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  • 20 novembre

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    Lundi 20 novembre 

    Cher journal 

    Nous approchons des côtes de l'Argentine et nous profitons déjà en plein du printemps austral. Il paraît qu'aujourd'hui la température atteindra 25°! Mais les nuits sont fraîches et la jeune dame qui dort sur le pont a encore besoin de deux plaids... 

    Tu sais qu'elle m'intrigue beaucoup et que je poursuis ma petite enquête. Figure-toi que cette dame est en voyage de noces! Chaque matin son mari vient lui apporter des jus de fruits et lui lire le programme de la journée. Moi, tu me connais, mine de rien je passe, soi-disant pour ma promenade matinale... je m'arrête pour humer l'air du large, exactement à leur hauteur, et j'attrape forcément quelques bribes de la conversation. 

    Son mari parle bas mais j'entends bien ce qu'elle lui répond. Ce matin, elle lui a dit: 

    - N'insistez pas, cher ami. Je vous l'ai déjà dit et je ne changerai pas d'avis: nous verrons quand nous serons arrivés à votre ranch. 

    Je me demande bien ce qu'elle a voulu dire... J'en saurai peut-être plus demain.

    Une chose est sûre: les grandes personnes sont décidément très bizarres! 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie 
    il fallait s'inspirer du tableau et écrire une lettre

  • O comme océan

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    Couchée sur mon canapé, elle pleure. 

    Je suis si fatiguée... m'avait-elle dit. Alors je lui ai proposé de faire une petite sieste. Mais je vais vraiment dormir, a-t-elle répondu. Et bien tant mieux, j'ai dit, ça te fera du bien de dormir un peu, et ça fera disparaître ton mal de tête en même temps. 

    Couchée sur mon canapé, elle pleure. 

    J'en ai assez, dit-elle. Je n'en peux plus. 

    C'est vrai qu'elle est à bout. La dépression, on ne sait pas quand on va en sortir. Pour le rhume ou la grippe, on sait. 

    Un câlin fait redoubler le torrent et les hoquets. Elle s'en veut "d'être comme ça". Elle s'en veut de paraître "ingrate", après les bonnes heures passées ensemble, le repas partagé. 

    Je dis des choses qui se veulent rassurantes, apaisantes... que dire? "C'est tellement mystérieux, le pays des larmes". 

    La semaine passée, quand je lui avais montré et expliqué la peinture de Katie O'Hagan, elle avait dit "C'est exactement comme moi." 

    Quelle sorte de radeau lui faudra-t-il pour se maintenir à flot sur l'océan qui l'engloutit?

  • K comme Kronprinz

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    Si vous dites aux grandes personnes : « J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit… » elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire : « J’ai vu une maison de cent mille francs. » Alors elles s’écrient : « Comme c’est joli ! » 

    Après sa lecture, le Kronprinz a refermé le beau volume illustré et a décidé de s'adonner à l'art de l'aquarelle, plutôt qu'à celui de la guerre. 

    *** 

    fiction utopique et uchronique inspirée par le tableau donné en consigne chez Lakévio, que je remercie, ainsi qu'Antoine de Saint-Exupéry.

  • I comme inspiration chez les Plumes

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    Il a quarante ans depuis deux mois mais il préfère ne pas le savoir, ce qui veut dire qu'il y pense beaucoup. Il se dit que la meilleure moitié de sa vie est passée, ce en quoi il se trompe. 

    Il a un boulot qui ne le satisfait pas et s'il n'en change pas, c'est parce qu'il se persuade que c'est pareil partout. Et par paresse. 

    Il soigne son aspect physique, fait de la musculation, met des lotions antirides, veille à ne pas prendre un gramme. Ses deux millimètres de barbe sont soigneusement entretenus. 

    Il s'habille à la mode dans une boutique "jeune" où il commence à se sentir mal à l'aise. Juste un peu, à certains regards qu'il perçoit. 

