françois bon

  • B comme Bon, François Bon

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    Cet hiver, c'est ciné-roman chez François Bon aussi et pour l'Adrienne c'est une incitation à dérouler le film qui n'existe que dans sa tête. 

    John est éclairé dans son travail par une forte lampe de bureau, très directionnelle, à bras articulé. Il compulse des papiers, puis se remet à écrire, à la main, avec un stylographe traditionnel, probablement défectueux, car il le trempe quelquefois dans un encrier. On entend, venant du dehors, des cris d’enfants qui jouent, mais pas très proches, puis un appel de muezzin pour la prière du soir, et d’autres sons constituant une sorte de rumeur arabe, paisible et quotidienne. 

    Adrienne travaille à la lumière du jour, si importante pour évaluer les couleurs. Elle se dépêche d'assembler les pièces. Elle est penchée sur sa machine. Sur le manteau de cheminée, l'horloge Westminster sonne tous les quarts d'heure. Aux heures, Adrienne lève la tête et compte les coups, immédiatement confirmés par le coucou accroché au mur.   

    John s’interrompt dans son écriture pour réfléchir un moment. Il appuie sur le bouton d’un boîtier de commande qui en même temps éteint la lampe de travail et allume l’écran, où défilent, sur un rythme assez rapide, des images de cavaliers arabes, de chevaux, de paysages marocains, etc. Le tout est constitué de croquis et peintures du siècle dernier, où l’on reconnaît en particulier des Delacroix, plus ou moins célèbres. Certains semblent retenir davantage l’attention de John, qui, visiblement, a souvent regardé ce matériel, le sujet sans aucun doute du texte qu’il est en train de rédiger. 

    Alain Robbe-Grillet, C'est Gradiva qui vous appelle, ciné-roman, éd. Minuit, 2002, page 10 

    Elle replie soigneusement les pièces assemblées et celles qui sont encore attachées à leur papier de soie. Elle récupère les bouts de tissu, jette quelques fils coupés. Elle vérifie si elle n'a oublié aucune épingle sur la table, passe et repasse la main sur sa surface. Elle pousse sa machine contre le mur, remet le couvercle dessus. C'est l'heure de faire chauffer la soupe et de cuire les pommes de terre. 

    *** 

    photo prise à Ostende le 3 novembre 
    détail de l'église Saints-Pierre-et-Paul

  • B comme Bon, François Bon

    fiction,françois bon

    Parfois elle se demande pourquoi à plus de cinquante ans elle a encore cette rage en elle, est-ce que c'est parce qu'elle est née chez des parents sourds, quatrième enfant d'un ménage où il fallait compter sou à sou, est-ce parce qu'elle a été acceptée "par charité chrétienne" dans ce pensionnat pour jeunes filles où pendant six ans, à tort ou à raison, elle n'a cessé de se sentir la parente pauvre, est-ce pour toutes ces nombreuses autres fois où elle ne s'est pas sentie à sa place dans la société de consommation, elle qui était à l'encontre des modes vestimentaires, musicales, toutes les modes, non par goût, elle peut bien se l'avouer aujourd'hui, mais par nécessité et par rage, même sans photo elle n'a aucun mal à se remettre en mémoire la gamine aux châles à franges qu'elle portait l'été comme l'hiver, ses jambes maigres et sa tresse dans le dos, ou la jeune femme de vingt ans partie en Inde comme on se jette dans le vide pour échapper aux flammes, en espérant qu'en bas des gars solides tiennent bien la bâche: de l'Inde aussi elle était revenue et depuis trente ans elle se dit qu'elle aurait sans doute pu, comme d'autres l'ont fait entre-temps, en tirer un livre vendeur, mais comme à son habitude elle a laissé passer l'occasion de se faire de l'argent-c'est-de-la-merde

    *** 

    la consigne 3 demandait de reprendre un des trois personnages de la consigne 2 (voir le billet d'hier) 
    la photo a été prise le 27 octobre et montre la vue depuis les chambrettes de l'ancien pensionnat pour jeunes filles

  • Adrienne s'amuse avec François Bon

    The_Matrix_Poster.jpg

    A l'entrée du supermarché, une charmante hôtesse lui tend un boitier qui ressemble vaguement aux anciennes télécommandes, lourdes, épaisses. Elle veut lui expliquer à quoi ça lui servira mais il répond qu'il a compris, qu'il n'a pas de temps à perdre. Justement, ça vous en fera beaucoup gagner, lui sourit-elle, mais il est déjà parti en poussant son chariot du côté des plats préparés. 

    Depuis qu’elle est revenue de Compostelle, elle ne se nourrit plus que de gazpacho, de manchego, de jamòn de Serrano, de pata negra et d’olives vertes d’Espagne. Elle trouve l’assortiment de son supermarché bien pauvre en produits ibériques, si on le compare à tous ces mètres de rayonnages italiens. Tendant le bras vers un chorizo, elle jette un regard de commisération à ce grand type qui semble sortir du film The Matrix et les sept pizzas à l’ananas qu’il se dépêche de rouler vers les caisses. 

    Maintenant qu’elle passe aux caisses automatiques, elle se permet d’écrire encore en plus grand et en plus noir sur tous les billets de banque qui lui viennent en main : jusqu’à présent, jamais la machine ne les a refusés. Elle sait bien que depuis l’introduction de l’euro, elle a encore moins de chance qu’avant de revoir un de ceux-là, un jour, mais elle ne désespère pas, ça finira bien par arriver qu’une main ou une machine lui rende un billet marqué « L’argent c’est de la merde. » 

    *** 

    La consigne numéro 2 proposait de reprendre trois des onze personnages de la consigne numéro 1, vous les aurez peut-être reconnus - ainsi que la photo - si vous êtes passé par ici le 17 août dernier: O comme onze

  • O comme onze

    jeu,fiction,françois bon

    (1) Depuis ses 15 ans, il connaît The Matrix par cœur. Depuis ses 15 ans, il ne s'habille plus qu'en noir, avec le manteau très long et les lunettes sombres. Malheureusement, depuis ses 20 ans une calvitie sévère l'empêche de jouer pleinement les Keanu. 

    (2) A 60 ans, elle a eu envie de faire le trajet Belgique-Compostelle à vélo. Elle s'est un peu entraînée, quelques samedis, et puis elle est partie. Personne n'ose lui demander si elle n'a pas triché et pris le train, ici et là, pour alléger le parcours. 

    (3) Ses parents l'ont appelé Christophe mais il a choisi la graphie Kristof. Toute la vie il leur reprochera ce prénom français. Malheureusement, il n'a pas pu changer son nom de famille, qui est d'origine picarde. 

    (4) Elle regrettait d'être née trop tard pour pouvoir être hippie. Ça ne l'a pas empêchée de se parfumer au patchouli, de fumer de la marijuana et d'abandonner ses études à 17 ans. Ni d'enseigner l'anglais en Inde. 

    (5) Ses trois frères font la fierté de leurs vieux parents: ils ont bien réussi dans leur entreprise de toiture, plomberie, chauffage, électricité. Ils ont des villas, des piscines, un manège. Lui seul est un gagne-petit: il a fait des études et est prof dans le secondaire. 

    (6) Depuis de nombreuses années, sur tous les billets de banque qui lui passent entre les mains, elle écrit consciencieusement au stylo bleu: "L'argent, c'est de la merde". Depuis de nombreuses années, elle espère en vain qu'un de ces billets lui reviendra en mains. Aujourd'hui, elle se demande si elle n'a pas inspiré un Brestois. https://attaque.noblogs.org/post/2017/07/31/brest-finistere-largent-cest-dla-merde/

    (7) Arrête de faire le pitre! lui disait constamment sa mère.
    Tu vas encore te faire remarquer avec tes grimaces et tes pitreries! lui sifflait-elle. 

    Après sa mort, il a trouvé un carnet où elle consignait pieusement toutes ses facéties. 

    (8) Si vous saviez, dit-elle, comme j'ai galéré! Galéré des années, des années avant de trouver ce que j'aime vraiment faire! Ça me désespérait!

