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  • R comme Repose-toi sur moi

    lire, lecture, lecteur, littérature

    Repose-toi sur moi, voilà un livre qui a reçu les critiques les plus positives qui soient, et que j'ai trouvé un ramassis de clichés et de prévisibilité façon Harlequin. 

    Les deux protagonistes que tout oppose mais qui vont tomber dans les bras l'un de l'autre, le grand balèze au cœur tendre, la wonder woman surbookée, l'homme d'affaire américain à qui tout réussit, le petit paysan et ses pesticides, le quart monde banlieusard endetté, le Rastapopoulos de service (qui ici s'appelle Kobzham, vous avez déjà rencontré un "mauvais" qui s'appelle Dupont?) 

    Je me demande bien ce que Serge Joncour a fait à la journaliste de Télérama pour être qualifié par elle d'"auteur magique et malicieux" et je trouve Bruno Frappat bien bête (pardonnez-moi) quand il écrit que "Jusqu’à la fin nous sommes dans l’incapacité de déterminer si cela finira bien ou mal" et qu'il trouve ce "scénario brillantissime".

    Bref, je me sens fort seule quand je me dis que Max du Veuzit est plus subtile que Serge Joncour dans ce roman qui a reçu le prix Interallié LOL

     

  • Question existentielle: le droit de parler d'un autre

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    A-t-on le droit, quand on est dans l'écriture de l'intime - que ce soit sous forme de livre ou de blog - de dévoiler des choses sur d'autres personnes que soi? 

    Annie Ernaux pense que oui: 

    "Je ne sais pas ce qu'elle est devenue", dit-elle à propos d'une femme qui était son amie à vingt ans, et cette ignorance la conforte dans l'idée qu'elle a le droit de parler d'elle dans son livre le plus intime de tous, Mémoire de fille, celui qui parle de ses désastreuses et traumatisantes premières expériences sexuelles:

    "C'est tout ce temps écoulé et cette ignorance qui ont agi sur moi comme une autorisation à relater des faits qui l'ont impliquée. Comme si celle qui a disparu de ma vie il y a plus d'un demi-siècle (1) n'avait plus aucune existence nulle part - ou que je lui en dénie toute autre en dehors de celle qu'elle a eue avec moi. En commençant d'écrire sur elle, par une ruse inconsciente, j'ai laissé sans arrêt en suspens la question de mon droit à la dévoiler. En quelque sorte j'ai bloqué mes scrupules afin d'en arriver au point - actuel - où je sais qu'il m'est impossible d'enlever - de sacrifier - tout ce que j'ai déjà écrit sur elle. Cela vaut pour ce que j'ai écrit sur moi. C'est toute la différence avec un récit de fiction. Il n'y a pas d'arrangement possible avec la réalité, avec le ça a eu lieu, consigné dans les archives d'un tribunal de Londres, avec nos noms, elle d'accusée et moi de témoin à décharge." 

    Annie Ernaux, Mémoire de filleGallimard 2016, p.141

    Trois arguments, là-dedans, qui me semblent absolument faux: d'abord l'argument autobiographique, puisque chaque auteur ayant entrepris ce travail l'avoue généralement plus ou moins ouvertement, on arrange les faits, on donne sa propre vision, on escamote ou on accentue, on décide de la couleur de notre récit autobiographique. Même ceux qui affirment n'avoir écrit que la vérité, toute la vérité, comme ce grand pendard de Jean-Jacques (2) 

    Deuxièmement, le temps ne fait rien à l'affaire: ce n'est pas parce qu'une personne a disparu de notre vie qu'on est autorisé à la salir.  

    Enfin, tout auteur, même autobiographique, peut parfaitement se relire, raturer, censurer, réécrire, anonymiser... Tout auteur - surtout celui qui jouit d'une telle reconnaissance internationale - a le droit et le devoir de réviser ce qui sera publié sous son nom. 

    Bref, une lecture qui m'a dérangée, dirais-je, en clin d’œil à Simone de Beauvoir et à Bianca Lamblin

    Si vous voulez lire une bonne critique positive, c'est ici.

    (1) les faits relatés débutent en 1958 

    (2) petit rappel du Préambule de l'autobiographie de Rousseau (Les Confessions) qui souffre d'une forme bizarre de défaillance de la mémoire tongue-out

    "Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
    Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été ; j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables : qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là." 

     

  • H comme heureux!

    Le Journal d'un homme heureux débute le mardi 6 septembre 1988 et d'emblée on voit de quelle sorte de bonheur il s'agit: celui qui consiste à ne pas se lamenter pour ce qui va mal (par exemple avoir complètement oublié qu'on a invité des tas de gens à passer à la maison pour cette veille de rentrée) mais à se réjouir de tout ce qui est beau et bon dans l'existence (chacun a apporté quelque chose à manger et la soirée a été belle et conviviale).

    Au fil des pages, on découvre un Philippe Delerm plus intime que d'habitude - évidemment, c'est un journal, il l'a tenu pendant environ un an et demi - son amour pour sa femme et pour son fils, pour son métier de prof, qu'il exerce avec enthousiasme et respect, pour les livres et la littérature. 

    On y découvre la vie dans un village normand, une vieille maison, un grand jardin, et le choix d'une carrière à mi-temps, malgré la précarité financière, pour avoir le temps d'écrire. L'auteur, à ce moment-là, n'est pas encore une célébrité. Il aime cette vie loin de Paris, dans la lenteur des jours ordinaires, comme il les appelle. 

    Ici et là, c'est le Delerm d'aujourd'hui qui a ajouté une ou deux pages de réflexion de 2015 pour éclairer ou commenter ce qu'il a écrit vingt-sept ans plus tôt. C'est un plus. 

    En 1988, il en train d'écrire un premier roman, Autumn (sur les peintres préraphaélites), il n'a pas encore écrit La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, mais c'est déjà ce style-là, ces petites touches et descriptions précises des petits bonheurs quotidiens, de ceux qu'on trouve généralement si évidents qu'on ne s'y arrête pas, comme le signale Victor Hugo après la mort de Léopoldine: avoir une maison, une famille, des amis, des conversations près d'un bon feu, "j'appelais cette vie être content de peu". 

    J'aime les gens qui, comme Philippe Delerm, se rendent compte que c'est beaucoup, au contraire, et qui réussissent à jouir de l'instant. 

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    photo, info, texte, critiques etc sur le site de l'éditeur Seuil 

    "Ecrire, dessiner, travailler au jardin, faire l'amour, allumer un feu, lire, goûter avec Vincent quand il revient du collège. Tout cela dans la lenteur d'un temps qui nous ressemble, dans un silence chaud, patient, habité. Il n'y a pas de vie meilleure à boire que la mienne, ces jours-là. Ce sont les jours ordinaires. J'aime moins les jours extraordinaires." (p.11-12) 

     

  • F comme fou de dieu

    Ça commence comme un péplum: 

    Cela se passe en Corinthe, en Grèce, vers l'an 50 après Jésus-Christ - mais personne, bien sûr, ne se doute alors qu'il vit "après Jésus-Christ". Au début, on voit arriver un prédicateur itinérant qui ouvre un modeste atelier de tisserand. Sans bouger de derrière son métier, celui qu'on appellera plus tard saint Paul file sa toile et, de proche en proche, l'étend sur toute la ville. Chauve, barbu, terrassé par de brusques attaques d'une maladie mystérieuse, il raconte d'une voix basse et insinuante l'histoire d'un prophète crucifié vingt ans plus tôt en Judée. 

    Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L. 2014, p.12 

    Vous voyez le décor? le personnage? Le film commence... 

