litterature

  • K comme Kristof

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    Un autre grand classique de tout atelier d'écriture: s'inspirer du Grand cahier d'Agota Kristof pour rédiger un texte d'où on ôte soigneusement tout ce qui ressemble à de l'affect, tout ce qui est expression d'un jugement, d'une appréciation, d'un sentiment. Des critiques du Grand cahier sont à lire ici.

    *** 

    Il marche face au vent qui s'engouffre sous son duffle-coat devenu beaucoup trop large. Il ne sait pas combien de temps il tiendra le coup. Arrivera-t-il jusqu'à la brasserie pour s'y réchauffer le cœur et le corps d'une gaufre et d'un café noir? Ou devrait-il faire demi-tour et rentrer chez lui? 

    Ces promenades sur la plage ne sont plus pour lui. Il devrait se rendre à l'évidence et ne plus sortir de chez lui sans son déambulateur. 

    *** 

    L'incipit était imposé (il marche face au vent). 

    D'autres avaient pioché "Le parc était désert", "Cette femme est un monstre d'égoïsme", "Un cri retentit dans la chaleur du matin", "Assise au milieu du bruit incessant" etc.

  • J comme japonaiseries

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    Je me demande si la notoriété de dame Sei Shonagon aurait atteint un tel retentissement sans les ateliers d'écriture. 

    Pas un, qu'il soit virtuel ou en présence réelle, qui ne fasse appel à ses Notes de chevet... 

    Vous savez bien, ces:

    • Choses désolantes
    • Choses dont on néglige souvent la fin
    • Choses que l'on méprise
    • Choses détestables
    • Choses qui font battre le cœur
    • Choses qui font naître un doux souvenir du passé
    • Choses qui égayent le cœur
    • Choses peu rassurantes
    • Choses que l'on ne peut comparer
    • Choses rares
    • Choses qu'il ne valait pas la peine de faire
    • Choses dont on n'a aucun regret
    • Choses qui paraissent agréables
    • Choses qui semblent éveiller la mélancolie
    • Choses splendides
    • Choses qui ont une grâce raffinée
    • Choses gênantes
    • Choses qui frappent de stupeur
    • Choses pénibles
    • Choses qui sont loin du terme
    • Choses qui perdent à être peintes
    • Choses qui gagnent à être peintes
    • Choses qui émeuvent profondément
    • Choses qui paraissent pitoyables
    • Choses qui donnent une impression de chaleur
    • Choses qui font honte
    • Choses sans valeur
    • Choses embarrassantes
    • Choses qui emplissent l'âme de tristesse
    • Choses qui distraient dans les moments d'ennui
    • Choses qui ne sont bonnes à rien
    • Choses qui sont les plus belles du monde
    • Choses effrayantes
    • Choses qui semblent pures
    • Choses qui paraissent malpropres
    • Choses qui semblent vulgaires
    • Choses qui remplissent d'angoisse
    • Choses ravissantes
    • Choses sans retenue
    • Choses dont le nom est effrayant

    etc, etc. 

    Bref, mardi soir on n'y a pas échappé. 

    sei shonagon.jpg

    *** 

    les deux illustrations représentent dame Sei Shonagon et sont du domaine public
    source wikipédia 

    *** 

    Choses qu'il ne valait pas la peine de faire 

    repasser un pantalon en lin 

    se priver de chocolat sous prétexte que c'est le carême et qu'on veut se prouver qu'on est capable de faire pénitence 

    cultiver un potager à côté d'une prairie d'où les vaches affamées s'échappent régulièrement 

    donner 100 € pour un GPS qui ne sait pas où se trouve l'Italie 

  • O comme ordre du monde

    Je ne connaissais pas Metin Arditi. La quatrième de couverture le présente comme "un auteur francophone d'origine turque". Une petite recherche internet me dit qu'il est Suisse, Genevois. 

    On peut s'interroger sur cette différence de qualification. Sans doute que "francophone d'origine turque" est plus vendeur que Suisse. C'est comme ça, la francophonie, mais soit... 

    L'enfant qui mesurait le monde : cliquez sur le lien pour lire l'article, je ne pourrais pas mieux dire. Aussi n'en dirai-je rien cool 

    On peut lire les premières pages du livre ici

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    Je vous le conseille vivement

  • I comme incipit

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    Longtemps je me suis couchée de bonne heure. Non par goût, mais parce que j'avais un petit frère qui refusait d'aller au lit aussi longtemps que j'avais la permission de veiller. 

    Longtemps je me suis donc couchée à l'heure des petits enfants. Je ne réussissais pas à m'endormir - l'ado vit à un autre rythme, c'est bien connu - et j'appréhendais ces longues heures dans l'attente vaine du sommeil. 

    C'est encore pareil aujourd'hui et j'ai déjà appliqué tous les conseils des spécialistes et autres gourous du sommeil: des rituels, des heures fixes, pas de café ni d'écrans lumineux dans les heures précédentes, que sais-je encore. 

    Ma carissima nipotina a le même problème et réussit à s'endormir en faisant tout le contraire de ce qui est préconisé: allongée dans son fauteuil, la télé allumée, les chats couchés sur elle, elle dort... 

    Vous commencez à la connaître, vous savez bien qu'elle n'en fait qu'à sa tête tongue-out 

    Peut-être a-t-elle un peu raison?

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio 
    qui impose l'incipit indisposant irrémédiablement
    Walrus innocent 

    La dernière phrase aussi est imposée. 

  • B comme Bottes suédoises

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    Pour parler de ce livre, par quel bout commencer? 

    Faire le lien avec le précédent, Les Chaussures italiennes? C'est inutile, ils peuvent se lire indépendamment l'un de l'autre. 

    Faire le lien avec la biographie de l'auteur, dont c'est l'ultime ouvrage? (1) Peut-être n'est-ce pas pertinent de se demander dans quelle mesure auteur et narrateur se confondent quand ils parlent de l'éventualité de leur mort prochaine et de la peur qu'ils en éprouvent. 

    Faire le lien avec l'environnement naturel décrit dans le roman? Le climat nordique, ces rochers où rien ne pousse, cette petite ville portuaire de plus en plus déserte et désolée ajoutent évidemment à l'ambiance générale. 

    Chacun y souffre du même problème, la solitude: l'ancien facteur, qui se mêle de la vie des autres, la femme du restaurant, qui rêve d'un ailleurs, la vieille sur son rocher, dernière survivante de quelques familles de pêcheurs, la veuve de Nordin, mort subitement d'un arrêt cardiaque, la réfugiée polonaise, qui travaille depuis des années à la remise en état d'une vieille bagnole, la jeune journaliste... et le narrateur, même si c'est par choix qu'il vit en reclus sur son île. 

    Lui aussi aimerait revivre un amour, avoir une présence aimante à ses côtés. A 70 ans, il a peur qu'il ne lui reste que peu de temps, même s'il est encore en parfaite santé. 

    Vieillir, c'est s'aventurer sur une glace de moins en moins solide. (p. 255)

    Et puis... et puis, après l'incendie criminel de sa maison, les événements vont s'enchaîner pour nous mener, nous lecteurs, vers une fin beaucoup plus positive qu'on ne l'aurait imaginé. 

    Ce qui me fait conclure que peut-être, s'il en avait eu le temps, Henning Mankell aurait poursuivi par un troisième tome. 

    Moi en tout cas je sais quel titre je lui aurais donné tongue-out  

    *** 

    (1) l'original a paru en 2015 et l'auteur est décédé en octobre cette année-là 

    source de l'image et info ici, sur le site de l'éditeur et les 25 premières pages en lecture ici 

    merci à Margotte et à son challenge nordique 

    margotte nordique.jpg

  • V comme voyage

    Demain matin, un ami s'envole pour Moscou, où il montera à bord du Transsibérien: c'est un voyage qu'il rêve de faire depuis longtemps et pour s'y préparer, il a suivi plusieurs années de russe. 

    Il sera accompagné de son fils aîné. Il n'a pas réservé d'hôtels: il compte sur son éloquence et l'hospitalité des gens. 

    Et puis, il a envie de vivre sa dose d'aventures. 

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    En 2012, Sylvain Tesson a fait un même genre de voyage russe: parti de Moscou, il refait le trajet de la retraite napoléonienne après le désastre de 1812. Une sorte de célébration du bicentenaire qu'il voit comme un hommage aux soldats. On peut voir ici le reportage photo qu'en a fait Thomas Goisque, qui faisait partie du trio de voyageurs dans leur moto avec side-car. 

    Quand on lit son image de la France, on comprend mieux pourquoi il a toujours envie d'être sur la route: 

    "(...) ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans gêne, des géraniums en pot et des ronds-points ruraux. La France, petit paradis peuplé de gens qui se pensent en enfer, administré par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain (...)" 

    Sylvain Tesson, Berezina, p.25, éd. Guérin, janvier 2015 

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    source wikipedia commons 

    Il y avait ce tableau de Edouard Bernard Swebach, exposé au musée des Beaux-Arts de Besançon. On y voyait un cuirassier assis sur la croupe de son cheval couché. L'homme avait l'air désespéré. Il regardait ses bottes. Il savait qu'il n'irait pas plus loin. Dans son dos, une colonne de malheureux traînant, à l'horizon. Mais c'était le cheval qui frappait. Il reposait sur le verglas. Il était mourant - peut-être déjà mort. Sa tête était couchée délicatement sur la neige. Son corps était une réprobation: "Pourquoi m'avez-vous conduit ici? Vous autres, Hommes, avez failli, car aucune de vos guerres n'est celle des bêtes." (...) Sur ces trois cent mille bêtes [des chevaux], deux cent mille moururent pendant les six mois de campagne. (p. 153) 

    S'il y a une innocence fauchée par la guerre, c'est bien celle des animaux (p.152)

    ***  

    source photo, info et extrait à lire ici, sur le site de la maison d'édition

  • Question existentielle

    La question du mois est la suivante: 

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    est-ce que ça vous fait rire? 

    Murakami sa culotte à l'envers 

    Lamartine à la ferme 

    Prévert solitaire 

    Le charme Hopper 

    ... 

    Moi je me suis esclaffée dans cette pourtant très sérieuse et silencieuse librairie, à Neuchâtel 

    laughing

  • I comme incipit

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    La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire. Roland Barthes remonte la rue de Bièvre. Le plus grand critique littéraire du xxe siècle a toutes les raisons d’être angoissé au dernier degré. Sa mère est morte, avec qui il entretenait des rapports très proustiens. Et son cours au Collège de France, intitulé « La préparation du roman », s’est soldé par un échec qu’il peut difficilement se dissimuler : toute l’année, il aura parlé à ses étudiants de haïkus japonais, de photographie, de signifiants et de signifiés, de divertissements pascaliens, de garçons de café, de robes de chambre ou de places dans l’amphi – de tout sauf du roman. Et ça va faire trois ans que ça dure. Il sait forcément que le cours lui-même n’est qu’une manœuvre dilatoire pour repousser le moment de commencer une œuvre vraiment littéraire, c’est-à-dire qui rende justice à l’écrivain hypersensible qui sommeille en lui et qui, de l’avis de tous, a commencé à bourgeonner dans ses Fragments d’un discours amoureux, déjà la bible des moins de vingt-cinq ans. De Sainte-Beuve à Proust, il est temps de muer et de prendre la place qui lui revient au panthéon des écrivains. Maman est morte : depuis Le Degré zéro de l’écriture, la boucle est bouclée. L’heure est venue. 

    Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015, p.9-10 (incipit) - info, source de la photo et extrait plus long ici 

    *** 

    C'est à la fois drôle et érudit, ça tient en haleine, ça divertit, ça donne envie de retrouver ses notes de cours sur Ferdinand De Saussure et de relire Roland Barthes d'un œil neuf tongue-out, bref j'essaie de faire durer un peu les 495 pages de ce bouquin que je viens seulement de commencer... mais je suis déjà conquise cool 

    Dans une autre vie, Laurent Binet a été prof, comme on peut le lire ici. Et en découvrant cet article, on ne peut qu'être content pour lui d'avoir trouvé une place - et une place bien meilleure - en dehors des mesquineries de l'enseignement... 

  • E comme épilogue

    Vous me demandez pourquoi je ne donne pas d'interviews. Vous me demandez pourquoi je n'aime pas faire le récit de cette histoire. Si moi-même je n'arrive toujours pas à y croire, comment le pourriez-vous? (...) Voyez-vous, nous étions huit sur ce bateau. Juste huit. Avec une seule bouée de sauvetage. 

    Je les voyais tous les jours. A la télévision, en photo dans les journaux, j'entendais leurs voix à la radio. Pourtant, je n'ai jamais fait attention. Je n'ai pas tendu la main. Pas avant ce jour en mer. 

    Quarante-sept. Nous en avons sauvé quarante-sept. Nous n'avons pas pu les sauver tous. 

    Je n'ai pas voulu jouer au héros. Quand je repense à cette journée, je me sens minuscule. Insignifiant. Je me souviens seulement des mains agrippées aux miennes, des doigts soudés. Je me souviens aussi des mains qui ont glissé, disparues à jamais. 

    Les cauchemars reviennent en rampant. Les mains huileuses et glissantes disparaissant sous l'eau. Les cris bestiaux que j'avais pris pour des mouettes, assourdis puis étouffés par les vagues. Ces cauchemars nous hantent tous les huit. 

    J'étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. (...) 

    Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, Epilogue (p.165-166). Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

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    Et mardi matin je lis dans la presse que l'Autriche va renforcer les contrôles militaires à la frontière, 750 soldats et quatre blindés: que l'Italie se démerde toute seule avec ses réfugiés!

  • C comme Carmine Menna

    S'il était vrai que chaque vie humaine a la même valeur, laisserait-on des milliers de gens - hommes, femmes, enfants - mourir sur le chemin de l'exil? 

    Si sauver une vie humaine, quand il s'agit de la vie d'un voyageur de la gare Centrale, fait de vous un héros qui reçoit des félicitations, pourquoi sauver 118 vies en Méditerranée vous vaut des sarcasmes et du cynisme? 

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    source et info ici 

    "Je ne sais comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s'est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d'y arriver. Vous ne pouvez comprendre: vous n'y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c'est ça. Des mouettes qui se chamaillaient autour d'une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. 

    (...) Jamais je n'ai vu autant de personnes dans l'eau. Tant de corps se débattre, de mains attraper le vide, de poings frapper l'air, de visages noirs happés par les vagues avant de ressurgir à la surface. Le souffle court, ils appellent, s'étouffent, hurlent. Mon Dieu, ces cris stridents! Je vois la mer bouillonnante les envelopper. Je les vois résister, les mains écartées, serrés les uns contre les autres, cramponnés au moindre morceau de bois, luttant à mort pour ne pas être engloutis. (...) Ils se noient sous mes yeux et je n'ai qu'une question en tête: comment les sauver tous? 

    Je ressens encore la pression de la première main que j'ai saisie. L'empreinte des doigts scellés aux miens, le frottement de l'os contre l'os, la contraction des muscles et le sang affluant dans les veines du poignet. La force de cette emprise! Ma main soudée à celle d'un étranger par un lien plus puissant, plus intime qu'un cordon ombilical. Mon corps entier ébranlé lorsque j'ai hissé son torse nu hors de l'eau." 

    Emma-Jane Kirby, L'opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, début du Prologue. Traduit de l'anglais par Mathias Mézard. 

    Une lecture que je recommande. 

    Avant le livre, il y a eu le reportage; Emma-Jane Kirby est journaliste. 

    Un article sur Carmine Menna, à l'occasion du 3e anniversaire de ce sauvetage. 

    Et les mêmes émotions chez les membres de l'équipage de la frégate Louise-Marie, qui ont sauvé 118 personnes jeudi dernier.

  • W comme wagon de train

    L'Américaine Edith Wharton a publié en 1908 une sorte de carnets de voyage relatant ses visites touristiques dans la France de 1906, l'année de naissance de grand-mère Adrienne, A motor-flight through France. 

    En voici l'incipit: 

    The motor-car has restored the romance of travel. Freeing us from all the compulsions and contacts of the railway, the bondage to fixed hours and the beaten track, the approach to each town through the area of ugliness and desolation created by the railway itself, it has given us back the wonder, the adventure and the novelty which enlivened the way of our posting grand-parents. 

    L'automobile a rendu aux voyages leur romantisme. 
    Elle nous a libérés des contraintes et des contacts (des promiscuités) du chemin de fer, de la soumission aux horaires et aux tracés fixes, de l'accès aux villes par des endroits d'une laideur et d'une désolation créées par la voie ferrée elle-même, elle nous a rendu le merveilleux, l'aventure et la nouveauté qui rendaient le voyage en malle-poste de nos grands-parents si réjouissant. 

    (traduction de l'Adrienne)

    On peut lire le texte entier ici

    Quand on lit Madame de Sévigné ou d'autres, on n'a pas l'impression que les voyages en malle-poste étaient si merveilleux ou romantiques, bien au contraire. Ils ont par exemple définitivement dézingué la santé du petit Amadeo, trimbalé par papa Mozart d'un coin de l'Europe à l'autre. Bref, il y aurait beaucoup de choses à dire sur le snobisme de madame Wharton et de son mari, découvrant la France dans leur automobile 1906 avec chauffeur. 

    L'Adrienne, sa mère et son neveu iront à Amsterdam en train. Avec les horaires et les tracés contraignant et toute cette vilaine promiscuité tongue-out 

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    auto-collant avec ce vieux slogan qui aurait plu à Edith Wharton

  • T comme troisième chapitre

    Des journées à Montpellier, je me souviens de tout, sauf de la ville, c'est comme si je n'y étais jamais allée. En dehors de l'hôtel, en dehors de la grande salle monumentale où se tenait le congrès académique dans lequel Nino était engagé, aujourd'hui je ne vois qu'un automne venteux et un ciel bleu derrière des nuages blancs. Pourtant, pour plusieurs raisons, dans mon souvenir ce nom de lieu, Montpellier, est resté un tournant.

    Dei giorni di Montpellier ricordo tutto tranne la città, è come se non ci fossi mai stata. Fuori dall’albergo, fuori dalla monumentale aula magna dove si teneva il convegno accademico in cui Nino era impegnato, oggi vedo solo un autunno ventoso e un cielo azzurro appoggiato su nuvole bianche. Eppure nella memoria quel toponimo, Montpellier, è rimasto per molti motivi come un segnale di scantonamento.

    J'étais déjà sortie une fois de l'Italie, à Paris avec Franco, et je m'étais sentie électrisée par ma propre audace. A cette époque il me semblait que le monde, pour moi, était et serait toujours resté mon quartier napolitain, et que le reste était comme une brève sortie à la campagne, baignant dans un tel climat d'exception que je pouvais m'imaginer ne pas y avoir été vraiment.

    Ero stata già una volta fuori dall’Italia, a Parigi, con Franco, e mi ero sentita elettrizzata dalla mia stessa audacia. Ma allora mi pareva che il mio mondo fosse e sarebbe rimasto per sempre il rione, Napoli, mentre il resto era come una breve scampagnata nel cui clima d’eccezione potevo immaginarmi come di fatto non sarei mai stata.

    Montpellier par contre, qui était pourtant largement moins excitant que Paris, m'a donné l'impression de franchir des barrières et d'étendre mon territoire. Le simple fait de me trouver à cet endroit constituait la preuve, à mes yeux, que mon quartier napolitain, Pise, Florence, Milan, l'Italie même n'étaient que de minuscules parcelles du monde et que je faisais bien de ne plus m'en contenter. A Montpellier j'ai senti à quel point mon regard était restreint, et restreinte la langue dans laquelle je m'exprimais et écrivais. A Montpellier il m'a semblé évident comme on pouvait se sentir à l'étroit, à trente-deux ans, de n'être qu'épouse et mère. Et dans toutes ces journées pleines d'amour, pour la première fois je me suis sentie libérée des liens que j'avais accumulés au fil des ans, ceux dus à mon origine, ceux que j'avais acquis par mes succès aux études, ceux qui découlaient de mes choix de vie, et surtout du mariage.

    Montpellier invece, che pure era di gran lunga meno eccitante di Parigi, mi diede l’impressione che i miei argini si fossero rotti e che mi stessi espandendo. Il puro e semplice fatto di trovarmi in quel luogo costituiva ai miei occhi la prova che il rione, Napoli, Pisa, Firenze, Milano, l’Italia stessa, erano solo minuscole schegge di mondo e che di quelle schegge facevo bene a non accontentarmi più. A Montpellier avvertii la limitatezza dello sguardo che avevo, della lingua in cui mi esprimevo e con cui avevo scritto. A Montpellier mi sembrò evidente quanto potesse risultare angusto, a trentadue anni, essere moglie e madre. E per tutti quei giorni densi d’amore mi sentii per la prima volta liberata dai vincoli che avevo sommato negli anni, quelli dovuti alla mia origine, quelli che avevo acquisito col successo negli studi, quelli che mi derivavano dalle scelte di vita che avevo fatto, innanzitutto dal matrimonio.

    Là j'ai aussi compris pourquoi, par le passé, j'avais ressenti ce bonheur pour les traductions de mon premier livre, et aussi ce déplaisir d'avoir trouvé si peu de lecteurs en dehors de l'Italie. C'était merveilleux de franchir des frontières, de faire des incursions dans d'autres cultures, de découvrir que j'avais confondu le provisoire avec le définitif. Le fait que Lila n'était jamais sortie de Naples, que même San Giovanni a Teduccio (1) la saisissait déjà d'épouvante, si par le passé j'avais jugé ce choix discutable alors que comme d'habitude elle réussissait à le tourner à son avantage, aujourd'hui ça me semblait tout simplement être un signe d'étroitesse mentale. Je réagissais comme celui qui répond à l'insulte par la même insulte. C'est toi qui te serais trompée sur mon compte? Non, ma chère, c'est moi qui me suis trompée sur le tien: toute la vie tu resteras là à regarder les camions qui passent sur la grand-route.

    Lì capii anche le ragioni del piacere che avevo provato, in passato, vedendo il mio primo libro tradotto in altre lingue e, insieme, le ragioni del dispiacere per aver trovato pochi lettori fuori dall’Italia. Era meraviglioso valicare confini, lasciarsi andare dentro altre culture, scoprire la provvisorietà di ciò che avevo scambiato per definitivo. Il fatto che Lila non fosse mai uscita da Napoli, che anzi si fosse spaventata persino di San Giovanni a Teduccio, se in passato l’avevo giudicato una sua discutibile scelta che però al solito lei sapeva rovesciare in vantaggio, ora mi sembrò semplicemente un segno di ristrettezza mentale. Reagii come quando si reagisce a chi ti insulta con la stessa formula che ti ha offesa. Tu ti saresti sbagliata sul mio conto? No, cara mia, sono io, io che mi sono sbagliata sul tuo: resterai per tutta la vita a guardare i camion che passano per lo stradone.