    Elle vient d'avoir vingt ans. 

    (9) Après deux opérations aux genoux, ligaments, rotule, il a dû arrêter le foot. Il s'est mis au vélo: il a parcouru toute la Corse, grimpé le mythique Mont-Ventoux, passé l'hiver sur son VTT. C'est comme ça qu'un soir de neige et de boue, un camion l'a percuté.

    (10) Elle a préparé le petit déjeuner familial, les boîtes à tartines pour les enfants, rangé la maison. Elle a conduit les enfants à l'école et leur a dit à ce soir, travaillez bien. Puis elle est allée se jeter dans le canal.

    (11) Il était ambulancier. Le roi de la vitesse et de l'efficacité. Le jour où l'ambulance a dû venir pour lui, elle est arrivée trop tard. 

    *** 

    atelier d'été de François Bon - consigne 1: onze personnages en 3 phrases chacun 

    source de la photo wikipedia

  • V comme vertical

    On ne pense pas assez aux escaliers. 

    Rien n’était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n’est pus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d’aujourd’hui. 

    On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ? 

    Georges Perec, Espèces d'espaces, 1974 

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    Chaque fois qu'en cours de route grand-mère Adrienne voyait qu'un escalier menait à la porte d'entrée d'une habitation, soit que le relief du terrain obligeait à situer les pièces de séjour à l'étage, soit par choix des propriétaires, elle ne manquait pas d'asséner que "pour habiter là, on ne pouvait pas avoir eu d'infarctus", et quelqu'un d'autre dans la voiture ajoutait "ni s'être cassé une jambe". 

    L'escalier, c'est ce qui lui faisait peur. Celui de sa maison était raide, aux marches étroites, descendre de sa chambre à coucher était une affaire qui prenait un certain temps et beaucoup de précautions, surtout à cause de l'énorme pot de chambre qu'elle tenait d'une main et des mules à petit talon qu'elle avait aux pieds. 

    "Tiens-toi bien à la rampe!" nous criait-elle chaque fois qu'elle nous voyait sur des marches et bien sûr ça nous faisait rire et on y rajoutait quelques acrobaties, parce que les jeunes c'est comme ça, on se croit invulnérable. 

    Son autre escalier, celui du grenier, était encore pire: il n'y avait même pas de rampe; arrivé presque en haut, il fallait soulever la lourde trappe et l'attacher par une corde à un clou dans le mur. Quand on redescendait, les bras chargés d'échalotes ou de haricots secs, il aurait fallu deux autres mains pour détacher la trappe et la laisser doucement retomber sur nos têtes. C'est bien pour ça qu'on l'accompagnait, c'était toute une expédition dans la poussière des vieux trésors, dans l'ombre de meubles vermoulus éclairés par une petite tabatière, et la trappe nous donnait l'impression de pouvoir faire une chose utile. On se disait que grand-mère avait peur et avait besoin de notre aide pour aller chercher des pommes au grenier. 

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    photos de l'escalier d'Adrienne fraîchement vernis en octobre 2013 

    atelier d'hiver 2016-17 chez François Bon - consigne 5 sur "la verticalité de l'habitat"

    Georges Perec, Espèces d'espaces (1974), est en lecture complète ici

  • O comme On n'ose pas

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    C'est l'école et en même temps ce n'est pas l'école. C'est le même couloir avec son carrelage aux motifs géométriques, le même beige passé sur sous les murs, les mêmes néons au bout de leur armature métallique.

    Dans ce couloir, et jusque dehors, une longue file de gens endimanchés.

    On ne connaît personne.

    Ce sont les portes des classes et en même temps ce ne sont pas les classes: des gens très sérieux, des messieurs âgés, une ou deux dames, sont installés derrière une longue table. Devant eux, il y a deux ou trois grosses boites en bois sombre. Le long du mur opposé à la porte, des sortes de cabines d'essayage dont le rideau est laid et beaucoup trop court: on voit les jambes des gens à l'intérieur.

    Ils ne se déshabillent pas.

    Ils entrent et sortent de là en silence avec des papiers qu'on leur donne, un jaunâtre, un rose, qu'ils glissent dans la fente des grosses boites.

    La mère aussi entre dans une de ces cabines. On trouve qu'elle y reste longtemps et on surveille bien ses jambes, de peur qu'elle disparaisse. On ne sait jamais.

    On ressort de là sans avoir vu ni le directeur, ni aucune maîtresse, ni une camarade de classe.

    Le lendemain lundi, tout a retrouvé son aspect habituel, comme si on avait juste rêvé.

    On n'ose même pas en parler à la maîtresse. 

    *** 

    écrit pour l'atelier de François Bon 
    hiver 2016-17 
    consigne 4

  • N comme numéro 17

    jeu,souvenir d'enfance,françois bon

    Au numéro 1 on ne reconnaît plus rien: la maison d'angle a été démolie et remplacée par des appartements. 

    Le 3, le 5, le 7, la brique plus sombre qu'avant, peu de changement, parfois une nouvelle porte d'entrée au lieu de celle d'autrefois, avec sa petite grille de fer forgé tarabiscoté. 

    Le 9, le 11, le 13, partout on a investi dans du double vitrage de qualité récente. Le choix des rideaux est révélateur: les longs voilages colorés et ornés de motifs dorés ou argentés indiquent plus sûrement que le nom au-dessus de la sonnette les origines maghrébines. 

    Le 15, la maison d'Albert et Julia, morts depuis quarante ans mais on voit comme hier Albert qui fait briller son Opel noire chaque samedi, Julia qui se rend à la messe avec son chapeau à voilette, leur téléphone dans le couloir, celui qui servait à toute la rue pour les urgences médicales ou autres. 

    Enfin, le numéro 17.

    On se demande qui dort aujourd'hui dans la chambre de derrière avec vue sur les toits où on croyait dur comme fer voir caracoler saint Nicolas la veille du 6 décembre. 

    *** 

    texte écrit suivant le consigne de l'atelier de l'hiver 2016-17 chez François Bon

  • M comme moi, Rudy, 7 ans

    souvenirs d'enfance,françois bon

    Pas de vent entre les haies épaisses jusqu'à la grand-route; le bruit des pas, du babillage et des chants d'oiseaux; la grand-route, le vacarme, la circulation, un passage zébré, des camions lancés à toute vitesse dans la descente; un enfant mort, de guingois dans le caniveau, anorak ensanglanté, cartable dix mètres plus bas, au milieu de la chaussée; ne pas regarder, ne pas regarder et tout voir quand même; remonter la rue, le magasin de bonbons, le boulanger, les maisons si pareilles, des autos, des autos, des autos, des enfants qui rentrent de l'école et une maman qui hurle sa peine; la semaine suivante, un adulte pour aider à traverser au passage zébré. Une tache de sang qu'on verra longtemps. 

    *** 

    souvenir remonté de la petite enfance 
    suite à la consigne 2
    de l'atelier hiver 2016-17 
    chez François Bon

  • L comme lieu

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    Le Champ-du-Prince; une rue sinueuse bordée de maisons à un étage; des briques rouges et des toits de tuiles, une seule fenêtre en bas, deux à l'étage; des jardins potagers dans les espaces non bâtis; peu de garages, de nombreuses voitures garées dans la rue; des enfants à vélo, des ménagères à cabas, un chien qui aboie; deux commerces, un boucher au coin de la rue et un boulanger plus bas vers le centre ville; l'odeur du pain sorti du four, tous les jours sauf le lundi; deux salons de coiffure aux effluves suaves et les marbres froids d'un entrepreneur de pompes funèbres; les voisines sur le pas de la porte, le balai ou le torchon à la main, les vieux qui fument la pipe; le poissonnier du vendredi, le laitier du matin, le facteur, les éboueurs; le rémouleur deux fois par an; le marchand de crème glacée, de Pâques à septembre; chacun sa musique, sa sonnette, son heure, ses habitudes, ses odeurs. 

    *** 

    atelier d'écriture de François Bon 
    hiver 2016-2017 
    consigne 1

  • L comme Levé

    Ecrire à la manière d'Edouard Levé, Autoportrait, est un exercice proposé ce mois-ci par François Bon dans son atelier d'été.  

