pere

  • P comme père

    Nous étions attablés chez Michel Bras, à Laguiole. Je dis bien Michel: c'était vers 1990. 

    Mon père était heureux de pouvoir nous offrir ce repas d'exception et d'avoir autour de lui toute sa petite famille: une table de six personnes, trois couples. 

    L'endroit était merveilleux, la cuisine excellente. 

    Pendant une promenade en fin d'après-midi, lui qui ne se confiait jamais, qui n'osait jamais formuler de vœux ni évoquer ses rêves, il me dit: 

    - Mon rêve, ce serait de revenir ici tous les six, pour tout un week-end... 

    Alors en septembre dernier, quand j'ai lu que le fils de Michel Bras renonce à ses étoiles Michelin, ça m'est revenu en mémoire. 

    Mon père n'a jamais pu réaliser ce rêve. 

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    la photo du père et du fils, sur leur site

     

  • K comme kurk et knal

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    Pourquoi faudrait-il se plier à l'étiquette 

    et se priver du plaisir de faire sauter un bouchon? 

    Kurken knallen... 

    Voici l'instant magique 

    juste avant les bulles 

    cool 

    photo prise l'autre week-end 

    chez ma carissima nipotina 

    *** 

    et toujours je repense à mon père 

    qui n'était satisfait que lorsque le bouchon 

    n'avait émis qu'à peine un faible chuintement 

    ...

     

  • Stupeur et tremblements aquatiques

    C'est évidemment en pleine canicule, au moment où les citernes d'eau de pluie se vident et que les autorités nous demandent de ne pas gaspiller l'eau, qu'on nous assène une fois de plus ceci: on trouve de tout, dans "l'eau du robinet", vu qu'on trouve de tout dans nos eaux usées (voir la vidéo ci-dessus), mais qu'on se rassure, elle reste parfaitement propre à la consommation. 

    Pour la Flandre, la dernière étude en date est ici. Elle concerne les résidus de médicaments qui se retrouvent dans nos eaux usées, que ce soit ou non à proximité de firmes pharmaceutiques ou d’hôpitaux. La majeure partie en est éliminée, dit l'étude, et nous ne demandons qu'à le croire, en essayant de ne pas trop nous poser de questions sur cette autre partie. 

    De toute façon, comme disait le père de l'Adrienne, faudra bien qu'on meure de quelque chose... et le grand-père aurait ajouté, en accord complet avec l'esprit de Louis Pasteur, qu'il valait mieux boire une bière.

     

  • V comme vieux machins

    L'autre jour, l'Adrienne et sa Tantine sont allées faire le plein de nostalgie heureuse dans la maison qui était autrefois la chapellerie familiale. 

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    La pièce de séjour leur a semblé plus petite qu'autrefois, et plus encombrée, alors qu'il n'y a trois fois rien là où avant elle contenait aisément le grand bureau avec son antique téléphone, la table pour douze personnes, le gros poêle à charbon, des armoires contre tous les murs et deux fauteuils dans le coin télé. 

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    Dans le couloir, les boiseries grises ont reçu une couche de peinture blanche. Tous les interrupteurs sont restés d'époque, c'est-à-dire de gros machins ronds et noirs, que les nouveaux occupants se sont amusés à peindre en vert ou en orange. 

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    Dans le magasin, le mobilier et les rayonnages ont disparu mais le grand miroir en pied est resté. C'est ici, dit la Tantine au jeune homme qui prend les commandes, que l'Adrienne a appris à marcher. 

    Ce qu'il y a de bien avec la Tantine, c'est qu'on peut parler avec elle du papa de l'Adrienne. A la maison, dit-elle, j'ai quelques vieux disques à lui. Il y en a un avec son nom écrit sur la pochette. De Ray Ventura, C'est au marché aux puces. 

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    source de la photo et info ici

    L'Adrienne n'a jamais entendu cette chanson et ne sait même pas que son père a eu des disques. Une petite recherche internet lui a fait découvrir le site ci-dessus et bien sûr les paroles. Mais aucune vidéo qui permette de l'écouter. 

    Dommage, l'Adrienne adore ce genre de vieux machins cool

     

  • W comme wagon de train

    Maintenant que son prof de théâtre lui a parlé de Magritte, il est urgent pour monsieur Neveu de se rendre à Bruxelles. On lui avait proposé la visite du musée Magritte lors de son dernier séjour en Belgique, mais il avait poliment décliné. Cette fois, c'est la première chose qu'on fera tongue-out 

    Il ne faut jamais contrarier les vocations, disait mon père.

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    et on en a profité pour lui transmettre le goût du cappuccino cool

  • J comme Joe, jeu et je me souviens

    Je me souviens qu'avec mon père il y avait du sport à la radio toute l'année. 

    Je me souviens que le premier janvier, quand la famille était réunie pour le nouvel an dans la chapellerie familiale, mon père et son frère étaient collés à la télé devant le saut à ski à Garmisch-Partenkirchen. Je me souviens que je ne comprenais pas ce que ça pouvait avoir de si passionnant ni pourquoi ils faisaient de grands "chut", alors que les noms, la nationalité et les temps étaient affichés à l'écran. 

    Je me souviens que la saison cycliste était une succession de moments forts et de victoires belges: Eddy Merckx, Lucien Van Impe, Freddy Maertens, Roger De Vlaeminck et tant d'autres gagnaient à peu près toutes les courses. 

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    mon père à 13 ans 

    Je me souviens de cet été où nous avons par hasard croisé une étape du tour de France et où ma mère, cette dame si respectable, si comme-il-faut, si digne, s'est égosillée à hurler des encouragements au passage d'Eddy Merckx. Je me souviens que grand-mère Adrienne trouvait qu'il gagnait trop de courses et qu'il aurait mieux fait d'en laisser pour les autres. 

