muanza

  • M comme Muanza

    Quand l'ascenseur s'est arrêté pour Muanza au premier étage, il y avait déjà trois autres personnes dans la cabine, un vieux monsieur et une dame tenant un petit garçon par la main. 

    - Regarde, maman! Il est tout noir, le monsieur! 
    - Chut, a dit la mère en lançant un regard gêné vers Muanza, qui s'est placé dans un coin après avoir appuyé sur le bouton du 8e. 

    Son téléphone a sonné. C'était Rosemund, évidemment.

    - Il parle une drôle de langue, le monsieur tout noir, a dit le petit garçon. C'est de l'anglais, ça, maman? 
    - Chut, a répété sa mère. Ne dis pas ça, non ce n'est pas de l'anglais. 

    Dans l'autre coin, le vieux monsieur rigolait doucement en regardant Muanza, quand tout à coup, après quelques hoquets, l'ascenseur s'est arrêté entre deux étages. 

    - Ça y est! s'est exclamé le vieux monsieur. C'est la panne! 
    - C'est la faute du monsieur tout noir? a demandé le petit. 
    - Chut, non, ne dis pas ça, a soufflé la mère en regardant Muanza avec inquiétude pour la troisième fois. 

    Celui-ci tapotait sereinement son clavier pour appeler Atuahene, qu'il les tire de là, quand la lampe s'est éteinte dans la cabine. 

    - Je ne veux pas rester dans le noir avec ce monsieur tout noir! a gémi l'enfant. J'ai peur! 
    - Ce n'est rien, a dit la mère, tu verras, ça ne va pas durer longtemps. 
    - C'est l'affaire de quelques minutes, a renchéri le vieux monsieur. 

    L'enfant s'est mis à hurler: 
    - C'est la faute au monsieur tout noir! 

    L'ascenseur s'est ébranlé, la lampe s'est rallumée. 
    - Ouf! a dit Muanza. La dernière fois, on est restés bloqués plus d'un quart d'heure! 

    C'est alors que la mère a donné une taloche à son gamin. 
    Il n'a jamais compris pourquoi. 

    ***

    écrit pour la consigne 402 des Kaléïdoplumes 

    "Panne d'ascenseur" 

  • 7 d'un coup

    Ce n'est qu'au moment où elle est définitivement installée dans l'avion et qu'il a pris son envol dans le bleu du ciel, que cessent les tremblements nerveux de ses mains, cette peur qui lui colle au ventre et qui la fait sursauter à la vue de l'étoile d'argent sur un uniforme militaire.

    C'est fini, c'est fini, ce cauchemar est terminé. Demain elle reverra Muanza.

    *** 

    Un vertige la saisit et elle se rend compte qu'elle n'a plus rien mangé depuis la veille. Elle a la gorge sèche. Oserait-elle demander un verre d'eau à l'hôtesse? Elle a peur de déranger la femme en vert assise à côté d'elle, qui lui a déjà jeté des regards méchants quand elle a dû se relever pour la laisser s'installer.

    Rosemund inspire profondément l'air un peu trop frais de la cabine. Est-ce possible de se sentir à la fois si vulnérable et si téméraire? Elle en est encore toute bouleversée, de cet adieu aux lisières ghanéennes qu'elle croit définitif.

    ***

    Finalement encore une petite participation aux plumes d'Asphodèle

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    en rouge les 7 mots utilisés dans le premier paragraphe
    en vert les 7 mots utilisés dans le second

    Bleu, cauchemar, vertige, avion, tremblement, sursauter, vulnérable, coller, ventre, eau, téméraire, inspirer, méchant bouleverser.

    et les 3 titres imposés:

    L’adieu aux lisières (Guy Goffette) L’étoile d’argent (Jeannette Walls) La femme en vert (Arnaldur Indridason).

  • A comme Accra et Alkmaar

    Rosemund dort dans le canapé, les mains agrippées à la chemise de Muanza sur qui elle est à moitié couchée. Sa première journée de flânerie dans une ville européenne l'a épuisée. Accra est loin d’être un endroit calme mais baguenauder dans Alkmaar l’a exténuée.

    Accra, Alkmaar. Même si tout est tellement différent ici, elle voit dans la similitude des noms un signe divin, une intervention céleste. Elle se dit que dans ce pays de vertes prairies et de vaches girondes, le bien-être les attend. Un grand enthousiasme s’est mêlé à son étonnement devant les canaux rectilignes, les maisons serrées dont les fenêtres à petits carreaux sans rideaux laissent voir la vie à l’intérieur.

    Tout ici a ce parfum de liberté et de bohème proprette.

    Muanza la regarde dormir et sourit dans l’ombre de leur petit studio au troisième étage sous les toits. Ce n’est peut-être pas encore la fin de l’errance, les circonstances sont loin d’être idéales mais il n’est plus prisonnier de son passé, il n’est plus un paria. Jeter son passeport et ses papiers a été le geste libérateur.

    fiction,muanza,jeu

    libellule rouge du Ghana (Trithemis arteriosa mâle)

    Par Sandy Rae — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=17932001

    écrit avec quelques mots d'Asphodèle

    Flânerie, pacager, liberté, baguenauder, circonstance, enthousiasme, prisonnier, errance, prairie, libellule, céleste, nuage, délire, rencontre, bohème, paria, alouette, gironde, évanescent, agripper.

  • 20 mots imposés

    Un jour qu’ils ne s’y attendent plus et que Pierre profite d’une éclaircie pour rentrer du bois, le téléphone sonne. Marie lâche son fer à repasser et décroche avec agacement. 

    C’est lui. C’est Muanza. 

    - Je me sens un peu coupable de vous avoir laissés si longtemps sans nouvelles, dit-il, mais ça a pris du temps avant que je sois installé quelque part. 

    Sent-elle un petit air mélancolique dans sa voix ou est-ce le reflet de sa propre humeur en entendant Muanza, sa gentillesse, sa chaleur ? 

    - Quel plaisir de t’entendre ! Et Pierre aussi sera si content ! s’écrie-t-elle après avoir respiré un bon coup pour essayer de maîtriser le rythme syncopé de son cœur. 

    - Je suis à Alkmaar, dit-il. Il faudra venir me faire une petite visite... 

    Elle a envie de courir, de sauter, de danser la farandole. Oubliés, le linge, les balais, les serpillières !

    - Quel bonheur ! dit-elle. Quand ?       

    muanza,fictionhttps://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3a/Dutch_Municipality_Alkmaar_2006.png

    Jour, gentillesse, coupable, fer, visite, farandole, maison, plaisir, éclaircie, mélancolique, serpillière, agacement, chaleur, respirer, syncopé, humeur, content, linge, cœur, bonheur.

  • C comme cortège

          Tu crois que c’est une bonne idée ?

    Marie s’inquiétait : peut-être y aurait-il des choses gênantes ? Comme ces « Zwarte Piet » qu’elle avait cru devoir expliquer, justifier, en novembre dernier.

    -      Mais bien sûr que c’est une bonne idée ! S’il doit vivre ici, il doit apprendre à tout connaître !

    C’était vrai, bien sûr. D’ailleurs, les « Zwarte Piet » ne l’avaient pas du tout choqué, au contraire, il les avait trouvés amusants et sympathiques : n’était-ce pas eux qui distribuaient les friandises aux enfants pendant que le saint homme saluait du haut de son cheval ?


    Début janvier, on emmena donc Muanza voir le carnaval. Il regarda défiler des ribambelles d’adultes qui se conduisaient comme des enfants, manifestant une joie délirante. Sans sourciller, il vit une succession de chars et de groupes aux costumes les plus étranges. Il fut le seul à ne pas rire quand passèrent des hommes en tutu rose et ne comprit rien aux acclamations de la foule lors de la cérémonie de la remise des clés de la ville au roi et à la reine des fous.

