alice

  • M comme miroir

    Elle ne connaît pas encore Alice

    Elle est debout devant le grand miroir en pied du magasin de son grand-père. Elle s’observe, se rapproche doucement, s’éloigne à reculons sans quitter son image des yeux.

    Tiens ! Elle pensait qu’elle portait sa raie à gauche ? Comment se fait-il que l’image ait une raie à droite ? Peut-être que grand-mère s’est trompée ce matin en la coiffant ? Elle bouge le bras droit, pose la main sur ses cheveux, mais en face c’est le côté gauche qu’elle voit se mouvoir.

    Elle ferme un œil. L’image ferme l’œil d’en face. C’est un phénomène qu’elle ne s’explique pas. Elle soupire. Elle voudrait comprendre, elle voudrait tout savoir. Lire et écrire, par exemple. Comme ça elle pourrait impressionner grand-père. Pas comme avec cette tentative malheureuse de tout à l’heure, quand elle avait recopié les lettres du pot de confiture du goûter pour lui faire croire qu’elle savait écrire, et que grand-père s’était un peu moqué d’elle en lisant Fraises De Betuwe. Elle en a encore honte.

    La vie n’est pas simple, quand on a cinq ans. Elle voudrait vraiment savoir les pourquoi et les comment des choses. Pourquoi elle porte le prénom de cette petite fille morte qui lui ressemble tant. Pourquoi les gens meurent.
    Et ce qu’il y a derrière le miroir. Qui sait quel monde étrange et merveilleux se cache là ? Ou tout simplement l’autre moitié du magasin ?

    Elle se rapproche de nouveau, doucement, essaie de former un tout avec son image. Le froid de la glace la saisit, un peu de buée se forme au niveau de son nez.

    Pourvu que ça ne laisse pas de traces, se dit-elle, grand-mère me gronderait.

    (participation au défi du samedi n°96 sur le thème du miroir, du double et de la duplicité)