lecture

  • T comme Tryst

    Tryst, ça veut dire rendez-vous. Le mot appartient à la langue familière mais le traduire par 'rancard' serait aller trop loin, puisque là on est déjà dans le langage carrément populaire, voire argotique. 

    Tryst, c'est le titre d'un livre que j'ai lu à l'adolescence. J'avais oublié le mot ainsi que le nom de l'auteur, Elswyth Thane (ce qui se comprend, je pense, vu son exotisme tongue-out) mais je me souvenais parfaitement bien de l'histoire. 

    Pourtant, je l'ai relu avec plaisir, je dirais même dévoré, en une soirée. 

    Il commence ainsi: 

    Sabrina had never picked a lock in her life, but it was done every day in books. She tiptoed along the carpeted upper passage and whisked around the corner to the second flight of stairs leading to the top floor of the house. Gripped tightly in one hand she carried her burglar tools- nail scissors with curved points, a button-hook, and some wire hairpins stolen from Aunt Effie’s dressing-table. 

    Sabrina n'avait jamais crocheté une serrure de sa vie, mais ça se faisait tous les jours dans des livres. Sur la pointe des pieds, elle suivit le tapis du couloir et tourna au coin vers la seconde volée d'escaliers qui menait à l'étage supérieur. Fermement serrés dans une main, elle tenait ses outils de cambrioleur - des ciseaux à ongles aux bouts ronds, un tire-boutons et quelques épingles à cheveux volées à la table de toilette de tante Effie. 

    (traduction de l'Adrienne) 

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    photo et compte-rendu de lecture ici 

    *** 

    J'aimais alors - et j'aimerais encore maintenant - voir la mort comme elle est présentée dans le livre: ceux qui ont disparu ne le sont pas pour qui sait voir. Et en mourant, on retrouve ceux qu'on aime.

  • K comme Krapu

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    Eva-Lena a trente-neuf ans, un mari, trois enfants, et sa vie se trouve à un point mort au moment où, par un malheureux concours de circonstances, elle se retrouve enfermée dans le cagibi de la photocopieuse, un vendredi soir. 

    Elle n'en sera "sauvée" que le lundi matin, de sorte qu'elle a eu de très nombreuses heures pour réfléchir à son passé, son présent et son avenir. 

    Voilà pour le pitch

    info et photo sur le site de l'éditeur 

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    deuxième lecture pour le challenge chez Margotte. 

    Au début, ça m'a très fort fait penser au Lièvre de Vatanen, peut-être à cause des oreilles sur la photo de couverture, ou parce que l'auteur est née en Finlande, mais il me semblait retrouver des similitudes dans la situation burlesque d'Eva-Lena et celle de Vatanen ainsi que des ressemblances de ton, d'atmosphère. 

    J'ai juste failli arrêter de lire en me rendant compte que le portrait d'Eva-Lena comme prof ressemblait un peu trop au mien: celle qui vient déjà pendant les vacances préparer sa classe, celle pour qui aucun manuel n'est assez bon et qui préfère fabriquer tout son matériel elle-même, celle qui pense tout le temps à l'école, à ses élèves, à ses cours, s'interroge tout le temps sur ses méthodes, ses évaluations, le bien-être de ses élèves. Et qui a tout le temps le nez dans ses copies, méritant ainsi les sarcasmes de son mari: pourquoi faire toutes ces heures supplémentaires sans être payée? 

    Or, je ne voulais surtout pas lui ressembler! 

    Heureusement, les ressemblances n'allaient pas plus loin tongue-out et j'ai suivi avec attention (et espoir tongue-out) l'introspection forcée de l'héroïne qui arrive aux bonnes conclusions: "J'ai fait partie des personnes les plus prétentieuses qui soient" (p.239) cherchant la perfection dans un tas de domaines - elle est par exemple un as du planning, de l'organisation, du ménage et de la traque anti-poussière - et en a oublié ce qui compte réellement.  

    "Quand je sortirai d'ici, j'aurai à nouveau le choix. D'innombrables options s'offriront à moi. 
    Maintenant, il faut que je note les choses que je ne veux pas rater à l'avenir. Et les choses dont je peux me passer." (p.256) 

    Elle ne gardera qu'un seul principe, finalement: l'amour. De soi et des autres. Le plaisir. 

  • Première participation

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    Un des gros problèmes de l'Adrienne, c'est de se lancer dans des tas de trucs et d'avoir du mal à les mener à bien. 

    Faut qu'elle apprenne à se limiter. 

    Faudrait... 

    Mais bon, elle s'est engagée dans un challenge chez Margotte

    Il y avait le choix entre Poucette (un à trois livres), Petite sirène (trois à cinq livres) et Reine des neiges (plus de cinq livres). Je vous laisse deviner à quoi l'Adrienne s'est engagée tongue-out 

    Bref, ceci explique pourquoi aujourd'hui elle va vous parler d'un livre qui l'a barbée. 

    Oui, barbée. 

    Et pourtant - une fois de plus - elle s'était laissé embobiner par l'alléchante quatrième de couverture, qui promettait un voyage en Italie, la découverte d’œuvres d'art (Giotto, Brunelleschi, Raphaël...) et de l'amour. 

    Est-ce que tout ça ne s'y trouverait donc pas, vous demandez-vous. 

    Si, si. Quatre cent quinze pages. 415. Pour seulement deux personnages, une jeune fille de 17 ans, un jeune homme à peine plus âgé, féru d'art et préparant une série d'articles sur le thème de la crucifixion en peinture. 

    Elle tombe amoureuse de lui et pour avoir une bonne raison de s'attacher à ses pas de musée en église, se fait expliquer - en long et en large - la grosse trentaine d’œuvres qui formeront l'objet de ses articles.

    Comme il s'agit de crucifixions et qu'on suppose que les (jeunes) lecteurs d'aujourd'hui ne connaissent pas l'histoire sainte, on reçoit au fil des pages de longs cours de catéchisme. David, Salomon, Jésus, Marie, les apôtres, l'Ancien et le Nouveau Testament, les fêtes chrétiennes, tout est aussi minutieusement expliqué que les trente quatre peintures et sculptures. 

    Ouf! Même l'Adrienne - qui pourtant on le sait aime l'Italie, ses peintres, ses musées - n'est pas arrivée à lire jusqu'au bout. 

    Peut-être parce qu'elle connaît son catéchisme. 

    Ou peut-être parce que l'intrigue amoureuse est quasi nulle. Nul le suspense. Nulle l'évolution des personnages. 

    Bref, n'en parlons plus. 

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    BjØrn Sortland, La minute de vérité, roman d'art et d'amour, traduit du norvégien par Françoise, Marina et Tom Heide, Bayard, 2015 

     

     

  • I comme incipit

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    La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire. Roland Barthes remonte la rue de Bièvre. Le plus grand critique littéraire du xxe siècle a toutes les raisons d’être angoissé au dernier degré. Sa mère est morte, avec qui il entretenait des rapports très proustiens. Et son cours au Collège de France, intitulé « La préparation du roman », s’est soldé par un échec qu’il peut difficilement se dissimuler : toute l’année, il aura parlé à ses étudiants de haïkus japonais, de photographie, de signifiants et de signifiés, de divertissements pascaliens, de garçons de café, de robes de chambre ou de places dans l’amphi – de tout sauf du roman. Et ça va faire trois ans que ça dure. Il sait forcément que le cours lui-même n’est qu’une manœuvre dilatoire pour repousser le moment de commencer une œuvre vraiment littéraire, c’est-à-dire qui rende justice à l’écrivain hypersensible qui sommeille en lui et qui, de l’avis de tous, a commencé à bourgeonner dans ses Fragments d’un discours amoureux, déjà la bible des moins de vingt-cinq ans. De Sainte-Beuve à Proust, il est temps de muer et de prendre la place qui lui revient au panthéon des écrivains. Maman est morte : depuis Le Degré zéro de l’écriture, la boucle est bouclée. L’heure est venue. 

    Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015, p.9-10 (incipit) - info, source de la photo et extrait plus long ici 

    *** 

    C'est à la fois drôle et érudit, ça tient en haleine, ça divertit, ça donne envie de retrouver ses notes de cours sur Ferdinand De Saussure et de relire Roland Barthes d'un œil neuf tongue-out, bref j'essaie de faire durer un peu les 495 pages de ce bouquin que je viens seulement de commencer... mais je suis déjà conquise cool 

    Dans une autre vie, Laurent Binet a été prof, comme on peut le lire ici. Et en découvrant cet article, on ne peut qu'être content pour lui d'avoir trouvé une place - et une place bien meilleure - en dehors des mesquineries de l'enseignement... 

  • E comme épilogue

    Vous me demandez pourquoi je ne donne pas d'interviews. Vous me demandez pourquoi je n'aime pas faire le récit de cette histoire. Si moi-même je n'arrive toujours pas à y croire, comment le pourriez-vous? (...) Voyez-vous, nous étions huit sur ce bateau. Juste huit. Avec une seule bouée de sauvetage. 

    Je les voyais tous les jours. A la télévision, en photo dans les journaux, j'entendais leurs voix à la radio. Pourtant, je n'ai jamais fait attention. Je n'ai pas tendu la main. Pas avant ce jour en mer. 

    Quarante-sept. Nous en avons sauvé quarante-sept. Nous n'avons pas pu les sauver tous. 

    Je n'ai pas voulu jouer au héros. Quand je repense à cette journée, je me sens minuscule. Insignifiant. Je me souviens seulement des mains agrippées aux miennes, des doigts soudés. Je me souviens aussi des mains qui ont glissé, disparues à jamais. 

    Les cauchemars reviennent en rampant. Les mains huileuses et glissantes disparaissant sous l'eau. Les cris bestiaux que j'avais pris pour des mouettes, assourdis puis étouffés par les vagues. Ces cauchemars nous hantent tous les huit. 

    J'étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. (...) 

    Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, Epilogue (p.165-166). Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

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    Et mardi matin je lis dans la presse que l'Autriche va renforcer les contrôles militaires à la frontière, 750 soldats et quatre blindés: que l'Italie se démerde toute seule avec ses réfugiés!

  • C comme Carmine Menna

    S'il était vrai que chaque vie humaine a la même valeur, laisserait-on des milliers de gens - hommes, femmes, enfants - mourir sur le chemin de l'exil? 

    Si sauver une vie humaine, quand il s'agit de la vie d'un voyageur de la gare Centrale, fait de vous un héros qui reçoit des félicitations, pourquoi sauver 118 vies en Méditerranée vous vaut des sarcasmes et du cynisme? 

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    source et info ici 

    "Je ne sais comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s'est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d'y arriver. Vous ne pouvez comprendre: vous n'y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c'est ça. Des mouettes qui se chamaillaient autour d'une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. 

    (...) Jamais je n'ai vu autant de personnes dans l'eau. Tant de corps se débattre, de mains attraper le vide, de poings frapper l'air, de visages noirs happés par les vagues avant de ressurgir à la surface. Le souffle court, ils appellent, s'étouffent, hurlent. Mon Dieu, ces cris stridents! Je vois la mer bouillonnante les envelopper. Je les vois résister, les mains écartées, serrés les uns contre les autres, cramponnés au moindre morceau de bois, luttant à mort pour ne pas être engloutis. (...) Ils se noient sous mes yeux et je n'ai qu'une question en tête: comment les sauver tous? 

