lecture

  • F comme Ferrari

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    Vous aviez vingt-trois ans et c'est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu'il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l'épaule de Dieu. Il n'y eut pas de miracle, bien sûr, ni même, en vérité, rien qui ressemblât de près ou de loin à l'épaule de Dieu, mais pour rendre compte de ce qui s'est passé cette nuit-là, nous n'avons le choix, nul ne le sait mieux que vous, qu'entre une métaphore et le silence. Pour vous, ce fut d'abord le silence, et l'éblouissement d'un vertige plus précieux que le bonheur. 

    Jérôme Ferrari, Le Principe, éd. Actes Sud, 2015, page 11 (incipit) 

    Ainsi s'adresse le narrateur au physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), un des "pères de la mécanique quantique", celui qui a élaboré le "principe d'incertitude", jeune homme de génie dont il retrace scrupuleusement le parcours de ses vingt-trois à ses quarante-trois ans. Parallèlement, on apprend aussi peu à peu des éléments sur la vie du narrateur, et comment elle est liée à celle du savant allemand. 

    Passé et présent sont étonnamment semblables, toujours il y a les mêmes choix de vie à faire: rester ou partir? accepter ou refuser les évolutions politiques, les guerres, les exclusions? Seule la "supériorité de l'âge" permet de savoir quel choix aurait été le bon: pour celui qui est en plein dans les évènements, il est impossible d'en prévoir l'issue ou les conséquences. Celui qui est dans les évènements, comme Heisenberg dans l'Allemagne des années vingt et trente, peut s'illusionner, penser que cette folie s'arrêtera. Le jeune homme de 2009 sait quels choix il aurait fallu faire en 1929, en 1933. 

    Rien n'est simple, ni tout blanc ni tout noir, qu'on soit un jeune physicien de génie lors de la montée du nazisme ou un jeune homme au tournant de notre siècle, entre actions indépendantistes corses, invasion du Koweït et écroulement des marchés financiers. 

    Une sorte de roman sur la perte de l'innocence, illustrée par vingt années cruciales dans la vie d'un des scientifiques qui ont permis l'invention de la bombe atomique. 

    "Ils ne peuvent cependant oublier qu'Oppenheimer, malgré son penchant regrettable pour les formules sentencieuses, a parfaitement raison: les physiciens ont connu le péché, un péché bien trop grand pour eux. 

    Ils ont chuté, d'un seul coup, tous ensemble." 

    Jérôme Ferrari, Le Principe, éd. Actes Sud, 2015, page 141

    Un très beau roman, même lisible pour quelqu'un comme moi qui n'ai pas fait maths sup cool  

    *** 

    photo, info et lecture des premières pages sur le site des éditions Actes Sud

  • P comme Proust

    amitié,lecture,littérature,proust

    Vers la fin de sa vie, Marcel Proust se faisait apporter dans le bordel pour hommes où il avait ses habitudes des rats qu'il s'amusait à tuer en les transperçant lentement à travers les barreaux de leur cage à l'aide de ces longues aiguilles à chapeaux comme en portaient les femmes à son époque (imaginer leur éclat métallique gris bleu, leurs têtes faites de cabochons de jais à facettes). Proust semblait éprouver un grand plaisir à leurs cris en même temps qu'au spectacle de leurs soubresauts et de leurs agonies.

    Claude Simon, Le jardin des plantes, éd. de Minuit, 1997, p.106 - lire les premières pages ici

    *** 

    voilà un aspect de Marcel qui m'était inconnu et je me demande si Claude Simon, dont l'oeuvre présente tant de points communs avec la Recherche, a un but en nous la racontant... 

    *** 

    spéciale dédicace à Walrus qui a dit ici même que les allusions à Marcel lui faisaient plaisir tongue-out

  • N comme natura, nature et naturel

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    Le narrateur est un homme de soixante ans qui vivote en vendant l'été aux touristes les quelques oeuvres qu'il fabrique l'hiver à l'aide de pierres et de morceaux de bois qu'il trouve dans la montagne. Dans sa jeunesse, il a suivi une formation d'artiste, de sculpteur. 

    La montagne, il la connaît par cœur. Lui et deux autres villageois servent de passeurs à des réfugiés jusqu'au moment où l'un d'eux, devenu écrivain à succès, fait de cet homme humble et discret un héros: dans une interview, il raconte son parcours de réfugié et révèle que ce passeur qui l'a aidé, a pour habitude, après avoir guidé des réfugiés, de leur restituer la somme qu'ils ont payée pour le voyage. 

    Malheureusement, cette révélation, qui lui fait une belle publicité partout ailleurs, lui rend la vie impossible dans son village, qu'il est contraint de quitter. 

    C'est ainsi qu'il arrive sur la côte napolitaine où, après avoir proposé ses services de sculpteur-restaurateur dans plusieurs églises et chapelles, il reçoit finalement la tâche de rendre à un Jésus crucifié sa nudité d'origine. 

    *** 

    C'est donc là, à la page 26, que le sens du titre "nature exposée" est expliqué: 

    "Come puoi vedere, si tratta di un'opera degna di un maestro del Rinascimento. Oggi la Chiesa vuole recuperare l'originale. Si tratta di rimuovere il panneggio." 

    Osservo la copertura in pietra diversa, sembra ben ancorata sui fianchi e sulla nudità. Gli dico che a rimuovere, si danneggia inevitabilmente la natura. 

    "Che natura?" 

    La natura, il sesso, dalle parti mie la nudità di uomini e di donne la chiamamo così. 

    Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, p.26-27

    *** 

    source de la photo et infos sur le site de la Feltrinelli 

    traduction française chez Gallimard

    "Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la Renaissance. Aujourd’hui, l’Église veut récupérer l’original. Il faut enlever le drapé." 

    J’observe la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis que si on l'enlève, on va forcément endommager la nature. 

    "Quelle nature?" 

    La nature, le sexe, par chez moi la nudité des hommes et des femmes on l'appelle comme ça. 

    (traduction de l'Adrienne) 

    Pour lire les premières pages en français, c'est ici

    *** 

    C'est alors que je me suis souvenue que dans notre dialecte flamand aussi, on emploie ce mot-là - mais par dérision - pour la nudité: "zijn naturel" comme synonyme humoristique pour "naakt" (donc nu)

  • M comme mulattica

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    Un début curieux, et qui a infiniment intéressé, c'est celui de M. Bridgetower, jeune Nègre des Colonies, qui a joué plusieurs concertos de violon avec une netteté, une facilité, une exécution et même une sensibilité qu'il est bien rare de rencontrer dans un âge si tendre (il n'a pas dix ans). Son talent, aussi vrai que précoce, est une des meilleures réponses que l'on puisse faire aux Philosophes qui veulent priver ceux de sa Nation et de sa couleur, de la faculté de se distinguer dans les Arts. 

    Le Mercure de France, avril 1789. 

    Cet enfant de neuf ans, George Bridgewater, vient de donner un premier concert à Paris, aux Tuileries. Emmanuel Dongala retrace sa carrière à partir de ce moment-là jusqu'à celui de la rupture avec Beethoven, à Vienne, en 1803. 

    Ce récit, nous dit l'auteur dans ses remerciements en fin d'ouvrage, "est une fiction fondée sur des faits réels". En effet, quelques documents et témoignages d'époque attestent des voyages, des rencontres, de la carrière aussi brillante que précoce du violoniste et compositeur George Bridgewater. Emmanuel Dongala a donc, pourrait-on dire, "rempli les trous" par la fiction qu'il a imaginée pour nous parler de ce jeune homme mais surtout de tout ce qui est en train de bouger dans la société de cette fin du 18e siècle, à commencer par la révolution française, et bien sûr la question de l'esclavage et du statut de l'homme noir. 

    "C'est un travail qui m'a pris plusieurs années pendant lesquelles non seulement j'ai suivi des cours d'histoire de la musique, j'ai consulté de nombreux ouvrages, documents et articles, je suis allé à de nombreux concerts, mais j'ai aussi visité les sites importants d'Eisenstadt, de Vienne, de Londres et de Paris où se déroule l'histoire." 

    Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017, Remerciements, p.333. 

    Ce sont probablement ces longues études et nombreuses recherches qui se trouvent à l'origine de quelques longueurs fort didactiques et superflues, ou même carrément invraisemblables, comme cette petite servante d'auberge qui explique à George comment on procède à l'époque pour laver le linge: 

    Ce n'est pas un travail de tout repos: entasser le linge sale dans d'énormes baquets en bois, le recouvrir d'une toile sur laquelle on répand de la cendre préalablement tamisée, puis jeter par-dessus cette toile des chaudronnées d'eau bouillante et attendre ensuite que cette eau filtre lentement à travers le tissu poreux et imprègne le linge sale. [...] Et le lendemain, sortir le linge détrempé des baquets, le charger sur une brouette et transporter le lourd fardeau au lavoir. Une fois au lavoir, tremper ce linge sale dans des bacs de lavage, le battre et le frotter énergiquement sur les planches à laver, le retourner et le rincer plusieurs fois avant de l'essorer péniblement à la main. 

    Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017, p.139. 

    Mais que cet aspect didactique ne rebute pas le lecteur et qu'il le prenne comme une garantie que tout le reste a été également fouillé et vérifié, à commencer par les nombreuses rencontres parisiennes: Olympe de Gouges, Condorcet, Jefferson, Desmoulins, Lavoisier. 