    Adolescent, je croyais que La Vie mode d'emploi m'aiderait à vivre, et Suicide mode d'emploi à mourir. J'ai passé trois ans et trois mois à l'étranger. Je préfère regarder sur ma gauche. Un de mes amis jouit dans la trahison. La fin d'un voyage me laisse le même goût triste que la fin d'un roman. J'oublie ce qui me déplaît. J'ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu'un qui a tué quelqu'un. Je vais regarder dans les impasses. Ce qu'il y a au bout de la vie ne me fait pas peur. Je n'écoute pas vraiment ce qu'on me dit. Je m'étonne qu'on me donne un surnom alors qu'on me connaît à peine. Je suis lent à comprendre que quelqu'un se comporte mal avec moi, tant je suis surpris que cela m'arrive : le mal est en quelque sorte irréel. J'archive. J'ai parlé à Salvador Dali à l'âge de deux ans. La compétition ne me stimule pas. Décrire précisément ma vie me prendrait plus de temps que la vivre. Je me demande si, en vieillissant, je deviendrai réactionnaire. Assis jambes nues sur du skaï, ma peau ne glisse pas, elle crisse. J'ai trompé deux femmes, je leur ai dit, l'une y fut indifférente, l'autre pas. Je plaisante avec la mort. Je ne m'aime pas. Je ne me déteste pas. Je n'oublie pas d'oublier. Je ne crois pas que Satan existe. Mon casier judiciaire est vierge. J'aimerais que les saisons durent une semaine. Je préfère m'ennuyer seul qu'à deux. J'arpente les lieux vides et je déjeune dans des restaurants désolés. En matière de nourriture, je préfère le salé au sucré, le cru au cuit, le dur au mou, le froid au chaud, le parfumé à l'inodore. Je ne peux pas écrire tranquillement s'il n'y a rien à manger dans mon frigidaire. Je me passe facilement d'alcool et de tabac. Dans un pays étranger, j'hésite à rire lorsque mon interlocuteur rote pendant la conversation.

    édouard levé.jpg

    source de la photo, info et extraits ici: 
    http://www.gallimard.fr/Catalogue/P.O.L/formatpoche/Autoportrait

    Adolescente, je découvrais dans les livres que d'autres avaient vécu ce que je vivais. J'ai passé des mois à peaufiner les détails d'une fugue définitive que je n'ai finalement pas entreprise pour ne pas faire de peine à ma grand-mère. Je préfère regarder sur ma gauche. Une de mes collègues a un emphysème pulmonaire mais continue à fumer. La fin d'un voyage arrive généralement au bon moment. J'oublie presque tout. J'ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu'un qui a tué quelqu'un. J'ai failli acheter une maison ouvrière dans une impasse. Ce qu'il y a au bout de la vie ne me fait pas peur certains jours et d'autres jours oui. Je suis le plus souvent celle qui écoute. Je déteste qu'on me colle des étiquettes. Je suis surprise quand quelqu'un se comporte grossièrement avec moi vu que je reste toujours polie. J'archive. Je n'ai jamais osé approcher une célébrité. La compétition ne me stimule pas. Décrire précisément ma vie serait fastidieux. Je me demande si, en vieillissant, je deviendrai grabataire ou démente. Assise jambes nues sur du skaï, je déteste ça. Je ne m'aime pas. Je ne me déteste pas. Je n'oublie pas d'oublier. Je ne crois pas que Satan existe. Mon casier judiciaire est vierge. J'aime toutes les saisons du climat belge. Je ne m'ennuie jamais. J'arpente ma ville et je déjeune devant mon ordi. En matière de nourriture, je préfère les fruits, les légumes, les laitages et le pain. J'aime que mon frigidaire soit bien garni mais c'est uniquement le cas quand j'ai des invités. Je me passe facilement d'alcool et je n'aime pas la fumée des cigarettes. Dans un pays étranger, je voudrais toujours être capable de parler aux gens dans leur langue. 

    Voilà, voilà smile 

    Et maintenant, c'est à vous!

  • B comme bureau

    Il y a beaucoup d'objets sur ma table de travail. Le plus ancien est sans doute un dictionnaire français-roumain de 1967 et non pas mon petit Robert comme je le croyais d'abord, vu qu'il date de 1976. Le plus récent est un kalanchoé rouge sombre apporté par une chère collègue-amie pour mon anniversaire. Je l'ai mis dans un pot de céramique blanche.

    Je passe plusieurs heures par jour à ma table de travail. Parfois je souhaiterais qu'elle soit la plus vide possible. En fait, je trouve tellement pratique d'avoir un tas de choses à portée de mains qu'elle s'en trouve tout encombrée.

    Elle est formée d'un contre-plaqué imitant le bois mais sa couleur est d'un beige trop jaunâtre pour faire illusion. Sur le bord, les fausses nervures imitant la nature sont complètement usées.

    Je ne range pas assez souvent ma table de travail. Généralement, ça consiste à refaire de jolis tas bien droits et à tout déplacer-replacer pour pouvoir passer un chiffon humide sur sa surface. Cet aménagement de mon territoire se fait rarement au hasard. Il correspond à un des moments clés du calendrier: fêtes de fin d'année, début des vacances ou de l'année scolaire, période d'examens. Il suffit que je range quelque chose pour que je ne le retrouve plus, ce qui est la meilleure des excuses pour ne rien ranger. 

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    ***

    à la manière de Perec 

    qui continue ainsi pendant des pages 

    comme on peut le voir ici: 

    Notes brèves concernant les objets qui sont sur ma table de travail

    http://www.tierslivre.net/WIPagcb/FICHES_IMPRIM/PEREC_TableTravail_2.pdf

     

  • I comme illogisme

    Surtout, disait-elle, ne jamais rien accepter d’un homme qui t’offre quelque chose, même s’il a l’air gentil, et surtout, surtout ne jamais le suivre, jamais jamais il ne faut suivre un inconnu ! et puis voilà qu’elle se tourne vers la petite, qu’elle lui désigne Bob, ou Robert, d’abord on avait dit « c’est Robert » et maintenant tout le monde l’appelait Bob, elle lui montre Bob et elle lui dit : Bob doit aller en ville acheter des cigarettes mais il ne connaît pas bien le chemin, va donc avec lui ! et là elle n’avait pas compris, suivre un homme qu’elle ne connaissait pas ? où donc grand-mère avait-elle la tête ! et l’envoyer en ville, elle qui n’est jamais allée à pied plus loin que l’école qui se trouve en bas de la rue et l’autre grand-mère une rue plus loin ? Mais je ne veux pas ! dit-elle à grand-mère tout en ayant peur de faire de la peine à ce Bob qu’elle ne connaît pas et qui est là à écouter sans comprendre, forcément il ne parle que l’anglais – comment prendra-t-il ce refus ? Mais non, c’est la peur qui est la plus forte, la peur inoculée et plus forte que toute son habituelle obéissance de petite fille de sept ans.

    ***

    inspiré par l'atelier d'été de François Bon, consigne n°3

    http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4197

    1 nov 2014 (1) - kopie.JPG

    photo prise dans ma ville, 1er novembre 2014

  • H comme heures intimes

    Quand on vient de l’extérieur, il y a une marche à monter. Le plus souvent, on vient de l’intérieur et il faut en descendre une. Les marches sont hautes, en pierre bleue légèrement veinée de blanc, polie par les ans – la maison date de 1912 – et par le savon noir.

    On pourrait dire que c’est un réduit : ferait-il deux mètres carrés ? Probablement pas. Le plafond est élevé. Il y a une petite fenêtre trop haut placée pour qu’on puisse voir de l’extérieur ou de l’intérieur et la moitié supérieure de la porte est à claires-voies. Les lattes sont posées de façon que le jour puisse entrer, pas les regards.

    Tout est peint en gris clair, les murs, le cadre de la petite fenêtre et la porte. Le sol est en ciment auquel sont mélangées toutes sortes de petites pierres de différentes couleurs.