     

    fiction,muanza

    char de carnaval se frayant un chemin vers le cortège
    (photo de l'Adrienne)

     

  • Question existentielle

    De la plage d'Accra vient une petite musique mièvre, guimauve pour touristes sexagénaires qui se laissent courtiser par de jeunes ghanéens au corps luisant. Une de ces chansonnettes où le manque d'inspiration est compensé par les "chabadabada" et un baragouinage en mauvais anglais, baby baby I love you...

    Mais qu'importe pour ces petites comédies de l'amour et ces liaisons éphémères qui se déroulent sous le soleil africain: nul n'est dupe dans ces jeux amoureux organisés. Les dignes vieilles dames batifolent comme les belles héroïnes de roman Harlequin. C'est pour ça qu'elles sont venues. Tant pis si le film est un navet, elles y tiennent le premier rôle. Ou en tout cas elles le croient.

    Dans son atelier encombré de tissus, Rosemonde pousse languissamment son balai. Elle n'a pas le moral. Plus d'espoir. Voilà trois mois que Muanza est à Lagos, chez son ami Kingsley. Trois mois qu'il ne bouge plus de là, qu'il s'incruste au Nigéria. Ce n'était pas ça, le plan, et c'est louche. 

    Ou plutôt non, ce n'est pas louche, c'est clair comme de l'eau de roche, c'est le coup classique. Kingsley a une sœur. Elle est jeune. Elle est jolie. Elle est terriblement attirante. Rosemonde le sait bien.

    Il n'y a aucune égalité dans son monde à elle, ni entre le blanc et le noir, ni entre l'homme et la femme.

    Pleurer ne sert à rien. Alors elle pousse plus vigoureusement son balai et chantonne baby baby I love you...

    ***

    écrit très en retard pour les plumes d'Asphodèle

    https://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2015/12/14/les-plumes-47-resultats-de-la-collecte-chabada/

    avec les mots imposés:

    Espoir, guimauve, comédie, musique, plage, liaison, mièvre, baragouinage, égalité, classique, chanson, inspiration, balai, navet, louche, roman, amoureux(se) et batifoler.

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  • R comme respire

    Bercé par le ronronnement du moteur, Muanza ferme les yeux. Ce soir, il quitte la Belgique et la vie assez douce qu’il s’y était organisée. Il essaie de s’abstraire de la réalité et se repasse le film de ces deux dernières années.

    La soirée est belle pour ce court voyage qui doit l’amener aux Pays-Bas. Non, ce n’est pas une fugue ni une cavale. C’est le destin. Muanza est un homme qui croit en son destin. Il imagine que les choses sont écrites là-haut et qu’on ne peut en réchapper. Mais il va tout de même essayer de réaliser son rêve. Gardien de nuit, laveur de carreaux, il fera tous les boulots qui se présenteront.

    Dans les arbres dénudés, on aperçoit les nids d’oiseaux. Une envolée de corneilles qui s'ébattent en contre-jour. Un lapin détale en montrant son petit derrière blanc. Pas un souffle de vent, ce soir.

    Quelle tristesse, dans la voiture ! Pierre conduit en silence et Marie se souvient des vers du poète :

    Je respire où tu palpites,
    Tu sais ; à quoi bon, hélas !
    Rester là si tu me quittes,
    Et vivre si tu t'en vas ?

    (Victor Hugo, Je respire où tu palpites…, in Les Contemplations)

    ***

    fiction,muanza,jeu

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle

    https://leslecturesdasphodele.wordpress.com/

    avec les mots imposés:

    belle, gardien, lapin, destin, envolée, fermer, souffle, quitter, s’abstraire, voyage, cavale, réchapper, chose, respirer, poète, nid, rêve, vie, doux, fugue, oiseau, imaginer, bercé.

  • T comme trop-plein

     muanza,jeu,fiction

    Muanza frissonne en revenant de la boîte aux lettres. Vide, aujourd’hui encore.

    Pierre a beau dire « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », l’attente est une torture. Il a besoin de savoir, besoin de pouvoir enfin faire des projets.

    Voilà qu’arrive son deuxième hiver belge et il est toujours dans l’impasse. Ce matin, devant son bol de café au lait, son humeur s’en ressent. Certains jours, un trop-plein d’énergie le fait se saisir de balais et de serpillières et il frotte vigoureusement le carrelage de tout le rez-de-chaussée. C’est sa façon de remercier Marie et de lui embellir la vie. D’autres fois, il passe tout son temps vautré dans un fauteuil et enfile comme un drogué les Mac Gyver à la télé.

    Il a le sommeil agité. Dans ses rêves, il voit Rosemonde, tantôt dans la plénitude de ses trente ans, tantôt dans le plus grand dénuement, abandonnée des siens.

    L’absence, ce déchirement quotidien, n’a que trop duré. Il faut qu’il trouve une idée, un moyen pour la faire venir en Europe, elle aussi.

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     https://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2015/10/19/les-plumes-45-resultats-de-la-collecte-doctobre/

    avec les mots imposés: 
    Frissonner, vide, humeur, embellir, enfin, sommeil, drogué, impasse, torture, plénitude, trop-plein, énergie, absence, temps, dénuement, bol, idée, déchirement, besoin, abandonné.

    Merci Asphodèle!

    et merci Ma'

    avec ce billet et cette photo je reprends le fil d'une histoire restée en rade depuis à peu près un an...

    pour le projet 52 de Ma' - thème: fil

    http://manuelles.canalblog.com/tag/projet%2052

     

  • M comme Muanza

    Chère Adrienne

    Voilà déjà une paire d'années que tu as créé mon personnage, que tu composes mon histoire par bribes et par morceaux, au gré de jeux d'écriture et de mots imposés, de sorte que je me demande comment tu t'y retrouves et surtout: comment tu veux que tes lecteurs s'y retrouvent?

    Par conséquent, je me permets de te donner deux conseils:

    1.tout d'abord, tu devrais rassembler tous les éléments de ce puzzle et bien les poser à plat sur la table. Je sais, il t'en faudra une grande pour pouvoir tout disposer dans un ordre à peu près chronologique. Cette première étape te semblera fastidieuse (je te connais) mais elle est indispensable: elle te permettra de voir les redites, les trous, les incohérences. Car je peux te l'affirmer: il y en a. Ainsi par exemple, au bout de quelques mois tu as décidé de faire de moi un Ghanéen. Je suis désolé de devoir te le dire: dans ce cas, il faudra changer mon nom, qui n'appartient pas à la langue ashanti, supposée être celle de mes ancêtres.

    2.ensuite, tu choisiras le bon angle d'attaque pour faire un bel incipit. Et tu dérouleras le fil de l'histoire. Libre à toi d'y mettre quelques retours en arrière, mais dans l'état actuel des choses, on passe du territoire ashanti à Anvers, Bruxelles, Accra ou ta verte campagne, et il me semble que c'est un peu trop demander à tes lecteurs - même de très bonne volonté - de s'y retrouver entre l'avant/après de mon arrestation à Accra, de mon évasion de prison, de mon arrivée en Belgique, de ma demande d'asile et de son refus.

    Je te le dis sans détour: je ne m'y retrouve plus moi-même alors que c'est ma propre histoire!

    J'espère que tu prendras la peine de réfléchir un peu à tout ça.

    Bien amicalement

    Muanza

  • Dernières nouvelles de Muanza

    Attendre, toujours attendre. Deux ans bientôt qu’elle ne l’a plus vu. Qu’elle s’autocensure quand elle lui envoie une cassette audio avec des nouvelles d’elle ou de l’enfant. L’amour d’un homme est chose si éphémère, lui dit-on. Surtout s’il est si loin de toi, et si longtemps, lui dit-on. Il suffit d’une étincelle pour faire vibrer l’envie. Le corps a ses gourmandises, tapies dans les plis les plus obscurs.

    Elle sait bien tout cela, Rosemonde, il est inutile de le lui répéter.

