langue

  • J comme jargon

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    Beaucoup de gens, déclare le spécialiste consulté, se plaignent d'un manque d'hygiène conversationnelle... 

    Faut que je note ça pour ne pas l'oublier, se dit l'Adrienne. 

    Un manque d'hygiène conversationnelle, elle n'est pas sûre d'avoir bien compris ce que ça voulait dire mais elle devine que c'est un bel euphémisme. 

    Bref, les pédagogues d'aujourd'hui ont leur jargon comme les médecins de Molière, et la préciosité n'a pas pris fin avec le 17e siècle: aujourd'hui plus que jamais on se doit de remplacer par des tournures alambiquées les mots jugés "bas". 

    Comme ragots, cancans, commérages et racontars, par exemple. 

    *** 

    photo prise à l'Hôpital Notre-Dame à la Rose

     

     

     

  • I comme incipit

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    La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire. Roland Barthes remonte la rue de Bièvre. Le plus grand critique littéraire du xxe siècle a toutes les raisons d’être angoissé au dernier degré. Sa mère est morte, avec qui il entretenait des rapports très proustiens. Et son cours au Collège de France, intitulé « La préparation du roman », s’est soldé par un échec qu’il peut difficilement se dissimuler : toute l’année, il aura parlé à ses étudiants de haïkus japonais, de photographie, de signifiants et de signifiés, de divertissements pascaliens, de garçons de café, de robes de chambre ou de places dans l’amphi – de tout sauf du roman. Et ça va faire trois ans que ça dure. Il sait forcément que le cours lui-même n’est qu’une manœuvre dilatoire pour repousser le moment de commencer une œuvre vraiment littéraire, c’est-à-dire qui rende justice à l’écrivain hypersensible qui sommeille en lui et qui, de l’avis de tous, a commencé à bourgeonner dans ses Fragments d’un discours amoureux, déjà la bible des moins de vingt-cinq ans. De Sainte-Beuve à Proust, il est temps de muer et de prendre la place qui lui revient au panthéon des écrivains. Maman est morte : depuis Le Degré zéro de l’écriture, la boucle est bouclée. L’heure est venue. 

    Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015, p.9-10 (incipit) - info, source de la photo et extrait plus long ici 

    *** 

    C'est à la fois drôle et érudit, ça tient en haleine, ça divertit, ça donne envie de retrouver ses notes de cours sur Ferdinand De Saussure et de relire Roland Barthes d'un œil neuf tongue-out, bref j'essaie de faire durer un peu les 495 pages de ce bouquin que je viens seulement de commencer... mais je suis déjà conquise cool 

    Dans une autre vie, Laurent Binet a été prof, comme on peut le lire ici. Et en découvrant cet article, on ne peut qu'être content pour lui d'avoir trouvé une place - et une place bien meilleure - en dehors des mesquineries de l'enseignement... 

  • U comme... U n'existe pas!

    Les grands remuants de dernière année technique ont organisé une journée de la culture avec diverses activités auxquelles tous les élèves, par tranches horaires de deux heures, ont pu assister tour à tour. 

    C'était très réussi et Madame leur en a fait compliment laughing

    Elle a d'ailleurs profité de cette journée pour prendre un premier cours d'arabe, donné par deux charmantes jeunes filles. Madame ne cesse de s'extasier sur le plurilinguisme de ses élèves d'origines diverses, généralement bons bilingues néerlandais-français, en plus de la langue parlée à la maison (turc, arabe, russe, arménien...) et des langues étrangères qui font partie de leur cursus scolaire.  

    DSCI4956 (2).JPG

    Bref, à l'aide de ce tableau vous devriez pouvoir écrire votre nom en arabe... mais Lulu et Walrus n'y trouveront pas la lettre U tongue-out

     

  • V comme vorbesc româneste

    L’Adrienne s’est acheté un Assimil® pour bien préparer le voyage et a potassé ses rudiments de « roumain sans peine », soir après soir.

    Les problèmes commencent dès la leçon numéro 1 : vorbesc româneste, je parle le roumain. L’accent circonflexe sur le a indique qu’il faut le prononcer « du fond de la gorge, comme un i sourd » explique-t-on à la page V de l’introduction. Jamais l’Adrienne n’a réussi à bien le dire, ne sachant ni comment ni où le former exactement.

    Bref, au bout d’une semaine de labeur, elle sait demander « ce mai faci » (prononcer tché maille fatch, comment vas-tu?) et répondre « foarte bine, mulțumesc » (prononcer faux Arte biné moult sous mesque, très bien merci), elle sait conjuguer avoir et être au présent, compter jusqu’à vingt et sortir quelques formules toutes faites.

    Elle se rend bien compte que ça ne l’avancera pas beaucoup dans la vraie vie roumaine mais au moins elle sait dire merci… et j'ai soif : Mi-e sete ! 

    assimil.jpg

    le voici, édition 1989 

    cool 

    la petite phrase "vorbesc româneste" a finalement été fort utile à l'Adrienne, mais à la forme négative "nu vorbesc româneste", le jour où trois garçons sont entrés dans son mobile home (pendant que l'Homme était parti faire pipi dans la nature) et qu'ils voulaient lui acheter le jean qu'elle portait! 

     

  • C comme con permiso?

    Le samedi matin, l'Adrienne - qui ne voudrait rater ça pour rien au monde - est de nouveau installée dans un amphi parmi les premiers arrivés.

    Les intervenants entrent par petits groupes, prennent place. Tout le monde est d'excellente humeur: l'hôtel a été apprécié pour son confort, sa gastronomie et son buffet du petit déjeuner. De plus, il est largement antérieur à leur objet d'étude: il est attesté depuis le 14e siècle, les Belges ont clairement voulu faire honneur aux historiens. 

    Et on a pu 'tomar un café' avant de venir cool 

    - Con permiso? dit l'homme qui se penche vers le siège à côté de l'Adrienne. 

    - Buenos dias, Profesor! 

    Voilà notre Adrienne tout heureuse: elle va enfin pouvoir remercier celui grâce à qui elle comprend l'espagnol: 

    - C'est grâce à vous que je suis ici! C'est vous qui m'avez appris l'espagnol. 