    Il n'a pas de relation stable et ne voit presque pas sa fille - aujourd'hui adolescente - qui grandit dans une autre ville. La dernière fois qu'ils ont passé quinze jours de vacances ensemble, ça a viré au drame. Il était en couple avec Amélie, qui était horriblement jalouse de la gamine. Il a dû choisir. Il ne sait pas s'il le regrette. Ça lui fait un peu peur, une fille de treize ans. Et pas seulement peur de vieillir. 

    Il a quelques copains qu'il voit au gré de ses activités sportives, quoique la plupart du temps il les pratique en solitaire. Ce n'est pas simple de trouver les bons créneaux horaires. 

    Il a encore sa mère. Ils se téléphonent beaucoup, elle va bien. Il pense qu'elle a cessé de se tracasser qu'il soit "monogame en série", comme elle dit, ce en quoi il se trompe aussi.  

    *** 

    inspiration (consignes) chez les Plumes d'ici et d'ailleurs 

    photo: tableau de Robert Devriendt (expo The Raft Ostende)

  • G comme Géricault

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    Le petit séjour de catsitting ostendais a permis de découvrir l'expo Het Vlot/The Raft qui s'est ouverte le 22 octobre et durera jusqu'au 15 avril. 

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    Tant mieux, d'ailleurs, qu'il me reste cinq mois pour tout voir, parce que des œuvres sont exposées en divers endroits de la ville - dont certains ne sont normalement pas accessibles au public - et je suis loin d'avoir tout vu en une journée. 

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    Surtout qu'une journée muséale ne commence qu'à dix heures et se termine à dix-sept heures... 

    Bref. 

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    Géricault, donc, et son célèbre tableau Le Radeau de la Méduse, voilà le point de départ. Le radeau comme métaphore de la condition humaine, le radeau dans l'actualité, le radeau comme rêve d'enfant... Beaucoup de choses touchantes, intéressantes ou amusantes. 

    Oui, j'ai même ri: je trouve Messieurs Delmotte hilarant tongue-out 

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    photo 1: Jan Fabre, Kunst is (niet) eenzaam (1985), L'art (n')est (pas) solitaire - sur son propre radeau, Jan Fabre prévoit un terrain de foot... et de nombreux ballons tongue-out 

    photo 2: Katie O'Hagan, Life Raft (2011) 

    photo 3: Oda Jaune, Sans titre (2017)

    photo 4: Fabien Mérelle, Le Radeau de Fortune (2016) 

    photo 5: Pedro Valdez Cardoso, Sans titre, d'après Géricault (2007)

  • E comme édification

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    "Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Dès qu'on lui a permis de se lever, ma mère est allée se montrer à la fenêtre, le soir venu, après avoir allumé toutes les lampes et ouvert les rideaux. C'était un rituel auquel elle s'adonnait quotidiennement depuis plus d'un an, sans jamais manquer au rendez-vous, mise à part cette parenthèse de ma naissance. 

    Mais cela, l'homme en face le savait, bien sûr. 

    Moi-même je ne l'ai su que beaucoup plus tard, après leur mort à tous les deux, quand j'ai retrouvé leur correspondance. J'ai compris beaucoup de choses à ce moment-là. Par exemple, pourquoi ma mère et moi trouvions depuis toujours si attirants les hommes à moustache. Il en avait une, absolument impériale, sur un petit portrait au pastel que je possède encore aujourd'hui." 

    Tom referma le document, éteignit l'ordinateur, redisposa tout sur le bureau exactement comme il l'avait trouvé. Il espéra que longtemps encore il trouverait ainsi le moyen de connaître l'intimité de Nadia. 

    Tout en réfléchissant à ce qu'il venait de lire, il se passa la main sur son visage glabre. 

    - Je vais laisser pousser ma moustache, décida-t-il. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio

    l'incipit et l'excipit étaient imposés 
    en plus du tableau, évidemment smile

  • Z comme Zoé

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    Aglaé est tout à fait dans son rôle et affiche une mine de circonstance. Avec ses airs de pleureuse antique, son chignon défait, ses yeux gonflés et son nez rougi, on ne voit presque plus qu'elle et Agathe sont sœurs jumelles. 

