fiction

  • O comme onze

    jeu,fiction,françois bon

    (1) Depuis ses 15 ans, il connaît The Matrix par cœur. Depuis ses 15 ans, il ne s'habille plus qu'en noir, avec le manteau très long et les lunettes sombres. Malheureusement, depuis ses 20 ans une calvitie sévère l'empêche de jouer pleinement les Keanu. 

    (2) A 60 ans, elle a eu envie de faire le trajet Belgique-Compostelle à vélo. Elle s'est un peu entraînée, quelques samedis, et puis elle est partie. Personne n'ose lui demander si elle n'a pas triché et pris le train, ici et là, pour alléger le parcours. 

    (3) Ses parents l'ont appelé Christophe mais il a choisi la graphie Kristof. Toute la vie il leur reprochera ce prénom français. Malheureusement, il n'a pas pu changer son nom de famille, qui est d'origine picarde. 

    (4) Elle regrettait d'être née trop tard pour pouvoir être hippie. Ça ne l'a pas empêchée de se parfumer au patchouli, de fumer de la marijuana et d'abandonner ses études à 17 ans. Ni d'enseigner l'anglais en Inde. 

    (5) Ses trois frères font la fierté de leurs vieux parents: ils ont bien réussi dans leur entreprise de toiture, plomberie, chauffage, électricité. Ils ont des villas, des piscines, un manège. Lui seul est un gagne-petit: il a fait des études et est prof dans le secondaire. 

    (6) Depuis de nombreuses années, sur tous les billets de banque qui lui passent entre les mains, elle écrit consciencieusement au stylo bleu: "L'argent, c'est de la merde". Depuis de nombreuses années, elle espère en vain qu'un de ces billets lui reviendra en mains. Aujourd'hui, elle se demande si elle n'a pas inspiré un Brestois. https://attaque.noblogs.org/post/2017/07/31/brest-finistere-largent-cest-dla-merde/

    (7) Arrête de faire le pitre! lui disait constamment sa mère.
    Tu vas encore te faire remarquer avec tes grimaces et tes pitreries! lui sifflait-elle. 

    Après sa mort, il a trouvé un carnet où elle consignait pieusement toutes ses facéties. 

    (8) Si vous saviez, dit-elle, comme j'ai galéré! Galéré des années, des années avant de trouver ce que j'aime vraiment faire! Ça me désespérait!

    Elle vient d'avoir vingt ans. 

    (9) Après deux opérations aux genoux, ligaments, rotule, il a dû arrêter le foot. Il s'est mis au vélo: il a parcouru toute la Corse, grimpé le mythique Mont-Ventoux, passé l'hiver sur son VTT. C'est comme ça qu'un soir de neige et de boue, un camion l'a percuté.

    (10) Elle a préparé le petit déjeuner familial, les boîtes à tartines pour les enfants, rangé la maison. Elle a conduit les enfants à l'école et leur a dit à ce soir, travaillez bien. Puis elle est allée se jeter dans le canal.

    (11) Il était ambulancier. Le roi de la vitesse et de l'efficacité. Le jour où l'ambulance a dû venir pour lui, elle est arrivée trop tard. 

    *** 

    atelier d'été de François Bon - consigne 1: onze personnages en 3 phrases chacun 

    source de la photo wikipedia

  • D comme dernier défi

    h18.jpg

    Il a ajusté la partie supérieure d'une roulotte de romanichels à la barge qu'il utilise le plus souvent pour aller sur la rivière. A cause de cette roulotte, il est impossible de voir ce qu'il trafique à l'intérieur, et ça intrigue beaucoup les paysans, les pêcheurs et les gens du village. On le soupçonne d'y emmener des dames, une ou même deux à la fois, pourquoi pas, et qu'on imagine très peu vêtues, puisqu'il a toujours le prétexte de sa peinture, de son art. 

    Ce en quoi on ne se trompe pas. 

    h19.jpg

    Ce jour-là précisément Aline est à bord, vêtue cependant, de sa plus jolie robe et de son chapeau neuf. Il l'emmène déjeuner à Chatou, chez le père Fournaise avec ses amis les canotiers. Aline a tenu à emporter son chien et fait des mines que l'ami Gustave semble trouver à son goût. 

    On l'aime bien, Gustave, c'est lui qui règle la note... 

    h31.jpg

    L'a-t-il peinte, son Aline! Aline en lectrice, assise en tailleur dans l'ombre bleue du salon, Aline au bain, soulevant légèrement sa jambe de statue, Aline au jardin, moment de farniente parmi les papillons, les mésanges et les fleurs, Aline dans le champ de blé, avec le village en arrière-plan, Aline lui faisant un baiser d'au revoir, la bouche en coeur au bout de ses jolis doigts... 

    Il se dit qu'il finira sans doute par l'épouser. Il a cinquante ans passés et leur petit Pierre bientôt cinq. 

    *** 

    Dernier défi des Plumes d'ici et d'ailleurs
    jours 18 (Claude Monet, La barque atelier, 1874), 19 (Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1871) et 31 (logorallye avec les mots des objets présents sur la photo: lectrice, statue, mésange, bleue, tirelire, au revoir, village, tailleur, farniente)

  • O comme Odette

    lakévio66.jpg

    Odette riait. On ne savait pas toujours pourquoi. Elle semblait heureuse alors on l'était aussi. Elle riait, et même elle minaudait. Elle prenait ses airs de petite fille candide, clignait des paupières, souriait. 

    Elle jouait avec son écharpe rose. Son chapeau rose, sa robe rose, elle ne voulait plus porter que du rose. Elle avait dû porter du noir trop longtemps, trop souvent. Elle avait bien le droit, maintenant, de porter ce qui lui plaisait. Pourquoi pas du rose, comme ses petites-filles de dix et douze ans. 

