souvenirs d'enfance

  • D comme désuet

    jeu,fiction,souvenirs d'enfance

    Dès potron-minet, après de courtes ablutions, ils partaient, l'humeur primesautière et la tête pleine des mirifiques choses qu'ils feraient là-bas, dès leur arrivée, en récompense des moult kilomètres avalés. 

    Le petit frère embarquait toujours subrepticement quelques jouets de plus dans la voiture déjà pleine à craquer. Leur père le subodorait mais préférait épargner ses forces pour fustiger tous ces paltoquets, ces gougnafiers, ces pleutres mous du volant qui avaient choisi de prendre la même route le même jour que lui. 

    Plusieurs fois, la gamine vérifiait si le billet de 20 francs reçu du grand-père était toujours bien plié en quatre dans son escarcelle. Le petit frère jouait à la guerre en faisant tous les bruitages puis à brûle-pourpoint s'enquérait: "c'est encore loin?". 

    Leur pusillanime mère se gardait bien d’intervenir jusqu’à ce que le père, excédé, intime le silence. Mais toujours le petit frère prenait ses menaces pour galéjades et poursuivait allègrement ses calembredaines. 

    "C’est encore loin?" répétait-il au moment même où on lui promettait punitions et fessées, prouvant par là qu’il n’y voyait que rodomontades. 

    Au bout de douze heures de route, ils finissaient tout de même par arriver au pays des vins gouleyants, vénus callipyge et commerçants chafouins qui la nuit peignaient "NL go home" sur toutes leurs départementales et le jour vendaient du pastis aux NL en leur faisant croire que c’était du cognac. 

    *** 

    merci à Filigrane pour ce jeu où il fallait utiliser 10 des 20 mots désuets suivants: 

    ablutions, brûle-pourpoint, calembredaines, callipyge, chafouin, escarcelle, fustiger, galéjade, gougnafier, gouleyant, mirifique, moult, paltoquet, potron-minet, pleutre, primesautier, pusillanime, rodomontades, subrepticement, subodorer 

    *** 

    photo prise à l'expo Hergé 

    dessin pour le Lotus bleu

  • V comme vertical

    On ne pense pas assez aux escaliers. 

    Rien n’était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n’est pus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d’aujourd’hui. 

    On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ? 

    Georges Perec, Espèces d'espaces, 1974 

    jeu,françois bon,souvenirs d'enfance

    Chaque fois qu'en cours de route grand-mère Adrienne voyait qu'un escalier menait à la porte d'entrée d'une habitation, soit que le relief du terrain obligeait à situer les pièces de séjour à l'étage, soit par choix des propriétaires, elle ne manquait pas d'asséner que "pour habiter là, on ne pouvait pas avoir eu d'infarctus", et quelqu'un d'autre dans la voiture ajoutait "ni s'être cassé une jambe". 

    L'escalier, c'est ce qui lui faisait peur. Celui de sa maison était raide, aux marches étroites, descendre de sa chambre à coucher était une affaire qui prenait un certain temps et beaucoup de précautions, surtout à cause de l'énorme pot de chambre qu'elle tenait d'une main et des mules à petit talon qu'elle avait aux pieds. 

    "Tiens-toi bien à la rampe!" nous criait-elle chaque fois qu'elle nous voyait sur des marches et bien sûr ça nous faisait rire et on y rajoutait quelques acrobaties, parce que les jeunes c'est comme ça, on se croit invulnérable. 

    Son autre escalier, celui du grenier, était encore pire: il n'y avait même pas de rampe; arrivé presque en haut, il fallait soulever la lourde trappe et l'attacher par une corde à un clou dans le mur. Quand on redescendait, les bras chargés d'échalotes ou de haricots secs, il aurait fallu deux autres mains pour détacher la trappe et la laisser doucement retomber sur nos têtes. C'est bien pour ça qu'on l'accompagnait, c'était toute une expédition dans la poussière des vieux trésors, dans l'ombre de meubles vermoulus éclairés par une petite tabatière, et la trappe nous donnait l'impression de pouvoir faire une chose utile. On se disait que grand-mère avait peur et avait besoin de notre aide pour aller chercher des pommes au grenier. 

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    photos de l'escalier d'Adrienne fraîchement vernis en octobre 2013 

    atelier d'hiver 2016-17 chez François Bon - consigne 5 sur "la verticalité de l'habitat"

    Georges Perec, Espèces d'espaces (1974), est en lecture complète ici

  • U comme unicité

    Elle est ma meilleure amie depuis la maternelle et j'ai la fatuité de trouver cela exceptionnel. 

    Unique. 

    En même temps, je vous le souhaite à tous tongue-out 

    Parce que c'est trop bien. 

    C'est bien d'avoir pu passer un mercredi ensemble 

    comme autrefois. 

    Comme autrefois avant nos huit ans et que la vie nous sépare. 

    Elle se souvient des tartines au choco de ma grand-mère 

    Je me souviens d'une soirée crêpes chez sa maman 

    Elle se souvient de mon tricycle 

    Je me souviens de leur téléviseur 

    Elle se souvient qu'on grimpait dans les arbres 

    Je me souviens que sa maman faisait pleuvoir des bonbons dans le couloir alors qu'elle se trouvait dans sa cuisine et qu'on criait: Saint Nicolas! Saint Nicolas! en y croyant dur comme fer 

    Elle aussi se souvient de Rudy 

    *** 

    Après nos 8 ans nous n'avons plus aucun souvenir commun 

    et comme internet n'existait pas

    on s'est écrit de longues lettres 

    jusqu'à ce que la vie nous réunisse 

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    bon week-end à tous!

    source de l'illustration ici

  • O comme On n'ose pas

    jeu,françois bon,souvenirs d'enfance,école

    C'est l'école et en même temps ce n'est pas l'école. C'est le même couloir avec son carrelage aux motifs géométriques, le même beige passé sur sous les murs, les mêmes néons au bout de leur armature métallique.

    Dans ce couloir, et jusque dehors, une longue file de gens endimanchés.

    On ne connaît personne.

    Ce sont les portes des classes et en même temps ce ne sont pas les classes: des gens très sérieux, des messieurs âgés, une ou deux dames, sont installés derrière une longue table. Devant eux, il y a deux ou trois grosses boites en bois sombre. Le long du mur opposé à la porte, des sortes de cabines d'essayage dont le rideau est laid et beaucoup trop court: on voit les jambes des gens à l'intérieur.

    Ils ne se déshabillent pas.

    Ils entrent et sortent de là en silence avec des papiers qu'on leur donne, un jaunâtre, un rose, qu'ils glissent dans la fente des grosses boites.

    La mère aussi entre dans une de ces cabines. On trouve qu'elle y reste longtemps et on surveille bien ses jambes, de peur qu'elle disparaisse. On ne sait jamais.

    On ressort de là sans avoir vu ni le directeur, ni aucune maîtresse, ni une camarade de classe.

    Le lendemain lundi, tout a retrouvé son aspect habituel, comme si on avait juste rêvé.

    On n'ose même pas en parler à la maîtresse. 

    *** 

    écrit pour l'atelier de François Bon 
    hiver 2016-17 
    consigne 4

  • M comme moi, Rudy, 7 ans

    souvenirs d'enfance,françois bon

    Pas de vent entre les haies épaisses jusqu'à la grand-route; le bruit des pas, du babillage et des chants d'oiseaux; la grand-route, le vacarme, la circulation, un passage zébré, des camions lancés à toute vitesse dans la descente; un enfant mort, de guingois dans le caniveau, anorak ensanglanté, cartable dix mètres plus bas, au milieu de la chaussée; ne pas regarder, ne pas regarder et tout voir quand même; remonter la rue, le magasin de bonbons, le boulanger, les maisons si pareilles, des autos, des autos, des autos, des enfants qui rentrent de l'école et une maman qui hurle sa peine; la semaine suivante, un adulte pour aider à traverser au passage zébré. Une tache de sang qu'on verra longtemps. 