    Je me souviens de l'admiration de mon père pour une toute jeune gymnaste roumaine qui nous a tous stupéfiés l'été 1976. Je me souviens que j'avais peur à chaque seconde qu'elle se rompe le cou mais son pied se posait toujours aussi miraculeusement que gracieusement sur la poutre. Je me souviens qu'elle savait absolument tout faire à la perfection et voltigeait avec la même souriante facilité sur le tapis ou aux barres asymétriques. 

     

    Je me souviens que sa passion prédominante était le football, probablement parce que c'était le sport dans lequel il avait atteint le meilleur niveau, capitaine de son équipe qu'il a menée au championnat. 

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    Je me souviens que mon frère n'avait aucune motivation pour les études mais qu'il connaissait parfaitement par cœur les noms, dates de naissance, taille, poids et curriculum sportif de tous les footballeurs des équipes belges, grâce à ses figurines et albums Panini. 

    Je me souviens qu'il me soumettait ses figurines en me demandant de désigner quels footballeurs je trouvais les plus beaux. Je me souviens que de guerre lasse, j'ai désigné un joueur du RWDM qui avait de beaux cheveux blonds tongue-out

    Je me souviens que mon père appréciait Paul Van Himst

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    Paul Van Himst, à l'âge de 21 ans, source de la photo ici 

    Je me souviens qu'un été on est allé voir les matchs de tennis à Westende - Jacky Brichant était venu y soutenir un tournoi en jouant quelques matchs avec des jeunes - et que je n'ai jamais réussi à comprendre les règles de ce sport ni surtout le bizarre comptage des points. 

    Je me souviens que pour moi depuis toujours, le sport est une chose qui se pratique mais qui n'offre aucun intérêt à la vue ni à l'ouïe. 

    *** 

    consigne du jeu
    "Je me souviens du sport, d'athlètes et d'événements sportifs" 
    chez Joe Krapov

  • K comme Knocke ou Knokke

    D'abord, il y a eu ce tableau, au Petit Palais: 

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    Il est de la main de Camille Pissarro et s'intitule Le village de Knocke. 

    - Tiens, se dit l'Adrienne, Pissarro est allé à Knokke en 1894? Et sur quelle hauteur s'est-il perché pour avoir ce point de vue sur le village? Écrivait-on réellement "Knocke" avec un c à l'époque ou est-ce une erreur? 

    Bref, un tas d'interrogations devant ce joli tableau qui sent si peu la mer et les mondanités d'aujourd'hui. 

    La réponse à la première question est oui: en juillet 1894, Théo Van Rysselberghe est à Knokke et Pissarro vient l'y rejoindre. On peut lire dans sa biographie qu'une maladie des yeux l'empêchait de peindre en extérieur: c'est pourquoi, il le faisait de la fenêtre de sa chambre. 

    La troisième question a trouvé sa réponse dès le lendemain, à l'expo Hergé: 

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    Sur cette affiche publicitaire réalisée par Georges Remi entre les deux guerres on remarque la même graphie avec le c au lieu du k actuel. 

    C'est l'époque où le père de l'Adrienne, d'abord dans le ventre de sa mère, puis tout bébé et petit enfant, découvrait les plaisirs de la plage. 

    Il y a même dans les archives familiales une photo unique de la petite Ivonne dans ce genre de maillot de bain tongue-out

    De la grand-mère Adrienne aussi, d'ailleurs... 

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    Sur la plage de Knokke, entre la petite Ivonne et son mari, leur premier-né; 
    le père de l'Adrienne est encore au stade préparatif... 

     

  • V comme voix

    Quand j'ai perdu mon arrière-grand-père, mon grand-père, ma grand-mère, mon père, la première chose que j'ai perdue d'eux, c'est le son de leur voix. 

    Bien sûr, pour les visages il y a les photos: elles ravivent le souvenir, c'est certain. Aurais-je une vision si nette de ma grand-mère si je n'avais pas les photos pour me la rappeler? C'est possible. 

    De même, je me souviens très bien de leur écriture, à tous. Pourtant, pour deux d'entre eux je ne dispose d'aucun document écrit de leur main. Ma mémoire sera donc plus visuelle qu'auditive. 

    Avoir perdu le souvenir de leur voix est une chose que je regrette énormément. 

    Aussi, l'extrait ci-dessous me "parle" fort: 

    Il fut un temps où je conservais certains messages de mon grand-père, qui m’appelait de Tokyo, sur le répondeur de mon téléphone fixe parisien. La capacité d’enregistrement étant limitée, je faisais régulièrement le tri pour ne conserver que les messages les plus précieux. Les messages téléphoniques sont on ne peut plus privés, parce qu’ils portent une adresse personnelle, et que le nom de l’émetteur et du destinataire sont souvent prononcés. Je conservais ces messages, et sa voix qui m’interpellait. Mais lorsque, après son départ définitif, j’ai voulu réécouter ses messages comme un ultime recours, tous avaient disparu. J’avais dû les effacer à un moment, en pensant que… en pensant quoi ? 

    Ryoko Sekiguchi, La voix sombre, POL, 2015 

    souvenir,père

    Bizarrement, je me souviens mieux de la voix de José van Dam,
    qui ne chante pourtant plus depuis 2010 tongue-out 

    (rien à voir avec cette photo prise à Ostende en décembre 2015) 

     l'opéra entier ici avec Lucia Popp, Frederica von Stade, Gundula Janowitz... et notre José national sous la direction de Georg Solti en 1980.

  • J comme joueur

    Il semblait si tranquille, en bordure du terrain. Les mains dans les poches, la casquette à carreaux bien vissée sur le crâne, il se taisait. C’est tout juste si parfois il hochait la tête au commentaire de ses voisins.