    Il y règne été comme hiver – cette pièce n’est pas chauffée – une odeur plus ou moins insupportable de fosse d’aisances. C’est en effet là-dessus qu’une cuvette « moderne » a été installée en remplacement de la simple banquette en bois percée d’un trou rond, qu’il y avait autrefois.

    Mais il n’y a toujours pas de chasse d’eau.

     ***

    billet inspiré par la consigne 2 de François Bon

    http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4194

     

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    https://www.google.be/search?q=%22how+are+you+writing+today%22&espv=2&biw=1280&bih=666&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0CAYQ_AUoAWoVChMIyaCjrZ_ixwIVyFsUCh2bRga8

  • G comme genèse

    Elle n’a peur de rien et c’est ce qui fait peur à sa grand-mère. Elle tend sa petite main à tous les chiens qui passent. Elle regarde avec confiance tous les humains qu’elle rencontre, même les plus grands, les plus sombres, les plus barbus.

    Alors on lui raconte des histoires terrifiantes. On lui apprend la méfiance. Des chiens, des hommes. Et dans sa petite tête d’enfant de trois ans, tout se mélange.

    Elle voit maintenant des voleurs de petites filles dans les plis des rideaux, dans l’ombre des cheminées. Pourquoi ne seraient-ils pas cachés dans la cave, la garde-robe ou le grenier, puisqu’on les dit si malins ?

    Couchée dans son petit lit, elle n’ose plus fermer les yeux. Tous les bruits lui semblent bizarres. Le vent qui siffle, la pluie qui gratte la vitre, le plancher qui craque, des pas sur le trottoir.

    La peur lui a été inoculée, elle ne peut plus s’en défaire. 

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    texte inspiré par la consigne 1 de l'atelier d'été de François Bon

    http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4188

     

  • M comme mains

    Il regarde ses mains. Vous aussi, regardez-les. Regardez les mains du père.

    Jusqu’à ses dix-huit ans, elles n’avaient tenu que des crayons, des livres et des stylos à plume. Leur écriture était fine et légèrement penchée. Elles rêvaient de tenir du fusain, une palette et des pinceaux. Elles ont tenu des viandes de boucherie et des couteaux. Elles se sont épaissies, blessées, couturées.

    Cet apprentissage à peine fait, elles ont tenu un fusil Mauser pendant de longs mois. Sur le canal Albert, alors qu’elles rêvaient d’être à Ostende pour y caresser le corps d’une épouse d’à peine 20 ans.

    Les mains du père ont été désarmées par des Allemands et ont dû rester inactives dans un stalag. Après, elles se sont jetées dans la viande et les couteaux à désosser pour ne plus penser à rien d’autre. Jusqu’à l’heure de la retraite.

    Il leur a fallu quarante ans pour enfin pouvoir tenir les fusains, la palette et les pinceaux.

    Sauf pour Noël. Alors elles doivent se replonger dans les chairs à pâté.

    ***

     

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    écrit pour l'atelier d'été
    de François Bon
    (6e partie)

  • L comme lui, le père

    Et le père ? Le père, que fait-il pendant que ces petits drames des familles ont lieu autour de sa table une nuit de Noël ? Lui qui a passé sa vie à se taire et à travailler. Travailler pour eux tous, pour qu’ils puissent faire des études. Il n’a demandé à aucun d’entre eux de reprendre le commerce familial qui se transmettait de père en fils depuis des générations. Que lui-même avait repris comme une chose allant de soi, sans qu’on lui ait demandé son avis.

    Que pense-t-il, le père, de son dîner de réveillon ? Lui a qui désossé des volailles, haché des foies et du lard pour cuire des pâtés, ouvert des tas d’huîtres et des tas de bouteilles ? Découpé une douzaine de homards ? Mémé Jeanne lui a même fait mettre une cravate, pour l’occasion. Belle occasion, en vérité !

    Des ingrats ! Ce sont tous des ingrats ! voilà ce qu’il en pense, le père. Des ingrats et des enfants gâtés.

    ***

    écrit pour l'atelier d'été
    de François Bon
    (5e partie)

  • J comme je te comprends

    Petite belle-sœur est venue la rejoindre, en toute discrétion. Elle l’entoure de ses bras, lui met des lainages autour des épaules. Elle croit comprendre. Je te comprends, dit-elle. Je comprends ton sentiment. Mais tu es toi. Moi je t’aime comme tu es, tu le sais, n’est-ce pas ? C’est là qu’elle a envie de fondre en larmes mais elle répond juste qu’elle sait. Oui, elle sait. Elle sait que si la famille était un poulailler, petite belle-sœur serait la dernière à avoir le droit de s’approcher de la mangeoire. Alors oui, sans doute qu’elle comprend. Et tes enfants, dit-elle encore, tes enfants sont merveilleux ! Tu le sais, ça ? Oui, c’est vrai, ses enfants sont sa fierté. Ils feront des études, eux. Ils gagneront beaucoup d’argent, comme sœur aînée, comme tous les autres qui gagnent plus qu’elle et vont en vacances à l’hôtel et vont au restaurant et aux sports d’hiver et mangent du homard même quand ce n’est pas Noël. Il fait trop froid pour rester ici, viens, rentrons, Mémé Jeanne va s’inquiéter… Mémé Jeanne, a-t-elle jamais su, jamais deviné comme son enfant « du milieu » souffrait d’être « celle du milieu » ? Sans doute que non. Mémé Jeanne est persuadée d’avoir élevé ses cinq enfants exactement de la même façon. Ah ! tu es là aussi, fait-elle à sœur aînée qui sort de la maison à son tour. Nous allions justement rentrer, ajoute-t-elle en espérant que ce soit vrai et que Christine s’y décide enfin. Viens, on va boire un café, ça nous réchauffera.

    ***

    écrit pour l'atelier d'été
     de François Bon
    (4e partie)

  • G comme glacial

    Dehors dans la nuit glaciale, seule, le dos appuyé contre le mur froid, juste à côté de la porte qu’elle a laissée entrebâillée, calée avec le paillasson. Ses yeux s’habituant à l’obscurité, elle voit les cinq autos sur le parking devant la maison, avec leur métal brillant sous l’unique réverbère. La rue est étroite et en cul-de-sac. Les arbres dénudés craquent de temps en temps. Peu de nuages dans le ciel : elle admire un instant la lune et les étoiles. En face, le champ dénudé fait une courbe douce au-delà de laquelle on peut deviner les contours de la ferme des V***. Toutes les lumières sont déjà éteintes, chez eux.

    Son regard revient sur les voitures. La grosse BMW de sœur aînée. Les deux VW. La toute nouvelle bagnole de frère cadet. Et puis la sienne, petite Hyundai démocratique, qui la ramène à ce sentiment d’infériorité qu’elle traîne depuis l’enfance.

    Et toujours je me sentais de trop. De trop avec les deux aînés et leur connivence. Toujours ligués contre moi. J’étais toujours trop petite ou trop bête pour pouvoir participer à leurs jeux. Toujours à rire dans mon dos, à s’amuser sans moi. Toujours complices.

    Et moi toujours seule. Même quand les deux petits sont nés. Trop petits pour moi. Cinq et dix ans, c’était trop de différence. J’étais de nouveau exclue. De leurs jeux, de leurs rires, de leurs secrets.

    Et toujours je me sentais bête. Pas à la hauteur. Les deux aînés et leur époque yé-yé. Qui savaient si bien danser et s’entraînaient au salon. Qui sortaient avec une bande d’amis. Qui rentraient tard sur la moto de l’un ou de l’autre.

    Et moi toujours la plus bête. Eux faisaient des études. Ils allaient à l’université. Et moi ? Moi rien. Dactylo. Puis les deux petits ont fait des études. Sont allés à l’université. Et moi toujours la plus bête autour de la table. La plus nulle.

    Jamais rien fait de bien. Jamais des parents fiers de moi. Jamais rien réussi dans la vie. Bonne à rien. Boulet pour tout le monde. Personne ne m’aime. Personne ne me comprend.

