flandre

  • H comme heure

    2017-08-13 (15).JPG

    Ce soir l'Adrienne retourne en pays wallon pour y assister une deuxième fois à un atelier d'écriture. 

    Il y a quinze jours, chacun devait piocher une question dans le sachet qui faisait le tour de la table: "De quoi tu as peur?", "Qu'est-ce que tu attends?", "A quoi tu penses?", "Qu'est-ce qu'il y a?"... et avait trois minutes pour y répondre. 

    Pour l'Adrienne, c'était "Quelle heure est-il?" 

    C'est une question que je me pose rarement parce que je vis sans montre. La question que je me pose plutôt, c'est: quelle heure serait-il? J'aime deviner et vérifier que mon "horloge interne" fonctionne bien. Il y a toujours un clocher d'église, une enseigne de pharmacien, un fronton de gare ou tout autre moyen de le savoir. Alors on est puérilement content d'avoir visé juste. 

    trouwfeest Helena 27-05-2017 (11).JPG

    Sauf parfois la nuit, quand on n'a pas envie d'ouvrir les yeux et qu'on se demande: Quelle heure serait-il? qu'on soulève péniblement les paupières pour vérifier le réveil et qu'on aimerait s'être trompé. 

    ***

    photo 1: été 2017, une montre suisse cool 

    photo 2: mai 2017, une canicule belge (et la tour de la gare de Gand)

     

  • D comme détournements de dentelles

    DSCI5648.JPG

    La dentelle aux fuseaux, si vous croyiez comme moi que ça servait surtout à faire de jolies fraises et de mignons mouchoirs, 

    DSCI5649.JPG

    des voiles de mariées et des robes de baptême, 

    DSCI5650.JPG

    vous vous trompiez... et moi aussi tongue-out

  • Stupeur et tremblements

    jacht.jpg

    Stupeur de l'Adrienne, en découvrant en juillet dernier, la carte (enfin visible pour tous) des zones de chasse. 

    Voyez donc cette Flandre toute colorée de vert, à l'exception des centres villes: tout ce vert est - selon les chasseurs - zone de chasse. 

    L'Adrienne est en guerre avec les chasseurs depuis toujours, et ça n'a pas trop amélioré son opinion sur eux de constater que pour arriver aux 40 hectares requis, ils se sont appropriés sans vergogne chaque parcelle de terrain, y compris de nombreux jardins privés et des zones protégées. 

    Dans la province du Limbourg, par exemple, huit parcelles sur dix de celles colorées en vert - donc que des chasseurs se sont attribuées - le sont à l'insu de leur propriétaire... qui peut donc continuer à trembler pour son chat, son chien ou tout autre être vivant qui mettrait le nez dehors un jour d'ouverture de la chasse.  

     

  • 7 fois la Dendre

    2017-08-22 (3).JPG

     Quand la Dendre était plus égout que rivière, elle passait par les quartiers les plus pauvres, 

    2017-08-22 (55).JPG

     servait au transport et à l'industrie. Aujourd'hui qu'elle est propre et verte

    2017-08-22 (58).JPG

    elle intéresse le beau monde et les promoteurs,  

    2017-08-22 (62).JPG

    fait la joie des cyclistes et des canards. 

    2017-08-22 (63).JPG

    A quoi sais-tu que tu es en Wallonie? 

    2017-08-22 (64).JPG

    Tous ceux que tu rencontres te disent bonjour 

    2017-08-22 (65).JPG

    comme si tu étais des leurs. 

    Bref, j'aime la Wallonie 

    comme le chantait un animateur de la télé flamande (Rob) il y a plus de dix ans

    tongue-out 

  • T comme traduction

    C'est chez Nuages que j'ai trouvé ce poème accompagné d'une photo que je n'ai pas osé lui demander undecided

    Laat er een tuin zijn

    Laat er een tuin zijn
    waar de bladeren heel traag
    vallen, menig maal
    hun laatste landingsplaats
    bepalen, alvorens
    de aarde juist te raken
    waar ze in het verlengde
    van hun vrije val ligt.

    Laat het mijn tuin zijn
    waar de wereld eeuwig blijft
    haperen tussen zomer en herfst
    tussen vallen en opstaan.

    Peter TheunynckCalendar

    Faites qu'il y ait un jardin

    Faites qu'il y ait un jardin
    où les feuilles très lentement
    tombent, et décident
    de leur point de chute
    à plusieurs reprises, avant
    de toucher la terre
    en ce point de prolongement
    de leur chute libre.

     

    Faites que ce soit mon jardin
    où le monde éternellement
    oscille entre été et automne
    entre la chute et le relèvement.

    (traduction de l'Adrienne)

    Le poème se trouve repris sur un site brugeois dans le cadre de la défense du Lappersfortbos.

    DSCI4940.JPG

    vue sur ma ville dans son "trou de verdure", le 23 avril dernier 
    ici les Verts participent à la gestion et je m'en trouve fort heureuse pour la nature environnante, où de nombreux projets ont vu le jour et sont bien suivis. 

  • N comme non, non et non

    Le ministre flamand de la mobilité a décrété que désormais, le long des routes, on ne planterait plus que des arbres poussant lentement et qu'on recouperait dès que leur tronc atteint un diamètre de 10 cm. 

    Pour éviter les accidents. 

    Pourtant, on sait très bien que s'il y a un accident, ce n'est pas la faute de l'arbre. C'est la faute de l'alcool. Ou de la vitesse. Ou des deux. Depuis quelques années, il faut aussi y ajouter le téléphone portable. 

    Mais ce n'est pas la faute de l'arbre. Ni de la façade d'une maison. 

    Tout comme ce n'était pas la faute du ravin, si ma belle-sœur et sa fille sont mortes en route pour l'Espagne, un 17 avril. Elles avaient quitté la maison dans un tel état de fatigue qu'elles se sont endormies, vers trois heures de l'après-midi. 

    Mais ce n'était pas la faute du ravin. 