    Je ressens encore la pression de la première main que j'ai saisie. L'empreinte des doigts scellés aux miens, le frottement de l'os contre l'os, la contraction des muscles et le sang affluant dans les veines du poignet. La force de cette emprise! Ma main soudée à celle d'un étranger par un lien plus puissant, plus intime qu'un cordon ombilical. Mon corps entier ébranlé lorsque j'ai hissé son torse nu hors de l'eau." 

    Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, début du Prologue. Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

    Une lecture que je recommande. 

    Avant le livre, il y a eu le reportage; Emma-Jane Kirby est journaliste. 

    Un article sur Carmine Menna, à l'occasion du 3e anniversaire de ce sauvetage. 

    Et les mêmes émotions chez les membres de l'équipage de la frégate Louise-Marie, qui ont sauvé 118 personnes jeudi dernier.

  • W comme wagon de train

    L'Américaine Edith Wharton a publié en 1908 une sorte de carnets de voyage relatant ses visites touristiques dans la France de 1906, l'année de naissance de grand-mère Adrienne, A motor-flight through France. 

    En voici l'incipit: 

    The motor-car has restored the romance of travel. Freeing us from all the compulsions and contacts of the railway, the bondage to fixed hours and the beaten track, the approach to each town through the area of ugliness and desolation created by the railway itself, it has given us back the wonder, the adventure and the novelty which enlivened the way of our posting grand-parents. 

    L'automobile a rendu aux voyages leur romantisme. 
    Elle nous a libérés des contraintes et des contacts (des promiscuités) du chemin de fer, de la soumission aux horaires et aux tracés fixes, de l'accès aux villes par des endroits d'une laideur et d'une désolation créées par la voie ferrée elle-même, elle nous a rendu le merveilleux, l'aventure et la nouveauté qui rendaient le voyage en malle-poste de nos grands-parents si réjouissant. 

    (traduction de l'Adrienne)

    On peut lire le texte entier ici

    Quand on lit Madame de Sévigné ou d'autres, on n'a pas l'impression que les voyages en malle-poste étaient si merveilleux ou romantiques, bien au contraire. Ils ont par exemple définitivement dézingué la santé du petit Amadeo, trimbalé par papa Mozart d'un coin de l'Europe à l'autre. Bref, il y aurait beaucoup de choses à dire sur le snobisme de madame Wharton et de son mari, découvrant la France dans leur automobile 1906 avec chauffeur. 

    L'Adrienne, sa mère et son neveu iront à Amsterdam en train. Avec les horaires et les tracés contraignant et toute cette vilaine promiscuité tongue-out 

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    auto-collant avec ce vieux slogan qui aurait plu à Edith Wharton

  • T comme troisième chapitre

    Des journées à Montpellier, je me souviens de tout, sauf de la ville, c'est comme si je n'y étais jamais allée. En dehors de l'hôtel, en dehors de la grande salle monumentale où se tenait le congrès académique dans lequel Nino était engagé, aujourd'hui je ne vois qu'un automne venteux et un ciel bleu derrière des nuages blancs. Pourtant, pour plusieurs raisons, dans mon souvenir ce nom de lieu, Montpellier, est resté un tournant.

    Dei giorni di Montpellier ricordo tutto tranne la città, è come se non ci fossi mai stata. Fuori dall’albergo, fuori dalla monumentale aula magna dove si teneva il convegno accademico in cui Nino era impegnato, oggi vedo solo un autunno ventoso e un cielo azzurro appoggiato su nuvole bianche. Eppure nella memoria quel toponimo, Montpellier, è rimasto per molti motivi come un segnale di scantonamento.

    J'étais déjà sortie une fois de l'Italie, à Paris avec Franco, et je m'étais sentie électrisée par ma propre audace. A cette époque il me semblait que le monde, pour moi, était et serait toujours resté mon quartier napolitain, et que le reste était comme une brève sortie à la campagne, baignant dans un tel climat d'exception que je pouvais m'imaginer ne pas y avoir été vraiment.

    Ero stata già una volta fuori dall’Italia, a Parigi, con Franco, e mi ero sentita elettrizzata dalla mia stessa audacia. Ma allora mi pareva che il mio mondo fosse e sarebbe rimasto per sempre il rione, Napoli, mentre il resto era come una breve scampagnata nel cui clima d’eccezione potevo immaginarmi come di fatto non sarei mai stata.

    Montpellier par contre, qui était pourtant largement moins excitant que Paris, m'a donné l'impression de franchir des barrières et d'étendre mon territoire. Le simple fait de me trouver à cet endroit constituait la preuve, à mes yeux, que mon quartier napolitain, Pise, Florence, Milan, l'Italie même n'étaient que de minuscules parcelles du monde et que je faisais bien de ne plus m'en contenter. A Montpellier j'ai senti à quel point mon regard était restreint, et restreinte la langue dans laquelle je m'exprimais et écrivais. A Montpellier il m'a semblé évident comme on pouvait se sentir à l'étroit, à trente-deux ans, de n'être qu'épouse et mère. Et dans toutes ces journées pleines d'amour, pour la première fois je me suis sentie libérée des liens que j'avais accumulés au fil des ans, ceux dus à mon origine, ceux que j'avais acquis par mes succès aux études, ceux qui découlaient de mes choix de vie, et surtout du mariage.

    Montpellier invece, che pure era di gran lunga meno eccitante di Parigi, mi diede l’impressione che i miei argini si fossero rotti e che mi stessi espandendo. Il puro e semplice fatto di trovarmi in quel luogo costituiva ai miei occhi la prova che il rione, Napoli, Pisa, Firenze, Milano, l’Italia stessa, erano solo minuscole schegge di mondo e che di quelle schegge facevo bene a non accontentarmi più. A Montpellier avvertii la limitatezza dello sguardo che avevo, della lingua in cui mi esprimevo e con cui avevo scritto. A Montpellier mi sembrò evidente quanto potesse risultare angusto, a trentadue anni, essere moglie e madre. E per tutti quei giorni densi d’amore mi sentii per la prima volta liberata dai vincoli che avevo sommato negli anni, quelli dovuti alla mia origine, quelli che avevo acquisito col successo negli studi, quelli che mi derivavano dalle scelte di vita che avevo fatto, innanzitutto dal matrimonio.

    Là j'ai aussi compris pourquoi, par le passé, j'avais ressenti ce bonheur pour les traductions de mon premier livre, et aussi ce déplaisir d'avoir trouvé si peu de lecteurs en dehors de l'Italie. C'était merveilleux de franchir des frontières, de faire des incursions dans d'autres cultures, de découvrir que j'avais confondu le provisoire avec le définitif. Le fait que Lila n'était jamais sortie de Naples, que même San Giovanni a Teduccio (1) la saisissait déjà d'épouvante, si par le passé j'avais jugé ce choix discutable alors que comme d'habitude elle réussissait à le tourner à son avantage, aujourd'hui ça me semblait tout simplement être un signe d'étroitesse mentale. Je réagissais comme celui qui répond à l'insulte par la même insulte. C'est toi qui te serais trompée sur mon compte? Non, ma chère, c'est moi qui me suis trompée sur le tien: toute la vie tu resteras là à regarder les camions qui passent sur la grand-route.

    Lì capii anche le ragioni del piacere che avevo provato, in passato, vedendo il mio primo libro tradotto in altre lingue e, insieme, le ragioni del dispiacere per aver trovato pochi lettori fuori dall’Italia. Era meraviglioso valicare confini, lasciarsi andare dentro altre culture, scoprire la provvisorietà di ciò che avevo scambiato per definitivo. Il fatto che Lila non fosse mai uscita da Napoli, che anzi si fosse spaventata persino di San Giovanni a Teduccio, se in passato l’avevo giudicato una sua discutibile scelta che però al solito lei sapeva rovesciare in vantaggio, ora mi sembrò semplicemente un segno di ristrettezza mentale. Reagii come quando si reagisce a chi ti insulta con la stessa formula che ti ha offesa. Tu ti saresti sbagliata sul mio conto? No, cara mia, sono io, io che mi sono sbagliata sul tuo: resterai per tutta la vita a guardare i camion che passano per lo stradone.

    Les journées filaient. Pour Nino, les organisateurs du congrès avaient depuis longtemps réservé une chambre d'hôtel individuelle et comme je m'étais décidée trop tard à l'accompagner, il n'avait plus été possible de la remplacer par une chambre double. Nous avions donc des chambres séparées, mais chaque soir après la douche je me préparais pour la nuit et le cœur battant je le rejoignais dans sa chambre. Nous dormions ensemble, serrés l'un contre l'autre comme si nous avions peur qu'une force hostile veuille nous séparer pendant notre sommeil. Le matin nous nous faisions apporter le petit déjeuner au lit, nous jouissions de ce luxe que nous avions seulement vu au cinéma, nous riions beaucoup, nous étions heureux.

    I giorni volarono. A Nino gli organizzatori del convegno avevano riservato da tempo, in albergo, una camera singola e poiché mi ero decisa troppo tardi ad accompagnarlo, non c’era stato modo di trasformarla in una matrimoniale. Avevamo quindi stanze separate, ma ogni sera io facevo la doccia, mi preparavo per la notte e poi, con un po’ di batticuore, lo raggiungevo in camera sua. Dormivamo insieme, stretti l’uno all’altro come se temessimo che una forza ostile ci separasse nel sonno. Al mattino ci facevamo portare la colazione a letto, godevamo di quel lusso che avevo visto solo al cinema, ridevamo molto, eravamo felici.

    Pendant la journée, je l'accompagnais dans la grande salle du congrès et même si les intervenants lisaient pages après pages avec un même air d'ennui, être près de lui m'enthousiasmait, je m'asseyais à ses côtés sans le déranger. Nino suivait les interventions avec une grande attention, prenait des notes et de temps en temps me murmurait à l'oreille des remarques ironiques ou des mots d'amour. Au déjeuner et au dîner, nous nous mêlions à des professeurs d'un peu partout dans le monde, aux noms étrangers, de langues étrangères. Bien sûr, les intervenants les plus prestigieux avaient leur propre table, nous participions à une grande tablée de doctorants plus jeunes. J'ai été frappée par la mobilité de Nino, que ce soit pendant les travaux ou au restaurant. Comme il était différent de l'étudiant d'autrefois, et aussi du jeune homme qui m'avait défendue dans la librairie de Milan, presque dix ans plus tôt. Il avait laissé de côté le ton polémique, franchissait avec tact les barrières académiques, établissait des rapports d'un air à la fois sérieux et attrayant. Tantôt en anglais (excellent), tantôt en français (bon), il conversait brillamment, étalant son attachement de toujours aux chiffres et à l'efficacité. Je me sentais pleine de fierté de voir combien il plaisait. En quelques heures, il était devenu sympathique à tous et il était tiraillé de ci et de là.

