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  • O comme Odette

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    Odette riait. On ne savait pas toujours pourquoi. Elle semblait heureuse alors on l'était aussi. Elle riait, et même elle minaudait. Elle prenait ses airs de petite fille candide, clignait des paupières, souriait. 

    Elle jouait avec son écharpe rose. Son chapeau rose, sa robe rose, elle ne voulait plus porter que du rose. Elle avait dû porter du noir trop longtemps, trop souvent. Elle avait bien le droit, maintenant, de porter ce qui lui plaisait. Pourquoi pas du rose, comme ses petites-filles de dix et douze ans. 

    Odette pleurait aussi, parfois. Un chagrin tout à coup l'accablait. Elle était incapable d'expliquer pourquoi. On se sentait si impuissants et malheureux pour elle. Que pouvait-on faire pour chasser les idées noires? Pour lui rendre son sourire? 

    On regardait de vieux albums. Elle tournait les pages, sans rien dire. Parfois elle regardait ailleurs. Les choses l'ennuyaient vite. Alors on allait se promener au jardin. Avec son chapeau rose et son écharpe rose. Elle marchait à petits pas.  

    Puis tout à coup elle disait: il faut vous en aller maintenant. 

    Ou d'autres fois, c'est elle qui voulait partir. Il faut que je rentre, disait-elle. Elle devenait nerveuse, fébrile. 

    Et elle répétait: Il faut que je rentre! mon papa va s'inquiéter. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • B comme bon voyage

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    Elle passe et repasse dans le couloir, la taille cambrée, ses jolies fesses bien moulées dans une robe blanche. Elle se penche légèrement à une fenêtre ouverte pour faire voleter son foulard rose sur ses épaules nues. Ses élégantes chaussures, blanches aussi, évidemment, la grandissent de douze centimètres: c'est peut-être peu pratique pour voyager, mais c'est absolument indispensable, pense-t-elle, tout comme la blondeur qu'elle a mise dans ses cheveux et l'échancrure de son corsage. 

    Oui, elle a de grands projets. 

    Dans sa main gauche, elle serre le livre qui lui a donné l'idée de ce voyage en Russie: La madone des sleepings

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • V comme vieux

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    La maison basse était bien cachée par d'épaisses haie mais lui, il voyait tout ce qui se passait. Il voyait et sans être vu, il entendait. 

    Il entendait passer la gamine et son petit frère au babil incessant. Il les hélait, eux s'approchaient du portillon, mi-apeurés par le vieux bonhomme aux petits yeux inquisiteurs, mi-excités par la curiosité. 

    Il s'en amusait et attisait tour à tour leur envie et leur crainte d'oser.

    Venez, venez, disait-il, je vais vous montrer quelque chose que vous n'avez encore jamais vu.

    Et chaque fois c'était vrai, c'était du jamais vu. Même le petit frère, pris par la crainte d'horribles représailles, tenait sa langue.

    D'autres fois, quand ils pensaient être devenus bons amis et qu'ils s'approchaient spontanément du portillon en criant "Oscar! Oscar!", il leur lançait d'horribles imprécations qui les faisaient s'enfuir à toutes jambes, la gamine tenant bien serrée la main du petit frère qui trébuchait sur les cailloux.

    Le vieil homme, assis devant sa maison basse bien cachée derrière d'épaisses haies, a toujours gardé son mystère et nourri les cauchemars des deux enfants.  

    *** 

    photo et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • J comme Joséphine

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    Elle a laissé la fenêtre de la chambre ouverte et est sortie sans rien emporter. Ni sac, ni portefeuille, ni clé. Rien. 

    Elle a mis une robe d'été confortable, de bonnes chaussures plates et des chaussettes. 

    Elle marche vers l'est, dans ce soleil du matin qui rend les ombres longues et la lumière si blanche. 

    Elle regrette déjà de ne pas avoir pris ses lunettes de soleil mais ne revient pas en arrière. Elle a trop peur de changer d'avis. 

    Non, la fenêtre restera ouverte, son sac et toutes ses affaires à l'intérieur, elle marche. Tout le reste n'a plus d'importance. 

    La route sera longue. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie

  • Dernière fois

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    Les matins d'été, elle est toujours la première à faire entrer le soleil. La première à se lever, à ouvrir ses rideaux, à se préparer, à descendre à la cuisine. 

    Elle prend soin de ne faire aucun bruit, de ne réveiller personne. C'est une chose qu'elle sait très bien faire: ouvrir une porte si lentement que rien ne crisse, bien tenir la poignée baissée en passant d'une pièce à l'autre et la laisser doucement, très doucement, remonter à sa position initiale. Descendre pieds nus et ne mettre ses sandales qu'une fois dehors. 

    Alors, si tout se passe bien, elle a une ou deux heures de liberté devant elle. Une ou deux précieuses heures à courir dans les champs et à embrasser les arbres. Jusqu'à ce que la vie de la maison la reprenne. Jusqu'au lendemain matin.  

    Elle n'en peut plus. Elle a décidé que cet été-là serait différent. Elle a bien réfléchi. 

    Ce matin sera le dernier à vivre ici. Elle a douze ans et elle est prête. 