    Odette pleurait aussi, parfois. Un chagrin tout à coup l'accablait. Elle était incapable d'expliquer pourquoi. On se sentait si impuissants et malheureux pour elle. Que pouvait-on faire pour chasser les idées noires? Pour lui rendre son sourire? 

    On regardait de vieux albums. Elle tournait les pages, sans rien dire. Parfois elle regardait ailleurs. Les choses l'ennuyaient vite. Alors on allait se promener au jardin. Avec son chapeau rose et son écharpe rose. Elle marchait à petits pas.  

    Puis tout à coup elle disait: il faut vous en aller maintenant. 

    Ou d'autres fois, c'est elle qui voulait partir. Il faut que je rentre, disait-elle. Elle devenait nerveuse, fébrile. 

    Et elle répétait: Il faut que je rentre! mon papa va s'inquiéter. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • M comme mec

    h8.JPG

    - Qu'est-ce que tu en penses? m'a demandé Jenny. 

    Elle tenait dans sa paume ouverte un bijou en forme d'ananas qu'elle avait épinglé sur son manteau. 

    - Tu crois que ça a de la valeur? 

    Sa question m'embêtait. Que pouvait bien avoir coûté cette petite mosaïque de fausses pierres précieuses? Et quelle valeur sentimentale y attachait-elle? 

    - C'est ton amoureux qui te l'a offert? j'ai dit, pour éluder prudemment sa question. 

    Ses quarante-huit ans ne l'ont pas empêchée de devenir toute rose. 

    - Oui, hier soir... Tu penses que c'est sérieux? Que c'est bon signe? 

    h9.jpg

     - Ecoute, j'ai dit, c'est difficile de se faire une idée, comme ça... D'abord, je ne l'ai jamais vu... 

    J'ai tout de suite regretté cette parole imprudente. Et si elle allait vouloir me le présenter? Non, non! Il ne pouvait en être question. 

    - Qu'est-ce qu'il aime, dans la vie? j'ai rapidement enchaîné, me disant qu'elle allait se mettre à parler de lui et oublier ma sotte remarque. 

    - Les Romains! Enfin, la Rome antique, tu vois ce que je veux dire? Il collectionne tout ce qui s'y rapporte, en miniature, évidemment, les empereurs, les monuments, les soldats, tout, quoi! 

    - Ah! j'ai fait. 

    Et c'est tout ce que j'ai réussi à dire. Pas de doute possible, c'était bien lui. 

    h10.jpg

    On était attablées à la Casa del Güey (1), à attendre notre pastel de elote. Heureusement, l'amour ne coupait pas l'appétit de Jenny et on pouvait continuer à aller se gaver de pâtisseries mexicaines chaque samedi après-midi. 

    - Et tu le revois quand? je lui ai demandé. 

    C'est là que j'ai senti le problème. Elle a hésité, a baissé la tête. 

    - Tu crois que la broche est un cadeau d'adieu? 

    Comment lui dire sans me trahir que c'est exactement ce qu'il faisait à chaque fois? 

    (1) https://www.youtube.com/watch?v=awCZRIepB8M güey, ce sont les quatre lettres visibles à l'enseigne sur le tableau de Hopper c'est de l'argot mexicain pour mec 

    Les trois photos sont les consignes d'écriture des Plumes d'ici et d'ailleurs, que je remercie!

  • H comme histoire

    h1.JPG

    - Plus vite, plus vite, crie Gaius, nous allons arriver trop tard!

    Là-bas, sur la plage de Neapolis, des gens sont massés et attendent ils ne savent trop quoi, dans l'anxiété.

    - Mais rame! rame! éructe Gaius dans une dernière quinte de toux qui lui sera fatale.

    Quelle idée aussi de s'aventurer sous ce nuage de poussières quand on est asthmatique...

    h2.JPG

    Dix-sept siècles plus tard, c'est au tour de François-René d'aller faire du journalisme d'investigation scientifique en Italie. Ou appelez ça autrement, c'est comme vous voulez.

    h3.JPG

    Il y accompagne un certain Joseph Fesch, qui, croyez-le ou non, est le tonton à Napoléon. Selon que vous soyez auteur ou victime, vous adopterez à son propos une des deux phrases suivantes: 

    "En 1793, Joseph Fesch fuit les partisans de Pascal Paoli et se réfugie en Provence. Sous la Terreur, ayant abandonné l'habit, il devient d'abord garde-magasin d'une division de l'armée des Alpes avant de se voir confier par son neveu Napoléon Bonaparte la charge, en 1795, de commis aux marchés de fournitures pour l'armée d'Italie. Durant cette campagne, il commence une collection de tableaux appelée à devenir l'une des plus riches de France voire d'Europe." 

    ou 

    "En 1793, Joseph Fesch fuit les partisans de Pascal Paoli et se réfugie en Provence. Sous la Terreur, ayant abandonné l'habit, il devient d'abord garde-magasin d'une division de l'armée des Alpes avant de se voir confier par son neveu Napoléon Bonaparte la charge, en 1795, de commis aux marchés de fournitures pour l'armée d'Italie. Durant cette campagne, il commence à voler tous les tableaux qui lui semblent avoir quelque valeur, de sorte qu'aujourd'hui la France a une des plus riches collections qui soient."

    h4.JPG

    Ce tableau-ci, par contre, n'a pas été volé, vu qu'il était accroché dans une église française, fut-elle à Rome. Pour le voir, il suffit de glisser quelques pièces de monnaie dans le dispositif qui vous donnera un instant d'éclairage. Ou si vous n'avez pas de monnaie, d'attendre qu'un autre touriste le fasse.

    h5.JPG

    Finalement, François-René n'est pas resté plus de six mois à Rome, le Cardinal ayant demandé son renvoi. Il y revient en 1828 comme ambassadeur de France.