    Elle contemple une vieille photo où ils sont tous les deux. Elle en a si peu, deux ou trois, peut-être. Lui chocolat noir, elle caramel doré, lui sérieux, elle tout sourire. Lui dans sa pose de play-boy, la tête rejetée un peu en arrière, elle la petite abeille ouvrière, toujours une pelote dans les mains, un vêtement à raccommoder, une couture qui a cédé.

    Elle se lève, craque une allumette, rallume le feu pour le fufu et la soupe du soir. Son dernier soir. Ce n’est pas le moment de regretter et de se mettre à pleurer. Courage ou folie ? L’avenir le dira.

    Trop de temps est passé depuis que Muanza s’est évadé de prison. Qui sait combien de belles Nigérianes ou Européennes lui ont fait croquer la pomme ? Elle préfère ne pas y penser.

    Elle est prête pour le voyage : ongles vernis, une touche de parfum au creux des articulations, une dernière lessive séchant aux branches, des sacs de courses pleins à ras bord. Elle va abandonner son petit atelier de couture, tout laisser derrière elle.

     

    Même son petit garçon.

  • L comme logorallye

    Ils sont installés dans le petit salon avec un couple d’amis, trempés comme des naufragés. Un orage les a surpris pendant la promenade et ils se réchauffent aux saveurs d’un thé, d’un café et de scones aux mûres. Paul a mis l’ambiance en colportant les dernières histoires comiques de son cabinet de médecine. Avec lui, il semble bien établi que son métier est le plus drôle au monde.

    Pourtant, la seule idée qui continue de tarauder Marie, la seule chose qu’elle ne comprend pas et qu’elle tourne et retourne dans sa tête, c’est comment des preuves aussi évidentes que les cicatrices que Muanza porte à la tête et son iris gauche amoché par les coups, n’ont pas suffi à lui offrir le sésame qui s’appelle permis de séjour.

    - Mon fils veut savoir s’il y a des éléphants dans ton pays, traduit Liesbeth en s’adressant à Muanza.

    - Oui, bien sûr ! Dans les parcs nationaux…

    - Tu en as vu en vrai ?

    Muanza rit et Pierre profite de cette hilarité pour lui tirer le portrait – il aime bien prendre des photos « sur le vif ».

    - En vrai ? ceux que j’ai vus en vrai portaient des maillots jaune et vert…

    - … ?

    - Muanza a joué dans l’équipe nationale de foot, explique Marie pendant que Muanza se tord de rire. Leurs adversaires de la Côte d’Ivoire s’appellent « les Eléphants »…

    ***

    écrit pour Ecriture créative 126 avec les mots imposés suivants: Idée - tarauder - éléphant - cicatrice - iris - portrait - établi - naufragé - colporter - saveur 

     fiction,muanza,écrire

     http://cotedivoire-lavraie.over-blog.fr/

  • D comme défi

    Mon cher Muanza

    Comme tu le sais, après le referendum du 28 avril 1992, je suis venu travailler ici, à Abu Dhabi, dans une exploitation pétrolière. Je me suis bien accoutumé au climat, un peu moins à un certain nombre de choses dont je te parlerai une autre fois. Pourrais-tu me rassurer à propos de l’argent que j’ai envoyé à ma femme ? J’ai toujours supposé qu’elle le recevait mais je commence à en douter.

    Bien à toi

    Atuahene

    consigne 1: Une carte postale d'un premier continent – mots imposés : referendum, exploitation, accoutumé, supposé

    ***

    Muanza tourne et retourne cette feuille de papier qui est arrivée ce matin. Dans cette page et demie d’un effrayant charabia administratif, il ne sait pas ce qui l’étonne et le révulse le plus. Etrangement, ce n’est pas le refus qui lui est fait de se reconstruire une vie en Europe : c’est cette image qu’on essaie de donner de son pays natal, où tout serait paisible, où personne n’a rien à craindre pour sa vie, quelles que soient ses opinions ou ses activités politiques. Où le pouvoir en place serait représentatif du vote des citoyens.

    Comme le gibier rabattu par la meute, il ne sait plus où aller.

    consigne 2: une lettre d'un second continent – mots imposés : paisible, représentatif, effrayant, rabattre

    Quinze ans plus tard, il est vrai, le discours peut être différent : le pays n’est pas resté enlisé dans ses marasmes et essaie d’exploiter ses atouts touristiques. Il a même droit à son guide L*n*l* Pl*n*t (made in Australia):

    Le festival Kwafie offre de grandes réjouissances populaires en commémoration des ancêtres qui auraient apporté au pays leur connaissance du feu. Les chants et les danses se succèdent pendant une dizaine de jours et se terminent en apothéose par un gigantesque feu d’artifice.

    Muanza tourne encore quelques pages puis est pris d’un rire inextinguible. Marie vient lire par-dessus son épaule :

    - Qu’est-ce qu’il y a ?

    Du doigt, il montre un bout de texte :

    Pour valoriser la culture locale, un musée a été ouvert afin de présenter le médecin traditionnel Nzema.

    - On aura vraiment tout vu, dit-il après un dernier hoquet de rire. 

    consigne 3: un guide touristique d'un troisième continent – mots imposés : médecin, discours, festival, enliser

    selon les consignes de "Tu dînes ce soir"

    https://tudinescesoir.wordpress.com/2015/03/22/qui-veut-jouer-on-ouvre-latelier-cest-le-printemps/

    qui en a fait un véritable défi

    avec 4 auteurs et styles différents, 4 continents différents, et des mots imposés.

    Le quatrième continent suit...

    et bien sûr ce sera enfin l'Afrique elle-même!

    Sourire

    petite précision:
    tous les textes sont de moi, que les guides toutistiques se rassurent, je ne les ai pas copiés Langue tirée

  • X c'est l'inconnu

     jeu,fiction,muanza

    - Encore un peu de gâteau ?

    - Non, merci ! dit Muanza.

    Belle-maman a un réflexe de surprise : ce « non » est tellement inattendu ! Jamais personne n’a eu le culot de refuser une seconde part de son excellent moka, ne serait-ce qu’une infime tranchette qu’on accepte en disant d’un air hypocrite « C’est vraiment par gourmandise ! ». Surtout le jour de son anniversaire.

    Mars dans les Polders. Des goélands tourbillonnent à grands cris et le bouleau au bout du jardin plie avec souplesse sous un vent à six ou sept beaufort. Fils aîné entretient le feu dans la cheminée, « Noël au balcon, Pâques aux tisons », l’adage lui vient à point deux fois par an, même si ce n’est pas très objectif. La famille n’a jamais passé Noël au balcon. Il n’y en a pas, d’ailleurs.

    Belle-maman n’a pas l’occasion de reposer sa question. Muanza a passé le temps du dîner d’anniversaire à mûrir sa réflexion sur son avenir et déclare tout de go à la famille rassemblée :

    - Je vais partir… Je vais aller aux Pays-Bas.

    On sent bien que c’est une décision longuement méditée, pas une inspiration du moment, même si ces deux dernières semaines quelques coups du hasard  l’y ont aidé.

    - Ne fais pas ça ! s’écrie Pierre. Ça n’a pas de sens ! On va trouver une solution !

    - Non, dit Muanza. Ici la bataille est perdue. On ne m’acceptera jamais. Et je ne vous cause que des problèmes…

    Il règne un silence consterné quand le Père revient de sa cave, avec sous le bras ses bouteilles de cognac, d’armagnac et de whisky.

    - Quelqu’un est mort ? demande-t-il.

    - C’est Muanza, dit Pierre, il pense qu’il a plus de chance d’être reconnu comme réfugié politique s’il va en Hollande.

    ***

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°41
    avec les mots imposés:

    Question, inattendu, merci, gâteau, méditer, souplesse, culot, surprise, hasard, décision, inspiration, trouver, hypocrite, goéland, bataille, réflexion, objectif, tourbillonner, tison.

