désir d'histoires

  • 7 mars

    Regardez-le. Il est assis à l’avant de la voiture. Regardez ces épaules de sportif (non dopé), cette nuque lisse, cette peau si sombre. Regardez cette blessure mal cicatrisée qu’il a sur le crâne, à gauche. Cet homme a déjà connu de nombreuses épreuves. Pour eux, il est encore une énigme mais il n’a montré envers eux aucune incertitude : il n’a pas hésité une seconde à les suivre.

    - Muanza a été accusé de vol, leur a expliqué Gemma, mais c’est totalement injustifié ! Vous savez comment sont les lois, en Afrique, et qu’il a bien fallu trouver quelque chose pour avoir le droit de l’enfermer et de le punir. Alors on triche avec les chefs d’accusation… Mais je réponds de lui comme de moi-même.

    Marie avait en tête un tas de questions mais elle n’a pas osé l’interroger.

    - Vous êtes musulman ? lui a-t-elle seulement demandé, juste après les présentations.

    Muanza a ri et elle a tout de suite senti quel pouvoir d’attraction avait cet homme.

    - Non, dit-il, je suis chrétien, comme vous.

    Comme vous, comme vous, se dit Marie, qu’en sait-il ? Mais elle est soulagée de ne pas avoir à cuisiner hallal.

    Pierre a allumé l’autoradio. La nuit est tout à fait tombée et il pleuvine. La météo prévient pour des risques de verglas.

    Regardez-les. Trois terriens dans une voiture sur une autoroute. Ils ont tant de choses à se dire mais ne savent pas par quel bout commencer. Heureusement, Mozart est là pour meubler le silence de sa musique aérienne, parfaite.

    - You like Mozart ? demande Pierre.

    Mozart ? Muanza n’en a encore jamais entendu parler.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°126

    jeu, fiction, muanza

    avec les mots imposés 
    hésiter – incertitude – énigme – interroger – épreuve – sportif – doper – tricher – punir – injustifié – loi – attraction – terrien – aérien – météo 
    Consigne facultative : commencer le texte par "regardez-le"

     

  • R comme retour en arrière

    Pierre, c'est le grand ténébreux, au sens littéral et encore davantage au sens figuré. Les yeux sombres, la peau claire, la voix un peu caverneuse prenant souvent des inflexions dramatiques, grandiloquentes, comme s'il était un comédien sur une scène de théâtre. Pour lui, la situation est toujours grave et désespérée, l'humanité se trouve au bord du gouffre et Dieu, s'il existe, n'est qu'un fort piètre scénariste.


    Heureusement, Marie le connaît par cœur et lit en lui comme dans un roman. Elle sait qu'il n'est pas asocial, comme beaucoup le croient, qu'il est plutôt un grand timide. Elle sait que sa faculté d’adaptation n’est pas énorme, aussi introduit-elle chaque petit changement avec diplomatie et circonspection. Elle propose, bien longtemps à l’avance, pour qu’il puisse y réfléchir, se faire à l’idée et l’accepter.

     

    C’est ainsi qu’elle a procédé pour le groupe de soutien aux sans papiers et aux demandeurs d’asile. Alors oui, ils iront à cette réunion, finalement.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires 125
    avec les mots imposés
    ténébreux – sombre – gouffre – clair – caverneux – roman – asocial – adaptation – théâtre – dramatique – scénariste – comédien – grandiloquent 

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  • Sept fois à terre, huit fois debout

    Sept fois à terre, huit fois debout

    Gemma pose deux doigts sur le front, et les frotte là, entre les sourcils, comme chaque fois qu’elle se trouve devant une grave décision à prendre. Cette fois-ci, il s’agit plutôt d’un dilemme.

    - Ce n’est pas ça que je veux, répète Muanza. Tu le sais bien, je te l’ai toujours dit. Je ne veux pas me cacher. Je veux vivre ici en toute légalité. Et faire venir Rosemonde.

    - C’est vrai, tu me l’as dit, cette question est donc tranchée. On poursuit notre combat pour le permis de séjour, quels que soient les obstacles qui se dressent sur notre parcours.

    Elle se sent bizarrement apaisée. Où est la douleur qu’elle avait crainte, cette torture de l’âme, ce grand chagrin d’amour ? La voilà toute prête à s’investir à fond pour que l’épouse légitime puisse rejoindre l’homme qui, depuis trois mois, fait vibrer son cœur de midinette.

    Tout à coup elle est prise d’un grand fou rire et tape un bon coup sur la table :

    - Enfer et damnation ! fait-elle en hoquetant de plus belle quand elle voit le regard d’effroi de Muanza. Foi de Gemma, je n’ai pas dit mon dernier mot !

    Muanza comprend de moins en moins ce qui se passe mais se fie à elle comme le marin aux étoiles ou comme le croyant à la divine providence.

    - Tu as une idée ? fait-il.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°124
    avec les mots imposés
    apaiser – front – tranchée – décision – dilemme – torture – douleur – âme – divin – damnation – effroi – dresser – combattre – chagrin

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  • T comme tout va mal

    - J’ai la ferme intention de lui dire la vérité. Sans me chercher d’excuses. De la leur dire à tous. Et s’il le faut, je demande ma mutation, j’oublie mes desiderata… mais il faut qu’il sache !

    Furtivement, Gemma jette un regard par la porte qu’elle tient entrebâillée et appelle de tous ses vœux la possibilité d’avoir enfin une conversation cœur à cœur avec Muanza, sans plus devoir lui cacher ses sentiments.

    Pourquoi n’y aurait-il pas de place dans ce melting-pot bruxellois pour un émigré tel que lui ? Pourquoi serait-il condamné à devenir un clandestin de plus ? Il pourra suivre des cours du soir, apprendre le français, faire un stage chez un garagiste…

    Elle sait qu’elle prend ses rêves pour une réalité. Elle sait qu’elle fausse les données. Elle sait que Muanza est marié.

    Elle sait que son souhait est de faire venir sa femme en Belgique.

    - Mais peut-on s’empêcher d’espérer ?

     ***

    écrit pour Désir d'histoires 123

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    avec les mots imposés
    souhait – vœux –
    mutation – émigrer – desideratum – melting-pot – cours – fausser - furtivement - cacher - clandestin

     et la consigne facultative : commencer votre texte par "J’ai la ferme intention de lui dire la vérité. Sans me chercher d’excuses."

  • H comme hippologique

    - Bon, dit Ingrid, revenons à nos moutons. S’il vous prend la fantaisie de vouloir dévergonder ce jeune homme, qui suis-je pour vous en empêcher, n’est-ce pas ?

    Toujours en équilibre sur son tabouret de bar, elle croise et recroise ses belles jambes, admire ses nouvelles bottes puis son regard narquois revient se poser sur Gemma, la rebelle qu’elle tient enfin à sa merci.

    - Si j’ai bien compris, jusqu’à présent Muanza s’est surtout occupé de l’entretien des gazons et il lui faudrait un autre boulot en attendant la saison des pâquerettes ?

    Elle est la seule à rire de ce qu’elle estime être un trait d’humour et pour se donner une contenance, arrange une mèche de ses cheveux qui se redresse tout de suite en épi.

    - Je pourrais l’envoyer à la campagne, dit-elle. Vous pourriez le retrouver le week-end dans un grenier à blé… et vous rouler avec lui dans les prés où on a fait les foins…

    Ça la fait tellement rire qu’elle en tombe presque de son tabouret.

     

    - Elles sont belles, vos bottes, dit Gemma, avant de refermer la porte derrière elle. Il ne vous manque que la cravache. Le hennissement, vous maîtrisez déjà bien.