    Les journées filaient. Pour Nino, les organisateurs du congrès avaient depuis longtemps réservé une chambre d'hôtel individuelle et comme je m'étais décidée trop tard à l'accompagner, il n'avait plus été possible de la remplacer par une chambre double. Nous avions donc des chambres séparées, mais chaque soir après la douche je me préparais pour la nuit et le cœur battant je le rejoignais dans sa chambre. Nous dormions ensemble, serrés l'un contre l'autre comme si nous avions peur qu'une force hostile veuille nous séparer pendant notre sommeil. Le matin nous nous faisions apporter le petit déjeuner au lit, nous jouissions de ce luxe que nous avions seulement vu au cinéma, nous riions beaucoup, nous étions heureux.

    I giorni volarono. A Nino gli organizzatori del convegno avevano riservato da tempo, in albergo, una camera singola e poiché mi ero decisa troppo tardi ad accompagnarlo, non c’era stato modo di trasformarla in una matrimoniale. Avevamo quindi stanze separate, ma ogni sera io facevo la doccia, mi preparavo per la notte e poi, con un po’ di batticuore, lo raggiungevo in camera sua. Dormivamo insieme, stretti l’uno all’altro come se temessimo che una forza ostile ci separasse nel sonno. Al mattino ci facevamo portare la colazione a letto, godevamo di quel lusso che avevo visto solo al cinema, ridevamo molto, eravamo felici.

    Pendant la journée, je l'accompagnais dans la grande salle du congrès et même si les intervenants lisaient pages après pages avec un même air d'ennui, être près de lui m'enthousiasmait, je m'asseyais à ses côtés sans le déranger. Nino suivait les interventions avec une grande attention, prenait des notes et de temps en temps me murmurait à l'oreille des remarques ironiques ou des mots d'amour. Au déjeuner et au dîner, nous nous mêlions à des professeurs d'un peu partout dans le monde, aux noms étrangers, de langues étrangères. Bien sûr, les intervenants les plus prestigieux avaient leur propre table, nous participions à une grande tablée de doctorants plus jeunes. J'ai été frappée par la mobilité de Nino, que ce soit pendant les travaux ou au restaurant. Comme il était différent de l'étudiant d'autrefois, et aussi du jeune homme qui m'avait défendue dans la librairie de Milan, presque dix ans plus tôt. Il avait laissé de côté le ton polémique, franchissait avec tact les barrières académiques, établissait des rapports d'un air à la fois sérieux et attrayant. Tantôt en anglais (excellent), tantôt en français (bon), il conversait brillamment, étalant son attachement de toujours aux chiffres et à l'efficacité. Je me sentais pleine de fierté de voir combien il plaisait. En quelques heures, il était devenu sympathique à tous et il était tiraillé de ci et de là.

    Durante il giorno lo accompagnavo nella sala grande del convegno e sebbene i relatori leggessero pagine e pagine essi stessi con tono annoiato, stare insieme a lui mi entusiasmava, gli sedevo accanto ma senza disturbarlo. Nino seguiva con molta attenzione gli interventi, prendeva appunti e ogni tanto mi sussurrava all’orecchio commenti ironici e parole d’amore. A pranzo e a cena ci mescolavamo ad accademici di mezzo mondo, nomi stranieri, lingue straniere. Certo, i relatori di maggior prestigio se ne stavano a un tavolo tutto loro, noi partecipavamo a una grande tavolata di studiosi più giovani. Ma mi colpì la mobilità di Nino, sia durante i lavori, sia al ristorante. Com’era diverso dallo studente di una volta, anche dal giovane che mi aveva difeso nella libreria di Milano quasi dieci anni prima. Aveva accantonato le tonalità polemiche, valicava con tatto le barriere accademiche, stabiliva rapporti con un piglio serio e insieme accattivante. Ora in inglese (ottimo), ora in francese (buono) conversava in modo brillante sfoggiando il suo vecchio culto delle cifre e dell’efficienza. Io mi sentii piena d’orgoglio per quanto piaceva. In poche ore diventò simpatico a tutti, lo tiravano di qua e di là.

    Il n'y a eu qu'un moment où il a brusquement changé, le soir avant son intervention au congrès. Il est devenu distant et grossier, il m'a semblé rongé par l'angoisse. Il a commencé à dénigrer le texte qu'il avait préparé, il a répété plusieurs fois que l'écriture ne lui venait pas aussi facilement qu'à moi, il s'est fâché parce qu'il n'avait pas eu le temps de bien travailler. Je me suis sentie en faute – est-ce que c'étaient les événements compliqués de notre vie récente qui l'avaient distrait? - et j'ai cherché à y remédier en le prenant dans mes bras, en l'embrassant, en me poussant à me lire ses feuilles. Il me les a lues et ses airs de petit écolier apeuré m'ont attendrie. L'intervention ne m'a pas semblé moins ennuyeuse que celles que j'avais déjà entendues mais j'en ai fait un grand éloge et il s'est calmé. Le lendemain matin il a récité son texte avec une chaleur feinte et on l'a applaudi.

    Ci fu un solo momento in cui cambiò bruscamente, fu la sera prima del suo intervento al convegno. Diventò scostante e sgarbato, mi sembrò travolto dall'ansia. Cominciò a dir male del testo che aveva preparato, ripeté più volte che scrivere non gli veniva facile come a me, si arrabbiò perché non aveva avuto il tempo di lavorare bene. Mi sentii in colpa – era stata la nostra complicata vicenda a distrarlo? - e cercai di rimediare abbracciandolo, baciandolo, spingendolo a leggermi le sue pagine. Me le lesse, e io m'intenerii par la sua aria da scolaretto spaventato. L'intervento mi sembrò non meno noioso di quelli che avevo ascoltato in aula magna, ma lo lodai molto e si calmò. La mattina dopo si esibì con un calore recitato, lo applaudirono.

    Le soir, un des professeurs prestigieux, un Américain, l'a invité à s'asseoir à côté de lui. Je suis restée seule mais ça ne me déplaisait pas. Quand Nino y était, je ne parlais à personne, alors qu'en son absence j'ai dû me débrouiller avec mon français laborieux pour me lier d'amitié avec un couple de Parisiens. Ils m'ont tout de suite plu parce que j'ai vite découvert qu'ils étaient dans une situation peu éloignée de la nôtre. Tous deux estimaient que la famille comme institution était étouffante, tous deux avaient vécu une douloureuse séparation de leur conjoint et de leurs enfants, tous deux paraissaient heureux. Lui, Augustin, approchait de la cinquantaine, avait le visage rouge, les yeux bleus très vifs et une grande moustache blonde. Elle, Colombe, à peine plus de trente ans comme moi, avait les cheveux noirs très courts, les yeux et les lèvres fortement dessinés dans un visage tout menu et une élégance fascinante. J'ai surtout parlé à Colombe, qui avait un fils de sept ans.

    La sera uno degli accademici di prestigio, un americano, lo invitò a sedere accanto a lui. Io restai sola ma non mi dispiacque. Quando c'era Nino non parlavo con nessuno, mentre in sua assenza fui costretta ad arrangiarmi col mio francese stentato e familiarizzai con una coppia di Parigi. Mi piacquero perché scoprii presto che erano in una situazione non molto diversa dalla nostra. Entrambi ritenevano soffocante l'istituto della famiglia, entrambi si erano dolorosamente lasciati alle spalle coniugi e figli, entrambi parevano felici. Lui, Augustin, sulla cinquantina, era rosso in viso, aveva occhi celesti molto vivaci, grandi baffi biondicci. Lei, Colombe, poco più che trentenne come me, aveva capelli neri cortissimi, occhi e labbra disegnati con forza su un volto minuto, un'eleganza ammaliante. Parlai soprattutto con Colombe, aveva un bambino di sette anni.

    "Il manque encore quelques mois", ai-je dit,"avant que ma fille aînée ait sept ans, mais cette année elle va déjà en seconde (2), elle est très forte."

    "Le mien est très éveillé et plein de fantaisie."

    "Comment a-t-il pris la séparation?"

    "Bien."

    "Il n'en a pas un peu souffert?"

    "Les enfants n'ont pas notre rigorisme, ils sont plus élastiques."

    "Ci vuole ancora qualche mesi" dissi, "perché la mia prima figlia ne compia sette, ma quest'anno va già in seconda, è bravissima".

    "Il mio è molto sveglio e fantasioso".

    "Come ha preso la separazione?".

    "Bene".

    "Non ne ha sofferto nemmeno un po'?".

    "I bambini non hanno le nostre rigidità, sono elastici".

    Elle a insisté sur l'élasticité qu'elle attribuait à l'enfance, il m'a semblé que ça la rassurait. Elle a ajouté: dans notre milieu, il est assez courant que des parents se séparent, les enfants savent que c'est possible. Mais juste au moment où je lui disais que moi, au contraire, je ne connaissais aucune autre femme séparée de son mari, sauf une amie, elle a brusquement changé de registre et a commencé à se plaindre de son fils: il est bon écolier mais lent, s'est-elle exclamée, à l'école ils disent qu'il n'a pas d'ordre. Ça m'a fort frappée qu'elle ait commencé à s'exprimer sans tendresse, presque avec rancœur, comme si son enfant se comportait ainsi pour la contrarier, et ça m'a fait peur. Son compagnon a dû s'en rendre compte, il est intervenu et s'est vanté de ses deux fils à lui, un de quatorze et un de dix-huit ans, il a blagué sur le fait que tous deux plaisaient énormément aux femmes, aux jeunes comme aux plus mûres. Quand Nino est revenu près de moi, les deux hommes – surtout Augustin – se sont mis à dire beaucoup de mal de la majeure partie des intervenants. Colombe s'est tout de suite introduite dans cette conversation, avec une allégresse un peu artificielle. La médisance a vite créé un lien, Augustin parlait et buvait beaucoup, sa compagne riait dès que Nino ouvrait la bouche. Ils nous ont invités à les accompagner à Paris en auto.

    Insistette sull'elasticità che attribuiva all'infanzia, mi sembrò che la rassicurasse. Aggiunse: nel nostro ambiente è abbastanza diffuso che i genitori si separino, i figli sanno che è possibile. Ma proprio mentre io le dicevo che invece non conoscevo altre donne separate se non una mia amica, lei cambiò bruscamente registro, cominciò a lamentarsi del bambino: è bravo ma lento, esclamò, a scuola dicono che è disordinato. Mi colpì molto che fosse passata a esprimersi senza tenerezza, quasi con astio, come se il figlio si comportasse in quel modo per farle dispetto, e questo mi mise ansia. Il suo compagno se ne dovette accorgere, si intromise, si vantò dei suoi due ragazzi, uno di quattordici e uno di diciotto, scherzò su quanto piacevano entrambi alle donne giovani che a quelle mature. Quando Nino mi tornò accanto i due uomini – soprattutto Augustin – passarono a dire malissimo della gran parte dei relatori. Colombe s'inserì quasi subito con un'allegria un po' artificiale. La maldicenza creò presto un legame, Augustin parlò e bevve molto per tutta la sera, la sua compagna rideva appena Nino riusciva ad aprire bocca. Ci invitarono ad andare a Parigi con loro, in automobile.

