cabinet de curiosités

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (5)

    Quand la petite s'ennuyait vraiment très fort, qu'elle avait fait l'inventaire du tiroir aux photos et de l'armoire aux chapeaux, qu'aucune visite de la cave ou du grenier n'était prévue et que l'arrière-grand-père n'avait pas besoin de ses services au potager, il lui restait encore l'examen minutieux des quelques bibelots qui ornaient les deux appuis de fenêtre du côté de la rue.

    Deux appuis de fenêtre en marbre noir et sur chacun d'eux, trois bibelots sans la moindre valeur. C'est bien pour cela que la fille d'Adrienne les a tous jetés quand elle a entrepris de vider la maison pour la mettre en vente. Il n'en reste que les souvenirs que la petite a gardés en mémoire.

    Il y avait bien sûr l'inévitable petit moulin en faïence de Delft rapporté d'un voyage en Hollande par des amis peu inventifs. Ainsi que deux petits Hollandais de porcelaine, avec les sabots aux pieds et dans les mains de minuscules petits seaux de métal jaunâtre.

    C'était toujours de ce côté-là que la petite commençait son inspection, s'assurant que tout était resté dans son ordre immuable, bien posé sur des petits napperons de fin tricot ajouré. Pour elle, tout était infiniment précieux et elle osait à peine y toucher, juste vérifier du bout du doigt si les petits seaux bougeaient encore. Oui, on pouvait légèrement les faire tinter contre la porcelaine bleue et blanche.

    Mais l'objet qui la fascinait le plus se trouvait devant la fenêtre de droite. Il n'était pas très joli et représentait trois fruits ronds de faïence peinte. Dans le plus gros, celui qui avait une joue rose et deux feuilles vertes, il y avait une fente. En soulevant l'objet, on pouvait entendre le tintement d'une petite pièce de monnaie qui se trouvait à l'intérieur.

    Cet objet-là était le plus sacré pour grand-mère Adrienne et par conséquent pour la petite aussi, qui caressait la courbe froide des faux fruits en pensant à la jeune fille de vingt ans, la grande amie de coeur d'Adrienne, qui y avait déposé cette piécette, et puis qui était morte.

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (4)

    Puis un jour il arrivait que, pour une raison ou une autre, la grand-mère dût aller au grenier. C’était pour la petite une occasion à ne pas manquer, car sans l’aide d’un adulte, le grenier était inaccessible : en haut de l’escalier qui y menait, il fallait avoir la force de soulever la lourde porte qui fermait l’ouverture dans le plancher et l’attacher solidement par une courroie.

    Le grenier, c’était vraiment son expédition in terra incognita. La grand-mère passait devant et la petite suivait, le cœur battant et la tête pleine de recommandations de prudence. Le vent soufflait légèrement par les tuiles du toit et un faible jour entrait par une seule lucarne. On y respirait un peu de poussière soulevée par la trappe mais aussi d’autres odeurs, de vieux meubles, de papier journal et de haricots secs. Surtout l’été, quand il faisait fort chaud.

    C’était là qu’on mettait à sécher les gousses, bien étalées à terre sur un plastique et que la récolte d’oignons et d’échalotes pendait en grappes à un fil tendu entre les poutres. Ici et là, une vieille bassine placée judicieusement devait recueillir l’eau de pluie, si une forte tempête faisait s’insinuer quelques gouttes entre les tuiles. Après un orage, il fallait toujours que quelqu’un montât au grenier pour vérifier si tout était resté sec, les haricots, le plancher et les vieux meubles.

    Le meuble le plus fascinant était une haute commode en noyer. La fille de grand-mère l’appelait « un semainier » même s’il ne se composait que de six tiroirs. Il avait appartenu à l’arrière-grand-mère mais se faisait lentement ronger par les vers à bois. Le tiroir du bas coinçait si fort qu’on avait fini par casser une de ses poignées. Qu’y rangeait-on ? La petite fille ne l’a jamais su, ce qui ajoutait bien sûr aux mystères du lieu.

    Puis, la grand-mère ayant trouvé ce qu’elle était venue chercher – généralement une pièce de tissu ou une botte d’oignons – on redescendait à reculons.

    Ce genre d’expédition mettait un parfum d’aventure dans le cœur de la petite pour au moins le reste de la journée. A tous ceux qu’elle rencontrerait ce jour-là, elle déclarerait, avec des étoiles dans les yeux :

    - Aujourd’hui nous sommes allées au grenier, grand-mère et moi !