    Eux n’hésitaient pas à élever la voix, à interpeller violemment les joueurs des deux camps, à crier des injures en menaçant du poing dès qu’ils croyaient voir une faute ou une maladresse.

    Lui semblait toujours si tranquille.

    Peut-être parce que lui seul, parmi tous ces spectateurs surchauffés, connaissait le jeu de l’intérieur.

    Lui seul, autrefois, s’était trouvé à la place des joueurs. 

    père,fiction,leuze

    *** 

    ce texte écrit en 2014 est une fiction 

    père,fiction,leuze

    dont le personnage ressemble à mon père 

    wink

  • 7 octobre

    Une, puis deux petites flammes éclairent la table du salon où elle a étalé des chutes de tissu, des broderies et des rubans de soie. Sur le guéridon de marbre vert, le café de sa mère a fini de refroidir. 

    Elle reprend en main la poupée Thérèse, celle qui a une robe rouge à pois blancs, des chaussettes blanches dans ses chaussures noires à bride et un ruban rouge dans ses longs cheveux bouclés. La jupe est froncée et le petit col blanc s'ouvre par trois minuscules boutons. Avec ses gants blancs, elle respire l'élégance dominicale d'autrefois. 

    Dans la pièce sombre, on n'entend que le cliquetis des aiguilles à tricoter et le tic tac de l'horloge. Le petit frère dort dans son parc. Assise sans bouger dans le grand fauteuil rêche, la petite ne desserre pas les dents. Elle reste là sans parler, c'est à peine si on la voit respirer ou cligner des yeux. Elle attend. On ne sait pas trop quoi. La fin de la panne d'électricité? La fin de cette triste journée d'octobre? Le retour du père, ce héros sans gloire dont la présence lui manque tellement? 

    Elle tient son gros nounours serré contre elle en regardant fixement le fauteuil d'en face, dans lequel est assise sa mère. Nounours tout râpé à qui elle a mis, maintenant qu'on est en automne, un bonnet de laine à pompon et un maillot rayé avec la petite culotte assortie. Elle ne sait pas que ce sont des vêtements qu'elle a portés elle-même à ses dix-huit mois. 

    On est le 7 octobre et elle a 7 ans. 

    Demain - mais ça personne encore ne le sait - demain elle sera dans une grande clinique sous d'aveuglantes lumières blanches. 

    souvenir d'enfance,vive la famille,père

  • D comme detecting dogs

    Devant la maison de tante Fé passent tous les malheurs du monde - et les bonheurs aussi, peut-on espérer. 

    Parfois, dans le soir qui tombe, le bureau se trouve tout à coup baigné de lumière bleue, quand passe une voiture de police. De lumière orange, quand passe une ambulance. 

    Parfois une visiteuse sursaute et s'effraye en entendant les sirènes. 

    - Ce n'est rien, dit l'Adrienne. Nous sommes sur la route de la clinique. 

    Ce sont des choses auxquelles on s'habitue, même si on ne peut s'empêcher de penser à ceux qui sont dans cette ambulance et de se demander si un jour ils rentreront chez eux. On ne peut s'empêcher de penser à cette ambulance qui, un soir de novembre, il y aura bientôt huit ans, a fait un aller simple avec un père qu'on aimait. 

    - On s'habitue! dit la voisine d'en face. Mais ça nous a tout de même pris huit ans. 

    Puis un jour on aperçoit une "nouveauté": une fourgonnette blanche est stationnée devant une maison. Sur ses flancs, on lit en grosses lettres noires "Detecting dogs unit". 

    Et on se demande ce qu'il y a à détecter. 

    Le lendemain, le surlendemain, la fourgonnette est toujours là. On finit même par apercevoir le "detecting dog": un beau berger malinois se frotte câlinement contre la jambe de son accompagnateur qui se penche pour lui caresser la tête et lui gratter le cou. 

    - Tout va bien, se dit l'Adrienne. Il l'aime, son "detecting dog". 

    Car ce qu'elle désire par-dessus tout, c'est que règne l'harmonie smile

    maison,vie quotidienne,père,chien

    source de la photo et info ici

     

     

  • Adrienne aime Léon

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    Il aime la mer, surtout quand la nuit tombe 

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    Il aime les dunes et la douceur du sable 

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    Il aime les ombres mystérieuses sous la lune 

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    Il aime ces ruelles d'Ostende qu'on appelle des "rampes" vers la mer 

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    Il aime les arbres sous la neige 

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    Il s'appelle Léon comme mon père 

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    et il est Ostendais 

    tongue-out 

    Léon Spilliaert (1881-1946) 

    L'autoportrait date de 1906

     

  • D comme débris de bric et de broc

    J'avais 17 ans quand j'ai fièrement annoncé à mon père que je savais ce que je voulais devenir: archéologue. Il m'a tout de suite remis les pieds sur terre en me traitant de folle. 

    - Si tu crois, a-t-il ajouté, que c'est avec ça que tu vas gagner ta croûte! 

    Tout était dit et j'ai étudié les langues romanes. 

    Lors de ce voyage dans l'antique Pisidie, nous étions au moins cinq participants avec ce même vécu: notre vœu de devenir archéologue a été très mal accueilli par ceux qui devaient financer la chose. Tous ceux de ma génération ont fini par céder et choisi un autre chemin. Le papa du pharmacien et celui du chimiste se seront sans doute autant réjouis que le mien que nous soyons "rentrés dans le rang".  

