mots, les phrases, les langues: savoir écrire, savoir lire, raconter des histoires. (2) 

    Alors vous pensez bien que l'annonce d'un marathon de lecture chez Margotte a fait tilt dans la tête de l'Adrienne: elle s'est inscrite sans réfléchir. Elle est allée à la bibliothèque. Elle en a rapporté quelques kilos de livres. (3) Elle s'est installée et a lu, bu des cafés et écrit des billets de blog, réunissant ses trois addictions qui ont l'avantage de coûter bien moins cher que si elle était accro au shopping, aux jeux de hasard ou aux chaussures. cool 

    lire,lecture,lecteur,défi,adrienne,souvenir d'enfance,belge,belgique,litterature

    Un des livres rapportés de la bibliothèque est La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie (4) éd. Luc Pire, Espace Nord, 2008. 

    lire,lecture,lecteur,défi (5)

    Premier arrêt de lecture à la page 28, sur un extrait d'un roman de Marie-Claire Blaimont, Black Lola, paru en 1994 aux éd. Le Cerisier. 

    C'est elle qui t'a fait goûter les couques, le pain perdu, (...) le boudin avec de la compote (...) Le laitier passait et, ta cruche en main, tu le regardais verser le lait blanc qu'on allait ensuite faire bouillir, en surveillant sa montée. Si elle ne trouvait pas la monnaie, elle appelait au secours saint Antoine de Padoue. A deux ans, à cinq ans, à huit ans, tu ne rêvais que d'une chose, (...) c'était te blottir contre sa grosse poitrine et l'écouter te raconter, la regarder vivre, sentir l'odeur de cuisine calfeutrée, cette chaleur du poêle à charbon, étouffante, qui poussait à la somnolence. 

    Tout ce que tu sais d'ici, tout ce qui t'a finalement servi à vivre chez nous, c'est d'elle que tu le tiens, elle t'a fait pousser des racines (...). 

    La vierge de Lourdes sous son globe, entre deux obus bien astiqués de la guerre de 14-18, les rameaux sur la croix, les napperons de dentelle, la loque à poussières qu'on secoue sur le seuil, l'entrée de la cave avec le beurrier, la cruche à lait (...), le lait qui bout sur le poêle, les murs encombrés de photos, les meubles encombrés de bibelots de bazar, les galettes dans une vieille boîte à biscuits dont le couvercle coinçait, (...) la lampe qu'on allume le plus tard possible le soir, alors que la cuisine est depuis longtemps plongée dans la pénombre et qu'on continue à attendre, attendre quoi, tranquillement... Comment aurais-tu su tout cela? 

    lire,lecture,lecteur,défi

    dans cet extrait, tout correspond parfaitement à grand-mère Adrienne... 

    ***

    (1) Il n'en a tout de même fallu que deux pour la rédaction de ce billet.

    (2) A l'âge de cinq ans, mini-Adrienne était bien meilleure en fiction qu'elle ne l'est aujourd'hui tongue-out 

    (3) les livres se comptent en kilos pour deux raisons: ça dit plus sur le nombre de pages ainsi que sur l'effort qu'il y aura à fournir pour les trimbaler à pied sur un kilomètre, à l'aller et au retour. 

    (4) toujours les voies de la bibliothécaire en chef sont et restent impénétrables: pourquoi ce troisième volume et pas les deux premiers? Mystère! 

    (5) info trouvée dans le journal La libre Belgique du 23 septembre 2008:

  • A comme Adrienne

    "Tout ce qu'on n'a pas eu, on ne l'aura plus", disait grand-mère Adrienne quand elle jugeait que l'été manquait de chaleur et de soleil.

    DSCI3273.JPG

    Pourtant, entre deux averses, ça fait de très jolis ciels, colorés, mouvementés.

    DSCI3270.JPG

    Et ça n'empêche pas l'herbe de pousser

    cool

  • N comme nourricière

    J'ai retrouvé dernièrement une recette de "crème de semoule aux raisins de Corinthe" qui ne pouvait évidemment que me rappeler ma grand-mère Adrienne et une de ses fameuses tartes réservées aux festivités de la kermesse d'été.

    Grand-mère Adrienne n'avait pas de balance fort précise et de toute façon, ses recettes étaient ajustées au goût (je rajouterais bien un peu de sucre? est-ce qu'il ne faudrait pas mettre un peu plus de sel?), à la vue (la sauce est un peu liquide? ou au contraire pas assez fluide? on rajoute ce qu'il faut pour atteindre la consistance souhaitée) et au toucher (la pâte est-elle assez souple? la cuisson est-elle parfaite?).

    Bref, au pif cool 

    Même les recettes que je lui ai vu faire, que j'ai réalisées avec elle, il m'est impossible de les recréer parfaitement: je n'ai plus la même bière pour cuire le lapin, je n'ai pas sa grande casserole en fer blanc légèrement cabossé, il y a toujours un je-ne-sais-quoi pour rendre le résultat final différent. Même sans nostalgie ni paradis perdu.

    Alors en lisant cette petite phrase chez Erri De Luca, je ne pouvais qu'être totalement d'accord: "il lutto si sconta a tavola, invece che al cimitero": le deuil se ressent beaucoup plus à table qu'au cimetière.

    erri de luca.jpg

    source: Feltrinelli 
    il existe une version traduite chez Gallimard:
    'Le plus et le moins'

  • N comme Noël 1970

    Dans la salle à manger d’apparat, qu’on n’ouvre qu’aux toutes grandes occasions, on allumera le poêle à charbon dès la veille. Il fume toujours un peu.
    On mettra toutes les rallonges à la table et on la couvrira de la belle nappe blanche damassée, aux plis raides d’amidon. On aura peur d'y faire une tache.
    On sortira le beau service, l’argenterie, les verres à pied. Tout devra briller.

    On ne mettra qu'une ou deux bougies, qu'on devra promettre de bien surveiller parce que grand-mère a peur du feu.

    Le grand-père présidera en bout de table et le menu ne variera pas: il y aura des huîtres, des bouchées à la Reine, de la dinde avec des croquettes et des airelles, de la bûche à la crème au beurre. On boira du champagne et des vins de Bordeaux. Le rouge sera un Saint-Estèphe parce qu'on n'a plus de château La Pointe.
    On ira à la messe de minuit où les enfants auront beaucoup de mal à ne pas s’endormir.
    Heureusement, les chaises de paille sont si inconfortables et l’odeur de l’encens si entêtant qu’on ne s’endormira pas.

     DSC00109 - kopie.JPG

     la photo est de 2003
    la dinde est remplacée par le chapon
    Sourire
    mais c'est le beau service blanc à bord doré
    de la grand-mère Adrienne

  • P comme paradis perdu

    Il arrive que l'Adrienne ait un gros coup de nostalgie. Il arrive qu'elle repense à son paradis perdu et que sa verte campagne lui manque. Parfois la solitude en ville pèse alors que ça n'avait jamais été le cas dans la vraie solitude de sa petite réserve naturelle. L'Adrienne chaussait ses bottes, allait faire un tour dans les bois et les prés et se revivifiait au chant des oiseaux.

    Il arrive que l'Adrienne ait un gros coup de découragement dans la maison de tante Fé. Tant de choses ne sont toujours pas en ordre. Une armoire à pharmacie attend d'être accrochée au mur depuis plus d'un an, des étagères sont encore au sol et il reste des cartons dans chaque pièce. Elle se demande si un jour elle s'y sentira chez elle et emploiera le mot "thuis" (1) pour la désigner.