    Agathe réussit toujours à rester belle, même avec ce masque de douleur: grands yeux mélancoliques, bouche mignonne, petit nez parfait et coiffure impeccable. 

    Comme chaque fois, c'est vers Zoé qu'elle se tourne. L'aînée a son air habituel, sérieux et responsable, le dos droit. On attend qu'elle décide. 

    Mais aujourd'hui elle ne dit rien, le regard au loin, pensive. Alors Agathe lui touche légèrement le pli du coude, pour la rappeler à la réalité: 

    - Zoé... qu'est-ce qu'on fait, pour le cadavre? 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio

    que je remercie!

  • R comme retard

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    Il faudra, pense la petite en arrangeant ses fleurs, que je vérifie dans un dictionnaire comment on écrit 'chrysanthème'. Je suis sûre que Mademoiselle nous donnera un devoir sur la Toussaint.

    La petite aime sa nouvelle institutrice, excellente pianiste et fine pédagogue. Avec elle, toutes les petites corvées deviennent un honneur et elle les distribue de manière judicieuse et équitable.

    La petite espère que lundi ce sera son tour d'arroser le bel hortensia bleu qui orne le coin de la fenêtre. Et que l'après-midi, quand la classe ira à la piscine, personne ne tentera de lui arracher sa bouée, comme cet affreux Kevin a fait avec Anabelle, la dernière fois, pendant que Mademoiselle surveillait les derniers, ceux qui essaient d'entrer dans l'eau sans passer par la douche. C'est vrai qu'elle est un peu fraîche et que tout le monde y passe en courant, la petite aussi.

    Au fait, pourquoi Kevin s'en prend-il toujours à Anabelle, qui a une tête de plus que lui? Mordant son bras, tirant ses cheveux ou sa jupe, essayant d'ouvrir la porte quand elle est aux toilettes...

    Elle décide que dès le lendemain elle sera très gentille avec Anabelle, pour qui ça doit être fort pénible d'être toujours sur ses gardes quand Kevin est dans les parages.

    Tout comme les fleurs peuvent éclairer une pièce, une petite élève peut éclairer une classe.

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie! 

    Jeu des Papous N°2

    A partir du tableau proposé, écrire un texte  en prose ou un poème en plaçant judicieusement les huit mots de la liste suivante que vous mettrez en gras dans votre texte.

    dictionnaire - pianiste - hortensia - bouée - affreux - mordant - pénible - éclairer

    Il n'est pas permis de changer l'orthographe des mots. Impossible donc de les accorder ou de conjuguer les verbes.

  • N comme notaire

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    Arrêtée au passage piétonnier devant le feu rouge, elle voit qu'elle a un message de sa mère: 

    je te donne mon emploi du temps aujourd'hui visite à ghislaine en bus demain matin coiffeuse samedi matin banque alimentaire au delhaize après midi chez denise et dimanche katty si tu veux me voir avant mon départ il faudra prendre rendez-vous comme chez le notaire 

    La seule différence entre sa mère et le notaire, se dit-elle en déchiffrant, c'est que lui met des points et des virgules quand il écrit... 

    ***  

    tableau et consignes chez Lakévio
    que je remercie!

  • A comme allokataplixis

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    Ça a débuté comme ça. Hector Vanderheiden, coiffé de sa casquette neuve et chaussé des souliers de cuir réservés aux grandes occasions, la moustache peignée et retaillée, un mouchoir propre en poche, s'était rendu dans la capitale à l'invitation d'un notaire. 

    Chez qui il n'est jamais arrivé. 

    Mais ça, la famille ne l'a su que quand il était trop tard. 