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    Mais nous nous sommes vite reconnus à notre acharnement autour du moindre débris, 

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    à notre émotion devant ce bric-à-brac, 

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    à être toujours au premier rang, la caméra au poing, 

    à poser mille questions 

    et à prendre des notes sur de petits carnets 

    tongue-out 

    photos prises à Sagalassos le 31 juillet

     

      

  • Z comme zélatrice

    A la mi-avril, mon frère était en Belgique avec sa femme et son fils cadet.
    Nous avons - évidemment - parlé de mon père. 

    Et c'est avec une grande fierté - que dis-je? fierté? orgueil de race, comme l'écrirait Delly - que nous avons exhibé, mon frère et moi, notre auriculaire. 

    Là, en plein restaurant. 
    Entre l'entrée et le plat principal. 

    Pour montrer que nous avions hérité du bon patrimoine génétique. 

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    Nous avons, tout comme mon père,
    et nous en sommes grandement fiers, 
    les auriculaires de travers 

    cool

    Pour le Projet 52 de Ma' 

    Projet 52 - 2016 

    semaine 17 - patrimoine 

  • Y comme youpie!

    On a tous été bien étonnés quand on a reçu un e-mail de l'école de musique pour annoncer l'arrivée toute proche d'évaluations en vue du bulletin semestriel. 

    Des évaluations? Un bulletin? 

    - Ne vous inquiétez pas! dit Mieke, la gentille dame qui nous apprend le solfège. 

    Alors on ne s'est pas inquiétés et on a continué à chanter et à taper dans les mains. 

    Vendredi dernier, nouvel e-mail. Avec le bulletin. 

    Et une petite phrase qui guérit de cette autre, entendue quand on avait huit ans et exprimé le désir d'apprendre la musique (1)

    On ne chante pas faux.

    Je zingt mooi op toon met begeleiding

    Merci, Mieke!

     002 - kopie.JPG

     ***

    (1) http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2012/07/26/v-comme-vocation.html

  • L comme Lucette Desvignes

    On dit bien LIBRA pour la Balance, et SAGITTARIUS, et VIRGO, et SCORPIO. On devrait pour moi fabriquer un nouveau signe du zodiaque qui symboliserait l'influence dominante de l'Ecole sur mes jeunes années - et la suite. SCHOLA, me fournissant l'hérédité, le cadre. Me situant dans un univers dont ni mon enfance ni mon adolescence ne purent jamais se libérer - le voulaient-elles d'ailleurs? Conditionnant mes réflexes et ma vision du monde. Sans aucun doute me faisant ce que je suis, et planant sur le cours de ma vie comme les autorités sidérales, dit-on, sur les humeurs ou les actions des individus, avec cette différence que pour ma part l'influence est patente, indiscutable. Logique.

    Lucette Desvignes, Le miel de l'aube, Editions de l'Armançon, 2000, p.19 (incipit)

    Voilà, le ton est donné, le cadre installé. On est parti pour presque deux cents pages de souvenirs d'enfance, "une enfance en Bourgogne sous l'Occupation", comme le précise le sous-titre. Vous qui venez de temps en temps chez l'Adrienne, vous devinez que ça ne peut que lui plaire.

    Chapitre 1, Schola, chapitre 2, Musica: l'enfance studieuse dans un foyer aimant où le père et la mère sont instituteurs. Ce sont les années trente. On trempe la plume dans un encrier, chacun le sien, assis autour de la table éclairée par l'unique lampe au plafond. Le jeudi, on joue de la musique. Française: Lali, Gounod, Massenet...

    Peu à peu, on quitte le cadre strictement scolaire. Au chapitre 3, on commence à faire du tourisme. Il y a beaucoup de beaux passages humoristiques sur la voiture du père, les trajets, le mal de voiture, le triste état des routes. Lucette Desvignes possède l'art de raconter, de recréer une époque, une ambiance. Tout y participe, les personnages, les objets, les vêtements, les couleurs, les parfums, les sons et on ne peut qu'admirer le prodigieux travail de mémoire. (1)

    Sept chapitres en tout dont les deux derniers, un peu plus longs, relatent la période de la guerre et de l'occupation annoncée dans le sous-titre. Ajoutant ainsi un intérêt purement historique à ce livre de souvenirs, pour la qualité et la précision du témoignage.

    Avec en plus, chers au cœur de l'Adrienne, ici et là quelques détails qui lui ont rappelé son père, jeune ado lui aussi sous l'occupation, et son grand-père, qui a quelques traits en commun avec le papa de Lucette Desvignes.

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     le voilà, parmi les autres lectures en cours

     

     (1) L'auteur s'explique sur son travail et sur le choix du titre dans les quatre dernières pages, qui commencent ainsi: "Je n'ai pas tout dit, bien sûr. Il y a ce que j'ai oublié - peu de chose - et puis ce que j'ai écarté crainte de ne jamais finir. J'ai trié, non selon l'importance peut-être mais selon l'intensité de la couleur telle qu'elle s'est gravée en moi." Voilà une belle illustration du pacte autobiographique smile.

  • U comme uchronie

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    Il a suffi d'une demi-heure de plus pour que le spécialiste, en salle d'opération, s'aperçoive qu'il y avait encore un autre de ces dangereux polypes à enlever.

    Le père de l'Adrienne peut tranquillement vivre sa vie d'octogénaire. Il continue à jouer les chefs qui, comme chacun sait - c'est lui qui le dit - préfèrent utiliser leurs doigts plutôt que des fourchettes.

    ***

    photo prise le jour de Noël en 2004

    pour le projet 52 de Ma' - thème: Noël

    http://manuelles.canalblog.com/tag/projet%2052

     

  • N comme Noël 1970

    Dans la salle à manger d’apparat, qu’on n’ouvre qu’aux toutes grandes occasions, on allumera le poêle à charbon dès la veille. Il fume toujours un peu.
    On mettra toutes les rallonges à la table et on la couvrira de la belle nappe blanche damassée, aux plis raides d’amidon. On aura peur d'y faire une tache.
    On sortira le beau service, l’argenterie, les verres à pied. Tout devra briller.