    1962 (3) - kopie.JPG

    l'autre paradis perdu
    celui de l'enfance
    dans la maison de grand-mère Adrienne.
    Remarquez comme mini-Adrienne,
    qui ne sourit jamais sur les photos, malgré tous ses efforts,
    respire le bonheur

    Mais ne vous inquiétez pas: l'Adrienne est en train de recréer le décor de ses deux paradis perdus. Elle va planter des pommiers et un seringat pour faire "campagne" et elle a déjà les hortensias et la clématite pour faire "jardin de grand-mère".

    Samedi dernier, elle a acheté des centaines de bulbes à fleurs. Reste à savoir où et quand elle les plantera Langue tirée

    ***

    (1) thuis = à la maison, chez moi. C'est un mot qui manque en français, je trouve. L'équivalent du "home sweet home".

  • Adrienne voyage

    "Merci, saint Christophe!", disait ma grand-mère Adrienne, qui avait la piété intéressée et superstitieuse.

    Saint Christophe devait protéger nos voyages et sainte Claire prévoir du beau temps: on peut dire qu'hier ils n'ont pas chômé... et qu'ils ne sont pas rancuniers, vu que je n'ai pas pensé à les invoquer!

    Pourtant, quand mon pneu avant droit a éclaté à 2 kilomètres de la sortie vers Vienne, alors que je faisais presque 140 à l'heure, j'ai réussi à passer de la bande de gauche à celle d'arrêt d'urgence - où je n'ai pas été emboutie - et pour ce qui est du beau temps, n'en parlons pas, sainte Claire aussi fait du zèle.

    Bref, merci, saint Christophe!

    Evidemment, ça m'a coûté cher en temps, en dépannage et en nouveau pneu. Si vous connaissez un saint efficace pour ces choses-là, faites-moi signe.

    Sinon, il me reste sainte Rita pour les causes perdues et les cas désespérés Langue tirée

    St Antoine puni.JPG

    saint Antoine,
    pour les objets perdus,
    c'est celui qui avait le plus de boulot
    Cool

    et contre qui - parfois - elle était fâchée

     

     

  • A comme Adrienne

    Quand les coups de canon annonçaient le début des festivités, au sortir de la première messe, trois énormes tartes refroidissaient déjà sur leur grille, celle à la semoule avec raisins de Corinthe, celle sans raisins, parce que mon père ne les aimait pas, et celle au riz.

    Quand le fifre et le tambour remontaient la rue, les échalotes étaient déjà en train de blondir dans le plus grand faitout, celui du lapin des jours de fête.

    Quand les pèlerins revenaient de leur longue marche, crottés les années humides, poussiéreux les années sèches, l'eau du bain était déjà chaude.

    C'était ça, la kermesse pour grand-mère Adrienne: encore plus de travail que tous les autres dimanches de l'année.

    Et tout le monde trouvait ça parfaitement normal.

    Fiertel 2014 029 - kopie.JPG

    le fifre et le tambour
    premier dimanche de la kermesse d'été
    dans ma ville

  • C comme café

     begin maart (3).JPG

    Vous voyez ces tasses "Royal Boch" made in Belgium?
    (La Louvière)

    http://www.royalboch.com/

    Elles me viennent de ma grand-mère Adrienne.

    Café le matin, avec les tartines à la confiture.

    Café l'après-midi, avec deux ou trois amies, et des speculoos 
    ou des biscuits Delacre 
    dans leur belle boite en fer blanc.

    http://www.delacre.be/fr

    Café le soir, même avec la charcuterie ou le fromage,
    comme dans le film "
    Bienvenue chez les Ch'tis".

    Café à la chicorée, bien sûr. La chicorée De Lelie.

     projet 52,photo,adrienne,souvenir d'enfance

     http://www.museuminzicht.be/public/collecties/obj_detail/index.cfm?id=miatV-196

    Ce café qui a si cruellement manqué pendant la guerre

    que par après elle en avait toujours des kilos en réserve.

    On ne sait jamais...

    ***

    Et le thé, cette étrange boisson,
    dont elle n'est pas loin de penser ce qu'en pensent
    Astérix et Obélix,
    "de la chaude eau",
    c'est bon pour les Anglais.

    ***

    Projet 52 - semaine 14 - thème: café ou thé

     http://manuelles.canalblog.com/archives/2014/12/30/31227714.html

  • 22! revoilà les défis!

    Le cahier rose

    Il est d’un rose passé et son papier de mauvaise qualité. Un cahier de brouillon d’autrefois – précision sans doute inutile vu que de nos jours ça n’existe plus. En tournant les pages, précautionneusement, on a peur que le papier se désagrège, que les lettres s’effacent.

    L’écriture est au crayon et elle aussi est d’autrefois. Une écriture appliquée qu’on ne reconnaît pas. Ce n’est pas celle du grand-père – magnifique calligraphie, somptueuses courbes des majuscules – ni celle de la mère – petites lettres serrées, grands accents graves ou aigus – alors on se dit que ce doit être l’écriture de la grand-mère, elle qu’on n’a jamais vue écrire, sauf parfois apposer une signature sur un document que lui tend le facteur ou sur le carnet de notes quand les parents sont partis en vacances avec le grand-père, chaque année au mois de septembre.

    C’est un cahier de recettes, on le voit tout de suite. Ce qui est bizarre, c’est qu’il s’agit de plats que la grand-mère n’a jamais préparés. Du pain sans farine. Un cake sans œufs. De la mayonnaise sans huile.

    A la recette de la « tarte à la frangipane » on a vraiment compris quelle avait été la fonction du cahier et pourquoi on n’avait jamais vu apparaître aucune de ces préparations sur la table de grand-mère.

    C’est une « tarte à frangipane » où les ingrédients principaux de la crème frangipane sont remplacés par la pomme de terre en purée.

    ***

    écrit pour le Défi du samedi 325

    http://www.rtbf.be/14-18/thematiques/detail_recettes?id=8275057

     

    file:///C:/Users/admin/Downloads/cuisine%20Occup.pdf

  • A comme Adrienne

    Je l'ai photographiée à Noël, à Pâques, aux anniversaires.
    Je l'ai photographiée au salon, à la cuisine, au jardin. 
    Chez elle, chez moi, chez ma mère.
    Je l'ai photographiée à Knokke-le-Zoute, à Beauraing, au Grand-Duché, en Normandie.

    Mais pas dans cette clinique où elle est morte.

    Et c'est cette image-là que je revois quand je pense à elle.

  • Adrienne et le droit de vote

    Voter dans un des locaux de ce bâtiment (voir la photo d'hier) m'a rappelé la dernière fois que j'y ai accompagné ma grand-mère Adrienne pour qu'elle remplisse ses devoirs de citoyenne.

    - Je trouve, disait-elle, qu'au-delà d'un certain âge, les gens ne devraient plus être obligés d'aller voter.
    - Comment? ça voudrait dire que l'opinion des personnes âgées ne compterait plus du tout?
    - Ah oui, c'est vrai...

    Me donner raison ne l'empêchait pas de reprendre le même raisonnement, huit jours plus tard.