    Et chaque fois elle était étonnée du peu d’effet qu’avait une telle annonce...

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    Si vous pensez qu’il y a abus de subjonctifs imparfaits, vous marquez un point Langue tirée

    Si vous avez hérité d’un semainier à six tiroirs, vous avez un autre point Cool
    (et un point bonus s’il est bouffé des vers)

    Si vous désirez lire le prochain épisode, revenez le 2 mai Incertain

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  • Adrienne et son cabinet de curiosités (3)

    Dans la petite maison enserrée entre deux autres, quand elle avait fait le tour des trésors du rez-de-chaussée, elle demandait la permission d’aller dans la chambre de l’arrière-grand-père.

    - Fais bien attention dans l’escalier ! recommandait grand-mère, et tiens-toi à la rampe !

    Il fallait le promettre parce que l’escalier était assez raide et les marches très courtes. En fait, la descente était plus dangereuse que la montée, surtout pour la grand-mère, qui ne portait que des petites mules à talon.

    - Tu finiras par te casser une jambe, disait la fille de grand-mère, et ce ne sera que mérité !

    Car la grand-mère était aussi têtue que l’animal qui portait le nom de ses chaussures. Et même si de temps en temps elle se tordait un peu le pied, elle ne voulait rien mettre d’autre que ses petites mules à talon, hiver comme été, pour sortir acheter un pain, pour récurer la cuisine ou pour aller chercher du charbon dans l’appentis.

    La petite montait donc à l’étage en se tenant bien à la rampe.

    Dans la chambre de l’arrière-grand-père, il y avait deux armoires. Une penderie en chêne sculpté, assortie au lit, et où il avait ses vêtements. Ceux de l’hiver étaient protégés par de la ouate thermogène, supposée chasser les mites. Ce n’est pas celle-là qui intéressait l’exploratrice. D’ailleurs, elle n’aimait pas l’odeur de la ouate thermogène.

    L’autre armoire était une sorte de buffet de salle à manger, avec deux portes en bas et deux portes en haut, séparées par un miroir. Sans doute un meuble ayant appartenu à la défunte arrière-grand-mère que même la maman de la petite avait à peine connue puisqu’elle était morte en 1942.

    Devant ce buffet recommençait chaque fois le même rituel : elle s’asseyait par terre et ouvrait d’abord en bas à droite. Un à un, elle sortait les chapeaux, les essayait, faisait parfois quelques mines devant le miroir, puis les remettait bien précautionneusement à leur place exacte.

    Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs, en feutre, en crêpe, en paille, en velours,  avec des plumes ou avec une voilette. Elle les reconnaissait pour les avoir vus sur les photos. Le plus amusant était un chapeau plat comme une galette et tout en tissu plissé noir, avec un petit élastique qu’il fallait passer sous le chignon. Mais elle n’avait pas de chignon et grand-mère aussi avait sacrifié le sien, un jour de rébellion qui avait fort fâché le grand-père, paraît-il.

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    Si vous aussi aviez une grand-mère fan de ouate thermogène, vous marquez un point Rigolant

    Si vous avez souri pour l’acte d’émancipation féminine de la grand-mère, vous avez un autre point Bisou

    Si vous désirez continuer l’exploration des trésors, revenez le 2 avril Langue tirée

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  • Adrienne et son cabinet de curiosités (2)

    Dans la petite maison enserrée entre deux autres, la petite demandait toujours la permission. Pour tout. C’était la règle.

    - Je peux aller au salon ? demandait-elle à sa grand-mère.
    - Et pour quoi faire ?
    - Pour regarder les photos. Je peux ?

    Elle pouvait.

    Dans le grand salon où les cadres des ancêtres pendaient un peu de travers, il y avait de part et d’autre de la cheminée les deux armoires qui trônent aujourd’hui dans le living de la petite fille. L’une était surmontée d’un miroir et l’autre d’un second étage où grand-mère rangeait ses beaux verres à vin et ses « dés à coudre » pour servir les liqueurs.

    C’est dans celui-là qu’il y avait le tiroir aux photos. Grand-mère n’avait jamais pris le temps de les classer ni de les coller dans un album, alors ils étaient là, pêle-mêle, pour le plus grand bonheur de la petite fille.