    L'autre jour dans ma rue, une auto est rentrée dans un poteau indiquant que la vitesse maximale autorisée est 30 km/h. Le conducteur faisait à peu près du 80. Le poteau se trouve juste à hauteur d'une petite école maternelle et primaire. Et d'un passage zébré. Trois raisons de rouler lentement. 

    Juste à côté, il y a un magnifique platane. Malheureusement pour lui, son tronc fait beaucoup plus que dix centimètres de diamètre. 

    1 nov 2014 (11) - kopie.JPG

    photo prise le 1er novembre 2014 
    ces liens pour ceux qui lisent le néerlandais: 
    http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/binnenland/1.3001202 
    http://www.nieuwsblad.be/cnt/dmf20170531_02906877

  • K comme kermesse

    C'est le samedi à midi pile que les cloches de l'église sonnent l'ouverture de la kermesse, donnant ainsi raison à l'étymologie puisque le mot kermesse dérive de "kerk", église, et de "mis", messe. 

    Sur la place du marché, les manèges et autres attractions sont installées. On remarquera qu'il y a désormais trois endroits où on peut gaspiller ses sous dans des machines supposées vous en rapporter. Ou vous rapporter des cadeaux et des peluches, si vous réussissez à bien manœuvrer la pince qui, derrière les vitres, devrait agripper puis déposer l'objet de vos désirs. Objet qui, à supposer que vous l'ayez bien ferré, retombera juste avant le bon endroit. 

    Je le sais, j'y ai gaspillé des sous moi aussi quand j'avais douze ans. 

    - On l'a presque! disait mini-Adrienne à son petit frère, et elle remettait 5 francs dans la machine. 

    DSCI5015.JPG

    Les autos tamponneuses sont chaque année au même endroit. Seul le décor des bâches tout autour change. 

    DSCI5017.JPG

    Ce qui ne change pas non plus, à part les décors peints, c'est la chenille. Elle était déjà là quand mon père était petit garçon. Ainsi que le marchand de gaufres et de beignets, le tir à la carabine, la pêche aux canards. 

    Et puis, chaque année il faut une attraction du genre citius, altius, fortius, pour essayer de donner quelques sensations fortes à des gens de plus en plus blasés... 

    DSCI5016.JPG

  • 7 signes qui ne trompent pas

    L'herbe est tondue, maisons et jardins sont pimpants, les haies sont fraîchement taillées - et parfois de très près - 

    DSCI5007.JPG

     les trous dans la chaussée sont marqués de peinture blanche puis soigneusement comblés 

    DSCI5006.JPG

    les rues pavoisées aux couleurs de toutes les maisons auxquelles notre ville a appartenu, au fil des siècles 

    DSCI5008 (2).JPG

    les porteurs et les sonneurs ont intensifié l'entraînement 

    la presse locale ne parle (presque) plus que de ça 

    les gens s'organisent pour leur participation, leur ravitaillement, leur équipement... 

    et l'Adrienne sent monter l'envie et l'adrénaline 

    cool 

    ici le folklore est bien vivant

     

  • V comme vierge

    Vergine santa: le texte est de l'Italien Pétrarque, la musique du Flamand Cyprien de Rore (1515 ou 1516-1565). Oui, l'Europe existait bien avant 1957 et les échanges culturels aussi cool

    Le Vergine sont une série de onze poèmes qui terminent Le Canzoniere de Francesco Petrarca (14e siècle)

    Ils ont été mis en musique par Cyprien de Rore et publiés à Venise en 1548 sous le titre « Musica di Cipriano de Rore sopra le stanze del Petrarca in laude della Madonna » 

    J'aime tout particulièrement la musique de la Renaissance... 

    Un autre exemple de cette musique ici, trois minutes et sept secondes de bonheur kiss

  • 7 fois Emile (5)

    Emile VERHAEREN_la lecture.jpg

    Emile Verhaeren, extrait du tableau de Theo Van Rysselberghe, La lecture (1903), date à laquelle notre Emile est l'heureux époux de Marthe depuis 12 ans. 
    Tableau à voir au musée de Gand (MSK) 

    Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord

    Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord ;
    Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
    Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
    Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. 

    Je te regarde, et tous les jours je te découvre, 
    Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté : 
    Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, 
    Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre. 

    Tu te laisses naïvement approfondir,
    Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle ;
    Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
    Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. 

    C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
    A la franchise nue et la simple bonté ;
    Nous agissons et nous vivons dans la clarté
    D'une joyeuse et translucide confiance.

    Ta force est d'être frêle et pure infiniment ;
    De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
    Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
    Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. 

    in Les heures d'après midi (1905)

  • C comme cyclisme

    DSCI4792.JPG

    Je ne sais pas si ça convient comme participation au "mois belge", mais à la lettre C je ne peux mettre que le mot cyclisme. 

    Ce genre de plaque, la police vient en déposer une tous les dix mètres, dès le mois de mars. Après, il suffit de coller une nouvelle feuille sur la précédente, avec la date du week-end suivant, et ainsi de samedi en dimanche, toutes les courses cyclistes passant en Flandre font le détour par ma rue. Pour ensuite entamer une montée sur de vrais pavés bien inégaux. 

    C'est là qu'est massée la foule des supporters et que sont installés les journalistes et leurs caméras. Pour bien voir les visages crispés par l'effort, les muscles tendus et qui sait, avec un peu de chance, une ou deux chutes mémorables. 

    Le mythe du "flandrien" et de ses pavés a attiré environ 17 000 cyclotouristes samedi - trop, est-ce assez? - pour finir en apothéose dimanche, avec vrombissements d'hélicoptères, de motards, haut-parleurs de caravane publicitaire et sirènes d'ambulances. 

    Cette année, j'avais choisi de ne pas m'exiler à Ostende ou à Bruxelles. Occupée à enlever les pissenlits du potager, j'entends au loin les quatre premières notes de la symphonie numéro 5 de Beethoven... 

    C'était une publicité Rodania! 