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    écrit pour Désir d'histoires n°122
    avec les mots imposés 
    dévergonder - fantaisie - rebelle - mèche - cheveux - épi - blé - pré - pâquerette - gazon - botte – cravache

     

     


  • Y comme Yvonne

    Il mouille la mine de son crayon et trace d’une seule ligne claire la pureté de son beau visage diaphane, ses yeux limpides, brillants, diamants « à la sombre clarté » sous la couronne de ses cheveux moussus.

    Non, il n’a pas lu Hugo.

    Il est ce qu’on appelle un manuel.
    Son atelier n’est pas une galerie d’art.
    Il y confectionne des chapeaux et des casquettes.

    Mais ce soir-là, il est inspiré.
    Il a la main à la fois ferme et légère.

     

    Il fait le portrait d’une morte.

    ***

    écrit avec les mots imposés pour le Désir d'histoires du 29 novembre dernier,
    mais pas dans les temps 

    pureté - limpide - clair - diaphane - couronne - diamant - mine - galerie - art - atelier – manuel 

     

    yvonne,désir d'histoires,fiction,art


  • 20 minutes...

    Au bout de vingt minutes d’entretien, elles en sont toujours à jouer au chat et à la souris. Gemma commence à se demander ce qu’elle espérait obtenir en venant voir Ingrid.

    - De quand date votre dernier orgasme ? demande-t-elle à brûle-pourpoint.

    Gemma sursaute et ne cherche même pas à cacher son trouble. D’ailleurs, depuis le début de l’entretien, elle n’en mène pas large et on dirait que son interlocutrice prend un malin plaisir à la déstabiliser.

    Assise à califourchon sur un tabouret de bar à petit dossier, Ingrid se balance doucement comme l’équilibriste sur son trapèze : on s’attend à tout moment à lui voir réaliser quelque acrobatie ou sortir de son grand sac du matériel de jongleur.

    - Ecoutez, dit Gemma, je croyais qu’on était là pour discuter de l’avenir de Muanza, et je ne vois vraiment pas en quoi cette question…

    - Si, si ! précisément ! la coupe-t-elle d’un sourire narquois. Ma question a très précisément un rapport avec l’histoire de Muanza. Je n’ai pas besoin qu’on me stimule davantage l’imagination, je vous ai vus, tous les deux, j’ai eu le temps d’observer votre comportement… et vos… comment dire ? vos organes sensoriels me semblaient drôlement en alerte en sa présence.

    Et elle éclate d’un rire que Gemma trouve insultant, démoniaque.

    ***

     

    écrit pour Désir d'histoires n°121 avec les mots imposés:
    orgasme – sensoriel – stimuler – imagination – histoire – comportement – trouble – démoniaque – (à) califourchon – acrobatie – trapèze – équilibriste – jongleur – large

     

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  • E comme exil

    - Je veux partir, dit Muanza.

    Le printemps s’annonce. Gemma a posé un grand drap de lit en coton blanc sur la pelouse et noué son hamac autour de ses deux pommiers en pleine floraison. La chute des pétales blanc rosé donne un air féerique à tout le jardin.

    - Partir ?

    Le mot lui fait mal. Ce qu’il y a entre eux, elle ne le sait pas au juste, jamais Muanza ne parle de ses sentiments.

    - C’est au Canada que je voulais migrer, dit-il. J’ai des amis là-bas. Mais à Anvers on ne m’a pas laissé continuer mon voyage vers Londres.

    - Londres ?

    Gemma ne réussit plus qu’à articuler des monosyllabes. Elle le sait bien, qu’il ne peut pas continuer ainsi, avec de temps en temps des travaux saisonniers, l’entretien des cimetières en octobre-novembre, la cueillette des fraises en ce mois de mai…

    - Tu sais, dit-il, mes amis ne voulaient pas la révolution. Nous voulions juste changer un peu les choses. Nous ne sommes pas dangereux.

    - Je sais, souffle Gemma.

    Son visage a repris une expression sereine.

    - Mais Londres ou le Canada, c’est impossible. Il y a des lois. Des accords internationaux. Le réfugié doit rester dans le premier pays où il pose les pieds, c’est comme ça… Aucun pays ne veut un afflux…

    Elle sent qu’elle s’empêtre dans ses explications. Et qu’elle est à côté du sujet.

    Muanza veut partir. Il partira.

    muanza,désir d'histoires,fiction

    écrit pour Désir d'histoires n°120 avec les mots imposés

    changer – révolution – lit – drap – nouer – coton – cueillette – saisonnier – migrer – afflux – sentiment – expression – chute – mal 

  • 22 novembre

    Gemma s’est attelée à la tâche avec ardeur : oui, elle prouvera que Muanza n’est pas un réfugié économique, il n’a jamais connu le spectre de la faim. L’aisance de sa famille était telle qu’il pouvait se permettre de ne pas aimer le poulet, sa mère lui préparait un autre plat chaque fois qu’il y avait de la volaille au menu.

    Gemma a fait de Muanza « son » cas comme si leur sort était lié. D’ailleurs, dans son esprit, il l’est déjà et elle se rend compte qu’elle préférerait – et de loin – à la position du lotus, celle du missionnaire. Elle a beau brûler de l’encens et relire son recueil de haïkus japonais du 17e siècle, elle n’est plus jamais zen.

    Elle l’a inscrit à des cours de français et Muanza apprend docilement les adjectifs numéraux cardinaux et ordinaux. Le soir, ils s’entraînent ensemble à l’aide d’un annuaire téléphonique. Ils conjuguent les verbes en –er et révisent du vocabulaire...

    Mais le terme fatidique approche, et dans un laps de temps assez réduit (court ou long, dans ce cas-ci, ça ne veut plus rien dire) la lettre tombera dans la boîte du Petit-Château. Où dans un jargon à peine compréhensible, même pour un francophone, on lui signifiera probablement la date à laquelle il devra avoir quitté le territoire belge.

    muanza,désir d'histoires,jeu,fiction

    esprit – spectre – terme – date – ordinal – position – lotus – zen – japonais – haïku – court – long
    étaient les mots imposés pour ce Désir d'histoires n°118 

     

    muanza,désir d'histoires,jeu,fiction


  • D comme diamant

    - Je m’appelle Gemma, lui dit-elle en lui tendant la main.

    Elle rit et se méprend sur l’air un peu ahuri de Muanza :

    - Gemma, vous trouvez ça étonnant, comme prénom ? C’est vrai qu’il est assez rare…

    Sa poignée de main est franche et solide. Puis elle ajoute, comme pour meubler le silence :

    - Gemme, pierre précieuse, vous comprenez ?

    Et elle pose l’index sur le petit diamant qui orne sa narine gauche, y laissant en même temps une trace noire comme du papier carbone.

    Muanza comprend très bien mais ne sait pas si c’est le moment de lui raconter qu’il a connu une sœur Gemma, là-bas, en Afrique, une petite femme ronde et forte sous son voile gris. Forte comme un roc. Elle vous enfonçait une aiguille dans la fesse en vous disant « Mais nooon, ça ne fait pas mal ! » et quand vous aviez une fièvre de cheval, elle vous tapotait l’épaule en faisant « Ce n’est rien, ça va passer ».

    Et en effet ça passait. Surtout grâce au comprimé de 600 mg de Nivaquine qu’elle vous poussait dans le gosier.

    La nouvelle assistante sociale éclate de rire.

    - Vous, dit-elle à Muanza, vous avez la mine de quelqu’un qui a envie de raconter son histoire mais qui ne sait pas par quel bout la prendre…
    - Oh ! mon histoire ! je l’ai déjà racontée tant de fois…
    - J’imagine ! Mais à moi, vous pouvez la raconter comme à une amie. C’est complètement différent !