    Hector Vanderheiden, les mains derrière le dos, a pris tout son temps pour flâner. Il était largement en avance pour le rendez-vous et en a profité pour admirer les étalages. Il y avait là des choses inouïes, des choses dont il ne soupçonnait même pas l'existence et qui le faisaient tomber d'émerveillement en émerveillement. 

    C'est ainsi qu'il s'est retrouvé, sans qu'il ait bien compris comment la chose s'était faite, sur les moelleux fauteuils de la Maison Polant. Où sa naïveté lui a valu un traitement de faveur. C'est bien normal. 

    C'est bien normal aussi que son cœur ait lâché. 

    Bien normal que son fils et sa belle-fille n'aient pas jugé utile de faire des frais pour le rapatriement du corps.  

    En fait, madame Polant, déléguée par la famille, avait seule suivi le corbillard. 

    *** 

    Allokataplixis, le mot vient d'être inventé par un professeur américain pour désigner l'émerveillement, la fascination du touriste devant ce qui est différent de chez lui (donc une notion fort différente du syndrome de Stendhal) - merci à Lakévio pour le tableau, l'incipit et l'expicit imposés!

  • U comme un arbre, un lieu

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    - Tu ne peux pas te tromper, avait-il dit, il n'y en a qu'un! 

    C'est donc là qu'il l'attendait, à l'entrée du parc, au soleil de cette belle matinée de fin avril. 

    Sous l'arbre dans toute la splendeur de sa floraison blanche. 

    Cet arbre-là, dont le parc ne possédait qu'un seul exemplaire. 

    Voilà pourquoi il lui avait bien dit: Tu ne peux pas te tromper! 

    Et elle, que faisait-elle pendant tout ce temps? Pourquoi n'arrivait-elle pas? Avait-elle changé d'avis au dernier moment? 

    Il n'avait pourtant pas menti, sur sa page de profil: ni sur son âge, ni sur sa taille, ni sur sa profession. Ni évidemment sur le lien principal qui s'était tout de suite créé entre eux deux: sa passion pour la botanique, qu'elle partageait. 

    Alors au fait, oui: et elle, que faisait-elle pendant tout ce temps? 

    D'abord, elle avait dû faire une recherche, le davidia involucratafranchement ça ne lui évoquait rien de connu. Elle avait peut-être un peu exagéré, lors de leurs échanges, sur sa connaissance des arbres, mais tout le monde ne le faisait-il pas, pour amorcer le poisson? 

    Finalement, cette histoire s'était terminée à son avantage. 

    - Il n'y en a qu'un, vraiment? Oui, si tu veux, un au parc Monceau, un au Luxembourg et un au Jardin des plantes.

    Et tout en marchant d'un bon pas vers le jardin du Luxembourg, elle se demandait ce qui serait le mieux: avouer rapidement ses lacunes en botanique ou essayer de les combler avant qu'il ne s'en rende compte...  

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio
    que je remercie!

  • P comme parapluie

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    Ellen avait certains principes dont elle n'aimait pas se départir: y rester fidèle l'aidait à traverser les jours. Il suffit de si peu de choses pour que la vie s'effiloche... 

    Ainsi par exemple, le 18 septembre on est encore l'été, il ne peut donc être question de sortir les bas, les pulls, les écharpes et les vestes. Tant pis s'il fait frisquet le matin, on marchera un peu plus vite. 

    Le parapluie, on peut le prendre: il arrive qu'il pleuve aussi l'été, n'est-ce pas? 

    C'est pour cela que dans sa petite robe sans manches, elle marchait à grands pas sous l'averse, heureusement munie de son parapluie. Klara a eu du mal à la rejoindre et s'est glissée à ses côtés, hors d'haleine, pour profiter de l'abri. 

    Un quart d'heure plus tard, en arrivant au bureau, Klara a le côté droit détrempé: pendant le chemin, Ellen a bien pris soin de positionner le parapluie de façon à évacuer toute l'eau dans le dos et le sac de sa collègue. 