    - San Stefano di Sessanio, dit-il d'un air songeur, appuyé à la monumentale cheminée de marbre gris, ça ne serait pas ce village de Calabre où cet imbécile de Paul-Louis a cru vivre ses dernières heures?

    - Je ne crois pas, Votre Excellence, c'est dans les Abruzzes, il me semble...

    - Calabre, Abruzzes, c'est chou vert et vert chou, déclare l'ambassadeur, qui n'aime pas être pris en défaut.

    h6.JPG

    Et pour couper court à de nouvelles remarques de son secrétaire, il s'exclame:

    - Bientôt sept heures et demie! Je n'ai que juste le temps de me préparer pour la réception de ce soir!

    h7.JPG

    ces images sont proposées à l'écriture sur le site des Plumes d'ici et d'ailleurs (première semaine)

  • G comme gourmandise

    DSCI5063.JPG

    C'est seulement en arrivant à quelques mètres de son bateau qu'il a aperçu les coquelicots peints tout le long du bastingage. 

    Décidément, Laura exagérait! Après avoir "amélioré" le conditionnement des marchandises – non, ce n'était pas du sucre en poudre, comme il le lui avait fait croire – installé des plantes naines sur le pont arrière, remplacé sa vieille timbale par des tasses de porcelaine rose pastel – dans lesquelles elle ne servait que des tisanes insipides – défendu qu'il garde ses souliers aux pieds dès qu'il montait sur le bateau – son propre bateau! - elle prétendait maintenant lui faire traverser les trois cent dix-huit kilomètres de Marseille à Ajaccio dans un bateau peinturluré comme une camionnette VW de hippies?

    - Il n'y avait plus de sucre dans ton armoire, dit-elle  en l'accueillant de son air le plus câlin, alors comme je voulais te faire la surprise d'une mousse au chocolat, j'ai ouvert un des paquets qui sont dans la cale... 

    *** 

    écrit pour la proposition 149 d'Ecriture créative 
    avec les mots imposés suivants: 

    bastingage - coquelicot - poudre - conditionnement - gourmandise - nain(e) - timbale - huit - soulier - insipide

     

    Oostende 2014 aug (20) - kopie.JPG

    ceci n'est pas une camionnette VW de hippies mais le véhicule d'un fournisseur de châteaux en Espagne tongue-out 

  • B comme bon voyage

    lakévio65.jpg

    Elle passe et repasse dans le couloir, la taille cambrée, ses jolies fesses bien moulées dans une robe blanche. Elle se penche légèrement à une fenêtre ouverte pour faire voleter son foulard rose sur ses épaules nues. Ses élégantes chaussures, blanches aussi, évidemment, la grandissent de douze centimètres: c'est peut-être peu pratique pour voyager, mais c'est absolument indispensable, pense-t-elle, tout comme la blondeur qu'elle a mise dans ses cheveux et l'échancrure de son corsage. 

    Oui, elle a de grands projets. 

    Dans sa main gauche, elle serre le livre qui lui a donné l'idée de ce voyage en Russie: La madone des sleepings

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • J comme Joséphine

    lakévio61.jpg

    Elle a laissé la fenêtre de la chambre ouverte et est sortie sans rien emporter. Ni sac, ni portefeuille, ni clé. Rien. 

    Elle a mis une robe d'été confortable, de bonnes chaussures plates et des chaussettes. 

    Elle marche vers l'est, dans ce soleil du matin qui rend les ombres longues et la lumière si blanche. 

    Elle regrette déjà de ne pas avoir pris ses lunettes de soleil mais ne revient pas en arrière. Elle a trop peur de changer d'avis. 

    Non, la fenêtre restera ouverte, son sac et toutes ses affaires à l'intérieur, elle marche. Tout le reste n'a plus d'importance. 

    La route sera longue. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie

  • D comme Danielle

    lakévio60.jpg

    Il y a des jours où Danielle change de coiffure et laisse ses cheveux libres, au lieu de les serrer dans un chignon. 

    Des jours où elle tourne le dos aux autres et se colle à la vitre avec un livre. 

    Des jours où elle garde ses lunettes noires, même à l'intérieur d'une rame de métro. 

    Des jours où elle dit à sa gentille collègue, en riant un peu trop fort, qu'elle s'est encore malencontreusement cogné le coin de l’œil à sa table de nuit.  

    *** 

    consignes et tableau chez Lakévio
    que je remercie!

  • Z comme Zoë

    miletune-21-2017-steve-mccurry.jpg

    Assises à droite et à gauche de Zoë: c'est ce qu'elles font depuis toujours. Depuis la maternelle.

    Depuis toujours, Zoë les dépasse d'une demi-tête. Depuis toujours, elle leur dicte ce qu'elles doivent faire, ce qu'elles doivent penser. Depuis toujours, elles l'écoutent. 

    Les jumelles, c'est comme ça qu'on les appelle. Depuis toujours. C'est vrai qu'elles font peu de choses pour se singulariser. Aujourd'hui encore, elles portent la même robe imprimée, le même cardigan bleu marine, la même coiffure. L'une est juste un peu plus dure d'oreille et l'autre un peu plus frileuse. 

    Elles ont aimé le même homme. Depuis toujours. Mais c'est Zoë qu'il a épousée. Evidemment. Elle en a retiré une vanité de plus. Jamais les jumelles ne se sont mariées. 