    Je me lance ? se dit-il. Je fais confiance à cette Gemma comme à l’autre ?

    Mais la voilà qui éclate de rire encore une fois :

    - Oh non ! fait-elle. Vous avez vu mes mains, comme elles sont sales ? Il me faudra au moins de la paille de fer pour en venir à bout, de toute cette crasse !

    - Vous en avez aussi sur le nez, dit Muanza.

     

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    écrit pour Désir d'histoires n°108
    avec les mots imposés

    diamant – carbone – mine – gemme – précieux – rare – cheval – étonnant – ami – épaule – solide – roc – fer – lance 


  • X c'est le mystère

    Muanza ne connaît rien aux mystères du Feng shui mais tire et pousse les meubles avec bonne humeur. Les trois mois passés à tondre des haies et des pelouses lui ont refaçonné le corps et l’effort physique ne le rebute pas. Il sourit en recevant les directives : le bureau ici, l’étagère là…

    - Ça doit être un de ces secrets de femmes, se dit-il. Une sorte de libération de leur trop-plein d’énergie.

    Il pense à Rosemonde, qui elle aussi aimait déplacer leurs quelques meubles, de temps à autre. Et tout en s’étirant le dos, il sourit et revoit la mine réjouie de sa femme quand chaque objet avait été redistribué, la dernière puce écrasée, les petits coussins retapés :

    - Tu ne trouves pas que c’est beaucoup mieux comme ça ?

    C’est à ce moment-là que la nouvelle assistante se tourne vers lui et lui dit, tout sourire :

    - Et voilà le travail ! c’est beaucoup mieux qu’avant, non ?

    Toujours acquiescer à ce genre de demande, Muanza le sait bien, même s’il remarque sur tous les murs les traces sales de l’emplacement précédent des meubles.

    - Et maintenant, dit-elle en sortant un paquet de son sac, la cerise sur le gâteau !

    Muanza croit qu’elle va lui offrir un petit dessert et se dépêche de jeter le chewing-gum qu’il mâche depuis des heures. Mais du paquet qu’elle déballe avec précaution, elle sort une figurine qui représente un rhinocéros. Les paillettes dorées dont il est recouvert scintillent au soleil.

    - Ça, explique-t-elle en voyant le regard étonné de Muanza, c’est ce qui va nous protéger des violences, des conflits et de toutes les sortes de brebis galeuses.

    Elle le pose sur le bureau, le caresse de la main :

    - Ça, dit-elle encore, c’est ma gomme magique contre toutes les tricheries…

    Muanza n’a rien compris mais fait oui de la tête.

    - Les femmes blanches, se dit-il, sont encore plus bizarres que les noires.

     

    muanza,désir d'histoires,fiction

    écrit pour Désir d'histoires n° 107
    avec les mots imposés
    secret – mystère – dessert – gomme – mâcher – chewing-gum – s’étirer – libération – tondre – brebis – galeuse – puce – sale 


  • R comme rencontre

    Installée dans le bureau de Karine, la nouvelle assistante sociale soupire. Les armoires à dossiers sont si vétustes qu’on s’attend à y trouver une momie. Le bois grince, le plafond est bas, la fenêtre trop petite. Et tout ça aurait besoin d’un bon coup de peinture. Mauve, se dit-elle. Car la nouvelle assistante est adepte de Feng shui et croit que le violet est excellent pour le bien-être physique et mental.

    Elle a d’ailleurs déjà banni la cafetière. Son bureau embaumera la lavande et on n’y sentira que des arômes de thé vert.

    A son grand soulagement, les dossiers laissés par Karine sont bien à jour. Voilà déjà un souci de moins. Elle a passé une bonne partie de sa première journée de travail à les lire, tout en croquant quelques grains de raisin. Ceux avec plein de pépins, une source de polyphénols, à ce que disent les magazines féminins.

    Rentré de son travail – en cette saison, il doit surtout brouetter des tontes d’herbe et des broyages divers – Muanza rôde dans le couloir, attendant l’occasion propice pour entrer en contact avec celle qu’il considère comme son bon génie avant même qu’ils aient échangé un seul mot ou regard.

    Quand il l’entend traîner des meubles, il n’y tient plus et frappe à sa porte.

    - Entrez ! crie-t-elle d’une voix claire.

    En poussant la porte, il se trouve nez à nez avec elle et ses senteurs de patchouli. Tout le bureau est sens dessus dessous.

    - Je peux vous aider ?

    - Vous tombez à pic ! s’exclame-t-elle toute joyeuse en voyant le gars bien musclé qui lui mettra tous les meubles selon l’art du Feng shui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

     

    muanza,désir d'histoires,fiction

    écrit pour Désir d'histoires n°106
    avec les mots imposés 
    soulagement - soupirer - souci - bois - source - senteur - génie - cafetière - grain - arôme - lavande - mauve - embaumer - momie
     


  • L comme lueur d'espoir

    Un hiver avec des tas de neige, un printemps froid et humide, on a beau dire à Muanza que cette météo est exceptionnelle et que normalement les températures saisonnières sont largement supérieures, il se demande si dans ce pays il va encore faire chaud un jour.

    Ces pluies incessantes lui ont appris un vocabulaire varié, bruine, crachin, drache, averse, il pleut des cordes, il tombe des hallebardes…même s’il n’a pas la moindre idée de ce que peuvent être des hallebardes. Il sait aussi qu’à la télé, l’annonce d’une « zone de dépression qui se déplace lentement vers l’ouest » promet un horizon bouché et qu’il ne verra sans doute pas le soleil.

    - Ça ne va pas ? lui demande Atuahene, inquiet. Tu es malade ?
    - C’est l’odeur de cette soupe qui me donne la nausée. Je parie qu’on a cuit du poulet, là-dedans.
    - Ah oui ! c’est juste ! « no feathers » rigole Atuahene.
    - C’est absolument écœurant, je ne supporte pas.

    Mais ici personne ne prend son dégoût pour les animaux à plumes au sérieux. Atuahene hausse les épaules, avale goulûment le reste de son bol et se frotte la bouche d’un revers de la main:

    - Bah ! tout ça, c’est juste dans ta tête ! On voit bien que tu n’as jamais eu faim, toi !

    Atuahene a raison, bien sûr. Jamais la mère de Muanza ne l’a obligé à manger du poulet. Elle lui cuisinait toujours autre chose. Et tout à l’heure, dans sa chambre, il s’ouvrira une boite de conserves. Tiens, des raviolis, par exemple ! Qu’il mangera froids, à la cuiller.

    C’est alors qu’elle est entrée, comme un arc-en-ciel après l’orage : grande, blonde, souriante, en tunique indienne sur un pantalon bouffant orange. Le directeur a choisi l’heure du repas pour la présenter à tous, la nouvelle assistante sociale, celle qui doit remplacer Karine, dont la grossesse se passe mal et qui a besoin de repos.

    Muanza n’entend rien de ce que dit le directeur. Il n’a pas compris comment la jeune femme s’appelle. Mais ça ne fait rien. Il y croit. Il croit dur comme fer, là, tout de suite, qu’avec elle tout ira bien. Qu’elle trouvera une solution.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°105
    avec les mots imposés
     
    arc-en-ciel - hallebarde - fer - conserve - écœurant - nausée - grossesse - dépression - repos - météo - température - chaud – horizon

     

    muanza, fiction, désir d'histoires


     

  • les 7 péchés capitaux

    Dans la salle d’attente trop petite, une grande horloge marque les secondes d’une aiguille qui avance par petits mouvements saccadés. Pourtant, il n’est nul besoin de rappeler la temporalité à ceux qui sont là à décompter les jours. Attendre la convocation pour le premier rendez-vous. Attendre le résultat de l’entretien. Attendre une deuxième convocation. Attendre.