    Alors Klara comprend enfin pourquoi ce jour-là, pour une fois, elle a eu droit au regard attentif d'Ellen pendant qu'elle lui parlait. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • I comme incipit

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    Longtemps je me suis couchée de bonne heure. Non par goût, mais parce que j'avais un petit frère qui refusait d'aller au lit aussi longtemps que j'avais la permission de veiller. 

    Longtemps je me suis donc couchée à l'heure des petits enfants. Je ne réussissais pas à m'endormir - l'ado vit à un autre rythme, c'est bien connu - et j'appréhendais ces longues heures dans l'attente vaine du sommeil. 

    C'est encore pareil aujourd'hui et j'ai déjà appliqué tous les conseils des spécialistes et autres gourous du sommeil: des rituels, des heures fixes, pas de café ni d'écrans lumineux dans les heures précédentes, que sais-je encore. 

    Ma carissima nipotina a le même problème et réussit à s'endormir en faisant tout le contraire de ce qui est préconisé: allongée dans son fauteuil, la télé allumée, les chats couchés sur elle, elle dort... 

    Vous commencez à la connaître, vous savez bien qu'elle n'en fait qu'à sa tête tongue-out 

    Peut-être a-t-elle un peu raison?

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio 
    qui impose l'incipit indisposant irrémédiablement
    Walrus innocent 

    La dernière phrase aussi est imposée. 

  • C comme Carrare

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    Les bras ballants, elle garde les yeux fixés sur la fontaine. Elle évite le regard de l'homme, ce pli qu'il a déjà entre les sourcils à force de les froncer, cette dureté au coin de la bouche. 

    Avec ses mains dans les poches et son attitude raide, il lui semble plus dur et plus froid que le marbre de la fontaine. C'était lui pourtant qui, il y a six mois à peine, profitait de chaque mèche échappée du chignon pour lui faire une caresse dans la nuque. 

    Serrée dans la main gauche, la pièce de monnaie qu'elle jettera dans l'eau du petit bassin. Oui, elle reviendra à Rome. 

    Mais sans lui. 

    *** 

    photo, tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • X c'est l'inconnu

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    Où qu'il soit, Simon ne peut s'empêcher d'étudier les "signes" et ce n'est pas la préparation de sa thèse de linguistique sur les actes de langage qui y changera quelque chose: au sein de la vie sociale, tout est signe et donc significatif pour qui sait voir. 

    Ce matin, dans la salle du petit déjeuner, il a de quoi faire avec l'observation d'une dame seule dont la robe et la serviette de bain aux rayures bleues et blanches sont assorties à la nappe et au service de table. 

    Une dame que personne ne viendra rejoindre et qui pourtant laisse refroidir son œuf à la coque. 

    Qui a ouvert un nouveau paquet de cigarettes sans pourtant en avoir fumé une première. 

    Qui ne s'est même pas encore servi une tasse de café. 

    Qui a posé le Times bien en évidence sur le coin de la table, dans le sens de lecture opposé au sien, donc pour le passant. 

    Qui a ôté la serviette de son rond et l'a jetée en face d'elle. 

    Et qui, les mains jointes, ne cesse de regarder fixement au dehors. 

    Simon la prend en photo: voilà un cliché qu'il soumettra à la sagacité de ses étudiants, le semestre prochain.  

    *** 

    source de la photo et consignes chez Lakévio, que je remercie pour sa merveilleuse constance, même pendant les mois d'été cool

  • D comme dernier défi

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    Il a ajusté la partie supérieure d'une roulotte de romanichels à la barge qu'il utilise le plus souvent pour aller sur la rivière. A cause de cette roulotte, il est impossible de voir ce qu'il trafique à l'intérieur, et ça intrigue beaucoup les paysans, les pêcheurs et les gens du village. On le soupçonne d'y emmener des dames, une ou même deux à la fois, pourquoi pas, et qu'on imagine très peu vêtues, puisqu'il a toujours le prétexte de sa peinture, de son art. 

    Ce en quoi on ne se trompe pas. 