    Ce que Zoë ne sait pas, alors qu'elle leur parle d'un ton docte de feu son mari, c'est qu'en mourant il a laissé trois veuves. 

    Les jumelles, depuis toujours, savent se taire. 

    *** 

    tableau et consignes sur Miletune

     

     

  • Y comme Yvette

    lakévio56.jpg

    Dans sa belle grande maison ouverte sur la campagne, Yvette s'ennuie.

    Un peu de ménage le matin, en compagnie de sa brave Hortense, qui lui rapporte quelques potins du village. Un tour de jardin l'après-midi, cueillir une première pomme, une dernière graminée.

    Le reste du temps n'est qu'attente. Le plus souvent, elle s'installe à la petite table ronde près de la terrasse et joue des patiences, interminablement. De ces jeux de cartes en solitaire qui ne demandent aucun effort de concentration. 

    Elle est superstitieuse. Au début de son mariage, elle espérait que les cartes lui diraient qu'elle serait bientôt enceinte. Quel serait le sexe de son premier bébé. Combien d'enfants elle aurait. 

    Elle n'est pas devenue mère. 

    Maintenant elle pose aux cartes d'autres questions. Dans combien d'heures son mari rentrera. S'il l'aime encore. Combien d'années de vie commune lui restent à vivre. 

    Son jeu est mal engagé. Elle vient de commencer et elle a déjà tiré un roi. Elle sent que la réponse à sa dernière question sera zéro. 

    D'ailleurs, elle n'a pas besoin des cartes pour le savoir. 

    *** 

    merci à Lakévio pour le tableau et la consigne!

  • N comme Northern Army

    bricabook267.png

    A chaque fois, c'était un tel plaisir, cette ambiance de bivouac, ces uniformes, ces feux de camp, et cette émulation entre les participants, perceptible jusque dans les moindres détails de l'équipement.

    Lui, il était particulièrement fier du sien, de cette veste aux poignets qui s'effilochent, de ce pantalon à la couleur passée, de cette médaille épinglée là où bat son cœur. Seule la casquette à visière était un peu trop neuve et luisante.

    Mais le reste, tout le reste, avait appartenu à cet ancêtre irlandais dont, il en était sûr, il avait hérité le regard bleu gris. Qu'importe si nulle photo ne pouvait en témoigner. Il y a de ces choses qui sont une évidence, il n'en démordait pas.

    Il sirotait son café tiède en regardant au loin les deux simili-bataillons se livrer leur fausse guerre, avec de vrais coups de canon, des tirs au fusil, des cris de commandement, des clairons qui sonnent, des nuages de fumée planant sur la pente herbeuse.  

    Si seulement ça pouvait l'aider à oublier les cauchemars de sa vraie guerre...

    Est-ce que dans cent ans un de ses descendants s'amuserait à rejouer la guerre du Vietnam? 

    ***

    photo et consignes chez Leiloona

     

  • M comme mort à Venise

    lakévio55.jpg

    Elle le savait, que ce n'était pas une bonne idée de revenir sur les lieux des amours mortes, et même si elle ne l'avait pas su, tant de gens le lui avaient dit et répété...

    Mais c'était sa façon à elle d'enterrer le passé, de tourner la page.

    Alors elle a choisi la même ville, le même bar sous les arcades, le même siège.

    La seule chose différente, c'est qu'à l'époque elle ne buvait pas de café, alors qu'aujourd'hui elle dégustait avec plaisir un cappuccino. Ou même deux.

    N'était-ce pas la meilleure preuve de sa guérison?

    ***

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

     

  • G comme garofani

    emile-claus.png

    Il faut pourtant achever cette lettre, me dis-je en voyant arriver le jardinier.

    Il avait enlevé ses sabots sur la terrasse et tenait un pot de fleurs à la main. En contre-jour, son grand tablier bleu semblait transparent. Avec son air furibond et son pot sous le bras, il me faisait penser au personnage d'Antonio, le jardinier du comte Almaviva, qui vient apporter la preuve de la fuite de Chérubin: I garofani! Sauf qu'ici, il ne s'agissait pas d'oeillets, mais de bégonias.

    Une mince ligne de lumière filtrait entre les tentures entrouvertes et je rêvassais, jouant avec un long coupe-papier, au lieu de continuer ma lettre qui aurait dû être un chef-d'oeuvre de demi-vérités et de sous-entendus. Allons, considérons l'intrusion de notre jardinier comme une évasion bienvenue.

    Il n'avait pas son chapeau et avait frotté la terre de ses mains à son tablier. Ses cheveux avaient besoin d'une coupe, ils lui cachaient les oreilles. Ce n'est que quand il est entré dans la maison que j'ai vu son regard, trouble, comme sauvage, plein d'une colère ou d'une rancoeur que je ne lui avais jamais vue auparavant.

    ***

    tableau d'Emile Claus, Le vieux jardinier (1886)

  • F comme fuite du temps

    jeu,fiction,peinture

    Ça s'est passé là-bas, dans la grande prairie aux pissenlits. Il portait son pull orange.

    Le mois de mai offrait ses premiers beaux jours. Ils s'étaient roulé dans l'herbe puis tout à coup il lui a demandé: «Alors, dis-moi, qu'est-ce qui s'est passé en fin de compte?».

    Les yeux à moitié cachés par le bonnet qu'elle portait malgré le beau soleil de mai, elle le fixait sans répondre. Pouvait-elle lui faire confiance? Il était si jeune! 