    - Mais pourquoi embêter des vieux comme moi avec ces élections, disait-elle en montrant sa carte de convocation, bien mise en évidence sur la cheminée.
    - Parce que ton avis compte aussi, grand-mère.
    - Bah! que j'aille voter ou non, qu'est-ce que ça change?
    - Tu ne sais pas pour qui voter?
    - Si, si!
    - Et bien alors, il faut le faire.

    Grand-mère Adrienne a connu l'époque où les femmes ne votaient pas.

    - Que les hommes aillent voter, je le comprends, c'est bien. Mais pourquoi les femmes aussi?
    - Comment? Tu trouves que les femmes n'ont pas d'opinion?
    - Si, bien sûr, mais la politique, ça ne m'intéresse pas...
    - Tu dis ça, mais il y a des partis que tu aimes bien et il y en a que tu n'aimes pas...
    - Bien sûr!
    - Alors tu sais pour qui tu veux voter?
    - Mais oui!

    Le jour même, elle soignait sa toilette, mettait du rouge et s'accrochait à mon bras. Je l'accompagnais jusqu'à la porte du bureau de vote et je voyais bien qu'elle était fière d'avoir voté.

    - Voilà, disait-elle, j'ai voté pour les bons!
    - C'est bien!

    Et nous rentrions, contentes de nous, pour préparer le repas dominical.

     Adrienne1.jpg - kopie.jpg

    Adrienne entre ses parents à l'époque du "vote plural"...

     

  • V comme visage

    Je me demande, s’il n’y avait pas les photos pour nous les rappeler, ce qu’on retiendrait des visages aimés et disparus. Fait-on attention aux multiples nuances dans la couleur des yeux, quand on est un enfant ? Et si on finit par ne plus se souvenir du timbre de la voix, serait-ce différent pour les traits du visage ?

    J’ai complètement oublié le visage qu’elle avait à cinquante ou soixante ans, alors que j’étais une petite fille. Pourtant, de nombreuses photos d’elle me la montrent à ces moments-là. Je ne me souviens que du visage de ses quatre-vingts ans.

    Le visage qu’elle préférait était celui de sa jeunesse. Celui de la photo où on la voit le jour de ses noces. Avec son chignon si bien coiffé et d’où s’échappent pourtant déjà des frisettes sur les tempes, autour de l’oreille, dans la nuque. Avec son joli cou sans la moindre ride, ses joues lisses, son regard franc.

    Elle aurait sûrement voulu qu’on se souvienne de ce visage-là et pas de celui où le temps qui passe a laissé ses marques inexorables.

     

    Mais c’est celui-là que j’aime.

     

  • C comme chambre

    Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table, ni fauteuil, mais peut-être une chaise sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir. Elle était au troisième étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller la logeuse et sa famille.

    Comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve, ici, le seul fait de savoir (sans presque même avoir eu besoin de le chercher, simplement en s’étant étendu quelques instants et ayant fermé les yeux) que le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche (en levant le bras, je pouvais toucher la poignée), la fenêtre en face, fait surgir, instantanément et pêle-mêle, un flot de détails dont la vivacité me laisse pantois…
    Georges Perec,
     Espèces d’espaces, Galilée, 1974

    La chambre de grand-mère Adrienne

    Il y avait du linoléum sur le sol. Un peu usé, un peu défraîchi, décoloré. Il n’y avait ni chaise, ni fauteuil. C’est en bas qu’on mettait les vêtements de nuit et qu’on se rhabillait le matin.

    Elle était à l’étage et du côté de la rue. Par les deux fenêtres identiques, qu’on n’ouvrait jamais sauf pour laver les carreaux, on voyait la rue, très large, très en pente, et où passait une forte circulation. Les camions peinaient et soufflaient dans la montée, leurs freins crissaient et sifflaient dans la descente. Ils faisaient vibrer tous les murs, ce qui mettait légèrement de travers les grands cadres du salon.

    Contre le mur de droite, la penderie, grosse armoire sombre à trois portes. Celle de droite pour les costumes et les chemises de mon grand-père, celle de gauche pour les vêtements de ma grand-mère. Au milieu, les draps, les taies et une couverture supplémentaire contre le froid de l’hiver. La chambre n’était pas chauffée et le double vitrage n’existait pas. Parfois les vitres étaient givrées à l’intérieur.

    Contre le mur de gauche, une commode à trois tiroirs sur laquelle trônait, sous son globe de verre, le saint préféré de ma grand-mère, celui auquel elle s’adressait à haute voix chaque  fois qu’elle ne réussissait pas à remettre la main sur un objet : saint Antoine de Padoue.  Il lui était si familier qu’elle l’appelait par son petit nom : « Toontje, help mij ! » C’était plus un ordre qu’une prière.

    Enfin, contre le mur qui faisait face aux fenêtres, à gauche de la porte, le grand lit entouré de ses deux tables de nuit. Celle de droite, pour mon grand-père, où il posait sa montre chaque soir à côté de son réveil, qu’il remontait et remettait bien à l’heure avant de se coucher. Celle de gauche, pour ma grand-mère. Après le décès de mon grand-père, c’est là qu’elle a mis le réveil. Ainsi que sa montre-bracelet, qu’elle a portée en souvenir de lui jusqu’à sa propre mort.

    - Le cadran est grand, disait-elle. Je vois bien quelle heure il est.

    Alors qu'elle avait un "coucou" et un Westminster qui carillonnait toutes les quinze minutes.

  • J comme j'aime, je n'aime pas

    J’aime tous mes élèves mais pas tous mes collègues.

    J’aime les fruits mais pas en boîtes.

    J’aime les animaux mais pas les limaces dans le potager.

    J’aime la musique dite « classique » mais pas la contemporaine genre Stockhausen.

    J’aime la lecture mais pas la science-fiction.

    J’aime le chocolat noir mais pas le blanc (désolée, Amélie)

    J’aime l’opéra mais pas Pelléas et Mélisande.

    J’aime Camus mais pas Sartre. Voltaire mais pas Rousseau.

    J’aime Bruxelles. J’aime l’Italie. J’aime l’Italie qui descend l’Escaut. J’aime Brel.

    J’aime la Belgique et son merveilleux climat Rigolant. Je n’aime ni la chaleur ni le froid.

    J’aime le Renaud des années 80. C’est grâce à lui que j’ai appris plein de mots argotiques.

    J’aime les langues. J’aimerais les parler toutes.

    J’aime les sketches de Fernand Raynaud qu’on écoutait en famille à la radio alors qu’il était déjà mort depuis longtemps.

    J’aurais aimé étudier l’archéologie mais mon père a dit que ce n’était pas avec ça que j’allais gagner ma croûte.

    J’aime les films des années 30 mais pas les blockbusters d’aujourd’hui.

    J’aimais déjà Brassens avant de comprendre tout ce qu’il disait.

    J’aime cuisiner mais pas faire les poussières.

    J’aime ne rien faire mais je n'aime pas le désordre sur mon bureau.

    J’aime la mer ET la montagne.

    J’aime évoquer ma grand-mère Adrienne alors qu’elle est morte depuis 20 ans.

  • H comme Hoard no more

    Un portefeuille complètement usé. Voilà l’héritage d’Adrienne. Un seul et unique objet que je conserve pieusement. Je sais bien qu’il n’a d’autre valeur que sentimentale. Il ne sort pas des mains d’un célèbre artisan, il ne porte pas la griffe d’une marque prestigieuse.