    Le cher homme en est tout surpris. 

    - Rafraîchissez-moi la mémoire, demande-t-il. 

    Le pauvre! Lui faire ce coup-là alors que l'Adrienne elle-même ne se souvient parfois plus du nom d'élèves qu'elle a eus juste avant les vacances... 

    Ils font donc ensemble quelques calculs savants pour conclure que voilà bientôt quarante ans, elle faisait partie d'un troupeau d'une soixantaine d'aspirants-hispanisants... 

    Kulak 2016-11 (3).JPG

    Gracias a usted, Profesor!

  • Z comme zlataner

    Chaque année, c'est le même tintouin autour de la parution de la nouvelle édition des deux dictionnaires français concurrents: quels néologismes y entreront?

    Et surtout: avec quels arguments? Pourquoi "vapoter" est-il accepté et pas "zlataner"? En les lisant, je me demande lequel des deux sera finalement le plus usité ou le plus éphémère et qui vote pour ou contre, dans les comités de sélection, et pour quelles raisons? 

    zlataner.gif

    source de l'image: 
    http://vidberg.blog.lemonde.fr/2013/01/30/zlataner-et-autres-verbes-celebres/
     

    "Le Petit Robert colle à son époque", lit-on à propos de l'édition 2017: il y aura geek, youtubeur et aquabike pour le prouver! 

    ***

    merci à Joe Krapov
    chez qui j'ai découvert le verbe 'zlataner'
    le 2 mai dernier
    laughing

  • V comme Vilain

    C'est par hasard que j'ai vu le film "Pas son genre" juste après avoir lu une interview de l'auteur du livre, Philippe Vilain.

    Il est donc bien dommage que ce grand défenseur de l'idéal et du style ait laissé passer un "je me suis dite que...", prononcé nota bene par une prof de philo aux propos par ailleurs hautement érudits.

    Si encore cela avait été le fait d'une pauvre petite coiffeuse arrageoise tongue-out 

    pas son genre.jpg

    source de l'image RTBF 

     

  • O comme observez!

    C'était il y a bien longtemps, l'Adrienne suivait sa première année de cours d'italien.

    - Quelqu'un sait comment on dit "moustache" en italien? demande la prof.

    L'Adrienne lève la main, toute contente:

    - Mustacchi (1)! fait-elle.

    La prof lève un sourcil étonné:

    - Ah non, dit-elle, non non! Tu confonds avec le mot français...

    - C'est dans Mozart! riposte l'Adrienne. C'est dans "Così fan tutte"!

    - C'est possible, dit la prof un peu sèchement, mais en italien, moustache se dit "baffi".

    Non siate ritrosi, occhietti vezzosi,
    Due lampi amorosi vibrate un po quà.
    Felici rendeteci, amate con noi,
    E noi felicissime faremo anche voi.
    Guardate, toccate, il tutto osservate;
    Siam due cari matti,
    siam forti e ben fatti, 
    E come ognun vede,
    sia merto, sia caso,
    Abbiamo bel piede,
    bell'occhio, bel naso,
    Guardate bel piede, osservate bell'occhio,
    Toccate bel naso, il tutto osservate:
    E questi mustacchi chiamare si possono
    Trionfi degli uomini, pennacchi d'amor,
    Trionfi, pennacchi, mustacchi!

    (1) se prononce comme Moustaki, sauf pour l'accent tonique, évidemment  wink 

    ***

    semaine 20 chez Le Hibou

    thème: moustache

  • K comme Kjell Westö

    "Je parle le finnois couramment et je suis tout à fait bilingue depuis l'âge de 10-12 ans. Je suis un funambule culturel et linguistique. Parler ces deux langues a toujours fait partie de mon identité."

    Kjell Westö, en conversation avec Geert van Istendael à Passa Porta, le 7 août 2008, in Les présents de l'écriture, éd. Passa Porta, 2015, p.231.

    Kjell_Westö.jpg

    source de la photo

    et pour en savoir autant sur lui que Wikipedia 

    cool 

    funambule culturel et linguistique?

    l'image me plaît!

  • I comme ineffable affabilité

    Quand on voyage en Finlande, on a l'impression d'être dans un pays véritablement bilingue: l'étiquetage dans les supermarchés, par exemple, est en finnois et en suédois. Le nom des rues aussi et si vous écrivez à vos amis finlandais, votre lettre arrivera sans encombres, que vous ayez opté pour l'adresse en finnois (katu) ou en suédois (gatan).

    Vous ne manquez pas de trouver ça admirable.

    Puis vous apprenez que les "suédophones" de Finlande ne forment qu'une toute petite minorité d'à peine 6% et vous admirez encore plus, que pour une tranche aussi infime de la population, on fasse de tels coûts et de tels efforts d'affabilité.

    Enfin, votre admiration devient émerveillement quand vous lisez l'histoire de ce pays: quoi, nul ressentiment envers celui qui a toujours été l'envahisseur? le "colonisateur"? nul rejet de la langue "de l'ennemi"?

    Finland Lempisaari Naantali.jpg

    source wikipedia 

    merci à Ralf et Pirkko
    qui m'ont fait découvrir leur pays aux mille lacs
    "et aux millions de moustiques"

    cool

     

  • B comme bilingue

    La journaliste demande à Jorge Semprun:

    - Vous parvenez à être à la fois dans l'écriture et dans la pensée, parfois en espagnol puis en français?

    - Oui, mais quand on est bilingue, on est schizophrène - quand on est vraiment bilingue.

    Entretien avec Françoise Wolff à Passa Porta, le 17 mai 2010, in Les présents de l'écriture, éd. Les impressions nouvelles/Passa Porta, 2015, p.219

    Bon, on comprend qu'il utilise "schizophrénie" dans le sens "double personnalité", ce qui est un cliché fort répandu à propos du bilinguisme.

    Mais on comprend ce qu'il veut dire: chacune de nos deux langues appartient à une culture, qui a ses codes, ses références, ses champs sémantiques qui ne se recoupent pas parfaitement... et comme bilingue on passe aisément de l'un à l'autre.