    Il s'amusait à arracher tous les pissenlits à sa portée, ne s'inquiétant pas de leur jus laiteux. Le soir, il s'étonnerait d'avoir les mains couvertes de taches brunâtres.

    Le soir, il aurait déjà tout oublié.

    Elle regardait leurs jambes trop blanches, leurs pieds nus et toute cette apparente innocence du monde. «Viens, finit-elle par dire, l'herbe devient humide, on va remonter la colline.»



    ***

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • T comme T-shirt orange

    fiction,jeu,photo

    C'est en arrivant à l'entrée du parc qu'elle l'a vu. Il était grand, mince, finement musclé dans son T-shirt orange par ce frais matin de printemps. L'enseigne du pharmacien marquait bientôt dix heures et 9 degrés mais son T-shirt lui collait à la peau. 

    "Il doit avoir marché longtemps avec son lourd bagage", pensa-t-elle. Un gros sac à dos était posé à terre contre sa jambe, une guitare bien emballée dans sa housse et un deuxième sac, volumineux, posé devant lui. 

    "Leurs yeux se rencontrèrent" se dit-elle en souriant, mais on n'était pas chez Flaubert: c'est sa coiffure rasta qu'elle regardait, et ses longs bras nus où l'on voyait les muscles sous la peau noire, comme lustrée. Il avait l'air fatigué et indécis. 

    "Je parie qu'il a dormi à la belle étoile", pensa-t-elle encore en le regardant remettre son sac à dos sur ses épaules. Elle le vit faire une grimace douloureuse, ce qui confirma son opinion. Il trimbalait sans doute toutes ses affaires depuis déjà un bon bout de temps. 

    - Vous avez dormi dehors? 

    Elle le regretta tout de suite mais dans l'urgence, elle n'avait rien trouvé de plus approprié comme entrée en matière. 

    Il la regarda, ébahi, sans répondre. Une question de langue, peut-être? 

    - Je vous offre un café? dit-elle en faisant un geste large en direction de la grande brasserie, un peu plus loin sur sa droite. 

    Elle le vit hésiter un instant. Elle supposa que ses rides et ses cheveux gris avaient quelque chose de rassurant, car il finit par ébaucher un sourire pour accepter. 

    fiction,jeu,photo

    C'était une de ces brasseries ostendaises où l'on sert de plantureux buffets pour le petit déjeuner. Elle capta son regard sur les paniers de viennoiseries, les plateaux garnis de fruits, de charcuteries et de fromages. S'il avait aussi faim qu'elle le supposait, l'odeur des œufs brouillés ou frits devait faire crier son estomac. Elle ne se trompait pas.  

    lakévio53.jpg

    "C'est tout juste s'il n'a pas avalé le petit bouquet de violettes", se dit-elle avec un sourire attendri, en quittant leur table plus d'une heure et demie plus tard. 

    - Comment vous remercier, lui dit-il pour la troisième fois, je n'ai rien à vous offrir. 
    - Détrompez-vous: vous m'avez beaucoup offert! Vous m'avez offert votre histoire. 

    Elle lui montra le chemin de la gare et se dépêcha vers son clavier. "A Djibril", écrivit-elle en dédicace, même si plus que probablement il ne le lirait jamais. 

    *** 

    merci à Lakévio pour la consigne et l'image (ici)

  • O comme obsession

    leiloona263.jpg

    Chaque fois qu'elle passait dans cette rue, elle ne pouvait s'empêcher de regarder intensément la façade du numéro 17. Chaque fois, cette vue la désolait. Chaque fois, il y avait de nouvelles dégradations à déplorer. 

    Il y a longtemps que le bois autour des grandes vitrines aurait dû recevoir une couche ou deux de peinture. Des squatteurs avaient négligé de fermer les fenêtres des chambres, en quittant les lieux. Des vitres s'étaient brisées, d'abord au premier étage, puis au second. 

    Elle n'osait s'imaginer dans quel état était le reste de la maison. Le plancher du grenier? La cour aux pavés orange? Toutes ces grandes pièces non chauffées depuis des années? La pluie ne s'était-elle pas infiltrée par le toit ou par les cheminées? Les rats, les souris, d'autres nuisibles n'avaient-ils pas envahi les lieux, les boiseries surtout? 

    Elle s'en voulait de s'inquiéter pour un bâtiment qui n'était plus dans la famille depuis bientôt trente ans mais c'était plus fort qu'elle: en passant devant, elle ne pouvait que regarder et voir. 

    Un autre hiver est venu. Les peintures ont été refaites, de nouvelles fenêtres installées, de grandes pancartes ont annoncé l'ouverture prochaine d'un café. 

    Ça l'a rendue heureuse. Heureuse qu'on garde le carrelage ancien, le grand miroir biseauté, les rayonnages gris clair sur le mur du fond. Elle espérait qu'en poussant la porte vitrée, elle entendrait à nouveau la clochette d'autrefois. 

    La chapellerie de son grand-père revivrait.

    *** 

    source de la photo de Fred Hedin et consignes chez Leiloona, que je remercie!

  • B comme borderline

    lakévio1avril.jpg

    Quand elle est venue s'installer dans la maison d'à côté, elle a tout de suite entrepris de grands travaux. La grange a été transformée en immense séjour avec atelier à l'étage et dans la fermette basse où le vieil Oscar avait vécu jusqu'à ses 96 ans elle a aménagé une cuisine et une salle de bains. 

    Dans le grand jardin déjà fort touffu depuis que le vieil Oscar ne l'entretenait plus, elle a planté des sapins pour qu'ils fassent vite un écran total l'hiver comme l'été: ses voisins, même depuis leur étage, ne verraient bientôt plus du tout sa maison. Du côté de la rue, elle a fait ériger un mur de parpaings en béton gris, haut de plus de deux mètres. 