    Il sort des mains d’Adrienne, mille et mille fois il est entré et sorti de son sac, mille et mille fois elle y a pris ou glissé un billet, soigneusement plié. De marques et de griffes, il ne porte que celles de l’usure du temps. Mais c’est précisément ce qui fait sa valeur, objet quotidien à la fois si banal et si précieux, car il renfermait aussi sa carte d’identité et une ou deux minuscules photos de ceux qui étaient chers à son cœur.

     

    J’ai offert cet objet au projet Hoard no more parce que je me suis dit qu’après ma mort, ce vieux portefeuille n’intéresserait personne et serait sûrement jeté au rebut. Alors, même s’il m’est infiniment précieux, je préfère qu’il finisse sa vie dans une œuvre d’art. Et qui sait, peut-être pourrai-je le récupérer après Clin d'œil

    Je dois bien cela à la mémoire d’Adrienne…

    ***

    Pour voir le projet : http://www.gabrielaboiangiu.com/#/hoard-no-more/4534739790

  • G comme généalogie

    - Cet après-midi, dit grand-mère Adrienne, on va rendre visite à tante Fé. Je dois encore aller lui souhaiter la bonne année.

    Tante Fé, je ne l'avais vue que deux ou trois fois dans ma jeune vie, elle habitait une petite maison dans une autre rue, pas trop loin. Il fallait juste traverser la grand-route et continuer tout droit. Jusqu'au coin suivant.

    - Bien tenir ma main pour traverser! Et ne pas courir!

    Tante Fé, je ne savais pas quel était son vrai nom. Félicité? Philomène? Grand-mère Adrienne prononçait Féï (ou Fay, si elle avait su l'anglais)

    Tante Fé, c'était une tante de ma grand-mère. Elle avait été mariée à un des frères de sa maman, par conséquent elle était "aangetrouwd", nuance importante dans la généalogie familiale. "Aangetrouwd", c'est-à-dire arrivée dans la famille par son mariage.

    Grand-mère et Tante Fé ont conversé autour d'une tasse de café. Parlé des uns et des autres. Remis les almanachs familiaux respectifs à jour.

    Je ne peux imaginer un enfant de six ou huit ans qui aujourd'hui patienterait une paire d'heures, sagement assis sur une chaise, à s'ennuyer pendant que deux vieilles dames papotent en buvant leur café au lait. Tante Fé, qui n'avait qu'un fils et un petit-fils déjà adulte, n'avait même pas une friandise à offrir à un enfant, pas de petit chien avec lequel jouer, pas de télévision. Et pourtant, chaque mardi après-midi où ma grand-mère sortait, je l'accompagnais très volontiers, même si c'était pour rester assise des heures sur une chaise de paille à l'écouter parlotter avec tante Fé, tante Léonie ou l'une des deux tantes Jeanne.

    ***

    Fin janvier, quand je suis arrivée au lieu du rendez-vous avec l'agent immobilier, ça m'est revenu en un éclair:

    - Mais c'est la maison de tante Fé!

    ***

    Vous comprenez, maintenant, pourquoi je la considère d'un oeil plus indulgent?

    Même si elle est "aangetrouwd" Langue tirée

  • M comme Madeleine, chapitre 5

     5

    Le dimanche soir, Adrienne avait troqué sa jolie robe abricot et ses bas de soie pour la blouse de coton et les petites mules qu’elle portait habituellement chez elle. Sur le petit banc devant la maison, avec l’amie Madeleine qui était venue aux nouvelles, ça riait et ça parlotait, tantôt à voix haute et claire, en s’esclaffant bien fort, parfois tout bas à petits rires contenus.

    - Tu sais ce qui m’a frappée en tout premier lieu, chez lui ? fait Adrienne qui ne peut s’empêcher de rire en y repensant.
    - Ben, non, comment veux-tu que je le sache ?

    Madeleine rit à l’avance.

    - Ses guêtres !
    - Ses guêtres ? Il portait des guêtres ?
    - Oui ! des guêtres blanches !
    - Ça alors ! voilà qui ne viendrait pas à l’idée de mon Gustave !

    Car Madeleine, depuis que son forgeron lui avait chatouillé le coin de la bouche avec sa moustache et comprimé la poitrine en la serrant un peu trop fort contre lui, l’appelait « mon Gustave » et se voyait déjà berçant leur premier-né. Qui serait un fils, bien entendu.

    - Et alors il est venu comme ça tout de suite t’inviter à danser ?
    - J’ai à peine eu le temps de m’asseoir et il était devant moi… Tu vois le genre ? « Mademoiselle, me ferez-vous l’honneur de m’accorder cette danse ? Avec la permission de madame votre mère, bien sûr ! »
    - Ah ! il connaît son monde, celui-là ! Et ta mère, qu’est-ce qu’elle a dit ?
    - Qu’est-ce que tu veux qu’elle dise ? Elle n’avait aucune raison de refuser. Alors elle a incliné la tête, tu vois, pour montrer qu’elle était d’accord… et je l’ai suivi vers la piste de danse.
    - Et alors ? comment c’était ? Il danse bien ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

    Adrienne riait, le rose aux joues.

    - Arrête, ça fait trop de questions en même temps !
    - Mais raconte ! Tu me fais mourir d’impatience !
    - Il danse bien, oui, enfin c’est-à-dire qu’il valse bien. Sans doute que c’est la seule chose qu’il sait bien faire, il ne m’a invitée que pour les valses. J’ai aussi dansé la polka avec Père. Puis l’accordéoniste n’a pratiquement plus joué que des valses et on n’a plus quitté la piste, Maurice et moi.
    - Mais vous avez parlé, tout de même ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
    - Oh… des banalités… le beau temps, ma jolie robe, qu’il ne m’avait encore jamais vue à aucun bal… des choses comme ça.
    - C’est tout ?

    Madeleine semblait déçue. Mais Adrienne, pour la première fois de sa vie, n’avait pas envie de tout confier à son amie. Elle voulait garder ses premiers émois encore un peu pour elle seule, au fond de son cœur, avant de les partager avec qui que ce soit. Même avec Madeleine, la confidente de toujours.

    - Et tu le revois quand ?
    - Je ne sais pas, fit Adrienne.
    - Ça alors ! redit Madeleine pour la troisième fois au moins ce soir-là. Tu ne sais même pas quand tu le reverras ?

    Mais elle avait parlé trop fort et attiré Céleste qui s’encadra dans l’embrasure de la porte et dit :

    - Il se fait tard. Il est temps de rentrer. Bonsoir, Madeleine.

  • G comme Gaston, Arthur et Maurice... chapitre 4

     4

    Maurice était accoudé à la buvette avec ses deux inséparables : lui, Arthur et Gaston écumaient toutes les fêtes et reluquaient les filles. Ils faisaient danser les plus jolies, leur contaient parfois fleurette, leur pinçaient un peu la taille – ils voyaient tout de suite lesquelles aimaient ça, se laissaient faire, et étaient prêtes à leur accorder plus. Ils en profitaient chaque fois qu’ils le pouvaient. A vingt ans, ils avaient bien le temps avant d’être sages et de se ranger.

    Ils se roulaient des cigarettes en se partageant un peu de tabac, rassemblaient leur menue monnaie pour se payer une autre bière. Parfois la fille ou la femme derrière le comptoir les avait à la bonne et en plus de leur laisser voir les profondeurs de son décolleté,  leur offrait un verre. Il y a de ces natures généreuses de leur corps et de leur cœur pour les ouvriers endimanchés et à la moustache toute neuve.