    Mais en fait, ça ne commence pas comme un péplum. Ça commence, comme tous les livres de Carrère depuis de nombreuses années, par un "je" qui prend beaucoup de place dans l'histoire racontée. Qui pousse son ego jusqu'à nous livrer les choses les plus intimes - comme sa façon de faire jouir une femme ou quelle sorte de films porno il aime regarder. Qui se plaît à répéter qu'il est un nanti et une intelligence supérieure, deux choses qui lui rendront "la porte étroite". 

    Or, cette porte, il n'a pas à s'en préoccuper, puisqu'il ne cesse de dire qu'il n'a pas la foi. Et le "Je ne sais pas" sur lequel se termine le livre à la page 630 (oui, c'est un gros pavé tongue-out) n'est pas sa réponse à une question existentielle ou ontologique, mais une réaffirmation de ce qu'il est comme être humain, à ses propres yeux: 

    Ce livre que j'achève là, je l'ai écrit [...] encombré de ce que je suis: un intelligent, un riche, un homme d'en haut [...] 

    et la réponse à la question qu'il se pose comme écrivain: ai-je été fidèle au jeune homme que j'ai été et à la foi que j'ai eue à un moment de ma vie? 

    Bref, ce gros pavé mélange érudition, invention et égotisme, dans un bon dosage qui fait qu'on tourne allègrement les pages en ayant l'impression qu'on est près, très près de ce qui s'est réellement passé aux débuts du christianisme. 

    A l'issue de cette lecture, je me suis demandé ce qu'en pensaient les exégètes et autres biblistes et à mon grand étonnement, mis à part quelques réserves sur les parties "inventées", les "trous de l'histoire" comblés par l'imaginaire de l'auteur, la critique catholique est presque unanimement élogieuse. 

    Sans doute parce que ce livre est un merveilleux cours de catéchisme et que Carrère a bien pris soin de ne rien écrire qui puisse heurter ceux qui ont la foi. 

    Evidemment, vu qu'il est intelligent tongue-out 

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    résumé, lecture en ligne, bio, biblio et toutes les infos possibles sur le site de l'éditeur P.O.L. 

    des résumés de critiques ici

    et beaucoup d'avis de lecteurs ici

     

     

  • Questions existentielles

    Refuse-t-on une offre de livre de la part de Masse Critique? 

    Non, bien sûr, surtout si au nom de l'auteur (qui nous est inconnu) se trouve accolé celui de Philippe Grimbert (qu'on aime beaucoup depuis 2004 et Un Secret, qu'on fait lire à ses élèves) 

    A-t-on le droit de ne pas être enthousiaste à 100% à propos d'un livre offert? 

    Voilà qui va se vérifier tout de suite tongue-out

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    C'est une lecture que j'ai entamée dès la réception de l'ouvrage et que j'ai poursuivie à un bon rythme, aux dépens de mes heures de sommeil. Ça veut donc dire qu'on y trouve un certain intérêt. 

    Mais en même temps, cet intérêt se double très vite d'un malaise. D'un double malaise. 

    D'abord, on se sent voyeur. Complètement voyeur. Car même si c'est raconté en termes choisis, avec respect, avec pudeur, on a ici un homme qui dévoile tout son être et ses blessures intimes, toute sa vie même ainsi que l'intimité de son père et de sa mère. 

    Ensuite, on se sent agacé. On ne peut s'empêcher de voir en lui un gosse de riche (de très riche, il le souligne à plusieurs reprises, très fortuné et privilégié socialement) qui a beaucoup de temps et d'argent à consacrer à "sa névrose", comme il l'appelle: une quinzaine d'années de séances hebdomadaires de psychothérapie chez trois thérapeutes successifs - dont le dernier est Philippe Grimbert, qui s'immisce dans le récit en le ponctuant ici et là de quelques réflexions sur le chemin parcouru. 

    Pourtant, on poursuit sa lecture. C'est qu'on y trouve aussi quelques échos à sa propre vie, ou à sa propre névrose, s'il est vrai que chacun a la sienne. Point sur lequel je ne me prononcerai pas tongue-out

    Bref, ça se lit facilement et chacun y trouvera assurément son grain à moudre. Mais j'en reviens à mon double malaise: j'ai l'impression que ce livre fait partie de la thérapie et qu'il aurait dû rester dans le tiroir du bureau de son auteur. 

     

  • H comme Hutsebolle

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    Un jour que le père revenait du marché – par une fenêtre ouverte il avait dû regarder à l'intérieur d'une maison bourgeoise et y voir un fauteuil – ce meuble lui avait frappé l'imagination. - "Les enfants, dit-il, le jour où on le pourra, on s'achètera un fauteuil!" La mère a haussé les épaules parce qu'elle savait, la pauvre, que même à force d'épargne et d'économies on ne réussissait jamais à joindre les deux bouts, - dès qu'on avait mis un sou de côté, on aurait pu l'utiliser dix fois pour acheter l'essentiel; - les vêtements des enfants tombaient en loques, le père avait les souliers percés aux orteils, ou il fallait payer le fermage; et le fauteuil était de nouveau remis à l'année suivante. 

    Vader kwam ne keer terug van de markt - door een open venster moet hij in een rijk huis naar binnen gekeken hebben, en daar een zetel zien staan - dat meubel stak hem alevel de oogen uit. - ‘Jongens, zei hij, als we 't ne keer kunnen doen, koopen we 'n en zetel!’ Moeder trok de schouders op, want ze wist, de sloore, dat we met sparen en krebbebijten, toch nooit de einden 't hoope kregen, - als er een stuiver weglag, kon hij al tien kanten gebruikt worden om 't hoognoodige te koopen; - de jongens hun kleeren hingen van 't lijf, vader liep met de teenen door zijn schoenen, of de pacht moest betaald worden; zoo wierd de zetel weer een jaar in 't dak gestoken. 

    Mais les soirs d'hiver, quand on était tous assis autour de l'âtre, on en revenait à ce fauteuil: le père en a parlé si longtemps qu'on a fini par y croire. Dans notre imagination, ce fauteuil représentait le bonheur suprême; on se forçait à y croire et à l'espérer aussi fort que lui. Quand on parlait du fauteuil, c'était le signe que tout allait bien, sinon – en temps de misère et de manque – il aurait été stupide de mentionner cet objet. Le père et la mère ont vieilli avec cette idée; toute la vie j'ai entendu parler de ce fauteuil, comme d'une merveille qui nous était promise et apporterait l'abondance. 

    Maar bij winteravonde, als we allen rond den heerd zaten, kwam de zetel opnieuw te berde: vader praatte er zoolang over tot we er aan geloofden als aan iets dat komen moest. Die zetel verbeeldde in ons gedacht het hoogste geluk; we drongen het malkaar op, zoodanig dat we er al zoo fel aan geloofden en naar verlangden als vader zelf. Wanneer er van den zetel gesproken werd, was 't teeken dat 't goed zat, anders - in tijden van krot en meserie - ware 't te gek geweest dat ding te vernoemen. Vader en moeder zijn met dit gedacht en verlangen, oude menschen geworden; heel mijn leven heb ik thuis van dien zetel hooren spreken, als van een wonder dat ons voorbeschikt was en de weelde zou meebrengen... [...]  

    - ... Ça a continué comme ça jusqu'à ce que les enfants aient grandi et que les aînés commencent à gagner un peu d'argent, - alors on aurait pu se le permettre, mais ni le père ni la mère ne le mentionnaient plus. 

    - ...Dat bleef alzoo aanhouden tot de jongens al grootgekweekt waren en de oudsten begonnen geld in te brengen, - toen mocht het er af, maar vader noch moeder repten geen woord meer van den zetel. [...]  