    *** 

    souvenir remonté de la petite enfance 
    suite à la consigne 2
    de l'atelier hiver 2016-17 
    chez François Bon

  • L comme lieu

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    Le Champ-du-Prince; une rue sinueuse bordée de maisons à un étage; des briques rouges et des toits de tuiles, une seule fenêtre en bas, deux à l'étage; des jardins potagers dans les espaces non bâtis; peu de garages, de nombreuses voitures garées dans la rue; des enfants à vélo, des ménagères à cabas, un chien qui aboie; deux commerces, un boucher au coin de la rue et un boulanger plus bas vers le centre ville; l'odeur du pain sorti du four, tous les jours sauf le lundi; deux salons de coiffure aux effluves suaves et les marbres froids d'un entrepreneur de pompes funèbres; les voisines sur le pas de la porte, le balai ou le torchon à la main, les vieux qui fument la pipe; le poissonnier du vendredi, le laitier du matin, le facteur, les éboueurs; le rémouleur deux fois par an; le marchand de crème glacée, de Pâques à septembre; chacun sa musique, sa sonnette, son heure, ses habitudes, ses odeurs. 

    *** 

    atelier d'écriture de François Bon 
    hiver 2016-2017 
    consigne 1

  • X c'est l'inconnu

    Vers la fin du trimestre, une gentille collègue avait lancé un appel: pour pouvoir réaliser des travaux de fin d'année avec les petits de professionnelle, elle était à la recherche de boutons. 

    - Est-ce que ça peut être de très vieux boutons de grand-mère? a demandé Madame, qui pour la première fois de sa vie se sentait prête à se défaire de sa "collection" de vieux boutons, de ceux qui étaient déjà vieux quand elle avait six ans et qu'elle pouvait jouer à les classer, les mettre en rangs, les disposer pour former des dessins, pendant que sa grand-mère était penchée sur sa machine à coudre. 

    - C'est d'autant mieux s'ils sont très vieux, avait répondu la gentille collègue. 

    Alors Madame, avec de ces gestes très doux qui marquent le respect pour les vieilles choses qui n'ont de valeur que sentimentale, a ouvert l'étroit tiroir de l'antique machine à coudre, en a sorti toute la collection de boutons et s'est remise une dernière fois à les trier. 

    boutons.JPG

    vieux boutons de chemises, de pyjamas, de braguettes, de cardigans... 

    ne riez pas, il a été dur de s'en séparer: 

    Madame revoit les larges pyjamas rayés de son grand-père, 

    les longues chemises à liquette de son arrière grand-père, 

    le cardigan raglan en laine verte et beige de sa grand-mère 

    et ses porte-jarretelles vieux rose... 

    *** 

    Et puis, que s'est-il passé? 

    Madame est allée admirer les oeuvres réalisées - les photos se trouvent avec le billet d'hier - et a vu des bonshommes de neige en gobelets plastique, des rennes et des sapins en bouchons de liège, en papier, en métal, en bois, des cartes de vœux recouvertes de riches couleurs et de scintillantes paillettes... 

    Mais où étaient passés ses vieux boutons? 

    souvenirs d'enfance,adrienne

  • B comme bleu

    C'est "le chaud tout bleu d'un beau matin", le tablier bleu du père, la "magnifique soie bleu ciel" de sa lavallière qu'on lui noue artistiquement avant de l'emmener à l'école, ce sont les ailes bleues de la mouche et du taon que le père offre à son rossignol encagé... Le bleu est partout dès les premières pages dans Jean le Bleu.

    C'est à la fin seulement qu'on reçoit l'explication du titre. Le narrateur est obligé de quitter le lycée pour aller travailler. On lui a trouvé un emploi dans une banque:

    J'avais un beau costume, tout bleu clair. Oui, malgré tout; le distributeur de hasard m'avait choisi le comptoir d'escompte où la livrée était bleue. Il y a des lois que le hasard même est obligé de suivre.

    Jean Giono, Jean le Bleu, Grasset, 1972, p. 302

    Dans sa tête, le gamin fait "deux parts": une petite part s'occupe de bien faire son travail, de faire devant les clients les courbettes exigées par le directeur ("ça gagnait 30 francs par mois et ça servait à acheter des pommes de terre") et une autre part, plus grande:

    La grande part, nul n'y touchait. Elle s'appelait Jean le Bleu. On aurait bien voulu l'atteindre et l'enfermer dans la livrée qui saluait les mesdames. Mais, c'était trop tard.

    Jean Giono, Jean le Bleu, Grasset, 1972, p. 303

    La grande part, comme il l'appelle, est tirée "au large des beaux prés", avec des "éperons en ailes d'hirondelles" et est "en selle sur le cheval" dans un "monde amer et exalté".

    J'ai beaucoup aimé ce récit autobiographique de Giono, pour ses personnages, ses anecdotes, son humanité, son style imagé, original et très sensuel, ses souvenirs d'enfance, l'image de ses parents et de sa Provence.

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    les couvertures des rééditions récentes montrent toutes d'idylliques images de montagnes avec moutons et berger mais celle de la bibliothèque est sobrement... verte

    Langue tirée

     

  • J comme j'ai compris

    J’ai compris très tôt que je ne serais pas danseuse étoile.

    Que je ne chanterais jamais en public.
    Que je ne verrais jamais New-York.
    Que je ne prendrais pas de bain de minuit dans le Pacifique.
    Que je ne parlerais pas toutes les langues du monde.
    Que je ne guérirais pas ceux que j’aime en leur tenant la main.
    Qu’il n’y aurait pas de miracle.
    Qu’il n’y a pas de Dieu.

    Mais là j’ai mis plus de temps.

    J’ai compris très tôt que les enfants meurent.
    Même tout bébés.
    J’ai compris que les cadres accrochés aux murs sont des expiations.
    Que la tombe est une pierre froide sous laquelle on pourrit lentement, mangé par les vers.
    Je l’ai compris à cinq ans.

    Un jour peut-être je comprendrai que pour avoir compris tout ça à cinq ans, je n’aurai pas vécu.
    Pas compris ce qu’il fallait comprendre.
    Qu’il faut vivre et jouir de l’instant.
    Et cesser de regarder ces photos de morts dans leurs cadres accrochés aux murs.

      souvenirs d'enfance,vie quotidienne,vive la famille

     celle dont je porte le prénom et dont, jusqu'à mes 4 ou 5 ans, je croyais que c'était moi 

  • E comme expérience et espérance

    A cinq ans, je croyais à la force de la pensée.

    A dix ans, je faisais des marchandages avec Dieu.

    A quinze ans, j'ai perdu confiance dans les hommes.

    A vingt ans, je me suis tout de même mariée.

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     ***

    L'espérance est toujours plus forte que l'expérience

    Langue tirée

  • Adrienne et le droit de vote

    Voter dans un des locaux de ce bâtiment (voir la photo d'hier) m'a rappelé la dernière fois que j'y ai accompagné ma grand-mère Adrienne pour qu'elle remplisse ses devoirs de citoyenne.

    - Je trouve, disait-elle, qu'au-delà d'un certain âge, les gens ne devraient plus être obligés d'aller voter.
    - Comment? ça voudrait dire que l'opinion des personnes âgées ne compterait plus du tout?
    - Ah oui, c'est vrai...

    Me donner raison ne l'empêchait pas de reprendre le même raisonnement, huit jours plus tard.

    - Mais pourquoi embêter des vieux comme moi avec ces élections, disait-elle en montrant sa carte de convocation, bien mise en évidence sur la cheminée.
    - Parce que ton avis compte aussi, grand-mère.
    - Bah! que j'aille voter ou non, qu'est-ce que ça change?
    - Tu ne sais pas pour qui voter?
    - Si, si!
    - Et bien alors, il faut le faire.

    Grand-mère Adrienne a connu l'époque où les femmes ne votaient pas.

    - Que les hommes aillent voter, je le comprends, c'est bien. Mais pourquoi les femmes aussi?
    - Comment? Tu trouves que les femmes n'ont pas d'opinion?
    - Si, bien sûr, mais la politique, ça ne m'intéresse pas...
    - Tu dis ça, mais il y a des partis que tu aimes bien et il y en a que tu n'aimes pas...
    - Bien sûr!
    - Alors tu sais pour qui tu veux voter?
    - Mais oui!