    A force de traîner chaque dimanche là où on dansait, ils avaient fini par connaître à peu près tout le monde. Il y avait des filles avec lesquelles il valait mieux ne plus se montrer, sous peine de se voir coller un contrat de mariage ou même un marmot dans les bras, d’autres dont on avait épuisé toutes les ressources et celles qui n’intéressent personne, que leur père et mère emmènent de bal en bal dans l’espoir de leur trouver un mari.

    Maurice venait d’allumer sa troisième cigarette quand il vit arriver Adrienne, encadrée par ses deux parents : le père, un homme très grand, plutôt maigre, avec une belle moustache, un costume trois pièces finement rayé et une chaîne de montre en or ; la mère, petite femme un peu trop forte, se tenant bien droite, serrée dans un corset et dans une robe noire descendant jusqu’à terre et fermée sous le menton par un grand camée. Entre les deux, une jeune fille élancée, de grands yeux, une jolie bouche, et de lourds cheveux noirs dans un chignon qui s’affaissait déjà un peu sous sa capeline et d’où s’échappaient quelques boucles sur la nuque. Une jeune fille élégante dans une fine robe de couleur abricot, des bas de soie et des chaussures à petit talon.

    - Voilà une nouvelle, fit Maurice en poussant du coude le copain Arthur qui mettait justement son verre à la bouche.

    Arthur et Gaston la détaillèrent à leur tour.

    - Elle a de jolies jambes, fit Arthur.
    - Pas touche ! siffla Maurice à qui cette remarque déplaisait. C’est moi qui l’ai vue le premier ! Elle est à moi !

    Gaston haussa les épaules en se retournant vers la serveuse derrière le bar – il n’aimait que les blondes comme elle, bien en chair – et Arthur eut un petit sourire ironique qu’heureusement Maurice ne vit pas.

    - Tu peux toujours essayer, lui glissa-t-il en reprenant sa bière. Mais à mon avis, elle n’est pas pour toi, cette petite… Tu as vu la mère ?
    - J’ai vu, dit Maurice, qui éteignait soigneusement sa cigarette dans le but de la rallumer après la danse. Justement, ça aussi, ça me plaît. C’est une jeune fille comme il faut, ça nous changera !

    Un rapide regard vers la blancheur de ses guêtres neuves, une main pour vérifier qu’aucun épi ne se rebelle sous la couche de brillantine, deux doigts pour réajuster la cravate, tirer la veste, défroisser le pli du pantalon… et dans sa tête se bousculaient les petites phrases parmi lesquelles il allait devoir choisir la bonne, celle qui lui ouvrirait le cœur de la jeune fille à la robe abricot.

    - J’y vais ! dit-il.

    Sur la petite estrade, l’accordéoniste entamait une valse.

  • E comme Edmond, chapitre trois

     3

    La sonnerie de fin de journée retentit et la plupart des ouvriers quittèrent immédiatement l’atelier. Le samedi, c’était le jour de la paie. Edmond savait précisément qui irait boire un coup en trop au café et qui rentrerait tout droit chez lui pour confier l’argent de la semaine à sa femme ou à sa mère.

    Il savait aussi, avant même d’aller le vérifier, qui laisserait sa machine bien propre et prête pour reprendre le travail le lundi matin, et chez qui des saletés traîneraient, des fils seraient cassés ou embrouillés, la burette d’huile renversée. Mais il ne pouvait se résoudre à les inscrire sur la liste noire et remettait tout en ordre lui-même avant de quitter l’usine. Le bon contremaître, c’est comme le capitaine d’un vaisseau : il est toujours le dernier à quitter le navire.

    Et puis, Edmond aimait le travail bien fait. Il mettait sa fierté à avoir l’atelier le plus propre de toute la filature et de tout le tissage réunis. Un atelier où son gant de velours était plus efficace pour contenir les belliqueux que la main de fer de certains de ses collègues. Car la révolte grondait, depuis quelque temps. Des pamphlets avaient été collés aux murs de certaines usines, des tracts avaient été distribués, les patrons multipliaient les discours, tantôt lénifiants et empreints de bonhomie, tantôt tonitruants et pleins de menaces. Les élections d’avril n’avaient pas calmé le mouvement ni les revendications.

    Edmond n’aimait pas ça.

    Ce qu’il aimait, c’était rentrer tranquillement chez lui, voir sa fille penchée sur sa machine à coudre, se bourrer une pipe, faire un tour jusqu’à son potager, plus loin dans la rue, et rentrer tranquillement dire à Céleste que les haricots verts sont prêts à être cueillis et mis en pots à stériliser. Et qu’il faudra récolter les oignons et les échalotes avant l’orage.

    Ce qu’il aimait, c’était jouer à la manille le dimanche matin, avec César ou Ernest au Café de la Bascule. On tapait le carton pendant une paire d’heures, on buvait quelques bières, puis on rentrait chez soi où le repas était servi une heure plus tard que d’habitude. Il fallait laisser aux femmes le temps de revenir de la grand-messe.

    Il respira une dernière fois les odeurs mélangées de textile, de poussière, d’huile et de sueur, avant de refermer la porte jusqu’à lundi. Le silence du grand atelier, après le vacarme incessant de la journée, avait quelque chose de reposant et il s’y attardait toujours un moment. Il passa par le bureau, prit son enveloppe, signa le grand registre. Il pouvait rentrer chez lui. Il fut content de sentir une légère brise dans la chaleur du jour puis se dépêcha de rentrer à grandes enjambées. Le potager avait besoin d’eau.

    En cours de route, il repensa brusquement à ce que Céleste lui avait annoncé, la veille au soir. Une véritable nouveauté ! Il n’avait jamais pensé qu’avoir une fille entraînerait ce genre de conséquences mais voilà, Céleste l’avait décidé : le lendemain dimanche, dans l’après-midi, ils emmèneraient Adrienne au bal. Justement, c’était le 26 juillet, le bal de la Sainte-Anne, la patronne des couturières.

    - Au bal ? avait-il dit avec un léger sursaut et des yeux tout ronds d’étonnement – car jamais, jamais Céleste n’avait parlé de bal avant ce jour.
    - Mais bien sûr ! s’était exclamée Céleste, un peu énervée, un peu coupante. Quoi de plus normal ? Tu oublies que ta fille a dix-neuf ans ! Tu veux la garder toujours ici, peut-être ?

    Il avait eu envie de répondre que oui, mais il s’était sagement tu.

    - Un bal, pensa-t-il en poussant le portillon qui séparait la maison de la rue. Enfin, si ça fait plaisir à Adrienne…

  • C comme Céleste, chapitre deux

     2

    Quand Céleste sortit de la torpeur chaude de sa sieste, en cet après-midi de juillet, sa première pensée fut pour sa fille. C’était évidemment très bien de lui avoir évité l’usine et de lui avoir trouvé ce métier qui lui convenait tellement. En effet, on ne pouvait le nier, Adrienne était douée pour la couture, et vous créait de ces modèles qui attirent une clientèle exigeante, mais fortunée. Même une femme aussi peu encline à complimenter devait l’admettre. Oui, c’était véritablement très bien de lui avoir trouvé ce métier dans lequel elle excellait déjà, à 19 ans à peine.

    Mais après ?