    Bref, une belle histoire, un beau destin d'artiste et cette découverte, pour moi, que la fameuse Sonate numéro 9 dédicacée à Kreutzer l'avait été, au départ, à George Bridgetown, "sonata mulattica composta per il mulatto Brischdauer, gran pazzo e compositore mulattico." Grand fou et compositeur mulâtre, écrit Beethoven en haut de la partition. 

    Fou toi-même tongue-out

     

  • D comme désuétude

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    Ses vastes connaissances tenaient à une passion qui occupait tous ses loisirs. Célibataire, Åke Leander habitait un petit appartement à Kungsholmen d'où il communiquait avec ses innombrables amis, qui formaient ensemble un réseau mondial de radioamateurs enthousiastes. [...] Une légende remontant à un passé lointain voulait que le Premier ministre de l'époque ait eu besoin de connaître, pour on ne sait quelle raison, l'état de la météo au mois d'octobre et de novembre sur Pitcairn Island - cette île du Pacifique où les marins du Bounty s'étaient mutinés contre le capitaine Bligh avant de mettre le feu au navire et de rester là pour toujours. Åke Leander avait pu communiquer l'information au Premier ministre dès le lendemain. 

    Henning Mankell, L'homme inquiet, Seuil policiers, 2010, Prologue (p.10) 

    Comme il est loin de nous, déjà, le temps où on avait besoin des postes CB de nos radioamateurs pour avoir ce genre de renseignement. 

    Comme il est loin de nous aussi le temps où "dès le lendemain" était jugé le summum de la rapidité... 

    *** 

    pour passer de branché à ringard,
    le chemin devient de plus en plus court... 

    photo ci-dessus prise à Ostende en janvier 2018 

    une oeuvre de l'expo The Raft/Het Vlot

  • Première musique de l'humanité

    Un matin de plein soleil, Théodore m'a fait venir dans ce joli salon, aux bonnes proportions, à peine assez grand pour la famille, où on ne pouvait surtout pas organiser de ces "petits concerts" qu'il avait en horreur: "Ecoute bien, Achille, je vais te faire entendre la première musique de l'humanité. On n'en a trouvé aucune qui soit plus ancienne. C'est l'hymne à Apollon de Delphes que j'ai déchiffré. Je ne suis pas fier de grand-chose, mais de cela, oui: j'ai pu faire écouter aux hommes les sons de la Grèce. Gabriel Fauré, il est un de nos amis, tu sais, a joué l'hymne, qu'il a arrangé, sur ce piano, tu n'étais pas là, tu devais avoir tes cours à Nice. Depuis j'en ai traduit un autre, mais il est moins beau, plus lent. Il y avait des erreurs dans l'inscription, j'ai eu tort de les corriger, c'était peu-être, après tout, les fantaisies de ce musicien de l'Antiquité dont on ne connaît pas le nom." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 218.  

     Cette histoire m'intéressait, je lui demandai comment il avait fait pour lire une musique si ancienne. Il m'expliqua qu'on ne savait pas pourquoi, dans l'inscription gravée, des lettres apparaissaient au-dessus de certaines lettres. Il avait compris que c'était la manière grecque de noter la musique, avant l'invention des partitions. On avait beaucoup écrit déjà sur le sujet, il avait abordé le problème avec un regard neuf et simple. J'étais fasciné. 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 219.  

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    J'écoutais s'élever chaque note, comme si on reconstruisait un temple devant moi: cette musique est belle, grave, pleine de mystère. Je la jouais à l'harmonica, la nuit, devant la mer. [...] Je trouvais une parenté entre ce rythme lent et les chants corses de mon enfance (...) 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 219.  

    Même le second hymne, je l'ai trouvé très beau, plus répétitif, plus lancinant, une danse rituelle, peut-être plus vrai. Fauré ne l'avait pas retouché. J'ai été un lecteur fervent de l'ouvrage de Théodore, La Musique grecque, qu'il estimait utile, disait-il avec un sourire malicieux, à deux sortes de gens: "Les musiciens qui savent un peu de grec et les hellénistes qui savent un peu de musique, deux catégories qui ne sont pas bien nombreuses." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 220.  

     

     

  • Dernière enquête

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    Pour sceller ses adieux avec son personnage, l'auteur nous le décrit vieilli avant l'âge, malade, montrant les premiers signes d'oubli, ayant des "absences" de plus en plus inquiétantes: non, Wallander n'a pas droit à un peu de bonheur ni au repos, deux choses auxquelles il aspire pourtant très fort, à l'heure des bilans de vie. 

    Sa relation avec sa fille est meilleure que jamais, il est devenu grand-père d'une petite Klara, il s'est offert cette maison à la campagne qu'il désirait depuis si longtemps ainsi que le compagnon-chien qui lui faisait envie. Mais la déchéance physique et sa réelle solitude lui font peur. Il se demande s'il a des amis. Il constate qu'en dehors de son métier, il n'a rien. 

    De plus, ressassant sans cesse son passé (là d'accord je me suis amusée avec les allitérations mais je trouve qu'elles sont à leur place tongue-out) et se confrontant aux erreurs commises dans le cours de sa vie personnelle et professionnelle, il est poursuivi par des tas de pensées négatives. 

    Parallèlement, il y a l'enquête, une histoire de "peurs" aussi, peur de l'ennemi dans une atmosphère de Guerre froide qui - dans la pratique - est loin d'être terminée, peur des magouilles et autres tripotages qui ont lieu aux niveaux les plus élevés du pouvoir et contre lesquels on est impuissant. 

    C'est ce sentiment-là, je trouve, qui prédomine dans le livre: l'impuissance face aux aléas de la vie, à sa fin inéluctable qui s'annonce par toutes sortes de "pertes" physiques et intellectuelles, et l'impuissance face au mal dans le monde. 

    Bref, ce n'est pas un livre joyeux et on se demande quel sort attend la génération de la petite Klara... 

    *** 

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    sixième participation au Challenge littérature nordique chez Margotte

    que je remercie!

     

  • U comme utile

    lire,lecture,littérature,grèce

    Ma mère avait inculqué à mon frère et à moi qu'il fallait apprendre ce qui pouvait nous servir dans la vie. J'ai mis du temps à saisir ce que cette phrase voulait dire. (...) La formule "Apprenez des choses utiles" ne veut dire que "Apprenez ce qui pourra vous donner de l'argent" (...) Théodore me disait, citant Cyrano: "Non! Non! C'est bien plus beau lorsque c'est inutile..." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 198. 

    lire,lecture,littérature,grèce

    "Tu entends, Achille, tous ceux qui disent que l'étude du grec est futile et ne sert à rien. Que dans notre monde où il faut savoir conduire des voitures, lancer des ponts - je dis cela sans désobliger notre ami Eiffel -, tout le monde doit parler un vague et vaste anglais, qui n'a que de lointains rapports avec la langue de Shakespeare. Tu sais que dans ma jeunesse j'ai traduit Hamlet. C'est avec l'inutile qu'on fait de grandes choses." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 295. 

    lire,lecture,littérature,grèce,art

    "Tu vois, Achille, (...) je n'en peux plus de dire aux gens que l'étude du grec va malgré tout leur servir. S'ils sont politiciens, à réfléchir à la démocratie. S'ils sont pharmaciens, à comprendre les étiquettes de leurs pots. S'ils sont touristes, à mieux se pénétrer des monuments de Delphes ou d'Olympie. Cela c'est bien gentil, on peut le dire, mais ce n'est pas vrai. Le grec n'a rien à prouver. Il me plaît parce qu'il ne sert pas. Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, a écrit le bon vieux Théophile Gautier. (...) Même la tour de M. Eiffel ne sert à rien, ça le désespère, c'est le gage de son succès futur. (...) Les étudiants doivent foncer vers l'inutile. Est-ce que la musique, le solfège, c'est vraiment utile? (...) Est-ce que les règles du jeu d'échecs sont utiles? Pourtant je préférerai toujours celui qui sait jouer aux échecs, celui qui joue du violon, si je dois choisir qui je vais inviter chez moi." 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, page 317. 

    *** 

    photo 1 wikipédia commons : le péristyle de la villa Kérylos à Beaulieu-sur-mer, photographié par Christophe Recoura 

    photo 2 sur le site de Grasset 

    photo 3 wikipédia commons : villa Kérylos à Beaulieu-sur-mer, vue sud-est photographiée par Christophe Recoura 

  • J comme j'ai gardé les clés

    J’ai gardé les clés de la maison. L’été, il m’est déjà arrivé de m’y glisser, comme aujourd’hui, ombre qui se confond dans l’ombre du portique, derrière la bibliothèque, du côté où personne en ville ne peut me voir. J’écoute les oiseaux. Cette fois, j’ai décidé que ce serait la dernière. Je ne reviendrai plus à Kérylos. Durant des années, je n’ai pas pu m’empêcher d’y entrer par effraction, de temps à autre, sans prévenir personne, pour toucher les statuettes de bronze, regarder les meubles, les peintures, pour entendre le jet d’eau dans le péristyle et pour revoir la mer à travers les fenêtres ouvertes. Cette fois, je ne suis pas venu pour contempler. Je veux reprendre mon bien. Il est temps. 