    ***

    écrit pour l'atelier d'été
    de François Bon
    (3e partie)

  • F comme fracas

    Elle repousse brutalement sa chaise et se lève avec fracas. La théâtralité, on a ça dans le sang, c’est de famille. Elle aurait bien aimé que la chaise tombe à terre dans un grand bruit, mais les meubles de Mémé Jeanne sont trop lourds et trop solides. D’ailleurs, l’espace entre le mur et la table n’est pas suffisant.

    Sans regarder personne, elle s’éloigne avec raideur, quitte la pièce, sort de la maison dans la nuit de décembre. Elle a tout de même veillé à ce que son coup d’éclat soit vu de tous ses frères et sœurs, mais pas de Mémé Jeanne, qui était juste dans sa cuisine pour y faire du café.

    Autour de la table, chacun y va de son commentaire. Mais qu’est-ce qui lui a pris ? C’est quoi cette réaction ? Quelle mouche l’a encore piquée ? C’est toujours la même chose avec elle ! Faut vraiment faire gaffe à ce qu’on lui dit ! On ne peut rien lui dire…

    - Mais qu’est-ce que j’ai dit de mal ? Je n’ai dit que la vérité ! Et c’est moi qui en souffre, depuis tout ce temps, de ces mensonges auxquels elle m’a contraint ! C’est moi qui ai dû trahir une amitié à cause d’elle !

    Frère aîné en a gros sur la patate, c’est évident. C’est lui, maintenant, qui est sur la scène de théâtre : avec des effets de voix et de gestes, il expose, il monologue. Tout ce qui lui pèse depuis 1983, il va le régurgiter, là, en cette nuit de Noël. Dix années ont passé mais pas la rancœur, pas l’amertume.

    - Qu’est-ce qui se passe ? Vous n’avez pas parlé de politique, j’espère ?

    Ça, c’est Mémé Jeanne et sa hantise des disputes autour de la table familiale. Non, non, lui dit-on à quatre ou cinq voix, non, non, ne t’inquiète pas, tout va bien. Mais on voit clairement qu’elle se méfie. Alors deux femmes se lèvent, débarrassent la table, la préparent pour l’arrivée du dessert, le fameux gâteau au moka de Mémé Jeanne, celui auquel elle a travaillé depuis la veille et qu’elle n’a eu fini de décorer que peu avant l’arrivée des premiers convives.

    - Où est Christine ?

    Ils sont deux ou trois à lui mentir par omission, Elle est dehors. Dehors ? Mais il gèle ! Elle est allée chercher quelque chose dans la voiture.

    Mémé Jeanne fait semblant de les croire. Elle connaît sa fille.

    - Je vais la chercher, dit sœur aînée.

    - De vous cinq, dit Mémé Jeanne en s’asseyant plus lourdement, dans un soupir, elle a toujours été la plus difficile à comprendre.

    ***

    écrit pour l'atelier d'été
    de François Bon
    (2e partie)

  • 7 comme le jeu des 7 familles

    - Moi ! dit-elle, moi, mes enfants sont intelligents !

    Ce ton sec, cette voix coupante, alors que le murmure des conversations est retombé, chacun l’a entendu. Quelques-uns relèvent la tête, furtivement, puis l’attention est de nouveau accaparée par le demi-homard en belle-vue auquel on s’attaque selon son tempérament. Il y a ceux qui commencent par le plus gros morceau avec couteau et fourchette, et ceux qui lui arrachent d’abord les pattes une à une, en les suçant de plus en plus bruyamment.

    - Moi j’ai des enfants intelligents !

    On ne peut pas faire comme si on ne l’avait pas entendue. C’est pourtant ce que chacun fait, retournant à son homard, portant son verre à la bouche après un rapide coup de serviette empesée, reprenant le fil d’une conversation interrompue, passe-moi la mayonnaise, qui veut encore un peu de vin ?

    - Ce n’est pas une raison, dit Mémé Jeanne, la seule qui ait le droit d’intervenir sur un sujet aussi délicat que les enfants des uns et des autres, puisque la famille est sous son toit, autour de sa table, de ses homards. Et qu’elle est leur mère, belle-mère ou grand-mère à tous.

    - Ce ne sont pas des choses à dire, même si elles sont vraies.

    Mémé Jeanne a pour règle de ne jamais mettre ses enfants tout à fait dans leur tort. Avec sa seconde fille, elle est particulièrement prudente. Surtout depuis son divorce.

    - D’ailleurs, fait-elle en les regardant, il n’y a que des enfants intelligents autour de cette table. Parlons plutôt de ce homard et dites-moi s’il est cuit à votre goût.

    C’est toujours à ce moment-là qu’elle se tourne vers son plus jeune fils, celui qui critique tout, les accords des mets avec les vins, leur température – le blanc trop froid, le rouge trop chaud – et bien sûr les temps de cuisson, que ce soit du poisson, de la volaille, de la viande ou du homard.

    - Il n’est pas trop cuit, au moins ?

    C’est à lui seul qu’elle s’adresse, mais trois ou quatre autres s’empressent de répondre à sa place.

    - Il est excellent, Mère !
    - C’est délicieux !
    - Ça faisait longtemps que je n’avais plus mangé du si bon homard !

    Cette exclamation ironique de gendre n°1 lui vaut immédiatement un coup de coude dans les côtes.

    - Qu’est-ce que j’ai dit de mal ?
    - Et celui qu’on a mangé la semaine passée et que tu avais trouvé tellement à ton goût ?
    - Comment ? fait Mémé Jeanne, outrée. Vous avez mangé du homard il n’y a pas huit jours alors que vous saviez qu’il y en aurait au menu ce soir ? Ah ! ça ! c’est trop fort !
    - On ne pouvait pas faire autrement, Maman, dit fille aînée, on avait les parents de Robert et c’est ce qu’ils espéraient trouver au menu…
    - Tout de même ! Tout de même ! Une semaine avant Noël, ce n’est pas Noël !

    ***

    écrit pour l'atelier de François Bon
    été 14

  • J comme je suis née

     Je suis né le samedi 7 mars 1936, vers neuf heures… par acquit de conscience, j’ai regardé dans les journaux de l’époque ce qui s’était précisément passé ce jour-là…
    Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, p 36-38

    Je suis née un jeudi vers treize heures.

    Je ne sais plus pourquoi un jour j’ai voulu savoir quel jour de la semaine et quelle heure c’était. J’ai dû me satisfaire des réponses de ma mère. Elle ne savait plus très bien. Pourtant, à l’époque de mon questionnement, j’étais encore une enfant… et j’étais sa première-née. Quand j’entends d’autres femmes parler de leur premier accouchement, avec une telle foule de précisions, je me demande toujours si les souvenirs vagues de ma mère ont un rapport avec sa grande désillusion. Naître que fille.

    Que c’était un jeudi, une recherche rapide me le confirme. Pour l’heure, bien sûr, je ne le saurai jamais. Mais ce n’est important que pour ceux qui croient au zodiaque, et je n’en suis pas.

    Ce jeudi-là, précisément, une petite Portugaise conversait avec la Vierge Marie qui lui prédisait la fin imminente du monde : « Les derniers jours sont proches », lui répétait la Belle Dame sans Merci.

    En ce qui me concernait, elle a failli avoir raison, parce que moins de trois semaines plus tard, je revomissais tous mes biberons.

    - Sténose du pylore, dit le jeune médecin me voyant régurgiter fort à propos, sous son nez, ce qu’on m’avait fait boire avant son arrivée.

    - Normalement, ajoute-t-il, ça arrive surtout aux garçons.

     

    C’était bien la peine de naître que fille.

  • C comme conditionnel

    Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus... Puis je serais allé chercher mon cartable, j’aurais sorti mon livre, mes cahiers et mon plumier de bois, je les aurais posés sur la table et j’aurais fait mes devoirs. C’est comme ça que ça se passait dans les livres de classe.
    Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, p.99

    Moi, j’aurais aimé…

    Moi, j’aurais aimé que ma mère me prenne sur ses genoux et me câline. Qu’elle me dise des choses gentilles et encourageantes. Je lui aurais mis les deux bras autour du cou et je l’aurais embrassée de bon cœur, au lieu d’avoir à le faire sur commande et sans rien recevoir en retour. Elle m’aurait donné parfois un petit nom gentil, ma chérie, ou ma petite, et mon cœur en aurait fondu de bonheur. J’aurais pu parfois inviter une amie et elle nous aurait préparé des crêpes.