    De son atelier, elle avait une vue sur toute la campagne et les quelques maisons environnantes. Mais de la sienne on ne voyait rien. Rien qu'un mur et une masse de conifères. Pourtant, elle se sentait toujours épiée et avait avec sa plus proche voisine des relations en dents de scie. 

    - Moi, disait-elle à chaque fois qu'elles se voyaient, je suis une artiste. J'ai une âme d'artiste! 

    La voisine ne savait pas trop ce que ça voulait dire, mais opinait de la tête. Elle supposait que l'âme d'artiste expliquait les accoutrements bizarres, les cheveux longs mal peignés retenus par des foulards multicolores, les tas de bijoux et bagues de pacotille, les sautes d'humeur et la douzaine de chats. 

    - Il faudra venir prendre le café chez moi, dit-elle un jour, comme ça vous verrez la maison, comme elle a changé! 

    La voisine n'aimait ni "l'âme d'artiste", ni ses chats, ni ses travaux entrepris sans le moindre permis de bâtir. Mais elle y est allée, la curiosité a été la plus forte. 

    Et elle a vu ce qu'elle voulait voir.

    Elle a vu les rénovations, les beaux espaces, les chats qui entrent et sortent, celle qui allaite ses petits au creux d'un fauteuil où elle avait apparemment mis bas, ceux qui sautent sur la table et lapent le lait prévu pour le café, reniflent les tasses.

    Elle n'a pas vu la dame qui avait tellement besoin qu'on l'aime et la rassure.  

     *** 

    aquarelle et consigne ici, chez Lakévio, que je remercie!

  • Y comme Ysabelle

    lakévio52.jpg

    A l'âge de seize ans, elle a décidé de prendre fermement en main le reste de sa vie. 

    D'abord, elle a changé la première lettre de son prénom: Isabelle était trop commun. Elle voulait se singulariser. 

    Elle a commencé à l'écrire avec un Y. 

    Quelques recherches généalogiques lui ont permis de trouver une lignée de bonne noblesse terrienne dont le nom de famille présentait une similitude avec le sien. Il était juste plus long. Beaucoup plus long. 

    Elle a testé sur quelques amies le roman qu'elle se brodait. Son allure, son chic, son joli chignon blond, ses robes bien coupées, ses manières un peu précieuses, tout était étudié pour accréditer la thèse d'une Tess d'Urberville du 20e siècle. Contrairement à l'héroïne de Thomas Hardy, elle saurait bien mener sa barque. 

    Quatre ans plus tard, elle est prête pour la scène finale, décisive, quand tout à coup elle est prise d'un doute. C'est comme un étourdissement qui l'oblige à poser son léger bagage et à s'asseoir sur le perron. 

    Tout à coup, elle ne sait plus si elle fait le bon choix.  

    *** 

    tableau et consigne (passée depuis longtemps) chez Lakévio

  • W comme wagon de train

    lakévio43.jpg

    Les trains assourdissants autour de moi hurlaient. 
    Grand, mince, pâle, la crinière impétueuse, 
    Le regard baissé, la bouche voluptueuse 
    Qu'une barbe comme celle du Ché ourlait, 

    Il avait l'air noble et absent d'une statue.
    Moi, je passais, nerveuse et crispée, espérant
    Voir dans son œil, beau regard sombre et conquérant,
    La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

    Jour après jour, cette fugitive beauté 
    Tant de sentiments divers en moi faisait naître, 
    Et mille vains espoirs qu'on ne pouvait m'ôter. 

    Un jour, sur ce quai... Qui sait? ou jamais peut-être! 
    Il m'abordera, demandera où je vais...
    C'est ce que je pensais et mon mal s'aggravait.  

    *** 

    peinture et consignes chez Lakévio, que je remercie! 

    vous aurez reconnu le schéma des rimes de la Passante de Baudelaire cool

  • D comme désuet

    jeu,fiction,souvenirs d'enfance

    Dès potron-minet, après de courtes ablutions, ils partaient, l'humeur primesautière et la tête pleine des mirifiques choses qu'ils feraient là-bas, dès leur arrivée, en récompense des moult kilomètres avalés. 

    Le petit frère embarquait toujours subrepticement quelques jouets de plus dans la voiture déjà pleine à craquer. Leur père le subodorait mais préférait épargner ses forces pour fustiger tous ces paltoquets, ces gougnafiers, ces pleutres mous du volant qui avaient choisi de prendre la même route le même jour que lui. 

    Plusieurs fois, la gamine vérifiait si le billet de 20 francs reçu du grand-père était toujours bien plié en quatre dans son escarcelle. Le petit frère jouait à la guerre en faisant tous les bruitages puis à brûle-pourpoint s'enquérait: "c'est encore loin?". 

    Leur pusillanime mère se gardait bien d’intervenir jusqu’à ce que le père, excédé, intime le silence. Mais toujours le petit frère prenait ses menaces pour galéjades et poursuivait allègrement ses calembredaines. 

    "C’est encore loin?" répétait-il au moment même où on lui promettait punitions et fessées, prouvant par là qu’il n’y voyait que rodomontades. 

    Au bout de douze heures de route, ils finissaient tout de même par arriver au pays des vins gouleyants, vénus callipyge et commerçants chafouins qui la nuit peignaient "NL go home" sur toutes leurs départementales et le jour vendaient du pastis aux NL en leur faisant croire que c’était du cognac. 