    Durante il giorno lo accompagnavo nella sala grande del convegno e sebbene i relatori leggessero pagine e pagine essi stessi con tono annoiato, stare insieme a lui mi entusiasmava, gli sedevo accanto ma senza disturbarlo. Nino seguiva con molta attenzione gli interventi, prendeva appunti e ogni tanto mi sussurrava all’orecchio commenti ironici e parole d’amore. A pranzo e a cena ci mescolavamo ad accademici di mezzo mondo, nomi stranieri, lingue straniere. Certo, i relatori di maggior prestigio se ne stavano a un tavolo tutto loro, noi partecipavamo a una grande tavolata di studiosi più giovani. Ma mi colpì la mobilità di Nino, sia durante i lavori, sia al ristorante. Com’era diverso dallo studente di una volta, anche dal giovane che mi aveva difeso nella libreria di Milano quasi dieci anni prima. Aveva accantonato le tonalità polemiche, valicava con tatto le barriere accademiche, stabiliva rapporti con un piglio serio e insieme accattivante. Ora in inglese (ottimo), ora in francese (buono) conversava in modo brillante sfoggiando il suo vecchio culto delle cifre e dell’efficienza. Io mi sentii piena d’orgoglio per quanto piaceva. In poche ore diventò simpatico a tutti, lo tiravano di qua e di là.

    Il n'y a eu qu'un moment où il a brusquement changé, le soir avant son intervention au congrès. Il est devenu distant et grossier, il m'a semblé rongé par l'angoisse. Il a commencé à dénigrer le texte qu'il avait préparé, il a répété plusieurs fois que l'écriture ne lui venait pas aussi facilement qu'à moi, il s'est fâché parce qu'il n'avait pas eu le temps de bien travailler. Je me suis sentie en faute – est-ce que c'étaient les événements compliqués de notre vie récente qui l'avaient distrait? - et j'ai cherché à y remédier en le prenant dans mes bras, en l'embrassant, en me poussant à me lire ses feuilles. Il me les a lues et ses airs de petit écolier apeuré m'ont attendrie. L'intervention ne m'a pas semblé moins ennuyeuse que celles que j'avais déjà entendues mais j'en ai fait un grand éloge et il s'est calmé. Le lendemain matin il a récité son texte avec une chaleur feinte et on l'a applaudi.

    Ci fu un solo momento in cui cambiò bruscamente, fu la sera prima del suo intervento al convegno. Diventò scostante e sgarbato, mi sembrò travolto dall'ansia. Cominciò a dir male del testo che aveva preparato, ripeté più volte che scrivere non gli veniva facile come a me, si arrabbiò perché non aveva avuto il tempo di lavorare bene. Mi sentii in colpa – era stata la nostra complicata vicenda a distrarlo? - e cercai di rimediare abbracciandolo, baciandolo, spingendolo a leggermi le sue pagine. Me le lesse, e io m'intenerii par la sua aria da scolaretto spaventato. L'intervento mi sembrò non meno noioso di quelli che avevo ascoltato in aula magna, ma lo lodai molto e si calmò. La mattina dopo si esibì con un calore recitato, lo applaudirono.

    Le soir, un des professeurs prestigieux, un Américain, l'a invité à s'asseoir à côté de lui. Je suis restée seule mais ça ne me déplaisait pas. Quand Nino y était, je ne parlais à personne, alors qu'en son absence j'ai dû me débrouiller avec mon français laborieux pour me lier d'amitié avec un couple de Parisiens. Ils m'ont tout de suite plu parce que j'ai vite découvert qu'ils étaient dans une situation peu éloignée de la nôtre. Tous deux estimaient que la famille comme institution était étouffante, tous deux avaient vécu une douloureuse séparation de leur conjoint et de leurs enfants, tous deux paraissaient heureux. Lui, Augustin, approchait de la cinquantaine, avait le visage rouge, les yeux bleus très vifs et une grande moustache blonde. Elle, Colombe, à peine plus de trente ans comme moi, avait les cheveux noirs très courts, les yeux et les lèvres fortement dessinés dans un visage tout menu et une élégance fascinante. J'ai surtout parlé à Colombe, qui avait un fils de sept ans.

    La sera uno degli accademici di prestigio, un americano, lo invitò a sedere accanto a lui. Io restai sola ma non mi dispiacque. Quando c'era Nino non parlavo con nessuno, mentre in sua assenza fui costretta ad arrangiarmi col mio francese stentato e familiarizzai con una coppia di Parigi. Mi piacquero perché scoprii presto che erano in una situazione non molto diversa dalla nostra. Entrambi ritenevano soffocante l'istituto della famiglia, entrambi si erano dolorosamente lasciati alle spalle coniugi e figli, entrambi parevano felici. Lui, Augustin, sulla cinquantina, era rosso in viso, aveva occhi celesti molto vivaci, grandi baffi biondicci. Lei, Colombe, poco più che trentenne come me, aveva capelli neri cortissimi, occhi e labbra disegnati con forza su un volto minuto, un'eleganza ammaliante. Parlai soprattutto con Colombe, aveva un bambino di sette anni.

    "Il manque encore quelques mois", ai-je dit,"avant que ma fille aînée ait sept ans, mais cette année elle va déjà en seconde (2), elle est très forte."

    "Le mien est très éveillé et plein de fantaisie."

    "Comment a-t-il pris la séparation?"

    "Bien."

    "Il n'en a pas un peu souffert?"

    "Les enfants n'ont pas notre rigorisme, ils sont plus élastiques."

    "Ci vuole ancora qualche mesi" dissi, "perché la mia prima figlia ne compia sette, ma quest'anno va già in seconda, è bravissima".

    "Il mio è molto sveglio e fantasioso".

    "Come ha preso la separazione?".

    "Bene".

    "Non ne ha sofferto nemmeno un po'?".

    "I bambini non hanno le nostre rigidità, sono elastici".

    Elle a insisté sur l'élasticité qu'elle attribuait à l'enfance, il m'a semblé que ça la rassurait. Elle a ajouté: dans notre milieu, il est assez courant que des parents se séparent, les enfants savent que c'est possible. Mais juste au moment où je lui disais que moi, au contraire, je ne connaissais aucune autre femme séparée de son mari, sauf une amie, elle a brusquement changé de registre et a commencé à se plaindre de son fils: il est bon écolier mais lent, s'est-elle exclamée, à l'école ils disent qu'il n'a pas d'ordre. Ça m'a fort frappée qu'elle ait commencé à s'exprimer sans tendresse, presque avec rancœur, comme si son enfant se comportait ainsi pour la contrarier, et ça m'a fait peur. Son compagnon a dû s'en rendre compte, il est intervenu et s'est vanté de ses deux fils à lui, un de quatorze et un de dix-huit ans, il a blagué sur le fait que tous deux plaisaient énormément aux femmes, aux jeunes comme aux plus mûres. Quand Nino est revenu près de moi, les deux hommes – surtout Augustin – se sont mis à dire beaucoup de mal de la majeure partie des intervenants. Colombe s'est tout de suite introduite dans cette conversation, avec une allégresse un peu artificielle. La médisance a vite créé un lien, Augustin parlait et buvait beaucoup, sa compagne riait dès que Nino ouvrait la bouche. Ils nous ont invités à les accompagner à Paris en auto.

    Insistette sull'elasticità che attribuiva all'infanzia, mi sembrò che la rassicurasse. Aggiunse: nel nostro ambiente è abbastanza diffuso che i genitori si separino, i figli sanno che è possibile. Ma proprio mentre io le dicevo che invece non conoscevo altre donne separate se non una mia amica, lei cambiò bruscamente registro, cominciò a lamentarsi del bambino: è bravo ma lento, esclamò, a scuola dicono che è disordinato. Mi colpì molto che fosse passata a esprimersi senza tenerezza, quasi con astio, come se il figlio si comportasse in quel modo per farle dispetto, e questo mi mise ansia. Il suo compagno se ne dovette accorgere, si intromise, si vantò dei suoi due ragazzi, uno di quattordici e uno di diciotto, scherzò su quanto piacevano entrambi alle donne giovani che a quelle mature. Quando Nino mi tornò accanto i due uomini – soprattutto Augustin – passarono a dire malissimo della gran parte dei relatori. Colombe s'inserì quasi subito con un'allegria un po' artificiale. La maldicenza creò presto un legame, Augustin parlò e bevve molto per tutta la sera, la sua compagna rideva appena Nino riusciva ad aprire bocca. Ci invitarono ad andare a Parigi con loro, in automobile.

    Ces propos sur les enfants et cette invitation à laquelle nous n'avons répondu ni oui ni non, m'ont remis les pieds sur terre. Jusqu'à ce moment-là, Dede et Elsa m'étaient constamment venues en tête, et Pietro aussi, mais comme en suspens dans un univers parallèle, immobiles autour de la table de la cuisine à Florence, ou devant le téléviseur, ou dans leur lit. Tout à coup leur monde et le mien sont rentrés en communication. Je me suis rendue compte que ces journées de Montpellier allaient se terminer, qu'inévitablement Nino et moi serions rentrés chacun chez soi, que nous aurions à affronter nos crises conjugales respectives, moi à Florence, lui à Naples. Le corps de mes filles a rejoint le mien, j'en ai violemment ressenti le contact. Je ne savais rien d'elles depuis cinq jours et en m'en rendant compte, il m'est venu une forte nausée, la nostalgie est devenue insupportable. J'ai eu peur, non pas du futur en général, qui me paraissait entièrement lié à Nino, mais des heures qui allaient suivre immédiatement, celles du lendemain et du surlendemain. Je n'ai pas réussi à résister et même s'il était quasiment minuit – quelle importance est-ce que ça a, me suis-je dit, Pietro est toujours éveillé – j'ai essayé de téléphoner.

    I discorsi sui figli, e quell'invito al quale non rispondemmo né sì né no, mi riportarono coi piedi per terra. Fino a quel momento Dede ed Elsa mi erano tornate in mente di continuo, e anche Pietro, ma come sospesi in un universo parallelo, immobili intorno alla tavola della cucina di Firenze, o davanti alla televisione, o nei loro letti. Di colpo il mio mondo e il loro tornarono in communicazione. Mi resi conto che i giorni di Montpellier stavano per finire, che inevitabilmente Nino e io saremmo tornati alle nostre case, che avremmo dovuto affrontare le rispettive crisi coniugali, io a Firenze, lui a Napoli. E il corpo delle bambine si ricongiunse al mio, ne avvertii violentemente il contatto. Non sapevo niente di loro da cinque giorni e nel prenderme conscienza mi venne una nausea forte, la nostalgia diventò insopportabile. Ebbi paura non del futuro in generale, che pareva ormai imprescindibilmente occupato da Nino, ma delle ore che stavano per arrivare, di domani, di dopodomani. Non riuscii a resistere e sebbene fosse quasi mezzanotte – che importanza ha, mi dissi, Pietro è sempre sveglio –, provai a telefonare.