  • Premier septembre

    Il peut paraître bizarre de parler du premier septembre un premier avril, mais voilà, le mois dernier nos responsables flamands se sont émus et un peu énervés à propos de la question suivante: 

    - si l'on sait que le premier septembre sera la fête de la fin du ramadan 

    - si l'on tient compte du fait que ce jour-là, les enfants musulmans ont le droit de prendre congé 

    - si l'on sait que dans de nombreuses écoles le pourcentage de musulmans est assez élevé 

    - si l'on veut que tous les enfants prennent un bon départ pour la nouvelle année scolaire et soient bien au courant de toute l'info qui est généralement largement dispensée ce jour-là 

    alors ne vaudrait-il pas mieux commencer l'année scolaire le lundi 4 septembre au lieu du vendredi premier? 

    Mais notre ministre ne veut pas faire d'exception à la règle sacro-sainte: en Flandre, l'année scolaire commence le premier septembre. Point final. 

    Ou pas? 

    Elle suggère l'entourloupe suivante: que l'école qui le désire, prévoie sa journée de formation pédagogique le premier septembre, de sorte que les cours ne commencent de facto pour les élèves que le lundi 4. 

    C'est ce qui s'appelle trouver une solution créative... 

    school.jpg

    source de la photo et article ici

     

     

  • Les derniers patoisants

    Depuis que grand-mère Adrienne n'est plus là, je n'ai plus beaucoup l'occasion d'exercer mes connaissances de notre patois. Et je ne suis pas la seule. Les derniers à avoir été élevés en patois appartiennent généralement à la génération de ma mère. 

    La troupe de théâtre qui monte la revue traditionnelle, avec des personnages tirés du folklore de la ville, dans une action pimentée par l'actualité politique et économique du jour, a de plus en plus de mal à trouver des acteurs-chanteurs capables de pratiquer le "vrai" patois de façon plus ou moins convaincante. 

    Même la connaissance passive se perd et parmi le public, de plus en plus de gens ont des difficultés à tout comprendre. Au point que pour les chansons, cette année on a mis des sous-titres tongue-out 

    Aussi suis-je toujours un peu étonnée d'entendre Monsieur l'Entrepreneur s'adresser en patois à ses ouvriers, même à celui qui s'appelle Ahmed. 

    2017-03-15 (1).JPG

     

  • U comme une déclaration

    Ils sont quelques-uns, même dans la Flandre d'aujourd'hui malgré toute la réputation qui lui est faite, à aimer la France. 

    Cette fois, c'est au tour du photographe Michiel Hendryckx de faire sa déclaration d'amour. Son dernier livre vient de paraître, un opus de 240 pages de photos de la France. 

    "Voor de ganse wereld is Frankrijk de hemel op aarde. Alleen de Fransen zelf zien het niet. Het malcontent zijn is nationale sport. Het is in Frankrijk altijd te koud, te heet, te nat of te droog. En vooral nooit genoeg. Als ik thuiskom in mijn Frans dorp, heb ik sinds jaren de balorige gewoonte om vanuit mijn slaapkamerraamluid 'Vive la France!' te roepen. Zo kennen mijn buren me ondertussen. Ze vinden mijn hartenkreet aardig. Alleen geloven ze niet dat het van harte is. Dit boek is voor alles een schaamteloze liefdesverklaring." 

    Pour le monde entier, écrit-il, la France est le paradis sur terre. Seuls les Français ne le voient pas de cette façon. Le mécontentement est un sport national. Il y fait toujours trop froid, trop chaud, trop humide ou trop sec. Et surtout, ils n'ont jamais assez. 

    michiel.jpg

    © Michiel Hendryckx

    Quelques photos sont visibles ici (cliquer sur "bekijk de foto's")

  • G comme gros lot

    Chapitre 1: G comme Gino 

    Gino a un passe-temps qu'il partage avec de nombreux Belges, aussi bien du côté flamand que wallon. Il est colombophile. Ça veut dire que dans son jardin il a un kot à pigeons qu'il entraîne à la course. Le dimanche matin, ces petites bêtes acheminées par paniers entiers vers un lieu éloigné de leur domicile, sont relâchées dans un ciel plus ou moins clair et supposées rentrer dare-dare chez elles, retrouver leur duivenkot, leur partenaire, leur nid. Gino et ses copains colombophiles les attendent de pied ferme pour les attraper dès leur arrivée et pouvoir enregistrer leur temps de vol grâce à la bague à faire passer dans la petite machine. (1)

    gino.jpg

    Chapitre 2: G comme Golden Prince 

    Gino est un pro dans son hobby et ses pigeons sont des "coulons futés" (2) qui gagnent tous les concours. Comme son Golden Prince, par exemple, qui a battu tous les records de palmarès en 2014. Alors Gino s'est dit que c'était le moment de rentabiliser son hobby et de passer à autre chose. On peut supposer que madame Gino a envie de prendre des vacances. 

    Chapitre 3: G comme gros lot 

    C'est ainsi qu'une vedette internationale comme Golden Prince s'est retrouvée à une vente aux enchères - tout se vend aux enchères, même les œufs à couver - et qu'il vient de faire remporter l'ultime gros lot à son propriétaire, 316 000 €, le meilleur prix jamais donné pour un pigeon. Non pas, comme c'est généralement le cas ces dernières années, par un acheteur chinois, mais par un Sud-Africain. 

    Article et photos ici... 

    cette folie colombophile est à l'origine de quelques chansons narquoises, comme ik zie zo geiren mijn duivenkot, j'aime tant mon pigeonnier, ou cette ode ironique en patois anversois au "blauwe geschelpte", le pigeon aux taches bleutées 

     

     (1) comme je l'ai vu faire par de vieux colombophiles quand j'avais huit ans, je ne sais pas dans quelle mesure ça a évolué cool 

    (2) les Wallons d'à côté de là où j'habite disent 'coulon' pour pigeon

  • 7 fois Emile (4)

    Le printemps jeune et bénévole

    Le printemps jeune et bénévole
    Qui vêt le jardin de beauté
    Élucide nos voix et nos paroles
    Et les trempe dans sa limpidité. 

    La brise et les lèvres des feuilles
    Babillent, et lentement effeuillent
    En nous les syllabes de leur clarté. 