    - ... Et pourtant il a fini par arriver. On s'était mis d'accord et un dimanche on est allés à pied en ville, tous ensemble. On est passés par toutes les rues, on a regardé tous les magasins, et on a fini par trouver notre affaire. On a acheté un fauteuil de cinquante-huit francs. Comme j'étais l’aîné, je pouvais le porter. Je l'ai posé sur la tête et le tenais par les pieds. Ma nuque en devenait raide et mes bras douloureux, mais pour rien au monde je ne l'aurais lâché: on a porté notre trésor en triomphe jusque chez nous. On était tous heureux et fiers de cet achat. 

    - ...En toch is 't er van gekomen. Onder ons wierd het besloten, en op een Zondag trokken wij te voet naar stad, heel de bende. We liepen al de straten af, keken aan al de winkels, en eindelijk ontdekten we ons affaire. We kochten een zetel van acht en vijftig franken. Omdat ik de oudste was, mocht ik hem dragen. Ik plaatste hem met de zate op mijn hoofd en hield hem bij de pikkels. Mijn nek wierd stijf en mijn armen blamot van 't dragen, maar voor geen geld ter wereld had ik hem willen lossen: we brachten onzen schat triomfantelijk naar huis. We waren allen om 't even welgezind en preusch met den koop. 

    Le premier soir c'était la fête: le père, la mère, s'y asseyaient à tour de rôle comme sur un trône. Avec leurs plus beaux habits, ça allait, mais le lendemain le vent a tourné: la mère a fait la première remarque, que ça ne convenait pas à une maison de pauvres gens. Le père pensait pareil sans oser le dire, - lui aussi trouvait que ce n'était pas pour nous. Ce fauteuil était un élément "étranger" qui "jurait" dans le ménage; c'est ce que nous voyions aussi et nous avions peur que les voisins s'en moquent; il devait disparaître, plus personne n'était à l'aise avec ce fauteuil près de l'âtre; plus personne n'osait ni ne voulait s'y asseoir, il gênait partout où il se trouvait, et un beau matin il avait disparu: avant qu'on se lève, le père l'avait fendu à la hache et déposé comme bois à brûler à côté de l'âtre – plus jamais personne n'en a parlé – on se sentait de nouveau à l'aise.  

    Den eersten avond was 't feest: vader, moeder, gingen er beurtelings in zitten, lijk op een troon. Met hun beste kleeren aan ging dat nog, maar 's anderen daags keerde 't blad: moeder miek 't eerst de opmerking, dat 't niet ‘stond’ in een huis van arme werkmenschen. Heur uitspraak was 't geen vader uit eerlijke schaamte niet had durven zeggen, - hij ook vond dat het geen ding was voor ons. Die zetel deed daar ‘vreemd’, hij ‘vloekte’ in 't huishouden; wij zagen het evengoed en wierden beschaamd dat de geburen er zouden mee lachen; hij moest uit onze oogen, we waren geen van allen op ons gemak met dien zetel bij den heerd; niemand dorst of wilde er nog in gaan zitten, hij stond overal in den weg, en op een schoonen uchtend was hij verdwenen: eer we opstonden had vader hem gekloven en als brandhout aan den heerd gelegd - nooit heeft er nog iemand naar gevraagd, - we voelden ons weer gemakkelijk. 

    *** 

    traduction de l'Adrienne des pages 52 à 55 (éd. Lannoo 2016)

    première parution en 1926 

    le narrateur - Hutsebolle - parle de sa jeunesse, donc du tournant du siècle, dans un coin de la Flandre Occidentale

  • I comme incipit impudique

    "Mathilde vient de filer, j'en suis certaine. Ses flacons, ses huiles, ses poudres, son parfum, tout s'est évaporé à l'instant. Les volets sont baissés. Sur les murs, le plafond, la vasque de l'évier et la baignoire immense creusée à même le sol pour lui donner encore plus d'ampleur, les tesselles de mosaïque turquoise scintillent comme poudrées d'or. 

    - Vous êtes au courant bien sûr, glisse Charles de Ripsens. Vous savez de qui votre grand-mère était la maîtresse..." 

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    source de la photo et article Le Monde 

    Suis-je la seule à voir un déballage impudique dans cette investigation familiale et dans cet étalage du passé d'une grand-mère et d'une mère? Passé que l'auteur a fouillé par le menu, au travers de lettres, de photos et de retours sur les lieux d'origine. Impudique et déplacé, surtout si la mère et la grand-mère ont tout fait pour garder intime ce qui devait l'être? 

    Outre celle du Monde, la critique du Figaro et de Télérama vont dans le même sens, et je serais d'accord s'il s'agissait d'une oeuvre purement littéraire, de personnages de fiction. 

    Mais ce n'est pas le cas

    Première partie, la vie et les amours de la grand-mère Mathilde: 

    "Depuis des mois, j'épluche son courrier et les photographies en vrac dans une cassette à bijoux en métal blindé. 

    Je me suis acheté une loupe pour scruter ses traits, le détail de ses toilettes, le visage des amis qui posaient avec elle." (p.20) 

    Puis on passe aux amours d'Anny, la mère: 

    "Bouclé dans un attaché-case de cuir roux, le courrier envoyé par Guillaume à ma mère empeste le moisi. 

    Plusieurs mois m'ont été nécessaires pour en venir à bout. Ouvrir les enveloppes, lire leur contenu, fustiger mon impudeur, ranger l'ensemble, me promettre de ne plus y toucher, retomber." (p.110) 

    Si l'auteure s'accorde à dire que lire les lettres d'amour de sa mère est impudique, il me semble qu'en faire la base d'un roman et en faire des citations l'est encore beaucoup plus. 

    "Après trente années de vie commune, un foyer plein de tendresse, de rires, de charme, de romans pris pour la réalité, de jardins multicolores, d'arias de Mozart, de vacances en Corse et d'une tentative de nouveau départ en Amérique, leur belle histoire d'amour s'achevait en mauvais fait divers." (p.166) 

     

     

  • F comme folle histoire

    C'est la folle histoire d'un projet 

    celui d'une expo à Paris en 1915 

    soutenu par deux présidents 

    Fallières et Poincaré 

    trois artistes 

    Apollinaire, Duchamp et Satie 

    et d'un tas d'inventions toutes plus folles les unes que les autres, comme l'ataton (un réveil pour insomniaques), le chinophone, le rasoir thermohygrométrométrique ou les clochettes à mettre à l'intérieur du cercueil au cas où on serait mis en bière vivant. 

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    C'est la folle histoire des années folles et les deux auteurs se sont sans doute follement amusés à l'écrire, mélangeant allègrement histoire et fiction: personnages et événements historiques s'imbriquent parfaitement dans ceux qui sont sortis de leur imagination. 

    Côté histoire, outre les noms déjà cités plus haut, on trouve les suffragettes, les attentats, l'assassinat de Jaurès. 

    Côté fiction, des noms qui ne laissent aucun doute sur l'aspect inventé des personnages: le baron Jean-Aymar de Thou, les inspecteurs Ducran et Lapoigne, Monseigneur Quatorze-Dix-Huit, Baramine, Chiche-Portiche, Soupirail, la liste est longue. 

    Bref, une folle histoire que je ne vais même pas essayer de vous résumer: vous la lirez si le cœur vous en dit. cool 

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    Le voilà donc cet objet 
    qui du pays de ses maîtres 
    a détruit l'harmonie! 
    Il en blanchit, le traître! 

    (photo prise à Beaubourg le 5 janvier)

     

  • V comme voix (bis)

    Il y a ce petit chapitre chez Philippe Delerm qui redit exactement ce que je voulais exprimer dans le billet du mois dernier à propos de la voix de ceux que nous avons aimés et qui ne sont plus là. Leur voix et le souvenir qu'on a de leur voix... 