    Le jour même, elle soignait sa toilette, mettait du rouge et s'accrochait à mon bras. Je l'accompagnais jusqu'à la porte du bureau de vote et je voyais bien qu'elle était fière d'avoir voté.

    - Voilà, disait-elle, j'ai voté pour les bons!
    - C'est bien!

    Et nous rentrions, contentes de nous, pour préparer le repas dominical.

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    Adrienne entre ses parents à l'époque du "vote plural"...

     

  • C comme cheminées

     Mécréante

    On avait bien expliqué à la petite que dans la nuit du cinq au six décembre, il caracolait sur les toits, suivi de son fidèle Zwarte Piet chargé du sac plein de jouets pour les enfants sages.

    - Tous les enfants du monde entier ? avait voulu savoir la petite.
    - Oui, lui avait-on dit, en précisant une nouvelle fois : tous les enfants sages !

    A six ans, la petite fille n’avait qu’une très vague idée de l’ampleur du monde et du nombre d’enfants qui l’habitaient – sages ou pas sages – mais elle se disait qu’une telle chose était impossible.

    - Tous les enfants du monde en une seule nuit ? C’est impossible ! dit-elle.
    - Mais si, c’est possible ! N’oublie pas que c’est un saint !

    Les saints savent faire des miracles. C’est son institutrice qui le lui a dit.

    - Près de la cheminée, a dit la maîtresse, vous mettrez une petite douceur pour saint Nicolas et une carotte pour son cheval.
    - Chez moi, dit Bernadette, dont les parents étaient fermiers, on met une betterave pour le cheval!
    - Chez moi, dit Catherine, fille de commerçants, on met une bière pour saint Nicolas et du sucre pour le cheval!

    C’était sans doute pour ça que chez Catherine le saint homme venait déjà des jours à l’avance : chaque matin du mois de décembre, elle trouvait des friandises et des cadeaux à côté de la cheminée. En échange d’une trappiste brune.
    Chez la petite, on ne mettait rien du tout, ni pour le cheval, ni pour le saint.

    - Et pourquoi nous on ne met pas une bière pour saint Nicolas ?
    - Mais réfléchis ! dit la mère. Il serait saoul, si tout le monde lui donnait une bière !

    C’était vrai, bien sûr. Et alors il tomberait du toit ou se tromperait de cheminée.

    - Et il passe vraiment par la cheminée ? demandait encore la petite.
    - Mais oui, évidemment ! lui disait-on. Par où veux-tu qu’il entre ?
    - Ben… par la porte !
    - Mais la porte est fermée à clé, tu sais bien.

    Oui, mais on a bien dit que c’était un grand saint ? et qu’il faisait des miracles ?
    La petite réfléchit si fort que ça fait des plis au-dessus de son nez.

    - Mais la cheminée, c’est sale !
    - …
    - Et le feu brûle !
    - …

    La petite s’étonne que les grandes personnes n’aient pas pensé à tout ça avant elle. Devant la cheminée, il y a le poêle au charbon. On y fait du feu en continu, jour et nuit. Ne faudrait-il pas l’éteindre pour la nuit du cinq au six décembre ?

    - Je t’ai déjà dit que c’est un saint, répète la mère avec de l’impatience dans la voix, alors va dormir et ne pense plus à rien !

    Couchée dans son petit lit, l’œil rivé à la fenêtre par où elle voit les toits et les cheminées du pâté de maisons d’en face, la petite ne dort pas. Elle veut voir de ses propres yeux le grand saint, son cheval blanc, Zwarte Piet et le gros sac de jouets.

    Elle veut bien croire qu’il existe, puisque effectivement le matin du six décembre il y a une poupée pour elle et des jouets pour le petit frère, mais cette histoire de toits et de cheminées, non vraiment, elle n’y croit pas !

     

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    dans la maison de tante Fé, il faudra être un bien grand saint...
    la cheminée n'a même plus de trou
    Langue tirée

     


  • O comme Ô mystère!

    La vie de la petite se déroule dans trois lieux très différents. Jusqu’à quatre heures, il y a l’école. Elle aime les silences studieux pendant lesquels on résout des problèmes de robinetterie et de trains qui se croisent. Elle adore les dictées pleines de pièges et de hiboux, choux, genoux, cailloux, la lecture d’une belle histoire à intrigue compliquée, les secrets échangés à la récré avec Anne, sa meilleure copine, l’odeur de sa nouvelle gomme ou celle de l’encre sombre qu’on verse dans les petits encriers de porcelaine. Oui, elle aime l’école.


    Pour les repas et le reste du jour, il y a la grand-mère. La petite se sent bien sous son regard doux et bienveillant. Une fois passé le mauvais cap de la soupe-avec-des-fils ou de la purée à l’oseille, on a la récompense du dessert, une crème aux œufs à la vanille, une tarte au riz ou à la semoule. La petite aime les heures qui s’égrènent là avec lenteur, la langueur des soirées en attendant le retour de grand-père, le gros poêle à charbon qui luit dans la pénombre, le coucou qui la fait sursauter toutes les demi-heures. Oui, elle aime être là, chez grand-mère.

     

    Mais pour la nuit, il faut rentrer à la maison. Monter dans sa chambre. Couchée dans le petit lit, elle regarde par la fenêtre que le rideau ne cache qu’à moitié. Dans la brume du soir, le paysage baigne dans une atmosphère oppressante. La petite a peur de tout ce qu’elle croit voir dehors. On dirait que là il y a une lanterne qui bouge. Serait-ce saint Nicolas qui se promène sur les toits ? Elle est fascinée par le divin, la magie et l’ésotérique mais tout ça s’embrouille dans sa tête. Oui, la nuit, elle a peur de son ombre. Elle préfère dormir chez grand-mère.

     

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    écrit pour les Plumes d'Asphodèle n°12
    avec les mots imposés
    silence, secret, regard, brume, cacher, dessert, chambre, hibou, résoudre, gomme, œuf, intrigue, divin, oppressant, baigner, ésotérique, magie  et : luire, langueur, lanterne. 

  • 20 mois

    Vingt mois de plus que moi, voilà ce qui lui permet de claironner à qui veut l'entendre:

    - L'Adrienne? Mais je l'ai vue naître! D'ailleurs, c'est moi qui poussais son landau!

    Enfin, il ne dit pas landau ('kinderwagen'), il dit 'poussette'.

    Mais c'est égal, nos vingt mois d'écart ne me paraissent pas suffisants, alors je ris et je fais semblant de le croire. Puisque ça lui fait plaisir.

    Bien sûr, je pourrais demander à ma mère ce qu'il en est, mais je sais à l'avance ce qu'elle me répéterait: que jamais, au grand jamais elle n'a délégué à quiconque le soin de pousser mon landau.

    Elle aussi je fais semblant de la croire, mais c'est beaucoup plus difficile, vu que j'ai passé les cinq premières années de ma vie chez ma grand-mère Adrienne.

    Laquelle, très certainement, ne m'enroulait pas dans un pagne, quand elle m'emmenait chez sa cousine Jeanne ou Marguerite Langue tirée

    ***

    Ah! il y a des gens qui sont vraiment très forts, pour réécrire l'histoire Innocent

    Mais dans quel but?

  • L comme lecture au lard frit et aux légumes

    Peu après le départ de l'homme-de-ma-vie, j'ai eu l'occasion de revoir la maison de ma grand-mère Adrienne. Elle était à vendre et si j'en avais eu la possibilité, je l'aurais achetée tout de suite: dès que j'en ai franchi le seuil, toutes ces années après, la première chose qui m'a frappée, c'était l'odeur.

    La maison avait gardé le parfum de mon enfance.

    Alors vous imaginez avec quelle délectation j'ai lu - que dis-je? humé, dévoré, absorbé - ce livre de Philippe Claudel, Parfums, paru chez Stock en septembre 2012.