    Ces propos sur les enfants et cette invitation à laquelle nous n'avons répondu ni oui ni non, m'ont remis les pieds sur terre. Jusqu'à ce moment-là, Dede et Elsa m'étaient constamment venues en tête, et Pietro aussi, mais comme en suspens dans un univers parallèle, immobiles autour de la table de la cuisine à Florence, ou devant le téléviseur, ou dans leur lit. Tout à coup leur monde et le mien sont rentrés en communication. Je me suis rendue compte que ces journées de Montpellier allaient se terminer, qu'inévitablement Nino et moi serions rentrés chacun chez soi, que nous aurions à affronter nos crises conjugales respectives, moi à Florence, lui à Naples. Le corps de mes filles a rejoint le mien, j'en ai violemment ressenti le contact. Je ne savais rien d'elles depuis cinq jours et en m'en rendant compte, il m'est venu une forte nausée, la nostalgie est devenue insupportable. J'ai eu peur, non pas du futur en général, qui me paraissait entièrement lié à Nino, mais des heures qui allaient suivre immédiatement, celles du lendemain et du surlendemain. Je n'ai pas réussi à résister et même s'il était quasiment minuit – quelle importance est-ce que ça a, me suis-je dit, Pietro est toujours éveillé – j'ai essayé de téléphoner.

    I discorsi sui figli, e quell'invito al quale non rispondemmo né sì né no, mi riportarono coi piedi per terra. Fino a quel momento Dede ed Elsa mi erano tornate in mente di continuo, e anche Pietro, ma come sospesi in un universo parallelo, immobili intorno alla tavola della cucina di Firenze, o davanti alla televisione, o nei loro letti. Di colpo il mio mondo e il loro tornarono in communicazione. Mi resi conto che i giorni di Montpellier stavano per finire, che inevitabilmente Nino e io saremmo tornati alle nostre case, che avremmo dovuto affrontare le rispettive crisi coniugali, io a Firenze, lui a Napoli. E il corpo delle bambine si ricongiunse al mio, ne avvertii violentemente il contatto. Non sapevo niente di loro da cinque giorni e nel prenderme conscienza mi venne una nausea forte, la nostalgia diventò insopportabile. Ebbi paura non del futuro in generale, che pareva ormai imprescindibilmente occupato da Nino, ma delle ore che stavano per arrivare, di domani, di dopodomani. Non riuscii a resistere e sebbene fosse quasi mezzanotte – che importanza ha, mi dissi, Pietro è sempre sveglio –, provai a telefonare.

    Ça a été plutôt laborieux mais j'ai fini par avoir la ligne. Allô, j'ai dit. Allô, j'ai répété. Je savais qu'à l'autre bout il y avait Pietro, je l'ai appelé par son nom: Pietro, c'est Elsa, comment vont les petites. La communication s'est interrompue. J'ai attendu quelques minutes puis j'ai demandé au central de rappeler. J'étais déterminée à insister toute la nuit, mais cette fois Pietro a répondu.

    "Qu'est-ce que tu veux?"

    "Parle-moi des filles"

    "Elles dorment."

    "Je le sais, mais comment vont-elles?"

    "Qu'est-ce que ça peut te faire?"

    "Ce sont mes filles."

    "Tu les as abandonnées, elles ne veulent plus être tes filles."

    "Elles t'ont dit ça à toi?"

    "Elles l'ont dit à ma mère."

    "Tu as fais venir Adele?"

    "Oui."

    "Dis-leur que je reviens dans quelques jours."

    "Non, ne reviens pas. Ni moi, ni les filles, ni ma mère ne voulons plus te voir."

    Fu una cosa abbastanza laboriosa ma alla fine ebbi la linea. Pronto, dissi. Pronto, ripetei. Sapevo che dall'altro capo c'era Pietro, lo chiamai per nome: Pietro, sono Elena, come stanno le bambine. La comunicazione si interruppe. Aspettai qualche minuto, poi chiesi al centralino di chiamare di nuovo. Ero determinata a insistere per tutta la notte, ma Pietro questa volta rispose.

    "Che vuoi".

    "Dimmi delle bambine".

    "Dormono".

    "Lo so, ma come stanno".

    "Che t'importa".

    "Sono le mie figlie".

    "Le hai lasciate, non vogliono essere più le tue figlie".

    "L'hanno detto a te?".

    "L'hanno detto a mia madre".

    "Hai fatto venire Adele?".

    "Sì".

    "Dille che torno tra qualche giorno".

    "No, non tornare. Né io, né le bambine, né mia madre ti vogliamo vedere più".

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. E/O 2015, chapitre 3 (traduction de l'Adrienne) 

    (1) San Giovanni a Teduccio est un quartier populaire pas très éloigné de celui où Lenù et Lila ont grandi. 

    (2) en deuxième année de l'école primaire, comme dans le système belge

  • Questions pour mes champions

    Jana montre qu'elle n'est pas trop mécontente de son tirage au sort: A une Passante, de Baudelaire, piece of cake

    Elle explique avec l'assurance de ceux qui tutoient les grands auteurs: 

    - Charles est assis à une terrasse, il est en train de boire un verre... 

    Stupeur de Madame, qui se souvient d'avoir expliqué ce que c'est "le grand deuil", une rue assourdissante, un feston, un ourlet, et même d'avoir mimé la scène, en balançant sa jupe.  

    Oui, oui. Même ça. Mais elle n'a point parlé de terrasse de café. 

    Jana prend des airs de conspiratrice pour continuer sa lecture du poème: 

    - Moi, dit-elle, moi je pense que la dame, elle a une jupe fendue... 

    Madame en reste sans voix. 

    - Parce qu'elle montre sa jambe, explique Jana. 

    Conclusion: le film que Madame se fait dans la tête à la lecture du poème est sans doute fort différent de celui que se font certains de ses élèves... 

    Voyons à quoi ressemble le vôtre:  

    A une passante

    La rue assourdissante autour de moi hurlait.
    Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
    Une femme passa, d'une main fastueuse
    Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

    Agile et noble, avec sa jambe de statue.
    Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
    Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
    La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

    Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
    Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
    Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

    Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
    Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
    Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! 

    Charles Baudelaire, Tableaux parisiens, in Les Fleurs du Mal 

  • P comme pensieri, pensées

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    Des pensées de ce genre étaient devenues habituelles, ces années-là. C'était comme si Lila, qui en fin de compte n'avait prononcé que cette unique perfidie à propos de Dede et Elsa, était devenue avocat de la défense des besoins de mes filles, et comme si moi je me sentais obligée, chaque fois que je les négligeais pour me consacrer à mes propres affaires, de lui démontrer qu'elle avait tort. Mais c'était seulement une voix provenant de ma mauvaise humeur, ce qu'elle pensait réellement de mon comportement de mère, je ne le sais pas. Elle est la seule qui puisse le dire, si jamais elle réussit à s'insérer dans cette longue chaîne de mots pour modifier mon texte, pour y introduire délibérément des chaînons manquants, pour en enlever d'autres sans que ça se voie, pour dire de moi plus que ce que je veux, plus que ce que je suis capable de dire. Je désire cette intrusion, je me la souhaite depuis que j'ai commencé à jeter notre histoire sur le papier mais je dois arriver à la fin avant de soumettre toutes ces pages à une vérification. Si je l'essayais maintenant, c'est sûr que ça me bloquerait. J'écris depuis trop longtemps et je suis fatiguée, il est de plus en plus difficile de tenir bien tendu le fil de l'histoire dans le chaos des années, des petits et des grands événements, des humeurs. 

    Pensieri di quel genere diventarono una consuetudine, in quegli anni. Fu come se Lila, che su Dede ed Elsa alla fin fine aveva pronunciato soltanto quell’unica frase perfida, fosse diventata l’avvocato difensore dei loro bisogni di figlie, e io mi sentissi obbligata a dimostrarle che aveva torto ogni volta che le trascuravo per dedicarmi a me. Ma era solo una voce inventata dal malumore, cosa pensasse realmente dei miei comportamenti di madre non lo so. Lei è l’unica che può raccontarlo, se davvero è riuscita a inserirsi in questa catena lunghissima di parole per modificare il mio testo, per introdurre ad arte anelli mancanti, per sganciarne altri senza darlo a vedere, per dire di me più di quanto io voglia, più di quanto io sia capace di dire. Auspico questa sua intrusione, me la auguro fin da quando ho cominciato a buttar giù la nostra storia, ma devo arrivare alla fine per sottoporre tutte queste pagine a una verifica. Se ci provassi adesso, certamente mi incepperei. Scrivo da troppo tempo e sono stanca, è sempre più difficile tener teso il filo del racconto dentro il caos degli anni, degli eventi piccoli e grandi, degli umori.

    C'est pour ça que j'ai tendance à survoler ce qui me concerne pour rattraper tout de suite Lila et les nombreuses complications qui l'accompagnent, ou pire, que je me laisse accaparer par mes vicissitudes uniquement parce que je m'en défais plus facilement. Mais ce sont deux chemins que je ne peux plus prendre. Je ne peux plus suivre la première voie, sur laquelle, si je me tiens à l'écart, je finirais par trouver de moins en moins de traces de Lila, étant donné la nature même de nos rapports, vu que je n'arrive à elle qu'en passant par moi. Je ne dois pas non plus prendre la seconde voie, et parler de mes propres expériences avec de plus en plus de détails. C'est sûrement ce qu'elle préférerait. Vas-y, me dirait-elle, fais savoir quelle tournure ta vie a prise, qui s'intéresse à la mienne, avoue que même toi elle ne t'intéresse pas. Elle conclurait: je suis un gribouillage sur un gribouillage, complètement inadaptée à un de tes livres, laisse tomber, Lenù, on ne parle pas des ratures. Que faire alors? Lui donner raison une fois de plus? Accepter qu'être adulte, c'est arrêter de se montrer, c'est apprendre à se cacher jusqu'à disparaître? Admettre que plus les années avancent, moins je sais de Lila?     

    Perciò o tendo a sorvolare sui fatti miei per riacciuffare subito Lila e tutte le complicazioni che porta con sé o, peggio, mi lascio prendere dalle vicende della mia vita solo perché le butto giù con più facilità. Ma bisogna che mi sottragga a questo bivio. Non devo andare per la prima strada, lungo la quale – visto che la natura stessa del nostro rapporto impone che io possa arrivare a lei solo passando per me – finirei, se mi metto da parte, per trovare di Lila sempre meno tracce. Né d’altra parte devo andare per la seconda. Che io, infatti, parli della mia esperienza sempre più diffusamente è proprio ciò che lei di sicuro asseconderebbe. Dài – mi direbbe –, facci sapere che piega ha preso la tua vita, a chi importa della mia, confessa che non interessa nemmeno a te. E concluderebbe: io sono uno scarabocchio su uno scarabocchio, del tutto inadatta a uno dei tuoi libri; lasciami perdere, Lenù, non si racconta una cancellatura. Che fare dunque? Darle ancora una volta ragione? Accettare che essere adulti è smettere di mostrarsi, è imparare a nascondersi fino a svanire? Ammettere che più gli anni avanzano, meno so di Lila? 

    Ce matin, je surmonte ma fatigue et je me remets à mon bureau. Maintenant que j'approche le point le plus douloureux de notre histoire, je veux chercher sur la page un équilibre entre moi et elle, alors que dans la vie je n'ai jamais réussi à le trouver, ni même entre moi et moi. 

    Questa mattina tengo a bada la stanchezza e mi rimetto alla scrivania. Ora che sono vicina al punto più doloroso della nostra storia, voglio cercare sulla pagina un equilibrio tra me e lei che nella vita non sono riuscita a trovare nemmeno tra me e me. 