    Des bébés inconnus couchés sur des peaux de mouton et qu’elle scrutait longuement pour essayer d’y reconnaître un neveu ou un cousin de grand-mère. Des communiants et des communiantes rivalisant d’attitude pieuse, le chapelet autour des doigts ou la main posée sur un missel. Des mariés de temps anciens, où la jeune épousée ne portait ni voile ni robe blanche. Puis les mariés de l’après-guerre, cachés dans un fouillis de tulle et des étalages de fleurs : du mari on voyait à peine le buste. D’anciennes photos de famille où, au grand étonnement de la petite fille, l’homme était assis mais sa femme et ses enfants debout autour de lui. Des photos de jeunes fille qui avaient été prises dans un studio de photographe et dont parfois des détails du vêtement ou de la coiffure avaient été retouchés. Il y avait aussi, sous forme de carte postale, des portraits envoyés d’Amérique par le grand-oncle César pour qu’on voie son air florissant et des photos de petits enfants noirs envoyés par une sœur missionnaire au Congo.

    La petite fille subissait chaque fois la même fascination et rêvait de temps et d’horizons lointains.

    Elle essayait de mettre un peu d’ordre : ici les photos de vacances, les plus vieilles toutes petites et carrées et parfois dentelées, avec la promenade de Knokke-le-Zoute, des sapins d’Ardennes, des maisons alsaciennes, des ruines allemandes, la grotte de Lourdes. Avec la Citroën Rosalie du grand-oncle Gustave ou l’Hillman du grand-père. Là, les photos de grand-mère quand elle était petite fille, une ou deux photos de grand-père à seize ans – celle dont il était si fier et qu’il aimait à montrer pour faire admirer comme il était beau, à seize ans, avec tous ses cheveux. Des photos de sa mère, à tous les âges et aussi une de son papa, tout jeune, avec le même modèle de pantalon que celui de Tintin et une houppette de cheveux qui se redressent en haut de la tête.

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    Si votre grand-oncle Gustave avait une Citroën Rosalie, vous marquez un point Langue tirée

    Si vous avez souri pour la culotte de golf et la coiffure de Tintin, vous avez un autre point Clin d'œil

    Si vous voulez continuer à faire le tour du cabinet de curiosités, revenez le 2 mars Cool

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (1)

    Il était une fois une petite maison enserrée entre deux autres dans une rue à forte pente où nuit et jour passaient des camions. Dans la descente, on entendait crier et siffler leurs freins, dans la montée on entendait souffrir les moteurs. Ceux qui descendaient passaient du côté de la petite maison et faisaient souvent un peu trembler les murs. Dans le salon, les grandes photographies de l’arrière-grand-père et de l’arrière-grand-mère dans leur vieux cadre tarabiscoté penchaient toujours un peu vers la droite. Plusieurs fois par jour, quelqu’un les redressait respectueusement. Puis un nouveau passage de poids lourd les remettait légèrement de travers.

    La petite fille était presque toujours là. A tourner autour de sa grand-mère Adrienne dans la cuisine ou la buanderie, à « aider » l’arrière-grand-père dans le potager un peu plus loin dans la rue, à écouter les amies de grand-mère qui papotaient en buvant le café.

    De jouets, il n’y en avait pas, mais ça ne lui manquait pas. Chaque pièce de la maison recélait des trésors dont elle s’amusait à faire et à refaire l’inventaire. Avec ordre et méthode.

    Dans le placard où était la niche pour la télé, il y avait deux petits tiroirs. Un pour les mouchoirs de grand-père auxquels elle ne pouvait pas toucher. Ils attendaient bien pliés, amidonnés et parfumés à l’eau de Cologne. Elle pouvait juste ouvrir le tiroir pour les admirer et les humer. Elle aurait bien aimé que ses mouchoirs sentissent aussi bon mais n’a jamais osé le demander.

    Dans l’autre tiroir, il y avait les deux trésors de grand-mère : un vieux portefeuille tout usé qui avait appartenu à sa mère et une sorte de petit carnet noir en deux volets rigides qui stipulait qu’à 18 ans, Adrienne avait terminé sa formation de couturière avec grande distinction.  

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    (1)   Si l'histoire des cadres qu'on remet sans cesse droits vous a fait penser à un certain allumeur de réverbères, vous gagnez un point Rigolant

    (2)   Si le subjonctif imparfait du verbe sentir vous a fait sourire, vous gagnez un autre point Langue tirée

    Si vous voulez explorer le reste du cabinet de curiosités, vous reviendrez le 2 février Cool