    On ne mettra qu'une ou deux bougies, qu'on devra promettre de bien surveiller parce que grand-mère a peur du feu.

    Le grand-père présidera en bout de table et le menu ne variera pas: il y aura des huîtres, des bouchées à la Reine, de la dinde avec des croquettes et des airelles, de la bûche à la crème au beurre. On boira du champagne et des vins de Bordeaux. Le rouge sera un Saint-Estèphe parce qu'on n'a plus de château La Pointe.
    On ira à la messe de minuit où les enfants auront beaucoup de mal à ne pas s’endormir.
    Heureusement, les chaises de paille sont si inconfortables et l’odeur de l’encens si entêtant qu’on ne s’endormira pas.

     DSC00109 - kopie.JPG

     la photo est de 2003
    la dinde est remplacée par le chapon
    Sourire
    mais c'est le beau service blanc à bord doré
    de la grand-mère Adrienne

  • E comme eau

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    © Vincent Héquet

    http://www.bricabook.fr/2015/07/atelier-decriture-en-ligne-183e/

    Quand elle arrive à la Gare du Nord, elle dépasse rapidement la foule. Voyageuse sans bagages, elle se dirige d’un bon pas vers les portillons du métro.

    Montparnasse, huit heures cinquante, train pour Granville. Trois heures de trajet, largement le temps de finir le Maupassant qu’elle a emporté. Elle le laissera sur le petit banc de l’abribus quand elle prendra la ligne 4, qui va jusqu'à Avranches.

    Elle est prête, plus besoin de lecture. Elle ferme les yeux pour mieux respirer l’air du large. Il fait doux et humide, c’est normal, en cette saison.

    Le bus longe la côte: Saint-Pair-sur-Mer, Jullouville, Carolles, Champeaux, chaque nom de lieu lui fait venir un léger sourire aux lèvres.

    Après Champeaux, c’est tout de suite Saint-Jean-le-Thomas. Comme elle s’y attendait, elle ne reconnait rien dans ce village. C’est sans importance. Elle n’est pas venue pour remuer des souvenirs. Elle est venue pour la mer, avec ses marées basses qui laissent découvertes de longues distances de sable et ses marées hautes qui vous surprennent d’un coup, vous obligeant à retrouver la côte à la nage, ou qui vous engloutissent inexorablement.

    Comme l’été de ses huit ans. Elle se promenait avec le petit frère à la main et la mer montante les avait surpris. Elle en a eu des cauchemars pendant des années, elle se revoyait tirer l’enfant vers la plage où leur mère lisait tranquillement un magazine. Seul le père avait été inquiet, ne les voyant plus :

    - Où étiez-vous tout ce temps ? avait-il demandé.
    - Là-bas…

    Elle avait fait un geste vers la baie et le Mont.

    - On a été loin ! a dit le petit frère, dont elle tenait toujours solidement la main, alors que tout danger était écarté.
    - A l’avenir, vous resterez toujours là où on vous voit, c’est compris ?

    Elle avait bien senti à son ton et à sa voix qu’il s’était fait du souci. Il avait peur de l’eau et ne savait pas nager, qu’aurait-il pu faire, sur cette plage déserte ?

    Tout ça est bien loin. A présent, elle n’a plus de promesse à tenir pour personne. Elle s'offre un dernier café pour feuilleter une ultime fois le calendrier des marées. Il s’agit de ne pas se tromper.

    Elle paie sa consommation et se rend aux toilettes, où elle fait disparaître dans les profondeurs des poubelles à clapet le peu de choses qu’elle a encore sur elle, son portefeuille, ses papiers d’identité.

    Puis elle se dirige vers la plage Saint-Michel.

    La marée est effectivement au plus bas et le flux promet d’être sans pardon.

  • Première

    C'est elle qui a remporté le concours Reine Elisabeth samedi soir - et pas sa compatriote qui porte presque le même nom: Lee Ji Yoon est montée sur le podium alors que le président du jury appelait Lim Ji Young, il faudra que je retienne l'exemple pour démontrer à mes élèves l'importance d'une bonne articulation.

    Bref, Lim est première lauréate, et c'est mon père qui aurait été content, ce concerto de Brahms était son préféré: il adorait entendre pleurer les violons et j'ai pensé à lui tout le temps.

  • Le bilan du 20

    Mercredi

    Trois heures passées à regarder des photos.

    Une à une, attentivement.

    Trois heures à émettre des remarques élogieuses.

    Des 'oh!' et des 'ah!'

    Trois heures passées chez une amie qui a un Ipad.

    Et qui est trois fois grand-mère.

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    mon père à Knokke en 1933 entre son frère et sa soeur

    Vendredi

    Une centaine de petites lunettes spéciales pour éclipse, commandées et payées par l'école, seront distribuées aux profs - dont moi - qui les ont "réservées" pour leurs élèves... mais la météo annonce une avant-midi grise et brumeuse.

    Lors de la dernière éclipse - en août 1999 - les lunettes spéciales étaient encore offertes par un tas de marques, journaux ou commerces.

    Ces derniers jours, des mamans inquiètes écumaient les magasins et les opticiens dans l'espoir d'en trouver pour leurs enfants et sont souvent revenues bredouilles.

    Beaucoup de gens, c'est sûr, seront contents si le ciel est bien voilé ce matin.

    Edit vers 16.00 h.

     

    photo,père,vive la famille,actualité,école,prof,élève

    nous avons tout de même réussi à voir les phases principales de l'événement

    Cool

    photo prise dans ma ville à 10.38 h.