    La veille, quand la petite Madeleine était passée les voir, Céleste avait vite compris de quoi les deux jeunes filles s’étaient entretenues, sur le petit banc du jardin. Elle avait vu les joues roses, les yeux plus vifs, entendu les chuchotis, les gloussements étouffés derrière la main. Céleste savait.

    Elle savait aussi que depuis le matin, sa fille avait la tête ailleurs et que les amours de Madeleine lui faisaient pousser des soupirs. Il n’était pas facile de cacher quelque chose à Céleste et il y avait bien longtemps que ni son mari ni sa fille ne cherchaient plus à le faire.

    Elle se leva péniblement, comme toujours. Ce mal qui l’obligeait à se ménager – car une femme comme elle ne se coucherait pas en plein midi si ce n’était sur ordre formel de son médecin – ce mal qui avait déjà emporté trois de ses frères et sœurs, ainsi que sa propre mère, d’ailleurs, ce cœur trop faible pour lui garantir une longue vie l’obligeait à penser dès aujourd’hui à l’établissement de sa fille.

    Voilà la priorité suivante.

    Céleste ouvrit les rideaux et fut contente de sentir l’arôme du café monter jusqu’à sa chambre. Elle se rhabilla de sa longue robe noire, remit sa broche à la fermeture de son col et se recoiffa soigneusement après s’être rafraîchi un peu le visage. Depuis quelque temps, depuis que ce souffle au cœur l’avait mise en alerte, elle ne cessait de réfléchir et de faire le bilan de sa vie. Avait-elle fait les bons choix ? Il lui semblait que oui.

    En accord avec Edmond, son mari, elle avait décidé qu’ils n’auraient qu’un seul enfant. Elle ne voulait pas, comme sa mère et tant d’autres femmes autour d’elle, avoir une dizaine de bouches à nourrir, de filles et de garçons à établir. Un seul enfant, c’était son choix, même s’il avait fallu pour cela se refuser très souvent à son mari. Un seul enfant, et c’était Adrienne, qu’elle avait préservée jusqu’à ce jour, qui ne sortait que pour aller à la messe le dimanche puis prendre le café chez une des nombreuses tantes.

    Il faudrait maintenant lui trouver un bon mari. Et donc commencer par la sortir un peu. Dans le voisinage, elle ne voyait personne à sa convenance : des gagne-petit, des coureurs, des piliers de comptoir… D’autres qui ont encore une mère et des sœurs à charge… Ceux qui sont trop jeunes, ou trop vieux. Ceux qui ne sont pas du même bord et qu’elle soupçonne de sympathiser pour les Rouges…

    Pas un instant Céleste ne doutait de dénicher cet oiseau rare. Il lui fallait juste un peu de temps. Mais l’aurait-elle, ce temps ?

  • A comme Adrienne, chapitre 1

     1

    - Et moi, pensait Adrienne, comment ferai-je pour trouver un mari ? Mère ne me laisse jamais sortir. Ce n’est pas en restant ici à coudre de jolies robes pour les dames de la ville que je rencontrerai celui qui m’épousera…

    Elle redressa le dos, se frotta la nuque. Quelques boucles noires s’étaient échappées de son chignon, comme d’habitude. Elle remit machinalement un peu d’ordre dans sa coiffure, lissa sa jupe.

    Adrienne soupirait depuis le matin et l’ouvrage n’avançait pas. Ou plutôt non, depuis la veille. Depuis que son amie Madeleine était passée, en début de soirée, pour lui confier le grand secret qui lui brûlait les lèvres : Madeleine était amoureuse ! Madeleine avait rencontré l’homme-de-sa-vie ! Le plus beau, le plus grand, le plus fort. Un homme, un vrai, avec une moustache, une mâchoire carrée, des biceps de lutteur. Ou de forgeron, ce qu’il était, du reste.

    Madeleine, tout entière à son amour, avait raconté la moustache qui chatouille si délicieusement le coin de la lèvre, la mâchoire carrée qui sent l’homme et qui râpe un peu la joue, la force du biceps qu’on sent à travers le vêtement, tout ce qui fait que son cœur vierge avait chaviré et que sa peau, du haut en bas de son corps, avait ressenti des titillements tout à fait inconnus d’elle jusqu’à ce jour.

    - Et moi… murmura Adrienne en portant sa main à la poitrine, là où battait son cœur de dix-neuf ans.

    Depuis l’été dernier, elle avait terminé son apprentissage de couturière chez mademoiselle Irène. Peu de jeunes filles de sa condition, en cette année 1925, pouvaient se vanter d’avoir eu l’opportunité de poursuivre des études jusqu’à l’âge de 18 ans. La plupart quittaient l’école pour entrer comme ouvrières en usine, dans les filatures, où elles étaient à la merci des contremaîtres, ou pour faire la bonne dans une famille bourgeoise, où elles étaient à la merci des hommes de la maison.

    Mère n’avait pas voulu de cela pour elle : Adrienne aurait un vrai métier qui la mettrait à l’abri de toutes les promiscuités. Couturière pour dames.

    Elle était en train de coudre la doublure de satin beige dans un manteau d’arrière-saison qu’elle avait conçu pour une nouvelle cliente, travail un peu machinal qui permettait la rêverie, certes, mais dans quelques instants, quand Mère reviendra de sa sieste, il sera impossible de lui cacher le manque d’activité… et Mère n’aimerait pas du tout ça.

    Adrienne posa tout à fait son ouvrage et se leva de son siège. Il était l’heure de préparer le café. Mère aimait le trouver tout prêt quand elle descendait de sa chambre. Puis, vers deux heures, madame Lambelin viendrait pour des essayages, et sans doute une ou deux autres clientes passeraient aussi . Tout ça ferait un peu diversion et peut-être que Mère n’aura pas l’occasion d’exprimer son mécontentement.

    Adrienne mit de l’eau à bouillir et donna quelques tours vigoureux au moulin à café. Elle aimait cet arôme de café fraîchement moulu et les effluves chauds et puissants qui s’élevaient quand elle versait l’eau bouillante sur le café finement moulu qui faisait de grosses bulles avant de s’égoutter tout doucement dans la cafetière.

    - Allons, se dit-elle, chassons toutes ces idées de notre esprit ! De toute façon, ça ne sert à rien.

    Car Adrienne, entre autres choses, croyait très fort que tout était déjà écrit dans le grand livre, là-haut.

  • A comme Adrienne

    L'épouse de l'ami G*** est, aux dires de son mari, la spécialiste-ès-poêle à bois.

    - Elle sait exactement, me dit-il, comment agencer les briquettes pour qu'elles durent le plus longtemps possible.

    C'est elle qui prépare le feu, l'alimente au bon moment, vide le poêle de ses cendres. Elle le veille comme les Vestales le feu sacré.

    - Tu ne penses pas qu'il faudrait remettre une ou deux bûches? demande l'ami G*** à sa femme.
    - Pas maintenant, lui répond-elle sans même se lever de son fauteuil.

    Car elle entend au ronflement du poêle si c'est nécessaire ou pas.

    ***

    Il y a plus de trente ans, on pouvait assister à un rituel comparable chez ma grand-mère Adrienne, où il y avait un poêle à charbon, gros, noir, brillant et de fabrication belge.

    Ma grand-mère l'allumait aux premiers jours frais de septembre et ne le laissait s'éteindre que l'été venu. Honte sur la ménagère imprévoyante qui trouverait son feu "continu" éteint!

    adrienne,souvenirs d'enfance,amitié

    - Tu ne penses pas qu'il faudrait remettre du charbon? demandait mon grand-père.
    - Pas maintenant, répondait Adrienne sans se lever de son fauteuil.