    C’est comme ça que ça se passait dans les livres de classe.

     

    Et pour le petit frère.

  • Premières lectures

    J’ai dit que c’était une maison sans livres, c’était une exagération. Ma mère était abonnée à trois magazines féminins (même si l’oisiveté etc.) et mon père était un très grand lecteur de toute chose écrite, depuis le journal jusqu’aux volumes des condensés du Reader’s  Digest.

    Petite fille, il m’est arrivé deux fois de recevoir un livre en cadeau d’amis en visite : un livre de conte de fées et un livre de chansons enfantines illustrées. Je dois encore les avoir quelque part.

    Celui qui m’a finalement ouvert la porte à toutes les autres lectures, c’est le cadeau d’une amie de ma mère qu’on appelait madame Henriette : Heidi, de Johanna Spyri.

    Quand on quitte le riant village de Mayenfeld pour gravir la montagne à l’aspect imposant et sévère qui domine cette partie de la vallée, on s’engage d’abord dans un joli sentier de plaine à travers champs et vergers. Au pied de la montagne le sentier change brusquement de direction et monte tout droit jusqu’au sommet ; à mesure qu’on s’élève, l’air devient plus vif, et l’on respire à pleines bouffées les fortes senteurs des pâturages et des herbes alpestres.
    C’est ce sentier que gravissait par une brillante matinée de juin une grande et robuste fille de la contrée, tenant par la main une enfant dont le visage paraissait en feu malgré sa peau brunie. Ce n’était pas étonnant, car, en dépit de la chaleur de juin, la pauvre enfant était empaquetée comme au gros de l’hiver. Elle pouvait avoir cinq ans, mais sa véritable taille disparaissait sous une accumulation de vêtements : deux robes l’une sur l’autre, un gros mouchoir de coton rouge croisé par dessus, et d’épais souliers de montagne garnis de clous ; la pauvre petite suffoquait et avait bien de la peine à avancer.

    http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre29680-chapitre151544.html

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    http://www.bons-livres.fr/livre/johanna-spyri/1118-heidi-

    Je resterai éternellement reconnaissante à madame Henriette, qui a tellement bien compris mon bonheur de recevoir un livre, qu’elle m’en a offert un autre à presque chacune de ses visites : Pagnol, Le Château de ma mère, Jules Verne, La Jangada, sont deux titres qui me reviennent immédiatement en mémoire.

    A peu près au même moment, j’ai eu le bonheur de recevoir d’une ancienne collègue de bureau de ma mère toute sa collection de livres de la comtesse de Ségur. C’est après la lecture des Vacances que j’ai eu l’irrépressible envie d’écrire des livres, moi aussi.

    Entre-temps j’avais douze ans et enfin la permission d’aller à la bibliothèque où j’ai dû rester deux ans dans la section enfantine. J’y ai lu tout ce qu’il y avait à lire, Club des Cinq, Clan des Sept, Fantômette, Alice, je le faisais de manière systématique. Assise à mon bureau et censée travailler pour l’école, je lisais. Le soir après le souper, je lisais. Jusqu’à ce que mon père me dise :

    - Finis ton chapitre et va au lit.

    Car vu qu’il était lecteur lui-même, il savait combien il est dur d’arrêter sa lecture n’importe où. J’avais toujours le droit de « finir mon chapitre », même s’il comptait encore de nombreuses pages.

    ***

    à la manière de Perec
    W ou le souvenir d'enfance (
    p192)

    "C’est de cette époque que datent les premières lectures dont je me souvienne. Couché à plat ventre sur mon lit, je dévorais les livres que mon cousin Henri me donnait à lire. L’un de ces livres était un roman-feuilleton. Je crois qu’il s’appelait Le Tour du monde d’un petit Parisien.

  • P comme photos

    Je possède une photo de mon père et cinq photos de ma mère (au dos de la photo de mon père, j’ai essayé d’écrire, à la craie…) 
    La deuxième photo [...] ma mère a un grand chapeau de feutre entouré d’un galon, et qui lui couvre les yeux. Une perle est passée dans le lobe de son oreille. Elle sourit.
    Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, p.45 et p. 73-75

    Je possède une photo…

    Je possède une photo de mon père à dix-huit ans, sans doute la première où il porte un pantalon long. Sur celles de l’adolescence, il est soit en culotte courte, soit en pantalon de golf, comme Tintin… dont il a d’ailleurs aussi la coiffure, même si c’est sans le faire exprès : jusqu’à la fin de sa vie, il a gardé sur le dessus du front une grosse mèche de cheveux qui tenait absolument à boucler vers l’arrière.

    Il sourit sur cette photo, chose assez rare pour être soulignée. Généralement, il garde un air sérieux en fixant l’objectif, exactement comme moi durant toute mon enfance, alors qu’on me priait, exhortait, menaçait pour que je sourie. Je faisais des efforts, je croyais sourire, mais mon expression était de plus en plus triste, jusqu’au bord des larmes. Ça énervait beaucoup mon père, cette incapacité. Si j’avais su alors qu’il en avait été de même pour lui, ça m’aurait rassurée.

    Son veston de laine sombre est bien boutonné, sa cravate bien nouée, sa raie bien nette. Toute sa vie, il a eu un peigne en poche et se recoiffait au moindre coup de vent ou après avoir ôté son chapeau.

    - Une des choses dont je me souviens, m’a dit l’autre jour l’ami Gaëtan, c’est que la seule et unique fois où j’ai vu ton père, j’ai remarqué comme sa raie était bien tracée.

    ***

    Je possède de nombreuses photos de ma mère à dix-huit ans. On l’a habillée comme une princesse et emmenée chez un grand photographe. Ses cheveux ont été savamment bouclés dans une coupe courte qui la met en valeur. Autour du cou, elle porte un gros collier à trois rangs de perles. Au poignet droit, le lourd bracelet d’or qu’elle a reçu de ses parents pour son 18e anniversaire et qui a été réalisé par un orfèvre tout spécialement pour elle d’après un croquis. Il représente des feuilles dont j’ai toujours pensé que c’était du lierre.

    Elle est assise sur une banquette qui disparaît complètement sous les plis lâches et soyeux de la jupe. Elle a les bras nus et pose délicatement les mains sur les genoux. Sur la première prise, le corps est en profil et la tête tournée vers l’objectif. Elle sourit en ployant légèrement son joli cou, sa taille fine.

    Sur les autres photos, elle est debout et de face. Celles-là n’ont pas été jugées assez bonnes pour en faire un agrandissement à accrocher au salon.

    - Moi ? se récrie-t-elle avec véhémence. Moi, une enfant gâtée ? Pas du tout ! Absolument pas du tout !

    Ce n’est pas ce que racontent les photos.

    ***

    pour les fans de Perec
    une belle interview de l'auteur ici

    http://www.youtube.com/watch?v=AwMTvi3XdPU

    (durée 25 minutes)

  • E comme émotions

    J’ai trois souvenirs d’école. Le premier est le plus flou : c’est dans la cave de l’école. Nous nous bousculons. On nous fait essayer des masques à gaz : les gros yeux de mica, le truc qui pendouille par-devant, l’odeur écœurante du caoutchouc. 
    Georges Perec,
     W ou le souvenir d’enfance
    , Denoël, 1975.

    J’ai trois souvenirs d’école maternelle.

    J’ai trois souvenirs de l’école maternelle.  Non, j’en ai quatre. Et tous sont reliés à un sentiment très fort.

    Le premier, c’est la crainte.  Nous étions tous réunis dans la grande salle de jeux, en rangs par classe, et sœur (comment s’appelait-elle, encore ? j’avais très peur d’elle… ), sœur Josiane se mettait au piano et nous faisait chanter. Elle avait l’air si sévère que je ne pouvais qu’ouvrir et fermer la bouche comme les autres, même si parfois aucun son n’en sortait : je craignais que sa toute-puissance ne se rende compte que je ne chantais pas.