    Ça a été plutôt laborieux mais j'ai fini par avoir la ligne. Allô, j'ai dit. Allô, j'ai répété. Je savais qu'à l'autre bout il y avait Pietro, je l'ai appelé par son nom: Pietro, c'est Elsa, comment vont les petites. La communication s'est interrompue. J'ai attendu quelques minutes puis j'ai demandé au central de rappeler. J'étais déterminée à insister toute la nuit, mais cette fois Pietro a répondu.

    "Qu'est-ce que tu veux?"

    "Parle-moi des filles"

    "Elles dorment."

    "Je le sais, mais comment vont-elles?"

    "Qu'est-ce que ça peut te faire?"

    "Ce sont mes filles."

    "Tu les as abandonnées, elles ne veulent plus être tes filles."

    "Elles t'ont dit ça à toi?"

    "Elles l'ont dit à ma mère."

    "Tu as fais venir Adele?"

    "Oui."

    "Dis-leur que je reviens dans quelques jours."

    "Non, ne reviens pas. Ni moi, ni les filles, ni ma mère ne voulons plus te voir."

    Fu una cosa abbastanza laboriosa ma alla fine ebbi la linea. Pronto, dissi. Pronto, ripetei. Sapevo che dall'altro capo c'era Pietro, lo chiamai per nome: Pietro, sono Elena, come stanno le bambine. La comunicazione si interruppe. Aspettai qualche minuto, poi chiesi al centralino di chiamare di nuovo. Ero determinata a insistere per tutta la notte, ma Pietro questa volta rispose.

    "Che vuoi".

    "Dimmi delle bambine".

    "Dormono".

    "Lo so, ma come stanno".

    "Che t'importa".

    "Sono le mie figlie".

    "Le hai lasciate, non vogliono essere più le tue figlie".

    "L'hanno detto a te?".

    "L'hanno detto a mia madre".

    "Hai fatto venire Adele?".

    "Sì".

    "Dille che torno tra qualche giorno".

    "No, non tornare. Né io, né le bambine, né mia madre ti vogliamo vedere più".

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. E/O 2015, chapitre 3 (traduction de l'Adrienne) 

    (1) San Giovanni a Teduccio est un quartier populaire pas très éloigné de celui où Lenù et Lila ont grandi. 

    (2) en deuxième année de l'école primaire, comme dans le système belge

  • P comme pensieri, pensées

    italie,italien,traduction,littérature,lire,lecture,lecteur

    Des pensées de ce genre étaient devenues habituelles, ces années-là. C'était comme si Lila, qui en fin de compte n'avait prononcé que cette unique perfidie à propos de Dede et Elsa, était devenue avocat de la défense des besoins de mes filles, et comme si moi je me sentais obligée, chaque fois que je les négligeais pour me consacrer à mes propres affaires, de lui démontrer qu'elle avait tort. Mais c'était seulement une voix provenant de ma mauvaise humeur, ce qu'elle pensait réellement de mon comportement de mère, je ne le sais pas. Elle est la seule qui puisse le dire, si jamais elle réussit à s'insérer dans cette longue chaîne de mots pour modifier mon texte, pour y introduire délibérément des chaînons manquants, pour en enlever d'autres sans que ça se voie, pour dire de moi plus que ce que je veux, plus que ce que je suis capable de dire. Je désire cette intrusion, je me la souhaite depuis que j'ai commencé à jeter notre histoire sur le papier mais je dois arriver à la fin avant de soumettre toutes ces pages à une vérification. Si je l'essayais maintenant, c'est sûr que ça me bloquerait. J'écris depuis trop longtemps et je suis fatiguée, il est de plus en plus difficile de tenir bien tendu le fil de l'histoire dans le chaos des années, des petits et des grands événements, des humeurs. 

    Pensieri di quel genere diventarono una consuetudine, in quegli anni. Fu come se Lila, che su Dede ed Elsa alla fin fine aveva pronunciato soltanto quell’unica frase perfida, fosse diventata l’avvocato difensore dei loro bisogni di figlie, e io mi sentissi obbligata a dimostrarle che aveva torto ogni volta che le trascuravo per dedicarmi a me. Ma era solo una voce inventata dal malumore, cosa pensasse realmente dei miei comportamenti di madre non lo so. Lei è l’unica che può raccontarlo, se davvero è riuscita a inserirsi in questa catena lunghissima di parole per modificare il mio testo, per introdurre ad arte anelli mancanti, per sganciarne altri senza darlo a vedere, per dire di me più di quanto io voglia, più di quanto io sia capace di dire. Auspico questa sua intrusione, me la auguro fin da quando ho cominciato a buttar giù la nostra storia, ma devo arrivare alla fine per sottoporre tutte queste pagine a una verifica. Se ci provassi adesso, certamente mi incepperei. Scrivo da troppo tempo e sono stanca, è sempre più difficile tener teso il filo del racconto dentro il caos degli anni, degli eventi piccoli e grandi, degli umori.

    C'est pour ça que j'ai tendance à survoler ce qui me concerne pour rattraper tout de suite Lila et les nombreuses complications qui l'accompagnent, ou pire, que je me laisse accaparer par mes vicissitudes uniquement parce que je m'en défais plus facilement. Mais ce sont deux chemins que je ne peux plus prendre. Je ne peux plus suivre la première voie, sur laquelle, si je me tiens à l'écart, je finirais par trouver de moins en moins de traces de Lila, étant donné la nature même de nos rapports, vu que je n'arrive à elle qu'en passant par moi. Je ne dois pas non plus prendre la seconde voie, et parler de mes propres expériences avec de plus en plus de détails. C'est sûrement ce qu'elle préférerait. Vas-y, me dirait-elle, fais savoir quelle tournure ta vie a prise, qui s'intéresse à la mienne, avoue que même toi elle ne t'intéresse pas. Elle conclurait: je suis un gribouillage sur un gribouillage, complètement inadaptée à un de tes livres, laisse tomber, Lenù, on ne parle pas des ratures. Que faire alors? Lui donner raison une fois de plus? Accepter qu'être adulte, c'est arrêter de se montrer, c'est apprendre à se cacher jusqu'à disparaître? Admettre que plus les années avancent, moins je sais de Lila?     

    Perciò o tendo a sorvolare sui fatti miei per riacciuffare subito Lila e tutte le complicazioni che porta con sé o, peggio, mi lascio prendere dalle vicende della mia vita solo perché le butto giù con più facilità. Ma bisogna che mi sottragga a questo bivio. Non devo andare per la prima strada, lungo la quale – visto che la natura stessa del nostro rapporto impone che io possa arrivare a lei solo passando per me – finirei, se mi metto da parte, per trovare di Lila sempre meno tracce. Né d’altra parte devo andare per la seconda. Che io, infatti, parli della mia esperienza sempre più diffusamente è proprio ciò che lei di sicuro asseconderebbe. Dài – mi direbbe –, facci sapere che piega ha preso la tua vita, a chi importa della mia, confessa che non interessa nemmeno a te. E concluderebbe: io sono uno scarabocchio su uno scarabocchio, del tutto inadatta a uno dei tuoi libri; lasciami perdere, Lenù, non si racconta una cancellatura. Che fare dunque? Darle ancora una volta ragione? Accettare che essere adulti è smettere di mostrarsi, è imparare a nascondersi fino a svanire? Ammettere che più gli anni avanzano, meno so di Lila? 

    Ce matin, je surmonte ma fatigue et je me remets à mon bureau. Maintenant que j'approche le point le plus douloureux de notre histoire, je veux chercher sur la page un équilibre entre moi et elle, alors que dans la vie je n'ai jamais réussi à le trouver, ni même entre moi et moi. 

    Questa mattina tengo a bada la stanchezza e mi rimetto alla scrivania. Ora che sono vicina al punto più doloroso della nostra storia, voglio cercare sulla pagina un equilibrio tra me e lei che nella vita non sono riuscita a trovare nemmeno tra me e me. 

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. E/O 2015, chapitre 2 (traduction de l'Adrienne) 

    source de l'image et info ici

  • O comme Ostende

    Quoi? Encore Ostende? 

    Les iris d'Ostende sont-ils plus jaunes qu'ailleurs? 

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    Les vélos plus beaux? 

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    Les canards plus photogéniques? 

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    Les peintures plus fraîches? 

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    Les maisons plus art déco?

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    Les mecs plus musclés? 

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    Les cappuccino plus vite bus? 

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    Les chats plus mignons? 

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    Hein? Qu'est-ce qu'elle a de plus qu'une autre, cette ville? 

    On se le demande cool

  • I comme incipit

    D'octobre 1976 jusqu'en 1979, je ne suis plus retournée vivre à Naples et j'ai évité de rétablir des rapports stables avec Lila. Ça n'a pas été facile. Elle a tout de suite cherché à entrer de force dans ma vie, et moi je l'ignorais, je la tolérais, je la subissais. Même si elle se comportait comme si elle ne désirait rien d'autre qu'être à mes côtés dans un moment difficile, je ne réussissais pas à oublier le mépris avec lequel elle m'avait traitée. 

    Aujourd'hui je pense que s'il n'y avait eu de blessant que l'insulte - tu es une crétine, m'avait-elle hurlé au téléphone quand je lui avais dit pour Nino, et jamais, jamais ce n'était arrivé qu'elle me parle de cette façon - je me serais vite calmée. En réalité, plus que cette offense, c'est l'allusion à Dede et à Elsa qui a compté. Pense au mal que tu fais à tes filles, m'avait-elle admonestée, et sur le moment je n'y avais pas prêté attention. Mais avec le temps, ces mots ont acquis de plus en plus de poids, j'y revenais de plus en plus souvent. Jamais Lila n'avait manifesté le moindre intérêt pour Dede et Elsa, plus que probablement elle ne se souvenait même pas de leur nom. Les fois où au téléphone j'avais fait allusion à une de leurs remarques intelligentes, elle avait coupé court et était passée à autre chose. Et quand elle les avait rencontrées pour la première fois, dans la maison de Marcello Solara, elle s'était limitée à un regard discret et à quelques généralités, elle n'avait même pas eu un peu d'attention pour leurs jolis vêtements, leur belle coiffure, ni comme elles étaient capables toutes les deux, malgré leur jeune âge, de s'exprimer correctement. Pourtant c'est moi qui les avais faites, c'est moi qui les avais élevées, elles étaient une part de moi, son amie de toujours: elle aurait dû faire un peu de place - je ne dis pas par affection, mais au moins par gentillesse - à ma fierté de mère. Bien au contraire, elle n'a même pas eu recours à un peu d'ironie débonnaire, elle avait montré de l'indifférence et c'est tout. Ce n'est que maintenant - sûrement par jalousie, puisque j'avais pris Nino pour moi - qu'elle s'était souvenue des petites et avait voulu souligner à quel point j'étais une mauvaise mère et que j'étais en train de causer leur malheur. Dès que j'y pensais, je m'énervais. Est-ce que Lila s'était jamais préoccupée de Gennaro, quand elle avait quitté Stefano, quand elle avait abandonné l'enfant à sa voisine pour aller travailler en usine, quand elle me l'avait envoyé comme pour s'en débarrasser? Ah, j'avais commis des erreurs, mais j'étais sans nul doute plus mère qu'elle. 