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. E/O 2015, chapitre 2 (traduction de l'Adrienne) 

    source de l'image et info ici

  • I comme incipit

    D'octobre 1976 jusqu'en 1979, je ne suis plus retournée vivre à Naples et j'ai évité de rétablir des rapports stables avec Lila. Ça n'a pas été facile. Elle a tout de suite cherché à entrer de force dans ma vie, et moi je l'ignorais, je la tolérais, je la subissais. Même si elle se comportait comme si elle ne désirait rien d'autre qu'être à mes côtés dans un moment difficile, je ne réussissais pas à oublier le mépris avec lequel elle m'avait traitée. 

    Aujourd'hui je pense que s'il n'y avait eu de blessant que l'insulte - tu es une crétine, m'avait-elle hurlé au téléphone quand je lui avais dit pour Nino, et jamais, jamais ce n'était arrivé qu'elle me parle de cette façon - je me serais vite calmée. En réalité, plus que cette offense, c'est l'allusion à Dede et à Elsa qui a compté. Pense au mal que tu fais à tes filles, m'avait-elle admonestée, et sur le moment je n'y avais pas prêté attention. Mais avec le temps, ces mots ont acquis de plus en plus de poids, j'y revenais de plus en plus souvent. Jamais Lila n'avait manifesté le moindre intérêt pour Dede et Elsa, plus que probablement elle ne se souvenait même pas de leur nom. Les fois où au téléphone j'avais fait allusion à une de leurs remarques intelligentes, elle avait coupé court et était passée à autre chose. Et quand elle les avait rencontrées pour la première fois, dans la maison de Marcello Solara, elle s'était limitée à un regard discret et à quelques généralités, elle n'avait même pas eu un peu d'attention pour leurs jolis vêtements, leur belle coiffure, ni comme elles étaient capables toutes les deux, malgré leur jeune âge, de s'exprimer correctement. Pourtant c'est moi qui les avais faites, c'est moi qui les avais élevées, elles étaient une part de moi, son amie de toujours: elle aurait dû faire un peu de place - je ne dis pas par affection, mais au moins par gentillesse - à ma fierté de mère. Bien au contraire, elle n'a même pas eu recours à un peu d'ironie débonnaire, elle avait montré de l'indifférence et c'est tout. Ce n'est que maintenant - sûrement par jalousie, puisque j'avais pris Nino pour moi - qu'elle s'était souvenue des petites et avait voulu souligner à quel point j'étais une mauvaise mère et que j'étais en train de causer leur malheur. Dès que j'y pensais, je m'énervais. Est-ce que Lila s'était jamais préoccupée de Gennaro, quand elle avait quitté Stefano, quand elle avait abandonné l'enfant à sa voisine pour aller travailler en usine, quand elle me l'avait envoyé comme pour s'en débarrasser? Ah, j'avais commis des erreurs, mais j'étais sans nul doute plus mère qu'elle. 

    (traduction de l'Adrienne)

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    source et info ici

    A partire dall’ottobre 1976 e fino a quando, nel 1979, non tornai a vivere a Napoli, evitai di riallacciare rapporti stabili con Lila. Ma non fu facile. Lei cercò quasi subito di rientrare a forza nella mia vita e io la ignorai, la tollerai, la subii. Anche se si comportava come se non desiderasse altro che starmi vicina in un momento difficile, non riuscivo a dimenticare il disprezzo con cui mi aveva trattata. 

    Oggi penso che se a ferirmi fosse stato solo l’insulto – sei una cretina, mi aveva gridato per telefono quando le avevo detto di Nino, e non era mai successo prima, mai, che mi parlasse a quel modo – mi sarei presto acquietata. In realtà, più di quell’offesa, contò l’accenno a Dede e a Elsa. Pensa al male che fai alle tue figlie, mi aveva ammonito, e lì per lì non ci avevo fatto caso. Ma quelle parole acquistarono nel tempo sempre più peso, ci tornai su spesso. Lila non aveva mai manifestato il minimo interesse per Dede e per Elsa, quasi certamente non si ricordava nemmeno i loro nomi. Le volte che avevo accennato per telefono a qualche loro sortita intelligente, aveva tagliato corto, era passata ad altro. E quando le aveva incontrate per la prima volta a casa di Marcello Solara, si era limitata a uno sguardo distratto e a qualche frase generica, non aveva avuto nemmeno un po’ di attenzione per com’erano ben vestite, ben pettinate, capaci entrambe, pur essendo ancora piccole, di esprimersi con proprietà. Eppure le avevo fatte io, le avevo tirate su io, erano parte di me, la sua amica di sempre: avrebbe dovuto lasciare spazio – non dico per affetto ma almeno per gentilezza – al mio orgoglio di madre. Invece non era ricorsa nemmeno a un poco di ironia bonaria, aveva mostrato indifferenza e basta. Solo adesso – per gelosia sicuramente, perché mi ero presa Nino – si era ricordata delle bambine e aveva voluto sottolineare che ero una pessima madre, che pur di essere felice io, stavo causando la loro infelicità. Appena ci pensavo mi innervosivo. Lila si era preoccupata forse di Gennaro quando aveva lasciato Stefano, quando aveva abbandonato il bambino alla sua vicina di casa per via del lavoro in fabbrica, quando l’aveva mandato da me quasi per sbarazzarsene? Ah, io avevo le mie colpe, ma ero senza dubbio più madre di lei. 

    Elena Ferrante, Storia della bambina perduta, ed. e/o, 2015 (chapitre 1)

  • E comme écriture et liberté

    "L'inconvénient du règne de l'opinion, qui d'ailleurs procure la liberté, c'est qu'elle se mêle de ce dont elle n'a que faire; par exemple: la vie privée. De là la tristesse de l'Amérique et de l'Angleterre. Pour éviter de toucher à la vie privée, l'auteur a inventé une petite ville, Verrières, et, quand il a eu besoin d'un évêque, d'un jury, d'une Cour d'assises, il a placé tout cela à Besançon, où il n'est jamais allé." 

    Stendhal, Le Rouge et le Noir, note de l'auteur placée sous le mot 'Fin' à la page 489 de mon exemplaire des éditions Garnier. 

    On peut s'étonner et admirer que Stendhal se soit déjà fait cette remarque en 1829-1830. 

    On peut déplorer l'ampleur que ça a pris jusqu'à aujourd'hui. 

    Même - et aussi - en littérature. 

    stendhal.jpg

  • I comme incipit

    C'est à la bibliothèque d'Ostende que j'ai enfin trouvé L'amica geniale, d'Elena Ferrante, volume 1. Je l'ai donc emprunté, ce qui m'obligera à retourner à la mer avant l'été cool

    Je ne sais pourquoi les traducteurs ou la maison d'édition ou tout autre instance dans la chaîne commerciale ont estimé que l'italien "geniale" devait se traduire ici par "prodigieuse", alors que c'est un mot qui a exactement le même sens d'une langue à l'autre. 

    Peut-être que ce choix se justifiera au fil de la lecture, mais pour le moment l'amie est justement "géniale", puisqu'elle a une intelligence largement supérieure à la moyenne. Et des tas d'idées "géniales" tongue-out

    Stamattina mi ha telefonato Rino, ho creduto che volesse ancora soldi e mi sono preparata a negarglieli. Invece il motivo della telefonata era un altro: sua madre non si trovava più.

    «Da quando?».

    «Da due settimane».

    «E mi telefoni adesso?».

    Il tono gli dev’essere sembrato ostile, anche se non ero né arrabbiata né indignata, c’era solo un filo di sarcasmo. Ha pro­vato a ribattere ma l’ha fatto confusamente, in imbarazzo, un po’ in dialetto, un po’ in italiano. Ha detto che s’era convinto che la madre fosse in giro per Napoli come al solito.

    «Pure di notte?».

    «Lo sai com’è fatta».

    «Lo so, ma due settimane d’assenza ti sembrano normali?».

    «Sì. Tu non la vedi da molto, è peggiorata: non ha mai son­no, entra, esce, fa quello che le pare».

    Comunque alla fine si era preoccupato. Aveva chiesto a tutti, aveva fatto il giro degli ospedali, si era rivolto persino alla polizia. Niente, sua madre non era da nessuna parte. Che buon figlio: un uomo grosso, sui quarant’anni, mai lavorato in vita sua, solo traffici e sperperi. Mi sono immaginata con quanta cura avesse fatto le ricerche. Nessuna. Era senza cervello, e a cuore aveva soltanto se stesso.

    «Non è che sta da te?» mi ha chiesto all’improvviso.

    La madre? Qui a Torino? Conosceva bene la situazione e parlava solo per parlare. Lui sì che era un viaggiatore, era venuto a casa mia almeno una decina di volte, senza essere invitato. Sua madre, che invece avrei accolto volentieri, non era mai uscita da Napoli in tutta la sua vita. Gli ho risposto:

    «No che non sta da me».

    «Sei sicura?».

    «Rino, per favore: t'ho detto che non c'è».

    «E allora, dov'è andata?».

    Ha cominciato a piangere e ho lasciato che mettesse in scena la sua disperazione, singhiozzi che partivano fine continuavano veri. Quando ha finit gli ho detto:

    «Per favore, una volta tanto comportati come vorrebbe lei: non la cercare».

    «Ma che dici?».

    «Dico quelle che ho detto. E inutile. Impara a vivere da solo e non cercare più nemmeno me».

    Ho riattaccato.

    Elena Ferrante, L'amica geniale, edizioni e/o, 2011, p.15-16 

    litterature,italie,italien,traduction,amitie

    https://www.edizionieo.it/book/9788866320326/l-amica-geniale 

    Ce matin, Rino m'a téléphoné, j'ai cru qu'il voulait encore de l'argent et je me préparais à le lui refuser. Mais le motif de son appel était différent: sa mère avait disparu. 

    - Depuis quand?
    - Deux semaines.
    - Et c'est maintenant que tu me téléphones?

    Mon ton a dû lui sembler hostile, même si je n'étais ni fâchée, ni indignée, c'était juste un brin de sarcasme. Il a essayé de répliquer mais l'a fait de manière confuse, embarrassée, un peu en dialecte, un peu en italien. Il s'est dit convaincu que sa mère faisait un tour à Naples, comme d'habitude. 

    - Même la nuit?
    - Tu sais comment elle est.
    - Je le sais, mais deux semaines d'absence, ça te semble normal?
    - Oui. Toi, il y a longtemps que tu l'as vue, ça s'est aggravé: elle n'a jamais sommeil, entre, sort, fait ce qui lui plaît.

    Finalement, il s'était tout de même inquiété. Il avait interrogé tout le monde, fait le tour des hôpitaux, s'était même tourné vers la police. Rien, sa mère n'était nulle part. Le bon fils! un homme lourdaud, la quarantaine, qui n'a jamais travaillé de sa vie, juste des petits trafics et du gaspillage. Je me suis imaginé avec quel soin il avait entrepris les recherches. Aucun. Il était sans cervelle et seule sa propre personne lui tenait à coeur. 

    - Elle n'est pas chez toi? m'a-t-il demandé tout à coup. 

    Sa mère? Ici à Turin? Il connaissait bien la situation et ne parlait que pour le plaisir de parler. Lui était un voyageur, il était venu chez moi une dizaine de fois sans y être invité. Sa mère, que j'aurais pourtant accueillie avec plaisir, n'avait jamais quitté Naples de toute sa vie. Je lui ai répondu: 

    - Non, elle n'est pas chez moi.
    - Tu en es sûre?
    - Rino, s'il te plaît! je t'ai dit qu'elle n'y est pas.
    - Mais alors, elle est allée où?