    Par exemple, un collègue qui a épousé une Italienne me racontait que sa fille, parfaite bilingue néerlandais-italien, utilise automatiquement toute la "gestuelle italienne" quand elle parle italien, ce qu'elle ne fait évidemment pas quand elle parle le néerlandais.

    Et oui, on pense dans les deux langues, tantôt l'une, tantôt l'autre... ça dépend à qui ou à quoi on pense tongue-out 

    mythes-et-idées-reçues-sur-le-bilinguisme.jpg

    source de l'image:
    http://www.bilinguisme-conseil.com/actualit%C3%A9s/

     

  • K comme kopeck

    L'Adrienne n'ira sans doute jamais en Russie parce qu'elle est persuadée qu'il faut connaître la langue pour apprécier le pays et rencontrer ses habitants. Or, elle ne connaît que trois ou quatre mots de russe, grâce à la comtesse de Ségur: dourak, kopeck, isba, moujik. Autrement dit, des mots en réponse desquels on risque plus l'insulte que les félicitations tongue-out 

    « Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin que cette bonne fille m’avait indiqué. Je courus pendant plusieurs heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus périlleux à mesure que j’approchais du centre de la Russie. J’osais à peine acheter du pain pour soutenir ma misérable existence, quand me trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont j’ignorais le séjour dans le pays ; je n’avais rien pris depuis deux jours et je n’avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il y avait près d’un an que j’avais quitté Ékatérininski-Zavod, un an que j’errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont je garderai un souvenir reconnaissant jusqu’au dernier jour de mon existence."

    Le général Dourakine, en ligne ici

    dourakine.jpg

    merci à l'ancienne collègue de ma mère qui m'a offert sa collection de livres de la comtesse dans cette édition Hachette des années 1930 illustrée par A. Pécoud. 

    Pour ceux qui voudraient s'initier aux insultes russes, le mot "dourak" et quelques autres ici.

  • Y comme yaka...

    "Yaka leur faire regarder un film français, le vendredi après-midi!" proposait l'article qui avait fait s'étrangler Madame dans son petit déjeuner dominical.  

    Car il est évident que des élèves qui sont incapables de parler de la pluie ou du beau temps pourront suivre un film français. 

    Car il est bien connu que le vendredi après-midi, ce n'est pas le moment de leur donner un cours de grammaire. 

    Car il est indiscutable que l'oralité est la panacée

    Yaka voir l'efficacité des méthodes audio-visuelles qui ont sévi jusque dans les années 1970... 

     prof,école,élève,français,langue

    http://www.le-francais-moderne.com/

    Ceci clôt la discussion. 

    Elle est trop mauvaise pour la santé de Madame 

    tongue-out

  • X c'est l'inconnu

    Si vous voulez que Madame s'étrangle dans son bol de flocons d'avoine - avec ou sans framboises portugaises - faites-lui lire ce genre de titre alors qu'elle prend son petit déjeuner par un beau dimanche matin:

    "Wij krijgen al acht jaar Frans en nog steeds ben ik nauwelijks in staat om met een Waal over het weer te praten. Laat staan dat ik er een zinnig gesprek kan mee hebben" (1)

    l'article ici

    Voilà.

    Le procès des profs et de l'enseignement du français en Flandre est réglé en deux coups de cuiller à pot. Du très beau travail de journaliste, profond, fouillé, documenté. 

    Le français, cet inconnu...

    ***

    Bon, la semaine prochaine, Madame et ses élèves reverront le vocabulaire de la météo.

    Pour ce qui est des "vraies conversations", il n'y a pas lieu de s'inquiéter.

    Ils assument.

    ***

    (1) après huit ans de français, je suis à peine capable de parler de la météo avec un Wallon, et loin d'avoir avec lui une vraie conversation

    EersteSchooldag_07_08_00.JPG

    Premier septembre: des "petits" de 12 ans complètent leur nom dans leur tout nouveau journal de classe. Quand ils arriveront chez Madame, quelques années plus tard, ils sauront déjà parler de la pluie et du beau temps.

    Si, si. 

  • W comme wagon de train

    - Je vois que vous parlez l'espagnol aussi, sourit l'Adrienne en tendant son billet au contrôleur qui vient d'essayer quatre langues pour expliquer à un couple de voyageurs sud-américains que ce train, oui il va à Bruges, mais après avoir fait un long détour et s'être arrêté à chaque gare. 

    - Oui, répond-il, un petit peu. Et un peu de kosovar aussi.

    - Bravo, s'émerveille sincèrement l'Adrienne.

    Et il rit dans sa jeune barbe assortie au galon orange de son képi.

    déc 2015 (1) - kopie.JPG

    Je me demande, se dit l'Adrienne en reprenant la lecture de Pierre Michon, qui lui a appris le kosovar. Vu qu'au Kosovo on parle l'albanais ou le serbe.

    Mais que ça n'empêche personne d'admirer le plurilinguisme de nos contrôleurs de train.

  • B comme belge

    - Ah! vous parlez le belge?

    nous demandait-on de temps en temps, en France, en nous entendant parler le néerlandais entre nous, l'homme-de-ma-vie (1) et moi.

    J'avais toujours sur moi papier et stylo pour dessiner rapidement une carte de la Belgique, y tracer la frontière linguistique, y situer Bruxelles ainsi que la région où nous habitions. En moins d'une minute au chrono, j'avais fini d'expliquer la situation linguistique, les lois du même nom et leurs conséquences. A la demande, je pouvais aussi en expliquer les origines. (2)

    La routine, quoi.

    - Alors, le belge, ça n'existe pas?

    - Et bien non, ça n'existe pas.

    Par contre, chaque région se fabrique un peu de lexique propre. Si on vit proche d'une frontière linguistique, on emprunte des mots à ceux d'à-côté. Blinquer, c'est briller (en néerlandais blinken) et la dringuelle, c'est l'argent de poche ou le pourboire (en néerlandais drinkgeld).