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    Délectable et merveilleux de retrouver dans ce livre tant de parfums de mon enfance. Délectable et merveilleux de voir revivre la grand-mère, le boucher du coin, la vieille maison... Quelles émotions à chaque fois!

    Grand-mère achève son oeuvre en festonnant finement avec ses ciseaux noirs de couturière un peu de persil qui chute sur la viande, lui donnant une senteur d'herbe vivante, puis elle me regarde en souriant.

    chapitre Ail, pages 19-20

    Je monte dans les chambres (...). J'ouvre des armoires, découvre des chapeaux melon naphtalinés, des costumes de morts, (...) Les chambres, les greniers, les lieux de hauteur deviennent des thrènes murmurants tandis que la cave (...) est un poème des Enfers. J'y pénètre en tremblant (...) Les casiers qui supportent des bouteilles de vin au col gris et des conserves de légumes disparaissent de même que la voûte de pierre. (...) La caverne me lance son haleine de puits (...). Je frissonne. (...) Mon coeur, petit animal encagé, se cogne à ses barreaux de chair. La cave tente de me charmer avec son sortilège de moisissure et de salpêtre (...)

    chapitre Cave, pages 45-46

    (...) dans les draps frais, le sommeil est un délice car je m'enfonce dans la nuit avec en moi ce parfum de large continent que le tissu tendu s'est pénétré au plein air durant le jour et il me semble respirer, quand mon visage se pose sur le drap (...) les immensités prussienne, russe, mandchoue, mongole et sibérienne (...) Ce n'est pas seulement une odeur de linge lavé, propre, que je hume, mais bien celle d'une géographie de terre et de vent, sauvage et ample, étendue d'une infinité de contes, de fables, de chants, d'images que j'ai lus et regardés, et qui font de moi, sous les toits, dans les premiers pas du sommeil, dans ce lit tendu de ses draps nouveaux que mes grand-mère et grand-tantes ont paré jadis de fleurs, de courbes et d'arabesques avec leurs patientes aiguilles, un voyageur céleste et rassuré, un être vulnérable qui se sait pour un temps entouré et heureux.

    chapitre Draps frais, page 84

    Je pourrais vous recopier encore bien d'autres extraits qui semblent parler de moi: de larges passages du chapitre Ether, où un petit enfant doit subir une opération, d'autres sur l'odeur du foin, et le chapitre Munster où il me suffirait de remplacer munster par maroilles et père par mère.

    Un inventaire alphabétique dans lequel probablement notre génération se reconnaîtra bien, une langue poétique, de l'émotion teintée d'humour... et le droit de tourner un peu plus rapidement ces quelques pages qui ne nous "parlent" pas (la pêche aux poissons de rivière, par exemple)

    J'ai senti l'après-rasage de mon grand-père, l'odeur grasse et poussiéreuse du charbon qu'on vient de livrer, les "fumets de corps négligés" du chou cuit, le tabac de la pipe de mon arrière-grand-père, les graviers du cimetière et les bouquets aux "odeurs de mort végétale", l'odeur des églises, celle de la salle de gymnastique ou celle d'un vieux vêtement.

    Tout est là. Il n'y a rien à ajouter Clin d'œil

  • P comme peur

    Quand elle était petite, elle aimait beaucoup les chiffres.

    Ceux qu’on récite avec fierté dans les tables de multiplication, six fois sept quarante-deux...

    Ceux qu’on chantonne Un, deux, trois, nous irons au bois.

    Ceux qu’on danse à la corde, 1,2,3,4,5,6,7, Violette à bicyclette.

    Ceux qu’on décompte pour désigner le joueur, Un petit cochon pendu au plafond…

    Ceux qu’on frappe joyeusement du pied en marchant, Un kilomètre à pied, ça use les souliers.

    Mais aujourd’hui, ça a bien changé.

    Elle a peur de lire le thermomètre. Peur d’y voir un zéro ou un chiffre en-dessous de zéro. Car il ne fait plus que dix degrés dans la maison, et quatre dans la salle de bains.

    Elle a peur de lire les résultats de l’analyse de sang. Peur d’y voir des nombres trop élevés ou trop bas. Car ce n’est jamais le moment de tomber malade, et aujourd’hui moins que jamais.

    Elle a peur de lire son courrier. Peur d’y voir les montants à payer. Car elle craint de ne plus y arriver, un jour ou l’autre.

     

    Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept,
    Adrienne a fait des dettes !

    écrit pour le défi 237
    thème: la peur des nombres

  • G comme généalogie

    - Cet après-midi, dit grand-mère Adrienne, on va rendre visite à tante Fé. Je dois encore aller lui souhaiter la bonne année.

    Tante Fé, je ne l'avais vue que deux ou trois fois dans ma jeune vie, elle habitait une petite maison dans une autre rue, pas trop loin. Il fallait juste traverser la grand-route et continuer tout droit. Jusqu'au coin suivant.

    - Bien tenir ma main pour traverser! Et ne pas courir!

    Tante Fé, je ne savais pas quel était son vrai nom. Félicité? Philomène? Grand-mère Adrienne prononçait Féï (ou Fay, si elle avait su l'anglais)

    Tante Fé, c'était une tante de ma grand-mère. Elle avait été mariée à un des frères de sa maman, par conséquent elle était "aangetrouwd", nuance importante dans la généalogie familiale. "Aangetrouwd", c'est-à-dire arrivée dans la famille par son mariage.

    Grand-mère et Tante Fé ont conversé autour d'une tasse de café. Parlé des uns et des autres. Remis les almanachs familiaux respectifs à jour.

    Je ne peux imaginer un enfant de six ou huit ans qui aujourd'hui patienterait une paire d'heures, sagement assis sur une chaise, à s'ennuyer pendant que deux vieilles dames papotent en buvant leur café au lait. Tante Fé, qui n'avait qu'un fils et un petit-fils déjà adulte, n'avait même pas une friandise à offrir à un enfant, pas de petit chien avec lequel jouer, pas de télévision. Et pourtant, chaque mardi après-midi où ma grand-mère sortait, je l'accompagnais très volontiers, même si c'était pour rester assise des heures sur une chaise de paille à l'écouter parlotter avec tante Fé, tante Léonie ou l'une des deux tantes Jeanne.

    ***

    Fin janvier, quand je suis arrivée au lieu du rendez-vous avec l'agent immobilier, ça m'est revenu en un éclair:

    - Mais c'est la maison de tante Fé!

    ***

    Vous comprenez, maintenant, pourquoi je la considère d'un oeil plus indulgent?

    Même si elle est "aangetrouwd" Langue tirée

  • F comme Fruit-tella

    Les grands de Première ou de Terminale, tout comme les petits des classes primaires, ont l'habitude d'offrir une friandise aux copains à l'occasion de leur anniversaire.

    Alors il arrive que Madame soit de la fête, si elle a cours dans cette classe au moment où l'élu songe à célébrer l'événement:

    - C'est mon anniversaire, lui annonce-t-on comme si c'était un mérite personnel d'être né ce jour-là, je peux offrir un bonbon?

    Bien sûr qu'on peut!

    Si la classe est "in the mood" on peut même chanter une chanson... en français, évidemment! Et Madame n'est pas avare de ses "Hip hip hip hourra!"

    D'ailleurs, ça défoule et on travaille d'autant mieux après Langue tirée

    C'est ainsi que Madame, dernièrement, a pu plonger la main dans un sac de Fruit-tella et en extraire un bonbon à la fraise qui, à son grand étonnement (1), avait encore exactement le même goût qu'il y a ... euh ... trente ou quarante ans, elle a du mal à se rappeler en quelle année elle a mangé son dernier fruit-tella.

    Seul l'emballage avait un peu changé.

    Alors, en dégustant son fruit-tella, Madame a vaguement espéré recevoir un déclic à la Proust, qui déclencherait enfin le roman-fleuve qui fera sa gloire universelle... mais rien de semblable n'est arrivé.

    - La prochaine fois, se dit Madame, j'en prendrai un au citron!