    Tout ce temps qui passe sans rien pouvoir réaliser de ce qu’on avait pensé. S’installer. Travailler. Construire un nouvel avenir. Faire venir Rosemonde. Dédommager la famille qui s’est endettée pour payer son voyage.

    Selon toute apparence, la vieille Europe n’a pas besoin d’un auto-mécanicien de plus. On doute de la vraisemblance de son histoire. On évite de le regarder dans les yeux et d’y voir sa sincérité. Ou sa détresse. Ce deuxième entretien n’est qu’un simulacre d’enquête. Dès que Muanza commence à donner plus de détails, on l’arrête : pas de digressions, pas de parenthèses. Ne nous éloignons pas du sujet. Revenons à l’essentiel. Pourquoi avez-vous été emprisonné ? Quel était le chef d’accusation ?

    Muanza soupire. Il leur a déjà raconté tout ça la dernière fois. Ça lui fait mal de devoir le dire, encore et encore, lui qui est d’une probité extrême :

    - On m’a arrêté sous prétexte que j’avais volé des pièces détachées, au dépôt.

    Et comme les fois précédentes, il remarque les regards entendus, les hochements de tête. Haha ! on te tient, mon bonhomme. Quoi, un vulgaire voleur ? On est jeune et on fait des bêtises ? On ne résiste pas aux tentations, c’est ça ? On a un péché mignon ? Un deuxième bureau ?

    Muanza baisse la tête comme un coupable. Si Rosemonde était là, elle mourrait de honte. Pourtant ces gens qui le questionnent sont des êtres humains, eux aussi. Avec des sentiments. Des qualités et des défauts. Une vie, une famille. Le monsieur aux cheveux gris, là, par exemple, vient d’être grand-père. Il a offert à ses collègues une boite de chocolats et des sachets de dragées orange et violettes :

    - Léon ! s’est exclamée la dame en lisant l’étiquette de son sachet. Quel joli prénom ! C’était celui de mon grand-père !
    - Vous reprendrez bien un chocolat ?
    - Oh ! ils sont succulents mais je ne devrais pas, j’en ai déjà mangé deux…
    - Bah ! faites-vous donc plaisir. Vous n’avez pas besoin de faire régime, vous.
    - Merci ! mais c’est vraiment par gourmandise !

    ***

    écrit pour Désir d'histoires n°104

     

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    avec les mots imposés: 
    horloge – seconde – passer – temporalité – vraisemblance – éviter – apparence – simulacre – digression – parenthèse – péché-mignon – succulent – gourmandise – dragée – bêtise 

  • Dernières nouvelles de Muanza

    Le mois de juin approche et au Petit-Château se prépare une fête pleine d’ambiance et de musique. L’aire de jeux des enfants a été transformée en bateau de pirates et juste à côté quelques Albanaises prépareront des crêpes comme de vraies Bigoudènes. Il y aura un stand de coiffure africaine où on vous enfilera perles et cristaux en fines tresses et en savants chignons. A l’intérieur du polygone formé par les tours se tiendra une exposition photo qui doit montrer les multiples facettes de la vie des réfugiés. Et cette fois, ce sera à travers le prisme de leur propre regard…

    Jusqu’au crépuscule, les visiteurs seront initiés à quelques danses et chants traditionnels. On espère en effet que le soleil sera de la partie.

    - Et pourquoi on ne ferait pas un feu d’artifices en fin de soirée ? avait proposé Bart lors de la première réunion.

    Bart, c’est ce mec baraqué qui est la terreur des petits voyous du centre commercial City2, où il travaille comme vigile, et qui depuis peu est bénévole au Petit-Château… certains se demandent d’ailleurs ce qui l’y a motivé.

    Muanza se tient à l’écart de cette effervescence. Il ne sait ni chanter ni danser. Son principal talent, c’est le foot, mais c’est un talent en déclin : depuis des mois, il n’a pas touché un ballon, pas fait de jogging ni de musculation et pris quelques kilos.

    http://www.fedasil.be/home/nieuws_detail/i/22293

    ***

    écrit pour Désir d'histoires 103 avec les mots imposés 
    pirate – bateau – Bigoudène – crêpe – chignon – perle – cristal – facette – prisme – polygone – soirée – crépuscule – déclin – fin – vigile

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    https://desirdhistoires.wordpress.com/2013/05/27/liste-des-mots-81/#comment-15677

     

  • 22, v'là Muanza!

    Cette année-là, il y avait encore eu des tempêtes de neige en février et Muanza en avait assez: après l’émerveillement devant les premiers flocons de décembre – les premiers flocons de toute sa vie – il aspirait à un temps plus clément.

    Mais voilà le printemps qui s’annonce et il y a du travail à faire dans les jardins publics. Le service social lui a trouvé un petit boulot au cimetière de Jette.

    Muanza commence à bien connaître la ville et ses transports en commun. Il préfère le tram au métro et prend donc la ligne 51 pour se rendre à son travail.

    Lui qui n’a jamais jardiné de sa vie se retrouve là à ratisser les allées et à sarcler les massifs dans un étrange décor de tombes plus ou moins monumentales et ornées de sculptures diverses: scènes d’affliction infinie, personnages bibliques, pleureuses figées dans des attitudes théâtrales, angelots aux yeux éternellement levés vers le ciel, il y en a pour tous les goûts.

    Tout en travaillant, il ressasse indéfiniment son dernier entretien au Service des Etrangers. Que n’a-t-il ce merveilleux talent de conteur et le bagou de son frère au lieu de bredouiller et de se tasser de plus en plus sur sa chaise, écrasé par le mépris et le doute qu’il lisait dans les regards…

    Le surprenant en plein binage, le chef d’équipe hurle:

    - Mais qui m’a envoyé un phénomène pareil! Le voilà en train de déterrer tous les crocus et d’épargner soigneusement les pissenlits! Mais d’où il sort, celui-là?

    Quoi? se dit Muanza, ces minables petits brins sont précieux et ces belles fleurs jaune d’or sont à jeter?

     

    fiction,désir d'histoires,muanza

    écrit pour Désir d'histoires n°102
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/05/20/liste-des-mots-80/
    avec les mots imposés suivants:
    talent – surprenant – conteur – phénomène – tempête – personnage – scène – décor – cimetière – éternellement – infini 


  • N comme non-recevoir

    Capturé et enfermé depuis trois jours comme le pire des malfaiteurs, une grave blessure rouge coquelicot sur le dessus de la tête et l’œil droit tuméfié, Muanza ne perçoit plus les images et les sons qu’à travers un épais brouillard. Couché sur le côté, les genoux sous le menton, dans une cellule surchauffée où on se dispute même un cafard ou un peu d’ombre, il sait qu’il est en danger de mort, mais il n’est plus que doute et faiblesse. Il ne sait pas que Rosemonde est en train de remuer ciel et terre pour le sortir de là et qu’elle a payé un avocat pour l’aider à organiser son évasion.

    - Une évasion ? demande un des hommes de l’Office des Étrangers, où Muanza raconte son histoire pour la dixième fois au moins depuis son arrivée en Belgique.

    A l’ironie de sa voix en lui posant cette question, il fait de nouveau ressentir à Muanza ce désagréable signal d’alarme : il sait que son histoire doit sembler incroyable à ces messieurs-dames chargés d’évaluer la recevabilité de sa demande d’asile.

    Et celui-là en particulier, avec sa courte barbe grise de professeur des collèges, le genre d’homme à aimer s’entendre disserter infiniment sur la métaphysique de l’âme, la pipe au bec et les lunettes sur le bout du nez. Oui, celui-là en particulier semble avoir pour tactique de se moquer de tout ce que Muanza leur raconte.