    Le kot, je ne vous explique plus Langue tirée

    On se fabrique quelques mots "utiles", soit qu'ils manquent à la langue qu'on parle, soit qu'on adopte une belle image, une expression... bien expressive. On va dire qu'il drache quand il tombe beaucoup d'eau d'un seul coup et on va appeler mêle-tout celui (ou celle) qui aime mettre le nez dans nos affaires. Avec le savon on fait une savonnée et avec le torchon (qui est une serpillière) on torchonne.

    Parfois, on bat le beurre: si votre tradition culinaire est différente, vous direz pour la même chose que vous pédalez dans la choucroute, dans la semoule ou dans le yaourt.

     belg.jpg

    en rouge, la frontière linguistique

     marien.jpg

    la Belgique vue par Marcel Mariën
    http://www.ferraton.be/fr/lot/archive/1645855/detail/58/

    Alors j'ai essayé
    de faire un joli petit texte

    dans lequel grand-père Maurice et grand-oncle Emile
    (deux noms masculins se terminant par -e)
    échangeraient quelques vocables belges
    avec grand-tante Elisa et madame Edith
    (deux prénoms féminins ne se terminant pas par -e)
    mais je n'y suis pas parvenue...
    La fiction, ce n'est véritablement pas mon point fort...
    (understatement)

    Grand-oncle Emile ne parlait jamais le français
    Grand-tante Elisa était Wallonne...

    Merci à Joe Krapov
    qui ne manque jamais d'imagination
    ni de verve
    et pardon d'avoir failli à la tâche

    http://krapoveries.canalblog.com/archives/2015/09/27/32689787.html

    ***

    (1) hahaha! ça faisait longtemps, hein?

    (2) en toute partialité impartiale et neutre, bien entendu Langue tirée

  • Premières impressions

    - Et tu comprends le polonais? je lui demande, avec les yeux qui brillent à l'avance, persuadée que la réponse sera positive.

    Elle a un mouvement fier pour redresser le buste et le menton:

    - Ma famille est ici depuis Waterloo!

    - Formidable! dis-je, la tête pleine de la biographie de Talleyrand, dans laquelle je suis précisément arrivée avec Napoléon à l'île d'Elbe (quel suspense intolérable, les biographies Langue tirée) pendant que Talleyrand discute du sort de la Pologne au congrès de Vienne. 

    Nouvelle collègue préfère apparemment ne pas connaître le polonais de ses ancêtres et passer pour une Flamande de longue date, "bien intégrée", donc.

    - J'ai déjà eu des élèves d'origine polonaise, lui dis-je, et leur connaissance du polonais leur permettait de comprendre aussi le russe, le bulgare, le tchèque... c'est formidable, non? Pouvoir lire Tolstoi dans le texte?

    Elle ne semble pas convaincue et poursuit:

    - Nous sommes des Polonais restés ici en 1815. On a retrouvé les papiers de l'époque, des parchemins...

    - Formidable!

    Avec nouvelle collègue, j'ai décidé de tout trouver formidable.

    - Heureusement, dit-elle, notre nom s'éteint. Les derniers W***K sont tous des filles.

    ***

    voilà, chers lecteurs,

    je vous laisse ici

    avec de la belle matière à réflexion

    Cool

     prof,école,langue,flandre

    samedi et dimanche, on a encore bien fêté la musique,

    et dans toutes les langues...

    des mornes plaines, ça n'existe pas, en Belgique

    Cool

  • L comme langue

    En prévision du voyage en Irlande, l'Adrienne et sa Nipotina se sont mises à l'anglais. Fini l'italien. Pas question, dit la Nipotina, de regarder une série italienne la veille du départ: elle a enregistré tout spécialement des films en anglais.

    Pareil dans la voiture qui nous emmène d'Ostende à Cherbourg: pas de Laura Pausini ni de Toto Cotugno, mais une douzaine de CD empruntés à la bibliothèque, rien que du folklore et des ballades irlandaises.

    Arrivées sur le bateau, nous étions à point.

    Pour constater que le bateau bat pavillon italien,

     langue,anglais,italien,voyage,irlande

    est originaire de Bari et que toutes les inscriptions y sont en italien...

     langue,anglais,italien,voyage,irlande

     et en anglais aussi, bien sûr Cool

  • G comme grec

    - Tiens! se dit l'Adrienne, un cours de grec ancien pour débutants! Voilà qui tombe à pic pour rafraîchir mes connaissances qui datent de l'école secondaire!

    Aussitôt dit, aussitôt fait: elle s'est inscrite.

    Deux jours plus tard, elle reçoit un message de confirmation, un identifiant et un mot de passe.

    Comme c'était un vendredi soir - et le début des vacances de Pâques - elle s'est lancée tout de suite pour une première leçon.

    Le cours n° 1 d'un cours pour débutants, se disait l'Adrienne, ce ne pouvait être que fastoche, peace of cake, fingers in the nose.

    Voici ce qu'elle a trouvé comme première activité, l'exercice numéro 1:

    Lisez le petit texte suivant:

    Ἦν γὰρ αὐτῶν ἡ πολιτεία τοῖς τε ἄλλοις ὀλιγαρχικὴ πᾶσι, καὶ δὴ καὶ ἐδούλευον οἱ πένητες τοῖς πλουσίοις καὶ αὐτοὶ καὶ τὰ τέκνα καὶ αἱ γυναῖκες. Καὶ ἐκαλοῦντο πελάται καὶ ἑκτήμοριοι· κατὰ ταύτην τὴν μίσθωσιν ἠργάζοντο τῶν πλουσίων τοὺς ἀγρούς. Ἡ δὲ πᾶσα γῆ δι' ὀλίγων ἦν... καὶ οἱ δανεισμοὶ πᾶσιν ἐπὶ τοῖς σώμασιν ἦσαν μέχρι Σόλωνος...

    Ἦν δ' ὁ Σόλων τῇ μὲν φύσει καὶ τῇ δόξῃ τῶν πρώτων, τῇ δ'οὐσίᾳ καὶ τοῖς πράγμασι τῶν μέσων, ὡς ἔκ τε τῶν ἄλλων ὁμολογεῖται καὶ αὐτὸς ἐν τοῖς ποιήμασι μαρτυρεῖ, παραινῶν τοῖς πλουσίοις μὴ πλεονεκτεῖν. (1)

    - Je me demande, se dit l'Adrienne, comment font les vrais débutants.

