christine de pisan

  • P comme poésie

    Ballade – Christine de Pisan (1364-1431)

    Pisan

    Christine de Pisan offre son livre à Isabeau de Bavière (miniature du XVe siècle)


    Seulette suis et seulette veuil être,
    Seulette m’a mon doux ami laissée,
    Seulette suis, sans compagnon ni maître,
    Seulette suis, dolente et courroucée,

    Seulette suis en langueur mésaisée[1],
    Seulette suis plus que nulle égarée,
    Seulette suis sans ami demeurée.

    Seulette suis à huis ou à fenêtre,
    Seulette suis en un anglet muciée
    [2],
    Seulette suis pour moi de pleurs repaître,
    Seulette suis, dolente ou apaisée,
    Seulette suis, riens n’est qui tant me siée,

    Seulette suis en ma chambre enserrée,
    Seulette suis sans ami demeurée.
     
    Seulette suis partout et en tout être,
    Seulette suis, ou je voise
    [3] ou je siée,
    Seulette suis plus qu’autre rien terrestre,
    Seulette suis, de chacun délaissée,
    Seulette suis, durement abaissée,
    Seulette suis souvent toute éplorée,

    Seulette suis sans ami demeurée.

    Princes, or est ma douleur commencée :
    Seulette suis de tout deuil menacée,
    Seulette suis plus teinte que morée
    [4],
    Seulette suis sans ami demeurée.



    [1] malheureuse, qui a de la peine, qui souffre
    [2]cachée, soustraite aux regards
    [3]où que j'aille
    [4]plus sombre que le brun