    (traduction de l'Adrienne)

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    source et info ici

    A partire dall’ottobre 1976 e fino a quando, nel 1979, non tornai a vivere a Napoli, evitai di riallacciare rapporti stabili con Lila. Ma non fu facile. Lei cercò quasi subito di rientrare a forza nella mia vita e io la ignorai, la tollerai, la subii. Anche se si comportava come se non desiderasse altro che starmi vicina in un momento difficile, non riuscivo a dimenticare il disprezzo con cui mi aveva trattata. 

    Oggi penso che se a ferirmi fosse stato solo l’insulto – sei una cretina, mi aveva gridato per telefono quando le avevo detto di Nino, e non era mai successo prima, mai, che mi parlasse a quel modo – mi sarei presto acquietata. In realtà, più di quell’offesa, contò l’accenno a Dede e a Elsa. Pensa al male che fai alle tue figlie, mi aveva ammonito, e lì per lì non ci avevo fatto caso. Ma quelle parole acquistarono nel tempo sempre più peso, ci tornai su spesso. Lila non aveva mai manifestato il minimo interesse per Dede e per Elsa, quasi certamente non si ricordava nemmeno i loro nomi. Le volte che avevo accennato per telefono a qualche loro sortita intelligente, aveva tagliato corto, era passata ad altro. E quando le aveva incontrate per la prima volta a casa di Marcello Solara, si era limitata a uno sguardo distratto e a qualche frase generica, non aveva avuto nemmeno un po’ di attenzione per com’erano ben vestite, ben pettinate, capaci entrambe, pur essendo ancora piccole, di esprimersi con proprietà. Eppure le avevo fatte io, le avevo tirate su io, erano parte di me, la sua amica di sempre: avrebbe dovuto lasciare spazio – non dico per affetto ma almeno per gentilezza – al mio orgoglio di madre. Invece non era ricorsa nemmeno a un poco di ironia bonaria, aveva mostrato indifferenza e basta. Solo adesso – per gelosia sicuramente, perché mi ero presa Nino – si era ricordata delle bambine e aveva voluto sottolineare che ero una pessima madre, che pur di essere felice io, stavo causando la loro infelicità. Appena ci pensavo mi innervosivo. Lila si era preoccupata forse di Gennaro quando aveva lasciato Stefano, quando aveva abbandonato il bambino alla sua vicina di casa per via del lavoro in fabbrica, quando l’aveva mandato da me quasi per sbarazzarsene? Ah, io avevo le mie colpe, ma ero senza dubbio più madre di lei. 

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. e/o, 2015 (chapitre 1)

  • Adrienne a comme un doute

    Après ce "mois belge", se dit l'Adrienne, si je faisais un "mois italien"? 

    Car elle n'aime rien tant que s'imposer des contraintes d'écriture, il y a longtemps que l'alphabet ne lui suffit plus. 

    Alors elle a cogité - elle adore ça, elle n'a que ça à faire, même la nuit tongue-out - et pensé à diverses possibilités, n'écrire que des vers, se concentrer sur une couleur, un autre pays, un thème? 

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    A comme arancini 

    la photo est de l'Adrienne et la recette est ici 

    Les arancini, si on est fan de la série télévisée Montalbano, on se doit tôt ou tard d'y goûter. 

    Comme on peut le lire ici cool 

    Et si on a appris l'italien, on peut écouter l'auteur, Andrea Camilleri, qui lit très bien sa nouvelle: 

    sur les 36 minutes, les dix dernières ne sont que silence: pour connaître le dénouement, il faudra lire le livre ou regarder l'épisode tongue-out

     

     

     

     

  • R comme Repose-toi sur moi

    lire, lecture, lecteur, littérature

    Repose-toi sur moi, voilà un livre qui a reçu les critiques les plus positives qui soient, et que j'ai trouvé un ramassis de clichés et de prévisibilité façon Harlequin. 

    Les deux protagonistes que tout oppose mais qui vont tomber dans les bras l'un de l'autre, le grand balèze au cœur tendre, la wonder woman surbookée, l'homme d'affaire américain à qui tout réussit, le petit paysan et ses pesticides, le quart monde banlieusard endetté, le Rastapopoulos de service (qui ici s'appelle Kobzham, vous avez déjà rencontré un "mauvais" qui s'appelle Dupont?) 

    Je me demande bien ce que Serge Joncour a fait à la journaliste de Télérama pour être qualifié par elle d'"auteur magique et malicieux" et je trouve Bruno Frappat bien bête (pardonnez-moi) quand il écrit que "Jusqu’à la fin nous sommes dans l’incapacité de déterminer si cela finira bien ou mal" et qu'il trouve ce "scénario brillantissime".

    Bref, je me sens fort seule quand je me dis que Max du Veuzit est plus subtile que Serge Joncour dans ce roman qui a reçu le prix Interallié LOL

     

  • Question existentielle: le droit de parler d'un autre

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    A-t-on le droit, quand on est dans l'écriture de l'intime - que ce soit sous forme de livre ou de blog - de dévoiler des choses sur d'autres personnes que soi? 

    Annie Ernaux pense que oui: 

    "Je ne sais pas ce qu'elle est devenue", dit-elle à propos d'une femme qui était son amie à vingt ans, et cette ignorance la conforte dans l'idée qu'elle a le droit de parler d'elle dans son livre le plus intime de tous, Mémoire de fille, celui qui parle de ses désastreuses et traumatisantes premières expériences sexuelles:

    "C'est tout ce temps écoulé et cette ignorance qui ont agi sur moi comme une autorisation à relater des faits qui l'ont impliquée. Comme si celle qui a disparu de ma vie il y a plus d'un demi-siècle (1) n'avait plus aucune existence nulle part - ou que je lui en dénie toute autre en dehors de celle qu'elle a eue avec moi. En commençant d'écrire sur elle, par une ruse inconsciente, j'ai laissé sans arrêt en suspens la question de mon droit à la dévoiler. En quelque sorte j'ai bloqué mes scrupules afin d'en arriver au point - actuel - où je sais qu'il m'est impossible d'enlever - de sacrifier - tout ce que j'ai déjà écrit sur elle. Cela vaut pour ce que j'ai écrit sur moi. C'est toute la différence avec un récit de fiction. Il n'y a pas d'arrangement possible avec la réalité, avec le ça a eu lieu, consigné dans les archives d'un tribunal de Londres, avec nos noms, elle d'accusée et moi de témoin à décharge." 

    Annie Ernaux, Mémoire de filleGallimard 2016, p.141

    Trois arguments, là-dedans, qui me semblent absolument faux: d'abord l'argument autobiographique, puisque chaque auteur ayant entrepris ce travail l'avoue généralement plus ou moins ouvertement, on arrange les faits, on donne sa propre vision, on escamote ou on accentue, on décide de la couleur de notre récit autobiographique. Même ceux qui affirment n'avoir écrit que la vérité, toute la vérité, comme ce grand pendard de Jean-Jacques (2) 

    Deuxièmement, le temps ne fait rien à l'affaire: ce n'est pas parce qu'une personne a disparu de notre vie qu'on est autorisé à la salir.  

    Enfin, tout auteur, même autobiographique, peut parfaitement se relire, raturer, censurer, réécrire, anonymiser... Tout auteur - surtout celui qui jouit d'une telle reconnaissance internationale - a le droit et le devoir de réviser ce qui sera publié sous son nom. 

    Bref, une lecture qui m'a dérangée, dirais-je, en clin d’œil à Simone de Beauvoir et à Bianca Lamblin

    Si vous voulez lire une bonne critique positive, c'est ici.

    (1) les faits relatés débutent en 1958 

    (2) petit rappel du Préambule de l'autobiographie de Rousseau (Les Confessions) qui souffre d'une forme bizarre de défaillance de la mémoire tongue-out

    "Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
    Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été ; j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables : qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là." 

     

  • H comme heureux!

    Le Journal d'un homme heureux débute le mardi 6 septembre 1988 et d'emblée on voit de quelle sorte de bonheur il s'agit: celui qui consiste à ne pas se lamenter pour ce qui va mal (par exemple avoir complètement oublié qu'on a invité des tas de gens à passer à la maison pour cette veille de rentrée) mais à se réjouir de tout ce qui est beau et bon dans l'existence (chacun a apporté quelque chose à manger et la soirée a été belle et conviviale).

    Au fil des pages, on découvre un Philippe Delerm plus intime que d'habitude - évidemment, c'est un journal, il l'a tenu pendant environ un an et demi - son amour pour sa femme et pour son fils, pour son métier de prof, qu'il exerce avec enthousiasme et respect, pour les livres et la littérature. 

    On y découvre la vie dans un village normand, une vieille maison, un grand jardin, et le choix d'une carrière à mi-temps, malgré la précarité financière, pour avoir le temps d'écrire. L'auteur, à ce moment-là, n'est pas encore une célébrité. Il aime cette vie loin de Paris, dans la lenteur des jours ordinaires, comme il les appelle. 

    Ici et là, c'est le Delerm d'aujourd'hui qui a ajouté une ou deux pages de réflexion de 2015 pour éclairer ou commenter ce qu'il a écrit vingt-sept ans plus tôt. C'est un plus. 

    En 1988, il en train d'écrire un premier roman, Autumn (sur les peintres préraphaélites), il n'a pas encore écrit La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, mais c'est déjà ce style-là, ces petites touches et descriptions précises des petits bonheurs quotidiens, de ceux qu'on trouve généralement si évidents qu'on ne s'y arrête pas, comme le signale Victor Hugo après la mort de Léopoldine: avoir une maison, une famille, des amis, des conversations près d'un bon feu, "j'appelais cette vie être content de peu". 

    J'aime les gens qui, comme Philippe Delerm, se rendent compte que c'est beaucoup, au contraire, et qui réussissent à jouir de l'instant. 

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    photo, info, texte, critiques etc sur le site de l'éditeur Seuil 

    "Ecrire, dessiner, travailler au jardin, faire l'amour, allumer un feu, lire, goûter avec Vincent quand il revient du collège. Tout cela dans la lenteur d'un temps qui nous ressemble, dans un silence chaud, patient, habité. Il n'y a pas de vie meilleure à boire que la mienne, ces jours-là. Ce sont les jours ordinaires. J'aime moins les jours extraordinaires." (p.11-12) 

     

  • F comme fou de dieu

    Ça commence comme un péplum: 

    Cela se passe en Corinthe, en Grèce, vers l'an 50 après Jésus-Christ - mais personne, bien sûr, ne se doute alors qu'il vit "après Jésus-Christ". Au début, on voit arriver un prédicateur itinérant qui ouvre un modeste atelier de tisserand. Sans bouger de derrière son métier, celui qu'on appellera plus tard saint Paul file sa toile et, de proche en proche, l'étend sur toute la ville. Chauve, barbu, terrassé par de brusques attaques d'une maladie mystérieuse, il raconte d'une voix basse et insinuante l'histoire d'un prophète crucifié vingt ans plus tôt en Judée. 

    Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L. 2014, p.12 

    Vous voyez le décor? le personnage? Le film commence... 

    Mais en fait, ça ne commence pas comme un péplum. Ça commence, comme tous les livres de Carrère depuis de nombreuses années, par un "je" qui prend beaucoup de place dans l'histoire racontée. Qui pousse son ego jusqu'à nous livrer les choses les plus intimes - comme sa façon de faire jouir une femme ou quelle sorte de films porno il aime regarder. Qui se plaît à répéter qu'il est un nanti et une intelligence supérieure, deux choses qui lui rendront "la porte étroite". 

    Or, cette porte, il n'a pas à s'en préoccuper, puisqu'il ne cesse de dire qu'il n'a pas la foi. Et le "Je ne sais pas" sur lequel se termine le livre à la page 630 (oui, c'est un gros pavé tongue-out) n'est pas sa réponse à une question existentielle ou ontologique, mais une réaffirmation de ce qu'il est comme être humain, à ses propres yeux: 

    Ce livre que j'achève là, je l'ai écrit [...] encombré de ce que je suis: un intelligent, un riche, un homme d'en haut [...] 

    et la réponse à la question qu'il se pose comme écrivain: ai-je été fidèle au jeune homme que j'ai été et à la foi que j'ai eue à un moment de ma vie? 

    Bref, ce gros pavé mélange érudition, invention et égotisme, dans un bon dosage qui fait qu'on tourne allègrement les pages en ayant l'impression qu'on est près, très près de ce qui s'est réellement passé aux débuts du christianisme. 

    A l'issue de cette lecture, je me suis demandé ce qu'en pensaient les exégètes et autres biblistes et à mon grand étonnement, mis à part quelques réserves sur les parties "inventées", les "trous de l'histoire" comblés par l'imaginaire de l'auteur, la critique catholique est presque unanimement élogieuse. 

    Sans doute parce que ce livre est un merveilleux cours de catéchisme et que Carrère a bien pris soin de ne rien écrire qui puisse heurter ceux qui ont la foi. 

    Evidemment, vu qu'il est intelligent tongue-out 

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    résumé, lecture en ligne, bio, biblio et toutes les infos possibles sur le site de l'éditeur P.O.L. 

    des résumés de critiques ici

    et beaucoup d'avis de lecteurs ici

     

     

  • Questions existentielles

    Refuse-t-on une offre de livre de la part de Masse Critique? 

    Non, bien sûr, surtout si au nom de l'auteur (qui nous est inconnu) se trouve accolé celui de Philippe Grimbert (qu'on aime beaucoup depuis 2004 et Un Secret, qu'on fait lire à ses élèves) 

    A-t-on le droit de ne pas être enthousiaste à 100% à propos d'un livre offert? 

    Voilà qui va se vérifier tout de suite tongue-out

    lire,lecture,lecteur

    C'est une lecture que j'ai entamée dès la réception de l'ouvrage et que j'ai poursuivie à un bon rythme, aux dépens de mes heures de sommeil. Ça veut donc dire qu'on y trouve un certain intérêt. 

    Mais en même temps, cet intérêt se double très vite d'un malaise. D'un double malaise. 

    D'abord, on se sent voyeur. Complètement voyeur. Car même si c'est raconté en termes choisis, avec respect, avec pudeur, on a ici un homme qui dévoile tout son être et ses blessures intimes, toute sa vie même ainsi que l'intimité de son père et de sa mère. 

    Ensuite, on se sent agacé. On ne peut s'empêcher de voir en lui un gosse de riche (de très riche, il le souligne à plusieurs reprises, très fortuné et privilégié socialement) qui a beaucoup de temps et d'argent à consacrer à "sa névrose", comme il l'appelle: une quinzaine d'années de séances hebdomadaires de psychothérapie chez trois thérapeutes successifs - dont le dernier est Philippe Grimbert, qui s'immisce dans le récit en le ponctuant ici et là de quelques réflexions sur le chemin parcouru. 

    Pourtant, on poursuit sa lecture. C'est qu'on y trouve aussi quelques échos à sa propre vie, ou à sa propre névrose, s'il est vrai que chacun a la sienne. Point sur lequel je ne me prononcerai pas tongue-out

    Bref, ça se lit facilement et chacun y trouvera assurément son grain à moudre. Mais j'en reviens à mon double malaise: j'ai l'impression que ce livre fait partie de la thérapie et qu'il aurait dû rester dans le tiroir du bureau de son auteur. 

     

  • H comme Hutsebolle

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    Un jour que le père revenait du marché – par une fenêtre ouverte il avait dû regarder à l'intérieur d'une maison bourgeoise et y voir un fauteuil – ce meuble lui avait frappé l'imagination. - "Les enfants, dit-il, le jour où on le pourra, on s'achètera un fauteuil!" La mère a haussé les épaules parce qu'elle savait, la pauvre, que même à force d'épargne et d'économies on ne réussissait jamais à joindre les deux bouts, - dès qu'on avait mis un sou de côté, on aurait pu l'utiliser dix fois pour acheter l'essentiel; - les vêtements des enfants tombaient en loques, le père avait les souliers percés aux orteils, ou il fallait payer le fermage; et le fauteuil était de nouveau remis à l'année suivante. 

    Vader kwam ne keer terug van de markt - door een open venster moet hij in een rijk huis naar binnen gekeken hebben, en daar een zetel zien staan - dat meubel stak hem alevel de oogen uit. - ‘Jongens, zei hij, als we 't ne keer kunnen doen, koopen we 'n en zetel!’ Moeder trok de schouders op, want ze wist, de sloore, dat we met sparen en krebbebijten, toch nooit de einden 't hoope kregen, - als er een stuiver weglag, kon hij al tien kanten gebruikt worden om 't hoognoodige te koopen; - de jongens hun kleeren hingen van 't lijf, vader liep met de teenen door zijn schoenen, of de pacht moest betaald worden; zoo wierd de zetel weer een jaar in 't dak gestoken. 

    Mais les soirs d'hiver, quand on était tous assis autour de l'âtre, on en revenait à ce fauteuil: le père en a parlé si longtemps qu'on a fini par y croire. Dans notre imagination, ce fauteuil représentait le bonheur suprême; on se forçait à y croire et à l'espérer aussi fort que lui. Quand on parlait du fauteuil, c'était le signe que tout allait bien, sinon – en temps de misère et de manque – il aurait été stupide de mentionner cet objet. Le père et la mère ont vieilli avec cette idée; toute la vie j'ai entendu parler de ce fauteuil, comme d'une merveille qui nous était promise et apporterait l'abondance. 

    Maar bij winteravonde, als we allen rond den heerd zaten, kwam de zetel opnieuw te berde: vader praatte er zoolang over tot we er aan geloofden als aan iets dat komen moest. Die zetel verbeeldde in ons gedacht het hoogste geluk; we drongen het malkaar op, zoodanig dat we er al zoo fel aan geloofden en naar verlangden als vader zelf. Wanneer er van den zetel gesproken werd, was 't teeken dat 't goed zat, anders - in tijden van krot en meserie - ware 't te gek geweest dat ding te vernoemen. Vader en moeder zijn met dit gedacht en verlangen, oude menschen geworden; heel mijn leven heb ik thuis van dien zetel hooren spreken, als van een wonder dat ons voorbeschikt was en de weelde zou meebrengen... [...]  

    - ... Ça a continué comme ça jusqu'à ce que les enfants aient grandi et que les aînés commencent à gagner un peu d'argent, - alors on aurait pu se le permettre, mais ni le père ni la mère ne le mentionnaient plus. 

    - ...Dat bleef alzoo aanhouden tot de jongens al grootgekweekt waren en de oudsten begonnen geld in te brengen, - toen mocht het er af, maar vader noch moeder repten geen woord meer van den zetel. [...]  

    - ... Et pourtant il a fini par arriver. On s'était mis d'accord et un dimanche on est allés à pied en ville, tous ensemble. On est passés par toutes les rues, on a regardé tous les magasins, et on a fini par trouver notre affaire. On a acheté un fauteuil de cinquante-huit francs. Comme j'étais l’aîné, je pouvais le porter. Je l'ai posé sur la tête et le tenais par les pieds. Ma nuque en devenait raide et mes bras douloureux, mais pour rien au monde je ne l'aurais lâché: on a porté notre trésor en triomphe jusque chez nous. On était tous heureux et fiers de cet achat. 

    - ...En toch is 't er van gekomen. Onder ons wierd het besloten, en op een Zondag trokken wij te voet naar stad, heel de bende. We liepen al de straten af, keken aan al de winkels, en eindelijk ontdekten we ons affaire. We kochten een zetel van acht en vijftig franken. Omdat ik de oudste was, mocht ik hem dragen. Ik plaatste hem met de zate op mijn hoofd en hield hem bij de pikkels. Mijn nek wierd stijf en mijn armen blamot van 't dragen, maar voor geen geld ter wereld had ik hem willen lossen: we brachten onzen schat triomfantelijk naar huis. We waren allen om 't even welgezind en preusch met den koop. 

    Le premier soir c'était la fête: le père, la mère, s'y asseyaient à tour de rôle comme sur un trône. Avec leurs plus beaux habits, ça allait, mais le lendemain le vent a tourné: la mère a fait la première remarque, que ça ne convenait pas à une maison de pauvres gens. Le père pensait pareil sans oser le dire, - lui aussi trouvait que ce n'était pas pour nous. Ce fauteuil était un élément "étranger" qui "jurait" dans le ménage; c'est ce que nous voyions aussi et nous avions peur que les voisins s'en moquent; il devait disparaître, plus personne n'était à l'aise avec ce fauteuil près de l'âtre; plus personne n'osait ni ne voulait s'y asseoir, il gênait partout où il se trouvait, et un beau matin il avait disparu: avant qu'on se lève, le père l'avait fendu à la hache et déposé comme bois à brûler à côté de l'âtre – plus jamais personne n'en a parlé – on se sentait de nouveau à l'aise.  

    Den eersten avond was 't feest: vader, moeder, gingen er beurtelings in zitten, lijk op een troon. Met hun beste kleeren aan ging dat nog, maar 's anderen daags keerde 't blad: moeder miek 't eerst de opmerking, dat 't niet ‘stond’ in een huis van arme werkmenschen. Heur uitspraak was 't geen vader uit eerlijke schaamte niet had durven zeggen, - hij ook vond dat het geen ding was voor ons. Die zetel deed daar ‘vreemd’, hij ‘vloekte’ in 't huishouden; wij zagen het evengoed en wierden beschaamd dat de geburen er zouden mee lachen; hij moest uit onze oogen, we waren geen van allen op ons gemak met dien zetel bij den heerd; niemand dorst of wilde er nog in gaan zitten, hij stond overal in den weg, en op een schoonen uchtend was hij verdwenen: eer we opstonden had vader hem gekloven en als brandhout aan den heerd gelegd - nooit heeft er nog iemand naar gevraagd, - we voelden ons weer gemakkelijk. 