    Elle-même, heureusement, si elle a tout oublié de la grammaire et du vocabulaire, sait encore déchiffrer l'alphabet.

     alphabet grec.gif

     le voici
    au cas où vous aussi
    aimeriez vous y (re)mettre

    Cool

    (1) extrait d'un texte d'Aristote qu'on peut trouver ici: http://www.evandre.info/fichiers.php?id=295&type=pdf&action=visu

  • E comme enclise

    - Que fait ce point qui apparaît ici et là dans la graphie d'un mot? demande une des participantes au MOOC sur le forum. (1)

    Car oui, il y a aussi un forum. Je ne connais rien de plus 'chronophage' que cette invention-là, surtout si on y pose des questions intéressantes et que les réponses le sont tout autant.

    - Il s'agit d'un point d'enclise, répond la prof.

    Jamais entendu ce mot-là, ni pendant mes cours d'ancien français, ni en espagnol, ni en italien. Voyons si g**gl* est notre ami...

    enclise: nom féminin. Phénomène par lequel une particule, dite enclitique, forme avec le mot qui précède une seule unité accentuelle.
    http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/enclise/29199

    Mon vieux petit Robert, qui ne connaît pas enclise, connaît enclitique:


    enclitique: nom masculin. Mot dépourvu de ton qui a la propriété de prendre appui sur un mot précédent, porteur du ton, et s'unit avec lui dans la prononciation.

    Le petit Robert, p.569



    Un exemple?

    E si.m partetz d'un joc d'amor
    si + me = si.m

    Le poème entier de Guillaume d'Aquitaine, Ben vuelh que sapchon li pluzor, est ici: 

    http://colecizj.easyvserver.com/powildo2.htm, avec une traduction en anglais.

    (1) voir ce billet http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2015/04/02/adrienne-et-alienor-8413430.html si vous ne savez pas de quel MOOC il est question Langue tirée

  • Y a pas de souci!

    Je me souviens de la première fois où j'ai entendu dire "y a pas de souci". Je sais encore qui c'était et où j'étais. C'est dire si ça m'a marquée.Langue tirée

    J'ai tout de suite détesté l'expression parce qu'il me semble qu'elle est à mettre sur le gros tas (un gros tas toujours grossissant) des barbarismes et des solécismes.

    Pardon pour ces mots savants.

    Pourquoi dire "y a pas de souci" alors qu'on veut dire "ne t'en fais pas" ou "il n'y a pas de problème"?

    Vous me direz qu'il y a plein de choses qui méritent beaucoup plus qu'on s'en agace. Sans nul doute. Et je serai la première à ajouter que je ne suis certainement pas "sans fautes" moi non plus.

    Mais... pourquoi faire constamment violence à la langue? Pourquoi ces "à peu près"? Pourquoi ces "passe-partout"? Pourquoi mélanger "je m'en souviens" et "je me le rappelle"? Pourquoi mélanger "avant qu'il soit" et "après qu'il a été"?

    Vous me direz que même les meilleurs présentateurs de la télé disent "je m'en rappelle" et "après qu'il soit". Croyez bien que je le déplore.

    Vous mettrez peut-être cet "agacement" sur le compte de mon métier. Ou de ma belgitude. Puisqu'il paraît - les Québécois en tout cas sont nombreux à l'affirmer - qu'on est beaucoup plus pointilleux sur le respect de la langue en dehors de la France. 

    Ce qui m'amène à Alain Mabanckou:

    "De plus, la langue que nous utilisions était raillée aussi bien en cours qu'au restaurant universitaire. On n'employait plus l'imparfait du subjonctif, en France... Or, nous y tenions comme à la prunelle de nos yeux! De notre côté, la langue des autochtones nous paraissait pauvre, pervertie par une paresse désolante. Ces jeunes gens avaient appris le français dans les jupes de leurs mères, et adopté, selon nous, les raccourcis les plus abominables, ainsi que cette manie de contourner la difficulté des concordances de temps en se réfugiant derrière une prétendue évolution de la langue. Combien de fois n'avons-nous pas été interrompus par un condisciple qui nous lançait:

    - On ne s'exprime plus comme ça! On croirait entendre des vieux!"

    Alain Mabanckou, Le sanglot de l'homme noir, Points, 2013, pages 105-106

  • 22! ça craint grave

    C'est le chien qui l'a prévenu. S'est mis à aboyer comme un taré. Ça a mis des plombes à lui arriver au cerveau, avec la murge qu'il s'est pris la veille. Et l'avant-veille. Gros week-end. Il y avait du monde au restaurant. C'était la réouverture. Terrasse impeccable. Plus un grain de sable dans la salle. Cuisine opérationnelle. Si t'avais vu ça mon pote. Et d'ailleurs il a vu le gros Perez. Il était là avec toute l'équipe dimanche soir pour faire la fête. Bon ce n'était pas les teufs de l'OM ou de Nice avec la coke les bains de champagne les putes et tout le reste c'était tranquille mais tout le monde avait l'air content. En tout cas Perez semblait satisfait. Bon travail mon gars il lui a fait. Ça l'a soulagé d'un poids maous. De le voir là toute la soirée ça lui a collé des frissons. Depuis sa dernière visite il rêvait de lui toutes les nuits. Le type lui réclamait son fric et le torturait jusqu'à ce qu'il crache le morceau.

    Olivier Adam, Peine perdue, début du chapitre 22, Flammarion 2014, p.391

     

    Où il apparaît clairement que:

    1.les virgules sont des ornements désuets; une seule semble avoir échappé à la vigilance de l'auteur et de son comité de lecture, à la deuxième ligne... Entre "Et d'ailleurs, il a vu le gros Perez" ou "Et d'ailleurs il a vu, le gros Perez", je choisis la deuxième option, mais je peux me tromper Langue tirée

    2.apprendre le français argotique à mes petits Flamands est une conditio sine qua non pour leur faire goûter - ou en tout cas comprendre - la littérature française.