     

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  • Dernière lettre

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    photo de l'hiver 2010-2011

    Le jardin est une scintillante symphonie de blanc, une aquarelle où se détachent les mésanges et les merles gloutons. Ils se disputent avec ténacité un kilo de graisse de bœuf. Ils ont conscience que leur vie en dépend.

    La fourgonnette rouge vif remonte l'allée sinueuse, en fait le tour dans un crissement de pneus et de freins, s'arrête pile devant la boîte aux lettres rouillée. Bruit de portière qui claque.

    En l'espace de quelques secondes, le silence est revenu. Muanza sort prendre le courrier et le chien en profite pour aller jusqu'à la rue, provoquant au passage un nouvel envol autour de la mangeoire aux oiseaux.

    Le journal, deux enveloppes. Muanza a un frisson au cœur en voyant celle qui est bleutée avec trois grands timbres aux couleurs vives. Lagos, Nigeria, cette ville immense composée d’îles qu’aucun pont ne relie. Il lui semble entendre les rythmes yoruba. Et le rire de Theresa.

    Theresa, la belle parenthèse dans le fardeau des premiers mois d’errance. Theresa et sa façon d'enrouler son pagne. Theresa qui se coiffe à petits coups secs ou se peint les ongles des doigts de pied en grenat. Theresa qui se penche vers lui pour lui tendre un bol de fufu. Le parfum de Theresa, la sueur de Theresa. Et ses caprices de jeune et jolie femme.

    Malgré le froid de janvier, il ressent une violente zébrure de chaleur, comme une secousse. Il rentre prestement, le chien sur les talons. Déchire l'enveloppe d'un coup sec, déplie le fragile feuillet bleu, lit les mots de Theresa, son langage coloré d'expressions en yoruba et son anglais bancal.

    Theresa qui l’appelle chéri, lui dit sa douleur, ses regrets, le vide, le temps qui passe… Qui ne comprend pas pourquoi il ne lui écrit jamais, qui lui fait presque une scène. Qui ne sait pas qu’il y a Rosemonde. Et une autre encore, au Niger.

    Parce que c’est aussi ça, pour Muanza, la résilience (1).

    Plus tard, il cache soigneusement la lettre entre ses T-shirts propres. Il ne faudrait pas que Pierre ou Marie la trouvent. Ils ne comprendraient pas. L’Europe, ce n’est pas l’Afrique, se dit-il.

     ***

    (1) capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité (définition de Boris Cyrulnik)

    ***

    Le texte combine deux consignes

    les mots du dernier défi du samedi

    Espace - Bruit - Frisson – Rythme - Couleurs- Langage- Caprice - Lire - Déchirer - Pont

    et les mots des plumes d'Asphodèle

    temps, lire, ténacité, tour (nom masculin), regrets, déchirer, malgré, silence, bancal, résilience, pourquoi, aquarelle, fardeau, parenthèse, vide, rire, envol, vie, conscience,  cœur, douleur, scintiller et symphonie, scène, sinueux

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  • B comme B***, paradis perdu

    L’hiver, l’horizon n’est pas caché par le feuillage du petit bois de peupliers. En ouvrant les rideaux, Marie découvre avec ravissement une nature parfaitement blanche dans un ciel bleu lumineux. Même l’abri de jardin a des airs de cabane en montagne. Oui, vivre ici, c’est l’Éden. D’ailleurs elle le dit à tout le monde, c’est son paradis.

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    Pour Pierre, la nouvelle année commence mal : fatigue accumulée ou vilain virus, le rythme épuisant au travail avant les fêtes a toujours raison de sa santé. Mais il ne s’en plaint que pour la forme : ça lui permet d’installer un créneau horaire marqué « repos total » et de transcender la maladie à l’aide des remèdes « de cheval » hérités de son père. Chez eux, la fièvre se soigne avec de petits remontants genre lait de poule dont on bannit très vite les œufs et le lait pour ne plus garder que le whisky.  Ou les grogs dans lesquels la proportion de rhum et d’eau chaude s’inverse rapidement au profit du rhum. 

    Muanza, heureusement, ne connaît jamais la moindre panne de santé. Ce jour-là, sans doute pour compenser l’inertie de Pierre, il a décidé de se rendre utile. Epousseter les étagères de livres, grimper l’échelle du grenier en tenant à bout de bras l’immense saumonnière  qui ne sert qu’une fois par an, brosser la neige accumulée devant la porte… il est d’autant plus infatigable qu’il sait que ses jours sont comptés, au B***.

    ***

    écrit pour Les plumes d'Asphodèle n°39

    http://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2014/12/29/les-plumes-39-resultats-de-la-collecte-pour-monter-calendrier-refait-jusqua-fin-avril/

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     Horizon, nature, ciel, échelle, fatigue, grimper, cabane, rideau, créneau, Éden, montagne, étagère, fièvre, transcender, panne, épuiser, œufs, cheval, ravissement, remontant, rythme.

     

  • T comme trêve

    - Tu crois, toi, que Jésus est né le 25 décembre ? demande Muanza alors que Marie est en train de coller une étoile dorée au sommet de la crèche.

    Chaque année, elle se réjouit à l’avance de ce moment d’apaisement après le stress des examens et des conseils de classe. Quand les lumières du sapin sont allumées, elle ne ressent plus de fatigue : juste le même émerveillement que lorsqu’elle était enfant.

    - Je crois, dit-elle après une prudente réflexion, que c’est une date quelconque, qu’on a juste choisie comme ça, mais qu’en fait on ne le sait pas.
    - Je le pense aussi, dit Muanza.

    Il semble soulagé mais Marie l’est encore davantage de n’avoir pas heurté ses sentiments religieux plus ou moins pentecôtistes. Désir de bien faire, crainte de blesser, à ces mots-là pourraient se résumer la quintessence de sa façon d’être au monde.

    Elle espère que les menus cadeaux que Pierre et elle veulent offrir en étrennes à Muanza lui feront plaisir. Deux mystérieux paquets à l’emballage complètement raté ont été rajoutés par lui ce matin.

    - Pourquoi tu les mets comme ça ? demande Muanza en montrant les personnages de la crèche.

    C’est vrai que depuis toujours elle met Joseph collé à Marie comme deux amoureux : pour elle, il n’y a pas de maternité sans l’amour d’un homme. Et cette année, en l’honneur de Muanza, elle a mis Balthazar en tête de file des Rois Mages.
    - Tu ne penses pas qu’ils s’aimaient, ces deux-là ? lui répond-elle.

    Dans le divan, Pierre ronfle à côté du poêle, qui en fait autant.

     jeu, fiction, muanza

    et chaque fois il se trouve quelqu'un pour passer derrière elle et séparer les amoureux

    Langue tirée

    Texte écrit avec la 2e série de mots imposés par Asphodèle
    mais évidemment en retard comme pour celui d'hier.
    Par conséquent, je me suis permis de ne pas utiliser le cannibale et le caraco, la papillote et l'inhalation, qui auraient vraiment fait tache.

    Langue tirée

    Fatigue,ronfler, étoile, balthazar, réflexion, emballage, crainte, se réjouir, émerveillement, désir, étrennes, apaisement, examen, maternité, mot, quintessence, quelconque.

    Bonne soirée à tous!

     

     

  • Stupeur et tremblements de Muanza

    Paul et son épouse habitent dans un de ces beaux quartiers résidentiels où on ne voit jamais jouer un enfant sur les pelouses soigneusement tondues et où la démesure est le signe de la réussite.

    L’approche des fêtes semble être une invitation à sortir de la torpeur habituelle : chaque villa est emballée  dans des illuminations jusque tout en haut des cheminées. Une fois de plus, Paul a dû prendre son courage à deux mains et remporter une victoire sur son vertige pour rivaliser avec ses voisins dans ce qui représente pour eux la quintessence de Noël : les faux flocons devant les fenêtres, l’inéluctable traîneau lumineux dans le jardin, et une façade plus scintillante que les casinos de Las Vegas.