    *** 

    merci à Lakévio pour le tableau et la consigne

     

  • Z comme Zoë

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    Assises à droite et à gauche de Zoë: c'est ce qu'elles font depuis toujours. Depuis la maternelle.

    Depuis toujours, Zoë les dépasse d'une demi-tête. Depuis toujours, elle leur dicte ce qu'elles doivent faire, ce qu'elles doivent penser. Depuis toujours, elles l'écoutent. 

    Les jumelles, c'est comme ça qu'on les appelle. Depuis toujours. C'est vrai qu'elles font peu de choses pour se singulariser. Aujourd'hui encore, elles portent la même robe imprimée, le même cardigan bleu marine, la même coiffure. L'une est juste un peu plus dure d'oreille et l'autre un peu plus frileuse. 

    Elles ont aimé le même homme. Depuis toujours. Mais c'est Zoë qu'il a épousée. Evidemment. Elle en a retiré une vanité de plus. Jamais les jumelles ne se sont mariées. 

    Ce que Zoë ne sait pas, alors qu'elle leur parle d'un ton docte de feu son mari, c'est qu'en mourant il a laissé trois veuves. 

    Les jumelles, depuis toujours, savent se taire. 

    *** 

    tableau et consignes sur Miletune

     

     

  • Y comme Yvette

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    Dans sa belle grande maison ouverte sur la campagne, Yvette s'ennuie.

    Un peu de ménage le matin, en compagnie de sa brave Hortense, qui lui rapporte quelques potins du village. Un tour de jardin l'après-midi, cueillir une première pomme, une dernière graminée.

    Le reste du temps n'est qu'attente. Le plus souvent, elle s'installe à la petite table ronde près de la terrasse et joue des patiences, interminablement. De ces jeux de cartes en solitaire qui ne demandent aucun effort de concentration. 

    Elle est superstitieuse. Au début de son mariage, elle espérait que les cartes lui diraient qu'elle serait bientôt enceinte. Quel serait le sexe de son premier bébé. Combien d'enfants elle aurait. 

    Elle n'est pas devenue mère. 

    Maintenant elle pose aux cartes d'autres questions. Dans combien d'heures son mari rentrera. S'il l'aime encore. Combien d'années de vie commune lui restent à vivre. 

    Son jeu est mal engagé. Elle vient de commencer et elle a déjà tiré un roi. Elle sent que la réponse à sa dernière question sera zéro. 

    D'ailleurs, elle n'a pas besoin des cartes pour le savoir. 

    *** 

    merci à Lakévio pour le tableau et la consigne!

  • M comme mort à Venise

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    Elle le savait, que ce n'était pas une bonne idée de revenir sur les lieux des amours mortes, et même si elle ne l'avait pas su, tant de gens le lui avaient dit et répété...

    Mais c'était sa façon à elle d'enterrer le passé, de tourner la page.

    Alors elle a choisi la même ville, le même bar sous les arcades, le même siège.

    La seule chose différente, c'est qu'à l'époque elle ne buvait pas de café, alors qu'aujourd'hui elle dégustait avec plaisir un cappuccino. Ou même deux.

    N'était-ce pas la meilleure preuve de sa guérison?

    ***

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

     

  • Quel cadeau lui faire?

     Quand j'ai couru porter un collier de perles à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse en avait un en vrais diamants 
    Avec mon p'tit collier, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon p'tit collier, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'ai couru porter mes rubans d'soie à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse avait déjà fini d's'coiffer 
    Avec mes p'tits rubans, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mes p'tits rubans, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'offris pour étrenne un poudrier à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse avait déjà du rose aux joues 
    Avec mon poudrier, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon poudrier, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous d'mon Eurypyle 
    La bell' posait toute nue pour un sal' typ' qui la peignait 
    Avec mon bouquet d'fleurs, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon bouquet d'fleurs, j'avais l'air d'un con 

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    tableau et consigne chez Lakévio

     (n'est-ce pas incroyable?
    voilà exactement 52 ans
    que l'ami Georges chantait cette chanson de la vidéo!)

  • M comme medèn ágan

    Quand l'été dernier l'Adrienne a annoncé à l'amie Lutgart qu'elle passerait à un mi-temps dès la rentrée, celle-ci a applaudi en helléniste: 

    - Μηδὲν ἄγαν! 

    "Rien de trop", traduction littérale, ou "Point trop n'en faut", comme dit le proverbe en français, et "Qui trop embrasse mal étreint" (la mère de l'Adrienne ADORE ce proverbe). Bref: garder la juste mesure en toute chose. 

    Car s'il est une étiquette qui colle fâcheusement à l'Adrienne, c'est qu'elle "en fait trop". 

    Or, que lit-elle hier soir dans son magazine préféré? Exactement le même message, mais délivré comme une nouveauté made in Sweden, une panacée scandinave, une sagesse suédoise appelée lagom et qui dit exactement ce que disaient les Anciens: cherchez le juste milieu en toute chose. 

    Point trop n'en faut. 

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    Ce n'est pas cette buveuse d'absinthe qui dira le contraire 

    tongue-out 

    tableau de Léon Spilliaert 
    photographié au MSK de Gand
    samedi dernier