    école,élèves,prof,souvenirs d'enfance

    ***

     (1) je sais, je me répète, c'est fou le nombre de choses qui continuent d'étonner Madame...

  • A comme Adrienne

    L'épouse de l'ami G*** est, aux dires de son mari, la spécialiste-ès-poêle à bois.

    - Elle sait exactement, me dit-il, comment agencer les briquettes pour qu'elles durent le plus longtemps possible.

    C'est elle qui prépare le feu, l'alimente au bon moment, vide le poêle de ses cendres. Elle le veille comme les Vestales le feu sacré.

    - Tu ne penses pas qu'il faudrait remettre une ou deux bûches? demande l'ami G*** à sa femme.
    - Pas maintenant, lui répond-elle sans même se lever de son fauteuil.

    Car elle entend au ronflement du poêle si c'est nécessaire ou pas.

    ***

    Il y a plus de trente ans, on pouvait assister à un rituel comparable chez ma grand-mère Adrienne, où il y avait un poêle à charbon, gros, noir, brillant et de fabrication belge.

    Ma grand-mère l'allumait aux premiers jours frais de septembre et ne le laissait s'éteindre que l'été venu. Honte sur la ménagère imprévoyante qui trouverait son feu "continu" éteint!

    adrienne,souvenirs d'enfance,amitié

    - Tu ne penses pas qu'il faudrait remettre du charbon? demandait mon grand-père.
    - Pas maintenant, répondait Adrienne sans se lever de son fauteuil.

    Je crois bien qu'elle aussi l'entendait au ronflement du poêle quand c'était nécessaire de l'alimenter.

    Ce qu'elle faisait de préférence vers la fin du film, le samedi soir, faisant tomber à grand fracas quelques kilos d'anthracites dans le ventre du poêle au moment où John Wayne disait une chose absolument décisive et indispensable à la compréhension de toute l'histoire.

    adrienne,souvenirs d'enfance,amitié

    Un jour, quelqu'un d'autre avait essayé d'allumer le poêle.

    Il n'était parvenu qu'à nous enfumer.

    Bien sûr, c'était la faute du poêle Langue tirée

  • P comme pain

     Petit frère

    - Va chercher un pain, dit-on à la petite en lui tendant quelques pièces.

    Parfois c’est le montant exact. Alors on lui dit :

    - Fais attention à ne pas perdre la monnaie !

    Parfois c’est un billet. Mais dans ce cas on lui dit la même chose. Au ton qu’on emploie, elle a compris que perdre le billet est encore plus grave.

    Ce qu’on ne manque jamais non plus de lui dire, c’est :

    - Et demande-le bien cuit !

    Toutes ces précautions sont inutiles : c’est toujours la petite qui va au pain, jamais elle n’a perdu la moindre piécette, ni à l’aller, ni au retour – elle les serre toujours bien fort dans son poing fermé – et jamais elle n’oublie de préciser à la boulangère, une fois son tour venu :

    - Un grand pain, s’il vous plaît, bien cuit !

    D’ailleurs elle se dit que la boulangère doit savoir elle aussi, depuis le temps, ce que la petite va lui demander…

    Puis elle se dépêche de rentrer, en tenant le grand pain rond et lourd serré contre elle d’une main et la monnaie dans l’autre. Des nuages de farine resteront collés à ses vêtements, mais elle n’y peut rien. Elle espère qu’on comprendra.

    A la maison, on retourne tout de suite le pain pour en vérifier la croûte :

    - Tu n’as pas oublié de demander du bien cuit ? fait-on d’un air soupçonneux.

    Car souvent on trouve qu’il n’est pas assez brûlé.

    « Brûlé », bien sûr, c’est le mot que pense la petite. Elle ne comprend pas pourquoi les grandes personnes tiennent tellement à ce que la croûte soit quasiment noire.

    Mais ces derniers temps, elle a un problème plus grave à résoudre que celui de la couleur des croûtes. Désormais le petit frère, qui a trois ans, veut l’accompagner à la boulangerie.

    - Je préfère y aller toute seule, dit-elle à sa mère.

    Mais le petit frère ne lâche pas prise. Elle est bien obligée de l’emmener.

    Avec lui, rien n’est simple. D’abord, il faut le tenir solidement par la main. Il est imprévisible et la route est dangereuse. Au retour, il faut porter le pain, bien garder la monnaie, tenir le petit frère. La petite aurait besoin de trois mains.

    Puis, à la boulangerie, il la fait rougir de honte :

    - Je peux avoir un bonbon ? demande-t-il bien fort à la boulangère.

    - Tu ne peux pas demander de bonbons, lui explique tout bas la petite, cramoisie. Ce n’est pas poli.

    Mais le petit frère fait la sourde oreille. Elle a beau le sermonner, si la boulangère n’est pas assez rapide pour lui tendre un caramel, il s’écrie :

    - Je peux avoir un bonbon ?

    Les efforts éducatifs de la petite finissent tout de même par produire leur effet. Au bout de quelques semaines, alors qu’elle tend la main pour recevoir la monnaie, le petit frère se tourne vers elle et lui dit :

    - Je suis sage, hein ? Je n’ai pas demandé de bonbon !

     défi,souvenirs d'enfance,vive la famille

    le scoop! une photo de moi, presque 8 ans à à l'époque

    texte écrit pour le défi 207

  • G comme grain...

     La photo qui n’a pas été faite…

    Comment se fait-il que mon père, qui avait toujours son appareil et qui nous faisait poser ici, puis là, puis encore là-bas, toujours face au soleil, avec les yeux qu’on plisse pour éviter sa brûlure car elle fait couler des larmes alors qu’on doit sourire… et qu’on a déjà tant de mal à sourire qu’on se fait chaque fois gronder… comment se fait-il que durant ces deux semaines, il n’ait pris aucune photo de Rémy ?

    - Mettez-vous là, disait mon père. Je vais faire une photo.

    Et on se mettait là: devant le panorama, le château plus ou moins en ruines, la vieille église, tout ce qui lui avait été recommandé par son guide Michelin vert. On se mettait là, toujours dans le même ordre : la mère tenait son petit garçon par la main ou par les épaules et à côté se mettait la petite fille qui ne souriait jamais parce que les réglages duraient trop longtemps et que le soleil lui faisait mal aux yeux.

    Mais de Rémy, pas la moindre trace ne subsiste. Il était là, pourtant, avec ses dix ans, ses boucles blondes et ses yeux bleus.

    Que valent les souvenirs que j’ai gardés de lui, sans la preuve matérielle que représente la photo de vacances ?

    ***

    Il y a bien sûr d’autres photos qui n’ont pas été prises. Ainsi, il n’y en a aucune où la petite fille souffle les bougies d’un gâteau d’anniversaire. Sauf la fois où elle ne savait pas encore souffler et qu’il n’y avait qu’une seule bougie. Elle a été prise chez grand-mère Adrienne.

    Après… après, plus personne n’a trouvé nécessaire de se rappeler quel jour la petite fille était née. Il y avait tellement d’autres dates bien plus importantes à retenir.

    Il n’y a pas de photo d’elle avec une jolie robe. La dernière fois que grand-mère Adrienne s’était surpassée, la petite allait avoir sept ans. Sur la photo, on dirait qu’elle va fondre en larmes. Pourtant, il n’y a pas de soleil et elle fait tout ce qu’elle peut pour sourire, comme on le lui demande. D’ailleurs, elle est persuadée qu’elle le fait et c’est ça qui lui donne cet air si désemparé :

    - Mais souris donc !
    - … ?
    - Tu es têtue ou quoi ? Tu veux bien sourire pour la photo ! Allez, fais un effort !
    - Mais je souris…, réussit-elle à balbutier, avec le tremblement d’un sanglot qu’elle retient dans la gorge.

    Ce sera sa dernière photo. Il n’y a pas non plus de photos du réduit où on l’enferme quand elle ne finit pas sa soupe.

    ***

    Aujourd’hui, elle fait comme son père :

    - Mets-toi là, dit-elle.