    Je crois bien qu'elle aussi l'entendait au ronflement du poêle quand c'était nécessaire de l'alimenter.

    Ce qu'elle faisait de préférence vers la fin du film, le samedi soir, faisant tomber à grand fracas quelques kilos d'anthracites dans le ventre du poêle au moment où John Wayne disait une chose absolument décisive et indispensable à la compréhension de toute l'histoire.

    adrienne,souvenirs d'enfance,amitié

    Un jour, quelqu'un d'autre avait essayé d'allumer le poêle.

    Il n'était parvenu qu'à nous enfumer.

    Bien sûr, c'était la faute du poêle Langue tirée

  • Z comme Zotjeskleed

    Z comme zotjeskleed et Z comme Zigmund, car c'est en lisant ce billet chez lui (http://le-rhinoceros-regarde-la-lune.over-blog.org/article-les-fesses-a-l-air-et-le-reste-109006400.html) que les souvenirs me sont revenus... et le sentiment de révolte qui les accompagne.

    De quoi s'agit-il?

    De cette chemise entièrement ouverte dans le dos qu'on oblige à porter à de nombreux patients dans nos cliniques et nos hôpitaux et sous laquelle ils sont entièrement nus. La raison en serait qu'en cas de pépin, on ne perd pas de temps à déshabiller le malade.

    Je lis chez Zigmund qu'une pétition lancée en France contre l'obligation de porter cette chemise remporte un tel succès que la Ministre va se pencher sur la question (si j'ose dire).

    Fort bien, me suis-je dit en le lisant, chez nous aussi on pourrait se pencher sur cette question.

    Je me suis tout de suite souvenue de mon grand-père, le premier que j'aie vu avec cette chemise - il faut bien le dire - assez dégradante. J'étais toute jeune à l'époque et je trouvais plutôt gênant de voir mon grand-père quasiment nu. Lui aussi, très probablement, était gêné d'être exposé aux regards de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants.

    Alors il en plaisantait. L'humour a toujours été sa meilleure arme. Il disait en riant qu'on lui avait mis "zijn zotjeskleed":

    - Ziet ge? Ze hebben mij mijn zotjeskleed aangedaan! (1)

    Alors on riait un peu aussi et chacun s'en trouvait un peu moins gêné.

    Quelques années plus tard, c'était le tour de ma grand-mère. La plaisanterie a resservi, avec un brin d'émotion en plus en souvenir du grand-père, qui n'était plus là.

    - Ze hebben mij mijn zotjeskleed aangedaan!

    Alors je riais au dehors et je pleurais en dedans.

    ***

    Non, je ne veux pas qu'on mette "een zotjeskleed" à ceux que j'aime. S'il faut les réanimer, ce sera aussi vite fait avec le pyjama ou la robe de nuit, même si on porte un slip. Je ne crois pas qu'on réanime par les fesses.

    ***

    (1) Vous voyez? Ils m'ont mis ma robe de fou!

  • Question existentielle

    Il faudra que quelqu'un m'explique la contradiction:

    Bruxelles aout 2012 021 - kopie.JPG

    "Y a pas plus simple" titre un des trente ouvrages disposés sur ce présentoir de la Fnac...

    Ah oui vraiment?

    Alors pourquoi y consacrer tout ce papier?

    ***

    Déjà que je ne lis pas le mode d'emploi de mon appareil photo Langue tirée qu'irais-je faire de coûteux bouquins - gros et pesants comme des annuaires de téléphone - qui tenteraient de m'apprendre comment utiliser un iPad ou un iPhone?

    Je préfère admirer en silence ceux qui savent Cool
    Ma grand-mère Adrienne appelait ça "stelen met de ogen" (voler avec les yeux): c'est-à-dire apprendre en observant les autres...

  • F comme fiction des plus fictives... ou pas

     A une passante

    « J’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais. »

    Je sortais du Musée des Lettres et des Manuscrits et comme à mon habitude, j’avais pris quelques notes ou fait quelques observations diverses:

    Si j’étais poète, dit Sacha Guitry à Yvonne Printemps, je t’écrirais en vers.
    J’aurais aimé être Leonardo,
    dit Romain Gary en réponse au questionnaire de Proust, s’il n’avait pas été pédéraste.
    Si je m’appelais Auguste Poulet-Malassis,
    me dis-je, j’en aurais probablement souffert.
    Si j’étais Rubens, je signerais mes lettres italiennes par Pietro Paulo.

    Puis, pour une raison que j’ignore, je me suis souvenue de l’été de mes huit ans. Nous avions logé à l’hôtel de la Plage, chez monsieur et madame Redon. Ma grande amie était leur chienne Gita, qui me suivait partout. Ça doit être un véritable symptôme de dégénérescence mentale de ne plus savoir comment s’appelle l’auteur que je suis en train de lire mais de me rappeler tout à coup une foule de détails sur l’été de mes huit ans. Et de me souvenir de Rémy, qui avait deux ans de plus que moi, les cheveux plus blonds, plus bouclés, les yeux plus bleus et tout le prestige du petit Parisien.

    Si j’allais en Normandie, me dis-je, je retournerais à Saint-Jean-le-Thomas.
     - Si un jour il fait mauvais, dit mon père, nous irons visiter le Mont-Saint-Michel.

    Mais cet été-là, il a fait beau tout le temps. Bien sûr, c’était avant qu'il soit question de réchauffement climatique.

    Nous n’avons donc pas vu le Mont, mais il figurait en bonne place sur toutes les cartes postales que nous avons envoyées aux amis et à la famille.

    Si ma grand-mère Adrienne était encore en vie, je lui écrirais une carte de Paris.
    Elle ne serait pas en vers, puisque j’ai ceci en commun avec Sacha Guitry de ne pas être poète.
    Mais je ferais un effort sur la taille des lettres et sur la calligraphie.
    Les lunettes d’Adrienne n'étaient plus tout à fait adaptées à sa vue.
    - Mais à mon âge, disait-elle, ça ne vaut plus la peine d’en changer.

    Chère Marraine

    Tu avais bien raison : Paris est un lieu de perdition ! La preuve ? J’avais à peine quitté la gare et la rue que je devais prendre était pleine de caberdouches.

    Mais je te rassure : je n’ai fait que passer sans regarder ! Et en tenant bien la main sur mon portefeuille.

    Et puis surtout, comme tu me l’as bien recommandé, je prends soin de rentrer avant la tombée de la nuit et je ne parle pas aux inconnus.

    Surtout pas à celui qui a de jolies bouclettes noires, un beau costume, un violoncelle dans le dos, et qui me crie quand je le dépasse en faisant mon jogging matinal :

    - Vous faites du sport, Mademoiselle ?

    Je me demande bien ce qu’il dirait s’il voyait mon côté face...

    Un jour j’irai revoir ma Normandie, celle des souvenirs de mes huit ans.

    A Saint-Jean-le-Thomas, je ne reconnaîtrai rien. Personne ne se souviendra de Rémy, de la chienne Gita, et peut-être même pas de monsieur et madame Redon. L’hôtel de la Plage n’existe plus. Le village un peu pépère se sera métamorphosé en succursale de Disneyland, où une crêperie presque bretonne côtoiera une pizzéria simili-italienne, où à chaque coin de rue on voudra me vendre des Monts en miniature, de vrais faux pulls de marin et de la barbe à papa rose vif. Il y aura du bruit partout, qu’on qualifiera « d’animation », et sur la plage des jeux pour enfants seront « organisés ».