    En voici un extrait: 

    La voix qu'on cherche à retrouver en nous de ceux que nous avons aimés. Jamais leur voix dans l'absolu: seulement liée à certaines phrases, parfois les plus banales, mais dont la musique revenait souvent. Parfois cette douloureuse injustice d'entendre des voix qui nous étaient presque indifférentes, et l'impossibilité de redonner musique à celles que nous aimions le plus. 

    Philippe Delerm, Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter sur terre, éd. du Seuil, 2015, p.103

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  • R comme relire ses classiques

    La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s’étendent sur la pente d’une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées. 

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    C'est ainsi que commence Le Rouge et le Noir dans mon édition établie et préfacée par Henri Martineau et parue chez Garnier. 

    Quel plaisir, après avoir été privée pendant presque deux ans de mon exemplaire, prêté à la fille d'une ancienne élève alors qu'on le trouve en ligne ou en format poche, quel plaisir de retrouver intact mon amour pour Julien Sorel. 

    – Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les enfants, qui commencent à devenir trop diables pour nous. C’est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractère ferme, dit le curé. 

    Lecture obligatoire dans ma première année de philologie romane, donc découverte à 18 ans, redécouverte aujourd'hui: bizarrement, je me souviens de chaque ligne et pourtant ma lecture est différente, mon appréciation pour Stendhal plus grande encore. 

    Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même. 

    Beaucoup de choses seront dites sur Julien avant qu'on puisse se faire une idée de son physique ou de sa personnalité, contrairement à la façon dont sont traités les autres personnages, assez immédiatement décrits et mis en scène. Il faut attendre la fin du chapitre IV pour apprendre ceci: 

    C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. 

    Toute mon admiration pour Gérard Philipe ne peut m'empêcher de préférer donner à Julien Sorel les traits que j'imagine en lisant Stendhal, plutôt que les siens, si séduisants soient-ils cool 

    Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, madame de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de madame de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. 

    (début du chapitre VI) 

    Même un Gérard Philipe à l'allure éternellement juvénile, avec ses 32 ans au moment du film, est trop vieux pour le rôle, lui donne trop de maturité. Une maturité que Julien est loin de posséder et qu'il ne trouve que tout à la fin du livre, quand les dés sont définitivement jetés. 

    – Autrefois, lui disait Julien, quand j’aurais pu être si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon cœur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l’avenir m’enlevait à toi ; j’étais aux innombrables combats que j’aurais à soutenir pour bâtir une fortune colossale... Non, je serais mort sans connaître le bonheur, si vous n’étiez venue me voir dans cette prison. 

    Voilà ce qu'il dit à madame de Rênal dans le dernier chapitre, enfin réconcilié avec son destin. 

  • Y comme Yasmina Reza

    Surtout, ne vous laissez pas induire en erreur par le titre Heureux les heureux car c'est une catégorie de gens que vous ne rencontrerez pas dans ce livre: l'épigraphe de Borges, "Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l'amour. Heureux les heureux." semble se trouver là par antithèse ou par ironie, surtout si on y revient après la lecture. 

    Les 21 petits chapitres sont autant de monologues du personnage qui leur donne leur titre. Quelques-uns de ces personnages apparaissent deux fois. Ça fait tout de même encore pas mal de monde, surtout si on y ajoute l'entourage, conjoint, enfants, amis, autres membres de la famille. 

    Aussi, après avoir commencé une lecture linéaire et m'être pas mal embrouillée dans le "qui est qui", j'ai changé de tactique et lu les chapitres dans le désordre, en regroupant ceux qui reprenaient le même personnage, puis son conjoint, ou un ami ou un membre de la famille, comme un jeu de piste. Ça m'a permis de mieux les situer et ça n'a pas nui à l'ensemble de savoir avant la fin qui mourrait et aurait ses cendres dispersées. 

    Ça m'a très fort fait penser à un opéra que j'ai vu à la Monnaie, il y a de nombreuses années, Reigenbasé sur une pièce de Schnitzler. La principale différence est que les personnages de Yasmina Reza sont tous issus de milieux très aisés, ceux du pouvoir, du journalisme, de la haute finance etc., tandis que Schnitzler entraîne dans sa ronde toutes les couches de la société. 

    Comme le bon bramin de Voltaire, ils ne manquent ni d'argent, ni de confort, ni d'un travail épanouissant, ni de partenaires sexuels. Pourtant ils ne sont pas heureux. 

    Tout dans ces couples légitimes ou illégitimes est sujet à agressivité - surtout verbale, mais pas seulement. Rancœurs, jalousies, incommunicabilité, désillusions, trahisons, - la liste est incomplète - la condition humaine semble franchement peu enviable.  

    Et tout ça est si finement observé, si finement écrit, il m'est même arrivé de rire. Je suis sûre que vous aussi y reconnaîtriez des gens ou des situations. C'est bien le comble, me direz-vous, après toutes ces préliminaires qui doivent vous sembler bien peu engageants. Mais Yasmina Reza sait sacrément écrire, se mettre dans la peau de gens très différents et nous entraîner dans sa sombre vision du monde. 

    Alors si jamais je me laissais de nouveau tenter par la vie de couple, rappelez-moi cette lecture, voulez-vous? 
    Merci! 
    tongue-out

    Heureux-les-heureux-Yasmina-Reza.jpg

    info de l'éditeur ici 

    "Les couples me dégoûtent [dit Chantal Audouin]. Leur hypocrisie. leur suffisance." (p.115) 

    "Les couples me dégoûtent [répète Chantal Audouin]. Leur ratatinement, leur connivence poussiéreuse." (p.119) 

    Mais ne désespérez pas, chers couples de mes amis: Chantal est malheureuse parce qu'elle aime un homme marié. 

    Écoutons plutôt celui-ci: 

    "(...) être heureux, c'est une disposition. Tu ne peux pas être heureux en amour si tu n'as pas une disposition à être heureux." (p.141, chapitre intitulé Luc Condamine

    Et terminons sur cette note semi-positive laughing

  • U comme une, deux, trois...

    Hier après l'école, l'Adrienne est passée à la bibliothèque pour y prendre "un livre qui fait du bien". Elle en avait grand besoin, en ces temps où les gens sont maussades sous prétexte qu'on est en novembre et que la politique internationale est encore plus pourrie que le temps. 

    En passant en revue les rayonnages de livres en français, elle a aperçu celui-ci: 

    delerm2.jpg

    Une centaine de pages, quarante petits chapitres. On lit les titres et on les trouve plaisants. Ils donnent envie de lire: "Attention, peinture fraîche!" ou "Pitié pour Assurancetourix!". Certains donnent envie d'écrire parce qu'ils rappellent des souvenirs, "Brocanteur d'un jour" ou "Au troisième balcon". D'autres intriguent, comme "La mémoire de l'oubli" ou "Le temps est une plage".

    Bref, on se réjouit à l'avance de savourer les jolies phrases de Philippe Delerm et de découvrir toutes ces belles raisons d'habiter sur terre.  

    Une, deux, trois... jusqu'à quarante, qu'on essaiera de faire durer le plus longtemps possible. 

    *** 

    photo de la couverture et infos sur le site des éditions du Seuil 

    ce qu'en pensent l'Express et le Figaro

    et trois petits chapitres ici 

  • Question existentielle

    Il semblerait qu'aucun auteur n'échappe à la question "pourquoi écrire?". 

    Voici une réponse: 

    "(...) et c'est pour ça justement qu'on se lance dans un livre, car les humains sont ainsi faits qu'ils cherchent toujours à mettre leurs émotions en mots..."

    Anny Duperey, Les chats de hasard, éd. Retrouvées, 2012, p. 41 

    Je remplacerais tout de même son "toujours" par "souvent" (1) parce qu'il y a aussi des tas de gens qui ne veulent pas mettre leurs émotions en mots ou qui n'y arrivent pas. 