    Puis, avec cet odieux petit sourire en coin, en se calant confortablement dans sa chaise à accoudoirs, il insiste encore :

    - Une évasion, hein ? Je serais bien curieux de savoir comment elle s’y est prise, votre épouse…

    ***

    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/05/13/liste-des-mots-79/#comments

     

    Ecrit pour Désir d'histoires n°101 avec les mots imposés suivants: capturer - image - son - évasion - alarme - danger - rouge - coquelicot - mesdames - messieurs - homme - faiblesse - âme - gris(e) - ombre - doute - métaphysique - collège - professeur

     

    Toujours en panne d'ordi donc encore sans logo, désolée, Olivia...

  • H comme hémorragie

    - Cent !

    La prison, les coups. L’angoisse, la douleur. Muanza souffre dans sa chair mais tente de fixer son attention sur autre chose. Dans sa tête, il compte jusqu’à cent. Il compte et recompte : arrivé à cent, il recommence.

    Il se dit que ce n’est pas en désespérant qu’il survivra. Alors il se concentre sur les chiffres.

    Puis on le rejette dans la promiscuité d’une cellule surpeuplée. Il reste à terre, recroquevillé. Il a la fièvre, il frissonne. Jusqu’où pourra-t-il résister ? Quand aura-t-il atteint ses limites ? Ressemblera-t-il bientôt à un de ceux-là, devenus prêts à tout, et qu’il a vus se jeter sur un insecte, un cafard probablement, pour prestement le mettre en bouche et le croquer ?

    Il rêve vaguement. Il revoit Rosemonde penchée sur sa machine à coudre, son fils accroché à son siège et qui essaye de faire ses premiers pas. Voilà d’où lui vient son désir de vivre, ces pulsions instinctives qui lui font tout subir. L’enfant n’a même pas encore reçu son nom définitif.

    Muanza ne sait plus pourquoi il s’est engagé dans la politique. Rien, dans son éducation, ne l’y préparait. Sa mère l’avait confiée au pasteur, chez qui il n’avait été question que de tenue correcte, de politesse et de la crainte de pécher. Sans doute était-ce un péché, de s’occuper de politique…

    Couché en chien de fusil, il rêve. Il revoit leur minuscule appartement dans ce voisinage sale et bruyant qui dans son souvenir prend tout à coup des allures de jardin d’Éden, d’empyrée. C’était son ciel sur la terre, et il ne le savait pas.

    Un liquide coule doucement dans ses yeux, le long de sa narine, arrive à ses lèvres. C’est du sang.

    ***

    écrit pour http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/05/06/liste-des-mots-78/  avec les mots imposés suivants: désir – pulsion – résister – prison – promiscuité – voisinage – désespérant – politique – correct – politesse – éducation – limite – frissonner – chair – croquer – pécher – jardin – empyrée
    Le texte devait commencer par le mot 'cent' et se terminer par le mot 'sang' 

    ***

    Désolée de ne pas mettre le logo
    je ne suis pas sur mon ordi
    qui a rendu l'âme 

     

  • B comme Bon voyage!

    Sa tournée des villages à l’intérieur du pays, aujourd’hui encore – et en dépit de tous les malheurs qui ont suivi – Muanza n’en garde que de bons souvenirs.

    Pourtant, rien n’était simple, dans ce périple : les pistes mal entretenues ou devenues inexistantes, les bourbiers, les pluies torrentielles… Agrippé au coffre de la Jeep, le corps endolori par les longues heures à subir les cahots de la route, chacun était bien content de retrouver le clos d’un village avant que tombe la nuit africaine.

    Alors on arrêtait la Jeep et on sortait de sous la bâche les cartons peints en noir, les affichettes, les craies… ne serait-ce que pour montrer qu’on n’avait pas d’armes et qu’on venait en amis : les craies surtout plaisaient aux enfants, toujours arrivés les premiers autour de la bagnole, et à qui on en offrait quelques-unes.

    Muanza sourit encore en revoyant ces petites scènes qui se rejouaient dans chaque village : la curiosité des enfants, la méfiance des anciens qui les dévisageaient d’un peu plus loin, parfois une dame qui rappelait son petit près d’elle, le jugeant trop téméraire.

    Il fallait alors saluer de la bonne façon, utiliser les formules d’usage, décliner son lignage : on finissait généralement par s’entendre. Un rien, parfois, suffisait à assurer la bonne suite des opérations. Et on était admis dans la petite communauté.

    Le même soir, on était assis autour d’un fufu.

    ***

    Un an et demi plus tard, les élections n’avaient rien changé : le Président les avait gagnées haut la main et l’opposition avait de nouveau été bâillonnée. Les chefs de file ayant retrouvé l’exil d’où ils n’étaient sortis que quelques mois, ce sont les « petits » qui ont écopé.

    D’abord Baako...

    Puis, un soir, on est venu arrêter Muanza. Brutalités policières, bras solidement ligotés, bandeau sur les yeux,… : il a tout subi en espérant qu’on ne s’en prenne pas à Rosemonde ni à leur fils, un bébé de deux ans à peine, qu’elle serrait contre elle à l’étouffer, comme si elle voulait le faire rentrer dans son corps.

     

    fiction,muanza,désir d'histoires
    écrit pour Désir d'histoires 99
    avec les mots imposés
    agripper – retrouver – clos – dame – aujourd’hui – corps – dévisager – rien – bandeau – assurer
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/04/30/liste-des-mots-77/

     


  • V comme votez!

    La nuit, seul dans le noir, Muanza ne dort pas. Dans la touffeur de sa chambre, repoussant les draps, il transpire encore. Un dernier bruit de couloir : c’est Kendu qui rentre de sa sortie nocturne sur les toits.

    Muanza tourne et se retourne dans la moiteur de son lit. Dans sa tête, nuit après nuit, il revoit la suite des évènements qui ont mené à la catastrophe. C’est comme un film qu’il connaît par cœur mais dans lequel l’engrenage fatal continue à dépasser son entendement.

    - Pourquoi ? Pourquoi cet acharnement des autorités contre son frère Baako, puis contre lui ? Comment est-ce que ça a commencé ?

    Là-bas, les deux frères habitaient le même immeuble. Baako travaillait au port et Muanza avait un bon emploi fixe : il était chargé de l’entretien des voitures de la base militaire. Le pays vivait un semblant de paix, sans réels conflits intérieurs, sans problèmes frontaliers. Sous la pression de l’ancien colonisateur et de quelques puissances occidentales, le Président avait accepté l’idée d’un retour de certains partis de l’opposition et de l’organisation d’élections démocratiques.

    Les opposants les plus notoires étaient rentrés d’exil, les uns après les autres, bien décidés à saisir cette opportunité de renverser le pouvoir.

    Mais pour rendre possible une aussi grande entreprise, il fallait envoyer des hommes expliquer partout dans les villages comment voter.

    C’est ainsi que Muanza et son frère se sont retrouvés avec quelques autres dans le coffre d’une jeep, armés d’affiches polycopiées à la hâte, de craies et de solides cartons peints en noir, pour aller montrer à des analphabètes comment émettre leur voix de manière valide.

    écrit pour Désir d'histoires

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    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/04/23/liste-des-mots-76

    les mots imposés étaient sortie – craie – bruit – rendre – commencer – suite – conflit – catastrophe – entendement – repoussant – idée – décider – immeuble – coffre (de voiture)

    ***

    Pour ceux qui voudraient mieux connaître Muanza, suivez le tag Muanza Sourire


  • D comme détonateur

    Même après les faits, en analysant à froid l’enchaînement des événements, il avait été impossible de déterminer ce qui en avait été le détonateur. Bien sûr, en voyant les flammes sortir du troisième étage, on avait tout de suite pensé à Tamerlan et à son habitude de jouer avec le feu. Ou à Kendu, le danseur des corniches, qui avait peut-être allumé une cigarette. En principe, il était interdit de fumer dans les chambres.