    Adrien Goetz, Villa Kérylos, Grasset 2017, incipit.

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    Livre sur un parcours de vie, sur l'histoire, sur l'archéologie, sur la culture... Lecture en cours, je suis à la page 129 sur 332 cool 

    Ce "Il est temps" de l'incipit est le seul élément de suspense: on suppose qu'à la fin, le narrateur trouvera ce qu'il cherche et que le lecteur saura de quel objet il s'agit. 

    Photo de couverture et infos sur le site de la maison d'édition Grasset 

    Toutes les infos sur la vraie villa Kérylos, à Beaulieu-sur-Mer, ici.

  • I comme internats chic

    - C'est un thé suisse, me dit ma mère en souriant, les yeux brillants. 

    Je n'avais jamais rien goûté d'aussi suave. Chaude et moelleuse dans la bouche, finement parfumée, la boisson que m'offrait l'hôtesse de l'air était une surprise que ma mère semblait ravie de me voir découvrir. Debout à côté de son chariot, l'hôtesse acquiesçait à la définition du "thé suisse", souriait elle aussi de toutes ses dents, belle et blonde comme sur les réclames, avec des traits épais et doux, premier contact merveilleux avec ma future terre d'adoption, celle où tout était toujours propre, et dont à Istanbul chacun parlait avec un respect qui confinait à la timidité: sur les rives du Bosphore, Isviçre, la Suisse, avait la consonance d'un mot magique. Le thé suisse n'était rien d'autre que du thé au lait, bien sûr. 

    Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon 2017, p. 289-290, Internats chic.

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    C'est à Metin Arditi, un Suisse d'adoption comme il le dit dans l'extrait ci-dessus, qu'a été confiée la tâche de rédiger ce dictionnaire. Il le fait de façon très personnelle, en y insérant son vécu et de nombreux extraits de ses œuvres. Par exemple, cet extrait vient de "La chambre de Vincent", un court récit autobiographique. D'autre part, il le fait de façon très "guide touristique", allant même jusqu'à proposer une bonne adresse où manger tongue-out 

    source de la photo et information ici, chez Plon et merci aux amis suisses qui m'ont offert le livre kiss  

    Suite de l'article "Internats chic" le mois prochain?

  • D comme défi nordique

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    Autant l'avouer tout de suite: j'ai détesté la façon dont le titre a été traduit en français et j'ai lu le livre en traduction néerlandaise. 

    Détesté pour deux raisons: d'abord parce qu'il ne s'agit pas d'une bibliothèque mais d'une librairie, ensuite parce que les "cœurs cabossés" mettent d'emblée l'accent sur l'aspect nunuche. Or le livre est un peu plus que ça. Un petit peu plus tongue-out 

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    Le titre en anglais est parfaitement fidèle à l'original suédois: Les lecteurs de Broken Wheel recommandent. Le néerlandais diffère, tout en restant assez neutre: Les livres de Sara Lindquist. Sous-titre: une petite librairie à aimer

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    Et c'est vrai que c'est un livre pour amateurs de livres. J'ai résisté à la tentation de prendre papier et stylo pour noter les références aux lectures conseillées par la libraire tongue-out principalement parce que je voulais avancer vite, très vite, dans les 400 pages du bouquin. Pour arriver à la fin qu'on devine pourtant dès le début, un beau jeune homme dont le cœur est à prendre, une attachante jeune Suédoise en visite en Iowa, une petite communauté qui est décidée à la garder dans la bourgade moribonde de Broken Wheels: vous savez aussi bien qu'eux et moi que le meilleur moyen de contourner la loi et de prolonger indéfiniment le visa touristique, est le mariage avec un autochtone.  

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    Après vous avez aussi la dizaine de personnages bien typés pour entrer dans la version filmée par Hallmark: un couple gay, une vieille fille bigote, une tenancière de bar (lieu indispensable pour les rencontres et les infos), un ancien alcoolique qui veut retrouver sa fille, le révérend aimant jardiner, une mère de famille sortie des "Desperate  Housewives"... et pour être parfaitement politiquement correct, un homme à la peau noire. Sauf qu'ici il a vraiment sa raison d'être. 

    Mais je n'en dirai pas plus tongue-out 

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    Bref, un moment de lecture agréable, tout à fait feel good, qui me permet d'ajouter ma cinquième participation au challenge nordique de Margotte, que je remercie! Merci aussi à Colo avec qui j'ai fait "lecture commune", une chouette façon de se sentir proches et d'abolir la distance en kilomètres qui nous séparent. 

    *** 

    photo de couverture en français: site du Figaro 

    couverture en anglais du site Good Reads

    couverture en néerlandais chez De Standaard Boekhandel 

    couverture d'origine en suédois sur le site de l'auteur

  • J comme journal

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    Le journal d'écrivain peut être une lecture intéressante - reflet d'une époque, reflet d'une vie et des pensées de l'auteur - autrefois sur papier, aujourd'hui souvent publié en blog. 

    Sans doute le journal sur papier était-il plus intime, publié seulement à titre posthume, avec ou sans nettoyage, avec ou sans l'accord de l'auteur. 

    Bref, vous savez tout ça.

    Récemment j'en ai trouvé un sous cette forme-ci et il me plaît bien. 

    Ce qui au départ était une consigne d'écriture de François Bon - tenir un journal en deux phrases par jour, pas plus - a été compilé sous le titre "Année compte double", parce que, comme le dit Martine Sonnet elle-même, "ce n'était pas du tout une année comme les autres". 

    Comme toujours, en lisant la vie d'un(e) autre, on sourit en se trouvant des points communs. Les vaines tentatives d'essayage pour l'achat d'une robe, par exemple, ou l'appréhension face aux "fêtes" de fin d'année, "31 décembre 2007 - sans solution de continuité - enchaîner comme si de rien n'était : le peu de jour, d'abord, sera pareil". 

    Une belle lecture ici aussi, qui me rappelle des souvenirs de ma grand-mère, la séance de bigoudis hebdomadaire, les cheveux si peu gris et si fins, qui sèchent vite, les 'piques' tendues... 

    Et vu que la maman de Martine Sonnet était couturière, j'ai remis la photo de ma couturière préférée, entourée de ses parents. 

     

     

  • Z comme zomerhuis

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    Quand elle monte dans le train, elle dépose son sac à main, son écharpe, son smartphone, sa veste, son sac à dos, son livre. 

    Herman Koch, Zomerhuis met zwembad, note l'Adrienne, qui aime toujours voir ce que les autres lisent. 

    Elle prend son smartphone, se met à tapoter l'écran et donne des coups de fil. 

    Ça permet à l'Adrienne de savoir non seulement ce qu'elle lit, mais aussi de connaître sa vie, sa situation familiale et professionnelle, ses amitiés et inimitiés, ses projets pour le week-end. 

    La vie privée est décidément un concept totalement dépassé, se dit l'Adrienne en essayant de ne plus entendre ces pans de vie jetés à voix haute dans le compartiment. 

    Et voilà un livre qui n'est pas près d'être lu...

     

  • M comme maison de poupée

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    Allez savoir pourquoi, ce titre m'a toujours induite en erreur, m'ôtant l'envie de lire la pièce. Maison de poupée, pourtant, est bien choisi, je dois l'avouer maintenant que je l'ai enfin lue tongue-out 

    [Papa] m'appelait sa petite poupée et il jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Et puis je suis entrée dans ta maison... [...] Je veux dire que j'ai quitté les mains de papa pour passer dans les tiennes. - LdP p.136, traduction de Marc Auchet. 

    La pièce date de la fin du 19e siècle et bien sûr, ça se remarque à chaque page. La position de Nora comme femme, épouse, mère, n'est plus tout à fait celle d'aujourd'hui. Fort heureusement, les lois ont fini par accorder aux femmes un statut d'être humain responsable à part entière. 

    Je viens d'apprendre que les lois ne sont pas ce que je croyais. Mais je n'arrive pas à me persuader que ces lois-là puissent être justes. (id., p.149) 

    Pourtant, même si la société a évolué, la pièce garde une certaine actualité: si on considère la place de la femme, son rôle, son statut, aujourd'hui encore elle est placée devant les mêmes choix. Je le vois par exemple à mes grandes élèves, qui choisissent à 17 ou 18 ans une carrière qui leur permettra de s'occuper de leurs enfants... aucun garçon de 18 ans n'a ce souci. 

    Pour une belle analyse éthique de la pièce, voyez ici

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    lu pour le challenge nordique chez Margotte

  • F comme Finlande

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    Si un jour vous croisez l'Adrienne en ville, et que vous la voyez se baisser pour ramasser un truc sur le trottoir, ce ne sera sans doute pas pour une piécette qui brille au soleil: ce sera pour le ver de terre kamikaze ou l'escargot déshydraté, qu'elle remettra tous deux dans ce qu'elle considère être le bon chemin pour eux. 

    L'autre jour, c'est à la fenêtre de son bureau que son araignée domestique décide de filer sa toile. 

    - Quelle idée! lui dit l'Adrienne. Il y a des moustiquaires partout, qu'est-ce que tu espères attraper? 

    La réponse est venue dans le quart d'heure.

    L'araignée sait se rendre utile. 

    C'est aussi ce qui apparaît dans un conte de la Laponie finlandaise.  