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    Ce jour-là précisément Aline est à bord, vêtue cependant, de sa plus jolie robe et de son chapeau neuf. Il l'emmène déjeuner à Chatou, chez le père Fournaise avec ses amis les canotiers. Aline a tenu à emporter son chien et fait des mines que l'ami Gustave semble trouver à son goût. 

    On l'aime bien, Gustave, c'est lui qui règle la note... 

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    L'a-t-il peinte, son Aline! Aline en lectrice, assise en tailleur dans l'ombre bleue du salon, Aline au bain, soulevant légèrement sa jambe de statue, Aline au jardin, moment de farniente parmi les papillons, les mésanges et les fleurs, Aline dans le champ de blé, avec le village en arrière-plan, Aline lui faisant un baiser d'au revoir, la bouche en coeur au bout de ses jolis doigts... 

    Il se dit qu'il finira sans doute par l'épouser. Il a cinquante ans passés et leur petit Pierre bientôt cinq. 

    *** 

    Dernier défi des Plumes d'ici et d'ailleurs
    jours 18 (Claude Monet, La barque atelier, 1874), 19 (Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1871) et 31 (logorallye avec les mots des objets présents sur la photo: lectrice, statue, mésange, bleue, tirelire, au revoir, village, tailleur, farniente)

  • O comme Odette

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    Odette riait. On ne savait pas toujours pourquoi. Elle semblait heureuse alors on l'était aussi. Elle riait, et même elle minaudait. Elle prenait ses airs de petite fille candide, clignait des paupières, souriait. 

    Elle jouait avec son écharpe rose. Son chapeau rose, sa robe rose, elle ne voulait plus porter que du rose. Elle avait dû porter du noir trop longtemps, trop souvent. Elle avait bien le droit, maintenant, de porter ce qui lui plaisait. Pourquoi pas du rose, comme ses petites-filles de dix et douze ans. 

    Odette pleurait aussi, parfois. Un chagrin tout à coup l'accablait. Elle était incapable d'expliquer pourquoi. On se sentait si impuissants et malheureux pour elle. Que pouvait-on faire pour chasser les idées noires? Pour lui rendre son sourire? 

    On regardait de vieux albums. Elle tournait les pages, sans rien dire. Parfois elle regardait ailleurs. Les choses l'ennuyaient vite. Alors on allait se promener au jardin. Avec son chapeau rose et son écharpe rose. Elle marchait à petits pas.  

    Puis tout à coup elle disait: il faut vous en aller maintenant. 

    Ou d'autres fois, c'est elle qui voulait partir. Il faut que je rentre, disait-elle. Elle devenait nerveuse, fébrile. 

    Et elle répétait: Il faut que je rentre! mon papa va s'inquiéter. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • B comme bon voyage

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    Elle passe et repasse dans le couloir, la taille cambrée, ses jolies fesses bien moulées dans une robe blanche. Elle se penche légèrement à une fenêtre ouverte pour faire voleter son foulard rose sur ses épaules nues. Ses élégantes chaussures, blanches aussi, évidemment, la grandissent de douze centimètres: c'est peut-être peu pratique pour voyager, mais c'est absolument indispensable, pense-t-elle, tout comme la blondeur qu'elle a mise dans ses cheveux et l'échancrure de son corsage. 

    Oui, elle a de grands projets. 

    Dans sa main gauche, elle serre le livre qui lui a donné l'idée de ce voyage en Russie: La madone des sleepings

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • V comme vieux

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    La maison basse était bien cachée par d'épaisses haie mais lui, il voyait tout ce qui se passait. Il voyait et sans être vu, il entendait. 

    Il entendait passer la gamine et son petit frère au babil incessant. Il les hélait, eux s'approchaient du portillon, mi-apeurés par le vieux bonhomme aux petits yeux inquisiteurs, mi-excités par la curiosité. 

    Il s'en amusait et attisait tour à tour leur envie et leur crainte d'oser.

    Venez, venez, disait-il, je vais vous montrer quelque chose que vous n'avez encore jamais vu.