    Tout ça pour justifier des agapes à répétition, deux ou trois nuits d’insomnie et cette fuite en avant à l’approche des fêtes ou dans l’attente de l’an neuf.

    - Quand je pense, dit Marie en sortant de voiture, que mon arrière-grand-père gardait un souvenir ému de la première orange reçue à Noël…

    Elle frissonne.

    - Tu aurais tout de même pu nous mettre un peu de chauffage dans la bagnole, dit-elle encore à Pierre.

    Pierre ne l’entend pas, il rit en voyant le teint verdâtre de Muanza.

    - On a bonne mine, sous ces lampions !

    - C’est d’un quelconque ! bougonne Marie. Ils font tous pareil, dans ce quartier.

    Pierre lui coupe la parole juste à temps, Paul et son épouse s’encadrent dans la porte pour les accueillir.

     

    écrit avec les mots imposés d'Asphodèle
    mais prêt seulement samedi matin
    alors qu'il fallait rendre sa copie le vendredi soir

    Insomnie, torpeur, flocon, inéluctable, agapes, fuite, cheminée, démesure, verdâtre, orange, victoire, illumination, attente, invitation, emballer,  courage, chauffage, réussite, enfant, parole, quartier, quintessence, quelconque.

    kerst 2008 003.JPG

    la dernière fois que l'Adrienne a mis un grand sapin
    c'était en 2008
    et pour compléter le tableau
    il s'est mis à neiger

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  • R comme recommencement

    Ce matin-là, le facteur est encore plus tôt que d’habitude. On ne se rend pas compte, en s’abonnant à un journal, qu’on s’abonne en même temps à un réveil matinal le samedi.

    En l’entendant tourner sa voiture dans leur allée, Marie s’étire voluptueusement. Ciel étoilé, quelques nuages transfigurés par la pleine lune, prologue d’une belle journée de temps froid et sec.

    De quoi a-t-elle donc rêvé pendant son sommeil entrecoupé de sarabandes de chats et de souris sur le plancher au-dessus de sa tête ? Qu’avaient-ils besoin de faire ce raffut quand elle dort enfin, alors que régnait un silence parfait pendant ses deux épuisantes nuits blanches des jours précédents ?

    Sa main caresse le dos de son brun ténébreux couché à côté d’elle, descend vers la fesse. Elle se souvient tout à coup des causes de son insomnie : elle n’a rien à voir avec l’ivresse de leurs ébats ni avec la fête des chats au grenier. C’est Muanza, bien sûr.

    La fin du voyage. La fin de la chanson (1). La fin des haricots.

    Le réfugié africain qui croirait que le plus dur est passé quand il ne s’est pas fait gruger par les passeurs nigérians, ou quand il est enfin installé dans un vol vers l’Europe, ou quand il a réussi à se faire adopter par un gentil couple qui l’accueille dans son petit pavillon dans la campagne flamande… il se trompe.

    Le Système et ses Lois - finement affûtées dans ce seul but - le renverront bientôt vers la solitude de sa case départ.

    Pour un éternel recommencement:

    - Ne vous inquiétez pas pour moi, leur dit Muanza pendant le petit déjeuner, j’irai en Hollande.

    ***

    (1) het liedje is uitgezongen = la chanson est finie, littéralement la chanson est chantée = c'est terminé http://www.woorden.org/spreekwoord.php?woord=het%20liedje%20is%20uit

    muanza, fiction, jeu

     écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°37
    avec ces 24 mots imposés:

    Vol, chat, transfigurer,  blanc, solitude, silence, matin,  ivresse, ténébreux, épuisant, insomnie, étoilé, fête, rêver, sommeil, voyage, chanson, fesse, recommencement, voluptueux, sarabande, passeur, prologue, pavillon.

  • F comme folie furieuse

    Muanza est grand, athlétique. Et surtout très noir, comme il aime à le souligner lui-même, chaque fois qu’il se voit en photo : I’m so black !

    Dans la petite ville très ordinaire où Marie fait ses courses, le samedi matin, on ne manque pas de le remarquer. Avec les conséquences qu’on peut deviner :  où cette bergère a-t-elle déniché son Prince Noir ? cette petite dame à l’air si doux se paierait-elle une extravagance ? mais dans quel univers vivons-nous, regardez-la onduler à côté de ce singe lubrique, quel comportement outrageux !

    Escapade amoureuse et abandon de domicile conjugal. Voilà les pensées obsédantes qu’on peut lire dans certains regards.

    Car même si le quotidien de cette petite ville ordinaire ne permet normalement pas de rencontrer des Africains – nous sommes dans les années 80 – les contes bleus sur leur maîtrise de l’art érotique laissent déjà rêveur.

    Muanza ne se rend pas compte de cette psychose collective mais Marie en ressent de la gêne. Comme des grains de sable restés collés aux pieds finissent par blesser la peau, un énième regard sera celui qui la rendra furieuse et lui fera dire à Pierre, en rentrant :

    - Tu sais quoi ? Samedi prochain, c’est toi qui iras aux courses avec Muanza ! Sinon, je serai bientôt mûre pour la camisole et un séjour chez l’aliéniste !

    Ça fait beaucoup rire Pierre, ce sans-cœur, d’autant plus qu’elle ne veut pas qu’il explique la cause de son hilarité à Muanza.

    - Zinzin total! dit-il en hoquetant, ça se dit comment, au féminin ?

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    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°36
    avec les mots imposés:

    Grain, conséquence, ordinaire, manquer, zinzin, camisole, extravagance, quotidien, douce, furieux, maîtrise, univers, abandon, psychose, conte, rêveur, bleu, aliéniste, bergère, escapade, onduler, outrageux, obsédant.

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    photo prise au Petit-Château
    en septembre dernier

     

  • U comme ulcéré

    Sur le chemin du retour, le regard fixé sur la route, Pierre partage ses impressions de la soirée. Marie se garde bien d’intervenir. Elle a l’habitude, c’est pareil chaque fois qu’ils rentrent d’une fête familiale. Elle écoute avec toute l’empathie dont elle est capable.

    Ces secrets de polichinelle, ces choses qui se trament derrière le dos, ce frère aîné, le rival de toujours, qui tire le drap et la couverture à lui, il en a assez. Et sa sœur cadette, sa confidente d’autrefois? Ils ont fait tant de bêtises ensemble, ils étaient si proches, deux larrons en foire! Où est passée leur belle connivence ?

    Pierre se sent toujours rempli d’amertume quand il revient de chez ses parents. Et de soulagement. Jusqu’à la prochaine fois où l’un ou l’autre ouvrira un tiroir plein de souvenirs nauséabonds.

    - Christine, conclut-il en tapotant nerveusement de la main sur le volant, elle ferait mieux de prendre des amants. Ça nous reposerait.

    Marie a un éclat de rire qui réveille Muanza. Il se redresse sur son siège, voit les premiers flocons de neige qui tombent dans la nuit noire et nacrent d’un peu de lumière tout ce qu’ils touchent.

    Il se demande si sa vie de nomade, de ses derniers dix-huit mois, se terminera ici ou s’il devra encore aller ailleurs.

    - On est le 25 décembre, constate-t-il. Aujourd’hui, ça fait un an que je suis en Belgique.

    ***

     écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°35

    asphodèle.jpg

    avec les mots imposés:
    regard, secret, main, larrons, tiroir, drap, couverture, partager, (se) tramer, connivence, confident, bêtise, proche, rival, neige, empathie, ensemble , amants (au pluriel), nacrer, nomade, noir.

  • P comme paraître

    Il est assis seul en bout de table. Il ne comprend rien aux paroles échangées. Il est rare que quelqu'un prenne la peine de s'adresser à lui en anglais. Mais même sans comprendre les mots, il a senti le ton, vu les gestes.