    Accident ou crime ? Face à cette question, la population du Petit-Château était divisée en deux camps. Dans sa déposition, le directeur avait insisté sur tous les points qui indiquaient le simple accident :

    - Ce n’est pas la première fois, conclut-il, et ce ne sera pas la dernière, que quelqu’un bravera l’interdit et fumera dans sa chambre ou sur la corniche. Vous le savez aussi bien que moi combien de fois les pompiers ont déjà dû venir ici ! Pas besoin de faire des exercices d’évacuation, tous les deux ou trois mois l’alarme se met en marche et les gens suivent bien tranquillement les flèches vers les escaliers de secours…

    Mais Muanza savait. Déjà la nuit d’avant, il n’avait pas fermé l’œil. Dans leur aile au troisième étage, chacun savait mais personne n’aimait en parler. C’est à peine s’ils effleuraient le sujet entre eux, tellement il leur était pénible. Tellement il leur faisait peur à tous :

    - La demande d’asile de Tamerlan a été refusée. Il sera expulsé vers la Russie.

    « Pacifiée », la Tchétchénie… C’est ce qu’avait déclaré l’interprète : « pacifiée ».

     

    fiction,désir d'histoires
    écrit pour Désir d'histoires n°97
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/04/02/liste-des-mots-75/
    Les mots imposés étaient habitude – principe – face – même – population – détonateur – parler – flèche – aimer – déposition – œil – allumer – indiquer – effleurer


  • X c'est l'inconnu

    Depuis que le hasard des voies aériennes une veille de Noël l’avait fait arriver au royaume de Belgique – pays qu’il aurait été incapable de situer correctement sur une carte jusqu’à ce qu’il en voie une à Anvers dans le bureau des douanes, jaunie, racornie et visiblement d’un âge plus que vénérable – depuis le 24 décembre, donc, Muanza subissait le froid et la grisaille de l’hiver.

    Le gel qui l’avait saisi à sa descente d’avion, le vent glacial qui lui piquait la peau, il avait du mal à s’y habituer. Au bout de trois semaines, il en était déjà à abhorrer cette saison froide et inhospitalière. Fort heureusement, il n’avait pas encore été malade, même quand chacun, dans son étage du Petit-Château, toussait et crachotait, subissait les petites fièvres grippales et les gros rhumes carabinés.

    Pays inconnu, hiver inconnu, et un jour de janvier, l’émotion intense de sa première neige. Muanza riait comme un enfant, voulait courir, toucher, palper, tournoyer avec les flocons, les bras levés dans un geste théâtral d’abandon. Il s’émerveillait de ce qui représentait une énigme de plus. Les abords un peu tristes du Petit-Château étaient métamorphosés, la circulation moins dense, les sons adoucis, les arbres féeriques et le noyer planté à l’arrière du bâtiment était plus majestueux que jamais.

    fiction,bruxelles,belgique,désir d'histoires
    noisetiers et frênes, janvier 2013

    Atuahene avait déjà assisté à cette féerie fin novembre et prenait des airs blasés. Les plaisirs de la neige, c’était pour les enfants. Il ne quitta pas son écran et ses films porno. Tamerlan préférait de toute façon les flammes d’un bon feu et Xian ne voulut pas lui confier sa précieuse petite fille, préférant la garder au chaud dans son lit que la laisser sortir faire un bonhomme de neige.

    Mais on eut beaucoup de mal à empêcher ce fou de Kendu d’aller danser sur sa corniche…

     

    fiction, Bruxelles, Belgique, désir d'histoires
    écrit pour Désir d'histoires n°96
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/03/26/des-mots-une-histoire-96/
    les mots imposés étaient
    vénérable – noyer (arbre) – grisaille – théâtral – royaume – malade – arriver – énigme – abhorrer

     


  • M comme Muanza

    Décharger des ballots de vêtements dans une avenue bruxelloise, c’est une activité qui n’empêche pas la tête de penser. Tout en faisant passer les gros paquets de mains en mains, Muanza avait souvent l’esprit ailleurs.

    - Pourquoi tout ça devait-il m’arriver ?

    Voilà la question qui lui revenait sans cesse à l’esprit.

    Là-bas, très loin, dans la grande ville au bord de la rivière, il y avait Rosemonde et ses espérances. Rosemonde et son courage, son esprit d’entreprise. Peu avant les « événements » – il avait toujours du mal à qualifier correctement ce qui lui était arrivé et ce qui l’avait amené en Belgique – elle avait réussi à réunir un petit pécule pour ouvrir un atelier de couture. Elle avait eu un peu d’aide de la famille et le reste avait été accordé par la banque : Rosemonde avait un certain pouvoir de persuasion, se dit Muanza en souriant à cette pensée.

    Elle avait trouvé un petit local dans une rue passante et il avait suffi de quelques coups de peinture : Rosemonde s’était installée.  Du matin au soir, elle cousait des jupes, des pagnes, des boubous sur une vieille Singer en fonte.

    C’est peu après qu’on avait reçu l’annonce de la mort de son frère aîné. « Phlébotomie suicidaire », avait déclaré le médecin. Ils avaient dû chercher le sens de ce mot au dictionnaire. Mais ils n’étaient pas dupes : Baako ne s’était pas ouvert les veines lui-même. Cette mort était la conséquence de son engagement politique et Muanza savait très bien qu’il serait le suivant.

    Comment détourner de lui l’attention de la police ? comment « disparaître » sans disparaître vraiment ?

     

    désir d'histoires, fiction
    écrit pour Désir d'histoires n°94
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/03/12/liste-des-mots-72/
    les mots imposés étaient: espérances – peinture – jupe – rivière – conséquence – dupe – détourner – phlébotomie – avenue – banque – sans

     


  • F comme fiction

    Trouver du boulot, ce n’était pas trop difficile, du moment qu'on avait du muscle et qu'on était prêt à accepter toutes les conditions. Dans les rues et les boulevards autour du Petit-Château rayonnaient toutes sortes d'individus qui vous embauchaient pour un travail de quelques heures ou de quelques jours.

    Kendu apprit à Muanza à repérer les employeurs, mais c'était plutôt eux qui le repéraient. Dans son vêtement trop mince pour la saison, on sentait à plein nez le nouveau venu fraîchement débarqué de son Afrique natale. Celui qui est jeune et prêt à retrousser ses manches avec courage. Celui qui a envie de quitter au plus tôt la quiétude relative du refuge pour se recréer un foyer et faire venir l’épouse et l’enfant restés là-bas.

    Une fois le travail fait, il fallait parfois rafraîchir la mémoire de l’employeur et tendre la main avec insistance pour recevoir le billet promis.

    C'est avec déplaisir que Muanza se rendit assez vite compte qu'il tournait ainsi dans une économie parallèle où il côtoyait des Russes, des Turcs, des Albanais, tout un petit monde avec lequel on était forcé d'avoir des conversations muettes, l'un ne parlant pas la langue de l'autre. Par quelques gestes, on désignait le travail à faire et on exhibait la récompense de l'effort, généralement pas plus d'un billet de cinq euro.

    Il valait mieux ne pas se poser trop de questions et prendre ce qui se présentait. Le plus souvent, il fallait aider à décharger rapidement des camions. Un jour qu’il s’agissait de lots de vêtements, on lui permit de se servir à sa guise parmi les ballots éventrés: il profita de l’événement pour s’offrir une veste plus chaude, un pull et une cravate.