    *** 

    traduction de l'Adrienne des pages 52 à 55 (éd. Lannoo 2016)

    première parution en 1926 

    le narrateur - Hutsebolle - parle de sa jeunesse, donc du tournant du siècle, dans un coin de la Flandre Occidentale

  • I comme incipit impudique

    "Mathilde vient de filer, j'en suis certaine. Ses flacons, ses huiles, ses poudres, son parfum, tout s'est évaporé à l'instant. Les volets sont baissés. Sur les murs, le plafond, la vasque de l'évier et la baignoire immense creusée à même le sol pour lui donner encore plus d'ampleur, les tesselles de mosaïque turquoise scintillent comme poudrées d'or. 

    - Vous êtes au courant bien sûr, glisse Charles de Ripsens. Vous savez de qui votre grand-mère était la maîtresse..." 

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    source de la photo et article Le Monde 

    Suis-je la seule à voir un déballage impudique dans cette investigation familiale et dans cet étalage du passé d'une grand-mère et d'une mère? Passé que l'auteur a fouillé par le menu, au travers de lettres, de photos et de retours sur les lieux d'origine. Impudique et déplacé, surtout si la mère et la grand-mère ont tout fait pour garder intime ce qui devait l'être? 

    Outre celle du Monde, la critique du Figaro et de Télérama vont dans le même sens, et je serais d'accord s'il s'agissait d'une oeuvre purement littéraire, de personnages de fiction. 

    Mais ce n'est pas le cas

    Première partie, la vie et les amours de la grand-mère Mathilde: 

    "Depuis des mois, j'épluche son courrier et les photographies en vrac dans une cassette à bijoux en métal blindé. 

    Je me suis acheté une loupe pour scruter ses traits, le détail de ses toilettes, le visage des amis qui posaient avec elle." (p.20) 

    Puis on passe aux amours d'Anny, la mère: 

    "Bouclé dans un attaché-case de cuir roux, le courrier envoyé par Guillaume à ma mère empeste le moisi. 

    Plusieurs mois m'ont été nécessaires pour en venir à bout. Ouvrir les enveloppes, lire leur contenu, fustiger mon impudeur, ranger l'ensemble, me promettre de ne plus y toucher, retomber." (p.110) 

    Si l'auteure s'accorde à dire que lire les lettres d'amour de sa mère est impudique, il me semble qu'en faire la base d'un roman et en faire des citations l'est encore beaucoup plus. 

    "Après trente années de vie commune, un foyer plein de tendresse, de rires, de charme, de romans pris pour la réalité, de jardins multicolores, d'arias de Mozart, de vacances en Corse et d'une tentative de nouveau départ en Amérique, leur belle histoire d'amour s'achevait en mauvais fait divers." (p.166) 

     

     

  • F comme folle histoire

    C'est la folle histoire d'un projet 

    celui d'une expo à Paris en 1915 

    soutenu par deux présidents 

    Fallières et Poincaré 

    trois artistes 

    Apollinaire, Duchamp et Satie 

    et d'un tas d'inventions toutes plus folles les unes que les autres, comme l'ataton (un réveil pour insomniaques), le chinophone, le rasoir thermohygrométrométrique ou les clochettes à mettre à l'intérieur du cercueil au cas où on serait mis en bière vivant. 

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    C'est la folle histoire des années folles et les deux auteurs se sont sans doute follement amusés à l'écrire, mélangeant allègrement histoire et fiction: personnages et événements historiques s'imbriquent parfaitement dans ceux qui sont sortis de leur imagination. 

    Côté histoire, outre les noms déjà cités plus haut, on trouve les suffragettes, les attentats, l'assassinat de Jaurès. 

    Côté fiction, des noms qui ne laissent aucun doute sur l'aspect inventé des personnages: le baron Jean-Aymar de Thou, les inspecteurs Ducran et Lapoigne, Monseigneur Quatorze-Dix-Huit, Baramine, Chiche-Portiche, Soupirail, la liste est longue. 

    Bref, une folle histoire que je ne vais même pas essayer de vous résumer: vous la lirez si le cœur vous en dit. cool 

    lire,lecture,lecteur,humour

    Le voilà donc cet objet 
    qui du pays de ses maîtres 
    a détruit l'harmonie! 
    Il en blanchit, le traître! 

    (photo prise à Beaubourg le 5 janvier)

     

  • Y comme Y a plus qu'à

    Tout est rouge, vert et blanc, le décor, les vêtements, la couverture du magazine que tient la jeune fille assise au pied du sapin. Les bougies sont déjà allumées, le réveillon va bientôt commencer. 

    La jeune fille américaine prônée par le magazine est élégante: bas de soie, fins escarpins à talons, robe blanche au grand col empesé, petit bibi posé sur ses savantes boucles brunes. 

    La jeune fille américaine est gourmande: le soir du 24 décembre, parmi tous les cadeaux entassés sous le sapin, elle en a déjà ouvert un. C'est une boite de chocolats. 

    La jeune fille américaine est égoïste et paresseuse: plongée dans la lecture de son magazine, la boite de chocolats contre le pied finement chaussé, elle reste insensible à la patte du chat et aux appels de sa mère. 

    Dans son décor rouge, vert et blanc, son image est répétée jusqu'aux profondeurs abyssales de l'abyme: la jeune fille américaine ne s'occupe que d'elle-même.

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    le titre et l'illustration viennent de chez Lakévio

  • V comme voix (bis)

    Il y a ce petit chapitre chez Philippe Delerm qui redit exactement ce que je voulais exprimer dans le billet du mois dernier à propos de la voix de ceux que nous avons aimés et qui ne sont plus là. Leur voix et le souvenir qu'on a de leur voix... 

    En voici un extrait: 

    La voix qu'on cherche à retrouver en nous de ceux que nous avons aimés. Jamais leur voix dans l'absolu: seulement liée à certaines phrases, parfois les plus banales, mais dont la musique revenait souvent. Parfois cette douloureuse injustice d'entendre des voix qui nous étaient presque indifférentes, et l'impossibilité de redonner musique à celles que nous aimions le plus. 

    Philippe Delerm, Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter sur terre, éd. du Seuil, 2015, p.103

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  • R comme relire ses classiques

    La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s’étendent sur la pente d’une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées. 

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    C'est ainsi que commence Le Rouge et le Noir dans mon édition établie et préfacée par Henri Martineau et parue chez Garnier. 

    Quel plaisir, après avoir été privée pendant presque deux ans de mon exemplaire, prêté à la fille d'une ancienne élève alors qu'on le trouve en ligne ou en format poche, quel plaisir de retrouver intact mon amour pour Julien Sorel. 

    – Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les enfants, qui commencent à devenir trop diables pour nous. C’est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractère ferme, dit le curé. 

    Lecture obligatoire dans ma première année de philologie romane, donc découverte à 18 ans, redécouverte aujourd'hui: bizarrement, je me souviens de chaque ligne et pourtant ma lecture est différente, mon appréciation pour Stendhal plus grande encore. 

    Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même. 

    Beaucoup de choses seront dites sur Julien avant qu'on puisse se faire une idée de son physique ou de sa personnalité, contrairement à la façon dont sont traités les autres personnages, assez immédiatement décrits et mis en scène. Il faut attendre la fin du chapitre IV pour apprendre ceci: 

    C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. 

    Toute mon admiration pour Gérard Philipe ne peut m'empêcher de préférer donner à Julien Sorel les traits que j'imagine en lisant Stendhal, plutôt que les siens, si séduisants soient-ils cool 

    Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, madame de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de madame de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. 

    (début du chapitre VI) 

    Même un Gérard Philipe à l'allure éternellement juvénile, avec ses 32 ans au moment du film, est trop vieux pour le rôle, lui donne trop de maturité. Une maturité que Julien est loin de posséder et qu'il ne trouve que tout à la fin du livre, quand les dés sont définitivement jetés. 

    – Autrefois, lui disait Julien, quand j’aurais pu être si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon cœur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l’avenir m’enlevait à toi ; j’étais aux innombrables combats que j’aurais à soutenir pour bâtir une fortune colossale... Non, je serais mort sans connaître le bonheur, si vous n’étiez venue me voir dans cette prison. 

    Voilà ce qu'il dit à madame de Rênal dans le dernier chapitre, enfin réconcilié avec son destin. 

  • Y comme Yasmina Reza

    Surtout, ne vous laissez pas induire en erreur par le titre Heureux les heureux car c'est une catégorie de gens que vous ne rencontrerez pas dans ce livre: l'épigraphe de Borges, "Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l'amour. Heureux les heureux." semble se trouver là par antithèse ou par ironie, surtout si on y revient après la lecture. 

    Les 21 petits chapitres sont autant de monologues du personnage qui leur donne leur titre. Quelques-uns de ces personnages apparaissent deux fois. Ça fait tout de même encore pas mal de monde, surtout si on y ajoute l'entourage, conjoint, enfants, amis, autres membres de la famille. 

    Aussi, après avoir commencé une lecture linéaire et m'être pas mal embrouillée dans le "qui est qui", j'ai changé de tactique et lu les chapitres dans le désordre, en regroupant ceux qui reprenaient le même personnage, puis son conjoint, ou un ami ou un membre de la famille, comme un jeu de piste. Ça m'a permis de mieux les situer et ça n'a pas nui à l'ensemble de savoir avant la fin qui mourrait et aurait ses cendres dispersées. 

    Ça m'a très fort fait penser à un opéra que j'ai vu à la Monnaie, il y a de nombreuses années, Reigenbasé sur une pièce de Schnitzler. La principale différence est que les personnages de Yasmina Reza sont tous issus de milieux très aisés, ceux du pouvoir, du journalisme, de la haute finance etc., tandis que Schnitzler entraîne dans sa ronde toutes les couches de la société. 

    Comme le bon bramin de Voltaire, ils ne manquent ni d'argent, ni de confort, ni d'un travail épanouissant, ni de partenaires sexuels. Pourtant ils ne sont pas heureux. 

    Tout dans ces couples légitimes ou illégitimes est sujet à agressivité - surtout verbale, mais pas seulement. Rancœurs, jalousies, incommunicabilité, désillusions, trahisons, - la liste est incomplète - la condition humaine semble franchement peu enviable.  

    Et tout ça est si finement observé, si finement écrit, il m'est même arrivé de rire. Je suis sûre que vous aussi y reconnaîtriez des gens ou des situations. C'est bien le comble, me direz-vous, après toutes ces préliminaires qui doivent vous sembler bien peu engageants. Mais Yasmina Reza sait sacrément écrire, se mettre dans la peau de gens très différents et nous entraîner dans sa sombre vision du monde. 

    Alors si jamais je me laissais de nouveau tenter par la vie de couple, rappelez-moi cette lecture, voulez-vous? 
    Merci! 
    tongue-out

    Heureux-les-heureux-Yasmina-Reza.jpg

    info de l'éditeur ici 

    "Les couples me dégoûtent [dit Chantal Audouin]. Leur hypocrisie. leur suffisance." (p.115) 

    "Les couples me dégoûtent [répète Chantal Audouin]. Leur ratatinement, leur connivence poussiéreuse." (p.119) 

    Mais ne désespérez pas, chers couples de mes amis: Chantal est malheureuse parce qu'elle aime un homme marié. 