    2016-11 (8).JPG

    mon "chat de hasard", finissant de manger le quart d'une boite de 85 grammes 

    ***

    (1) ou alors je dirais "la plupart des humains" et je laisserais tomber le "toujours" (Never say never tongue-out) 

  • F comme femme au carnet rouge

    Une lecture plaisante de ma semaine ostendaise: 

    Lorsqu'il arriva, ils étaient déjà attablés au fond de l'établissement, devant un kir champagne vert – qui s'avéra être un champagne au sirop de basilic. [...] 

    Après l'entrée constituée d'un tartare de saumon bio aux fruits rouges équitables, ils passèrent à des filets de poulet vapeur et leurs légumes (bio toujours) agrémentés d'une sauce épicée issue d'une ancestrale recette péruvienne ramenée d'un voyage effectué par l'un des deux graphistes devenu restaurateur. Tout cela était très en phase avec l'époque, très tendance, très bobo. [...] Laurent se prit à rêver de ces Relais et Châteaux de province où l'on vous souhaite, dans des salles à manger aux cheminées crépitantes, une "bonne continuation" à chaque plat.

    Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, éd. Flammarion 2014, p.103-105

    Avec ici et là des choses qui font sourire 

    Travaillez-vous sur un prochain roman? Oui, oui, j'y travaille... répondit Pichier, laconique.

    Il était en fait en train de se fourvoyer depuis deux mois et demi dans une intrigue qu'il qualifiait lui-même de "merdique" à ses proches et qu'il s'était bien gardé de raconter à son éditeur. [...] En panne dans son récit, il pouvait, après avoir écrit trois phrases à peine, passer le reste de sa journée devant son écran d'ordinateur à surfer sur le Web [...]. Aussi, tapait-il – comme tous ses semblables – son nom et le titre de ses romans, guettant les critiques sur les blogs et sites littéraires, souriant à une bonne et pestant contre une mitigée [...]. Parfois, sous couvert de pseudonymes, il en écrivait lui-même [...] s'envoyant des fleurs et saluant le talent immense de Frédéric Pichier.

    idem, p.113-114

    Des choses qui semblent sortir du vécu de l'auteur (1)

    Comme de nombreux écrivains, Pichier avait un autre métier. Il était professeur de français pour les secondes et premières. Dans un lycée de grande banlieue [...]. Après vingt et un ans d'enseignement, une usure avait commencé à se faire sentir. Une usure nerveuse. Encouragé par son éditeur et ses proches, Pichier avait pris "une année sabbatique" afin de se consacrer uniquement à l'écriture. Depuis qu'il était bloqué sur son texte, seul, tous les jours chez lui, il regrettait cette décision qui l'avait privé de ses élèves. Ils avaient beau être turbulents, rusés, retors, d'une inculture parfois abyssale, il devait en convenir, ses journées avec eux étaient infiniment plus vivantes que celles qu'il passait désormais devant son écran.

    idem, p.114-115

    Du vécu qui serait bien observé et bien raconté 

    Sur les genoux de Chloé, le chat dans son sac émettait des feulements intermittents qu'elle faisait aussitôt cesser en passant ses doigts le long du grillage. [...]

    Là-bas aussi il y avait un chat? dit Chloé. On aurait dit qu'elle évoquait un pays lointain où l'on ne reviendrait jamais, à la manière de ces exilés qui se remémorent la contrée de leur enfance. Oui, dit sobrement Laurent. Il était comment? Noir. C'était quoi son nom déjà? Belphégor [...].

    Poutine (2), annonça distinctement le vétérinaire en entrant dans la salle d'attente. Deux dames à petit chien levèrent les yeux de leurs magazines et se regardèrent. La première haussa les sourcils d'un air consterné, l'autre hocha la tête, pauvre bête, murmura-t-elle.

    idem, p. 207-208

    à la fin du livre, l'auteur en fait lui-même le résumé: 

    C'est l'histoire d'un libraire qui trouve un sac de femme un matin dans la rue, il le ramène chez lui, en sort les objets et se décide à retrouver la femme du sac, il y arrive et lorsqu'il l'a trouvée, il fuit bêtement. (3) 

    idem, p. 232

    De nombreux clins d'oeil à des auteurs contemporains: 

    A trois arrondissements de là, le stylo-plume en suspens, Patrick Modiano se demandait depuis une demi-heure s'il devait ou non mettre une virgule après le premier mot de la dernière phrase de son nouveau roman. (4)

    idem, p. 236 

    Bref, un agréable moment de lecture. 

    ***

    (1) ceci est un compliment cool 

    (2) Chloé a un chat qui s'appelle Poutine 

    (3) mais rassurez-vous, tout s'arrange à la fin tongue-out 

    (4) Modiano a un petit rôle sympathique dans l'histoire 

    femme au carnet rouge.jpg

    photo sur le site de Flammarion 

    critique de RTL et Elle

  • X c'est l'inconnu

    Ce bel inconnu qui entre dans votre maison et dans votre vie, avec sa patte de velours et la force de son regard, Anny Duperey l'appelle "le chat de hasard". 

    duperey.jpg

    éditions Retrouvées, 1999 

    "Il vint me rendre visite tous les jours et j'étais ravie de cette compagnie. Le matin, quand j'ouvrais la porte ou la fenêtre il apparaissait presque tout de suite, refaisait un petit tour dans les pièces comme pour s'assurer qu'on n'avait rien changé en son absence, puis il grimpait sur ma table. Je lui installai vite un coin sous la lampe avec un foulard douillet pour éviter qu'il ne se couche en travers du cahier, ce que les chats font toujours. Quand ils sont étalés un peu en dehors du papier et qu'il n'y a qu'une queue à pousser pour finir une phrase, ça va, mais si c'est le corps entier, c'est plus gênant." (p.81) 

    *** 

    Dans cinq jours je retrouve mon chat de hasard 

    bien vieux et bien malade 

    pendant que ma carissima nipotina découvre un joli coin de l'Italie 

    et ce sera un vrai bonheur 

    de le soigner 

    et de l'entendre ronronner 

    559.JPG

    le voici à l'époque où il était encore plus rapide que sa photographe 

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    le dernier été ensemble 

    Relire Anny Duperey, c'est retrouver, très forte, l'envie d'avoir un chat à ses côtés. 

    "Comme les minutes, les heures, paraissent plus légères, plus vivantes, lorsqu'un discret ronron les accompagne. Ce simple bonheur d'être, qui n'a à compter ni avec l'effort ni avec le temps, vous console de tous les moments à vide (...)" (p.82) 

  • N comme Notules dominicales

    Lire les "Notules dominicales de culture domestique" de Philippe Didion, c'est s'assurer de passer un bon moment, dimanche après dimanche. Un moment d'autant meilleur que nous avons de nombreux points communs, ce qui a toujours quelque chose de rassurant, même si on assume ses petites particularités tongue-out 

    Dans ses notules 724, il apprécie qu'Agnès Castiglione parle de Pierre Michon "en utilisant les ingrédients qui, à [ses] yeux, forment l’écrivain de calibre supérieur : la géographie, l’enfance, le dialogue avec les morts."

    Hem, hem, se dit l'Adrienne, en sentant augmenter son tour de tête de quelques centimètres, voilà exactement les ingrédients de base de ce blog, depuis ses débuts. 

    Et Philippe Didion ajoute: "Ailleurs, point de salut, et ce n’est pas Bergounioux, qui déclarait dès 1994 écrire “pour les morts”, qui me contredira là-dessus." 

    Ce n'est qu'une demi-minute plus tard que l'ego de l'Adrienne s'est calmé. 