     

     

  • Y comme y a pas photo!

    bricabook148.jpg

    Photo de  Marion Pluss

     http://www.bricabook.fr/2014/12/atelier-decriture-une-photo-quelques-mots-148e/

    - Tu joues avec moi ? demande-t-il en déballant le damier reçu du grand saint à barbe blanche.

    - Non ! pas maintenant ! fait-elle sans lever le nez de son « Heidi » apporté la veille par le même ami des enfants.

    - Si ! joue avec moi !

    Immédiatement suivi du :

    - Maman ! Elle veut pas jouer avec moi !

    Et du tout aussi irrémédiable :

    - Pourquoi tu ne veux jamais jouer avec ton petit frère ? Allez ! Laisse ce livre !

    Et celle-qui-ne-veut-jamais-jouer-avec-son-petit-frère se voit obligée, une fois de plus, de lâcher sa lecture pour désennuyer son cadet.

    - Si tu triches, comme l’autre fois, on s’arrête tout de suite, compris ?

    La menace ne semble pas l’impressionner : il a eu ce qu’il voulait, il verra bien, le moment venu, comment se débrouiller. Il a plus d’un tour dans son sac à malices.

    Elle dispose les pions, les blancs pour lui, les noirs pour elle. La partie s’engage. Le père la suit tout en faisant mine de lire son journal. Il se trahit avec ses commentaires sur la bêtise de la joueuse. Ne comprend-il donc pas qu’elle espère finir vite en laissant gagner le petit ? 

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  • Wagon de train pour l'enfance

    "Il ne s'est rien passé dans mon enfance", écrit-il à la page 35.

    "Le passé n'existe pas", ajoute-t-il à la page 88.

    Pourtant, c'est le sujet de son premier roman.

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    Une fois qu'on a dépassé les deux ou trois clichés qui ont échappé à une relecture attentive du 'tapuscrit' (1), on est séduit par des images plus originales (2), beaucoup d'humour et souvent une belle pointe d'émotion.

    Bref, dès la deuxième page, j'étais "vendue", comme on dit dans nos Flandres.

    Parce qu'on se reconnaît et que les enfances, finalement, se ressemblent toutes.

    Assis à l'arrière du véhicule familial, on "ne supporte pas qu'une Mercedes ou une BMW nous dépasse." (p.47).

    Le jour de la première communion, on a peur de mal se débrouiller entre la main gauche et la droite, et on attend "les effets secondaires" (p.64) que produira l'hostie. On est déçu par ce truc qui "n'a aucun goût" et qui "colle aux dents" (p.64).

    On est complètement ignare dans tout ce qui touche à la sexualité et on ne dispose que de trois méthodes pour acquérir quelque connaissance sur le sujet: "le bouche-à-oreille, les parents et les livres" (p.74)

    Orgueil et décence: il m'apparaît impossible d'en parler avec mes copains qui du haut de leurs trois poils pubiens me raconteront probablement des âneries.
    Les parents? Plutôt être écartelé en place de Grève par quatre percherons devant une foule édentée que leur poser une seule question. (...)
    Reste le livre. Un jour, mes parents ont laissé traîner une encyclopédie du sexe, éditée chez Larousse. J'ai fondu sur l'appât et j'ai commencé à compulser la somme. Tel un archéologue, je questionnais chaque image à la recherche du chaînon manquant. J'ai trouvé des réponses à des questions que je ne me posais pas, des questions que je ne pensais même pas possible d'être formulées.

    Nicolas Delesalle, Un parfum d'herbe coupée, Préludes, 2014, p.74-75.

    Quelques belles pages sur ses profs - sa mère était prof de russe, donc il sait que ce métier, c'est faire du "jeu d'acteur" (p.101) "debout sur l'estrade, sous les feux d'une rampe invisible, pour toute une vie" (p.102) alors que les élèves "ne font que passer."

    D'autres belles pages sur la découverte de la lecture.

    Pendant longtemps, je n'ai pas lu. (...) Mes soeurs dévoraient tous les livres de la bibliothèque rose, puis verte, dont leurs étagères étaient remplies. Moi, je dévorais mes Délice-Choc et je courais la tête vide dans le jardin, autour de la maison, avec mon chien Raspoutine, aussi érudits l'un que l'autre, tous les deux ahanants, à la recherche d'un exploit, d'une aventure, d'une balle ou d'un bâton.

    Nicolas Delesalle, Un parfum d'herbe coupée, Préludes, 2014, p.89.

    Enfance des années 80, pas tellement différente de la mienne, finalement, qui s'est pourtant déroulée bien avant: un père qui s'attaque à ses travaux de jardinage comme s'il s'agissait d'ouvrir une piste "dans la forêt primaire du bassin du Congo" (p.118), la télé qu'on regarde en famille une fois par semaine. Et la grande peur, un soir qu'on entend les parents se disputer comme ils ne l'ont jamais fait avant.

    Le livre s'ouvre sur l'enterrement de la grand-mère et de temps en temps l'auteur s'adresse à la petite-fille qu'il n'a pas encore et qui, tout comme lui sait si peu de choses sur l'enfance de ses grands-parents, ne saura rien de la sienne non plus...

    Sauf ce qu'il en écrit ici.

    *** 

    (1) un ventilateur antédiluvien, un canapé en cuir élimé, un petit vieux sec comme une trique...

    (2) ma grand-mère, une petite ortie brune d'origine sicilienne (p.11)

    ***

    Merci à Babelio et aux éditions Préludes
    qui m'ont offert ce livre.

    C'est toujours gênant d'avoir à dire des choses désagréables sur un cadeau.
    Mais cette fois-ci, je fais un billet.