    Écoutons plutôt celui-ci: 

    "(...) être heureux, c'est une disposition. Tu ne peux pas être heureux en amour si tu n'as pas une disposition à être heureux." (p.141, chapitre intitulé Luc Condamine

    Et terminons sur cette note semi-positive laughing

  • U comme une, deux, trois...

    Hier après l'école, l'Adrienne est passée à la bibliothèque pour y prendre "un livre qui fait du bien". Elle en avait grand besoin, en ces temps où les gens sont maussades sous prétexte qu'on est en novembre et que la politique internationale est encore plus pourrie que le temps. 

    En passant en revue les rayonnages de livres en français, elle a aperçu celui-ci: 

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    Une centaine de pages, quarante petits chapitres. On lit les titres et on les trouve plaisants. Ils donnent envie de lire: "Attention, peinture fraîche!" ou "Pitié pour Assurancetourix!". Certains donnent envie d'écrire parce qu'ils rappellent des souvenirs, "Brocanteur d'un jour" ou "Au troisième balcon". D'autres intriguent, comme "La mémoire de l'oubli" ou "Le temps est une plage".

    Bref, on se réjouit à l'avance de savourer les jolies phrases de Philippe Delerm et de découvrir toutes ces belles raisons d'habiter sur terre.  

    Une, deux, trois... jusqu'à quarante, qu'on essaiera de faire durer le plus longtemps possible. 

    *** 

    photo de la couverture et infos sur le site des éditions du Seuil 

    ce qu'en pensent l'Express et le Figaro

    et trois petits chapitres ici 

  • Question existentielle

    Il semblerait qu'aucun auteur n'échappe à la question "pourquoi écrire?". 

    Voici une réponse: 

    "(...) et c'est pour ça justement qu'on se lance dans un livre, car les humains sont ainsi faits qu'ils cherchent toujours à mettre leurs émotions en mots..."

    Anny Duperey, Les chats de hasard, éd. Retrouvées, 2012, p. 41 

    Je remplacerais tout de même son "toujours" par "souvent" (1) parce qu'il y a aussi des tas de gens qui ne veulent pas mettre leurs émotions en mots ou qui n'y arrivent pas. 

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    mon "chat de hasard", finissant de manger le quart d'une boite de 85 grammes 

    ***

    (1) ou alors je dirais "la plupart des humains" et je laisserais tomber le "toujours" (Never say never tongue-out) 

  • F comme femme au carnet rouge

    Une lecture plaisante de ma semaine ostendaise: 

    Lorsqu'il arriva, ils étaient déjà attablés au fond de l'établissement, devant un kir champagne vert – qui s'avéra être un champagne au sirop de basilic. [...] 

    Après l'entrée constituée d'un tartare de saumon bio aux fruits rouges équitables, ils passèrent à des filets de poulet vapeur et leurs légumes (bio toujours) agrémentés d'une sauce épicée issue d'une ancestrale recette péruvienne ramenée d'un voyage effectué par l'un des deux graphistes devenu restaurateur. Tout cela était très en phase avec l'époque, très tendance, très bobo. [...] Laurent se prit à rêver de ces Relais et Châteaux de province où l'on vous souhaite, dans des salles à manger aux cheminées crépitantes, une "bonne continuation" à chaque plat.

    Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, éd. Flammarion 2014, p.103-105

    Avec ici et là des choses qui font sourire 

    Travaillez-vous sur un prochain roman? Oui, oui, j'y travaille... répondit Pichier, laconique.

    Il était en fait en train de se fourvoyer depuis deux mois et demi dans une intrigue qu'il qualifiait lui-même de "merdique" à ses proches et qu'il s'était bien gardé de raconter à son éditeur. [...] En panne dans son récit, il pouvait, après avoir écrit trois phrases à peine, passer le reste de sa journée devant son écran d'ordinateur à surfer sur le Web [...]. Aussi, tapait-il – comme tous ses semblables – son nom et le titre de ses romans, guettant les critiques sur les blogs et sites littéraires, souriant à une bonne et pestant contre une mitigée [...]. Parfois, sous couvert de pseudonymes, il en écrivait lui-même [...] s'envoyant des fleurs et saluant le talent immense de Frédéric Pichier.

    idem, p.113-114

    Des choses qui semblent sortir du vécu de l'auteur (1)

    Comme de nombreux écrivains, Pichier avait un autre métier. Il était professeur de français pour les secondes et premières. Dans un lycée de grande banlieue [...]. Après vingt et un ans d'enseignement, une usure avait commencé à se faire sentir. Une usure nerveuse. Encouragé par son éditeur et ses proches, Pichier avait pris "une année sabbatique" afin de se consacrer uniquement à l'écriture. Depuis qu'il était bloqué sur son texte, seul, tous les jours chez lui, il regrettait cette décision qui l'avait privé de ses élèves. Ils avaient beau être turbulents, rusés, retors, d'une inculture parfois abyssale, il devait en convenir, ses journées avec eux étaient infiniment plus vivantes que celles qu'il passait désormais devant son écran.

    idem, p.114-115

    Du vécu qui serait bien observé et bien raconté 

    Sur les genoux de Chloé, le chat dans son sac émettait des feulements intermittents qu'elle faisait aussitôt cesser en passant ses doigts le long du grillage. [...]

    Là-bas aussi il y avait un chat? dit Chloé. On aurait dit qu'elle évoquait un pays lointain où l'on ne reviendrait jamais, à la manière de ces exilés qui se remémorent la contrée de leur enfance. Oui, dit sobrement Laurent. Il était comment? Noir. C'était quoi son nom déjà? Belphégor [...].

    Poutine (2), annonça distinctement le vétérinaire en entrant dans la salle d'attente. Deux dames à petit chien levèrent les yeux de leurs magazines et se regardèrent. La première haussa les sourcils d'un air consterné, l'autre hocha la tête, pauvre bête, murmura-t-elle.

    idem, p. 207-208

    à la fin du livre, l'auteur en fait lui-même le résumé: 

    C'est l'histoire d'un libraire qui trouve un sac de femme un matin dans la rue, il le ramène chez lui, en sort les objets et se décide à retrouver la femme du sac, il y arrive et lorsqu'il l'a trouvée, il fuit bêtement. (3) 

    idem, p. 232

    De nombreux clins d'oeil à des auteurs contemporains: 

    A trois arrondissements de là, le stylo-plume en suspens, Patrick Modiano se demandait depuis une demi-heure s'il devait ou non mettre une virgule après le premier mot de la dernière phrase de son nouveau roman. (4)

    idem, p. 236 

    Bref, un agréable moment de lecture. 

    ***

    (1) ceci est un compliment cool 

    (2) Chloé a un chat qui s'appelle Poutine 

    (3) mais rassurez-vous, tout s'arrange à la fin tongue-out 

    (4) Modiano a un petit rôle sympathique dans l'histoire 

    femme au carnet rouge.jpg

    photo sur le site de Flammarion 

    critique de RTL et Elle

  • X c'est l'inconnu

    Ce bel inconnu qui entre dans votre maison et dans votre vie, avec sa patte de velours et la force de son regard, Anny Duperey l'appelle "le chat de hasard". 

    duperey.jpg

    éditions Retrouvées, 1999 

    "Il vint me rendre visite tous les jours et j'étais ravie de cette compagnie. Le matin, quand j'ouvrais la porte ou la fenêtre il apparaissait presque tout de suite, refaisait un petit tour dans les pièces comme pour s'assurer qu'on n'avait rien changé en son absence, puis il grimpait sur ma table. Je lui installai vite un coin sous la lampe avec un foulard douillet pour éviter qu'il ne se couche en travers du cahier, ce que les chats font toujours. Quand ils sont étalés un peu en dehors du papier et qu'il n'y a qu'une queue à pousser pour finir une phrase, ça va, mais si c'est le corps entier, c'est plus gênant." (p.81) 

    *** 

    Dans cinq jours je retrouve mon chat de hasard 

    bien vieux et bien malade 

    pendant que ma carissima nipotina découvre un joli coin de l'Italie 

    et ce sera un vrai bonheur 

    de le soigner 

    et de l'entendre ronronner 

    559.JPG

    le voici à l'époque où il était encore plus rapide que sa photographe 

    les chaises (4).JPG

    le dernier été ensemble 

    Relire Anny Duperey, c'est retrouver, très forte, l'envie d'avoir un chat à ses côtés. 

    "Comme les minutes, les heures, paraissent plus légères, plus vivantes, lorsqu'un discret ronron les accompagne. Ce simple bonheur d'être, qui n'a à compter ni avec l'effort ni avec le temps, vous console de tous les moments à vide (...)" (p.82) 

  • N comme Notules dominicales

    Lire les "Notules dominicales de culture domestique" de Philippe Didion, c'est s'assurer de passer un bon moment, dimanche après dimanche. Un moment d'autant meilleur que nous avons de nombreux points communs, ce qui a toujours quelque chose de rassurant, même si on assume ses petites particularités tongue-out 

    Dans ses notules 724, il apprécie qu'Agnès Castiglione parle de Pierre Michon "en utilisant les ingrédients qui, à [ses] yeux, forment l’écrivain de calibre supérieur : la géographie, l’enfance, le dialogue avec les morts."

    Hem, hem, se dit l'Adrienne, en sentant augmenter son tour de tête de quelques centimètres, voilà exactement les ingrédients de base de ce blog, depuis ses débuts. 

    Et Philippe Didion ajoute: "Ailleurs, point de salut, et ce n’est pas Bergounioux, qui déclarait dès 1994 écrire “pour les morts”, qui me contredira là-dessus." 

    Ce n'est qu'une demi-minute plus tard que l'ego de l'Adrienne s'est calmé. 

    Elle avait confondu "écrivain" avec "blogueuse". 

    Ou vice versa. 

    Mais peu importe: son tour de tête s'est immédiatement dégonflé cool

    vive internet,littérature

    trois titres de Michon sur la bannière 
    et un billet ici 
    http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2016/01/15/m-comme-michon-8554679.html

     

     

  • E comme effroyable et extraordinaire

    Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur des maisons s'éclaire vaguement ; les objets s'effacent comme dans une fumée ; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en disant : nous serons à Liège dans une heure. C'est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme. 

    Ce sont les usines qui s'allument. 

    Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flémalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles ; d'autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants. 

    Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M Cockerill. 

    ***

    Voilà comment Victor Hugo, qui traverse la Belgique en 1840, décrit dans une lettre à sa famille le spectacle des hauts fourneaux... 

    Extrait cité dans La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie, éd. Luc Pire/Espace Nord, 2008, pages 146-147.

    On peut trouver ici un extrait encore un brin plus long: 

    http://expositions.bnf.fr/hugo/pedago/dossiers/voya/textes/44.htm

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    Spectacle extraordinaire pour Hugo mais vie effroyable pour les travailleurs...

    Constantin Meunier, Le puddleur, 1887, source et autres oeuvres ici