    Mais le meilleur de nous se gare 
    Et fuit les mots matériels ; 
    Un simple et doux élan muet 
    Mieux que tout verbe amarre 

    Notre bonheur à son vrai ciel : 
    Celui de ton âme, à deux genoux,
    Tout simplement, devant la mienne,
    Et de mon âme, à deux genoux,
    Très doucement, devant la tienne. 

    in Les heures claires (1896)

    Émile_Verhaeren_-_Les_Hommes_du_jour_-_1909.PNG

    Les Hommes du jour, n°82, 14 août 1909, dessin d'Aristide Delannoy. 
    (source
    )

  • Stupeur et tremblements

    praatpaal.jpg

    Le dimanche 22 janvier, c'est avec stupeur que l'Adrienne a appris que ce genre de mobilier urbain serait définitivement mis hors service dès le lendemain. En tout cas en Flandre. 

    Déjà, les cabines téléphoniques ont disparu de nos villes, sous prétexte que chacun - ou presque - a son portable. 

    Même raisonnement ici: en 2014, chaque borne n'a été utilisée en moyenne que deux fois, alors que son entretien coûte 750 € annuellement.  

    Faut donc espérer qu'à l'avenir, en cas de problème sur l'autoroute, chacun ait un portable, qu'il soit en état de marche et qu'on trouve facilement à qui s'adresser. 

    Ça fait tout de même déjà trois conditions... 

    Parce que c'est agitée de forts tremblements que l'Adrienne, l'été 2015, a eu besoin d'une de ces bornes, et a été fort heureuse d'y trouver une voix compréhensive qui l'a tout de suite aidée. 

     source de la photo et article ici 

    pour ceux qui n'étaient pas encore là en 2015 
    l'histoire de la borne ici et de l'accident ici

  • H comme Hutsebolle

    streuvels.jpg

    Un jour que le père revenait du marché – par une fenêtre ouverte il avait dû regarder à l'intérieur d'une maison bourgeoise et y voir un fauteuil – ce meuble lui avait frappé l'imagination. - "Les enfants, dit-il, le jour où on le pourra, on s'achètera un fauteuil!" La mère a haussé les épaules parce qu'elle savait, la pauvre, que même à force d'épargne et d'économies on ne réussissait jamais à joindre les deux bouts, - dès qu'on avait mis un sou de côté, on aurait pu l'utiliser dix fois pour acheter l'essentiel; - les vêtements des enfants tombaient en loques, le père avait les souliers percés aux orteils, ou il fallait payer le fermage; et le fauteuil était de nouveau remis à l'année suivante. 

    Vader kwam ne keer terug van de markt - door een open venster moet hij in een rijk huis naar binnen gekeken hebben, en daar een zetel zien staan - dat meubel stak hem alevel de oogen uit. - ‘Jongens, zei hij, als we 't ne keer kunnen doen, koopen we 'n en zetel!’ Moeder trok de schouders op, want ze wist, de sloore, dat we met sparen en krebbebijten, toch nooit de einden 't hoope kregen, - als er een stuiver weglag, kon hij al tien kanten gebruikt worden om 't hoognoodige te koopen; - de jongens hun kleeren hingen van 't lijf, vader liep met de teenen door zijn schoenen, of de pacht moest betaald worden; zoo wierd de zetel weer een jaar in 't dak gestoken. 

    Mais les soirs d'hiver, quand on était tous assis autour de l'âtre, on en revenait à ce fauteuil: le père en a parlé si longtemps qu'on a fini par y croire. Dans notre imagination, ce fauteuil représentait le bonheur suprême; on se forçait à y croire et à l'espérer aussi fort que lui. Quand on parlait du fauteuil, c'était le signe que tout allait bien, sinon – en temps de misère et de manque – il aurait été stupide de mentionner cet objet. Le père et la mère ont vieilli avec cette idée; toute la vie j'ai entendu parler de ce fauteuil, comme d'une merveille qui nous était promise et apporterait l'abondance. 

    Maar bij winteravonde, als we allen rond den heerd zaten, kwam de zetel opnieuw te berde: vader praatte er zoolang over tot we er aan geloofden als aan iets dat komen moest. Die zetel verbeeldde in ons gedacht het hoogste geluk; we drongen het malkaar op, zoodanig dat we er al zoo fel aan geloofden en naar verlangden als vader zelf. Wanneer er van den zetel gesproken werd, was 't teeken dat 't goed zat, anders - in tijden van krot en meserie - ware 't te gek geweest dat ding te vernoemen. Vader en moeder zijn met dit gedacht en verlangen, oude menschen geworden; heel mijn leven heb ik thuis van dien zetel hooren spreken, als van een wonder dat ons voorbeschikt was en de weelde zou meebrengen... [...]  

    - ... Ça a continué comme ça jusqu'à ce que les enfants aient grandi et que les aînés commencent à gagner un peu d'argent, - alors on aurait pu se le permettre, mais ni le père ni la mère ne le mentionnaient plus. 

    - ...Dat bleef alzoo aanhouden tot de jongens al grootgekweekt waren en de oudsten begonnen geld in te brengen, - toen mocht het er af, maar vader noch moeder repten geen woord meer van den zetel. [...]  

    - ... Et pourtant il a fini par arriver. On s'était mis d'accord et un dimanche on est allés à pied en ville, tous ensemble. On est passés par toutes les rues, on a regardé tous les magasins, et on a fini par trouver notre affaire. On a acheté un fauteuil de cinquante-huit francs. Comme j'étais l’aîné, je pouvais le porter. Je l'ai posé sur la tête et le tenais par les pieds. Ma nuque en devenait raide et mes bras douloureux, mais pour rien au monde je ne l'aurais lâché: on a porté notre trésor en triomphe jusque chez nous. On était tous heureux et fiers de cet achat. 

    - ...En toch is 't er van gekomen. Onder ons wierd het besloten, en op een Zondag trokken wij te voet naar stad, heel de bende. We liepen al de straten af, keken aan al de winkels, en eindelijk ontdekten we ons affaire. We kochten een zetel van acht en vijftig franken. Omdat ik de oudste was, mocht ik hem dragen. Ik plaatste hem met de zate op mijn hoofd en hield hem bij de pikkels. Mijn nek wierd stijf en mijn armen blamot van 't dragen, maar voor geen geld ter wereld had ik hem willen lossen: we brachten onzen schat triomfantelijk naar huis. We waren allen om 't even welgezind en preusch met den koop. 