    Elle avait confondu "écrivain" avec "blogueuse". 

    Ou vice versa. 

    Mais peu importe: son tour de tête s'est immédiatement dégonflé cool

    vive internet,littérature

    trois titres de Michon sur la bannière 
    et un billet ici 
    http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2016/01/15/m-comme-michon-8554679.html

     

     

  • E comme effroyable et extraordinaire

    Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur des maisons s'éclaire vaguement ; les objets s'effacent comme dans une fumée ; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en disant : nous serons à Liège dans une heure. C'est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme. 

    Ce sont les usines qui s'allument. 

    Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flémalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles ; d'autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants. 

    Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M Cockerill. 

    ***

    Voilà comment Victor Hugo, qui traverse la Belgique en 1840, décrit dans une lettre à sa famille le spectacle des hauts fourneaux... 

    Extrait cité dans La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie, éd. Luc Pire/Espace Nord, 2008, pages 146-147.

    On peut trouver ici un extrait encore un brin plus long: 

    http://expositions.bnf.fr/hugo/pedago/dossiers/voya/textes/44.htm

    hugo,littérature,belge,belgique,lire,lecture,lecteur

    Spectacle extraordinaire pour Hugo mais vie effroyable pour les travailleurs...

    Constantin Meunier, Le puddleur, 1887, source et autres oeuvres ici

  • Adrienne et ses addictions

    Avec le billet du 25 septembre, les lecteurs de l'Adrienne ont pu prendre connaissance de sa dernière addiction, le café. (1) 

    Ceux qui viennent depuis plus longtemps savent qu'il y a également l'addiction à internet. No comment tongue-out 

    Mais la toute première, l'initiale, la primo-arrivée, concerne les lettres, les mots, les phrases, les langues: savoir écrire, savoir lire, raconter des histoires. (2) 

    Alors vous pensez bien que l'annonce d'un marathon de lecture chez Margotte a fait tilt dans la tête de l'Adrienne: elle s'est inscrite sans réfléchir. Elle est allée à la bibliothèque. Elle en a rapporté quelques kilos de livres. (3) Elle s'est installée et a lu, bu des cafés et écrit des billets de blog, réunissant ses trois addictions qui ont l'avantage de coûter bien moins cher que si elle était accro au shopping, aux jeux de hasard ou aux chaussures. cool 

    lire,lecture,lecteur,défi,adrienne,souvenir d'enfance,belge,belgique,litterature

    Un des livres rapportés de la bibliothèque est La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie (4) éd. Luc Pire, Espace Nord, 2008. 

    lire,lecture,lecteur,défi (5)

    Premier arrêt de lecture à la page 28, sur un extrait d'un roman de Marie-Claire Blaimont, Black Lola, paru en 1994 aux éd. Le Cerisier. 

    C'est elle qui t'a fait goûter les couques, le pain perdu, (...) le boudin avec de la compote (...) Le laitier passait et, ta cruche en main, tu le regardais verser le lait blanc qu'on allait ensuite faire bouillir, en surveillant sa montée. Si elle ne trouvait pas la monnaie, elle appelait au secours saint Antoine de Padoue. A deux ans, à cinq ans, à huit ans, tu ne rêvais que d'une chose, (...) c'était te blottir contre sa grosse poitrine et l'écouter te raconter, la regarder vivre, sentir l'odeur de cuisine calfeutrée, cette chaleur du poêle à charbon, étouffante, qui poussait à la somnolence. 

    Tout ce que tu sais d'ici, tout ce qui t'a finalement servi à vivre chez nous, c'est d'elle que tu le tiens, elle t'a fait pousser des racines (...). 

    La vierge de Lourdes sous son globe, entre deux obus bien astiqués de la guerre de 14-18, les rameaux sur la croix, les napperons de dentelle, la loque à poussières qu'on secoue sur le seuil, l'entrée de la cave avec le beurrier, la cruche à lait (...), le lait qui bout sur le poêle, les murs encombrés de photos, les meubles encombrés de bibelots de bazar, les galettes dans une vieille boîte à biscuits dont le couvercle coinçait, (...) la lampe qu'on allume le plus tard possible le soir, alors que la cuisine est depuis longtemps plongée dans la pénombre et qu'on continue à attendre, attendre quoi, tranquillement... Comment aurais-tu su tout cela? 

    lire,lecture,lecteur,défi

    dans cet extrait, tout correspond parfaitement à grand-mère Adrienne... 

    ***

    (1) Il n'en a tout de même fallu que deux pour la rédaction de ce billet.

    (2) A l'âge de cinq ans, mini-Adrienne était bien meilleure en fiction qu'elle ne l'est aujourd'hui tongue-out 

    (3) les livres se comptent en kilos pour deux raisons: ça dit plus sur le nombre de pages ainsi que sur l'effort qu'il y aura à fournir pour les trimbaler à pied sur un kilomètre, à l'aller et au retour. 

    (4) toujours les voies de la bibliothécaire en chef sont et restent impénétrables: pourquoi ce troisième volume et pas les deux premiers? Mystère! 

    (5) info trouvée dans le journal La libre Belgique du 23 septembre 2008:

  • I comme incipit

    La maison est petite, il y a trop peu de place pour les livres, ils sont entassés dans des boites - ça permet d'en mettre plus sur moins d'espace - et la mort dans l'âme j'en ai donné quelques-uns, par-ci, par-là... 

    Puis, avec ce qu'on me connaît comme "suite dans les idées", j'arrive dans une ville nouvelle - Lyon, par exemple - et dès le premier jour il y a la visite obligatoire d'une librairie. 

    Le second jour aussi, d'ailleurs. 

    Pas pour acheter, me dis-je en entrant, vu que (etc. voir plus haut) mais pour le simple plaisir de voir et de manipuler des bouquins, de découvrir les nouveautés, de lire des incipits, des excipits et des pages 99 tongue-out

    Après évidemment on sort de là avec un ou deux livres qui ont été tellement irrésistibles que les bonnes résolutions n'ont pas été tenues. 

    Ce qui est le sort de la plupart des bonnes résolutions. 

    "Madera était lourd. Je l'ai saisi sous les aisselles, j'ai descendu à reculons les escaliers qui conduisaient au laboratoire. Ses pieds sautaient d'une marche à l'autre, et ces rebondissements saccadés, qui suivaient le rythme inégal de ma descente, résonnaient sèchement sous la voûte étroite. Nos ombres dansaient sur les murs. Le sang coulait encore, visqueux, qui suintait de la serviette-éponge saturée, glissait en traînées rapides sur les revers de soie, se perdait dans les plis de la veste, filets glaireux, très légèrement brillants, qu'arrêtait la moindre rugosité de l'étoffe, et qui perlaient parfois jusqu'au sol, où les gouttes explosaient en tachetures étoilées. Je l'ai déposé au bas de l'escalier, tout près de la porte du laboratoire, et je suis remonté pour prendre le rasoir et éponger les taches de sang avant qu'Otto ne revienne. Mais Otto est rentré presque en même temps que moi, par l'autre porte." 

    Georges Perec, Le Condottière, coll. Points, 2013 (incipit) 

    Une oeuvre de jeunesse de Perec qui avait été refusée à l'époque par les maisons d'édition et dont la publication est largement posthume; une histoire de faussaire écrite en 1960, il avait 24 ans. Perec est mort en 1982, le livre a été publié 30 ans plus tard. 

    condottiere.jpg

    source de l'image, info et extrait ici: 
    http://www.seuil.com/ouvrage/le-condottiere-georges-perec/9782021030532

  • H comme Histoire et hüzün

    "Dans un Istanbul écartelé entre culture traditionnelle et culture occidentale, entre une petite poignée de personnes extrêmement riches et des quartiers périphériques où vivent des millions de pauvres, dans une ville perpétuellement exposée aux vagues migratoires et structurellement divisée, personne, en cent cinquante ans, n'a vraiment pu se sentir pleinement chez lui." 