    Il est content de voir réapparaître Marie avec celle qui était sortie tellement fâchée. Tout le monde fait semblant qu'il ne s'est rien passé.

    - Tu peux enlever ta veste, lui dit Marie, voyant qu'il n'a pas osé.

    Elle l'a dit tout doucement. Pourtant, les regards se tournent vers lui, se posent sur son torse puissant, musclé.

    Eloquence des regards...

    Rien ne vient rompre le silence gêné qui s'est installé autour de la table depuis le retour de Christine. Il dispose soigneusement sa veste autour du dossier de la chaise, en faisant attention à ne pas abîmer les revers.

    Il voudrait que ce dîner se termine. Ou que les gens regardent ailleurs.

    Belle-sœur numéro 2 joue distraitement avec l'énorme diamant de son pendentif. Belle-sœur numéro un a allumé une cigarette. Tout en observant Muanza, elles s’adressent à Pierre, presque en même temps :

    - Et il est chez vous pour combien de temps, encore?
    - Aucune idée! Aucune idée des complications qui nous attendent encore dans ce dossier!

    Les enfants sont fatigués. Les plus jeunes ne cessent de demander si ce n'est pas bientôt l'heure du père Noël. Trois d'entre eux dorment dans le canapé. Un des garçons s'amuse à faire semblant de tirer sur Muanza avec son revolver en plastique.

    Beau-frère numéro deux a repris ses plaisanteries douteuses là où il les avait laissées avant l'altercation. Quand Mémé Jeanne sort triomphalement de sa cuisine en portant son gâteau au moka à bout de bras, les applaudissements et les cris de fausse joie réveillent les dormeurs.

    - Père Noël est là ? demande une petite ensommeillée.

    Marie a posé devant chacun les assiettes à dessert, les tasses pour le café. Elle se rassoit à côté de Pierre, rapproche sa chaise, se love contre lui. On serait tellement mieux chez nous, tranquilles, voilà ce qu'elle ne peut s'empêcher de penser. Toujours des drames dans cette famille.

     fiction,muanza,vive la famille

    Niemand is illegaal
    Personne n'est illégal
    Photo prise à Bruxelles, mur d'enceinte du Petit-Château

     

  • W comme wergeld

    - Tu as vu sa bague ? demande la mère de Marie. Elle est belle ! Et c’est de l’or !

    Marie sait qu’elle peut faire confiance à sa mère comme à l’expertise d’un joailler : on ne lui refilera pas une citrine pour un saphir jaune. Pour elle, un jonc n’est pas une plante, un solitaire n’est pas une personne isolée : ce sont des bagues.

    - You have a very nice ring, dit-elle à Muanza.

    Se tournant vers Marie, elle ajoute:

    - Il pourrait te la donner ! Avec tout ce que vous faites pour lui, ce ne serait que normal.

    Cette nuit-là, couchée dans son lit sans trouver le sommeil, Marie se traite d’idiote, de crétine, de petite dinde. Que n’a-t-elle un peu plus d’esprit de repartie ! Pourquoi est-ce seulement dans ses rêves qu’elle trouve le mot juste, la réplique qui fermera la bouche et ne sera pas suivie de ces éternels crêpages de chignons ?

     

    - Ta mère est vraiment sans surprise, dit Pierre. Avec elle, on voit ce qu’elle pense et on sait à l’avance ce qu’elle va dire… Et ça tourne tellement autour de la même chose que ça en devient aussi caricatural qu’une farce du moyen âge.

    ***

    écrit pour Désir d'histoires
    avec les mots imposés 
    jaune – or – joailler – bague – jonc – surprise – farce – dinde – idiote – crétin – crêpage – rêve – sommeil – lit

    muanza,fiction,jeu

    Wergeld: dans le droit germanique et en France à l'époque franque, indemnité que l'auteur d'un dommage payait à la victime ou à ses ayants droit. (Dictionnaire Robert p.1932)

  • J comme jubilation

    Marie sort de la voiture dans un bond d’allégresse. Après trois semaines de dépaysement, elle est heureuse de respirer l’air du pays natal, même s’il y a un peu de brume humide ce soir, même si elle a vu la boue dans le champ de tournesols, en bas de la rue. Août est là, demain elle ira cueillir des mûres pour les confitures. Et elle prendra encore un peu de repos… parce qu’avec Pierre, les vacances signifient circuits de découverte, recherche de l’inédit (mais horreur des imprévus), soirées noctambules (« on n’est pas venus en vacances pour dormir », est une de ses petites phrases préférées) et jubilation du photographe quand il a réussi à engranger une myriade de clichés.

    Non, pas de regrets, les vacances leur ont fait du bien à tous les deux, la seule ombre au tableau a été ces maudits moustiques des marais. Après le bleu magnifique de la mer et du ciel, c’est avec un regain d’énergie qu’ils s’attaqueront au dossier de Muanza.

    Qui les accueille sur le pas de la porte, tenant le chien par son collier. La bête trépigne et jappe à petits coups joyeux. Muanza sourit et leur lance avec un brin d’espièglerie :

    - Tiens ! c’est aujourd’hui que vous rentrez ? Heureusement que j’ai fait un peu de ménage !

    ***

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°34

     

    jeu,fiction,muanza

    avec les mots imposés suivants
    regrets, engranger, boue, repos, découverte, hélianthe (remplacé ici par tournesols), regain, bond, imprévus, recherche, espièglerie, confiture, allégresse, jubilation, noctambule, brume, respirer, dépaysement, magnifique, bleu, marais, maudit, myriade.

  • A comme Asphodèle

    Ça fait bien cinq minutes que Pierre tripote sa clé de voiture, la tourne et la retourne entre paume et doigts, quand il se décide à ouvrir la bouche.

    - Bon, ben, on y va. On se revoit dans une quinzaine de jours, comme on a dit. S'il y a un problème, tu téléphones! D'accord? Et n’oublie pas de fermer la lucarne quand tu sors !
    - Oui, oui, ne vous inquiétez pas! Tout ira bien! Bonnes vacances! Bon voyage!

    Une fois de plus, le cercle des amis et de la famille les a déclarés fous et inconscients. Quoi? Vous allez abandonner votre maison à un inconnu? à un nègre? Pierre n’en éprouve plus que de la lassitude. Marie le ressent comme une douleur et répond plus sèchement qu'il ne faudrait. Les gens croient sûrement bien faire.

    Muanza se tient longuement devant la porte du garage ouvert, pour saluer le départ, jusqu'à ce que la voiture soit hors de sa vue. Dans la maison, il voit que Marie a oublié les livres qu'elle voulait emporter pour le voyage: Scholastique Mukasonga, Alain Mabanckou, Nafissatou Diallo, depuis que Muanza est arrivé dans leur vie, elle ne lit plus que des auteurs d'Afrique noire. Il se dit qu’elle a cette passion de la lecture comme d'autres celle du jeu. Sans doute qu’à Reims, leur première étape, elle cherchera une librairie après leur visite à la cathédrale.

     jeu,fiction,muanza

    http://www.starducongo.com/Polemique-dans-le-monde-scolaire-beninois-autour-de-verre-casse-d-Alain-Mabanckou_a6997.html

    Il prend les livres un à un en souriant, regarde la photo sur la quatrième de couverture. Muanza n'est pas un homme de l'écrit. Il ne lit pas, écrit peu. Juste ce qu'il faut pour rassurer Rosemonde. Quant à elle, elle préfère lui envoyer des cassettes audio.

    Il est à la fois amusé et fier de voir cette tête d'homme noir, de femme noire, sur un livre. Il se dit qu'il y a là une forme de pouvoir. Et d'immortalité. C’est comme pour les contes que sa mère connaissait. Peut-être que personne n'a encore eu l'idée de les mettre sur le papier? (1) Ce serait certainement plus original que ces histoires de vampires, d’anges et de démons que les élèves de Marie aiment tellement.

