hugo

  • E comme effroyable et extraordinaire

    Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur des maisons s'éclaire vaguement ; les objets s'effacent comme dans une fumée ; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en disant : nous serons à Liège dans une heure. C'est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme. 

    Ce sont les usines qui s'allument. 

    Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flémalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles ; d'autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants. 

    Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M Cockerill. 

    ***

    Voilà comment Victor Hugo, qui traverse la Belgique en 1840, décrit dans une lettre à sa famille le spectacle des hauts fourneaux... 

    Extrait cité dans La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie, éd. Luc Pire/Espace Nord, 2008, pages 146-147.

    On peut trouver ici un extrait encore un brin plus long: 

    http://expositions.bnf.fr/hugo/pedago/dossiers/voya/textes/44.htm

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    Spectacle extraordinaire pour Hugo mais vie effroyable pour les travailleurs...

    Constantin Meunier, Le puddleur, 1887, source et autres oeuvres ici

  • Première fois

    La première fois que j'ai entendu un poème de Victor Hugo, je ne savais pas que c'était de lui. Je ne savais même pas qui était Victor Hugo. 

    Pourquoi je raconte ça? Parce que dernièrement, trois éléments d'origines diverses m'ont ramenée à ce souvenir. 

    Il y a d'abord eu la lettre d'Umberto Eco à son plus jeune petit-fils, parue dans l'Espresso et que j'ai relue à l'occasion de son décès en février dernier. "Impara a memoria", lui écrit-il. Apprends par cœur, fais travailler ta mémoire. Même message dans une interview récente de Michel Onfray, où il évoque son père qui, malgré le peu d'années passées sur les bancs d'une école, connaissait par cœur quelques beaux textes littéraires.  

    Puis il y a eu ce billet-souvenir de Bonheur du Jour, dans lequel elle parle des récitations qu'il fallait apprendre à l'école primaire et débiter le soir pour montrer qu'on connaissait sa leçon: "Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne..." 

    Enfin, le livre dont je parlais hier, à la gloire du jeune Hugo. 

    Tout ça devait concourir à me rappeler mon grand-père et sa récitation préférée, Après la bataille. Il nous faisait le grand jeu, roulait des yeux terribles sur les passages les plus poignants, 

    Et vise au front mon père en criant: "Caramba! "
    Le coup passa si près que le chapeau tomba 

    accélérait puis ralentissait le rythme pour s'apaiser dans le dernier vers et déclamer d'un air modestement héroïque:

    "Donne-lui tout de même à boire", dit mon père.  

    Mon petit frère et moi étions sidérés et impressionnés comme si notre grand-père avait été lui-même l'auteur de ce poème. 

    Lui non plus, comme le père de Michel Onfray, n'avait pas usé fort longtemps ses fonds de culotte sur les bancs d'une école. D'abord parce que les Allemands avaient fermé la sienne, en pays flamand. Toute sa vie il en a gardé une sorte de "manque" et il se plaisait à railler ce qu'il appelait "ses universités", ce temps passé dans une petite école wallonne où son père l'avait finalement envoyé, parce qu'il n'aimait pas voir son gamin de dix ans traîner dans les rues et faire les quatre cents coups à une époque aussi dangereuse que l'occupation allemande entre 1914 et 1918. 

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    1939

     

  • Dernier jour, dernier roman

    Le dernier roman de Régine Deforges m'est tombé dans les mains l'autre jour: il trônait parmi les "nouveautés" et si je l'ai lu, c'est parce qu'il parle de Victor Hugo et de la naissance de son oeuvre magistrale, Le dernier jour d'un condamné. 

    Drôle de coïncidence, d'ailleurs, puisque Régine Deforges est décédée alors qu'elle était occupée à la rédaction de ce livre, dont le titre est La Bergère d'Ivry, même si ladite bergère n'est qu'un prétexte vite oublié au fil des pages. 

    Le véritable protagoniste, c'est donc l'ami Victor, jeune et fougueux artiste de 25 ans, apparemment déjà célébrissime (1) et entouré d'amis qui sont toutes les grosses pointures de son temps (2). Heureux homme laughing 

    Dans une préface, Pierre Wiazemsky s'explique sur deux choses: le livre est inachevé mais on n'a pas effectué de corrections, pas même rectifié "certaines invraisemblances" (p.7) et l'auteur a "oublié la Bergère en route" (p.7) mais avait l'intention d'y revenir (3). C'est dommage pour ce qui concerne les corrections et sans doute aussi pour la Bergère, morte deux fois tongue-out

    deforges.jpg

    https://www.ladifference.fr/la-bergere-d-ivry

    Sinon, qu'en dire? La lecture est facile, agréable et il vaut mieux être fan du grand Victor, parce que ça frise l'hagiographie. 

    Fan sans être pointilleux parce qu'on est souvent assez loin de la biographie ou de l'exactitude historique dans la chronologie. 

    On le pardonnera à Régine Deforges, de mortuis nil nisi bene...

    ***

    (1) au point que même les servantes d'auberge le connaissent et savent réciter ses vers...

    (2) Châteaubriand, Lamartine, Sainte-Beuve, Daumier, Gautier, Béranger, La Fayette, Dumas, Nerval, Pétrus Borel, Charles Nodier... et même Balzac.

    (3) Je me demande bien comment...

  • H comme Hugo

    A la manière de Victor, écrit pour cette photo des Impromptus littéraires:

    Crépuscule

    Crepuscule.jpg

    http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/index.php

    C'est le moment crépusculaire.
    J'admire, assise sur le sable,
    Ce reste de jour dont s'éclaire
    La dernière heure agréable.

    Sur la digue, de nuit baignée,
    Je contemple, émue, les amours
    Sous les branches du châtaignier,
    Ce doux murmure des toujours.

    Sa haute silhouette noire
    Dit que l’été est de retour.
    On sent à quel point il doit croire
    A la fuite utile des jours.

    Ils sont deux dans la mer immense,
    Et en pensées déjà très loin,
    Pour eux ce soir la vie commence,
    Et je médite, obscur témoin,

    Pendant que, déployant ses voiles,
    L'ombre, où se mêle une rumeur,
    Semble élargir jusqu'aux étoiles
    Leur aspiration au bonheur.


  • Le dernier jour d'un condamné

    Le dernier jour d'un condamné – Victor Hugo – 1829        Condamné à mort !      Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !      Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.      Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort !      Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.      Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : – Ah ! ce n'est qu'un rêve ! – Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entrouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : – Condamné à mort !  

    lire la suite sur

    http://lettres.ac-rouen.fr/francais/dernier/dernier0.htm 

    ou en Librio à 2 €

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