    Et elle photographie sa mère qui fige son sourire, lève les yeux au ciel pour éviter d’avoir l’air endormie et qui tend bien le cou pour atténuer les rides, bref qui prend une pose des plus naturelles, comme toujours.

    - Mets-toi là, dit-elle à sa mère.

    Et elle la photographie devant le panorama, le château plus ou moins en ruines, la vieille église, tout ce qui lui a été recommandé par son guide Michelin vert.

    Mais elle n’a pas de petite fille qu’elle enferme dans un réduit.

  • Z comme Zotjeskleed

    Z comme zotjeskleed et Z comme Zigmund, car c'est en lisant ce billet chez lui (http://le-rhinoceros-regarde-la-lune.over-blog.org/article-les-fesses-a-l-air-et-le-reste-109006400.html) que les souvenirs me sont revenus... et le sentiment de révolte qui les accompagne.

    De quoi s'agit-il?

    De cette chemise entièrement ouverte dans le dos qu'on oblige à porter à de nombreux patients dans nos cliniques et nos hôpitaux et sous laquelle ils sont entièrement nus. La raison en serait qu'en cas de pépin, on ne perd pas de temps à déshabiller le malade.

    Je lis chez Zigmund qu'une pétition lancée en France contre l'obligation de porter cette chemise remporte un tel succès que la Ministre va se pencher sur la question (si j'ose dire).

    Fort bien, me suis-je dit en le lisant, chez nous aussi on pourrait se pencher sur cette question.

    Je me suis tout de suite souvenue de mon grand-père, le premier que j'aie vu avec cette chemise - il faut bien le dire - assez dégradante. J'étais toute jeune à l'époque et je trouvais plutôt gênant de voir mon grand-père quasiment nu. Lui aussi, très probablement, était gêné d'être exposé aux regards de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants.

    Alors il en plaisantait. L'humour a toujours été sa meilleure arme. Il disait en riant qu'on lui avait mis "zijn zotjeskleed":

    - Ziet ge? Ze hebben mij mijn zotjeskleed aangedaan! (1)

    Alors on riait un peu aussi et chacun s'en trouvait un peu moins gêné.

    Quelques années plus tard, c'était le tour de ma grand-mère. La plaisanterie a resservi, avec un brin d'émotion en plus en souvenir du grand-père, qui n'était plus là.

    - Ze hebben mij mijn zotjeskleed aangedaan!

    Alors je riais au dehors et je pleurais en dedans.

    ***

    Non, je ne veux pas qu'on mette "een zotjeskleed" à ceux que j'aime. S'il faut les réanimer, ce sera aussi vite fait avec le pyjama ou la robe de nuit, même si on porte un slip. Je ne crois pas qu'on réanime par les fesses.

    ***

    (1) Vous voyez? Ils m'ont mis ma robe de fou!

  • K comme kiné

    Je devais avoir sept ou huit ans quand une "visite médicale" (1) signala à mes parents mon manque de souffle inquiétant. C'est ainsi que j'eus droit, pendant des années, à une séance hebdomadaire de kiné. (2)

    Au début, il venait à domicile et je faisais mes abdo couchée sur le tapis du salon. Il me tenait les pieds tout en conversant avec ma mère. (3)

    Il ne fut pas long à comprendre ce qu'il fallait dire pour plaire à la maîtresse de maison:

    - Celui-là, fit-il en désignant mon petit frère, alors âgé de trois ans, et qui s'amusait à se rouler par terre à mes côtés, celui-là, il n'aura jamais besoin de kiné!

    C'est une histoire que ma mère se plaît encore à raconter aujourd'hui Clin d'œil

    Ce qu'elle ne mentionne jamais, c'est que mon frère, très grand sportif, fait de la kiné depuis quasiment toute sa vie, à cause de ses nombreuses blessures dues à ses prestations de footballeur amateur.

    ***

    (1) c'est ainsi qu'on appelait cette après-midi que nous passions chaque année avec toute la classe dans un centre médical où nous devions nous mettre en slip et chemisette, faire pipi dans un tout petit pot et passer toutes sortes de tests auprès d'une infirmière et d'un médecin; c'est là aussi qu'à 14 ans on a découvert ma myopie

    (2) à ce propos, j'en profite pour signaler que je n'ai jamais compris comment des exercices pour les abdominaux auraient pu me faire venir plus de souffle... mais je ne vais pas me plaindre: si je n'ai toujours pas de souffle, au moins j'ai des abdo Langue tirée

    (3) pendant ce temps il oubliait de compter (était-ce jusqu'à 20 ou jusqu'à 30, je ne sais plus) et moi je continuais et je continuais mes abdo avec l'énergie du désespoir Clin d'œil!

  • F comme fiction des plus fictives... ou pas

     A une passante

    « J’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais. »

    Je sortais du Musée des Lettres et des Manuscrits et comme à mon habitude, j’avais pris quelques notes ou fait quelques observations diverses:

    Si j’étais poète, dit Sacha Guitry à Yvonne Printemps, je t’écrirais en vers.
    J’aurais aimé être Leonardo,
    dit Romain Gary en réponse au questionnaire de Proust, s’il n’avait pas été pédéraste.
    Si je m’appelais Auguste Poulet-Malassis,
    me dis-je, j’en aurais probablement souffert.
    Si j’étais Rubens, je signerais mes lettres italiennes par Pietro Paulo.

    Puis, pour une raison que j’ignore, je me suis souvenue de l’été de mes huit ans. Nous avions logé à l’hôtel de la Plage, chez monsieur et madame Redon. Ma grande amie était leur chienne Gita, qui me suivait partout. Ça doit être un véritable symptôme de dégénérescence mentale de ne plus savoir comment s’appelle l’auteur que je suis en train de lire mais de me rappeler tout à coup une foule de détails sur l’été de mes huit ans. Et de me souvenir de Rémy, qui avait deux ans de plus que moi, les cheveux plus blonds, plus bouclés, les yeux plus bleus et tout le prestige du petit Parisien.

    Si j’allais en Normandie, me dis-je, je retournerais à Saint-Jean-le-Thomas.
     - Si un jour il fait mauvais, dit mon père, nous irons visiter le Mont-Saint-Michel.

    Mais cet été-là, il a fait beau tout le temps. Bien sûr, c’était avant qu'il soit question de réchauffement climatique.

    Nous n’avons donc pas vu le Mont, mais il figurait en bonne place sur toutes les cartes postales que nous avons envoyées aux amis et à la famille.

    Si ma grand-mère Adrienne était encore en vie, je lui écrirais une carte de Paris.
    Elle ne serait pas en vers, puisque j’ai ceci en commun avec Sacha Guitry de ne pas être poète.
    Mais je ferais un effort sur la taille des lettres et sur la calligraphie.
    Les lunettes d’Adrienne n'étaient plus tout à fait adaptées à sa vue.
    - Mais à mon âge, disait-elle, ça ne vaut plus la peine d’en changer.

    Chère Marraine

    Tu avais bien raison : Paris est un lieu de perdition ! La preuve ? J’avais à peine quitté la gare et la rue que je devais prendre était pleine de caberdouches.

    Mais je te rassure : je n’ai fait que passer sans regarder ! Et en tenant bien la main sur mon portefeuille.

    Et puis surtout, comme tu me l’as bien recommandé, je prends soin de rentrer avant la tombée de la nuit et je ne parle pas aux inconnus.

    Surtout pas à celui qui a de jolies bouclettes noires, un beau costume, un violoncelle dans le dos, et qui me crie quand je le dépasse en faisant mon jogging matinal :

    - Vous faites du sport, Mademoiselle ?

    Je me demande bien ce qu’il dirait s’il voyait mon côté face...

    Un jour j’irai revoir ma Normandie, celle des souvenirs de mes huit ans.