    Le premier soir c'était la fête: le père, la mère, s'y asseyaient à tour de rôle comme sur un trône. Avec leurs plus beaux habits, ça allait, mais le lendemain le vent a tourné: la mère a fait la première remarque, que ça ne convenait pas à une maison de pauvres gens. Le père pensait pareil sans oser le dire, - lui aussi trouvait que ce n'était pas pour nous. Ce fauteuil était un élément "étranger" qui "jurait" dans le ménage; c'est ce que nous voyions aussi et nous avions peur que les voisins s'en moquent; il devait disparaître, plus personne n'était à l'aise avec ce fauteuil près de l'âtre; plus personne n'osait ni ne voulait s'y asseoir, il gênait partout où il se trouvait, et un beau matin il avait disparu: avant qu'on se lève, le père l'avait fendu à la hache et déposé comme bois à brûler à côté de l'âtre – plus jamais personne n'en a parlé – on se sentait de nouveau à l'aise.  

    Den eersten avond was 't feest: vader, moeder, gingen er beurtelings in zitten, lijk op een troon. Met hun beste kleeren aan ging dat nog, maar 's anderen daags keerde 't blad: moeder miek 't eerst de opmerking, dat 't niet ‘stond’ in een huis van arme werkmenschen. Heur uitspraak was 't geen vader uit eerlijke schaamte niet had durven zeggen, - hij ook vond dat het geen ding was voor ons. Die zetel deed daar ‘vreemd’, hij ‘vloekte’ in 't huishouden; wij zagen het evengoed en wierden beschaamd dat de geburen er zouden mee lachen; hij moest uit onze oogen, we waren geen van allen op ons gemak met dien zetel bij den heerd; niemand dorst of wilde er nog in gaan zitten, hij stond overal in den weg, en op een schoonen uchtend was hij verdwenen: eer we opstonden had vader hem gekloven en als brandhout aan den heerd gelegd - nooit heeft er nog iemand naar gevraagd, - we voelden ons weer gemakkelijk. 

    *** 

    traduction de l'Adrienne des pages 52 à 55 (éd. Lannoo 2016)

    première parution en 1926 

    le narrateur - Hutsebolle - parle de sa jeunesse, donc du tournant du siècle, dans un coin de la Flandre Occidentale

  • 7 fois Emile (3)

    Emile_Verhaeren TheoVR.jpg

    Portrait d'Emile Verhaeren par son ami Theo Van Rysselberghe 
    source 

    Au passant d’un soir 

    Dites, quel est le pas 
    Des mille pas qui vont et passent 
    Sur les grand’routes de l’espace, 
    Dites, quel est le pas 
    Qui doucement, un soir, devant ma porte basse 
    S’arrêtera? 

    Elle est humble, ma porte, 
    Et pauvre, ma maison. 
    Mais ces choses n’importent. 

    Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon 
    A chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre; 
    Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons 
    Sont la joie et la force et l’élan de mon être. 

    Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu 
    Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome, 
    Mon coeur, qui n’a changé que de liens et de vœux, 
    Eprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme. 

    Dites, quel est le pas 
    Des mille pas qui vont et passent 
    Sur les grand’routes de l’espace, 
    Dites, quel est le pas 
    Qui doucement, un soir, devant ma porte basse 
    S’arrêtera? 

    Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues, 
    A cet homme qui s’en viendra 
    Du bout du monde, avec son pas; 
    Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues 
    Là-haut, au firmament, 

    Nous nous tairons longtemps 
    Laissant agir le bienveillant silence 
    Pour apaiser l’émoi et la double cadence 
    De nos deux cœurs battants. 

    Il n’importe d’où qu’il me vienne 
    S’il est quelqu’un qui aime et croit 
    Et qu’il élève et qu’il soutienne 
    La même ardeur qui monte en moi. 

    Alors combien tous deux nous serons émus d’être 
    Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain, 
    Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains 
    Et clairs et confiants sans encor se connaître! 

    [...] 

    Et maintenant 
    Que nous voici à la fenêtre 
    Devant le firmament, 
    Ayant appris à nous connaître 
    Et nous aimant, 
    Nous regardons, dites, avec quelle attirance, 
    L’univers qui nous parle à travers son silence. 

    Nous l’entendons aussi se confesser à nous 
    Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes 
    Et sa brise qui va et vient par les campagnes 
    Frôler en même temps et la rose et le houx. 

    Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe 
    Et les souples rameaux chanter autour des fleurs; 
    Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe 
    Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs. 

    Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble 
    Vivre et brûler d’un feu intensément humain, 
    Et dans notre être où l’avenir espère et tremble, 
    Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain. 

    Dites, quel est le pas 
    Des mille pas qui vont et passent 
    Sur les grand’routes de l’espace, 
    Dites, quel est le pas 
    Qui doucement, un soir, devant ma porte 
    S’arrêtera ? 

    Emile Verhaeren, in Les flammes hautes (1917)

  • Question (pas) existentielle

    question,art,souvenir

    La question n'est pas vraiment existentielle, pourtant elle occupe l'Adrienne depuis l'adolescence. 

    Au départ, elle se la posait uniquement pour la littérature, en particulier pour la poésie : qu'est-ce qui fait qu'une oeuvre appartient à l'ART avec un grand A? 

    La question s'est posée aussi pendant ses études: pourquoi le roman policier, par exemple, est-il "un genre mineur"? Ou la BD? 

    question,art,souvenir

    Même questionnement pour ce qui entrera ou non dans le panthéon des arts picturaux. A fortiori en ce qui concerne l'art contemporain. 

    Dans les années 80-90, l'Homme et l'Adrienne ont eu un artiste pour voisin. Un de ceux qui sont déjà dans les musées et qui ont droit à des expos à l'étranger. C'était donc le moment - a pensé cette naïve Adrienne - de discuter de ce qui fait la spécificité de l'art. Des critères d'évaluation, en quelque sorte. 