    Orhan Pamuk, Istanbul, Folio 4798, 2007, p.170 
    traduit par S. Demirel, V. Gay-Aksoy et JF Pérouse 

    Pamuk parle de la période pendant laquelle le pays est passé de la culture ottomane à la république mais il me semble que celui qui a dit "l'histoire se répète" en trouve ici un nouvel exemple. (1) 

    "Dans mon enfance et ma jeunesse (2), les riches Stambouliotes ayant gagné de l'argent grâce à leur créativité ou leurs trouvailles commerciales, et continuant à s'enrichir selon la même logique, donnaient moins l'impression d'avoir confiance en eux que de chercher à cacher(...), à protéger cette fortune qu'ils avaient acquise d'un seul coup par le passé, grâce à une opportunité bien exploitée et à leurs relations avec l'Etat et la bureaucratie entretenues à coups de pots-de-vin."

    idem, p.287

    histoire,littérature

    source de l'image et info
    http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio/Istanbul2

    (1) il y en a une qui est attestée de Paul Morand et une autre de Marx. 

    (2) Pamuk est né en 1952

  • E comme expérience nouvelle

    Pour la toute première fois, j'ai eu l'impression qu'il pouvait exister quelque part un chien aussi bon, aussi intelligent, aussi unique et irremplaçable que le mien, qui est mort depuis longtemps et jamais remplacé. 

    C'est un chien de papier, il s'appelle Jules et sort de l'imagination de Didier van Cauwelaert. 

    En cliquant sur ce lien, vous aurez la possibilité d'écouter un extrait, lu par l'auteur. Il s'agit de l'incipit et dure 10 minutes: vous saurez tout de suite si ce livre est fait pour vous. En tout cas, moi j'ai su qu'il l'était: des personnages principaux intéressants et attachants, un chien d'aveugle, quelques péripéties... et on sent tout de suite que ça finira dans le meilleur des mondes. 

    Expérience nouvelle aussi que cette "lecture" audio, grâce à une offre d'Audible (merci!). Cette lecture faite par Didier van Cauwelaert lui-même, qui met le ton et "joue" le jeu, tombait à pic: mes visiteuses ostendaises m'avaient ramené un gros sac de crevettes à éplucher, j'y ai passé deux bonnes heures, soit la moitié du temps d'écoute, et ça m'a permis de terminer ce fastidieux travail sans devenir zinzin. 

    JulesVC.jpg

    source de l'image et info sur Audible 

    Jules par Didier Van Cauwelaert 

    Jules 

    Jules 

    Didier van Cauwelaert

  • 20 auteurs en quête de personnages...

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    rue de la Platière

    Lyon 2016 (31).JPG

    des oeuvres de tous les auteurs

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    qui ont un rapport avec la ville de Lyon

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    sont représentées

    ***

    et dire qu'avant de partir, je cherchais quelles lectures pourraient accompagner ce voyage, et que je n'en trouvais pas

    tongue-out

     

  • Z comme zones

    Une lecture que je vous recommande et je remercie Tania de me l'avoir fait découvrir!

    http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=197

    zones.gif

  • Stupeur et tremblements vénitiens

    C'est un petit ouvrage d'à peine 58 pages dans sa version italienne qui paraît ce mois-ci en traduction française https://diacritik.com/2016/05/18/roberto-ferrucci-venise-est-lagune-venezia-e-laguna/  

    Venezia non è una città di mare. Venezia è laguna.

    Venise n'est pas une cité de la mer. Venise est lagune.

    I veneziani che escono in barca, si aggirano per le sue fragili e bellissime acque verdi, raramente escono a fendere quelle azzurre dell’alto Adriatico. È questo il paradosso enorme di quell’assurdo dibattito su grandi navi sì, grandi navi no. La laguna non è mare. Anche e soprattutto per questo il resto del mondo sa che la risposta a quel falso dilemma è NO.

    Les Vénitiens qui sortent en bateau et se déplacent sur leurs merveilleuses et fragiles eaux vertes, vont rarement jusqu'à celles toutes bleues du haut Adriatique. Voilà le paradoxe énorme de cet absurde débat à propos des grands paquebots oui, grands paquebots non. La lagune n'est pas une mer. C'est aussi et surtout pour cette raison que le reste du monde sait que la réponse à ce faux dilemme est NON.

    E forse oggi Venezia è in mano a qualcuno che la vuole trasformare in un grande contenitore commerciale, di consumo. […] Solo se si ritornerà a pensarla e a rispettarla come città di laguna, accettando la sua preziosa e unica fragilità, Venezia potrà continuare a essere la città più bella e amata al mondo.

    Et aujourd'hui peut-être Venise se trouve entre les mains de celui qui veut la transformer en un haut lieu de commerce et de consommation. [...] Ce n'est qu'en la repensant et respectant comme ville lagunaire, en acceptant sa fragilité unique et précieuse, qu'on pourra la garder comme la ville la plus belle et la plus aimée au monde.

    Le polveri sottili che una grande nave rilascia nell’aria sono l’equivalente di quattordicimila automobili circolanti in un giorno. Un ecomostro in movimento che avanza lento verso il bacino di San Marco. […] Centomila tonnellate d’acciaio che solcano le gracili acque della laguna, milioni di chili che fanno sussultare le pietre di Venezia […] ma lasciano apparentemente intatta l’acqua attorno a loro. […] Salvo che poi, eccolo, qualche minuto dopo, l’effetto risucchio e pistone […] senti all’improvviso la terra sotto ai tuoi piedi agitarsi come fosse preda di una mareggiata […] devastanti sul lungo periodo per le rive e le fondamenta di Venezia. 

    Les particules fines émises par un paquebot sont l'équivalent de 14000 voitures circulant une journée. Un monstre écologique en mouvement qui s'avance lentement vers Saint-Marc. [...] Cent mille tonnes d'acier qui rident les eaux fragiles de la lagune, des millions de kilos qui font tressauter les pierres de Venise [...] mais laissent l'eau tout autour en apparence intacte. [...] Sauf qu'après quelques minutes, par l'effet de remous, tu sens tout à coup la terre s'agiter sous tes pieds, comme en proie à une tempête [...] dévastant les rives et les quais (ou fondations) de Venise.

    Les extraits viennent d'ici http://www.michelecatozzi.it/2015/12/28/venezia-e-laguna-un-pamphlet-contro-le-grandi-navi/ (c'est moi qui ai traduit).

    Des photos absolument sidérantes de ces paquebots géants qui frôlent les rives et les quais de Venise: Are these giant cruise ships destroying Venice?

    venezia.jpg

    photo prise du blog de l'auteur, Roberto Ferrucci: son livre s'inscrit dans la liste des cris d'alarme lancés ici et là.

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    le même triste débat dans un film documentaire allemand de 2012

  • O comme obsession

    "Il y a deux grands clubs d'écrivains: le club Stendhal et le club Perec. Le club Stendhal ne fait pas de plan, c'est mon cas à moi. Stendhal est mon saint patron. Il ne sait pas finir ses romans et tue tout le monde.

    Après, il y a le club Georges Perec, qui fait un cahier des charges. Alors c'est complètement différent: Stendhal, c'est les hystériques, et Perec, c'est les obsessionnels."