    Langue tirée

    Parce que j'ai beaucoup ri
    et j'ai été émue

  • P comme pistolet

    Un arbre qui se dénude,
    un nid de pies
    abandonné jusqu'à la saison prochaine, 
    un ciel sans nuages,
    promesse d'une claire journée d'automne...

    9 nov 14 (1) - kopie.JPG

    Qu'est-ce qui fait courir l'Adrienne
    en ce dimanche de novembre
    dès sept heures du matin?

    (et courir est à prendre au sens littéral)

    Rigolant

    Ceci!

      9 nov 14 (2) - kopie.JPG

    Comme c'était la toute première fois
    depuis plus de huit ans
    qu'elle allait manger des pistolets (1)

    (sauf ces beaux dimanches matins où elle se réveille chez des amis)

    elle n'a su que choisir

    Langue tirée

      

    (1) pour les non Belges qui me lisent:
    le pistolet est ce petit pain rond et blanc
    qui doit être 'cuit sur la pierre' (op steen gebakken)
    comme le précise mon boulanger,
    avec une croûte craquante
    et une mie à la fois fine, douce et ferme.

    C'est dans cette même boulangerie
    que mon père est allé fidèlement
    chaque dimanche matin
    tout au long de sa vie d'homme marié
    c'est-à-dire 50 ans.

    Et pendant ces 50 ans
    le nom du boulanger
    n'a changé qu'une seule fois.

  • Première fois

    C'était le 15 août et la mère de l'Adrienne n'avait exceptionnellement rien au programme.

    - Tu as envie de revoir encore une fois le K*? J'y vais pour continuer à vider la maison.

    Elle était partante.

    Le K*, la grande maison au milieu d'une petite réserve naturelle, se vide peu à peu au gré des visites de l'Adrienne et de l'ex-homme-de-sa-vie. Qui, la dernière fois, a menacé de tout jeter à la déchetterie: l'Adrienne ne va pas assez vite en besogne à son goût. Pourtant, la maison ne sera mise en vente qu'en 2015.

    Ce jour-là, elle constate que les lits ont disparu. Le letto matrimoniale, tant pis, même si c'est le cadeau de noces de ses grands-parents, où le mettrait-elle dans la petite maison de tante Fé?

    Mais l'autre? celui qui était le lit dans lequel son père a dormi jusqu'à la veille de son mariage?

    Rentrée chez elle, elle envoie un mail avec cette seule question:

    - Tu n'as tout de même pas jeté le lit de mon père au parc à conteneurs?

    La réponse vient le lendemain et tient en une phrase:

    Ik heb hem in een vroede koleire in stukken gekapt en opgestookt

    Ce qui veut dire qu'il a passé sa colère dessus en le cassant et en le brûlant.

    ***

    Colère? Quelle colère? se demande l'Adrienne dans les jours qui suivent, une fois la stupéfaction première passée.

    Et pour la première fois, oui pour la première fois en huit ans, elle est contente de ne plus être l'épouse de cet homme.

     père,maison à vendre

    pas de photo de ce lit
    mais il me reste les deux tables de nuit

  • Y comme Yvonne

    Dans la grande pièce de séjour, dans le coin où on a installé le téléviseur, un cadre aux bords dorés. On y voit le visage grave d'une petite fille de quatre ans. Elle a les joues rondes, le nez un peu retroussé et des mèches blondes. Elle s'appelle comme moi.

    106 (1) - kopie.JPG

    Sur l'autre mur, à côté du poêle à charbon, un cadre noir aux bords ouvragés. On y voit une petite fille de huit ans au regard sombre et au sourire triste. Elle porte une robe à carreaux et un ruban retient ses boucles brunes, bien séparées par une raie au milieu.

    Ce sont les deux petites soeurs de mon père qui n'ont pas vécu au-delà de leur photo.

    Un troisième cadre a été retiré du mur.

    Celui d'une jeune femme, les pieds dans le sable, appuyée contre une barque, avec son ombrelle qui cache la mer derrière elle.

     

     

  • 0,07

    O,O7 €

     

    Voilà le mirifique montant de ma prime de fidélité à la banque pour le trimestre dernier.

    0,07 € ont été versés sur mon compte épargne.

    A la fin de l'année, on me retirera 0,37 € et 0,15 € pour frais divers que j'occasionne et tout sera dit.

    "On finira par devoir payer pour l'air qu'on respire", disait mon père. 

    Il ne croyait pas que ce moment viendrait si tôt.

     017 - kopie.JPG

    heureusement, j'ai un boulot

    Cool

     

  • Y comme Yvonne

    Yvonne! Viens! Mets-toi là. Oui, là. Tu peux t'appuyer contre la barque, si tu veux. Non, ne t'inquiète pas, les enfants jouent dans le sable, on a bien le temps de prendre une photo. Non, laisse-les. C'est toi que je veux photographier.
    Voilà, c'est ça, ce sourire-là.
    Ton ombrelle, tiens-la un peu plus en arrière, elle te fait de l'ombre. Parfait! Ne bouge plus, maintenant! Magnifique!
    Ce sera pour nos dix ans de mariage.

      107 (1) - kopie.JPG

    Neuf mois plus tard, la belle photo avec la barque et l'ombrelle orne son faire-part de décès. Son quatrième enfant vient de naître.

    ***

    inspiré par une consigne de Daniel Simon que je remercie
    http://je-suis-un-lieu-commun-journal-de-daniel-simon.com/

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    mon père est entre son frère et sa soeur

  • B comme Bruxelles bruxellait

    - Samedi, annonce le père, on va à Bruxelles.

    La nouvelle est toujours saluée par des cris de joie. Principalement parce que ce genre de sortie n'a lieu que deux fois par an. Parfois trois.