    Et chaque fois c'était vrai, c'était du jamais vu. Même le petit frère, pris par la crainte d'horribles représailles, tenait sa langue.

    D'autres fois, quand ils pensaient être devenus bons amis et qu'ils s'approchaient spontanément du portillon en criant "Oscar! Oscar!", il leur lançait d'horribles imprécations qui les faisaient s'enfuir à toutes jambes, la gamine tenant bien serrée la main du petit frère qui trébuchait sur les cailloux.

    Le vieil homme, assis devant sa maison basse bien cachée derrière d'épaisses haies, a toujours gardé son mystère et nourri les cauchemars des deux enfants.  

    *** 

    photo et consignes chez Lakévio, que je remercie!

  • J comme Joséphine

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    Elle a laissé la fenêtre de la chambre ouverte et est sortie sans rien emporter. Ni sac, ni portefeuille, ni clé. Rien. 

    Elle a mis une robe d'été confortable, de bonnes chaussures plates et des chaussettes. 

    Elle marche vers l'est, dans ce soleil du matin qui rend les ombres longues et la lumière si blanche. 

    Elle regrette déjà de ne pas avoir pris ses lunettes de soleil mais ne revient pas en arrière. Elle a trop peur de changer d'avis. 

    Non, la fenêtre restera ouverte, son sac et toutes ses affaires à l'intérieur, elle marche. Tout le reste n'a plus d'importance. 

    La route sera longue. 

    *** 

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie

  • Dernière fois

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    Les matins d'été, elle est toujours la première à faire entrer le soleil. La première à se lever, à ouvrir ses rideaux, à se préparer, à descendre à la cuisine. 

    Elle prend soin de ne faire aucun bruit, de ne réveiller personne. C'est une chose qu'elle sait très bien faire: ouvrir une porte si lentement que rien ne crisse, bien tenir la poignée baissée en passant d'une pièce à l'autre et la laisser doucement, très doucement, remonter à sa position initiale. Descendre pieds nus et ne mettre ses sandales qu'une fois dehors. 

    Alors, si tout se passe bien, elle a une ou deux heures de liberté devant elle. Une ou deux précieuses heures à courir dans les champs et à embrasser les arbres. Jusqu'à ce que la vie de la maison la reprenne. Jusqu'au lendemain matin.  

    Elle n'en peut plus. Elle a décidé que cet été-là serait différent. Elle a bien réfléchi. 

    Ce matin sera le dernier à vivre ici. Elle a douze ans et elle est prête. 

    *** 

    merci à Lakévio pour le tableau et la consigne

     

  • Z comme Zoë

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    Assises à droite et à gauche de Zoë: c'est ce qu'elles font depuis toujours. Depuis la maternelle.

    Depuis toujours, Zoë les dépasse d'une demi-tête. Depuis toujours, elle leur dicte ce qu'elles doivent faire, ce qu'elles doivent penser. Depuis toujours, elles l'écoutent. 

    Les jumelles, c'est comme ça qu'on les appelle. Depuis toujours. C'est vrai qu'elles font peu de choses pour se singulariser. Aujourd'hui encore, elles portent la même robe imprimée, le même cardigan bleu marine, la même coiffure. L'une est juste un peu plus dure d'oreille et l'autre un peu plus frileuse. 

    Elles ont aimé le même homme. Depuis toujours. Mais c'est Zoë qu'il a épousée. Evidemment. Elle en a retiré une vanité de plus. Jamais les jumelles ne se sont mariées. 

    Ce que Zoë ne sait pas, alors qu'elle leur parle d'un ton docte de feu son mari, c'est qu'en mourant il a laissé trois veuves. 

    Les jumelles, depuis toujours, savent se taire. 

    *** 

    tableau et consignes sur Miletune

     

     

  • Y comme Yvette

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    Dans sa belle grande maison ouverte sur la campagne, Yvette s'ennuie.