    Malheureusement, cette question a beaucoup fâché l'artiste et l'Adrienne est restée sur sa faim. 

    question,art,souvenir

    Alors en voyant ce billet chez Tania le 26 novembre dernier, toute cette conversation lui est revenue. Ainsi que l'incompréhensible fâcherie qui s'en est suivie. 

    De sorte que l'Adrienne a depuis ce jour lointain une autre question sans réponse: pourquoi un artiste refuse-t-il de discuter sur ce sujet? et pire: pourquoi cette question le met-elle en colère? 

    *** 

    photo 1: Marcel Broothaers, Sculpture morte, Beaubourg 

    photo 2: planche de Franquin pour Gaston Lagaffe, expo Beaubourg 

    photo 3: mur peint pas loin de Beaubourg, écho parfait à l'expo Magritte: Ceci n'est pas un graffiti 

  • 7 fois Emile (2)

    Les pauvres

    Il est ainsi de pauvres cœurs
    Avec, en eux, des lacs de pleurs,
    Qui sont pâles, comme les pierres
    D'un cimetière. 

    Il est ainsi de pauvres dos
    Plus lourds de peine et de fardeaux
    Que les toits des cassines brunes,
    Parmi les dunes. 

    Il est ainsi de pauvres mains,
    Comme feuilles sur les chemins,
    Comme feuilles jaunes et mortes,
    Devant la porte. 

    Il est ainsi de pauvres yeux
    Humbles et bons et soucieux
    Et plus tristes que ceux des bêtes
    Sous la tempête. 

    Il est ainsi de pauvres gens,
    Aux gestes las et indulgents,
    Sur qui s'acharne la misère,
    Au long des plaines de la terre. 

    in Les douze mois (1895)

    Émile_Verhaeren-buste.JPG

    Buste d'Émile Verhaeren dans le square André-Lefèbvre (Paris, 5e arr.) 

    (source de la photo)

  • M comme medèn ágan

    Quand l'été dernier l'Adrienne a annoncé à l'amie Lutgart qu'elle passerait à un mi-temps dès la rentrée, celle-ci a applaudi en helléniste: 

    - Μηδὲν ἄγαν! 

    "Rien de trop", traduction littérale, ou "Point trop n'en faut", comme dit le proverbe en français, et "Qui trop embrasse mal étreint" (la mère de l'Adrienne ADORE ce proverbe). Bref: garder la juste mesure en toute chose. 

    Car s'il est une étiquette qui colle fâcheusement à l'Adrienne, c'est qu'elle "en fait trop". 

    Or, que lit-elle hier soir dans son magazine préféré? Exactement le même message, mais délivré comme une nouveauté made in Sweden, une panacée scandinave, une sagesse suédoise appelée lagom et qui dit exactement ce que disaient les Anciens: cherchez le juste milieu en toute chose. 

    Point trop n'en faut. 

    DSCI4318.JPG

    Ce n'est pas cette buveuse d'absinthe qui dira le contraire 

    tongue-out 

    tableau de Léon Spilliaert 
    photographié au MSK de Gand
    samedi dernier

     

     

  • L comme lumière

    Je disais hier dans un commentaire mon admiration pour le peintre impressionniste belge Emile Claus (1849-1924), voici les trois tableaux vus samedi dernier à Gand: 

    Claus meisjes in het veld.jpg

    Meisjes in het veld - 1892 (Petites filles au champ) 
    pastel sur papier - photo sur le site du musée 

    Elles ont enlevé leurs sabots pour marcher dans l'herbe en bord du champ prêt à être moissonné 

    DSCI4313.JPG

    Zonnige dag - 1899 (une journée ensoleillée)
    on en profite pour faire une lessive dehors
    et vérifier la blancheur des cols de chemise cool 

    à l'ombre légère de grands arbres
    qui laissent passer des taches de soleil 

    DSCI4314.JPG

    De ijsvogels - 1891 

    'ijsvogel' signifie 'martin-pêcheur' 
    en néerlandais cela permet le jeu de mots sur 'ijs' (glace) et 'vogel' (oiseau) pour désigner les gens qui s'amusent sur la glace avec leur petite luge 

    Les photos sur Wikipedia Commons sont bien meilleures que les miennes: 

    peinture,belge,belgique,flandre,flamand,expo

    Le titre en français est 'les patineurs' alors qu'ils n'ont pas de patins, ils sont en sabots, leurs deux bâtons servent à avancer plus vite avec la luge sur la surface gelée  

    peinture,belge,belgique,flandre,flamand,expo

     ces trois-là et des tas d'autres ici

  • K comme Khnopff

    - Les photos sans flash sont permises? demande ingénument l'Adrienne au charmant jeune homme chargé de surveiller les trois premières salles. 

    - Hélas non! dit-il. Les collectionneurs privés ne le veulent pas... 

    - C'est bien dommage! 

    Elle lui montre le tableau d'Adrien-Joseph HeymansBrugje in Houffalize (un petit pont à Houffalize), qui vient en effet d'une collection privée. 

    - Je ne l'avais encore jamais vu, celui-là. La photo, ça aide à se souvenir... 

    - C'est vrai, répond-il, mais vous pouvez la chercher sur internet. 

    Puis il se ravise: 

    - Ou acheter le catalogue! 

    Heymans.jpg

    le voilà, le petit pont, trouvé sur la page fb du musée, un comble tongue-out 

    Interdiction, donc, de sortir l'appareil photo pendant la visite des dix salles consacrées à l'exposition sur Emile Verhaeren et les artistes de son temps.  

    Interdiction de photographier ce KhnopffL'Encens, mais le jeune homme avait raison, on le trouve sans problème sur le net. 

    Khnopff_-_Wierook.JPG

    il est sur wikipedia commons... 