    Un Sámi poursuivi par des ennemis se cache dans un trou sous terre. Une araignée s'empresse de tisser une toile qui recouvre entièrement l'entrée de la cachette. Alors quand les poursuivants arrivent et voient la toile d'araignée intacte au-dessus du trou, ils passent leur chemin. Le Sámi est sauvé. 

    Voilà pourquoi, dit la légende, les vieux Samis ne veulent pas qu'on tue une araignée: un jour l'une d'elles a sauvé la vie d'un homme. 

    *** 

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    lu pour le challenge nordique chez Margotte: 

    Contes de Laponie rassemblés par J.K. Qvigstad et adaptés en français par J. Privat, éd. Esprit ouvert, 2000

     

  • C comme coulisses

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    En douze chapitres, l'auteur présente douze familles actives à la cour de Versailles: entrepreneurs, musiciens, militaires, intendants, femmes de chambre, cuisiniers, concierges... pour ce qui est des "petites gens" mais aussi le duc de La Rochefoucauld ou la gouvernante des enfants de France, la maréchale de la Mothe-Houdancourt. 

    C'est précisément cet aspect 'famille', généalogie, qui est le plus intéressant: tout est basé sur de nombreuses archives, de sorte qu'on est bien informé sur les revenus, les dots, les legs, les contrats, les appointements, les dates et les lieux... mais pas ou peu sur les gens. A part leurs titres, leur fonction, leur travail, leurs liens de famille, on ne les connaît pas. Il est fort rare en effet qu'on ait une idée de leur physique, de leur caractère, de leur vie. 

    Par contre, on y apprendra les rouages du système mis en place à Versailles, avec les charges qui s'achètent et peuvent se transmettre aux descendants, l'ascension ou le déclin de quelques-unes des familles qui ont fait partie de ce système. 

    Je dois dire que ce que j'ai le plus apprécié dans cet ouvrage, ce sont les annexes tongue-out 

    *** 

    source de la photo, info et 4e de couverture ici

  • Lequel vous conseilleriez?

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    Les gentilles dames de la bibliothèque ont de la chance: le samedi d'octobre où elles organisent leur "verwendag" (1) il fait toujours beau cool 

    C'est toujours un grand plaisir d'aller les saluer, de boire un café et de papoter autour du thème du jour. 

    Cette année, on demandait de noter sur une carte postale quel livre on conseillerait et pourquoi. Tâche ardue d'en choisir un... parmi tous ceux qu'on a aimés! 

    Les gentilles dames pour leur part avaient affiché leur TOP 10 en livres, musique et films.  

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    - Ça me fait drôlement plaisir, a dit Madame à Sophie, que tu aies mis le Petit Prince dans ton top 10! 

    Sophie a ri: 

    - C'est le premier livre que j'ai lu en français, dit-elle. 

    Oui, c'était un beau samedi! 

    *** 

    (1) verwendag veut dire la journée des gâteries (du verbe verwennen, gâter, chouchouter) 

    photo 1: un des chênes du parking de l'école, samedi matin 14 octobre, vers 08.45 h., face au soleil 

    photo 2: le choix de Sophie, la meilleure des gâteries qu'on puisse faire à Madame cool

  • L comme Livre des Baltimore

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    La canicule italienne a eu pour effet, en août dernier, que je n'ai eu aucun scrupule à passer mon temps "enfermée à lire un livre" (1) 

    J'avais emporté une dizaine de gros pavés, parmi lesquels Le livre des Baltimore. J'avais tellement aimé La vérité sur l'Affaire Harry Quebert que j'avais envie de lire d'autres œuvres de Joël Dicker. 

    On retrouve le même narrateur, Marcus Goldman. On retrouve donc aussi les Etats-Unis et sa société à la fois hypocrite et violente (2). Les deux livres sont découpés en flash-back et maintiennent un fort suspense jusqu'à la fin: enquête policière pour l'affaire Quebert, enquête sur le passé familial des Baltimore. 

    J'ai beaucoup aimé ces deux livres et ce n'est certes pas parce que l'auteur est "beau gosse" (3) vu qu'aucun des deux livres n'a mis sa photo en quatrième de couverture. 

    Je ne savais donc ni qu'il était jeune ni qu'il était suisse tongue-out Je savais juste qu'il a le talent d'écrire, de décrire finement divers milieux et de maintenir ses lecteurs en haleine, page après page.  

     *** 

    (1) quoi? rouler tous ces kilomètres pour faire ce qu'on peut faire chez soi? 

    (2) violences policières, violences dans les rapports humains en général, et en même temps un puritanisme qui fait nier ces violences...  

    (3) comme le lui reproche Télérama

    *** 

    source de la photo et lecture des premières pages ici

  • E comme Eupen

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    C'est long, le train jusqu'à Eupen. Surtout si le livre est lu, le casse-croûte avalé, la nuit tombée. On ne peut même plus admirer le paysage. 

    Le jeune homme à côté de l'Adrienne lit Tiens ferme ta couronne pendant que son ami, assis en face, feuillette le Guide bleu Belgique et en lit des passages à haute voix. On comprend qu'ils ont visité Bruges mais on ne voit pas l'intérêt de cette lecture après coup: pour chacune des "curiosités" recommandées, ils se demandent s'ils l'ont vue ou pas... 

    Ils descendent à Liège en emportant soigneusement tous les restes de leur repas, deux pommes, deux poires, du pain bio, un bloc de fromage de Bruges. 

    Eupen. Terminus. Depuis Verviers, il ne reste plus qu'un groupe d'hommes dans le wagon. Ils se quittent en se donnant de viriles accolades accompagnées de fortes tapes dans le dos. 

    Le rituel est amusant à voir mais on se dit qu'il faut être de construction solide, quand on a des amis germano-belges tongue-out

  • T comme Trois jours chez ma tante

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    C'est cet article-ci qui m'a décidée à lire Trois jours chez ma tante, d'Yves Ravey. 

    Ne dit-il pas la vérité? Si, mais de manière beaucoup plus positive que je ne le ferais, lecture faite. 

    C'est vrai, l'auteur s'attarde "sur les petits détails anodins" qui "ne font pas avancer l'intrigue. Ils posent un décor, une ambiance." C'est vrai que l'ambiance est "pesante, oppressante" et que le suspense monte peu à peu. Enfin, dans les trois dernières pages... 

    Et "la pincée d'humour noir"? On la trouve, en cherchant bien tongue-out  

    Bref, j'ajouterais: par bonheur, ça se lit en une heure trente...

     

  • B comme Bottes suédoises

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    Pour parler de ce livre, par quel bout commencer? 

    Faire le lien avec le précédent, Les Chaussures italiennes? C'est inutile, ils peuvent se lire indépendamment l'un de l'autre. 

    Faire le lien avec la biographie de l'auteur, dont c'est l'ultime ouvrage? (1) Peut-être n'est-ce pas pertinent de se demander dans quelle mesure auteur et narrateur se confondent quand ils parlent de l'éventualité de leur mort prochaine et de la peur qu'ils en éprouvent. 

    Faire le lien avec l'environnement naturel décrit dans le roman? Le climat nordique, ces rochers où rien ne pousse, cette petite ville portuaire de plus en plus déserte et désolée ajoutent évidemment à l'ambiance générale. 

    Chacun y souffre du même problème, la solitude: l'ancien facteur, qui se mêle de la vie des autres, la femme du restaurant, qui rêve d'un ailleurs, la vieille sur son rocher, dernière survivante de quelques familles de pêcheurs, la veuve de Nordin, mort subitement d'un arrêt cardiaque, la réfugiée polonaise, qui travaille depuis des années à la remise en état d'une vieille bagnole, la jeune journaliste... et le narrateur, même si c'est par choix qu'il vit en reclus sur son île. 

    Lui aussi aimerait revivre un amour, avoir une présence aimante à ses côtés. A 70 ans, il a peur qu'il ne lui reste que peu de temps, même s'il est encore en parfaite santé. 

    Vieillir, c'est s'aventurer sur une glace de moins en moins solide. (p. 255)

    Et puis... et puis, après l'incendie criminel de sa maison, les événements vont s'enchaîner pour nous mener, nous lecteurs, vers une fin beaucoup plus positive qu'on ne l'aurait imaginé. 

    Ce qui me fait conclure que peut-être, s'il en avait eu le temps, Henning Mankell aurait poursuivi par un troisième tome. 

    Moi en tout cas je sais quel titre je lui aurais donné tongue-out  

    *** 

    (1) l'original a paru en 2015 et l'auteur est décédé en octobre cette année-là 

    source de l'image et info ici, sur le site de l'éditeur et les 25 premières pages en lecture ici 

    merci à Margotte et à son challenge nordique 

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  • V comme voyage

    Demain matin, un ami s'envole pour Moscou, où il montera à bord du Transsibérien: c'est un voyage qu'il rêve de faire depuis longtemps et pour s'y préparer, il a suivi plusieurs années de russe. 

    Il sera accompagné de son fils aîné. Il n'a pas réservé d'hôtels: il compte sur son éloquence et l'hospitalité des gens. 

    Et puis, il a envie de vivre sa dose d'aventures. 