    Marie Darieussecq en conversation avec Valérie Moeneclaey, Passa Porta, le 14 mars 2014, in Les présents de l'écriture, éd. Passa Porta Les impressions nouvelles, 2015

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    source de l'illustration

     

  • M comme Miller

    Vous êtes tombé sur une photographie d'Adamine dans le Jamaica Star et vous l'avez découpée. C'est une photo en noir et blanc, au grain prononcé, d'une jeune femme de vingt-cinq ans. Le visage est flou, on dirait que le flash a déformé ses traits plutôt qu'il ne les a fait ressortir. Elle est debout derrière une table, on ne la voit donc qu'à partir de la taille. [...]

    Vous avez épinglé cette photo sur la porte, espérant que lorsqu'elle passerait devant, Adamine saisirait soudain un reflet d'elle-même, que le passé lui reviendrait au galop et la submergerait. Ça fait un bail que vous avez commencé ce petit jeu: essayer de lui rendre la mémoire. [...]

    Vous espérez que les souvenirs lui reviennent. Mais surtout, vous voudriez qu'un jour, elle se souvienne de vous.

    Kei Miller, L'authentique Pearline Portious, éd. Zulma 2016, p. 110-111 (traduction de Nathalie Carré)

    littérature, traduction

    J'en avais déjà parlé ici il y a une dizaine de jours...

    Magistral roman à deux voix: il y a d'abord celle du narrateur, qui avance peu à peu à la fois dans l'écriture de son livre et dans son enquête sur son personnage principal, Adamine Bustamante.

    A la voix du narrateur se mêle celle d'Adamine, clairement reconnaissable à son langage mêlé de mots et d'accent antillais.

    Coup de chapeau au travail de la traductrice!

    Les fils se nouent, les pièces s'assemblent, le tout est une construction parfaite qui tient en haleine jusqu'au bout.

    Et non, je n'en dis pas plus, de peur de dévoiler l'intrigue ou le dénouement cool 

    Un coup de coeur!

     

  • Première impression

    "Il était une fois une léproserie en Jamaïque. Si vous vouliez aujourd'hui vous y rendre, il vous faudrait trouver un homme répondant au nom d'Ernie McIntyre mais que vous appelleriez simplement Mr Mac parce que - comme lui-même, sa propre mère et tous les autres le précisent avec insistance - c'est sous ce seul nom qu'il est connu." 

    C'est ainsi que commence L'authentique Pearline Portious, du Jamaïcain Kei Miller, dans une excellente traduction de Nathalie Carré aux éditions Zulma (2016) 

    C'est ainsi que ça commence, un peu comme un conte, où l'oralité d'une narratrice se mêle à la voix de l'écrivain, pour ajuster, rectifier, commenter. 

    Et vous êtes définitivement pris par l'histoire. 

    On en reparlera, c'est sûr smile 

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    http://www.zulma.fr/livre-lauthentique-pearline-portious-572131.html

  • Question existentielle

    "Cette vieille question: 'Qui sommes-nous?', trouve une réponse décevante dans le monde où nous devons vivre. Nous ne sommes, en effet, que les sujets de ce monde prétendument civilisé, où l'intelligence, la bassesse, l'héroïsme, la bêtise, s'accommodant fort bien les uns des autres, sont à tour de rôle d'actualité. Nous sommes les sujets de ce monde incohérent et absurde, où l'on fabrique des armes pour empêcher la guerre, où la science s'applique à détruire, à construire, à tuer, à prolonger la vie des moribonds, où l'activité la plus folle agit à contresens; nous vivons dans un monde où l'on se marie pour de l'argent, où l'on bâtit des palaces qui pourrissent abandonnés devant la mer. Ce monde tient encore debout tant bien que mal, mais on voit déjà briller dans la nuit les signes de sa ruine prochaine.

    Il paraîtra naïf et inutile de redire ces évidences pour ceux qu'elles ne gênent pas et qui profitent tranquillement de cet état de choses. Ceux-là qui vivent de ce désordre aspirent à le consolider et les seuls moyens qui lui soient compatibles étant de nouveaux désordres, ils concourent, en replâtrant le vieil édifice à leur manière dite "réaliste", à précipiter sans le savoir sa chute prochaine."

    ***

    Je lis ce texte et je me demande en quelle année il a été écrit. Je vérifie. En 1938. Bien, on comprend: ça se vérifie, pour l'époque.

    Et pour la nôtre? Pour la nôtre aussi, il me semble.

    Vous voulez savoir qui en est l'auteur? Ou vous préférez deviner?

    tongue-out 

    Je vous mets sur la piste: c'est le début d'une conférence donnée à Anvers le 20 novembre 1938.

    Par René Magritte.

    Oui, oui, celui-là même dont tout le monde connaît la pipe.

    Je vous rajoute un petit paragraphe?

    ***

    "Cependant, il nous faut nous défendre de cette médiocre réalité façonnée par des siècles d'idolâtrie pour l'argent, les races, les patries, les dieux et j'ajouterai d'idolâtrie pour l'art."

    Conférence reprise dans "Les mots et les images", éd. Espace Nord, 2012, p.39.

    histoire,art,actualité,lire,lecture,lecteur

    un Guernica signé par les enfants de l'école primaire
    ne risque pas l'idolâtrie
    tongue-out

  • L comme Laurent-Perrier

    - A quoi bon être riche si ce n'est pour boire d'excellents champagnes? Vous qui êtes obsédé par l'or, ne savez-vous pas que le champagne en est la version fluide?

    Amélie Nothomb, Barbe bleue, Albin-Michel 2012, p.50

    - L'inventeur du champagne rosé a réussi le contraire de la quête des alchimistes: il a transformé l'or en grenadine.

    idem, p.59

    - Du Laurent-Perrier cuvée Grand Siècle! Vous avez bien fait les choses! Je débouche!

    idem, p.66

    - C'est du velours, ce champagne. Du velours doré. Incroyable, dit-elle.

    idem, p.78, en parlant du Dom Pérignon 1976

    - Il y a un réconfort que seul le grand champagne procure, soupira-t-elle.

    idem, p.135, un Krug grande cuvée brut

    - C'est la plus belle des bouteilles de champagne. Elle a incroyablement réussi l'osmose du cristal et de l'or.

    idem, p.151, le Cristal-Roederer

     

    - Le bon champagne aide à penser, dit-elle.

    idem, p.156

    C'est ainsi qu'au fil de l'histoire, on entend à intervalles réguliers "le plus beau bruit du monde:" (p.152) une bouteille de champagne qui perd son bouchon. 

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    source de la photo  

    http://www.albin-michel.fr/Barbe-bleue-EAN=9782226242969

     

    59 

  • K comme kopeck

    L'Adrienne n'ira sans doute jamais en Russie parce qu'elle est persuadée qu'il faut connaître la langue pour apprécier le pays et rencontrer ses habitants. Or, elle ne connaît que trois ou quatre mots de russe, grâce à la comtesse de Ségur: dourak, kopeck, isba, moujik. Autrement dit, des mots en réponse desquels on risque plus l'insulte que les félicitations tongue-out 

    « Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin que cette bonne fille m’avait indiqué. Je courus pendant plusieurs heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus périlleux à mesure que j’approchais du centre de la Russie. J’osais à peine acheter du pain pour soutenir ma misérable existence, quand me trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont j’ignorais le séjour dans le pays ; je n’avais rien pris depuis deux jours et je n’avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il y avait près d’un an que j’avais quitté Ékatérininski-Zavod, un an que j’errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont je garderai un souvenir reconnaissant jusqu’au dernier jour de mon existence."

    Le général Dourakine, en ligne ici

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    merci à l'ancienne collègue de ma mère qui m'a offert sa collection de livres de la comtesse dans cette édition Hachette des années 1930 illustrée par A. Pécoud. 

    Pour ceux qui voudraient s'initier aux insultes russes, le mot "dourak" et quelques autres ici.