    Le voilà seul et libre d'occuper son temps comme il le veut, et dès la première seconde il se demande ce qu'il en fera. Lui aussi a besoin d’oubli, de repos.

    - Je pourrais commencer à écrire mes mémoires, rigole-t-il en reposant les ouvrages oubliés sur la table. Ou dormir jusqu'à midi et regarder la télé toute la nuit.

    Le petit écran est vraiment devenu son péché mignon, surtout les matches de foot.

    Sa mémoire a été si fortement sollicitée, ces derniers mois, au fil de tous ces entretiens et autres interviews, avec des interlocuteurs toujours prêts à tout mettre en doute et à le prendre en défaut, qu'il a l'impression que s'il se mettait devant une page blanche, son histoire coulerait comme une source de son stylobille. Mais ce serait probablement d'une telle longueur qu'il n'aura jamais sa photo au dos d'un livre.

     

    (1) Lisez donc le conte « Les lianes », c’est ici : http://site.zep.vallons.free.fr/Ecoles/Perrin/contes/Afrique/af12.html

     ***

    jeu,fiction,muanza

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°33
    avec les mots imposés:

    Vacances - scolastique – immortalité – seconde – mémoire – longueur – ange – douleur -oubli – repos – cercle – passion – péché – vampire – jour – cathédrale – lassitude – liane -lucarne.

  • C comme Canada

    - Je n’en peux plus ! dit Marie en se laissant tomber dans le divan. Je n’en peux plus. Tout notre temps libre y passe, on écrit des tas de lettres à des tas d’instances, on passe notre vie au téléphone. Tous ces efforts, toutes ces démarches, tout ça pour rien ! Pour rien !

    - On va encore essayer l’ambassade du Canada, mais je n’y crois pas trop…

    C’est vrai qu’au bout de trois mois, le bilan n’est pas très favorable. L’ambiance n’est pas à l’allégresse. A tous les repas de famille - après les ripailles du réveillon de Noël, il y a encore eu l’anniversaire de Mémé Jeanne, Pâques, la fête des Mères… - il faut chaque fois répondre aux mêmes remarques (Non, dans sa culture, on ne s’embrasse pas !), aux mêmes objections (Bien sûr qu’il veut revoir sa femme ! une si longue séparation, tu te rends compte!) et chaque fois cette petite phrase qui jette un froid : Je ne suis pas raciste, mais on ne peut quand même pas accepter tout le monde !

    Chez Pierre aussi, l’inquiétude augmente. Il a peur qu’en ayant fait toutes ces démarches auprès de la commune, il ait commis l’irréparable : la machine politique s’est mise en route et fera passer encore plus vite Muanza du statut de demandeur d’asile à celui d’illégal. Il se voit déjà avec Marie en larmes, faire leurs adieux à leur ami sur un quai de gare.

    - Tu regardes trop de films de guerre, mon amour, lui dit-elle en souriant.

    Il a besoin de voir ce pétillement dans ses yeux et d’entendre un peu de joie dans sa voix. Il la fixe intensément.

    - Tu crois qu’on va y arriver ?

    - Ça DOIT marcher, tout simplement. Il n’y a pas d’autre option.

     

    fiction,muanza

    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°31
    avec les mots imposés 
    séparation, revoir, froid, embrasser, larmes, famille, fête, ripaille, allégresse, bilan, amour, quai, adieu, joie, ami, inquiétude, irréparable, intensément.

     

  • et un 20 pour Muanza

    - Quand serai-je vraiment libre? Libéré à jamais de la précarité d'un statut, des incertitudes pour mes papiers. Même si ça implique l'éloignement. La liberté, voilà la vraie richesse. C'est celle-là que je suis venu chercher ici et aucune autre.

    - Je comprends bien, dit un des hommes en face de lui, mais en même temps ici vous profiterez d'un beau système de solidarité...

    - Tout ça m'est bien égal! Je ne suis pas un profiteur. Laissez-moi travailler. Je ne demande que ça!

    Muanza doit plaider sa cause, une énième fois. "L'étranger, c'est mon ami", chante Raymond van het Groenewoud en cette année 1994. Il n'a pas l'impression que ceux qui sont assis là, devant lui, partagent cet avis.

    - Nous avons encore besoin d'informations complémentaires que nous avons demandées à l'ambassade, fait un autre. Mais elles tardent à venir.

    Muanza a très chaud tout à coup et frotte la peau moite de ses mains à son pantalon.

    La solitude, ce n'est pas être seul. C'est être séparé de ceux qu'on aime. Dans ce pays-ci on a pourtant aussi le culte de la famille, de la mère. Il avait trouvé si belles ces mosaïques, si touchants ces vitraux représentant la Vierge à l'Enfant.

    La séparation avec Rosemonde lui pèse et il sait qu'elle en souffre encore beaucoup plus. Il repense à la dernière cassette audio qu'elle lui a envoyée et sur laquelle gazouille son fils. Il essaie de combattre cette peur qui le prend chaque fois qu'il est dans un interrogatoire où chaque mot a son importance, sous ce regard lourd et suspicieux qui le dérange, le désarçonne. Non, il n'est pas un délinquant de droit commun.

    - Cependant, continue le premier des deux hommes, vous avez été emprisonné pour vol... vol de pièces dans l'atelier où vous travailliez, c'est bien ça?

    Muanza se frotte les joues, l'air hagard. Il sent la sueur couler dans son dos.

    Il a absolument besoin de ce statut de réfugié pour pouvoir faire venir Rosemonde. Les rares fois où il l'a eue au téléphone, la conversation a viré à la dispute, toujours pour la même raison. Rosemonde n'arrive pas à croire qu'il fait tout ce qu'il peut. Tant de mois sont passés depuis son départ! En a-t-il assez d'elle? A-t-il pris une autre femme? Cette incompréhension totale de la réalité européenne est horrifiante. Il imagine son désarroi, son désespoir et ça ajoute à la peine immense qu'il a déjà.

    S'il le pouvait, il retournerait là-bas. Tout de suite.

    jeu,muanza,fiction

    Un deuxième texte
    avec les mêmes mots imposés
    parce que d'abord je pensais ne rien pouvoir en faire pour Muanza:

    peau, solidarité, incompréhension, mosaïque, regard, amour, handicap, souffrir, tolérance, dispute, similitude, solitude, séparation, complémentaire, richesse, éloignement, étranger, égal, déranger, combattre, hagard, herbage, horrifiant.

  • G comme grand voyage

    La fourgonnette roule lentement dans le crépuscule, tous phares éteints. Bientôt il faudra se contenter des rayons de la lune pour suivre la piste. Ni Muanza, ni le chauffeur ne disent un seul mot. Question de sécurité, a dit l'avocat. D'ailleurs, ils ne parlent pas la même langue.

    Le chauffeur a des dents éclatantes qu'il ne cesse d'asticoter avec une fine baguette. Il finit par la sucer comme si c'était un bonbon au caramel. Quand ils arrivent dans la savane, il allume de temps en temps ses feux de position.

    Malgré les nombreux dangers qui le menacent, une étrange paix a envahi Muanza. Advienne que pourra. Que la voiture s'embourbe, que le chauffeur le trahisse, qu'il ne revoie plus jamais Rosemonde ni son fils, tout ça est possible. Pour le moment, il hume l'air de la nuit et roule en direction de la frontière. Pour le moment, il est libre.

    Libre, mais avec de plus en plus mal aux fesses. La fourgonnette n'est pas équipée de sièges pour les passagers et la piste est en très mauvais état. Muanza est résigné à tout, il attend sans impatience le moment où ils seront arrivés à destination. Accoudé à la portière, il scrute la nuit et écoute les cris des animaux.