    Le second, c’est l’amour. Le mot n’est pas trop fort, même si on n’a que quatre ans. Mon meilleur ami s’appelait Xavier. Je n’étais pas amie avec les filles, allez savoir pourquoi je me méfiais d’elles. Pourtant, j’avais fait une tentative d’approche auprès de celle qui, dès la première primaire, deviendrait une amie pour la vie. A l’école primaire, il n’y avait plus de garçons. Xavier me faisait rire et cherchait toujours à m’épater. Comme le jour où, malgré l’interdiction de la maîtresse, il avait arraché une stalactite de glace et l’avait léchée.

    Mon troisième, c’est la honte. Ça se passe dans la cour de récré. On joue à un jeu qui consiste à courir derrière quelqu’un pour l’attraper. Sœur Josiane a interdit qu’on passe par un certain endroit où il y a une flaque d’eau. Et moi, l’enfant douce et obéissante, poursuivie par Xavier qui court plus vite, je ne vois d’autre issue que de sauter par-dessus la flaque pour lui échapper. Bien sûr, sœur Josiane l’a vu : j’ai donc connu la honte de devoir rester debout au milieu de la cour avec les mains au-dessus de la tête, jusqu’à la fin de la récréation.

    Enfin, la fierté... et l’étonnement. En troisième maternelle, j’avais été très inspirée pour réaliser un dessin qui devait illustrer des vacances à la montagne. Je n’avais jamais vu de montagne mais ça ne m’a pas empêchée de réaliser une œuvre que l’institutrice a jugée digne d’éloges. Et moi, la petite timide, elle m’a envoyée dans le couloir avec l’ordre d’aller montrer mon dessin à ses collègues, dans leur classe. Me voilà donc frappant à la porte de la terrible sœur Josiane. Je lui explique d’une petite voix ce qui m’amène chez elle. Elle observe mon dessin puis déclare :

    - Il est vraiment très beau ! Mais je ne suis pas étonnée, ton papa aussi sait très bien dessiner.

    L’étonnée, ce fut moi : jusqu’à aujourd’hui je n’ai toujours pas réussi à savoir d’où elle tenait sa connaissance des talents picturaux de mon père. Ni lui, d’ailleurs.

     

    elvan2.jpg

    photo prise par Elvan, une de mes anciennes élèves, dans le jardin qui sépare l'école maternelle, primaire et secondaire.

     

  • C comme chambre

    Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table, ni fauteuil, mais peut-être une chaise sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir. Elle était au troisième étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller la logeuse et sa famille.

    Comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve, ici, le seul fait de savoir (sans presque même avoir eu besoin de le chercher, simplement en s’étant étendu quelques instants et ayant fermé les yeux) que le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche (en levant le bras, je pouvais toucher la poignée), la fenêtre en face, fait surgir, instantanément et pêle-mêle, un flot de détails dont la vivacité me laisse pantois…
    Georges Perec,
     Espèces d’espaces, Galilée, 1974

    La chambre de grand-mère Adrienne

    Il y avait du linoléum sur le sol. Un peu usé, un peu défraîchi, décoloré. Il n’y avait ni chaise, ni fauteuil. C’est en bas qu’on mettait les vêtements de nuit et qu’on se rhabillait le matin.

    Elle était à l’étage et du côté de la rue. Par les deux fenêtres identiques, qu’on n’ouvrait jamais sauf pour laver les carreaux, on voyait la rue, très large, très en pente, et où passait une forte circulation. Les camions peinaient et soufflaient dans la montée, leurs freins crissaient et sifflaient dans la descente. Ils faisaient vibrer tous les murs, ce qui mettait légèrement de travers les grands cadres du salon.

    Contre le mur de droite, la penderie, grosse armoire sombre à trois portes. Celle de droite pour les costumes et les chemises de mon grand-père, celle de gauche pour les vêtements de ma grand-mère. Au milieu, les draps, les taies et une couverture supplémentaire contre le froid de l’hiver. La chambre n’était pas chauffée et le double vitrage n’existait pas. Parfois les vitres étaient givrées à l’intérieur.

    Contre le mur de gauche, une commode à trois tiroirs sur laquelle trônait, sous son globe de verre, le saint préféré de ma grand-mère, celui auquel elle s’adressait à haute voix chaque  fois qu’elle ne réussissait pas à remettre la main sur un objet : saint Antoine de Padoue.  Il lui était si familier qu’elle l’appelait par son petit nom : « Toontje, help mij ! » C’était plus un ordre qu’une prière.

    Enfin, contre le mur qui faisait face aux fenêtres, à gauche de la porte, le grand lit entouré de ses deux tables de nuit. Celle de droite, pour mon grand-père, où il posait sa montre chaque soir à côté de son réveil, qu’il remontait et remettait bien à l’heure avant de se coucher. Celle de gauche, pour ma grand-mère. Après le décès de mon grand-père, c’est là qu’elle a mis le réveil. Ainsi que sa montre-bracelet, qu’elle a portée en souvenir de lui jusqu’à sa propre mort.

    - Le cadran est grand, disait-elle. Je vois bien quelle heure il est.

    Alors qu'elle avait un "coucou" et un Westminster qui carillonnait toutes les quinze minutes.

  • Premier cinéma

    La toute première fois que la petite est entrée dans un cinéma, c’était avec l’école, pour une activité de fin d’année, pour remplir ces dernières heures d’avant les vacances. Ça devait être juste avant les vacances de Noël parce qu’il faisait déjà sombre quand elle est sortie de là, ce qui n’a pas arrangé les choses.

    C’était une projection d’un film de Disney soi-disant pour enfants, Blanche-Neige et les sept nains. Mais ça a été une épreuve terrifiante : une horrible belle-mère offrant un couteau et un coffret pour qu’on lui rapporte le cœur de la belle enfant, une fuite dans une sombre forêt où chaque branche d’arbre devient une main griffue, une affreuse sorcière présentant une pomme dans laquelle l’idiote princesse s’empresse de mordre, les sept nains qui pleurent autour d’un cercueil de verre… Voilà tout ce dont la petite se souvient jusqu’à aujourd’hui. Sa première expérience de cinéma a été si terrifiante qu’elle n’a plus jamais regardé les bosquets des alentours de la maison du même œil qu’avant.

    ***

    La toute première fois que la petite est allée au cinéma en famille, c’était à peine une meilleure expérience. Sauf qu’il y avait l’ami José pour la rassurer de son grand rire. C’était de lui que venait l’initiative, comme toujours :

    - Vous avez vu ? la semaine prochaine on repasse Autant en emporte le vent, au cinéma. Ce serait une bonne occasion pour y aller tous ensemble, non ?

    Mes parents ne disaient jamais non aux propositions de l’ami José, que ce soit pour aller manger des harengs mayonnaise à la kermesse, des anguilles au vert de l’autre côté de la frontière linguistique ou des moules en Hollande.

    Nous sommes donc allés voir cette longue épopée pleine de drames personnels et de tragédies nationales, les quatre parents et les quatre enfants, dont les deux plus jeunes n’avaient pas huit ans. La chose dont la petite aujourd’hui grande se souvient le mieux, ce sont les tentures de velours vert qui ont été transformées en belle robe pour séduire le héros après la débâcle et la ruine.

     

    A la maison, les rideaux étaient en velours beige clair et la petite s’est dit que ce serait une très mauvaise chose de devoir un jour s’en faire une robe.

     jeu,françois bon,souvenir d'enfance

    la fameuse robe-rideau de Scarlett...
    http://www.hrc.utexas.edu/contribute/endowments/opportunities/costumes

     

    à la manière de Perec, W ou le souvenir d'enfance, p.213 : "Avec Henri, on est allé dans un tout petit cinéma qui s’appelait, je crois, Le Studio ; c’était une salle très jolie avec un tapis et des grands fauteuils, vraiment très différente des espèces de hangars ou des salles de patronage qui avaient été jusqu’alors mes cinémas." et p. 205-/206 : "Le film s’appelait Le grand silence blanc et Henri était fou de joie à l’idée de le voir car il se souvenait d’une magnifique histoire de Curwood"

  • M comme Marguerite

    Nous vivions au numéro 16 d’une rue tranquille qui faisait le lien entre une des artères principales de la ville et les chemins qui mènent à la campagne et aux bosquets, là-haut, où il y a une chapelle, lieu d’un pèlerinage très local.