    A Saint-Jean-le-Thomas, je ne reconnaîtrai rien. Personne ne se souviendra de Rémy, de la chienne Gita, et peut-être même pas de monsieur et madame Redon. L’hôtel de la Plage n’existe plus. Le village un peu pépère se sera métamorphosé en succursale de Disneyland, où une crêperie presque bretonne côtoiera une pizzéria simili-italienne, où à chaque coin de rue on voudra me vendre des Monts en miniature, de vrais faux pulls de marin et de la barbe à papa rose vif. Il y aura du bruit partout, qu’on qualifiera « d’animation », et sur la plage des jeux pour enfants seront « organisés ».

    Ce ne sera pas le Saint-Jean-le-Thomas de mes huit ans. Mais ça ne fait rien. A marée basse, je traverserai toute la baie. Puis je me laisserai surprendre par le flot qui monte vite et nettoie tout.

    Oui, j’irai revoir ma Normandie.

    http://www.youtube.com/watch?v=XwKpE9e3h-c

     

  • 22 odeurs que j'aime

    J'aime l'odeur du foin. L'odeur de l'herbe coupée quand la pelouse est fraîchement tondue. L'odeur des arbres de la forêt. L'odeur de la terre mouillée et des feuilles mortes qu'on soulève en marchant. L'odeur du feu de bois et des différentes essences d'arbre.

    J'aime l'odeur du bébé. Son odeur de propre et de savonnette. L'odeur parfois douce, parfois sûrette, quand il a un peu vomi. J'aime même l'odeur du bébé dont le lange est à changer.

    J'aime l'odeur des fleurs, celles qui embaument au printemps, narcisses, muguets, lilas... Celles qui parfument nos étés, roses, lys, chèvrefeuille...

    J'aime l'odeur du linge frais, le lit garni de nouveaux draps, la serviette éponge qui a séché au grand air. Je me souviens des mouchois délicatement parfumés de mon grand-père et du plaisir que j'avais à ouvrir le tiroir où ils étaient rangés.

    J'aimais profondément l'odeur de l'homme-de-ma-vie. C'est sans doute ce qu'on appelle les phéromones Clin d'œil

    J'aime l'odeur des rues de Bruxelles, à la rue Neuve les effluves des gaufres caramélisées, dans la galerie de la Reine les portes ouvertes qui exhalent leurs parfums de chocolat et dans l'îlot sacré les frites, les moules et toutes les cuisines du monde.

    J'aime reconnaître chaque maison à son odeur. Il y a celles qui sentent bon. Hélas, il y a aussi celles qui sentent mauvais Langue tirée. Il y a celles qui ne sentent ni bon ni mauvais mais où on se sent mal tout de même. Je n'ai jamais aimé l'odeur de la maison de mes parents mais je me souviens avec nostalgie de l'odeur de la maison de ma grand-mère Adrienne: j'y entrais chaque fois en inspirant à pleines narines.

     

    Jeudi il y aura 20 ans qu'elle est morte.

  • K comme kerdju!

    KANIKOULI (russe) : congés scolaires, de « canicule » — La chose étonnante est qu’il ne s’agit pas seulement des congés d’été. On parlera ainsi de kanikouli pour les vacances de Noël à Novosibirsk, où les températures avoisinent les -50°C.

    Franck Resplandy, My rendez-vous with a femme fatale, trouvé chez Lali et qui m'a inspiré cette suite:

    KAPUTT (allemand) : La célèbre fontaine de Trevi, où on ramasse - paraît-il - environ 2000 € de menue monnaie par semaine, a été si gravement endommagée par les fortes gelées hivernales que des morceaux mesurant jusqu'à 8 cm tombent par terre. Trouvé hier dans mon journal qui relayait l'agence italienne ANSA et The Telegraph. Je suis allée trois fois à Rome mais suis toujours restée loin de la foule compacte autour de la fontaine, je n'ai donc pas de photo à vous offrir avant qu'on emballe le monument pour restauration.

    KILO (grec) : "Mais tu as maigri!" s'exclame cet ancien collègue rencontré par hasard au chevet d'une amie hospitalisée. Voilà la première chose, me dis-je, qu'un homme que je n'ai plus revu depuis 12 ans trouve à me dire... Et la même semaine, le mari d'une amie me dit: "Tu as un peu grossi, c'est bien, ça te rend plus sexy." N'importe quoi!

    KERDJU (flamand de par chez moi) : juron. Les jurons m'ayant toujours été strictement interdits, en cas de très grosse contrariété je me soulage avec un "purée". "On n'emploie pas le nom de Dieu en vain", disait ma mère d'un air docte, et mon frère rigolait en pointant le doigt vers elle: "Tu l'as dit! tu l'as dit!" - "Quoi?" disait ma mère. - "Nom de Dieu! Nom de Dieu!" répondait-il en se tordant les côtes.

  • G comme grimper aux rideaux

    - Un mot de travers, me dit-elle, et le voilà qui grimpe aux rideaux.

    Voilà. Vous en savez autant que moi. V*** a un mari qui grimpe aux rideaux.

    Le mien heureusement ne l'a jamais fait. Enfin, heureusement, je ne sais pas: il m'aurait bien fait rire s'il avait voulu escalader les rideaux. Surtout qu'avec son mètre nonante (je ne traduis pas, d'accord?) il touchait le plafond sans effort. Et puis les rideaux sont d'une étoffe si légère que s'il avait voulu y grimper, il les aurait déchirés. Ou arrachés de leurs rails.

    Mais V*** a donc un mari qui grimpe aux rideaux.

    ***

    - Celui-là, me dit ma mère en désignant un homme assis deux tables plus loin dans ce petit restaurant italien, celui-là il a un verre dans le nez!
    - Ah bon! dis-je en me retournant légèrement pour voir de mes propres yeux ce phénomène.

    Mais j'ai été déçue. Son nez avait l'air tout à fait normal.

    ***

    Ça me rappelle le jour où mon père a utilisé devant moi pour la première fois une expression qu'il affectionnait. Ma mère trouvait qu'il rentrait un peu tard, ce soir-là, alors il lui dit:

    - Qu'est-ce que tu veux, j'ai rencontré André Machin et il m'a tenu la jambe pendant plus d'une demi-heure!

    Alors moi j'imaginais André Machin, un gros monsieur à moustache, se plier en deux pour tenir la jambe de mon père. Ça me faisait rire aussi, mais j'ai toujours eu le rire facile Rigolant

    - Tu sais qu'il aime tailler une bavette, disait-il encore.

    Et de bavettes, à l'époque, je ne connaissais que celles qu'on mettait autour du cou de mon petit frère, qui avait deux ans.

    ***

    Alors vous comprendrez que moi qui ai l'imagination très visuelle, ça me fait vraiment beaucoup rire si on me dit de quelqu'un qu'il "lèche les bottes" ou qu'il "se casse le cul".

    C'est bien pour ça que personnellement, je "pèse mes mots" Clin d'œil

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (5)

    Quand la petite s'ennuyait vraiment très fort, qu'elle avait fait l'inventaire du tiroir aux photos et de l'armoire aux chapeaux, qu'aucune visite de la cave ou du grenier n'était prévue et que l'arrière-grand-père n'avait pas besoin de ses services au potager, il lui restait encore l'examen minutieux des quelques bibelots qui ornaient les deux appuis de fenêtre du côté de la rue.

    Deux appuis de fenêtre en marbre noir et sur chacun d'eux, trois bibelots sans la moindre valeur. C'est bien pour cela que la fille d'Adrienne les a tous jetés quand elle a entrepris de vider la maison pour la mettre en vente. Il n'en reste que les souvenirs que la petite a gardés en mémoire.

    Il y avait bien sûr l'inévitable petit moulin en faïence de Delft rapporté d'un voyage en Hollande par des amis peu inventifs. Ainsi que deux petits Hollandais de porcelaine, avec les sabots aux pieds et dans les mains de minuscules petits seaux de métal jaunâtre.

    C'était toujours de ce côté-là que la petite commençait son inspection, s'assurant que tout était resté dans son ordre immuable, bien posé sur des petits napperons de fin tricot ajouré. Pour elle, tout était infiniment précieux et elle osait à peine y toucher, juste vérifier du bout du doigt si les petits seaux bougeaient encore. Oui, on pouvait légèrement les faire tinter contre la porcelaine bleue et blanche.