    Par contre, dans la riche collection permanente, on peut photographier autant qu'on veut. Là aussi, quelques Khnopff, comme cet inhabituel portrait masculin, celui qu'il a fait de son père Edmond: 

    DSCI4319.JPG

    Et dans la même salle, quel bonheur de retrouver l'ami Spilliaert, dans ce bel autoportrait tout en transparences: 

    DSCI4315.JPG

    Silhouette du peintre (1907) 

    Le prendre de côté n'a pas empêché qu'on y voie tout de même la photographe: de transparence en transparence, voilà la photo toute trouvée pour le projet du Hibou 

    semaine 50 - transparence

  • I comme incipit

    streuvels.jpg

    La grange au double portail largement ouvert ressemble à un théâtre où, dans la profondeur béante, à un rythme accéléré, une pièce est jouée par des miséreux. Le bâtiment se dresse tout seul dans des plaines désertes; un théâtre sans spectateurs et des comédiens s'activant derrière un voile de buée qui embrume tout. Chaque homme remplit son rôle, - actions qui se fondent comme un outil bien huilé tournant à vide - un spectacle qui se déroule en dehors du temps et de l'espace. 

    (traduction de l'Adrienne) 

    *** 

    Het leven en de dood in den ast (1926)

    De schuur met de dubbele poortluiken breed open, gelijkt een tooneel waar, in de gapende diepte, door havelooze mannen, in haastig tempo, een spel wordt opgevoerd. Het gebouw staat er eenzaam op de verlatene vlakten; het tooneel zonder toeschouwers, en de spelers doende achter een sluier van watermist, die 't al omdoezeld houdt. De mannen vervullen elk zijne aangewezen rol, - handeling welke ineensluit als een geordend werktuig dat in 't ijle draait - een schouwspel dat in 't tijd- en ruimtelooze afspint. 

    (incipit de l'oeuvre de Stijn Streuvels, rééditée chez Lannoo au printemps de 2016 et gardant l'orthographe ancienne, un choix qui ne serait pas le mien mais on ne m'a pas demandé mon avis tongue-out

    Pour ceux qui lisent le néerlandais, les 20 premières pages de cette réédition ici et source de la photo avec info sur l'ouvrage ici 

    Stijn_Streuvels_en_achterkleinkinderen.jpg

    l'auteur (1871-1969) en vénérable grand-père, entouré de sa femme, de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants 

    source de la photo ici

  • 7 fois Emile (1)

    Je suis en retard pour la commémoration du centenaire de la mort d'Emile Verhaeren, survenue à Rouen le 27 novembre 1916. Ce n'est que la semaine dernière que j'ai enfin eu le temps de fouiller dans les archives de notre bibliothèque communale et d'y rafler à peu près tout ce qui s'y trouvait de la main de l'auteur, plus l'essai sur le poète par son ami Stefan Zweig. 

    Le premier poème que j'ai lu m'a tout de suite frappée par sa série de "Je me souviens", bien avant que Perec n'en ait l'idée. Il s'agit du poème Liminaire de son recueil Toute la Flandre (composé entre 1904 et 1911). 

    En voici un extrait:  

    (...)
    Je me souviens du village près de l'Escaut, D'où l'on voyait les grands bateaux Passer, ainsi qu'un rêve empanaché de vent Et merveilleux de voiles, Le soir, en cortège, sous les étoiles. Je me souviens de la bonne saison; Des parlottes, l'été, au seuil de la maison Et du jardin plein de lumière, Avec des fleurs, devant, et des étangs, derrière; Je me souviens des plus hauts peupliers, De la volière et de la vigne en espalier Et des oiseaux, pareils à des flammes solaires. Je me souviens de l'usine voisine -Tonnerre et météores Roulant et ruisselant De haut en bas, entre ses murs sonores- Je me souviens des mille bruits brandis, Des émeutes de vapeur blanche Qu'on déchaînait, le Samedi, Pour le chômage du Dimanche. Je me souviens des pas sur le trottoir, En automne, le soir, Quand, les volets fermés, on écoutait la rue Mourir. La lampe à flamme crue Brûlait et l'on disait le chapelet Et des prières à n'en plus finir! Je me souviens du vieux cheval De la vieille guimbarde aux couleurs fades, De ma petite amie et du rival Dont mes deux poings mataient la fièvre et les bravades. Je me souviens du passeur d'eau et du maçon, De la cloche dont j'ai gardé mémoire entière, Et dont j'entends encore le son; Je me souviens du cimetière... Mes simples vieux parents, ma bonne tante! -Oh! les herbes de leur tombeau Que je voudrais mordre et manger!- C'était si doux la vie en abrégé! C'était si jeune et beau La vie, avec sa joie et son attente!
    (...)

    Émile_Verhaeren_by_Vallotton.jpg

    Portrait d'Émile Verhaeren par Félix Vallotton paru dans Le Livre des masques de Remy de Gourmont (1898) 
    A cette date, notre Emile a 43 ans (il est né en 1855) et déjà ses imposantes moustaches tongue-out 
    (source du document iconographique) 

    poème,poésie,belge,belgique,flandre

    gare de Gand, affiche pour l'expo au MSK que je vais devoir me dépêcher d'aller voir 

    cool

  • Z comme Zichem

    Il arrive que la blogueuse aille voir d'où viennent ses visiteurs. Depuis quelque temps, elle voit apparaître le nom de la ville de Zichem, très célèbre en Flandre pour son illustre rejeton Ernest Claes (1885-1968), écrivain que chacun par chez nous connaît pour son roman "De Witte", dont il existe deux versions cinématographiques, "De Witte van Sichem".

    flandre,flamand,tele

    source cinematek

    De plus, ce roman a servi, ainsi que quelques autres de ses écrits, à réaliser une série télévisée culte des années 1969-1972, "Wij heren van Zichem". 

    Mon grand-père aimait beaucoup cette série, il avait lu Ernest Claes et connaissait certaines répliques par cœur. Les personnages et les situations le faisaient beaucoup rire. 

    Les quelques fois où j'ai vu ça, enfant, je n'y ai rien compris: c'est dans un dialecte beaucoup trop éloigné du mien. Je ne me souviens pas qu'il y avait des sous-titres. 