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    En 2012, Sylvain Tesson a fait un même genre de voyage russe: parti de Moscou, il refait le trajet de la retraite napoléonienne après le désastre de 1812. Une sorte de célébration du bicentenaire qu'il voit comme un hommage aux soldats. On peut voir ici le reportage photo qu'en a fait Thomas Goisque, qui faisait partie du trio de voyageurs dans leur moto avec side-car. 

    Quand on lit son image de la France, on comprend mieux pourquoi il a toujours envie d'être sur la route: 

    "(...) ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans gêne, des géraniums en pot et des ronds-points ruraux. La France, petit paradis peuplé de gens qui se pensent en enfer, administré par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain (...)" 

    Sylvain Tesson, Berezina, p.25, éd. Guérin, janvier 2015 

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    source wikipedia commons 

    Il y avait ce tableau de Edouard Bernard Swebach, exposé au musée des Beaux-Arts de Besançon. On y voyait un cuirassier assis sur la croupe de son cheval couché. L'homme avait l'air désespéré. Il regardait ses bottes. Il savait qu'il n'irait pas plus loin. Dans son dos, une colonne de malheureux traînant, à l'horizon. Mais c'était le cheval qui frappait. Il reposait sur le verglas. Il était mourant - peut-être déjà mort. Sa tête était couchée délicatement sur la neige. Son corps était une réprobation: "Pourquoi m'avez-vous conduit ici? Vous autres, Hommes, avez failli, car aucune de vos guerres n'est celle des bêtes." (...) Sur ces trois cent mille bêtes [des chevaux], deux cent mille moururent pendant les six mois de campagne. (p. 153) 

    S'il y a une innocence fauchée par la guerre, c'est bien celle des animaux (p.152)

    ***  

    source photo, info et extrait à lire ici, sur le site de la maison d'édition

  • T comme Tryst

    Tryst, ça veut dire rendez-vous. Le mot appartient à la langue familière mais le traduire par 'rancard' serait aller trop loin, puisque là on est déjà dans le langage carrément populaire, voire argotique. 

    Tryst, c'est le titre d'un livre que j'ai lu à l'adolescence. J'avais oublié le mot ainsi que le nom de l'auteur, Elswyth Thane (ce qui se comprend, je pense, vu son exotisme tongue-out) mais je me souvenais parfaitement bien de l'histoire. 

    Pourtant, je l'ai relu avec plaisir, je dirais même dévoré, en une soirée. 

    Il commence ainsi: 

    Sabrina had never picked a lock in her life, but it was done every day in books. She tiptoed along the carpeted upper passage and whisked around the corner to the second flight of stairs leading to the top floor of the house. Gripped tightly in one hand she carried her burglar tools- nail scissors with curved points, a button-hook, and some wire hairpins stolen from Aunt Effie’s dressing-table. 

    Sabrina n'avait jamais crocheté une serrure de sa vie, mais ça se faisait tous les jours dans des livres. Sur la pointe des pieds, elle suivit le tapis du couloir et tourna au coin vers la seconde volée d'escaliers qui menait à l'étage supérieur. Fermement serrés dans une main, elle tenait ses outils de cambrioleur - des ciseaux à ongles aux bouts ronds, un tire-boutons et quelques épingles à cheveux volées à la table de toilette de tante Effie. 

    (traduction de l'Adrienne) 

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    photo et compte-rendu de lecture ici 

    *** 

    J'aimais alors - et j'aimerais encore maintenant - voir la mort comme elle est présentée dans le livre: ceux qui ont disparu ne le sont pas pour qui sait voir. Et en mourant, on retrouve ceux qu'on aime.

  • K comme Krapu

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    Eva-Lena a trente-neuf ans, un mari, trois enfants, et sa vie se trouve à un point mort au moment où, par un malheureux concours de circonstances, elle se retrouve enfermée dans le cagibi de la photocopieuse, un vendredi soir. 

    Elle n'en sera "sauvée" que le lundi matin, de sorte qu'elle a eu de très nombreuses heures pour réfléchir à son passé, son présent et son avenir. 

    Voilà pour le pitch

    info et photo sur le site de l'éditeur 

    lire, lecture, lecteur, nordique

    deuxième lecture pour le challenge chez Margotte. 

    Au début, ça m'a très fort fait penser au Lièvre de Vatanen, peut-être à cause des oreilles sur la photo de couverture, ou parce que l'auteur est née en Finlande, mais il me semblait retrouver des similitudes dans la situation burlesque d'Eva-Lena et celle de Vatanen ainsi que des ressemblances de ton, d'atmosphère. 

    J'ai juste failli arrêter de lire en me rendant compte que le portrait d'Eva-Lena comme prof ressemblait un peu trop au mien: celle qui vient déjà pendant les vacances préparer sa classe, celle pour qui aucun manuel n'est assez bon et qui préfère fabriquer tout son matériel elle-même, celle qui pense tout le temps à l'école, à ses élèves, à ses cours, s'interroge tout le temps sur ses méthodes, ses évaluations, le bien-être de ses élèves. Et qui a tout le temps le nez dans ses copies, méritant ainsi les sarcasmes de son mari: pourquoi faire toutes ces heures supplémentaires sans être payée? 

    Or, je ne voulais surtout pas lui ressembler! 

    Heureusement, les ressemblances n'allaient pas plus loin tongue-out et j'ai suivi avec attention (et espoir tongue-out) l'introspection forcée de l'héroïne qui arrive aux bonnes conclusions: "J'ai fait partie des personnes les plus prétentieuses qui soient" (p.239) cherchant la perfection dans un tas de domaines - elle est par exemple un as du planning, de l'organisation, du ménage et de la traque anti-poussière - et en a oublié ce qui compte réellement.  

    "Quand je sortirai d'ici, j'aurai à nouveau le choix. D'innombrables options s'offriront à moi. 
    Maintenant, il faut que je note les choses que je ne veux pas rater à l'avenir. Et les choses dont je peux me passer." (p.256) 

    Elle ne gardera qu'un seul principe, finalement: l'amour. De soi et des autres. Le plaisir. 

  • Première participation

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    Un des gros problèmes de l'Adrienne, c'est de se lancer dans des tas de trucs et d'avoir du mal à les mener à bien. 

    Faut qu'elle apprenne à se limiter. 

    Faudrait... 

    Mais bon, elle s'est engagée dans un challenge chez Margotte

    Il y avait le choix entre Poucette (un à trois livres), Petite sirène (trois à cinq livres) et Reine des neiges (plus de cinq livres). Je vous laisse deviner à quoi l'Adrienne s'est engagée tongue-out 

    Bref, ceci explique pourquoi aujourd'hui elle va vous parler d'un livre qui l'a barbée. 

    Oui, barbée. 

    Et pourtant - une fois de plus - elle s'était laissé embobiner par l'alléchante quatrième de couverture, qui promettait un voyage en Italie, la découverte d’œuvres d'art (Giotto, Brunelleschi, Raphaël...) et de l'amour. 

    Est-ce que tout ça ne s'y trouverait donc pas, vous demandez-vous. 

    Si, si. Quatre cent quinze pages. 415. Pour seulement deux personnages, une jeune fille de 17 ans, un jeune homme à peine plus âgé, féru d'art et préparant une série d'articles sur le thème de la crucifixion en peinture. 

    Elle tombe amoureuse de lui et pour avoir une bonne raison de s'attacher à ses pas de musée en église, se fait expliquer - en long et en large - la grosse trentaine d’œuvres qui formeront l'objet de ses articles.

    Comme il s'agit de crucifixions et qu'on suppose que les (jeunes) lecteurs d'aujourd'hui ne connaissent pas l'histoire sainte, on reçoit au fil des pages de longs cours de catéchisme. David, Salomon, Jésus, Marie, les apôtres, l'Ancien et le Nouveau Testament, les fêtes chrétiennes, tout est aussi minutieusement expliqué que les trente quatre peintures et sculptures. 

    Ouf! Même l'Adrienne - qui pourtant on le sait aime l'Italie, ses peintres, ses musées - n'est pas arrivée à lire jusqu'au bout. 

    Peut-être parce qu'elle connaît son catéchisme. 

    Ou peut-être parce que l'intrigue amoureuse est quasi nulle. Nul le suspense. Nulle l'évolution des personnages. 

    Bref, n'en parlons plus. 

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    BjØrn Sortland, La minute de vérité, roman d'art et d'amour, traduit du norvégien par Françoise, Marina et Tom Heide, Bayard, 2015 

     

     

  • I comme incipit

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    La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire. Roland Barthes remonte la rue de Bièvre. Le plus grand critique littéraire du xxe siècle a toutes les raisons d’être angoissé au dernier degré. Sa mère est morte, avec qui il entretenait des rapports très proustiens. Et son cours au Collège de France, intitulé « La préparation du roman », s’est soldé par un échec qu’il peut difficilement se dissimuler : toute l’année, il aura parlé à ses étudiants de haïkus japonais, de photographie, de signifiants et de signifiés, de divertissements pascaliens, de garçons de café, de robes de chambre ou de places dans l’amphi – de tout sauf du roman. Et ça va faire trois ans que ça dure. Il sait forcément que le cours lui-même n’est qu’une manœuvre dilatoire pour repousser le moment de commencer une œuvre vraiment littéraire, c’est-à-dire qui rende justice à l’écrivain hypersensible qui sommeille en lui et qui, de l’avis de tous, a commencé à bourgeonner dans ses Fragments d’un discours amoureux, déjà la bible des moins de vingt-cinq ans. De Sainte-Beuve à Proust, il est temps de muer et de prendre la place qui lui revient au panthéon des écrivains. Maman est morte : depuis Le Degré zéro de l’écriture, la boucle est bouclée. L’heure est venue. 

    Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015, p.9-10 (incipit) - info, source de la photo et extrait plus long ici 

    *** 

    C'est à la fois drôle et érudit, ça tient en haleine, ça divertit, ça donne envie de retrouver ses notes de cours sur Ferdinand De Saussure et de relire Roland Barthes d'un œil neuf tongue-out, bref j'essaie de faire durer un peu les 495 pages de ce bouquin que je viens seulement de commencer... mais je suis déjà conquise cool 

    Dans une autre vie, Laurent Binet a été prof, comme on peut le lire ici. Et en découvrant cet article, on ne peut qu'être content pour lui d'avoir trouvé une place - et une place bien meilleure - en dehors des mesquineries de l'enseignement... 

  • E comme épilogue

    Vous me demandez pourquoi je ne donne pas d'interviews. Vous me demandez pourquoi je n'aime pas faire le récit de cette histoire. Si moi-même je n'arrive toujours pas à y croire, comment le pourriez-vous? (...) Voyez-vous, nous étions huit sur ce bateau. Juste huit. Avec une seule bouée de sauvetage. 

    Je les voyais tous les jours. A la télévision, en photo dans les journaux, j'entendais leurs voix à la radio. Pourtant, je n'ai jamais fait attention. Je n'ai pas tendu la main. Pas avant ce jour en mer. 

    Quarante-sept. Nous en avons sauvé quarante-sept. Nous n'avons pas pu les sauver tous. 

    Je n'ai pas voulu jouer au héros. Quand je repense à cette journée, je me sens minuscule. Insignifiant. Je me souviens seulement des mains agrippées aux miennes, des doigts soudés. Je me souviens aussi des mains qui ont glissé, disparues à jamais. 

    Les cauchemars reviennent en rampant. Les mains huileuses et glissantes disparaissant sous l'eau. Les cris bestiaux que j'avais pris pour des mouettes, assourdis puis étouffés par les vagues. Ces cauchemars nous hantent tous les huit. 

    J'étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. (...) 

    Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, Epilogue (p.165-166). Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

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    Et mardi matin je lis dans la presse que l'Autriche va renforcer les contrôles militaires à la frontière, 750 soldats et quatre blindés: que l'Italie se démerde toute seule avec ses réfugiés!

  • C comme Carmine Menna

    S'il était vrai que chaque vie humaine a la même valeur, laisserait-on des milliers de gens - hommes, femmes, enfants - mourir sur le chemin de l'exil? 

    Si sauver une vie humaine, quand il s'agit de la vie d'un voyageur de la gare Centrale, fait de vous un héros qui reçoit des félicitations, pourquoi sauver 118 vies en Méditerranée vous vaut des sarcasmes et du cynisme? 

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    source et info ici 

    "Je ne sais comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s'est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d'y arriver. Vous ne pouvez comprendre: vous n'y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c'est ça. Des mouettes qui se chamaillaient autour d'une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. 

    (...) Jamais je n'ai vu autant de personnes dans l'eau. Tant de corps se débattre, de mains attraper le vide, de poings frapper l'air, de visages noirs happés par les vagues avant de ressurgir à la surface. Le souffle court, ils appellent, s'étouffent, hurlent. Mon Dieu, ces cris stridents! Je vois la mer bouillonnante les envelopper. Je les vois résister, les mains écartées, serrés les uns contre les autres, cramponnés au moindre morceau de bois, luttant à mort pour ne pas être engloutis. (...) Ils se noient sous mes yeux et je n'ai qu'une question en tête: comment les sauver tous? 

    Je ressens encore la pression de la première main que j'ai saisie. L'empreinte des doigts scellés aux miens, le frottement de l'os contre l'os, la contraction des muscles et le sang affluant dans les veines du poignet. La force de cette emprise! Ma main soudée à celle d'un étranger par un lien plus puissant, plus intime qu'un cordon ombilical. Mon corps entier ébranlé lorsque j'ai hissé son torse nu hors de l'eau." 

    Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, début du Prologue. Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

    Une lecture que je recommande. 

    Avant le livre, il y a eu le reportage; Emma-Jane Kirby est journaliste. 

    Un article sur Carmine Menna, à l'occasion du 3e anniversaire de ce sauvetage. 

    Et les mêmes émotions chez les membres de l'équipage de la frégate Louise-Marie, qui ont sauvé 118 personnes jeudi dernier.

  • W comme wagon de train

    L'Américaine Edith Wharton a publié en 1908 une sorte de carnets de voyage relatant ses visites touristiques dans la France de 1906, l'année de naissance de grand-mère Adrienne, A motor-flight through France. 

    En voici l'incipit: 

    The motor-car has restored the romance of travel. Freeing us from all the compulsions and contacts of the railway, the bondage to fixed hours and the beaten track, the approach to each town through the area of ugliness and desolation created by the railway itself, it has given us back the wonder, the adventure and the novelty which enlivened the way of our posting grand-parents. 

    L'automobile a rendu aux voyages leur romantisme. 
    Elle nous a libérés des contraintes et des contacts (des promiscuités) du chemin de fer, de la soumission aux horaires et aux tracés fixes, de l'accès aux villes par des endroits d'une laideur et d'une désolation créées par la voie ferrée elle-même, elle nous a rendu le merveilleux, l'aventure et la nouveauté qui rendaient le voyage en malle-poste de nos grands-parents si réjouissant. 

    (traduction de l'Adrienne)

    On peut lire le texte entier ici

    Quand on lit Madame de Sévigné ou d'autres, on n'a pas l'impression que les voyages en malle-poste étaient si merveilleux ou romantiques, bien au contraire. Ils ont par exemple définitivement dézingué la santé du petit Amadeo, trimbalé par papa Mozart d'un coin de l'Europe à l'autre. Bref, il y aurait beaucoup de choses à dire sur le snobisme de madame Wharton et de son mari, découvrant la France dans leur automobile 1906 avec chauffeur. 

    L'Adrienne, sa mère et son neveu iront à Amsterdam en train. Avec les horaires et les tracés contraignant et toute cette vilaine promiscuité tongue-out 

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    auto-collant avec ce vieux slogan qui aurait plu à Edith Wharton

  • T comme troisième chapitre

    Des journées à Montpellier, je me souviens de tout, sauf de la ville, c'est comme si je n'y étais jamais allée. En dehors de l'hôtel, en dehors de la grande salle monumentale où se tenait le congrès académique dans lequel Nino était engagé, aujourd'hui je ne vois qu'un automne venteux et un ciel bleu derrière des nuages blancs. Pourtant, pour plusieurs raisons, dans mon souvenir ce nom de lieu, Montpellier, est resté un tournant.

    Dei giorni di Montpellier ricordo tutto tranne la città, è come se non ci fossi mai stata. Fuori dall’albergo, fuori dalla monumentale aula magna dove si teneva il convegno accademico in cui Nino era impegnato, oggi vedo solo un autunno ventoso e un cielo azzurro appoggiato su nuvole bianche. Eppure nella memoria quel toponimo, Montpellier, è rimasto per molti motivi come un segnale di scantonamento.

    J'étais déjà sortie une fois de l'Italie, à Paris avec Franco, et je m'étais sentie électrisée par ma propre audace. A cette époque il me semblait que le monde, pour moi, était et serait toujours resté mon quartier napolitain, et que le reste était comme une brève sortie à la campagne, baignant dans un tel climat d'exception que je pouvais m'imaginer ne pas y avoir été vraiment.

    Ero stata già una volta fuori dall’Italia, a Parigi, con Franco, e mi ero sentita elettrizzata dalla mia stessa audacia. Ma allora mi pareva che il mio mondo fosse e sarebbe rimasto per sempre il rione, Napoli, mentre il resto era come una breve scampagnata nel cui clima d’eccezione potevo immaginarmi come di fatto non sarei mai stata.

    Montpellier par contre, qui était pourtant largement moins excitant que Paris, m'a donné l'impression de franchir des barrières et d'étendre mon territoire. Le simple fait de me trouver à cet endroit constituait la preuve, à mes yeux, que mon quartier napolitain, Pise, Florence, Milan, l'Italie même n'étaient que de minuscules parcelles du monde et que je faisais bien de ne plus m'en contenter. A Montpellier j'ai senti à quel point mon regard était restreint, et restreinte la langue dans laquelle je m'exprimais et écrivais. A Montpellier il m'a semblé évident comme on pouvait se sentir à l'étroit, à trente-deux ans, de n'être qu'épouse et mère. Et dans toutes ces journées pleines d'amour, pour la première fois je me suis sentie libérée des liens que j'avais accumulés au fil des ans, ceux dus à mon origine, ceux que j'avais acquis par mes succès aux études, ceux qui découlaient de mes choix de vie, et surtout du mariage.