    *** 

    merci à Filigrane pour ce jeu où il fallait utiliser 10 des 20 mots désuets suivants: 

    ablutions, brûle-pourpoint, calembredaines, callipyge, chafouin, escarcelle, fustiger, galéjade, gougnafier, gouleyant, mirifique, moult, paltoquet, potron-minet, pleutre, primesautier, pusillanime, rodomontades, subrepticement, subodorer 

    *** 

    photo prise à l'expo Hergé 

    dessin pour le Lotus bleu

  • N comme naïve

    Elle s'affale dans le fauteuil où il est installé depuis qu'il est rentré du travail. 

    - Je suis fourbue! dit-elle dans un souffle. 

    Il pose une main sur ses cuisses, sans lever les yeux de sa lecture. 

    - Je me demande bien de quoi, répond-il. 

    Alors elle se tait. 

    C'est ce qu'elle a toujours le mieux su faire. 

    lakévio40.jpg

     tableau et consigne chez Lakévio que je remercie

  • Quel cadeau lui faire?

     Quand j'ai couru porter un collier de perles à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse en avait un en vrais diamants 
    Avec mon p'tit collier, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon p'tit collier, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'ai couru porter mes rubans d'soie à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse avait déjà fini d's'coiffer 
    Avec mes p'tits rubans, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mes p'tits rubans, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'offris pour étrenne un poudrier à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse avait déjà du rose aux joues 
    Avec mon poudrier, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon poudrier, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous d'mon Eurypyle 
    La bell' posait toute nue pour un sal' typ' qui la peignait 
    Avec mon bouquet d'fleurs, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon bouquet d'fleurs, j'avais l'air d'un con 

    lakévio38.jpg

    tableau et consigne chez Lakévio

     (n'est-ce pas incroyable?
    voilà exactement 52 ans
    que l'ami Georges chantait cette chanson de la vidéo!)

  • D comme dehors!

    bikiniski.jpg

    source de la photo, en toutes lettres, pour que vous puissiez apprécier les connaissances grammaticales du journaliste: 

    http://www.sport365.fr/ski-alpin-insolite-filles-de-lequipe-de-france-se-devetissent-pouvoir-partir-stage-2652571.html 

    *** 

    - Moi, dit Aurélien, je suis dingue de sport! C'est pour ça que je me suis tout naturellement orienté vers le journalisme sportif. 

    - Mouais, mouais, fait la rédactrice en chef, qui a précisément sous les yeux sa dernière bafouille pour le site sportif où il a sa petite rubrique. Je vois, je vois. 

    - J'adore mettre mon nez dans les coulisses et faire découvrir les faces cachées, poursuit Aurélien, sans se rendre compte qu'il ne fait que s'enfoncer un peu plus.

    - Etant donné que vous m'avez été recommandé - elle se refuse à dire "pistonné" - je vais vous donner l'occasion de faire vos preuves. 

    C'est ainsi qu'Aurélien s'est retrouvé à suivre des tournois de golf avec quelques éminents confrères.

    Pendant que les autres profitaient de l'été austral, il potassait sa grammaire.

    A son retour, la rédactrice en chef lui avait promis une interrogation écrite sur les conjugaisons.   

    lakévio36.jpg

     toile de Hopper et jeu de Lakévio

     

  • X c'est l'inconnu

    Tu vois cette photo, mon fils? Tu vois ces murs si hauts et cette rue étroite, comme pour empêcher le soleil de l'atteindre? 

    Ta grand-mère, le soleil, elle l'aimait. Elle ouvrait ses volets, elle ouvrait ses fenêtres. Les bruits de la rue aussi, elle les aimait. 

    Et puis tu vois, il est écrit "Epicerie". Ça, c'est nous, notre famille, c'est notre nom: El Attar. 

    Quand ton aïeul a dû se choisir un nom pour l'état-civil, il a choisi celui qui désignait son métier, le vendeur d'épices.  

    Toi, l'épicerie de la photo, tu ne l'as jamais connue, bien sûr. Il y a longtemps que ton grand-père a fermé sa boutique. 

    Mais c'est là, dans cette rue-là, que dans les années soixante il a été "l'Arabe du coin", celui qui est ouvert le dimanche. 

    Tu comprends maintenant pourquoi je tiens tellement à cette "vilaine photo", comme tu dis? 

    C'est notre histoire, mon fils. 

    C'est ton histoire.

    lakévio35.jpg

    source et consigne chez Lakévio

  • R comme rengaine

    lakévio34.jpg

    En ouvrant sa porte, Maria a vu cette marée de parapluies. 

    - Zut! il pleut! 

    Elle a vite saisi le sien, l'a ouvert et a emboîté le pas à tous ces gens qui défilent dans les deux sens, la tête rentrée dans les épaules, les yeux fixés au sol pour éviter de marcher dans une flaque. 

    - Revoilà les jours sombres, disent les uns. 

    - On est repartis pour des semaines de grisaille, marmonnent les autres. 

    - La pluie, quand ça commence, ça ne s'arrête plus. 

    - Triste temps, triste pays! 

    Maria ne peut s'empêcher de sourire en entendant ces rengaines qui reviennent dans toutes les conversations chaque fois qu'une goutte d'eau tombe. 

    Arrivée à la grand-place, elle cherche des yeux son amie Nicole, avec qui elle a rendez-vous. La voilà, qui lui tourne le dos. Maria sourit en voyant cette grande distraite qui n'a de nouveau rien prévu pour se protéger de l'intempérie. 

    - Nicole! Viens vite te mettre à l'abri! 

    - A l'abri de quoi? 

    Ce n'est qu'en tendant son parapluie à son amie que Maria se rend compte qu'il ne pleut pas.

     

    *** 

    consigne et tableau chez Lakévio 
    que je remercie. 