    D'ailleurs aujourd'hui encore notre télévision flamande, toujours férue de dialectes, ne met pas de sous-titres pour tout ce qui s'approche de l'anversois, qu'elle doit apparemment considérer comme étant notre koinè.

    Je vois que cette série vient de sortir en DVD et je me demande qui cela peut encore intéresser... même si, il y a quarante ans, elle a été suivie avec ferveur par des millions de téléspectateurs - les trois quarts de la population flamande, selon les chiffres de l'époque. 

    Un coup d’œil sur la vidéo ci-dessus vous fera comprendre que ça risque d'ennuyer le spectateur d’aujourd’hui, ne serait-ce qu'à cause de sa lenteur... 

    *** 

    Je vais juste en profiter pour saluer tous mes visiteurs 

    d'Annecy à Zichem 

    kiss

    Merci à vous tous!

  • T comme troisième fois

    - La troisième fois, faudra me payer un verre (1)! s'écrie-t-il joyeusement en me croisant devant une tête de gondole où je suis en train de me demander si je vais me l'offrir, cette mousse-au-chocolat-bio-en-promotion.

    Je le regarde d'un air éberlué et interrogateur.

    - On s'est déjà croisés tout à l'heure, insiste-t-il, vous ne vous souvenez pas?

    Où et quand l'aurais-je vu? Il a une tête qui ne me rappelle aucun souvenir.

    - Ou alors c'était peut-être votre sœur, fait-il en rigolant.

    Ça m'étonnerait, je n'en ai pas.

    - C'était bien vous, à la Kapellestraat?

    Je connais mal les noms des rues ostendaises mais je ne crois pas y être passée aujourd'hui en revenant de la bibliothèque.

    - Dans ce magasin où on vend toutes sortes d'huiles d'olive?

    Je peux enfin lui répondre avec certitude que non, je ne suis pas passée par la Kapellestraat et ne suis entrée dans aucun magasin.

    - Non? Alors, je vous assure que vous avez un sosie! Un vrai sosie! (2) 

    *** 

    (1) "De derde keer, trakteren!" s'exclame généralement celui qui vous rencontre pour la deuxième fois en peu de temps. 

    (2) je n'ai pas voulu demander si nos manteaux aussi étaient sosies, parce que ma tête, il n'avait pas vraiment eu le temps de la voir...

    vie quotidienne,flandre,flamand

    à Ostende, l'Adrienne avait juste le temps de faire une course, entre deux tentatives pour nourrir le chat Pipo 

    vie quotidienne,flandre,flamand

    ici on voit bien comme il est maigre

  • L comme Lakevio

    Roger. Il s'appelait Roger. Quel âge avait-il? La quarantaine, peut-être. Difficile à évaluer quand on est une gamine de 16 ans. 

    Il aimait qu'elle passe dans sa chambre, le matin. Il prétendait ne pas trouver la prise pour son rasoir. Il voulait lui soumettre les vêtements choisis pour la journée: en tâtant l'étoffe du polo, il disait: c'est le bleu, je vais le mettre avec ce pantalon-là, d'accord? 

    Elle était toujours d'accord. Le lendemain pour le polo bordeaux à rayures ou le beige uni du surlendemain. Jamais il ne se trompait dans les couleurs. 

    - C'est ma soeur, disait-il, qui m'explique comment tout combiner. 

    Quand il arrivait dans la salle du petit déjeuner, il aimait qu'elle le remarque, vienne vers lui, l'accompagne jusqu'à sa place, lui serve son café. D'un doigt, il vérifiait si les tartines étaient bien beurrées sur les deux faces intérieures. 

    L'après-midi, chaque bénévole emmenait un ou deux de ses protégés en promenade. Généralement pas bien loin, dans la pinède. Le temps était très beau en août cette année-là. 

    Vous pourriez prendre le bus jusqu'à Bruges et longer le canal qui va à Damme, avait proposé le responsable. 

    C'est là, sur le chemin du retour, à cause d'un merveilleux soleil couchant, qu'elle a dit la phrase. Cette phrase. 

    Hoe mooi, die ondergaande zon! 

    Elle s'est tue, subitement honteuse. 

    - Pardon, Roger! J'oublie que tu ne le vois pas, ce beau soleil... 

    - Ce n'est rien! Ne t'inquiète pas! Le soleil, je le sens. Et je sens bien que c'est magnifique. Tu as raison de le dire. 

    canal brugge damme.jpg

    Ce tableau d'Ian Ledward chez Lakevio 
    qui représente le canal de Bruges à Damme 
    m'a rappelé cet épisode que je n'oublierai jamais

  • Stupeur et tremblements

    - Salut, Patrick! 

    - Salut, Huguette! Tu as pensé à moi? 

    - Mais oui, ne t'inquiète pas. 

    - Bonne récolte? 

    - Très bonne! Il y en a bien un demi-kilo qui t'attend. 

    - Super! Magnifique! J'approche du but. 

    - Il t'en faut combien, encore? 

    - Encore deux ou trois kilos, je pense. Cinq maximum. 

    - Et tu vas transporter ça comment? 

    - Ben... dans une brouette. 

    - Tout ça ira dans une seule brouette? Une géante, alors! 

    - Non, bien sûr, il m'en faudra deux. J'ai un copain qui va m'aider pour le transport. 

    - Qui ça? Je le connais? 

    - Non, je ne crois pas, non. Un copain du boulot. 

    - Ah bon. Et tu es sûr de ton affaire? Tu ne dois pas tout recalculer, recompter...? 

    - Non, ça va, j'ai tout noté au fur et à mesure. 

    - Ah oui, super! Superbien organisé. Qu'est-ce que j'aimerais être là pour voir leur tête, quand tu vas t'amener avec tes deux brouettes pleines de centimes d'euro! 

    *** 

    fiction, actualité, Belgique, Flandre

    texte de fiction basé sur le fait divers suivant: 
    http://www.7sur7.be/7s7/fr/1504/Insolite/article/detail/352386/2008/07/18/Il-a-paye-sa-facture-Electrabel-avec-215-kilos-de-centimes.dhtml