    Ici http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4873524 on peut entendre Olivier Adam parler de son livre et en lire des extraits.

     littérature,langue,français,prof

     source de l'image: BERTRAND GUAY / AFP 

    http://www.20minutes.fr/culture/1431007-20140821-rentree-litteraire-lu-peine-perdue-olivier-adam 

    Le titre du billet vient d'un article de Bentolila, Pour la langue, ça craint grave, que j'ai fait lire en classe à l'époque de sa parution. Il est ici: http://www.liberation.fr/tribune/2004/08/24/pour-la-langue-ca-craint-grave_490114 et date déjà d'une dizaine d'années.

    Mais qui reste très actuel!

     

  • N comme Nil novi sub sole

    On est sans doute toujours le con de quelqu'un, surtout si ce quelqu'un appartient à un groupe plus influent, plus puissant, plus nombreux. Le grand se moque plus du petit que l'inverse, ou en tout cas plus ouvertement, plus bruyamment, moins subtilement. 

    Depuis les années 80, le Français de base a découvert que le Belge était le con qu'il lui fallait. Au 13e siècle, c'était le Breton.

    La cible idéale, c'est le con qui ne parle pas tout à fait comme moi. Ça me permet de me moquer de son accent et de son vocabulaire: si son parler est différent du mien, il doit forcément être plus bête que moi, puisque je suis la norme (1).

    Ce Breton bretonnant du 13e siècle s'appelle déjà Yvon. Et quand on narre la crucifixion "à la mode de Bretagne", Marie-Madeleine s'appelle "Marie Mauvaise haleine".

    Une étude sur les "heurs et malheurs" des Bretons arrivés à Paris à l'époque de saint Louis est consultable ici (2)

    Le texte anonyme du 13e siècle est d'un intérêt sociologique et linguistique. Il s'agit de deux grands fragments satiriques dont on peut en lire un ici (3)

     ***

    (1) Comme disait mon père à un Français qui commençait à l'énerver avec ses remarques sur son accent: "C'est vous qui avez l'accent!" 

    (2) Les premiers immigrés. Heurs et malheurs de quelques Bretons dans le Paris de saint Louis, Jean-Christophe Cassard, 1984. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/medi_0751-2708_1984_num_3_6_958

    Sur l'origine bretonne du mot balai: http://www.cnrtl.fr/etymologie/balai

    (3) Le Privilège aux Bretons, en lecture ici: https://www.yumpu.com/fr/document/view/17213209/mimes-francais-du-13e-siecle-textes-notices-et-glossaire/23 

     

    bretagne-france-belgique.jpg
    je sais que c'est la 3e fois que je publie cette photo :-)

  • O comme ouèche?

    bricabook142.jpg

    © Kot

     http://www.bricabook.fr/2014/11/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-142e/#comment-42497

    - Où tu vas encore, à cette heure ? dit le père.

    - C’est ton nouveau jean que tu as mis dans cet état ? demande la mère.

    - Tu ne vas tout de même pas sortir comme ça ? dit le père.

    - Mais qu’est-ce qui t’a pris de taillader un jean tout neuf ? crie la mère.

    Rouler les yeux dans les orbites en regardant le plafond, hausser les épaules, soupirer profondément, lâcher un « c’est la mode ! », attraper la veste au portemanteau, sortir de l’appartement, dévaler les marches – parce que même si on est au sixième, ça va encore plus vite que d’attendre l’ascenseur – inspirer profondément l’air pourtant vicié de la rue, s’engouffrer dans la station de métro la plus proche, sauter dans une rame, s’affaler sur un siège, pousser le son de la musique.

    N’importe où, n’importe où c’est mieux que chez soi, avec le père, la mère, les petits, les voisins, leur télé, les odeurs de graillon et de soupe aigre qui s’infiltrent par tous les interstices.

    Un texto s’affiche :

    - La jeura !

    Ce n’est qu’alors qu’apparaît un sourire sur ses lèvres. Si sa BFF a la haine, la soirée promet d’être intéressante. Il va peut-être enfin se passer quelque chose…

    ***

    merci à Leiloona pour ce jeu

    et merci à Cobra le cynique pour son Dictionnaire de la Zone
    qui a déjà été si utile à Madame
    pour ses cours de Djeun

    http://www.dictionnairedelazone.fr/definition-lexique-o-oueche.html

    http://www.dictionnairedelazone.fr/definition-expression-j-avoir_jeura.html

  • M comme mutir

    - Mais qu’est-ce qui lui a pris de mutir comme ça ! s’exclame Yolande.

    - Tu sais bien qu’il mutit comme il respire… fait Joséphine.

    - Je sais, hélas ! et s’il a cru que j’allais sortir mon puchoir, il se trompait ! Je n’ai pas versé une levantine !

    - Bravo ! ça lui fera les pieds ! toujours à courtauder à droite et à gauche derrière tout ce qui porte jupon ! A propos, tu la connais, cette freloche ?

    - Laquelle ? La dernière en date ? C’est une collègue de travoul. Il me semble qu’elle s’appelle Ailin… ou Ajla… un prénom nummulitique, en tout cas.

    - Ah oui, c’est vrai, elle vient d’Oslo !

     ***

    écrit pour le Défi du samedi 324
    avec les mots imposés

    tirés du "Dictionnaire des mots rares et précieux" :

    - LEVANTINE (nom féminin)

    - NUMMULITIQUE (adjectif)

    - PUCHOIR (nom masculin)

    - TRAVOUL (nom masculin)

    - FRELOCHE (nom féminin)

    - COURTAUDER (verbe) 
    - MUTIR (verbe)
    A la manière de Tardieu "Un mot pour un autre"
    mais sans tenir compte de la deuxième partie de la consigne
    qui demandait de raconter un vol dans un magasin

  • Z comme zone de Broca

    En cherchant des infos sur l'acquisition du langage, je suis tombée (paf!) sur cet excellent site (blog?) canadien dont l'info déjà très complète est mise à jour environ chaque semaine.