    A notre gauche vivaient Albert et Julia, qui me paraissaient être les gens les plus vieux du monde, alors qu’ils n’avaient pas soixante ans. Chaque samedi, Albert astiquait sa belle voiture noire – qui n’en avait nul besoin – et chaque dimanche Julia allait à la première messe, coiffée d’un chapeau à voilette et d’un tailleur sombre.

    A notre droite, sur le coin, vivaient Rachel et un autre Albert à propos desquels on chuchotait qu’ils n’étaient même pas mariés. Je ne comprenais pas comment une telle chose était possible et je m’attendais à tout moment à ce que la police vienne les arrêter. C’est peu de dire que je ne savais rien du monde.

    En face, c’était le portillon du jardin de ma grand-mère. L’entrée principale était du côté de la grand-route, mais là on n’ouvrait la porte que le premier dimanche de la kermesse d’été, pour voir passer les processions et tout leur folklore, et le jour de l’an, pour recevoir quelques parentes éloignées venant présenter leurs vœux, si éloignées qu’elles ne savaient pas que chacun, chez ma grand-mère, entrait chez elle sans façon par la porte du jardin. Sauf cousine Marguerite, celle qui était fan de Nelson Eddy : comme elle habitait un peu plus haut dans la rue et qu’elle n’avait pas envie de faire le tour du pâté de maisons, elle sonnait et ma grand-mère allait ouvrir en disant :

    - Ça, ce ne peut être que Marguerite !

    Et c’était elle, avec dans son sac à main, à part sa lourde clé et un mouchoir, quelques bonbons à l’emballage usé dont elle m’en offrait un. Je ne les aimais pas mais je me sentais obligée de les accepter. Elle en prenait toujours un elle-même, après le café et les biscuits de ma grand-mère.

     

    - C’est tellement bon, disait-elle en mâchouillant un gros caramel, que ça ne peut pas faire de tort.

    ***

    à la manière de Perec, W ou le souvenir d'enfance, p 71-72 : "Nous vivions à Paris, dans le 20ème arrondissement, rue Vilin : c’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts"

  • G comme gendelettre

    La petite fille ne rêve que d’une chose : lire.

    Mais elle vit dans une maison sans livres : la mère estime que la lecture est une occupation oisive et que l’ « oisiveté est la mère de tous les vices. » La petite n’est autorisée qu’à occuper ses loisirs à la couture et au tricot. On n’est jamais trop jeune pour apprendre ces choses-là, quand on naît fille.

    Il n’y a pas de livres de lecture à l’école non plus, mais on y lit des histoires. La petite est fascinée par celles de Delphine et Marinette qui laissent entrer le loup pour jouer avec lui en l’absence des parents. Elle adore la réplique de celui-ci quand on lui reproche d’avoir mangé un agneau :

    - L'agneau que j'ai mangé, dit-il. Lequel ?
    - Comment ? vous en avez donc mangé plusieurs ! s'écria Delphine. Eh bien ! C'est du joli !
    - Mais naturellement que j'en ai mangé plusieurs. Je ne vois pas où est le mal... Vous en mangez bien, vous ! 

    Les copines de la classe sont inscrites dans un lieu enchanteur situé en centre ville, dans un parc près d’un étang à canards : la bibliothèque municipale. Un jour que la maîtresse elle-même a vanté ce haut-lieu de culture, la petite se risque à poser la question à sa mère : pourrait-elle s’y inscrire aussi ?

    On lui répond que ces livres pris en mains par tous sont sales, que ça la rendra malade à cause de tous les microbes cachés entre les pages, aveugle à force de fixer les petites lettres pendant des heures, et complètement vaine au lieu de s’occuper à des choses utiles et productives.

    Pour la première fois de sa vie, elle ne s’arrête pas à ce refus. Elle insiste. Elle revient à charge. Elle argumente. Elle se lavera bien les mains. Elle ne lira pas plus de temps que ce qui lui sera permis, compté. Elle finit par obtenir un « Bon, vas-y ! va t’inscrire ! »

    Elle redescend donc en ville à pied un mercredi après-midi. Deux kilomètres. Entre dans l’impressionnante bâtisse, le cœur palpitant. Annonce à une dame la raison de sa présence. On lui répond :

    - Tu as la permission de tes parents ?
    - Oui bien sûr, dit la petite, pour qui c’est tellement évident qu’elle n’aurait jamais pu franchir ce seuil sans leur consentement.
    - Il me faut une permission écrite, dit la dame.

    La petite refait le chemin en sens inverse, deux kilomètres à pied, le cœur lourd et l’envie de pleurer.

    ***

    Aujourd’hui encore, elle est une assidue de la bibliothèque municipale. Le lieu l’impressionne moins qu’autrefois mais elle continue d’y accéder avec respect et à y garder un silence religieux.

    Elle a dû abandonner le plan initial, qui consistait à lire chaque ouvrage, depuis la lettre A jusqu’à Z.

     

    Aujourd’hui elle sait qu’une vie entière n’y suffirait pas. Et pas seulement parce qu’elle y a commencé trop tard.

  • F comme fenêtres

    Deux fenêtres donnent sur la cour. En face, le mur gris de la maison voisine. A droite, trois portes : celle du kot à charbon, celle des toilettes, celle d’un autre kot où il y a une pompe à bras et où sont rangées les affaires de nettoyage. A gauche, le mur et la fenêtre de la cuisine.

    La cour est pavée, orange. C’est le seul élément vraiment coloré. Par-dessus le mur gris d’en face, on voit un bout de ciel. Parfois, il est bleu.

    La cour est mal orientée : le soleil s’y arrête peu et elle est toujours dans l’ombre. Le long du mur gris, on voit deux cordes à linge. Il ne risque pas de se décolorer. Il ne sèche pas vite non plus.

    - Je peux aller voir si le linge est sec ? demande la petite, juste pour le plaisir de sortir une minute, elle n’est pas encore assez grande pour arriver à la corde.

    Deux fenêtres donnent sur la cour mais la vue en est cachée par de hautes sansevierias serrées les unes contre les autres. Sur l’appui de fenêtre gauche, quand la petite était vraiment très petite, il y avait le bocal de Jules, le poisson rouge.

     souvenir d'enfance,jeu,françois bon

    http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_070906-9017_Sansevieria_trifasciata.jpg

    ***

    Pas de fenêtre dans la pièce de séjour de grand-mère Adrienne, mais une porte vitrée qui reste ouverte tout l’été et un lanterneau dont les quatre vitres du coin sont jaunes. Un autre lanterneau, carré, dans la cuisine, à côté. Pas de fenêtre non plus dans la cuisine, sauf celle qui communique avec le sombre salon où on se tient si rarement. Faïences blanches et boiseries presque noires à force d’avoir été vernies.

    Par la porte vitrée, vue sur le jardinet : petite pelouse, gros hortensia aux fleurs roses et mauves, mur du garage, pots garnis de fleurs diverses, sempervivum. Et deux fils métalliques pour y suspendre le linge. Généralement deux ou trois torchons en train de se balancer mollement.

    Sur un petit banc au soleil, l’arrière-grand-père fumant sa pipe.

    A cheval sur un des genoux du vieil homme, la petite. Des heures durant.

    - Change de genou, dit le vieil homme. Celui-ci est fatigué.

     souvenir d'enfance,jeu,françois bon

    http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hydrangea_closeup.jpg?uselang=fr

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    Un peu plus de huit cent mètres séparent les fenêtres-sur-cour-aux-sansevierias et la porte-vitrée-sur-jardinet. Mais ce sont deux mondes totalement différents.