    Montpellier invece, che pure era di gran lunga meno eccitante di Parigi, mi diede l’impressione che i miei argini si fossero rotti e che mi stessi espandendo. Il puro e semplice fatto di trovarmi in quel luogo costituiva ai miei occhi la prova che il rione, Napoli, Pisa, Firenze, Milano, l’Italia stessa, erano solo minuscole schegge di mondo e che di quelle schegge facevo bene a non accontentarmi più. A Montpellier avvertii la limitatezza dello sguardo che avevo, della lingua in cui mi esprimevo e con cui avevo scritto. A Montpellier mi sembrò evidente quanto potesse risultare angusto, a trentadue anni, essere moglie e madre. E per tutti quei giorni densi d’amore mi sentii per la prima volta liberata dai vincoli che avevo sommato negli anni, quelli dovuti alla mia origine, quelli che avevo acquisito col successo negli studi, quelli che mi derivavano dalle scelte di vita che avevo fatto, innanzitutto dal matrimonio.

    Là j'ai aussi compris pourquoi, par le passé, j'avais ressenti ce bonheur pour les traductions de mon premier livre, et aussi ce déplaisir d'avoir trouvé si peu de lecteurs en dehors de l'Italie. C'était merveilleux de franchir des frontières, de faire des incursions dans d'autres cultures, de découvrir que j'avais confondu le provisoire avec le définitif. Le fait que Lila n'était jamais sortie de Naples, que même San Giovanni a Teduccio (1) la saisissait déjà d'épouvante, si par le passé j'avais jugé ce choix discutable alors que comme d'habitude elle réussissait à le tourner à son avantage, aujourd'hui ça me semblait tout simplement être un signe d'étroitesse mentale. Je réagissais comme celui qui répond à l'insulte par la même insulte. C'est toi qui te serais trompée sur mon compte? Non, ma chère, c'est moi qui me suis trompée sur le tien: toute la vie tu resteras là à regarder les camions qui passent sur la grand-route.

    Lì capii anche le ragioni del piacere che avevo provato, in passato, vedendo il mio primo libro tradotto in altre lingue e, insieme, le ragioni del dispiacere per aver trovato pochi lettori fuori dall’Italia. Era meraviglioso valicare confini, lasciarsi andare dentro altre culture, scoprire la provvisorietà di ciò che avevo scambiato per definitivo. Il fatto che Lila non fosse mai uscita da Napoli, che anzi si fosse spaventata persino di San Giovanni a Teduccio, se in passato l’avevo giudicato una sua discutibile scelta che però al solito lei sapeva rovesciare in vantaggio, ora mi sembrò semplicemente un segno di ristrettezza mentale. Reagii come quando si reagisce a chi ti insulta con la stessa formula che ti ha offesa. Tu ti saresti sbagliata sul mio conto? No, cara mia, sono io, io che mi sono sbagliata sul tuo: resterai per tutta la vita a guardare i camion che passano per lo stradone.

    Les journées filaient. Pour Nino, les organisateurs du congrès avaient depuis longtemps réservé une chambre d'hôtel individuelle et comme je m'étais décidée trop tard à l'accompagner, il n'avait plus été possible de la remplacer par une chambre double. Nous avions donc des chambres séparées, mais chaque soir après la douche je me préparais pour la nuit et le cœur battant je le rejoignais dans sa chambre. Nous dormions ensemble, serrés l'un contre l'autre comme si nous avions peur qu'une force hostile veuille nous séparer pendant notre sommeil. Le matin nous nous faisions apporter le petit déjeuner au lit, nous jouissions de ce luxe que nous avions seulement vu au cinéma, nous riions beaucoup, nous étions heureux.

    I giorni volarono. A Nino gli organizzatori del convegno avevano riservato da tempo, in albergo, una camera singola e poiché mi ero decisa troppo tardi ad accompagnarlo, non c’era stato modo di trasformarla in una matrimoniale. Avevamo quindi stanze separate, ma ogni sera io facevo la doccia, mi preparavo per la notte e poi, con un po’ di batticuore, lo raggiungevo in camera sua. Dormivamo insieme, stretti l’uno all’altro come se temessimo che una forza ostile ci separasse nel sonno. Al mattino ci facevamo portare la colazione a letto, godevamo di quel lusso che avevo visto solo al cinema, ridevamo molto, eravamo felici.

    Pendant la journée, je l'accompagnais dans la grande salle du congrès et même si les intervenants lisaient pages après pages avec un même air d'ennui, être près de lui m'enthousiasmait, je m'asseyais à ses côtés sans le déranger. Nino suivait les interventions avec une grande attention, prenait des notes et de temps en temps me murmurait à l'oreille des remarques ironiques ou des mots d'amour. Au déjeuner et au dîner, nous nous mêlions à des professeurs d'un peu partout dans le monde, aux noms étrangers, de langues étrangères. Bien sûr, les intervenants les plus prestigieux avaient leur propre table, nous participions à une grande tablée de doctorants plus jeunes. J'ai été frappée par la mobilité de Nino, que ce soit pendant les travaux ou au restaurant. Comme il était différent de l'étudiant d'autrefois, et aussi du jeune homme qui m'avait défendue dans la librairie de Milan, presque dix ans plus tôt. Il avait laissé de côté le ton polémique, franchissait avec tact les barrières académiques, établissait des rapports d'un air à la fois sérieux et attrayant. Tantôt en anglais (excellent), tantôt en français (bon), il conversait brillamment, étalant son attachement de toujours aux chiffres et à l'efficacité. Je me sentais pleine de fierté de voir combien il plaisait. En quelques heures, il était devenu sympathique à tous et il était tiraillé de ci et de là.

    Durante il giorno lo accompagnavo nella sala grande del convegno e sebbene i relatori leggessero pagine e pagine essi stessi con tono annoiato, stare insieme a lui mi entusiasmava, gli sedevo accanto ma senza disturbarlo. Nino seguiva con molta attenzione gli interventi, prendeva appunti e ogni tanto mi sussurrava all’orecchio commenti ironici e parole d’amore. A pranzo e a cena ci mescolavamo ad accademici di mezzo mondo, nomi stranieri, lingue straniere. Certo, i relatori di maggior prestigio se ne stavano a un tavolo tutto loro, noi partecipavamo a una grande tavolata di studiosi più giovani. Ma mi colpì la mobilità di Nino, sia durante i lavori, sia al ristorante. Com’era diverso dallo studente di una volta, anche dal giovane che mi aveva difeso nella libreria di Milano quasi dieci anni prima. Aveva accantonato le tonalità polemiche, valicava con tatto le barriere accademiche, stabiliva rapporti con un piglio serio e insieme accattivante. Ora in inglese (ottimo), ora in francese (buono) conversava in modo brillante sfoggiando il suo vecchio culto delle cifre e dell’efficienza. Io mi sentii piena d’orgoglio per quanto piaceva. In poche ore diventò simpatico a tutti, lo tiravano di qua e di là.

    Il n'y a eu qu'un moment où il a brusquement changé, le soir avant son intervention au congrès. Il est devenu distant et grossier, il m'a semblé rongé par l'angoisse. Il a commencé à dénigrer le texte qu'il avait préparé, il a répété plusieurs fois que l'écriture ne lui venait pas aussi facilement qu'à moi, il s'est fâché parce qu'il n'avait pas eu le temps de bien travailler. Je me suis sentie en faute – est-ce que c'étaient les événements compliqués de notre vie récente qui l'avaient distrait? - et j'ai cherché à y remédier en le prenant dans mes bras, en l'embrassant, en me poussant à me lire ses feuilles. Il me les a lues et ses airs de petit écolier apeuré m'ont attendrie. L'intervention ne m'a pas semblé moins ennuyeuse que celles que j'avais déjà entendues mais j'en ai fait un grand éloge et il s'est calmé. Le lendemain matin il a récité son texte avec une chaleur feinte et on l'a applaudi.

    Ci fu un solo momento in cui cambiò bruscamente, fu la sera prima del suo intervento al convegno. Diventò scostante e sgarbato, mi sembrò travolto dall'ansia. Cominciò a dir male del testo che aveva preparato, ripeté più volte che scrivere non gli veniva facile come a me, si arrabbiò perché non aveva avuto il tempo di lavorare bene. Mi sentii in colpa – era stata la nostra complicata vicenda a distrarlo? - e cercai di rimediare abbracciandolo, baciandolo, spingendolo a leggermi le sue pagine. Me le lesse, e io m'intenerii par la sua aria da scolaretto spaventato. L'intervento mi sembrò non meno noioso di quelli che avevo ascoltato in aula magna, ma lo lodai molto e si calmò. La mattina dopo si esibì con un calore recitato, lo applaudirono.

    Le soir, un des professeurs prestigieux, un Américain, l'a invité à s'asseoir à côté de lui. Je suis restée seule mais ça ne me déplaisait pas. Quand Nino y était, je ne parlais à personne, alors qu'en son absence j'ai dû me débrouiller avec mon français laborieux pour me lier d'amitié avec un couple de Parisiens. Ils m'ont tout de suite plu parce que j'ai vite découvert qu'ils étaient dans une situation peu éloignée de la nôtre. Tous deux estimaient que la famille comme institution était étouffante, tous deux avaient vécu une douloureuse séparation de leur conjoint et de leurs enfants, tous deux paraissaient heureux. Lui, Augustin, approchait de la cinquantaine, avait le visage rouge, les yeux bleus très vifs et une grande moustache blonde. Elle, Colombe, à peine plus de trente ans comme moi, avait les cheveux noirs très courts, les yeux et les lèvres fortement dessinés dans un visage tout menu et une élégance fascinante. J'ai surtout parlé à Colombe, qui avait un fils de sept ans.