    Il a commencé à pleurer et je l'ai laissé mettre en scène son désespoir, des sanglots feints qui devenaient vrais. Quand il a terminé, je lui ai dit: 

    - Je t'en prie, pour une fois, comporte-toi comme elle le voudrait: ne la cherche pas.
    - Mais qu'est-ce que tu dis? 
    - Je dis ce que j'ai dit. C'est inutile. Apprends à vivre seul et ne cherche plus, pas même moi. 

    Et j'ai raccroché. 

    *** 

    Il y a un truc bizarre dans ma tête: quand j'aime un texte, j'ai envie de le traduire. 

    tongue-out 

    Ceci était le chapitre 1 du prologue 

    *** 

    p.309, on arrive à la fin et le titre s'explique: "l'amica geniale" est utilisé pour la narratrice et non pour l'amie dont elle raconte l'enfance, l'adolescence, le mariage. La matin de ses noces, son amie lui demande de continuer les études: 

    "Non per te: tu sei la mia amica geniale, devi diventare la più brava di tutti, maschi e femmine."

     

  • 7 points de litige

    - "Le langage d'autrui", dit la traductrice émérite, quelqu'un en a fait "andermans taal", mais c'est un peu vieux, comme mot. 

    - Ah! justement, rétorque l'auteur, en français aussi, 'autrui' appartient à une langue cultivée, ce n'est pas un mot usuel, donc oui, le traduire par un mot vieilli, ça me semble approprié. 

    - Pour les ordres donnés à l'enfant, dit-elle un peu plus tard, je préfère les injonctions qu'on fait généralement à nos propres enfants, on ne dit pas "on va manger", "we gaan eten", on dit "à table", "aan tafel!

    Mais en français aussi, se dit l'Adrienne, qui garde encore un peu ses réflexions pour elle. En français aussi beaucoup de gens crient "à taaaable" pour rameuter leur progéniture. Si l'auteur a choisi "on va manger", il a sans doute ses raisons. 

    - Ainsi, poursuit-elle, la "tranche de pain", je la traduis par "boterham". 

    Enfin un mot que l'auteur francophone comprend, il en est tout content: 

    - Ah oui! boterham! j'aime ce mot! ça veut dire tartine, non? 

    En effet, ça veut dire 'tartine'. C'est pourquoi, l'Adrienne l'a refusé: dans le livre, l'enfant autiste ne mange pas de tartine, il refuse le pain sur lequel on a tartiné quelque chose. Il mange donc 'une tranche de pain', een sneetje brood. Qu'à cela ne tienne, l'auteur applaudit la tartine. 

    - "Il désigne le frigo en geignant", continue la traductrice, quelqu'un a traduit 'geindre' par 'kreunen', mais ce mot-là pour moi est trop connoté sexuellement. 

    Autour de la table, on rigole en se demandant d'où elle tient ses connotations sexuelles. 

    - Pourtant, dit l'Adrienne, qui commence à s'énerver, c'est la seule traduction exacte. 

    Dans le but de rendre le texte fluide et aisément lisible, on ne traduira pas non plus littéralement 'obtempérer', on fera comme si l'auteur avait écrit 'obéir'. On laissera carrément tomber 'idiosyncrasique' puisqu'il y a déjà 'tout à fait personnel' et 'unique', qui veulent dire la même chose. 

    Enfin, on en arrive à ce qui intéresse le plus l'auteur, vu que c'est lui qui a choisi cet extrait-là plutôt qu'un autre: comment nous en sommes-nous sortis avec ce passage où il se laisse complètement aller et joue avec les allitérations? 'Les grouinements de goret qu'on égorge', par exemple? 

    - J'en ai fait avec le 'k', dit l'Adrienne, 'het gekrijs van een gekeeld varkentje'. Comme ça je peux continuer les 'k' dans la suite de la phrase 'het geklok van een kalkoen' pour 'un glouglou de dindon'. 

    Par contre, sa traduction 'de gaai in gulle eiken' a été barrée par la traductrice. L'Adrienne ne sait donc pas comment elle aurait dû traduire 'des chants de geais des chênes généreux'. 

     

  • Adrienne a comme un doute

    Après ce "mois belge", se dit l'Adrienne, si je faisais un "mois italien"? 

    Car elle n'aime rien tant que s'imposer des contraintes d'écriture, il y a longtemps que l'alphabet ne lui suffit plus. 

    Alors elle a cogité - elle adore ça, elle n'a que ça à faire, même la nuit tongue-out - et pensé à diverses possibilités, n'écrire que des vers, se concentrer sur une couleur, un autre pays, un thème? 

    DSCI4946.JPG

    A comme arancini 

    la photo est de l'Adrienne et la recette est ici 

    Les arancini, si on est fan de la série télévisée Montalbano, on se doit tôt ou tard d'y goûter. 

    Comme on peut le lire ici cool 

    Et si on a appris l'italien, on peut écouter l'auteur, Andrea Camilleri, qui lit très bien sa nouvelle: 

    sur les 36 minutes, les dix dernières ne sont que silence: pour connaître le dénouement, il faudra lire le livre ou regarder l'épisode tongue-out

     

     

     

     

  • Z comme Zigzags (2)

    Pour terminer le mois belge, voyons ce que dit Théophile Gautier à propos de son voyage dans notre pays: 

    Belgique.png

    extrait 1: Mons 

    "Mons est une vraie ville flamande. Les rues y sont plus propres que les parquets en France ; on les dirait cirées et mises en couleur. Les maisons sont peintes, sans exceptions, du haut en bas, et de teintes fabuleuses. Il y en a de blanches, de bleu cendré, de ventre de biche, de roses, de vert pomme, de gris de souris effarouchée, et de toutes sortes de nuances égayées, inconnues dans ce pays-ci. Le pignon découpé en forme d’escalier s’y montre assez fréquemment. La toiture de l’Ambigu-Comique peut donner aux Parisiens, qui ne sont pas très-cosmopolites en général, une idée assez nette de ce genre de construction : cela produit un effet d’une bizarrerie assez agréable." (p.60) 

    Madonna.jpg

    extrait 2: la "catholicité" dans le paysage traversé 

    "Plus on avance, plus on sent dans l’air un vague parfum de catholicité totalement inconnu en France ; presque à chaque maison il y a une vierge ou un saint dans une niche, et non point un saint ou une vierge avec des nez cassés et des doigts de moins comme ici, mais jouissant de tout leur nez et très-peu manchots. Dans beaucoup de villages les vierges sont habillées en robe de soie et ornées de couronnes, d’oripeaux et de moelle de sureau ; elles ont une lampe devant elles comme en Espagne ou en Italie ; les églises sont aussi parées avec une recherche et une coquetterie amoureuse tout à fait méridionales." (p.66) 

    jour 1 Bruxelles (1) - Copie.JPG

    extrait 3: Bruxelles 

    "Après avoir traversé une infinité de rues bordées de maisons avec des toits en escaliers, nous débouchâmes tout d’un coup sur la place de l’Hôtel de Ville, c’est la plus vive surprise que j’aie éprouvée dans tout mon voyage.

    Il me sembla que j’entrais dans une autre époque, et que le fantôme du moyen âge se dressait subitement devant moi ; je croyais que de pareils effets n’existaient plus qu’au Diorama et dans les gravures anglaises.

    Qu’on se figure une grande place dont tout un côté est occupé par l’Hôtel de Ville, un édifice miraculeux avec un rang d’arcades, comme le palais ducal à Venise, des clochetons entourés de petits balcons à rampes découpées, un grand toit rempli de lucarnes historiées, et puis un beffroi de la hauteur et de la ténuité la plus audacieuse, tailladé à jour, si frêle que le vent semble l’incliner, et tout en haut, un archange doré, les ailes ouvertes et l’épée à la main.

    À droite, en regardant l’Hôtel de Ville, une suite de maisons qui sont de véritables bijoux, des joyaux de pierre ciselés par les mains merveilleuses de la Renaissance. On ne saurait rien voir de plus amoureusement joli ; ce sont de petites colonnettes torses, des étages qui surplombent, des balcons soutenus par des femmes à gorge aiguë, terminées en feuillages ou en queues de serpent, des médaillons aux cadres fouillés et touffus, des bas-reliefs mythologiques, des allégories soutenant des écussons armoriés, et tout ce que la coquetterie architecturale de ce temps-là peut imaginer de plus séduisant et de plus amusant à l’œil. Toutes ces maisons sont admirablement conservées, il n’y manque pas une pierre ; la triple chemise de couleur dont elles sont couvertes les conserve comme dans un étui." (p.78-80) 

    Zigzags a paru en 1845

     

     

  • U comme universel

    oostende 2017-04-21 (13).JPG

    La citation peinte sur les vitres du centre culturel ostendais vient d'un livre du Hollandais Jeroen Brouwers (né en 1940), Bezonken rood. Sa traduction française, Rouge décanté, a obtenu le prix Fémina du roman étranger en 1995. Si ça prouve une chose, c'est que les livres en néerlandais mettent beaucoup plus de temps à être traduits en français qu'en anglais, l'original a paru en 1981 et sa traduction anglaise en 1988, Sunken red

    Ce livre, écrit après le décès de sa mère, raconte son expérience de petit garçon de 3 à 5 ans dans l'horreur d'un camp de concentration japonais. La famille vivait à Batavia et est faite prisonnière après l'invasion japonaise de l'Indonésie néerlandaise, en 1943: il était dans ce camp avec sa maman, sa sœur et sa grand-mère, qui y est décédée; son père était interné dans un autre camp. 

    Et la citation, me direz-vous? Je vous la traduirais comme ceci: "Rien n'existe qui ne touche autre chose". 

     

  • F comme found in translation

    Nul ne sait ce que, du langage d’autrui, Robinson, qui ne parle pas du tout, comprend ou ne comprend pas. À certaines expressions courtes prononcées dans des circonstances précises, il répond par un comportement approprié : il se dirige vers la cuisine si je lui dis « On va manger » et, quand je répète « Trampoline », il se rend dans mon bureau, pièce qui contient bel et bien, à son intention, un petit trampoline. À « Dis au revoir », il réagit par un geste minimal, en levant l’avant-bras et en pliant l’index, et à « Donne un bisou » en tendant la joue sans pour autant bouger les lèvres. S’il vient de jeter un objet par terre, par exemple sa casquette lors de notre promenade, il me prouve, en le récupérant, qu’il connaît la signification de « Ramasse ! » Lorsqu’il est de bonne volonté, il obtempère aussi à « Appuie sur le bouton », « Éteins la lumière », « Assis » ou « Ferme la porte. » Et, quand il s’est emparé d’une tranche de pain et qu’ayant à peine mordu celle-ci, il désigne le frigo, en geignant, pour demander un yaourt à la vanille, il comprend « D’abord ton pain ! », ce qui suppose tout de même une forme de conditionnel. Mais, à ma connaissance, son rapport au langage ne va guère au-delà. 

    Extrait de Robinson, du Liégeois Laurent Demoulin, publié chez Gallimard en 2016, un livre autobiographique qui parle de la relation entre un père et son fils autiste.

    Demoulin.jpg

    source de la photo et interview avec l'auteur ici 

    Passa Porta propose un Found in translation, c'est-à-dire une rencontre avec l'auteur et sa traductrice (http://passaporta.be/passa-porta-lab/found-in-translation) rencontre à laquelle on peut participer si notre traduction néerlandaise de ce texte est retenue. 