    - Quelle idée de prendre une cravate ! fit Kendu en rigolant. A quoi ça pourra bien te servir ?
    - Je la trouvais jolie, dit Muanza. C’est important d’avoir quelque chose de joli.
    - Espèce de poète ! s’esclaffa Kendu, qui se tordait de rire.

    Il se fit tant d’hilarité autour de Muanza et de sa « jolie cravate » que tous désormais savaient de qui on parlait quand en braillant l’un ou l’autre interpellait « le Poète »…

     

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    écrit pour Désir d'histoires 93
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/03/05/liste-des-mots-71/
    Les mots imposés étaient
    refuge – travail – plus – mince – prendre – château – muette – événement – fiction – déplaisir – rafraîchir – poète – rayonner – courage


  • Première participation chez Asphodèle

     Espace

    Au Petit-Château, chacun apportait son passé et ses rêves d’avenir. Seul le présent était intolérable de non-vécu : après l’immensité de la steppe russe d’où venait Tamerlan, l’étendue des mers et des océans traversés par Xian, la majestueuse nature africaine d’Atuahene, il y avait de quoi souffrir de claustrophobie à rester enfermés jour et nuit entre ces murs, derrière ces fenêtres et leurs invisibles barreaux.  

    Après l’euphorie des premiers temps – enfin l’Europe ! enfin la sécurité ! – les candidats réfugiés retombaient très vite dans une atmosphère d’attente infinie.

    Évidemment, il leur arrivait de s’éclipser un moment de la morosité de leur quotidien et de s’offrir quelques instants de liberté : ils en avaient un besoin vital, sous peine de s’enfoncer dans la dépression ou la folie.

    Ainsi, Atuahene fit profiter Muanza d’une balade en voiture : il avait un ami installé à Tongres qui vint les prendre en début d’après-midi pour une petite virée à la côte belge. Comme on était en janvier, le soir tombait déjà vers les quatre heures. Assis sur le sable froid, Muanza écoutait la vaste respiration de la mer en regardant s’allumer les premières étoiles. Il aurait voulu que Rosemonde, là-bas, puisse voir les mêmes, et se demandait si elle pensait à lui en cet instant.

     fiction,désir d'histoires,mer

    A côté de lui, Atuahene et son ami discutaient en twi. Le ton montait, les gestes se faisaient plus vifs. Muanza ne comprenait rien à la discussion; il espérait juste qu’Atuahene aurait l’intelligence de ne pas fâcher un homme qui devait encore les ramener au Petit-Château dans sa bagnole. Il chercha comment faire diversion…

    - Atuahene ! cria-t-il dans leur direction. Regarde !

    Il s’était levé et tendait le bras vers le ciel :

    - Regarde ! à ton avis, c’est une fusée ou une étoile filante ?

    Et dans l’immensité du cosmos, quelque part dans notre galaxie, sur ce minuscule grain de poussière qu’est notre terre, il y avait ce soir-là trois hommes noirs debout sur du sable blanc, qui scrutaient le ciel en formulant un vœu silencieux.

    fiction,désir d'histoires,mer
    les deux photos de la plage ont été prises un soir de l'hiver 2013

    ***

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    écrit pour http://leslecturesdasphodele.wordpress.com/

    les mots imposés étaient
    liberté,  fusée, nature, étoile, respiration, steppe, vital, étendue, océan, voiture, majestueux, claustrophobie, galaxie, infini, atmosphère, cosmos, euphorie, évidemment, éclipser.

  • X comme Xian

    Dès le premier soir, Muanza fit la connaissance de quelques autres candidats réfugiés.

    Le premier à venir vers lui fut Atuahene, un Ghanéen qui passait son temps à regarder des films érotiques. Il lui offrit un fruit inconnu de lui, mais que Muanza trouva délicieux. « La faim est la meilleure des sauces », comme disait sa mère.

    Puis il y avait Tamerlan, un Tchétchène au regard de dément. Il avait l’obsession du feu ; un jour, dans un moment d’égarement, il périrait dans l’incendie de sa chambre. On ne saurait jamais s'il s'agissait d'un accident ou d'un suicide.

    Plus loin dans le couloir logeait Kendu, l’Ougandais toujours vêtu de son survêtement rouge fulgurant qui passait ses soirées à danser dans la corniche, en dépit de tout bon sens : on avait le vertige à sa place en le voyant se contorsionner alors que lui semblait éprouver du plaisir à se pencher au bord du toit comme au-dessus d’un gouffre.

    Chacun en ce lieu paraissait avoir sa folie, ou même la cultiver comme Xian, une toute jeune Chinoise qui ne quittait pas son enfant une seule seconde, et vivait avec lui une relation fusionnelle si peu propice à son épanouissement – tant il est vrai que le chemin vers le permis de séjour constituait un véritable calvaire.

    Muanza s’en apercevrait assez tôt.

     

    fiction,désir d'histoires

    Désir d'histoires fait la pause pour les vacances
    mais j'ai continué avec les mots d'Asphodèle
    http://leslecturesdasphodele.wordpress.com

    obsession – fruit – calvaire – égarement – film – érotique – feu – intense – gouffre – fusionnel – folie – rouge – vertige – fulgurant (fulgurance n’est pas dans mon Robert Langue tirée) – danser – délicieux – dément (dans le sens de fou, aliéné)


  • M comme Muanza

    A la descente du train, en retrouvant l’air froid de décembre, Muanza sentit de nouveau sa faim le mordre. Des échoppes montaient des effluves de petits pains au chocolat sortant du four et de gaufres de Bruxelles bien chaudes, mais ce n’était pas avec son dernier billet de 10 cedis qu’il aurait pu se les offrir. A côté d’un marchand de fleurs, des journaux affichaient le naufrage d’une goélette. Il ne comprenait ni le mot naufrage, ni le mot goélette. Il se fraya un chemin parmi la foule encombrée de paquets.

    En sortant de la gare du Nord, il fut très étonné de voir quelques individus blancs de peau qui faisaient la manche assis par terre, entourés de leurs hardes. Il vit même une femme à genoux sur des cartons coupés. Elle semblait implorer les passants qui restaient sourds à ses supplications et se hâtaient vers la chaleur de leur salon enguirlandé, s’apprêtant à passer leur congé de Noël en famille. Quelques policiers qui patrouillaient dans le coin ne leur accordaient pas non plus le moindre regard : il aurait pour cela fallu baisser les yeux.     

    Muanza n’eut pas trop de mal à trouver le boulevard du 9e de Ligne et sonna au portail du numéro 27. Même si ce n’était pas précisément l’idée qu’il s’en était fait, il comprit pourquoi cet endroit s’appelait Petit-Château : malgré l’obscurité, il pouvait voir de hauts murs épais de briques rouges, des ouvertures encadrées de pierre de taille, des tourelles crénelées… L’ensemble était austère et triste comme une prison.

     

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    photo: http://bruxelles.cafebabel.com/fr/post/2008/02/06/Petit-Chateau-:-Un-passage-oblige

    On lui ouvrit un battant, il entra. Pendant qu’il complétait une fiche d’identité, il entendit une voix d’homme dire :

    - Bon, c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille ! On m’attend au presbytère !

    Encore un mot inconnu, se dit Muanza.

    Il ne pouvait pas savoir que cet homme était le curé de la paroisse de l'église du Finistère, à la rue Neuve, et qu’ils deviendraient bientôt amis.

     

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    écrit pour Désir d'histoires 92
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/02/13/liste-des-mots-70/
    les mots imposés étaient pendant - congé - salon - baisser - devenir - coupés - presbytère - goélette - fleur - compléter - précisément - implorer - manche - sourds - individu - patrouiller - comme

    Suivre le tag 'désir d'histoires' si on veut lire les trois épisodes précédents

    PETIT AJOUT CE MIDI

    Depuis ce matin, il est impossible de laisser un commentaire...
    J'en demande bien pardon à tous ceux qui ont pris la peine de m'écrire quelque chose sur ce texte, croyez que je suis vraiment désolée de ne pouvoir vous lire et de rater ce que vous m'envoyez!