    Ce ne sera pas le Saint-Jean-le-Thomas de mes huit ans. Mais ça ne fait rien. A marée basse, je traverserai toute la baie. Puis je me laisserai surprendre par le flot qui monte vite et nettoie tout.

    Oui, j’irai revoir ma Normandie.

    http://www.youtube.com/watch?v=XwKpE9e3h-c

     

  • 22 odeurs que j'aime

    J'aime l'odeur du foin. L'odeur de l'herbe coupée quand la pelouse est fraîchement tondue. L'odeur des arbres de la forêt. L'odeur de la terre mouillée et des feuilles mortes qu'on soulève en marchant. L'odeur du feu de bois et des différentes essences d'arbre.

    J'aime l'odeur du bébé. Son odeur de propre et de savonnette. L'odeur parfois douce, parfois sûrette, quand il a un peu vomi. J'aime même l'odeur du bébé dont le lange est à changer.

    J'aime l'odeur des fleurs, celles qui embaument au printemps, narcisses, muguets, lilas... Celles qui parfument nos étés, roses, lys, chèvrefeuille...

    J'aime l'odeur du linge frais, le lit garni de nouveaux draps, la serviette éponge qui a séché au grand air. Je me souviens des mouchois délicatement parfumés de mon grand-père et du plaisir que j'avais à ouvrir le tiroir où ils étaient rangés.

    J'aimais profondément l'odeur de l'homme-de-ma-vie. C'est sans doute ce qu'on appelle les phéromones Clin d'œil

    J'aime l'odeur des rues de Bruxelles, à la rue Neuve les effluves des gaufres caramélisées, dans la galerie de la Reine les portes ouvertes qui exhalent leurs parfums de chocolat et dans l'îlot sacré les frites, les moules et toutes les cuisines du monde.

    J'aime reconnaître chaque maison à son odeur. Il y a celles qui sentent bon. Hélas, il y a aussi celles qui sentent mauvais Langue tirée. Il y a celles qui ne sentent ni bon ni mauvais mais où on se sent mal tout de même. Je n'ai jamais aimé l'odeur de la maison de mes parents mais je me souviens avec nostalgie de l'odeur de la maison de ma grand-mère Adrienne: j'y entrais chaque fois en inspirant à pleines narines.

     

    Jeudi il y aura 20 ans qu'elle est morte.

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (5)

    Quand la petite s'ennuyait vraiment très fort, qu'elle avait fait l'inventaire du tiroir aux photos et de l'armoire aux chapeaux, qu'aucune visite de la cave ou du grenier n'était prévue et que l'arrière-grand-père n'avait pas besoin de ses services au potager, il lui restait encore l'examen minutieux des quelques bibelots qui ornaient les deux appuis de fenêtre du côté de la rue.

    Deux appuis de fenêtre en marbre noir et sur chacun d'eux, trois bibelots sans la moindre valeur. C'est bien pour cela que la fille d'Adrienne les a tous jetés quand elle a entrepris de vider la maison pour la mettre en vente. Il n'en reste que les souvenirs que la petite a gardés en mémoire.

    Il y avait bien sûr l'inévitable petit moulin en faïence de Delft rapporté d'un voyage en Hollande par des amis peu inventifs. Ainsi que deux petits Hollandais de porcelaine, avec les sabots aux pieds et dans les mains de minuscules petits seaux de métal jaunâtre.

    C'était toujours de ce côté-là que la petite commençait son inspection, s'assurant que tout était resté dans son ordre immuable, bien posé sur des petits napperons de fin tricot ajouré. Pour elle, tout était infiniment précieux et elle osait à peine y toucher, juste vérifier du bout du doigt si les petits seaux bougeaient encore. Oui, on pouvait légèrement les faire tinter contre la porcelaine bleue et blanche.

    Mais l'objet qui la fascinait le plus se trouvait devant la fenêtre de droite. Il n'était pas très joli et représentait trois fruits ronds de faïence peinte. Dans le plus gros, celui qui avait une joue rose et deux feuilles vertes, il y avait une fente. En soulevant l'objet, on pouvait entendre le tintement d'une petite pièce de monnaie qui se trouvait à l'intérieur.

    Cet objet-là était le plus sacré pour grand-mère Adrienne et par conséquent pour la petite aussi, qui caressait la courbe froide des faux fruits en pensant à la jeune fille de vingt ans, la grande amie de coeur d'Adrienne, qui y avait déposé cette piécette, et puis qui était morte.

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (4)

    Puis un jour il arrivait que, pour une raison ou une autre, la grand-mère dût aller au grenier. C’était pour la petite une occasion à ne pas manquer, car sans l’aide d’un adulte, le grenier était inaccessible : en haut de l’escalier qui y menait, il fallait avoir la force de soulever la lourde porte qui fermait l’ouverture dans le plancher et l’attacher solidement par une courroie.

    Le grenier, c’était vraiment son expédition in terra incognita. La grand-mère passait devant et la petite suivait, le cœur battant et la tête pleine de recommandations de prudence. Le vent soufflait légèrement par les tuiles du toit et un faible jour entrait par une seule lucarne. On y respirait un peu de poussière soulevée par la trappe mais aussi d’autres odeurs, de vieux meubles, de papier journal et de haricots secs. Surtout l’été, quand il faisait fort chaud.

    C’était là qu’on mettait à sécher les gousses, bien étalées à terre sur un plastique et que la récolte d’oignons et d’échalotes pendait en grappes à un fil tendu entre les poutres. Ici et là, une vieille bassine placée judicieusement devait recueillir l’eau de pluie, si une forte tempête faisait s’insinuer quelques gouttes entre les tuiles. Après un orage, il fallait toujours que quelqu’un montât au grenier pour vérifier si tout était resté sec, les haricots, le plancher et les vieux meubles.

    Le meuble le plus fascinant était une haute commode en noyer. La fille de grand-mère l’appelait « un semainier » même s’il ne se composait que de six tiroirs. Il avait appartenu à l’arrière-grand-mère mais se faisait lentement ronger par les vers à bois. Le tiroir du bas coinçait si fort qu’on avait fini par casser une de ses poignées. Qu’y rangeait-on ? La petite fille ne l’a jamais su, ce qui ajoutait bien sûr aux mystères du lieu.

    Puis, la grand-mère ayant trouvé ce qu’elle était venue chercher – généralement une pièce de tissu ou une botte d’oignons – on redescendait à reculons.

    Ce genre d’expédition mettait un parfum d’aventure dans le cœur de la petite pour au moins le reste de la journée. A tous ceux qu’elle rencontrerait ce jour-là, elle déclarerait, avec des étoiles dans les yeux :

    - Aujourd’hui nous sommes allées au grenier, grand-mère et moi !

    Et chaque fois elle était étonnée du peu d’effet qu’avait une telle annonce...

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    Si vous pensez qu’il y a abus de subjonctifs imparfaits, vous marquez un point Langue tirée

    Si vous avez hérité d’un semainier à six tiroirs, vous avez un autre point Cool
    (et un point bonus s’il est bouffé des vers)

    Si vous désirez lire le prochain épisode, revenez le 2 mai Incertain

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