    Un peu de ménage le matin, en compagnie de sa brave Hortense, qui lui rapporte quelques potins du village. Un tour de jardin l'après-midi, cueillir une première pomme, une dernière graminée.

    Le reste du temps n'est qu'attente. Le plus souvent, elle s'installe à la petite table ronde près de la terrasse et joue des patiences, interminablement. De ces jeux de cartes en solitaire qui ne demandent aucun effort de concentration. 

    Elle est superstitieuse. Au début de son mariage, elle espérait que les cartes lui diraient qu'elle serait bientôt enceinte. Quel serait le sexe de son premier bébé. Combien d'enfants elle aurait. 

    Elle n'est pas devenue mère. 

    Maintenant elle pose aux cartes d'autres questions. Dans combien d'heures son mari rentrera. S'il l'aime encore. Combien d'années de vie commune lui restent à vivre. 

    Son jeu est mal engagé. Elle vient de commencer et elle a déjà tiré un roi. Elle sent que la réponse à sa dernière question sera zéro. 

    D'ailleurs, elle n'a pas besoin des cartes pour le savoir. 

    *** 

    merci à Lakévio pour le tableau et la consigne!

  • M comme mort à Venise

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    Elle le savait, que ce n'était pas une bonne idée de revenir sur les lieux des amours mortes, et même si elle ne l'avait pas su, tant de gens le lui avaient dit et répété...

    Mais c'était sa façon à elle d'enterrer le passé, de tourner la page.

    Alors elle a choisi la même ville, le même bar sous les arcades, le même siège.

    La seule chose différente, c'est qu'à l'époque elle ne buvait pas de café, alors qu'aujourd'hui elle dégustait avec plaisir un cappuccino. Ou même deux.

    N'était-ce pas la meilleure preuve de sa guérison?

    ***

    tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

     

  • Quel cadeau lui faire?

     Quand j'ai couru porter un collier de perles à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse en avait un en vrais diamants 
    Avec mon p'tit collier, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon p'tit collier, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'ai couru porter mes rubans d'soie à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse avait déjà fini d's'coiffer 
    Avec mes p'tits rubans, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mes p'tits rubans, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'offris pour étrenne un poudrier à Eurypyle 
    La belle, la traîtresse avait déjà du rose aux joues 
    Avec mon poudrier, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon poudrier, j'avais l'air d'un con 

    Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous d'mon Eurypyle 
    La bell' posait toute nue pour un sal' typ' qui la peignait 
    Avec mon bouquet d'fleurs, j'avais l'air d'un con, ma mère 
    Avec mon bouquet d'fleurs, j'avais l'air d'un con 

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    tableau et consigne chez Lakévio

     (n'est-ce pas incroyable?
    voilà exactement 52 ans
    que l'ami Georges chantait cette chanson de la vidéo!)

  • M comme medèn ágan

    Quand l'été dernier l'Adrienne a annoncé à l'amie Lutgart qu'elle passerait à un mi-temps dès la rentrée, celle-ci a applaudi en helléniste: 

    - Μηδὲν ἄγαν! 

    "Rien de trop", traduction littérale, ou "Point trop n'en faut", comme dit le proverbe en français, et "Qui trop embrasse mal étreint" (la mère de l'Adrienne ADORE ce proverbe). Bref: garder la juste mesure en toute chose. 

    Car s'il est une étiquette qui colle fâcheusement à l'Adrienne, c'est qu'elle "en fait trop". 

    Or, que lit-elle hier soir dans son magazine préféré? Exactement le même message, mais délivré comme une nouveauté made in Sweden, une panacée scandinave, une sagesse suédoise appelée lagom et qui dit exactement ce que disaient les Anciens: cherchez le juste milieu en toute chose. 

    Point trop n'en faut. 

    DSCI4318.JPG

    Ce n'est pas cette buveuse d'absinthe qui dira le contraire 

    tongue-out 

    tableau de Léon Spilliaert 
    photographié au MSK de Gand
    samedi dernier