  • Anvers, sept heures du soir

    Quand Muanza eut enfin trouvé la voie 21, le rapide pour Bruxelles venait de partir. C’est ainsi qu’il se retrouva dans l’omnibus, coincé contre la vitre embuée, entre des groupes bruyants de cette jeunesse estudiantine anversoise qui rentre chez elle en fin de semaine et ne semble communiquer que par éructations et onomatopées. Ce qui ne devait pas gêner les quelques rares navetteurs affalés ça et là, apparemment victimes de surmenage, car le sommeil les gagna avant même le départ du train.

    A chaque halte, les dormeurs ouvraient l’œil pour voir où ils en étaient et le compartiment surchauffé se vidait peu à peu de ses occupants. Les garçons se donnaient de grandes tapes dans le dos et se lançaient quelques derniers quolibets, les filles faisaient la bise à tout le monde sans quitter des yeux le petit écran de leur GSM.

    Muanza observait tout ça avec étonnement. Là d’où il venait, jamais un homme et une femme ne s’embrassaient en public, pas même s’ils étaient mariés. Et quels étaient ces messagers de vie et de mort assez importants pour qu’on doive garder le regard rivé dessus ? Puis il se prit à sourire, en pensant que si Rosemonde disposait d’un portable, elle y resterait probablement collée, elle aussi.

    Mortsel, Hove, Kontich, Duffel, il essayait de déchiffrer les noms imprononçables des lieux où le train s’arrêtait et qui le faisaient se sentir pour la première fois depuis son départ vraiment loin, très loin de chez lui, goélette ballottée dans une mer noire après avoir perdu tout son gréement. Il n’avait même pas une photo de son épouse ni de son fils restés au pays ni aucun moyen de leur donner de ses nouvelles.

    Sint-Katelijne-Waver, Weerde, Eppegem : on se rapprochait de Bruxelles et il se dit qu’il ferait bien de chercher les toilettes. Elles étaient si malodorantes et si malpropres, en cette fin de journée, qu’il renonça presque à les utiliser.

    En retrouvant le froid d’un quai de gare, il se demanda s’il avait fait le bon choix, question climat. Il se rendait seulement compte maintenant de ce que signifiait le mot ‘hiver’. Mais il était déjà au-delà de la faim, de la soif et de la fatigue. Il ne sentait plus rien qu’un grand vide.

    Dans sa tête, il se répéta une dernière fois la petite phrase qui était le moteur de toute son odyssée :

    « Je demande le statut de réfugié politique... Je demande le statut de réfugié politique. »

     

    fiction,désir d'histoires

    texte écrit pour Désir d'histoires n°91
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/02/06/liste-des-mots-69/

    Les mots imposés étaient semaine – surmenage – jeunesse – onomatopée – malpropre – climat – lancer – messager – grande – politique – gréement

    Ceux qui veulent suivre Muanza depuis le début suivent le tag 'Désir d'histoires'
    Ceci est le 3e épisode.

     


  • Dernier arrêt

    - Et si on l’envoyait tout de suite au Petit-Château ? proposa l’employée numéro un à l‘employé numéro deux.

    Petit château ? se dit Muanza. Ils m’envoient dans un petit château ?

    Lui qui comme opposant au régime avait expérimenté la prison dans toute son horreur se voyait déjà dans un de ces jolis palais européens qu’il avait vus en photo sur un vieux calendrier. Une image en particulier lui revenait en mémoire, d’une vaste demeure aux multiples tourelles avec des toits d’ardoises, d’innombrables fenêtres à petits carreaux et un immense parc du plus joli vert.

    - Tu ne crois pas que ça va finir par nous créer des ennuis, si on les refile tous au Petit-Château sans examiner sérieusement leur dossier ? Tu connais les consignes…
    - Comment ça sans examiner leur dossier ? fit l’employée numéro un en prenant un air outré. Cet homme nous a dit son histoire, on a vérifié tous ses papiers, maintenant c’est à eux de voir pour la suite. Ça ne nous concerne plus !
    - Oui, au fait, pourquoi pas… tu as sans doute raison. Et d’ailleurs avec les fêtes qui approchent, c’est la meilleure solution.

    Ils n’allaient pas s’encombrer d’un réfugié à la veille du réveillon, tout de même.

    Muanza se taisait et attendait, sans bien comprendre. Mais il commençait à deviner que ce nom de « Petit-Château » n’était peut-être pas à prendre au pied de la lettre.

    Bah, se dit-il, on verra bien. De toute façon, vu les circonstances, je n’ai pas le choix.

    - Bon, fit l’employée numéro un en se tournant vers lui. Voilà un billet de train pour Bruxelles et l’adresse où vous devez vous rendre avant huit heures ce soir. Ils seront prévenus de votre arrivée. Au revoir, monsieur… euh… Muanza.
    - Au revoir, madame Josiane, répondit Muanza après un rapide coup d’œil à son badge, et merci beaucoup.

    Ben oui, se dit-il avec malice, si elle m’appelle par mon prénom, pourquoi je ne ferais pas pareil ?

    Méritait-elle ce merci ? Il n’aurait osé le jurer.

    Dans la froide nuit de décembre qui tombait déjà, il se rendit vers la gare.

    - On aurait peut-être dû lui donner une écharpe, dit l’employé numéro deux.
    - Bah ! c’est résistant, ces gars-là, fit Josiane.

     

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    écrit pour Désir d'histoires n°90
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/01/30/liste-des-mots-68/
    les mots imposés étaient:
    créer - palais - concerner - multiples - croire - pourquoi - tous - circonstance - expérimenter - madame

    Ce texte fait suite au précédent
    http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2013/01/24/t-comme-tarmac.html


  • T comme tarmac

    Quand Muanza débarqua sur le tarmac de l’aéroport d’Anvers, laissant derrière lui l’implacable soleil africain, il se prit à murmurer une furtive oraison : que lui réservait ce pays d’hiver, de froid et de neige qu’il voyait pour la première fois ? Il n’y était pas venu poursuivre le mythe de l’Occident où tout va forcément mieux qu’ailleurs, mais pour échapper aux guerres et aux exactions.

    En faisant quelques pas, il réveilla la douleur dans sa jambe. La blessure était laide et se refermait mal. Dans son vêtement trop léger, il se traîna jusqu’à l’aérogare pour y récupérer son bagage. Dans le grand hall, d’énormes affiches vantaient de grosses cylindrées, d’immenses piscines, des banques aux noms ronflants… Tout était rutilant, tout respirait le luxe et la vie facile.

    Il avait l’estomac noué et dans la gorge lui restait encore le goût aigre du mauvais café qu’on lui avait servi à bord, peu après que l’avion s’était élevé au-dessus du continent  africain. Les formalités duraient, augmentant son mal-être.

    En quittant l’aérogare, il vit tout à coup le magnifique arc-en-ciel qui s’étendait tel un serpent géant entre la terre et le soleil.

    - Voilà qui devrait être de bon augure, se dit Muanza en inspirant l’air frais de cette matinée aux allures printanières.

    Car son nom signifiait ‘arc-en-ciel ‘ et il était un symbole de paix.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires 89 sur base de 13 mots imposés: piscine – implacable – serpent – réveiller – débarquer – jambe – aigre – échapper – guerre – furtif – oraison – s’élever – mythe
    http://desirdhistoires.wordpress.com/2013/01/22/des-mots-une-histoire-89/#more-6837

     

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