    Bien sûr, la route n'est jamais directe. En chemin, le père en profite pour encore voir un client. Ou deux. Celui qui a besoin de fil spécial en nylon mousse pour son usine-à-chaussettes. Il en offre chaque année quelques paires pour les enfants. Inusables, parce que ce nylon mousse est de très bonne qualité. Mais ni chaudes en hiver, ni fraîches en été. La mère dit qu'avec un nom pareil, il est sûrement juif et que les juifs savent faire des affaires. Le père ne dit rien.

    Il passe souvent chez celui que la petite confond avec le général Dourakine, parce qu'il porte presque le même nom. Le père dit que c'est un Russe blanc alors la petite se demande s'il existe des Russes noirs. Il a toujours besoin de Lurex pour le bobiner avec d'autres matières dont il fait des tricots pour dames. De beaux tricots très fins, très colorés et très brillants. La mère en a un qu'elle met le dimanche. Il a un décolleté rond et des manches trois quarts. Mais il ne brille pas dans le noir, comme sa statuette de la vierge Marie. La petite a fait le test.

    Ces haltes rallongent le voyage et font découvrir des quartiers dont les enfants ont du mal à s'imaginer que c'est "ça", Bruxelles. Il n'y a que des maisons, des usines, des ateliers. Elle admire comment le père retrouve toujours son chemin dans ces dédales. Et comment sans carte, sans panneaux, sans jamais demander la route, on finit par arriver dans des endroits qu'elle reconnaît, les Brigittines, par exemple, ou le boulevard de l'Empereur.

    A partir de là, elle connaît la route. Elle s'y est appliquée comme le petit Poucet, dès la première fois. Entre la voiture garée là et la Grand-Place, elle a ses petits cailloux, ses repères visuels. Alors elle marche devant. Elle reconnaît Gabrielle Petit, le magasin du bandagiste, la rue des Chapeliers, l'hôtel Amigo.

     

    GabriellePetit.JPG

    http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gabrielle_Petit_memorial_-_IMG_3703.JPG

     La famille prend toujours le temps d'admirer la Grand-Place. La mère ne manque jamais de dire que c'est la plus belle au monde et la petite croit tout ce que la mère dit. D'ailleurs, le monde entier est là: on y entend des tas de langues inconnues et mystérieuses. C'est là que la petite a vu ses premières Indiennes en beaux saris de soie et ses premiers Japonais.

    La destination finale, c'est la rue Neuve. En passant devant la Monnaie, les enfants reçoivent un rappel du cours d'histoire: 1830, Muette de Portici, "Amour sacré de la patrie", révolution, indépendance. Mais jamais un détour jusqu'à la place des Martyrs, toute proche, n'est envisagé. Pas le temps. Il est déjà l'heure de manger et l'Innovation attend.

    Pousser un plateau le long des comptoirs du self-service et avoir l'illusion de choisir librement ce qu'on va manger. Parce qu'on finit par choisir le plat du jour. C'est moins cher. Sauf pour le petit frère, qui veut un oeuf à la russe ou un autre plat froid avec beaucoup de mayonnaise. Et des frites, bien sûr.

    Ni dessert, ni café, pas le temps. Descendre aux étages inférieurs où, selon la saison, on s'attardera devant les jouets (juste pour se tenir au courant sans rien acheter, les jouets, c'est saint Nicolas qui les apporte) ou devant les fournitures scolaires. La petite pourrait passer des heures à admirer les beaux cahiers, le coeur battant. C'est là que généralement elle perd sa famille et se fait très fort gronder.

    En milieu d'après-midi, les enfants meurent de soif. C'est que la cuisine de l'Innovation est beaucoup plus salée qu'à la maison et tous les étages chauds, étouffants. C'est avec des airs de martyrs qu'ils demandent à boire parce qu'ils savent ce que le père va répondre:

    - Vous boirez à la maison.

     ***

    merci à Zosio qui m'a rappelé ces souvenirs en racontant les siens

    Bisou

     

     

  • Première fois

    Dimanche dernier, l'Adrienne a pu voter pour la première fois dans les locaux de son école. Dans la ville où elle est née.

    Cette fois, se dit-elle en s'y rendant d'un bon pas, je connaîtrai sûrement plein de gens.

    Elle se trompait. Dans la longue queue au bureau 18 (1), à part un ou deux anciens élèves, elle n'a reconnu personne.

    Autrefois, on était réparti selon l'ordre alphabétique des noms de famille. L'Adrienne accompagnait soit son père, soit sa mère, qui devaient se rendre dans les deux écoles les plus éloignées l'une de l'autre.

    Aujourd'hui, on est dirigé vers le bureau le plus proche du domicile. De sorte qu'au numéro 18 tous les ploucs du quartier se retrouvaient entre eux (2), beaucoup de petites vieilles et de petits vieux, souvent s'aidant d'une canne, et ceux qu'on appelle parfois "des nouveaux Belges". Ceux-ci suscitant les commentaires de ceux-là:

    - Ah oui, eux aussi ils ont le droit de vote hein!
    - Ah bin oui, et il y en a sur les listes aussi hein...
    - Ah oui c'est vrai.
    - Alors c'est normal hein!

     104 - kopie.JPG

    le couloir encore vide, la semaine avant les élections
    dimanche, la queue allait jusque dehors
    pourtant le couloir est fort long
    c'est pour ça que nous l'appelons "de lange gang"
    Cool

     

    (1) bizarrement, de tous les autres bureaux, les gens entraient et sortaient en moins de deux ou trois minutes... Heureusement, l'Adrienne s'était munie d'un livre: elle a eu le temps de terminer la cinquantaine de pages qui restaient.

    (2) l'Adrienne se comptant fièrement parmi eux Langue tirée surtout que rien dans sa tenue ne la différenciait des autres: elle aussi portait des vêtements qui ont vu plus de dix étés.