    Je crois que je peux vous le recommander si le cerveau et ses mystères vous intéressent Sourire

    http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_10/a_10_cr/a_10_cr_lan/a_10_cr_lan.html

  • E comme étymologie

    L'étymologie m'intéresse, alors c'est avec plaisir que l'ai lu ceci, en me disant que je pourrais le faire découvrir à mes élèves:

    Prenons par exemple une des racines fa : la racine qui signifie parler, dire, la parole... [...] qui a donné par exemple ineffable, qui ne peut pas être dit, ou préface, qui est dit avant. Tu connais le verbe latin fari ?

    − Oui, for, faris, fari, fatum : parler.

    − Et comment dis-tu parlant, au participe ?

    − Fans ?

    − Bien. Eh bien, le contraire de fans, c'est in-fans, celui qui ne parle pas. L'enfant, le bébé !

    − Aaah ! Et après, on a enfanter, enfance...

    − Oui ! Et aussi, infante, infantile, infanticide...

    − Et infanterie ?

    − Eh bien, tu ne crois pas si bien dire ! On a oublié au fil du temps, l'idée de parler pour l'enfant, et on a gardé l'idée de petitesse. C'est pourquoi dans l'infanterie, on plaçait les jeunes soldats et les hommes de petite taille, moins visibles pour l'ennemi. Et puis alors on a dit fantassin, en oubliant le in négatif, et fantoche. [...]

    − C'est curieux que l'enfant et le mort aient la même racine...

    − Tu vas être encore plus surpris. Au radical fa, on a ajouté un suffixe et formé le verbe fateri.

    − Oui, je sais : fateor, fateri, fessus sum... : avouer, reconnaître.

    − Très juste. Alors, sur fateor, tu crées con-fiteor, le fa devient fi à l'intérieur, ce n'est pas grave, qui fait : con-fessus et donnera confesseur, celui à qui on avoue. Et tu crées aussi pro-fiteor, qui par pro-fessus, arrive à professeur. Si bien que toi, l'enfant, et moi, le professeur, nous avons la même racine.

    Il insista pour en savoir davantage. Alors le maître lui montra qu'en ajoutant le suffixe ma à fa, on obtenait fama, la renommée, ce qu'on dit de vous, d'où fameux, mal famé, et infâme, infâmie, l'anglais fame, etc.

    - Et qu'on peut aussi avoir, en formant fabula, chose à raconter, le mot fable, d'où fabuliste, fabulateur, fabliau, quelqu'un à qui on peut parler est quelqu'un d'affable et l'indicible est ineffable.C'est fabuleux, non ?

    http://www.litteratureaudio.com/textes/Rene_Depasse_-_Promenade_etymologique.pdf

    En effet, me dis-je, c'est fabuleux!

    Puis je pars à la recherche de cette racine "fa" dans tous les dictionnaires étymologiques de l'indo-européen (on trouve les principaux en ligne, surtout de spécialistes allemands et anglo-saxons) et nulle part il n'y a trace de ce "fa".

    Je dirais même plus: nulle part il n'y a trace du son [f] 

    L'explication est simple: il ne faut pas chercher la racine [fa] mais [bhe] / [bha]. Alors on trouve ceci:

     

    ENTRY: bh-2
    DEFINITION: To speak.
    Oldest form *bhe2-, colored to *bha2-, contracted to *bh-. 
    Derivatives include fate, infant, prophet, abandon, banish, symphony,
    confess,
    and blame.
    1. fablefabliaufabulousfadofairyfandangofatefay2affable
    fantoccini,ineffableinfantinfantrypreface, from Latin fr, to speak. 
    2. –phasiaapophasis,prophet, from Greek phanai, to speak. 
    3a. ban1, from Old English bannan, to summon, proclaim, and Old
    Norse banna, to prohibit, curse; 
    b. banalbanns;abandon, from Old French ban, feudal jurisdiction,
    summons to military service, proclamation, Old French bandon, power,
    and Old English gebann, proclamation;
    c. banish, from Old French banir, to banish; 
    d. contraband, from Late Latinbannus, bannum, proclamation; 
    e. bandit, from Italian bandire, to muster, band together
    (< “to have been summoned”). 
    a–e all from Germanic suffixed form *ban-wan, *bannan, to speak
    publicly (used of particular kinds of proclamation in feudal or prefeudal
    custom; “to proclaim under penalty, summon to the levy, declare outlaw”). 
    4. Suffixed form *bh-ni-. 
    a. boon1, from Old Norse bn, prayer, request; 
    b. bee1, perhaps from Old English bn, prayer, from a Scandinavian
    source akin to Old Norse bn, prayer.
    Both a and b from Germanic *bni-. 
    5. Suffixed form *bh-ma. 
    a. famefamousdefameinfamous, from Latin fma, talk, reputation, fame; 
    b. euphemismPolyphemus, from Greek phm, saying, speech.
    6. Suffixed o-grade form *bh-n-. phone2–phonephonemephonetic, phono-, –phonyanthemantiphonaphoniacacophonouseuphonysymphony,
    from Greekphn, voice, sound, and (denominative) phnein, to speak. 
    7. Suffixed zero-grade form *bh-to-. confessprofess, from Latin fatr, 
    to acknowledge, admit. 
    8.blameblaspheme, from Greek blasphmos, blasphemous, perhaps
    from *ms-bh-mo-, “speaking evil” (blas-, evil; see mel-3).
    (Pokorny 2. bh- 105.)

    http://web.archive.org/web/20080207151906/http://www.bartleby.com/61/roots/IE37.html

    Fabuleux, non?

    Cool

  • N comme No time to waste

    Une dernière remarque. Sur un accord à faire. La place de la négation. Une conjugaison. Une tournure de phrase. Une expression idiomatique. Un mot argotique.

    Un ultime conseil.

    Le temps presse: bientôt, dans quelques semaines, quelques jours, quelques heures, Madame les lâche. Pour toujours. Parce qu'il le faut bien.

    prof,école,élèves,français,langue

    zut! Madame n'a rien lu de Molière, cette année!

    Jusqu'à un soir sur fb ou dans la boite à mail. Quand ils lui écriront, l'air de rien et en français: "Bonjour, Madame! Vous allez bien?"

    Tandis que la vraie demande sera: "Voulez-vous faire ceci ou cela pour moi?"

    (signer une pétition, résoudre un problème linguistique, participer à une enquête, soutenir un projet...)