    Mais l'objet qui la fascinait le plus se trouvait devant la fenêtre de droite. Il n'était pas très joli et représentait trois fruits ronds de faïence peinte. Dans le plus gros, celui qui avait une joue rose et deux feuilles vertes, il y avait une fente. En soulevant l'objet, on pouvait entendre le tintement d'une petite pièce de monnaie qui se trouvait à l'intérieur.

    Cet objet-là était le plus sacré pour grand-mère Adrienne et par conséquent pour la petite aussi, qui caressait la courbe froide des faux fruits en pensant à la jeune fille de vingt ans, la grande amie de coeur d'Adrienne, qui y avait déposé cette piécette, et puis qui était morte.

  • Adrienne et son cabinet de curiosités (4)

    Puis un jour il arrivait que, pour une raison ou une autre, la grand-mère dût aller au grenier. C’était pour la petite une occasion à ne pas manquer, car sans l’aide d’un adulte, le grenier était inaccessible : en haut de l’escalier qui y menait, il fallait avoir la force de soulever la lourde porte qui fermait l’ouverture dans le plancher et l’attacher solidement par une courroie.

    Le grenier, c’était vraiment son expédition in terra incognita. La grand-mère passait devant et la petite suivait, le cœur battant et la tête pleine de recommandations de prudence. Le vent soufflait légèrement par les tuiles du toit et un faible jour entrait par une seule lucarne. On y respirait un peu de poussière soulevée par la trappe mais aussi d’autres odeurs, de vieux meubles, de papier journal et de haricots secs. Surtout l’été, quand il faisait fort chaud.

    C’était là qu’on mettait à sécher les gousses, bien étalées à terre sur un plastique et que la récolte d’oignons et d’échalotes pendait en grappes à un fil tendu entre les poutres. Ici et là, une vieille bassine placée judicieusement devait recueillir l’eau de pluie, si une forte tempête faisait s’insinuer quelques gouttes entre les tuiles. Après un orage, il fallait toujours que quelqu’un montât au grenier pour vérifier si tout était resté sec, les haricots, le plancher et les vieux meubles.

    Le meuble le plus fascinant était une haute commode en noyer. La fille de grand-mère l’appelait « un semainier » même s’il ne se composait que de six tiroirs. Il avait appartenu à l’arrière-grand-mère mais se faisait lentement ronger par les vers à bois. Le tiroir du bas coinçait si fort qu’on avait fini par casser une de ses poignées. Qu’y rangeait-on ? La petite fille ne l’a jamais su, ce qui ajoutait bien sûr aux mystères du lieu.

    Puis, la grand-mère ayant trouvé ce qu’elle était venue chercher – généralement une pièce de tissu ou une botte d’oignons – on redescendait à reculons.

    Ce genre d’expédition mettait un parfum d’aventure dans le cœur de la petite pour au moins le reste de la journée. A tous ceux qu’elle rencontrerait ce jour-là, elle déclarerait, avec des étoiles dans les yeux :

    - Aujourd’hui nous sommes allées au grenier, grand-mère et moi !

    Et chaque fois elle était étonnée du peu d’effet qu’avait une telle annonce...

    ***

    Si vous pensez qu’il y a abus de subjonctifs imparfaits, vous marquez un point Langue tirée

    Si vous avez hérité d’un semainier à six tiroirs, vous avez un autre point Cool
    (et un point bonus s’il est bouffé des vers)

    Si vous désirez lire le prochain épisode, revenez le 2 mai Incertain

    ***

    Si vous voulez lire les précédents, suivez le tag « cabinet de curiosités »

  • T comme TAG

    Marcelle aura dû attendre exactement un mois que je réponde à son TAG, parce que je voulais le placer à la lettre T  Clin d'œil

    Voici donc mes réponses à ses dix questions: (pour voir les siennes: http://marcellepaques.skynetblogs.be/archive/2012/02/24/j-ai-ete-taguee.html)

    Un souvenir d'enfance qui te fait encore rire aujourd'hui?

    Bizarrement, mes souvenirs d'enfance ne comportent pas de rires... sauf un!
    Ma grand-mère avait une amie qui s'appelait Yvonne, une très gentille dame qui nous offrait chaque année quelques jolies boules de Noël. Elle avait un fils que j'aimais beaucoup. Il devait avoir 17 ou 18 ans quand moi j'en avais 5 ou 6 mais il me faisait beaucoup rire! Il faisait des grimaces, des blagues, je le trouvais tellement irrésistible que je riais dès que je le voyais...

    - Revois-tu tes copains, copines d'enfance?

    J'ai une amie d'enfance que je vois encore deux fois par an, à l'occasion de nos anniversaires: nous sommes amies depuis la première année de l'école primaire et nous avons toujours gardé le contact.
    J'ai un ami d'enfance qui se vante de m'"avoir vue naître" - il a 16 mois de plus que moi - et avec lequel je suis restée très proche. J'ai la chance que cette amitié homme-femme n'ait jamais été chargée d'ambiguïté :-)

    - Pour toi que représente l'esprit de famille?

    L'esprit de famille, c'est essentiellement une forme de loyauté. Et faire ce qu'on attend de moi.
    Idéalement, la famille devrait être l'entraide, le cocon, le lieu où on se sent bien... mais tel n'est pas mon vécu.

    - Choisir 3 mots

    L'autre jour des élèves de Première (notre 5e) me demandaient ce que je trouvais important, comme qualités dans la vie. Je leur ai énuméré beaucoup beaucoup de choses ;-) alors ils m'ont dit:
    - Oui, d'accord, mais la qualité la plus importante?
    Alors je leur ai dit: être positif. Parce qu'il me semblait que tout le reste en découlait, l'engagement, l'humour, la passion, l'ouverture, ...

    - Un livre que je n'ai pas aimé

    Impossible à dire... S'il m'arrive de ne pas aimer un livre, j'en arrête la lecture: depuis Daniel Pennac, on sait que c'est un des droits imprescriptibles du lecteur :-)

    - Aurais-tu aimé être Zorro?

    Zorro, ou n'importe quelle bonne fée armée de sa baguette magique, être redresseuse de torts et pourfendeuse de méchants, certainement! Mais c'est mon frère qui a reçu la panoplie de Zorro et je n'ai jamais eu celle de la fée ;-)

    - Aimerais-tu être people ?

    Jamais de la vie! D'ailleurs pourquoi croyez-vous que je tienne tellement à mon anonymat? Langue tirée

    - Quel est l'astre qui t'inspire le plus ?

    Aucun. Je ne suis pas branchée sur les signes du zodiaque. J'aime voir la lune et les étoiles, la nuit. J'aime voir le soleil. Mais j'aime aussi un bel orage ou une forte tempête (surtout si je suis à l'abri dans ma maison). Je ne suis donc pas spécialement inspirée par un astre... Mais j'aime voir un ciel étoilé.

    - Ta boisson préférée ?

    L'eau plate. Je ne connais rien de mieux pour la soif. Parfois je lui préfère le thé, ça réchauffe et on peut l'accompagner de chocolat. Parfois je lui préfère un verre de vin, ça accompagne bien certains mets. J'aime un bon verre de champagne à l'apéritif :-) Mais je suis avant tout une buveuse d'eau. Plate!

    - Que représente pour toi le mot création?

    Une énigme. Crée-t-on quelque chose? Ou refait-on sous une forme plus ou moins différente ce qui a déjà été fait mille fois avant nous?

    ***

    Voili-voilou, chère Marcelle Bisou

    Si parmi mes lecteurs quelqu'un avait envie de répondre à l'une ou l'autre de ces questions, qu'il (ou elle) ne se gêne pas!

    En ce qui me concerna, la dernière question mériterait un billet... Ma mère m'a tellement répété que "Rien ne se crée" qu'il me semble intéressant de voir comment la phrase d'Anaxagore a traversé les siècles pour se retrouver servie à la sauce catholique dans son pensionnat pour jeunes filles de bonne famille.

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