  • K comme Krapoverie

    La journée avance et le bus avec les grands-parents n'est toujours pas en vue. Ernest n'a plus un radis et il ne reste quasiment rien du petit pécule de Bernadette. Vont-ils pouvoir planter leur tente quelque part dans les environs? C'est douteux! Ils ont déjà eu l'occasion de remarquer que rien - ou presque - n'est gratuit à Lourdes. 

    - On pourrait essayer les maisons religieuses, propose Bernadette, jamais à court de bonnes idées. Séparément, bien sûr! parce que ça m'étonnerait que les bonnes sœurs acceptent de nous loger ensemble. 

    Où trouve-t-elle encore la force de rire, se demande Ernest, qui devient plus sombre d'heure en heure, lui qui n'était déjà pas franchement gai pendant le voyage. 

    DSCI3987.JPG

    Ils finissent par trouver une congrégation posant pour la photo souvenir comme un jeu de quilles, en quinconce et d'une symétrie tirée au cordeau. 

    - On dirait ma grand-tante Gudule et ses copines, s'esclaffe Bernadette. Celle qui est chez les bonnes sœurs à Lokeren. Attends-moi là, je vais me renseigner. 

    Malheureusement, ce n'étaient pas des Flamandes, mais des Polonaises. 

    - Tant pis, dit Bernadette, retournons dans le centre... 

    DSCI3986 - Copie.JPG

     C'est là qu'ils tombent enfin sur le groupe de touristes belges avec le grand-père, la grand-mère, le chauffeur du bus et un tas d'inconnus: tout le monde pose gravement devant un des autels extérieurs. 

    - Qu'est-ce que je suis contente de vous voir, tous les deux! s'écrie Bernadette en se jetant au cou de son grand-père et de sa grand-mère. Venez que je vous présente Ernest.  

     ernest et bernadette.jpg

    C'est ainsi qu'Ernest, en prenant congé des grands-parents de Bernadette trois jours plus tard, a appris une petite phrase essentielle pour la suite des événements le concernant: 

    - Il faut vraiment que j'y aille, dit-il en remerciant une dernière fois le grand-père. Mes affaires m'attendent! 

    - Ah! s'exclame le grand-père, vous avez bien raison, mon garçon: les affaires, c'est comme les brouettes! Quand on ne les pousse pas, elles s'arrêtent! 

    - Merci, je m'en souviendrai, dit Ernest. 

    ***

    c'est avec cette photo chez Joe Krapov que tout a commencé 

    cool 

    le premier épisode est ici 

    toutes les autres photos proviennent des archives de mes grands-parents

  • J comme joueur

    Il semblait si tranquille, en bordure du terrain. Les mains dans les poches, la casquette à carreaux bien vissée sur le crâne, il se taisait. C’est tout juste si parfois il hochait la tête au commentaire de ses voisins.

    Eux n’hésitaient pas à élever la voix, à interpeller violemment les joueurs des deux camps, à crier des injures en menaçant du poing dès qu’ils croyaient voir une faute ou une maladresse.

    Lui semblait toujours si tranquille.

    Peut-être parce que lui seul, parmi tous ces spectateurs surchauffés, connaissait le jeu de l’intérieur.

    Lui seul, autrefois, s’était trouvé à la place des joueurs. 

    père,fiction,leuze

    *** 

    ce texte écrit en 2014 est une fiction 

    père,fiction,leuze

    dont le personnage ressemble à mon père 

    wink

  • 7 choses

    Quand elle a vu cette vieille Remington, elle n'a pas réfléchi, pas pensé qu'elle n'avait jamais appris la dactylographie: elle s'est juste souvenue de l'interview de Dany Laferrière, son idole, lue le matin même dans le bus en allant au travail. 

    Elle ferait comme lui et écrirait son premier livre, sa première oeuvre, son premier best-seller exactement comme lui, à un ou deux doigts, sur une machine identique. 

    Elle avait déjà le papier bleu comme Colette, les carnets de moleskine comme Hemingway, l'encre et la plume sur un pupitre comme Hugo, les plans détaillés et minutieux comme Flaubert.  

    Maintenant que tout était en place, ça devait marcher. 

     7 choses.jpg

    Ce n'est qu'au moment où elle s'est installée - avec force cafés, oui, comme Balzac - qu'elle s'est aperçue que sa Remington n'en était pas une: elle était en caractères cyrilliques. 

    ***

    sources possibles de l'image ici 

    encore un coup de l'experte Adrienne 

    qui a cru, erronément, 

    que cette photo était celle de la consigne de la semaine 

    chez Bricabook

    tongue-out

  • Derniers potins

    lakévio33.jpg

    Généralement, c'est ma bonne qui m'emmène au parc. Elle discute si fort avec les autres bonnes que je peux aller jusqu'au bassin, je les entends encore. Elles ont des conversations peu intéressantes sur leur amoureux et très instructives sur nos mamans et nos papas. Elles oublient un peu qu'on est là et qu'on a des oreilles mais on joue en faisant semblant de rien.

    Parfois, c'est maman qui m'emmène au parc. Ces jours-là, elle retrouve son amie Clotilde et je fais mes pâtés de sable le plus près possible pour ne rien perdre de leur conversation. Même si elles se parlent tout bas, même si Clotilde me tourne le dos, je n'en perds pas une miette, surtout quand elles parlent des bonnes et des papas. 

    Ces jours-là, je peux garder mes gants pour faire mes pâtés de sable - je n'aime pas avoir ces grains qui collent sous les ongles - maman ne le remarque même pas! 

    tableau et jeu chez Lakévio 
    que je remercie!