    Sa foi et le bon sens maternel, voilà toute sa philosophie. Là d'où il vient, on parle en proverbes. Sa mère avait toujours le dicton approprié qui lui permettait d'exprimer sa pensée sans avoir recours à de longs discours. La plupart sont gravés dans sa mémoire et il aurait bien aimé à son tour en faire profiter son fils, dès qu'il aurait été en âge de comprendre. Mais cette soirée est celle du doute et de la circonspection.

    Il aurait aimé pour sa mère une vieillesse heureuse, et voilà que sa sérénité sera troublée par de nouveaux soucis pour son plus jeune fils. Toute sa sagesse suffira-t-elle? Fret not thyself because of evil-doers, neither be thou envious against them that work unrighteousness, disait-elle à l’instar du Psalmiste.
    Réussira-t-elle à ne pas s’irriter contre les méchants? Quand le Chef de l'Etat prêche la vertu mais pratique le vice, il est imité par tous ceux qui se trouvent sur les divers échelons du pouvoir. Le premier des vices étant l'abus de pouvoir.

    La dernière victime a été Nana Keita, la gracile serveuse du bar à côté de son atelier. Consciencieusement violée par trois hommes pour avoir refusé de boire une grenadine que lui offrait le sergent.

     

    muanza,fiction

    j'étais en retard pour les Plumes d'Asphodèle
    mais j'ai rigoureusement utilisé
    TOUS LES MOTS IMPOSéS

    Clin d'œil

     

  • Dernier jour

    - Mon dernier jour est arrivé.

    Voilà sa pensée prédominante, alors qu'il est couché par terre dans une cellule sans fenêtre.

    Depuis la veille… Non! depuis la mort de Baako, il s'interroge sur le chemin parcouru par sa famille. Y aurait-il eu, quelque part, une querelle oubliée dont il subirait les conséquences aujourd'hui? Pourquoi le sergent boiteux, avec qui il a si souvent joué à l'awélé, l'a regardé avec une telle rage et si durement frappé dans le cou et sur la tête?

    Il a mal partout et sa blessure se rouvre de temps en temps. Pourtant ses pensées le ramènent surtout aux jours heureux. Depuis qu'il a épousé Rosemonde, ils vivent en paix, vaquant à leurs occupations, Rosemonde à son atelier de couture, lui à son atelier mécanique: nul problème sérieux ne vient alourdir le cours des jours et leur petit garçon grandit en bonne santé.

    Il sait maintenant que cette paix était une fiction: à l'armée, ses supérieurs n'oublient rien, ne pardonnent rien. Le jour où le régime l'a exigé, ils ont ressorti le dossier Muanza et son sort a été scellé.

    Deviendrait-il ce fils prodigue qui enlève avant l'heure à sa famille sa part d'héritage? Rosemonde, il en est sûr, est en train de multiplier les démarches pour le sauver, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent! Il se l’imagine, le visage tendu, faisant le tour de tous ceux qui n’ont pas encore payé ses travaux de couture. Ce ne sont que de petites sommes dérisoires mais elle glisse chaque billet sale et froissé dans une poche cachée sous les plis de sa longue jupe.

    C'est l'armée qui est venu l'arrêter et il n'a même pas pu prendre un vêtement de rechange. C'est pour cette raison qu'il s'attend au pire. Il se dit qu'il aurait dû aller à Londres, quand il en était encore temps, ou au Canada. Là où se sont exilés les chefs du parti de l'opposition. Aujourd'hui il faudrait presque un miracle pour le sortir à temps de sa prison et rassembler l'argent du voyage. Le Canada! Muanza ne sait pas ce que c'est que l'hiver.

    Oui, il a participé activement à la campagne électorale, cette année-là, quand sous les pressions internationales les partis de l'opposition avaient été admis. Il a visité de nombreux villages dans le nord du pays, la région de ses parents, de tous ses ancêtres, pour expliquer aux gens comment voter. Pour leur dire aussi les enjeux de ces élections, les premières à être véritablement démocratiques. Pendant les mois qu'a duré cette tournée, il a revu les maisons traditionnelles pareilles à celles de son enfance, avec leur Nyame dua protecteur et les mares où se concentrent les activités des femmes et les jeux des enfants.

     

    Mais les gens ont eu peur: le dictateur en place a encore obtenu 58,3% des voix.

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    http://www.wmf.org/project/asante-traditional-buildings

    ***

    Les éditions Zulma, dont je parlais hier, c'est aussi cette page: http://www.zulma.fr/atelier-ecriture.html que je n'avais pas explorée et que Joe Krapov m'a fait connaître (remerciements éternels Clin d'œil) ... Ce qui m'a permis de continuer l'histoire de Muanza en insérant des mots pris dans les premières pages de L'Oeuvre au noir, de Marguerite Yourcenar.

  • T comme tout va mal

    Mardi soir, ce n’est pas seulement à l’horizon que les nuages noirs s’amoncellent, que la tempête fait rage et que le tonnerre gronde. Chez Pierre et Marie, l’atmosphère est électrique et aucune embellie, aucun coin d’azur ne leur semble en vue.

    Après-demain, Marie fête son anniversaire, mais l’envie de festoyer lui est passée. Son mari, déjà facilement sujet au vague à l’âme, a le moral dans les talons. Tout ça parce qu’au bout de la septième semaine, ils ont décidé d’inscrire Muanza à la commune, tout à fait officiellement, et que pour de mystérieuses raisons, bourgmestre et échevins se sont réunis pour interdire cette inscription.

    Couchés dans leur lit, cette nuit-là, Pierre et Marie ne décolèrent pas. Leur ciel reste chargé d’orage alors que dehors, la voûte céleste a retrouvé sa transparence nocturne. Une belle pleine lune brille au travers de la feuillée. Ils ne la voient pas.

    De son côté, Muanza continue de croire à sa bonne étoile, même si comme le baudet de la fable, il a appris la leçon : Selon que vous serez puissant ou misérable… le conseil communal vous ouvrira la porte du paradis ou de l’enfer.

    ***

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    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°28
    avec les mots imposés suivants
    (dont on pouvait en éliminer un)

    mardi, nuage, mari, enfer, empyrée, céleste, horizon, lit, paradis, tempête, embellie, azur, atmosphère, étoile, tonnerre, mystérieux, septième, coin, vague, festoyer, feuillée, fable.

     

  • O comme ô temps suspends ton vol...

    - Marie !!! Téléphone !!!

    Elle est à l’étage, dans la chambre du fond, où elle fait son repassage.

    - Mais décroche ! crie-t-elle à son mari tout en dégringolant les escaliers.

    - Pourquoi ? De toute façon, ce sera sûrement ta mère.

    Pierre est dans le fauteuil, un verre d’alcool de poire à la main, en train d’écouter des valses et des préludes de Chopin. Dans sa version préférée, avec Maurizio Pollini. Pour une fois, le magazine Diapason lui donne raison: « Vertige du détail mais esprit de synthèse, Presto final vertigineux, qui avance davantage comme une mécanique implacablement remontée que comme un tourbillon de folie. » Un commentaire d’Yves Petit de Voize, c’est tout un poème, mais sans les rimes.

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     http://www.marelibri.com/t/main/3306848-chopinfrederic/books/AUTHOR_AZ/250?l=en

    De sa main libre, Pierre bat la mesure, comme si le beau Maurizio avait besoin d’un chef d’orchestre.

    C’est ainsi que va la vie, le dimanche après-midi. C’est ainsi que Pierre s’enivre, plus de musique que d’alcool.

    Dehors, Muanza joue avec le chien. Il essaie de ne pas penser à demain.

    ***

    écrit pour le tout dernier Désir d'histoires
    selon les consignes suivantes:

    tourbillon – baïne (ou vie) - valse - dégringoler - étage - vertige - enivrer - alcool - poème - rime - raison

     Soit vous prenez tous les mots, soit vous en sélectionnez minimum cinq et vous ajoutez la consigne suivante : il doit y figurer une conversation téléphonique.

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    Merci Olivia et bon vent!