    Niemand weet wat Robinson, die helemaal niet spreekt, van andermans taal begrijpt of niet begrijpt. Enkele korte uitdrukkingen, uitgesproken in welomschreven omstandigheden, beantwoordt hij met gepast gedrag: hij begeeft zich naar de keuken als ik hem zeg "We gaan eten" en als ik "Trampoline" herhaal, gaat hij naar mijn bureau, een ruimte waar inderdaad ter zijne intentie een kleine trampoline staat. Op "Zeg gedag" reageert hij met een minimaal gebaar, een geheven voorarm en geplooide wijsvinger, en bij "Geef een zoen" reikt hij de wang aan, weliswaar zonder de lippen te bewegen. Als hij een voorwerp op de grond gooit, bijvoorbeeld zijn pet tijdens onze wandeling, bewijst hij mij, door die terug te nemen, dat hij de betekenis kent van "Oprapen!". Als hij van goede wil is, geeft hij ook gevolg aan "Druk op de knop", "Doe het licht uit", "Zit" of "Sluit de deur". En als hij een sneetje brood genomen heeft en al kreunend naar de koelkast wijst om een vanilleyoghurt te vragen, terwijl hij nog maar een beet van zijn brood nam, begrijpt hij "Eerst je brood", wat toch een zekere notie van de voorwaardelijke wijs veronderstelt. Maar bij mijn weten reikt zijn verhouding tot taal niet veel verder.

     

  • Z comme Zigzags

    littérature,venise,italie,france,voyage

    Si vous avez des envies de Venise, mais pas le temps ou l'argent pour y aller, lisez Théophile Gautier: 

    L’humidité y est extrême ; une odeur fade, dans les chaudes journées d’été, s’élève des lagunes et des vases ; tout y est d’une malpropreté infecte. Ces beaux palais de marbre et d’or, que nous venons de décrire, sont salis par le bas d’une étrange manière ; l’antique Bucentaure lui-même, que les Français ont brûlé pour en avoir la dorure, n’était pas, s’il en faut croire les historiens, plus à l’abri de ces dégoûtantes profanations que les autres édifices publics, malgré les croix et les rispetto dont ils sont couverts. À ces palais s’accrochent, comme un pauvre au manteau d’un riche, d’ignobles masures moisies et lézardées qui penchent l’une vers l’autre, et qui, lasses d’être debout, s’épaulent familièrement aux flancs de granit de leurs voisins. Les rues (car il y a des rues à Venise, bien qu’on n’ait pas l’air de le croire) sont étroites et sombres, avec un dallage qui n’a jamais été refait. Des vieux linges et des matelas sèchent aux fenêtres [...] c’est le cadavre d’une ville et rien de plus ; et je ne sais pas pourquoi les faiseurs de libretti et de barcarolles s’obstinent à nous parler de Venise comme d’une ville joyeuse et folle. La chaste épouse de la mer est bien la ville la plus ennuyeuse du monde, ses tableaux et ses palais une fois vus.

    Les gondoles, dont ils font tant de belles descriptions, sont des espèces de fiacres d’eau qui ne valent guère mieux que ceux de terre.

    C’est un cercueil flottant peint en noir avec une dunette fermée au milieu, un morceau de fer hérissé de cinq à six pointes à la proue et qui ne ressemble pas mal aux chevilles d’un manche de violon. Un seul homme fait marcher cette embarcation avec une rame unique qui lui sert en même temps de gouvernail. Quoique l’extérieur n’en soit pas gai, il se passe quelquefois à l’intérieur des scènes aussi réjouissantes que dans les voitures de deuil après un enterrement.

    Les gondoliers sont des marins butors qui mangent des lasagnes et des macaroni, et ne chantent pas du tout de barcarolles.

    Quant aux sérénades sous les balcons, aux fêtes sur l’eau, aux bals masqués, aux imbroglios d’opéra-comique, aux maris et aux tuteurs jaloux, aux duels, aux escalades, aux échelles de soie, aux grandes passions à grands coups de poignard, — cela n’existe pas plus là qu’ailleurs. 

    ***

    texte complet ici 

    Zigzags a paru en 1845 

    la photo a été prise en 2006

  • T comme travaux

    "I had a farm in Africa at the foot of the Ngong Hills", écrit Karen Blixen et c'est en pensant à cette phrase que l'Adrienne contemple ceci et se dit: 

    "J'avais un joli jardinet avec une pelouse fraîchement tondue entourée de tulipes, d'anémones et de crocus. 

    DSCI4730.JPG

    état des lieux le mardi 14 mars

    I had a farm in Africa at the foot of the Ngong Hills. The Equator runs across these highlands, a hundred miles to the north, and the farm lay at an altitude of over six thousand feet. In the day-time you felt that you had got high up; near to the sun, but the early mornings and evenings were limpid and restful, and the nights were cold. (source ici

    L'Adrienne devra apprendre la longanimité de Karen... 

  • R comme Repose-toi sur moi

    lire, lecture, lecteur, littérature

    Repose-toi sur moi, voilà un livre qui a reçu les critiques les plus positives qui soient, et que j'ai trouvé un ramassis de clichés et de prévisibilité façon Harlequin. 

    Les deux protagonistes que tout oppose mais qui vont tomber dans les bras l'un de l'autre, le grand balèze au cœur tendre, la wonder woman surbookée, l'homme d'affaire américain à qui tout réussit, le petit paysan et ses pesticides, le quart monde banlieusard endetté, le Rastapopoulos de service (qui ici s'appelle Kobzham, vous avez déjà rencontré un "mauvais" qui s'appelle Dupont?) 

    Je me demande bien ce que Serge Joncour a fait à la journaliste de Télérama pour être qualifié par elle d'"auteur magique et malicieux" et je trouve Bruno Frappat bien bête (pardonnez-moi) quand il écrit que "Jusqu’à la fin nous sommes dans l’incapacité de déterminer si cela finira bien ou mal" et qu'il trouve ce "scénario brillantissime".

    Bref, je me sens fort seule quand je me dis que Max du Veuzit est plus subtile que Serge Joncour dans ce roman qui a reçu le prix Interallié LOL

     

  • Question existentielle: le droit de parler d'un autre

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    A-t-on le droit, quand on est dans l'écriture de l'intime - que ce soit sous forme de livre ou de blog - de dévoiler des choses sur d'autres personnes que soi? 

    Annie Ernaux pense que oui: 

    "Je ne sais pas ce qu'elle est devenue", dit-elle à propos d'une femme qui était son amie à vingt ans, et cette ignorance la conforte dans l'idée qu'elle a le droit de parler d'elle dans son livre le plus intime de tous, Mémoire de fille, celui qui parle de ses désastreuses et traumatisantes premières expériences sexuelles:

    "C'est tout ce temps écoulé et cette ignorance qui ont agi sur moi comme une autorisation à relater des faits qui l'ont impliquée. Comme si celle qui a disparu de ma vie il y a plus d'un demi-siècle (1) n'avait plus aucune existence nulle part - ou que je lui en dénie toute autre en dehors de celle qu'elle a eue avec moi. En commençant d'écrire sur elle, par une ruse inconsciente, j'ai laissé sans arrêt en suspens la question de mon droit à la dévoiler. En quelque sorte j'ai bloqué mes scrupules afin d'en arriver au point - actuel - où je sais qu'il m'est impossible d'enlever - de sacrifier - tout ce que j'ai déjà écrit sur elle. Cela vaut pour ce que j'ai écrit sur moi. C'est toute la différence avec un récit de fiction. Il n'y a pas d'arrangement possible avec la réalité, avec le ça a eu lieu, consigné dans les archives d'un tribunal de Londres, avec nos noms, elle d'accusée et moi de témoin à décharge." 

    Annie Ernaux, Mémoire de filleGallimard 2016, p.141

    Trois arguments, là-dedans, qui me semblent absolument faux: d'abord l'argument autobiographique, puisque chaque auteur ayant entrepris ce travail l'avoue généralement plus ou moins ouvertement, on arrange les faits, on donne sa propre vision, on escamote ou on accentue, on décide de la couleur de notre récit autobiographique. Même ceux qui affirment n'avoir écrit que la vérité, toute la vérité, comme ce grand pendard de Jean-Jacques (2) 

    Deuxièmement, le temps ne fait rien à l'affaire: ce n'est pas parce qu'une personne a disparu de notre vie qu'on est autorisé à la salir.  

    Enfin, tout auteur, même autobiographique, peut parfaitement se relire, raturer, censurer, réécrire, anonymiser... Tout auteur - surtout celui qui jouit d'une telle reconnaissance internationale - a le droit et le devoir de réviser ce qui sera publié sous son nom. 

    Bref, une lecture qui m'a dérangée, dirais-je, en clin d’œil à Simone de Beauvoir et à Bianca Lamblin

    Si vous voulez lire une bonne critique positive, c'est ici.

    (1) les faits relatés débutent en 1958 

    (2) petit rappel du Préambule de l'autobiographie de Rousseau (Les Confessions) qui souffre d'une forme bizarre de défaillance de la mémoire tongue-out

    "Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
    Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été ; j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables : qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là." 

     

  • H comme heureux!

    Le Journal d'un homme heureux débute le mardi 6 septembre 1988 et d'emblée on voit de quelle sorte de bonheur il s'agit: celui qui consiste à ne pas se lamenter pour ce qui va mal (par exemple avoir complètement oublié qu'on a invité des tas de gens à passer à la maison pour cette veille de rentrée) mais à se réjouir de tout ce qui est beau et bon dans l'existence (chacun a apporté quelque chose à manger et la soirée a été belle et conviviale).

    Au fil des pages, on découvre un Philippe Delerm plus intime que d'habitude - évidemment, c'est un journal, il l'a tenu pendant environ un an et demi - son amour pour sa femme et pour son fils, pour son métier de prof, qu'il exerce avec enthousiasme et respect, pour les livres et la littérature. 

    On y découvre la vie dans un village normand, une vieille maison, un grand jardin, et le choix d'une carrière à mi-temps, malgré la précarité financière, pour avoir le temps d'écrire. L'auteur, à ce moment-là, n'est pas encore une célébrité. Il aime cette vie loin de Paris, dans la lenteur des jours ordinaires, comme il les appelle. 

    Ici et là, c'est le Delerm d'aujourd'hui qui a ajouté une ou deux pages de réflexion de 2015 pour éclairer ou commenter ce qu'il a écrit vingt-sept ans plus tôt. C'est un plus. 

    En 1988, il en train d'écrire un premier roman, Autumn (sur les peintres préraphaélites), il n'a pas encore écrit La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, mais c'est déjà ce style-là, ces petites touches et descriptions précises des petits bonheurs quotidiens, de ceux qu'on trouve généralement si évidents qu'on ne s'y arrête pas, comme le signale Victor Hugo après la mort de Léopoldine: avoir une maison, une famille, des amis, des conversations près d'un bon feu, "j'appelais cette vie être content de peu". 

    J'aime les gens qui, comme Philippe Delerm, se rendent compte que c'est beaucoup, au contraire, et qui réussissent à jouir de l'instant. 

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    photo, info, texte, critiques etc sur le site de l'éditeur Seuil 

    "Ecrire, dessiner, travailler au jardin, faire l'amour, allumer un feu, lire, goûter avec Vincent quand il revient du collège. Tout cela dans la lenteur d'un temps qui nous ressemble, dans un silence chaud, patient, habité. Il n'y a pas de vie meilleure à boire que la mienne, ces jours-là. Ce sont les jours ordinaires. J'aime moins les jours extraordinaires." (p.11-12) 

     

  • F comme fou de dieu

    Ça commence comme un péplum: 

    Cela se passe en Corinthe, en Grèce, vers l'an 50 après Jésus-Christ - mais personne, bien sûr, ne se doute alors qu'il vit "après Jésus-Christ". Au début, on voit arriver un prédicateur itinérant qui ouvre un modeste atelier de tisserand. Sans bouger de derrière son métier, celui qu'on appellera plus tard saint Paul file sa toile et, de proche en proche, l'étend sur toute la ville. Chauve, barbu, terrassé par de brusques attaques d'une maladie mystérieuse, il raconte d'une voix basse et insinuante l'histoire d'un prophète crucifié vingt ans plus tôt en Judée. 

    Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L. 2014, p.12 

    Vous voyez le décor? le personnage? Le film commence... 

    Mais en fait, ça ne commence pas comme un péplum. Ça commence, comme tous les livres de Carrère depuis de nombreuses années, par un "je" qui prend beaucoup de place dans l'histoire racontée. Qui pousse son ego jusqu'à nous livrer les choses les plus intimes - comme sa façon de faire jouir une femme ou quelle sorte de films porno il aime regarder. Qui se plaît à répéter qu'il est un nanti et une intelligence supérieure, deux choses qui lui rendront "la porte étroite". 

    Or, cette porte, il n'a pas à s'en préoccuper, puisqu'il ne cesse de dire qu'il n'a pas la foi. Et le "Je ne sais pas" sur lequel se termine le livre à la page 630 (oui, c'est un gros pavé tongue-out) n'est pas sa réponse à une question existentielle ou ontologique, mais une réaffirmation de ce qu'il est comme être humain, à ses propres yeux: 

    Ce livre que j'achève là, je l'ai écrit [...] encombré de ce que je suis: un intelligent, un riche, un homme d'en haut [...] 

    et la réponse à la question qu'il se pose comme écrivain: ai-je été fidèle au jeune homme que j'ai été et à la foi que j'ai eue à un moment de ma vie? 

    Bref, ce gros pavé mélange érudition, invention et égotisme, dans un bon dosage qui fait qu'on tourne allègrement les pages en ayant l'impression qu'on est près, très près de ce qui s'est réellement passé aux débuts du christianisme. 

    A l'issue de cette lecture, je me suis demandé ce qu'en pensaient les exégètes et autres biblistes et à mon grand étonnement, mis à part quelques réserves sur les parties "inventées", les "trous de l'histoire" comblés par l'imaginaire de l'auteur, la critique catholique est presque unanimement élogieuse. 

    Sans doute parce que ce livre est un merveilleux cours de catéchisme et que Carrère a bien pris soin de ne rien écrire qui puisse heurter ceux qui ont la foi. 

    Evidemment, vu qu'il est intelligent tongue-out 

    lire,lecture,lecteur,littérature

    résumé, lecture en ligne, bio, biblio et toutes les infos possibles sur le site de l'éditeur P.O.L. 

    des résumés de critiques ici

    et beaucoup d'avis de lecteurs ici

     

     

  • R comme Roumanie

    Je découvre quelques textes qu'Emmanuel Carrère a écrits et publiés en juin 1990, suite à un voyage dans la Roumanie de l'immédiat après Ceaușescu. 

    J'y retrouve tous les éléments qui nous avaient frappés nous aussi cet été-là: un "marécage de mensonges, de rodomontades, de calomnies croisées", la "pénurie et le goût cendreux des jours". Le Front de Salut national "que tout le monde déteste" alors que son président "a été massivement élu" et la responsabilité de cette élection "rejetée sur une population stupide et aliénée." 

    La peur que cette population "se contente de peu et sacrifiera volontiers l'ombre de la démocratie à la proie plus tangible de quelques concessions matérielles, un peu de viande et d'essence" car c'est en effet ce à quoi les gens aspirent le plus, un peu de bien-être matériel. 

    Et la peur des mineurs, venus tout casser et taper du manifestant à la barre de fer. 

    La peur que "la masse, décervelée depuis quarante ans et entretenue dans cet état par la télévision, continuera d'accepter sans rechigner le régime du parti unique". 

    L'amère plaisanterie selon laquelle la Roumanie "est le seul pays dans l'histoire à avoir librement élu des communistes." 

    Le sentiment diffus que le pays pourrait facilement glisser vers un nationalisme orthodoxe et xénophobe. Comme le disait ouvertement une religieuse rencontrée au monastère d'Agapia (en Bucovine), pour qui la Roumanie se devait de récupérer la Bessarabie et être un pays avec une seule langue et une seule religion. 

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    photo prise au monastère d'Agapia en juillet 1990 

    pendant que la religieuse pérorait sur une Grande Roumanie (România Mare) avec une religia şi limbă uniques, un très vieux représentant de cette "masse décervelée depuis quarante ans" était en train de millimétrer le gazon à l'aide de ciseaux. 

    Les extraits cités d'Emmanuel Carrère viennent de "Il est avantageux d'avoir où aller", paru chez POL en 2016.

  • H comme Hutsebolle

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    Un jour que le père revenait du marché – par une fenêtre ouverte il avait dû regarder à l'intérieur d'une maison bourgeoise et y voir un fauteuil – ce meuble lui avait frappé l'imagination. - "Les enfants, dit-il, le jour où on le pourra, on s'achètera un fauteuil!" La mère a haussé les épaules parce qu'elle savait, la pauvre, que même à force d'épargne et d'économies on ne réussissait jamais à joindre les deux bouts, - dès qu'on avait mis un sou de côté, on aurait pu l'utiliser dix fois pour acheter l'essentiel; - les vêtements des enfants tombaient en loques, le père avait les souliers percés aux orteils, ou il fallait payer le fermage; et le fauteuil était de nouveau remis à l'année suivante. 

    Vader kwam ne keer terug van de markt - door een open venster moet hij in een rijk huis naar binnen gekeken hebben, en daar een zetel zien staan - dat meubel stak hem alevel de oogen uit. - ‘Jongens, zei hij, als we 't ne keer kunnen doen, koopen we 'n en zetel!’ Moeder trok de schouders op, want ze wist, de sloore, dat we met sparen en krebbebijten, toch nooit de einden 't hoope kregen, - als er een stuiver weglag, kon hij al tien kanten gebruikt worden om 't hoognoodige te koopen; - de jongens hun kleeren hingen van 't lijf, vader liep met de teenen door zijn schoenen, of de pacht moest betaald worden; zoo wierd de zetel weer een jaar in 't dak gestoken. 

    Mais les soirs d'hiver, quand on était tous assis autour de l'âtre, on en revenait à ce fauteuil: le père en a parlé si longtemps qu'on a fini par y croire. Dans notre imagination, ce fauteuil représentait le bonheur suprême; on se forçait à y croire et à l'espérer aussi fort que lui. Quand on parlait du fauteuil, c'était le signe que tout allait bien, sinon – en temps de misère et de manque – il aurait été stupide de mentionner cet objet. Le père et la mère ont vieilli avec cette idée; toute la vie j'ai entendu parler de ce fauteuil, comme d'une merveille qui nous était promise et apporterait l'abondance. 

    Maar bij winteravonde, als we allen rond den heerd zaten, kwam de zetel opnieuw te berde: vader praatte er zoolang over tot we er aan geloofden als aan iets dat komen moest. Die zetel verbeeldde in ons gedacht het hoogste geluk; we drongen het malkaar op, zoodanig dat we er al zoo fel aan geloofden en naar verlangden als vader zelf. Wanneer er van den zetel gesproken werd, was 't teeken dat 't goed zat, anders - in tijden van krot en meserie - ware 't te gek geweest dat ding te vernoemen. Vader en moeder zijn met dit gedacht en verlangen, oude menschen geworden; heel mijn leven heb ik thuis van dien zetel hooren spreken, als van een wonder dat ons voorbeschikt was en de weelde zou meebrengen... [...]  

    - ... Ça a continué comme ça jusqu'à ce que les enfants aient grandi et que les aînés commencent à gagner un peu d'argent, - alors on aurait pu se le permettre, mais ni le père ni la mère ne le mentionnaient plus. 

    - ...Dat bleef alzoo aanhouden tot de jongens al grootgekweekt waren en de oudsten begonnen geld in te brengen, - toen mocht het er af, maar vader noch moeder repten geen woord meer van den zetel. [...]  

    - ... Et pourtant il a fini par arriver. On s'était mis d'accord et un dimanche on est allés à pied en ville, tous ensemble. On est passés par toutes les rues, on a regardé tous les magasins, et on a fini par trouver notre affaire. On a acheté un fauteuil de cinquante-huit francs. Comme j'étais l’aîné, je pouvais le porter. Je l'ai posé sur la tête et le tenais par les pieds. Ma nuque en devenait raide et mes bras douloureux, mais pour rien au monde je ne l'aurais lâché: on a porté notre trésor en triomphe jusque chez nous. On était tous heureux et fiers de cet achat. 

    - ...En toch is 't er van gekomen. Onder ons wierd het besloten, en op een Zondag trokken wij te voet naar stad, heel de bende. We liepen al de straten af, keken aan al de winkels, en eindelijk ontdekten we ons affaire. We kochten een zetel van acht en vijftig franken. Omdat ik de oudste was, mocht ik hem dragen. Ik plaatste hem met de zate op mijn hoofd en hield hem bij de pikkels. Mijn nek wierd stijf en mijn armen blamot van 't dragen, maar voor geen geld ter wereld had ik hem willen lossen: we brachten onzen schat triomfantelijk naar huis. We waren allen om 't even welgezind en preusch met den koop. 

    Le premier soir c'était la fête: le père, la mère, s'y asseyaient à tour de rôle comme sur un trône. Avec leurs plus beaux habits, ça allait, mais le lendemain le vent a tourné: la mère a fait la première remarque, que ça ne convenait pas à une maison de pauvres gens. Le père pensait pareil sans oser le dire, - lui aussi trouvait que ce n'était pas pour nous. Ce fauteuil était un élément "étranger" qui "jurait" dans le ménage; c'est ce que nous voyions aussi et nous avions peur que les voisins s'en moquent; il devait disparaître, plus personne n'était à l'aise avec ce fauteuil près de l'âtre; plus personne n'osait ni ne voulait s'y asseoir, il gênait partout où il se trouvait, et un beau matin il avait disparu: avant qu'on se lève, le père l'avait fendu à la hache et déposé comme bois à brûler à côté de l'âtre – plus jamais personne n'en a parlé – on se sentait de nouveau à l'aise.  

    Den eersten avond was 't feest: vader, moeder, gingen er beurtelings in zitten, lijk op een troon. Met hun beste kleeren aan ging dat nog, maar 's anderen daags keerde 't blad: moeder miek 't eerst de opmerking, dat 't niet ‘stond’ in een huis van arme werkmenschen. Heur uitspraak was 't geen vader uit eerlijke schaamte niet had durven zeggen, - hij ook vond dat het geen ding was voor ons. Die zetel deed daar ‘vreemd’, hij ‘vloekte’ in 't huishouden; wij zagen het evengoed en wierden beschaamd dat de geburen er zouden mee lachen; hij moest uit onze oogen, we waren geen van allen op ons gemak met dien zetel bij den heerd; niemand dorst of wilde er nog in gaan zitten, hij stond overal in den weg, en op een schoonen uchtend was hij verdwenen: eer we opstonden had vader hem gekloven en als brandhout aan den heerd gelegd - nooit heeft er nog iemand naar gevraagd, - we voelden ons weer gemakkelijk. 

    *** 

    traduction de l'Adrienne des pages 52 à 55 (éd. Lannoo 2016)

    première parution en 1926 

    le narrateur - Hutsebolle - parle de sa jeunesse, donc du tournant du siècle, dans un coin de la Flandre Occidentale