    La sera uno degli accademici di prestigio, un americano, lo invitò a sedere accanto a lui. Io restai sola ma non mi dispiacque. Quando c'era Nino non parlavo con nessuno, mentre in sua assenza fui costretta ad arrangiarmi col mio francese stentato e familiarizzai con una coppia di Parigi. Mi piacquero perché scoprii presto che erano in una situazione non molto diversa dalla nostra. Entrambi ritenevano soffocante l'istituto della famiglia, entrambi si erano dolorosamente lasciati alle spalle coniugi e figli, entrambi parevano felici. Lui, Augustin, sulla cinquantina, era rosso in viso, aveva occhi celesti molto vivaci, grandi baffi biondicci. Lei, Colombe, poco più che trentenne come me, aveva capelli neri cortissimi, occhi e labbra disegnati con forza su un volto minuto, un'eleganza ammaliante. Parlai soprattutto con Colombe, aveva un bambino di sette anni.

    "Il manque encore quelques mois", ai-je dit,"avant que ma fille aînée ait sept ans, mais cette année elle va déjà en seconde (2), elle est très forte."

    "Le mien est très éveillé et plein de fantaisie."

    "Comment a-t-il pris la séparation?"

    "Bien."

    "Il n'en a pas un peu souffert?"

    "Les enfants n'ont pas notre rigorisme, ils sont plus élastiques."

    "Ci vuole ancora qualche mesi" dissi, "perché la mia prima figlia ne compia sette, ma quest'anno va già in seconda, è bravissima".

    "Il mio è molto sveglio e fantasioso".

    "Come ha preso la separazione?".

    "Bene".

    "Non ne ha sofferto nemmeno un po'?".

    "I bambini non hanno le nostre rigidità, sono elastici".

    Elle a insisté sur l'élasticité qu'elle attribuait à l'enfance, il m'a semblé que ça la rassurait. Elle a ajouté: dans notre milieu, il est assez courant que des parents se séparent, les enfants savent que c'est possible. Mais juste au moment où je lui disais que moi, au contraire, je ne connaissais aucune autre femme séparée de son mari, sauf une amie, elle a brusquement changé de registre et a commencé à se plaindre de son fils: il est bon écolier mais lent, s'est-elle exclamée, à l'école ils disent qu'il n'a pas d'ordre. Ça m'a fort frappée qu'elle ait commencé à s'exprimer sans tendresse, presque avec rancœur, comme si son enfant se comportait ainsi pour la contrarier, et ça m'a fait peur. Son compagnon a dû s'en rendre compte, il est intervenu et s'est vanté de ses deux fils à lui, un de quatorze et un de dix-huit ans, il a blagué sur le fait que tous deux plaisaient énormément aux femmes, aux jeunes comme aux plus mûres. Quand Nino est revenu près de moi, les deux hommes – surtout Augustin – se sont mis à dire beaucoup de mal de la majeure partie des intervenants. Colombe s'est tout de suite introduite dans cette conversation, avec une allégresse un peu artificielle. La médisance a vite créé un lien, Augustin parlait et buvait beaucoup, sa compagne riait dès que Nino ouvrait la bouche. Ils nous ont invités à les accompagner à Paris en auto.

    Insistette sull'elasticità che attribuiva all'infanzia, mi sembrò che la rassicurasse. Aggiunse: nel nostro ambiente è abbastanza diffuso che i genitori si separino, i figli sanno che è possibile. Ma proprio mentre io le dicevo che invece non conoscevo altre donne separate se non una mia amica, lei cambiò bruscamente registro, cominciò a lamentarsi del bambino: è bravo ma lento, esclamò, a scuola dicono che è disordinato. Mi colpì molto che fosse passata a esprimersi senza tenerezza, quasi con astio, come se il figlio si comportasse in quel modo per farle dispetto, e questo mi mise ansia. Il suo compagno se ne dovette accorgere, si intromise, si vantò dei suoi due ragazzi, uno di quattordici e uno di diciotto, scherzò su quanto piacevano entrambi alle donne giovani che a quelle mature. Quando Nino mi tornò accanto i due uomini – soprattutto Augustin – passarono a dire malissimo della gran parte dei relatori. Colombe s'inserì quasi subito con un'allegria un po' artificiale. La maldicenza creò presto un legame, Augustin parlò e bevve molto per tutta la sera, la sua compagna rideva appena Nino riusciva ad aprire bocca. Ci invitarono ad andare a Parigi con loro, in automobile.

    Ces propos sur les enfants et cette invitation à laquelle nous n'avons répondu ni oui ni non, m'ont remis les pieds sur terre. Jusqu'à ce moment-là, Dede et Elsa m'étaient constamment venues en tête, et Pietro aussi, mais comme en suspens dans un univers parallèle, immobiles autour de la table de la cuisine à Florence, ou devant le téléviseur, ou dans leur lit. Tout à coup leur monde et le mien sont rentrés en communication. Je me suis rendue compte que ces journées de Montpellier allaient se terminer, qu'inévitablement Nino et moi serions rentrés chacun chez soi, que nous aurions à affronter nos crises conjugales respectives, moi à Florence, lui à Naples. Le corps de mes filles a rejoint le mien, j'en ai violemment ressenti le contact. Je ne savais rien d'elles depuis cinq jours et en m'en rendant compte, il m'est venu une forte nausée, la nostalgie est devenue insupportable. J'ai eu peur, non pas du futur en général, qui me paraissait entièrement lié à Nino, mais des heures qui allaient suivre immédiatement, celles du lendemain et du surlendemain. Je n'ai pas réussi à résister et même s'il était quasiment minuit – quelle importance est-ce que ça a, me suis-je dit, Pietro est toujours éveillé – j'ai essayé de téléphoner.

    I discorsi sui figli, e quell'invito al quale non rispondemmo né sì né no, mi riportarono coi piedi per terra. Fino a quel momento Dede ed Elsa mi erano tornate in mente di continuo, e anche Pietro, ma come sospesi in un universo parallelo, immobili intorno alla tavola della cucina di Firenze, o davanti alla televisione, o nei loro letti. Di colpo il mio mondo e il loro tornarono in communicazione. Mi resi conto che i giorni di Montpellier stavano per finire, che inevitabilmente Nino e io saremmo tornati alle nostre case, che avremmo dovuto affrontare le rispettive crisi coniugali, io a Firenze, lui a Napoli. E il corpo delle bambine si ricongiunse al mio, ne avvertii violentemente il contatto. Non sapevo niente di loro da cinque giorni e nel prenderme conscienza mi venne una nausea forte, la nostalgia diventò insopportabile. Ebbi paura non del futuro in generale, che pareva ormai imprescindibilmente occupato da Nino, ma delle ore che stavano per arrivare, di domani, di dopodomani. Non riuscii a resistere e sebbene fosse quasi mezzanotte – che importanza ha, mi dissi, Pietro è sempre sveglio –, provai a telefonare.

    Ça a été plutôt laborieux mais j'ai fini par avoir la ligne. Allô, j'ai dit. Allô, j'ai répété. Je savais qu'à l'autre bout il y avait Pietro, je l'ai appelé par son nom: Pietro, c'est Elsa, comment vont les petites. La communication s'est interrompue. J'ai attendu quelques minutes puis j'ai demandé au central de rappeler. J'étais déterminée à insister toute la nuit, mais cette fois Pietro a répondu.

    "Qu'est-ce que tu veux?"

    "Parle-moi des filles"

    "Elles dorment."

    "Je le sais, mais comment vont-elles?"

    "Qu'est-ce que ça peut te faire?"

    "Ce sont mes filles."

    "Tu les as abandonnées, elles ne veulent plus être tes filles."

    "Elles t'ont dit ça à toi?"

    "Elles l'ont dit à ma mère."

    "Tu as fais venir Adele?"

    "Oui."

    "Dis-leur que je reviens dans quelques jours."

    "Non, ne reviens pas. Ni moi, ni les filles, ni ma mère ne voulons plus te voir."

    Fu una cosa abbastanza laboriosa ma alla fine ebbi la linea. Pronto, dissi. Pronto, ripetei. Sapevo che dall'altro capo c'era Pietro, lo chiamai per nome: Pietro, sono Elena, come stanno le bambine. La comunicazione si interruppe. Aspettai qualche minuto, poi chiesi al centralino di chiamare di nuovo. Ero determinata a insistere per tutta la notte, ma Pietro questa volta rispose.

    "Che vuoi".

    "Dimmi delle bambine".

    "Dormono".

    "Lo so, ma come stanno".

    "Che t'importa".

    "Sono le mie figlie".

    "Le hai lasciate, non vogliono essere più le tue figlie".

    "L'hanno detto a te?".

    "L'hanno detto a mia madre".

    "Hai fatto venire Adele?".

    "Sì".

    "Dille che torno tra qualche giorno".

    "No, non tornare. Né io, né le bambine, né mia madre ti vogliamo vedere più".

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. E/O 2015, chapitre 3 (traduction de l'Adrienne) 

    (1) San Giovanni a Teduccio est un quartier populaire pas très éloigné de celui où Lenù et Lila ont grandi. 

    (2) en deuxième année de l'école primaire, comme dans le système belge