    Alors Madame-plus-prof-que-moi-tu-meurs leur répondra:

    - Bonsoir!

    Et ils se reprendront, pauvres pitchouns, comme s'ils étaient encore sur les bancs de l'école Langue tirée 

    ***

    Et bien vous savez quoi?

    Madame s'en émeut et s'en réjouit d'avance.

    (oui elle est grave grâââve)

     

     

     

  • Z comme ZUT!

    C'est une très bonne chose, tout ce beau matériel didactique in-dis-pen-sa-ble dans toute école qui se respecte.

    C'est un bel outil, ce tableau blanc interactif relié à internet. Madame peut montrer un clip de Renaud-des-années-80, une tapisserie représentant Charles d'Orléans et Marie de Clèves, les Serments de Strasbourg ou une branche de houx (1).

    Puis la connexion fait des siennes ou l'engin rechigne, comme il sied à un article de luxe. Alors Madame s'énerve, elle n'aime pas rester là à chipoter la souris et le clavier pour récupérer le curseur et tourner trop longtemps le dos à ses élèves.

    Au troisième couac de sa magnifique installation, ça lui échappe:

    - Pu...!

    Heureusement, elle se reprend juste à temps:

    - Purée!

    Puis elle se tourne vers les élèves du premier rang, qui ne sont pas dupes:

    - Vous avez entendu? J'ai failli dire un gros mot!

     ***

    (1) car nombreux sont les élèves qu'une traduction n'aide pas, dès qu'il s'agit d'un arbre, d'une fleur, d'un oiseau...

     

    prof,école,élèves,langue

    Serments de Strasbourg

     

  • L comme Lanoye

    En lisant Sprakeloos (1) de Tom Lanoye, j'ai souvent pensé à feu ma belle-mère. Elle avait de nombreux points communs avec la mère de l'auteur, me semble-t-il.

    Tout d'abord, elle a dû apprendre le métier de son mari.

    Aan inzet voor haar nieuwe roeping mankeert het haar niet. Slagerin? Alles kun je leren. En alles went. Zelfs gewassen varkensdarmen, die in grof zout verpakt arriveren en die worden gebruikt om, gevuld met gehakt, worsten te worden. Alleen meegaan naar het abattoir doet ze nooit.

    Tom Lanoye, Sprakeloos, Prometheus, 2009, p.247

    Dans sa nouvelle vocation, elle ne manque pas d'ardeur au travail. Bouchère? Tout peut s'apprendre et on s'habitue à tout. Même aux boyaux de porc qui arrivent emballés dans du gros sel et qu'on remplit de haché pour en faire des saucisses. Il n'y a qu'une chose qu'elle ne fera jamais: accompagner à l'abattoir.

    (ma traduction, pas celle de van Crugten Langue tirée)

    Il me semble entendre ma belle-mère nous raconter ses débuts dans la branche. Comment elle aussi avait tout dû apprendre, et vite! Parce que peu de temps après leur mariage, mon beau-père a été rappelé sous les armes puis fait prisonnier en Allemagne.

    Sa théâtralité, aussi. Sa façon d'obtenir ce qu'elle veut, de son mari et de ses enfants. Qui sont au nombre de cinq, comme chez les Lanoye. Il emploie souvent pour elle le mot "moederdier", que van Crugten traduit par "mère poule". Traduction qui ne me satisfait pas: le mot est bien trop faible. Ce n'est pas la poule, qu'il faut évoquer, c'est la lionne.

    lanoye1.jpg

    Photo de l'intérieur de couverture. A l'occasion de la naissance de l'homme-de-ma-vie, le même genre de photo a été prise. Lui aussi était le cinquième et dernier enfant. Ils sont d'ailleurs nés la même année. Il y a même une grande ressemblance physique avec ma belle-mère.

    L'importance du noyau familial et de la nourriture. De l'être et du paraître, indissociables, car il faut paraître ce que l'on est et être ce que l'on paraît. (2) Le règlement intérieur et ses interdictions. Par exemple, les interdits de la conversation quand on est tous réunis autour d'un repas.

    Wie uit den vreemde arriverend in onze gewesten zakendeals heeft af te sluiten, of over internationale akkoorden moet onderhandelen, maakt zich beter geen begoochelingen. Ter zake doende gesprekken, houtsnijdende argumenten, levensbelangrijke contracten, het spervuur van vraag en opbod - ze kunnen alle wachten, tot bij of na ons dessert. Laat nooit een halszaak een goede maaltijd bederven, dat is onze regel wel. 

    Tom Lanoye, Sprakeloos, Prometheus, 2009, p.318

    Celui qui vient de l'étranger pour conclure une affaire ou négocier des accords internationaux ne doit pas se faire d'illusions. Les discussions d'affaires, les argumentations, les contrats d'importance vitale, le feu nourri de l'offre et de la demande - tout peut attendre jusqu'au dessert ou après. Ne laissez jamais une question d'Etat vous gâcher un bon repas, voilà notre règle.

    (ma traduction)

    A la fin de ce livre-hommage à sa mère, il pose la question qui me semble essentielle dans ce genre d'entreprise et qu'à ma petite échelle je me pose aussi très souvent:

    Is dit het boek geworden waarmee ik haar het best kon eren? Het boek dat zij het liefst had gelezen, en dat hij van mij verlangde? (...) Ik heb mijn twijfels.

    Tom Lanoye, Sprakeloos, Prometheus, 2009, p.357

    Ce livre est-il celui avec lequel je pouvais le mieux lui rendre hommage? Celui qu'elle aurait aimé lire, celui qu'il (3) désirait que j'écrive? (...) J'ai mes doutes.

    (ma traduction)

    Lanoye2.jpg

    (1) une traduction française réalisée par Alain van Crugten a paru en 2011 aux éditions la Différence sous le titre La langue de ma mère.

    (2) si vous ne me comprenez pas, rassurez-vous, moi je me comprends, mais je suis incapable de dire mieux Langue tirée

    (3) allusion au début du livre, où il raconte que son père lui demande régulièrement quand donc il écrira un livre sur sa mère (Tom Lanoye a déjà écrit d'autres livres autobiographiques)